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Le cas de la yourte mongole

Récit et retour sur une expérience québecoise...

 

 

par Zeineb Delage-Ahmed

 

 

Quand je suis arrivée pour effectuer mon stage aux îles de la Madeleine (au Québec), je n’avais pas encore formulé dans ma tête, cette question qui ne me lâcherait pas de mon séjour là-bas :
- Comment se fait-il que l’on retrouve et que l’on fabrique des yourtes mongoles dans un archipel au cœur du golfe du St Laurent ?

Je partais pour faire un stage dans une entreprise Y, productrice de yourtes mongoles et je ne me rendais pas compte qu’aujourd’hui, un nombre croissant de producteurs de yourtes existe et se créé. La reprise de cet habitat nomade, issu de l’Asie centrale, par la plupart du monde occidental est un phénomène grandissant et il peut s’expliquer de plusieurs manières. Et oui, avec les nouvelles tendances du tourisme dit « durable » et du développement « durable » qui mettent avant tout l’accent sur la préservation de notre environnement, les professionnels du tourisme ont décidé de permettre à la majorité des personnes de dormir dans un habitat écologique, comme la yourte. De plus, cette niche de personnes qui souhaite réellement réduire son impact environnemental veut aussi un retour aux vraies valeurs et une proximité plus importante avec la nature.

La yourte, correspondant parfaitement à ces deux tendances ne peut que prendre une large place dans le marché touristique d’aujourd’hui. Mais une première ambiguïté se soulève tout de même : Peut-on vraiment dire que la yourte est un habitat écologique qui répondrait parfaitement à nos critères de durabilité ?
Ayant fabriqué des yourtes dans une seule entreprise uniquement (et je tiens à le souligner), je ne peux pas généraliser mes propos à tous les offreurs de yourtes (appelés « yourteurs »). En effet, je ne considère pas personnellement que la yourte soit vraiment écologique. Certes, elle est plus que d’autres types d’habitat, mais elle ne l’est pas entièrement et cela dépend aussi du producteur.

Pour commencer et pour ceux qui ne le savent pas, une yourte est une tente circulaire qui, autrefois était faite de matériaux entièrement naturels (avec de la laine, des peaux d’animaux et du bois qui se trouvait sur place) et dont la structure se compose de bois. La yourte était un habitat nomade qui servait aux bergers des steppes mongoles : elle se montait et se dépliait en une journée et elle était transportée et montée sur des charrettes pour faciliter son déplacement. Mais avec toute la publicité qui est faite autour de la yourte, je m’étonnerais que quelqu’un ne sache pas de quoi il s’agit. Néanmoins, il vous suffit de taper le mot « yourte » dans n’importe quel moteur de recherches sur Internet et vous verrez par vous-mêmes l’ampleur du phénomène. La yourte mongole est le type de yourte le plus connu car il est encore très présent en Mongolie. En revanche au Kirghizstan, au Kazakhstan et autres pays d’Asie centrale, les yourtes sont moins nombreuses et c’est pour cette raison que je ne me suis attardée que sur le cas de la yourte mongole.

A l’heure actuelle, les producteurs de nos sociétés modernes ont complètement changé cet habitat. Ils l’ont tout d’abord rendu complètement sédentaire : en effet, des yourtes modernes peuvent se construire en dur, avec des baies vitrées, des mezzanines, des salles de bain, des portes et tout le confort moderne que vous pouvez imaginer. Puis, ils ont transformé les principaux matériaux, préférant des toiles en PVC fongicides, imperméables, ignifuges et non recyclables plutôt que des poils de yacks malodorants. Les bois sont traités parfois avec des huiles chimiques, ils sont teints avec des produits nocifs pour l’environnement parce qu’ils ne peuvent résister aux conditions climatiques de nos pays humides. Enfin, des plateformes sont même construites pour surélever les yourtes afin de ne pas être en contact direct avec le sol et permettre une véritable isolation.

Par ailleurs, il est à noter que de nombreuses tonnes de bois sont nécessaires à la fabrication des yourtes par an, et si je ne me trompe pas, les discours actuels en matière de nombre de forêts sur Terre n’est pas très positif : ne sommes-nous pas en manque d’arbres dans le monde ? A un tel point qu’il serait aujourd’hui impossible de couper un arbre en Mongolie…
Alors entre le bois, les toiles, les isolants traités (mis entre les rebords circulaires de la yourte et la toile), il n’est pas facile de dire que les productions massives de yourtes modernes sont très écologiques… Mais la plupart des gens (qui achètent des yourtes) pense vraiment acheter un habitat écologique, l’intention est donc bonne même si ce n’est pas une entière vérité. Je rappelle encore une fois que cela dépend des yourteurs et de leur manière de procéder dans la fabrication des yourtes : tous n’ont pas l’unique volonté que de gagner de l’argent ! Certains respectent vraiment les traditions ancestrales de fabrication de yourtes et font attention à n’employer que des matériaux écologiques.

De plus, les yourtes actuelles sont agrandies : comment voulez-vous bouger un habitat qui fait plus de 100m² ? Sans oublier que les yourtes ont été complètement réétudiées pour convenir à nos climats : elles sont souvent de structure autoportante, ce qui signifie que les poteaux centraux des yourtes traditionnelles ont été ôtés pour que les yourtes résistent davantage aux intempéries (vent, neige, pluie) et pour libérer de l’espace au sein de l’habitation.
D’un autre côté, il y a les yourteurs qui importent directement des yourtes traditionnelles de Mongolie : au moins, celles-ci sont faites sur place, par des ouvriers locaux et leur savoir-faire etc. Mais est-ce plus écologique de faire voyager une yourte en camion jusqu’à Pékin, puis en bateau jusqu’à Marseille et en train jusqu’à chez vous ?

Vaut-il mieux fabriquer de yourtes sur place, dans nos pays occidentaux sans que le peuple mongol ne voit un centime de nos commercialisations, ou vaut-il mieux faire travailler les Mongols chez eux (il faudrait aussi voir leurs conditions de travail) en empruntant leurs ressources naturelles et faire parcourir des milliers de kilomètres à leurs productions ?

L’autre grand problème qui se pose alors c’est tout ce qui concerne « l’éthique » : là encore, ce mot à la mode revient dans ce cas. Nous parlions du peuple mongol dans le paragraphe précédent parce que nous ne savons pas s’il est au courant qu’aujourd’hui, de nombreuses entreprises touristiques ou non, fabriquent des yourtes. Et le plus impressionnant encore est que la majorité des fabricants de yourtes ne s’est jamais rendue en Mongolie ou en Asie centrale et pourtant, ça ne l’empêche pas de concevoir des yourtes. Comment ces entreprises peuvent-elles prétendre fabriquer des yourtes traditionnelles mongoles alors qu’elles n’en ont elles-mêmes jamais vues ?

Reprendre et commercialiser la yourte (c’est-à-dire se l’approprier) n’est pas franchement éthique : les yourtes appartiennent à l’Asie centrale et nous leur prenons des retombées économiques. S’il est possible de parler d’un droit de la propriété du savoir-faire comme l’on parle d’un droit de la propriété intellectuelle alors il serait juste de verser des dividendes à la population mongole. En effet, la yourte est issue d’un savoir-faire ancestral et les producteurs de yourtes modernes la dénaturent complètement sans demander l’avis aux peuples d’Asie centrale. Si aujourd’hui une marque de voiture copiait une autre marque en sortant le même modèle, n’y aurait il pas des procès et des dommages et intérêts à reverser pour celle qui aurait sorti le prototype en dernier ? C’est certain, alors pourquoi le cas de la yourte est-il différent ? N’existerait-il pas un moyen de produire des yourtes équitablement ? Déjà, pourrions-nous peut-être commencer par demander l’avis aux peuples initiateurs de tels habitats ?

De plus, la yourte a complètement été modifiée et son utilisation aussi. En Mongolie, la yourte a de très nombreuses coutumes et traditions et enfreindre certaines règles peuvent porter préjudice à une famille entière. En effet, les valeurs rattachées à la yourte sont fortes, les coutumes sont nombreuses et l’hospitalité du peuple mongol est un art de vivre. Les femmes et les hommes ont des places bien spécifiques dans cet habitat ainsi que les objets, et les croyances sont fortes. Le feu par exemple est très important car c’est lui qui entretient une relation étroite avec les esprits et si il n’est pas entretenu, une malédiction pourrait s’abattre sur la famille.

Toutes ces traditions ont complètement été oubliées dans le monde occidental : nous ne voyons dans la yourte qu’une tente agréable à vivre car circulaire, exotique car venant d’Asie centrale et jolie avec sa structure en bois et sa toile blanche. Elle est d’ailleurs vendue aujourd’hui pour servir comme salle de fitness ou de relaxation, garage, salle de jeux pour les enfants, atelier pour les artistes, chalet d’été, et bien d’autres ! Son utilisation a complètement changé même si certains des acheteurs l’utilisent tout de même comme résidence principale. Dans la yourte traditionnelle, même le nombre de perches de bois est très important pour apporter bonheur et prospérité à la famille alors qu’il perd totalement son sens dans nos yourtes modernes. Des lois ont même été faites concernant ce genre de tente, à moitié nomade, à moitié sédentaire, selon les cas… La yourte s’est donc très bien adaptée à nos pays modernes et nous l’avons, nous aussi, très bien adoptée.

Le cas de la yourte pose donc de nombreuses questions, même si ce n’est pas la yourte en elle-même mais plutôt l’utilisation qu’on en fait. Sa reprise dans nos sociétés modernes ne soulève pas de problèmes si nous nous positionnons du côté occidental. En effet, elle irait même plutôt dans le sens du Code Mondial d’Ethique du tourisme de l’OMT adopté en 1999. Si nous reprenons quelques points des neuf articles du code, nous pouvons voir que la reprise de la yourte par nos sociétés occidentales permet une meilleure compréhension des peuples nomades et plus spécifiquement du peuple mongol ; que sa reprise est vecteur d’un épanouissement individuel et collectif, que cela utilise le patrimoine culturel d’une société et contribue à l’enrichissement de son habitation et enfin, elle permet à des personnes qui n’auraient pas les moyens de mettre les pieds dans une yourte en Mongolie, d’y dormir ici, à proximité de chez eux, le droit au tourisme pour tous étant donc visé dans ce cas.

De plus, avec la naissance de nombreuses entreprises offreuses de yourtes, il y a de plus en plus d’emplois créés. En effet, qu’il s’agisse d’entreprises productrices ou importatrices de yourtes, des employés y travaillent pour des durées diverses.
La yourte devient un véritable business : concurrence accrue, tarifs abordables, lois établies pour elle, médiatisation importante, etc, la yourte en fait parler plus d’un.
J’avais lu dans un bouquin qu’un Amérindien était fier qu’à l’heure actuelle le tipi soit repris par nos sociétés modernes de consommation car, pour lui, il semblait évident que ce soit le seul moyen pour que le tipi traverse les siècles et qu’on se souvienne de cet habitat pendant longtemps encore. Est-ce la même chose pour le peuple mongol ? Pouvons-nous généraliser son discours pour nous donner bonne conscience et continuer à exploiter un habitat qui ne nous appartient pas ?

Si la yourte n’est pas un habitat purement écologique, pouvons-nous en déduire que son utilisation par les Occidentaux ne serait que folklorique ? Ce n’est pas si simple : les personnes qui achètent des yourtes à l’heure actuelle sont persuadées du bien fondé de cet acte. La yourte est considérée à leurs yeux comme un habitat écologique qui répond aux critères de durabilité alors pourquoi leur enlever cette bonne intention ? Au moins, ils font partie des gens qui ont un minimum de conscience face à nos problèmes environnementaux.

Mais si nous résumons le cas de la yourte : nous avons d’un côté des gens remplis de bonne volonté, désireux de connaître des habitations orientales pour cette quête de l’exotisme qui ne se tarira jamais ; des producteurs qui fabriquent des yourtes modernes, avec tout un confort inconnu en Mongolie, qui n’emploient pas que des matériaux écologiques et qui se servent d’un habitat ancestral pour gagner leur pain. Et d’un autre, nous avons les Mongols, qui continuent à vivre dans leurs yourtes, avec toutes leurs traditions et cultures, qui ne sont pas forcément au courant que leurs tentes font le tour du monde et qui ne voient pas les retombées économiques d’un tel business alors qu’ils vivent dans un pays pauvre.

Pourtant, nous les Occidentaux, nous sommes persuadés de faire du bien, de faire du tourisme « durable » car nous permettons à une grande majorité de personnes de connaître et d’apprécier la yourte mais aux dépends de qui ? Des plus pauvres et de notre environnement, encore une fois…

 

Remarque: ce travail de Zeineb Delage-Ahmed résulte d'une expérience de terrain et d'un mémoire de fin d'études de Master 2 en tourisme durable (Université de Corse).