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Penser et agir le tourisme autrement

Le cas de la région de Tiznit au Maroc

 

 

par Audrey Abbal et C. Viaud

 

 

Cette article est issu d’un travail de terrain de dix mois, réalisé au cours de l’année 2006 et 2007, basé sur la collaboration avec le secteur associatif local, les professionnels du tourisme et les administrations locales de la province de Tiznit au Maroc. Ce travail de terrain a pour objectif d’élaborer et de mettre en œuvre un plan touristique responsable et solidaire de cette région. La problématique est donc la suivante :
Comment structurer, coordonner et planifier une stratégie de mise en tourisme territoriale responsable et solidaire en associant collectivités territoriales, acteurs privés et société civile ?

Les hypothèses de ce travail sont les suivantes :
1 : Il est possible de créer des activités génératrices de revenus pour les habitants de Tiznit et de sa région à partir d’activités diverses de valorisation du patrimoine culturel, historique, naturel et du patrimoine social vivant à condition d’orienter et de former les porteurs de projets.
2 : La structuration d’un tourisme responsable et solidaire de Tiznit et de sa région repose sur une stratégie locale globale et transversale de développement touristique territorial impliquant la totalité des acteurs du tourisme (collectivités territoriales, organismes internationaux, privés, et société civile).
3 : La réalisation d’un tourisme responsable et solidaire implique la formation des acteurs et des recherches pluridisciplinaires sur des problématiques touchant différents secteurs (eau, environnement, alphabétisation, anthropologie, histoire, etc.).

Au préalable de ce travail et tout au long de notre démarche, la réflexion s’est constituée autour du rapport qu’entretenait le tourisme durable avec le développement durable et dans quelle mesure la notion de développement est-elle appréhendé dans la mouvance des tourismes dit équitable, responsable, solidaire, etc.? et plus particulièrement quelle place donne-t-on au tourisme durable au Maroc ? Enfin qu’induit la notion de développement dans la mise en place de ces formes et pratiques touristiques ?
Dans la première partie nous reviendrons sur le contexte de l’activité touristique au Maroc pour marquer la distinction par rapport à la démarche soulevée par l’association Amoudou, Pour un tourisme responsable et solidaire, dont la plateforme a servi de support à l’élaboration de cette étude.
La seconde partie soulèvera les enjeux diagnostiqués dans la province de Tiznit : comment cela nous a permis d’appréhender autrement les projets de développement induits par l’activité touristique, tout en continuant un travail de conceptualisation des principes évoqués dans le tourisme durable.
La troisième partie aura pour objectif de déconstruire le rapport entre tourisme et développement tandis que la quatrième partie tentera d’apporter des alternatives afin d’opérer une remise en question des présupposés induits par le sens commun.


I. Présentation de l’activité touristique au Maroc

L’activité touristique du Maroc constitue l’un des secteurs les plus prometteurs de l’économie du pays. Employant 250 000 personnes, elle ferait vivre 1,5 millions de marocains, soit environ 6 % de la population. Elle participe à hauteur de 8 % à la formation du PIB, et constitue le cinquième du total des biens et services exportés. Formidable soutien pour l’artisanat et les transports, le tourisme représente la deuxième source des devises du pays après les transferts des 1 million de résidents marocains à l’étranger et avant les recettes des ventes et produits dérivés du phosphate.

Pourtant, l’offre touristique marocaine a présenté jusqu’à ces dernières années des aspects contrastés : d’un côté des potentialités énormes liées à la richesse du patrimoine, la diversité des aspects culturels et des paysages (littoral, montagne, sud désertique) et de l’autre, une sous-exploitation de ces potentialités à cause, essentiellement, d’un manque de vision globale et d’une faiblesse de la politique promotionnelle. Possédant des atouts naturels importants et un patrimoine culturel riche et diversifié, le Maroc a opté pour la promotion du secteur touristique en mettant en place une stratégie de développement touristique volontariste susceptible de déclencher une dynamique de développement durable et intégré.

L'année 2001 marque clairement le point de rupture avec le passé en matière de politique touristique marocaine. En effet, depuis le discours prononcé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le 10 janvier 2001 à Marrakech lors des Assises Nationales du Tourisme, le Maroc est officiellement engagé dans une nouvelle politique touristique. Le Maroc s'est doté d'une stratégie prospective pour aborder le secteur du tourisme avec une vision à long terme confortée par un contrat programme chiffré et détaillé. Conscient du potentiel de cette industrie, l'Etat a érigé le tourisme en priorité économique nationale depuis la signature, le 10 janvier 2001, de l'Accord Cadre entre le Gouvernement et la Confédération Générale des Entreprises Marocaines (CGEM). Cet acte a été renforcé par la signature, le 29 octobre 2001, de l'Accord d'Application de l'Accord Cadre, contractualisant ainsi l'engagement des deux parties de mettre en œuvre le dispositif stratégique de la nouvelle politique touristique, la « Vision 2010 ». Les objectifs définis sont très ambitieux aussi bien en termes quantitatifs que qualitatifs.

La Vision 2010 (1) se fixe les objectifs chiffrés suivants :
- En matière d'arrivées touristiques, il est prévu d'atteindre 10 millions de touristes, dont 7 millions de touristes internationaux (contre 5,5 M en 2005) ;
- En matière de capacité hôtelière, 160.000 lits seront créés (dont 130.000 lits balnéaires et 30.000 lits dans les destinations culturelles du pays) portant la capacité nationale à 230.000 lits ;

Quelle place pour un tourisme solidaire et responsable dans la Vision 2010, programme de développement touristique ?

Cette nouvelle vision devra s’inscrire dans la continuité et se fonder sur les enseignements tirés de l’expérience de ces six dernières années, et assurer une articulation plus étroite du secteur touristique national avec les autres secteurs économiques et sociaux, comme l’artisanat, la culture, l’agriculture et les ressources naturelles.
La « Vision 2010 », donne la priorité au tourisme de masse. En ce qui concerne le tourisme rural, ce programme met l’accent sur la randonnée et l’espace montagnard. Cependant, la suprématie de la wilaya d'Agadir apparaît avec évidence. Elle draine la grande majorité des investissements et bénéficie des meilleurs équipements à savoir les plus complets et valorisants, notamment dans les domaines touristiques, culturels et sanitaires. Le déséquilibre entre villes et campagnes ne cesse de s'aggraver. En zone rurale, le manque de terres arables, les faibles rendements, le bas niveau des prix agricoles, les aléas climatiques (sécheresse), l’accroissement démographique, le manque de services sociaux de base (éducation, santé, etc.), sont autant de facteurs qui entretiennent la misère paysanne et l'exode rural.

La société civile représentée par les coopératives et associations, exerce pourtant un véritable levier d’action dans le développement local. En effet, le mouvement associatif occupe une place prépondérante dans la province de Tiznit. C’est un des territoires les plus actifs dans ce domaine à l’échelle nationale. Chaque douar (village) de la province comporte au minimum une association. Ce phénomène a commencé dans les années 80 avec la création de coopératives dans le secteur agricole. Aujourd’hui, la société civile est présente dans tous les secteurs d’activité : développement humain, patrimoine, santé, citoyenneté, etc. On notera tout de même une prédominance des coopératives féminines d’argan (arbre endémique qui crée depuis quelques années un engouement, surtout auprès des grandes firmes internationales, comme l’Oréal). L’autre secteur prédominant est celui du développement humain, en réponse au programme INDH (Initiative Nationale pour le Développement Humain) qui aide financièrement et techniquement les espaces ruraux (aide à l’électrification, à la mise en place d’activités génératrices de revenus, accès à l’eau, etc.). Pour finir, on constate un grand nombre d’associations ayant pour objectif la valorisation du patrimoine et de la culture amazigh. Partant de ce constat, l’objectif stratégique de mise en tourisme responsable et solidaire de Tiznit et de sa région doit en partie passer par la structuration, la coordination et la gestion du secteur de la société civile. Il s’agit de rendre la société civile actrice de son développement touristique.


II. Contexte territorial de la région de Tiznit

La région de Tiznit qui s’étend du sud d’Agadir à Sidi Ifni et de la côte atlantique à Tafraout, est un carrefour culturel et géostratégique. Cependant, cette région reste dans l’ombre du triangle d’or touristique marocain : Marrakech, Agadir, Ouarzazate, qui bénéficie d’une forte promotion à échelle internationale. Tiznit est qualifiée de « bonne étape » (2) pour les touristes. D’un point de vue des professionnels du tourisme (comme l’Office National du Tourisme Marocain mais aussi les Tours opérateurs), Tiznit est surtout connue pour sa mosquée de type malien, la source bleue et son souk de bijoutiers, qui sont présentés comme la vitrine touristique de la ville. C’est une « ville de passage » (3) pour les touristes internationaux (pour la plupart des camping caristes qui s’installent pour deux ou trois nuits au camping municipal), comme pour les touristes nationaux (Tiznit se trouve sur la route qui relie le sud au nord du royaume) ce qui freine un développement social et économique de la ville lié au tourisme.

La Province de Tiznit se situe en zone aride, climat sub-saharien. Ses principales activités économiques sont la pêche et l’agriculture. Mais les contraintes physiques et naturelles (notamment le déficit hydrique et la désertification) sont facteurs de pauvreté et d’exode rural. En effet, les disparités socio-économiques entre le milieu rural et urbain sont croissantes. Les zones rurales ne doivent plus subir mais entreprendre l’inéluctable diversification de leur activité traditionnelle. Les cultures vivrières ne sont pas toujours rentables, les pâturages se font rares. Malgré ces difficultés la ressource de l’arganier constitue un enjeu majeur auprès des groupes cosmétiques qui se disputent le marché.

La population relativement jeune (60% de la population a entre 15 et 49 ans) s’adapte difficilement à cette situation. La plupart des jeunes sont souvent contraint par le chômage de partir travailler dans de grandes agglomérations telles qu’Agadir. Les groupements en coopératives et associations est un levier pour le développement locale et une source de revenus pour les familles. Certains douars (villages) disposent d’un patrimoine architectural considérable (Kasbah, maisons caidales, etc.). Leur reconversion touristique (gîtes, maisons d’hôtes, etc.) est difficile suivant l’investissement qu’ils requièrent. La vente de ce patrimoine est un choix plus attractif (gain immédiat), mais l’intérêt croissant des investisseurs risque d’engranger une inflation immobilière inéluctable et une perte d’un capital à la fois matériel et social. Pourtant les Marocains Résidents à l’Etranger (MRE) représentent une population dynamisante pour la région pour trois raisons :
- Leur présence sur le territoire durant la période estivale en fait un des publics touristiques de la région les plus importants avec les camping caristes le restent de l’année (décembre à mars).
- Beaucoup de MRE viennent s’installer pour leur retraite à Tiznit qui dispose de très bonnes infrastructures publiques et d’un aménagement moderne qui la dote d’une image dynamique. Ces MRE participent indirectement au développement socio-économique par l’implantation de nouveaux services et en font une région propice à la villégiature et une ville soucieuse de conserver sa qualité de vie.
- Les MRE constituent un réseau d’échange, notamment commercial, qui peut devenir un appui indéniable pour l’exportation de produits du terroir et la promotion de leur région en France.

Le tourisme de masse véhiculé par le programme national de la vision 2010 laisse peut de place au tourisme rural, si ce n’est à l’exception du tourisme de randonnées. C’est par une conception globale et transversale du tourisme que le désenclavement socio-économique de ce territoire pourra être appréhendé dans sa totalité et à travers ses singularités. La région de Tiznit peut devenir une zone touristique complémentaire à celle d’Agadir, ce qui permettrait de renouveler le tourisme balnéaire en sensibilisant les touristes à travers de nouvelles offres privilégiant la rencontre aux nombres de kilomètres parcourus. Cependant, les initiatives diagnostiquées restent diffusent sur le territoire, entraînant un manque de visibilité et de lisibilité des opportunités, ce qui constitue un frein dans l’élaboration d’une stratégie touristique cohérente.

Les atouts touristiques de la région sont multiples : océan, montagnes, plaine, oasis, vallées, et un riche patrimoine social vivant. Le tourisme, et plus spécifiquement l’écotourisme, représente une des rares opportunités de désenclavement économique et de redynamisation du territoire. Mais le manque de formation des acteurs locaux, l’absence de diagnostic territorial et d’une centralisation des informations touristiques constituent des entraves au développement d’un tourisme responsable et solidaire. De plus le manque d’anticipation des répercutions que pourrait avoir un tourisme désorganisé représente un risque majeur. D’où l’intérêt d’appréhender le tourisme comme un sujet de recherche à part entière dont les études permettront l’élaboration d’actions concertées et intégrées à une réalité sociale. Plusieurs scénarios d’anticipation sont à l’étude afin de préparer nos interlocuteurs à l’engouement grandissant que suscite le territoire de Tiznit. L’association Amoudou s’est constituée il y a six ans et compte actuellement une vingtaine de membres actifs, pour la plupart des étudiants de Tiznit. Le travail avec l’association Amoudou a été une réflexion et une révision de notions fondamentales telles que la solidarité, la durabilité et le développement, autant de termes véhiculés par le sens commun, auxquels nous avons cherché des alternatives conceptuelles comme l’altérité et le désenclavement des actions de solidarité.

L’association Amoudou a pour vocation la lutte contre la pauvreté et l’exode rural. Pour cela la démarche est de structurer un réseau de tourisme responsable et solidaire pluri-échelle (locale, régionale, nationale et internationale) et multi-acteurs, qui soient en adéquation avec la réalité sociale du territoire.
C’est pourquoi sa démarche se décline à travers quatre approches complémentaires :
- S’appuyer sur la socio-anthropologie du changement social et du tourisme;
- Appliquer la démarche du développement participatif;
- Concevoir une ingénierie de projet adapté aux conditions du territoire;
- Proposer des actions dans le cadre de l’économie sociale et solidaire (société civile, professionnels du tourisme, collectivités territoriales, organismes internationaux, chercheurs).

La création d’un réseau associatif apparaît comme la voie la plus durable, associant de la façon la plus directe la société civile au développement économique et social de la région. La finalité de ce réseau associatif est :
- de tester un processus d’accueil touristique à échelle territoriale;
- de diversifier les activités principales (activités agricoles, pêche, etc.) afin de créer et/ou maintenir des activités génératrices de revenus;
- de promouvoir la solidarité territoriale;
- de proposer une meilleure visibilité des opportunités que représente ce territoire à travers la synergie de différents types d’acteurs.

Le champ du tourisme superpose quatre espaces :
- l’espace physique : support physique des ressources patrimoniales naturelles, culturelles et sociales. C’est un espace qui n’a de sens et qu’il n’est possible de penser que dans sa dimension sociale, interdépendant de systèmes de sens. Dans le cadre de cette étude, l’espace physique est Tiznit et sa région.
- l’espace social local ou l’espace vécu : c’est l’espace social d’existence des ressources patrimoniales. Sur cet espace sont localisés les acteurs vivant l’espace physique. Ils sont les plus proches, physiquement, des ressources patrimoniales et participent à la traduction de l’espace physique en territoire (c'est-à-dire en un espace vécu et producteur de sens, de pratiques et de représentations sociales).
- l’espace social national : sur cette échelle sont mis en évidence les acteurs nationaux participant directement ou indirectement au processus de mise en tourisme de Tiznit et de sa région.
- l’espace social international : il est le plus éloigné physiquement des ressources patrimoniales et de leur espace social d’existence. Mais cette distance physique se traduit par un rapprochement social des acteurs de l’espace international et de l’espace vécu. L’interconnexion physique entre les acteurs des deux espaces se fait lors de période plus ou moins longue (4) : soit pour des activités de type touristique soit pour des actions de type développementaliste (5).

L’orientation éthique de l’association Amoudou est de proposer de voyager autrement, de faire découvrir un Maroc authentique. Authentique, non pas dans une visée folklorique, mais dans le sens d’un partage de culture, d’une rencontre de l’autre. Promouvoir un tourisme vivant dans le présent et tourné vers l’altérité. En ce qui concerne le tourisme international, ce type de voyage s’adresse avant tout à des personnes désireuses de s’intégrer dans une culture différente de la leur et de vivre le quotidien (ou des moments du quotidien) des populations sur les lieux qu’ils seront amenés à parcourir. Un tourisme de l’altérité permettra un échange interculturel et une meilleure connaissance de la réalité sociale du pays visité, en privilégiant les rapports humains. Voyager autrement implique de sortir des sentiers battus, des circuits traditionnellement proposés au Maroc et de se laisser porter par un nouveau rythme.


III. Tourisme et développement

La mise en tourisme de ressources patrimoniales naturelles et culturelles implique la mobilisation d’une nébuleuse d’acteurs, aux rôles différents et aux fins diverses. Comme le remarquait Claude Lévi-Strauss le social n’est réel qu’intégré en système. Le tourisme, représente un enjeu majeur pour l’avenir de toutes les sociétés. Pour certaines plus que d’autres, le tourisme est facteur de changements sociaux profonds. Ce phénomène social total complexe, ne peut être compris que dans sa totalité. C’est l’interaction de tous ces éléments qui permet de parler de champ du tourisme. La représentation globale et transversale, spatiale et sociale, des acteurs du tourisme représente la condition sine qua non pour penser et agir le tourisme autrement. Cette complexité, la multiplicité et la multidimensionnalité des acteurs du développement touristique, induit que « le développement est clairement un lieu d’affrontement "politique" […] » (6).

L’apport de la socio-anthropologie, du changement social au champ du tourisme responsable et solidaire

La socio-anthropologie du développement et du changement social, telle qu’elle est conçue par Jean-Pierre Olivier de Sardan, « décrit les représentations et les systèmes de sens mobilisés par les groupes en interaction et étudie les dynamiques de transformation de ces représentations et systèmes de sens » (Olivier de Sardan, 1995, p. 6).
Dans une dialectique offre-demande de produits touristiques, le processus de mise en tourisme de territoires représente la concrétisation de formes de mobilisations complexes d’acteurs autour de potentialités touristiques de ressources patrimoniales et de leurs espaces sociaux d’existence. La compréhension et la visualisation des stratégies employées par les acteurs du champ de la mise en tourisme doivent permettre une lecture objective du phénomène de touristification. L’apport de l’anthropologie sociale est avant tout d’observer, de comprendre et d’expliquer les processus de construction sociale, de légitimation et d’exploitation de ces ressources et de leurs espaces sociaux d’existence. Mais également de comprendre les enjeux sociaux, économiques et politiques de la mise en place de projets touristiques et de disposer ainsi d’une vision globale et transversale de la réalité sociale dans laquelle ils vont s’insérer.
Partant du postulat que l’évolution des formes, des pratiques touristiques et leurs modes de consommation participent au processus de changement social, l’organisation d’une veille touristique pour l’observation et l’évaluation de l’activité touristique amorcera la concrétisation d’une socio-anthrolopogie d’un tourisme local durable et raisonné. Il s’agit de proposer une étude empirique multidimensionnelle des groupes sociaux contemporains et leurs interactions dans une perspective diachronique et combinant l’analyse des pratiques et celle des représentations. C’est une fusion entre la sociologie de terrain (Ecole de Chicago) et l’anthropologie de terrain (ethnographie) « pour tenter une analyse intensive et in situ des dynamiques de reproduction et de transformation d’ensembles sociaux de natures diverses, prenant en compte les comportements des acteurs, comme les significations qu’ils accordent à leurs comportements » (7).
La socio-anthropologie du développement met ainsi en avant les préjugés et l’idéologie des groupes développeurs. En effet, la façon de structurer un paysage en éléments significatifs, ou de relever des détails caractéristiques dans un environnement, dépend de la structure d’un intérêt qui est socialement construit par l’usage social. Pour Olivier de Sardan, « seule l’enquête de terrain peut permettre de décrire, de comprendre et d’analyser les pratiques et les représentations liées aux actions et aux réactions qu’elles suscitent » (8). Il faut maximiser l’observation (et par conséquent maîtriser les outils conceptuels (9) et méthodologiques) et minimiser les présupposés idéologiques et les catégories préfabriquées pour éviter le réductionnisme et les interprétations dysfonctionnelles. C’est l’étude empirique qui va permettre de saisir la réalité sociale et de la décrypter pour en faire ressortir les mécanismes. Une approche conceptuelle pour une meilleure orientation éthique.

Par conséquent nous avons choisi de revenir sur les notions de développement, durabilité et de solidarité qui appartiennent au sens commun. Nous expliquerons ici le sens que nous leur avons attribué. La troisième notion qui fait le ciment entre les deux autres notions est celle de « Développement participatif » qui intègre l’idée que le développement repose sur la participation des acteurs locaux.

Qu’est ce que le développement ?

La définition du développement proposée par le Petit Larousse : « Ensemble des différents stades par lesquels passe un organisme, un être vivant, pour atteindre sa maturité ; croissance ». Les principaux projets de type développementaliste s’appuient par conséquent sur une vision évolutionniste, partant d’un point de départ et devant arriver à un stade final : c’est l’évolutionnisme social. La métaphore avec le biologique est omniprésente (10). Les dérives de cette théorie évolutionniste sont : de considérer le développement comme un fait naturel et nécessaire. A la fin de la seconde guerre mondiale, le président Truman institue le concept de sous-développement. Il existerait des pays en retard par rapport aux pays connaissant un essor économique, conséquence de l’industrialisation et des nouvelles technologies. Il donne pour mission aux Etats-Unis d’aider ces pays du tiers-monde menacés par le communisme. La notion de développement est apparue dans un contexte idéologique particulier qui oriente encore aujourd’hui les formes d’interventions venant des « pays du Nord » vers les « pays du Sud ». Le développement n’est pas une notion neutre, pas plus qu’universelle. Cette notion fait partie intégrante du sens commun, elle est assimilée à un fait acquis et admis qui participerait au bien être des populations. Comme le remarque Jean-Pierre Olivier de Sardan, «  le champ du développement ne manque pas de points de vue normatifs, d’a priori moraux (de tous côtés), de rhétoriques idéologiques, de proclamations tapageuses, d’idées reçues et de bonnes intentions… » (11).

La légitimité de cette croyance se traduit par l’émergence et la pérennisation d’actions développementalistes conduites par une multitude de structures (ONG, collectivités territoriales, organismes internationaux, etc.) dans divers secteurs d’activités. Cette notion de développement est généralement associée à des qualificatifs tels que : durable, responsable, solidaire, qui bénéficient eux aussi de présupposés largement partagés. On constate que le terme de développement est directement associé à la notion de croissance ou de progrès, qu’elle soit sociale ou économique, marquant ainsi l’empreinte du capitalisme occidental. La déconstruction de cette notion de développement s’appuie, entre autre, sur l’ouvrage de Gilbert Rist, Le développement. Histoire d’une croyance occidentale (12). Il s’agit ici d’interroger l’évidence, le sens commun. Quelles idéologies sont induites par ce concept ? En quoi faut-il revoir ce concept fondamental ? Cette étape est la base de la réflexion pour proposer une vision alternative de projet développementaliste.

Les représentations et les pratiques associées au développement varient selon le point de vue adopté : soit celui du « développeur », « […] engagé à faire advenir le bonheur qu’il espère pour les autres […] » (13) soit celui du « développé » « contraint de modifier ses relations sociales et son rapport à la nature pour entrer dans le nouveau monde qu’on lui promet [..] » (14). L’ethnocentrisme, c'est-à-dire qu’« à partir du moment où l’on accepte les présupposés et que l’on partage la croyance qui lui prête du sens, on ne peut agir que dans le sens d’une rétro action [feedback] positive qui amplifie le problème au lieu de le résoudre. Voila pourquoi le « développement », toujours présenté comme une solution, constitue de fait un problème (et crée des problèmes) » (15).

Face à ce constat, quelle notion conceptualiser afin de s’extraire au maximum du sens commun pour qualifier, au plus proche de la réalité sociale la démarche du tourisme responsable et solidaire ?


Durabilité

La durabilité induit une connaissance globale (tissu socio-économique, politique, culturel, patrimoine historique, naturel, etc.) et transversale (interrelations des différents acteurs dans l’arène du tourisme) du territoire étudié. En effet, cette connaissance permettra de proposer par la suite des produits qui soient en accord avec la réalité historique, sociale et économique d’un territoire, avec les attentes des locaux (associations, municipalité et populations locales) et enfin avec les attentes des touristes nationaux et internationaux.. Cette étape, condition sine qua non pour penser concrètement la durabilité d’un projet est la clef de la réussite d’un développement touristique raisonnable et raisonné. La durabilité d’un projet repose sur deux principes fondamentaux :
- d’une part, la conception du projet doit être réalisées sur du long terme, passant par une étude intensive et qualitative ainsi que par une analyse, s’inspirant de la socio-anthropologie du changement social initiée par Jean-Pierre Olivier de Sardan.
- d’autre part, la société civile doit s’approprier le projet afin de pérenniser les activités mises en place et d’impulser des initiatives locales.


Solidarité

La notion de solidarité renvoie à la pratique d’un tourisme responsable et conscient des réalités sociales existantes. Pour cela, il faut donner à voir la complexité de la société et les enjeux sociaux liés au développement touristique, aux touristes nationaux et internationaux. Il faut travailler à des techniques de sensibilisation et d’éducation des voyageurs, leur démontrant l’importance de la participation à un tourisme durable et solidaire. Or le concept de solidarité, dans le cadre d’un développement local, ne peut se limiter à une relation à sens unique : des touristes vers les locaux. Il faut également instaurer une relation solidaire à échelle locale, pour renforcer les capacités d’échange et de dialogue : société civile / locaux. L’interconnexion et l’interaction d’associations, au sein d’un réseau fédérateur incluant de multiples groupes aux intérêts différents (social, patrimoine, agriculture, etc.), créent la complémentarité et par là même un processus de solidarité locale. L’apprentissage et l’échange de techniques et de savoir-faire dans ce réseau seront moteurs de motivation et d’innovation et permettront d’élargir les connaissances.
De plus, il est essentiel de s’interroger sur les attentes et les modes de fonctionnement des acteurs locaux (habitants, associations, commerçants, etc.)., en termes de tourisme. S’organiser de façon cohérente doit permettre une mise en valeur durable de la structure sociale existante et d’impulser des initiatives locales.


Pour un développement participatif

Il s’agit d’un concept auquel on fait de plus en plus référence pour donner une dimension plus démocratique et humaine dans l’élaboration de projet de développement quel qu’il soit. Aussi en user ne veut pas dire que ce soit un concept opérationnel. A condition d’être défini par rapport à la notion de développement, le développement participatif devient un élément indispensable à la légitimité du projet : pour produire un développement durable et raisonné des territoires, il est indispensable d’étudier la réalité sociale et d’encourager les initiatives de la société civile afin de répondre à ses attentes.

La notion de développement local reste aussi très relative à la vision qu’on lui en donne et se positionne comme une protection face à la globalisation et aux programmes standardisés de projets de développement qui ont eu cours. Pourtant, elle comporte une visée opérationnelle à condition de définir la manière dont on compte faire participer les populations dans leur périmètre d’influence. Le local étant en quelque sorte un contre pouvoir qui ne peut s’exercer que par le recours à la démocratie et au sens de la citoyenneté.

La notion de développement participatif exige de mettre en avant la société civile. Le tourisme doit s’accompagner de ceux qui en sont les tenants, à savoir la population locale, l’aboutissement étant leur responsabilisation et leur autonomisation dans la gestion de projets touristiques, car ils doivent en être les premiers bénéficiaires si l’activité se veut durable économiquement, socialement, culturellement. La protection de l’environnement ne doit pas se faire au détriment des populations humaines mais par l’équilibre des précédents facteurs. Dans le cadre d’un projet, le développement participatif passera par la mise en place de réunions d’information, de débats et de lieux de relais pour enregistrer toutes les requêtes.

 

IV. Une alternative au concept de développement : le désenclavement

Les conditions du développement de projets touristiques durables et solidaires doivent nécessairement passer par :
- une relation de reconnaissance mutuelle entre développeurs et développés, afin d’abolir la position dominante des développeurs;
- une révision des concepts fondamentaux comme celui d’ethnie (16), de développement, de culture etc. Il faut sortir de ces schémas conceptuels figés, voire nuisibles, parce qu’ils embrigadent les populations. A l’inverse, une nouvelle conception de ces notions permettrait d’aller vers un monde moins uniforme et de tirer profit de la diversité humaine;
- et pour finir, par une prise en compte de la complexité du réel en mutation, ce qui demande à réfléchir sur de nouveaux outils et concepts, ainsi que sur une nouvelle approche du terrain.

Le désenclavement se définit comme un processus qui vise à réguler l’aménagement des infrastructures afin de les répartir de façon équitable sur un territoire. On parle aussi d’un désenclavement socio-économique qui veille à garantir une cohésion globale des systèmes d’investissements et des activités génératrices de revenus. Il doit participer à coordonner des acteurs afin de créer la complémentarité de leurs compétences et de leurs initiatives.
La notion de désenclavement devient une alternative conceptuelle au terme de développement. En appréhendant un territoire à travers une logique de coordination de ses compétences, on mobilise la population locale en valorisant ses savoir-faire. L’appropriation du projet est plus facile puisque la population locale se reconnaît comme acteur responsable et solidaire de son propre projet territorial.
La coordination des échanges participe au désenclavement socio-économique des espaces ruraux en permettant d’optimiser la visibilité et la lisibilité des opportunités dans le secteur du tourisme. Le désenclavement des initiatives de solidarité et des opérations de développement amène les acteurs du champ du tourisme à considérer leur territoire dans sa globalité et de façon transversale. Cette représentation doit activer une certaine concurrence, qui deviendra productive à condition de déboucher sur des prestations touristiques complémentaires, entraînant ainsi un processus d’innovation. C’est pourquoi il faut proposer de nouvelles méthodes de participation en intégrant une logique de réseau dans un esprit de transparence et de partage.



Pour ne pas conclure:
Penser et agir le tourisme autrement par la recherche-action interdisciplinaire

Le projet de l’association AMOUDOU fonde sa démarche sur les principes de la recherche-action développée par Jean-Pierre Olivier de Sardan. La pluridisciplinarité et la recherche thématique appliquée sont les moteurs des actions entreprises par le projet : quand le monde de la recherche s’associe aux acteurs du champ de la mise en tourisme. La mobilisation d’équipes pluridisciplinaires des associations et des collectivités territoriales permettront à ce projet pilote d’avoir un rayonnement régional. Sans une cohésion des politiques territoriales et un diagnostic précis des enjeux du territoire, les activités du tourisme responsable et solidaire resteront diffuses et isolées, empêchant la diffusion d’une image touristique cohérente et singulière, indispensable pour l’attractivité de ce territoire. Le manque effectif de ressources humaines, l’absence de capitalisation de compétences techniques et professionnelles représentent incontestablement des freins pour l’activation de projets territotiaux.
C’est pourquoi cette démarche de pluridisciplinarité doit intégrer comme fondement la conceptualisation des présupposées qui ont cours dans le tourisme durable. Les concepts de développement, solidarité, durabilité, altérité doivent se constitués en principes directeurs pour orienter des actions cohérentes et concertées.
L’approche par le désenclavement des territoires et des actions de solidarité, sont des paliers qui vont guider l’analyse des mécanises des jeux d’acteurs afin de détecter les indicateurs adéquats. L’approche globale et transversale propose une nouvelle lecture des territoires et permet d’ouvrir le débat sur le champ du tourisme durable, responsable, solidaire, etc. en repositionnant les interrogations autour de la conceptualisation.



Notes

1. www.tourisme.gov.ma/francais/vision2010/enbref.htm

2. B. Mayhew, J. Dodd, 2003, p. 417.

3. Propos recueillis lors d’entretiens avec des membres de l’association AMOUDOU.

4. Pouvant aller jusqu’à six mois pour les camping caristes à une semaine pour les délégations, les associations en mission.

5. Notons que les personnes venant pour des actions de type développementaliste (stages, délégations, ONG, etc.) superposent le rôle de touriste. Nous verrons dans quelle mesure la création d’un laboratoire expérimental de recherche et par conséquent l’accueil d’étudiants et de chercheurs, participe au processus de mise en tourisme en développant un tourisme d’affaire. Cf. chapitre III.

6. J.-P. Olivier de Sardan, 1995, p. 173.

7. Ibid., p. 9.

8. Ibid, p. 8.

9. Champ symbolique et champ social.

10. « L’évolutionnisme procède toujours de la même façon : à partir d’un thème privilégier, il construit une 'généalogie' (toujours la métaphore biologique !) fictive » G. Rist, 2001, Paris, p. 71.

11. J.-P. Olivier de Sardan, 1995, p. 8.

12. Presses de Sciences Po., références inédites, 2e éd, Paris, 2001.

13. Ibid., p. 11.

14. Ibid.

15. Ibid., p. 80.

16. Un espace construit dans le sens ou il est indissociable d’une organisation sociale (« chaînes de sociétés », « économie-monde ») et de représentations « ce qui veut dire que la dimension spatiale ne peut être saisie directement ; elle ne se manifeste que dans l’intimité des systèmes et des structures sociales, dans l’intimité des dispositifs symboliques ». L’espace construit ne produit du sens que s’il est pensé dans un contexte. Cf. F.-P. Levy et M. Segaud, Anthropologie de l’espace, Alors, 1983, p. 30.


Bibliographie

- Levy F.-P. et Segaud M., Anthropologie de l’espace, Alors, 1983.
- Mauss Marcel, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 8e édition, Paris, 1999.
- Mayhew Bradley, Dodd Jan, Maroc, Paris, Guide Lonely Planet, 2003.
- Olivier de Sardan J.-P., Anthropologie et développement, Paris, Karthala, 1995.
- Rist G., Le développement. Histoire d’une croyance occidentale, Presses de Sciences Po, Paris, 2001.