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Tourisme communautaire et développement (ne) font (pas forcément) bon ménage

L'exemple de l'Etat du Tabasco, Mexique

 

 

par Elise Garcia

 

 

Avant d’être le théâtre de l’une des pires catastrophes naturelles (et pourtant si peu relayée par nos médias) de l’histoire du Mexique en cette fin d’année 2007, l’Etat du Tabasco, situé au sud-est du pays était encore surnommé « l’Eden du Mexique ». Cette image renvoie à l’abondance, la diversité et l’exubérance de ses richesses naturelles : forêt tropicale abritant cascades, rivières, grottes, animaux sauvages et fleurs rivalisant d’éclats. Il recense en effet à lui seul plus de 23% de la biodiversité nationale. Bien que rassemblant les principales richesses naturelles du pays, cette région, ou plutôt, selon les critères du Secrétariat du Développement Social, cette « micro-région », se trouve en marge de tout développement économique et industriel.

Ce décalage entre richesse des sols et dénuement des habitants que l’on retrouve bien souvent dans les pays dits « du Sud » n’est pas nouveau. Ses impacts sur les populations non plus. Migrations massives vers les grandes zones industrielles, voire vers  l’Eldorado « de l’autre côté » entraînant d’innombrables drames humains, freins au développement social, à l’éducation, conditions de vie précaires, sont autant de conséquences qui amènent aujourd’hui les principaux acteurs locaux à se questionner sur les différentes façon de se sortir de ce schéma.

Comme c’est souvent le cas dans de plus en plus de régions du monde, le tourisme est alors considéré comme une issue possible, un outil efficace de développement économique et social. C’est dans cette optique que les habitants de Tapijulapa, petit village niché au cœur de la forêt tropicale dans le sud de l’Etat, se sont organisés en « hôtel communautaire ». Le concept de cet « hôtel communautaire», ou « hôtel citoyen », de Tapijulapa est prometteur. Il s’agit d’utiliser les chambres laissées vacantes par les membres des familles (la pauvreté ayant poussé une grande partie des habitant à déserter le village) afin de créer une offre d’accueil touristique chez l’habitant. Les voyageurs pourront ainsi découvrir les richesses naturelles de la zone, mais aussi la culture de ses habitants en partageant leur quotidien. Organisés en coopérative, les locaux seront maîtres de l’évolution touristique de leur village et surtout, ils en récolteront les bénéfices, ensuite réinjectés dans des projets de développement local.

Le pari est tentant : le tourisme n’est-il pas l’une des première activité économique mondiale ? Il est sans doute la réponse tant attendue aux problèmes rencontrés. Il apportera, en même temps que des visiteurs, une source nouvelle de revenus pour le village, permettant l’amélioration de la qualité de vie, des infrastructures et des services, favorisera la préservation de l’environnement, encouragera la cohésion au sein des habitants, l’interaction avec les visiteurs, l’enrichissement mutuel… En d’autres termes, le tourisme est, à Tapijulapa, appréhendé comme « la solution miracle », gage d’un avenir meilleur. L’idée est séduisante, mais mon séjour de 5 mois au village m’aura appris que la réalité rappelle rapidement à l’ordre lorsqu’il s’agit de joindre les actes au discours.

Dans quelle(s) mesure(s) la mise en place de ce nouveau projet sera-t-elle effectivement bénéfique à la communauté et susceptible de répondre à ses multiples attentes ? Comment évaluer la pertinence d’un tel projet, et quels sont ses conditions de réussite et ses facteurs de risques effectifs ? Cette démarche de questionnement et de doutes amène à adopter une position moins optimiste et un discours plus mesuré face à celui du « tourisme coûte que coûte ». Tant pis pour l’utopie et les beaux concepts, je me suis donc résolue à opter pour cette démarche, loin d’être évidente, de prudence et de scepticisme.


Un projet (peut-être pas si) communautaire

Face à un projet tel que celui de l’hôtel-communautaire de Tapijulapa, une première question nous vient à l’esprit, à savoir qui en a eu l’initiative? De la réponse à cette question sont nés mes doutes. C’est le directeur d’un pseudo parc/hôtel « écotouristique » local qui a eu l’idée de « profiter du cadre naturel exceptionnel, des infrastructures, des services, et des chambres vacantes afin d’impulser cette activité productive nouvelle ». N’est-il pas alors légitime de se questionner sur la représentativité et sur le bien fondé de l’aspect communautaire d’un projet qui n’a pas été proprement impulsé par celle-ci ?

Les plus optimistes balayeront ces doutes, en se félicitant simplement de voir que les intérêts privés et communautaires peuvent finalement se rejoindre. Soit. Mais lorsque ce dernier, en bon entrepreneur, parle de « standardiser » l’offre touristique au village (pensant déjà aux murs, draps, et linge de toilette blancs, allant jusqu’à imaginer le petit savon au logo de l’hôtel citoyen), on prend peur. Où est la cohérence lorsque l’on parle d’uniformisation dans ce type de projet, censé au contraire proposer au visiteur une ouverture sur les spécificités et la culture de « l’autre » ? Difficile pourtant de diaboliser cet acteur privé, qui, de par son réseau de contacts au sein du gouvernement étatique et fédéral, a permis de mobiliser le plus grand nombre d’acteurs autours du projet. Fondations, Cabinets d’études, Secrétariat du tourisme, entreprise nationale de transports, tous semblent animés de la même volonté d’impulser le fameux « développement » de Tapijulapa. D’ailleurs tous semblent savoir ce qui est bon pour le village, ce qui est meilleur pour ses habitants.

Il est communément admis que l’observation des jeux d’acteurs impliqués dans un projet est indispensable pour comprendre ses tenants et ses aboutissants. Des différences de représentations et d’enjeux, dépendra souvent l’avenir de celui-ci. Cette règle générale s’applique particulièrement bien à Tapijulapa. Sans se perdre dans des définitions et des concepts théoriques, la logique voudrait tout de même que pour être communautaire, un projet de développement prenne en compte l’ensemble des acteurs : non institutionnels (les habitants, les touristes, les ONG...), institutionnels (aux trois échelons de pouvoir : fédéral, étatique et municipal) et économiques (l’initiative privée) sur un territoire. Le « développement » économique, social et culturel de Tapijulapa ne pourra se faire que si ces trois catégories d’acteurs travaillent ensemble et mettent en synergie leurs efforts à leurs échelles d’intervention respectives. Chacun doit avoir une part équilibrée de contraintes et d’implication dans le projet. Le débat participatif est également un élément fondamental pour faire rendre cohérente ce type d’initiative. Transposée à l’expérience de Tapijulapa, cette définition en révèle rapidement les travers.

La méthodologie, la forme juridique de l’hôtel communautaire, son organisation et son financement sont autant d’éléments basiques qui ont été décidés en externe, avant d’être soumis aux habitants, rassemblés chaque semaine afin de suivre l’avancée du projet. Nul besoin d’être un expert en matière de développement local pour émettre des doutes quant au bien fondé du caractère communautaire du projet. Les habitants sont plus en position de recevoir des informations et d’émettre des suggestions plutôt que d’être réellement derrière les commandes de leur développement touristique. Ils seront certes ceux qui reçoivent les visiteurs, ceux qui, dans le meilleur des cas, vivront l’échange et le partage. Ils seront ceux qui bénéficieront des revenus et des retombées économiques, sociales, culturelles de cette activité. Mais ils n’auront pas été eux-mêmes les têtes pensantes du projet, dont les grandes lignes ont été imaginées, dessinées, et affinées, dans de bien plus hautes « sphères ».


L’écotourisme sera LA réponse aux problèmes écologiques dans la région

La situation environnementale de l’Etat du Tabasco est alarmante. Les actions menées ces soixante dernières années ont été plus que médiocres, face aux dégradations des ressources naturelles, directement liées à l’usage inadéquat des eaux, des sols, de la flore et de la faune. Bien que concentrant plus de 30% des ressources hydrauliques du pays, plus de la moitié de ses eaux ne sont pas propres à la consommation humaine du fait de la pollution des fleuves, des cours d’eaux et des lagunes. Plusieurs centaines de tonnes de déchets solides générés par jours finissent dans des décharges sauvages. Les incendies de forêt, les maladies, la déforestation, l’extraction toujours plus intensive de bois précieux… sont autant de facteurs ayant entraînés la disparition de plus de 80 hectares de forêts au Tabasco ces 50 dernières années. De 49% de la superficie de l’état recouverte de forêt en 1940, on en arrive à seulement 8% en 2000. Sont stigmatisés les paysans de la zone brûlant quotidiennement des surfaces de plus en plus grandes afin de pouvoir cultiver maïs, haricots noirs, et autres féculents à la base de l’alimentation mexicaine. A cette échelle, on comprend qu’une terre cultivée, ou encore dédiée à l’élevage « vaut » beaucoup plus qu’une part de forêt. Survie humaine contre protection de l’environnement à tout prix ? Difficile d’incriminer les paysans et éleveurs de la zone car la plupart n’ont guère d’autres alternatives.

Et si un nouveau facteur rentrait en ligne de compte ? Difficile de trouver une réponse à la problématique environnementale ? Ne cherchons plus ! L’écotourisme dans les zones non protégées de manière légale favorisera la prise de conscience des communautés qui, pour leur propre intérêt protégeront leurs espaces et leurs ressources naturelles. L’activité touristique et/ou scientifique (l’observation d’oiseaux par exemple) peut aisément générer des revenus supérieurs à l’exploitation des forêts ou de la faune en voie d’extinction. Le nombre d’emplois générés par l’activité écotouristique, comme le salaire moyen, sont souvent beaucoup plus importants que ceux générés par l’élevage ou l’agriculture. L’activité écotouristique est principalement liée à ses ressources naturelles et, pour sa propre survie, seules la planification et la réglementation en assureront l’avenir écologique. Il encouragera la coopération et motivera les habitants en les transformant en agents actifs du (trop ?) fameux développement durable.

Une fois de plus, le concept est séduisant ! Appliqué au terrain, on comprend cependant qu’aussi vendeur soit-il, rien ne sera réalisé sans une action coordonnée, des mécanismes effectifs de concertation impliquant équitablement tous les acteurs concernés, ce qui n’est pas tâche facile. Soulignons le fait que la participation de la communauté est le premier moteur de processus de conservation et une simple observation de ce qui est fait dans l’état voisin du Chiapas, où, comme le souligne Ron Madler, le gouvernement local finance les pires projets ecotouristiques du Mexique, nous conforte dans cette certitude. Gare également à l’absorption des autres activités par le tourisme. Le but n’est pas de chercher à remplacer l’activité agricole par l’activité touristique, qui doit rester une activité complémentaire sous peine de provoquer une dépendance à celle-ci, piège dans lequel les habitants de la zone n’ont pas intérêt à se laisser tomber.


Le tourisme sera vecteur de rencontres, d’échanges et de compréhensions mutuelles

Si à la lecture de ces lignes vous n’avez pas été surpris par le terme même « d’hôtel communautaire », c’est normal. A Tapijulapa non plus le mariage de ces deux notions n’a soulevé aucune interrogation. Cette formule peut pourtant laisser perplexe au sens où l’idée d’hôtel évoque un lieu marqué d’un passage, où l’on ne reste pas, où l’on ne revient pas toujours. L’activité hôtelière n’est elle pas marquée par une prosaïque rencontre hôte/client, offre et demande ? A partir de ce constat, comment situer l’activité touristique future de Tapijulapa, le concept de tourisme « communautaire » allant bien au-delà de cette simple considération mercantile ? Quel est le souhait réel des membres du projet ? Le fait de partager un lieu de vie, un peu de temps, et beaucoup d’échange est-il une vision partagée par tous ? On sait qu’un segment de plus en plus important de clientèle des pays du Nord est tourné vers ce type de tourisme « authentique », marqué par la rencontre, le partage avec les locaux. Mais ce modèle est-il applicable au Tabasco ? Que différenciera une chambre d’hôtel quelconque d’une chambre de « l’hôtel communautaire de Tapijulapa », au-delà du fait d’être physiquement située chez l’habitant ?

Les premiers pas de l’hôtel citoyen montrent que ces questions valent la peine d’être posées. Si certains visiteurs ont adhéré au concept, d’autres arrivèrent au village en expliquant que peu leur importait le prix à payer, l’important étant que la chambre dispose de l’air conditionné, de la télé, et même du câble ! Plusieurs sont ceux ayant, pour ces motifs, préféré trouver un hôtel « classique » répondant à ces exigences dans les villes les plus proches.


Le tourisme sera un véritable outil d’amélioration des conditions de vie

L’attrait principal de Tapijulapa, au-delà de son cadre naturel exceptionnel, est son architecture typique des villages traditionnels de style colonial. Ses rues sont étroites et escarpées. Contrastent avec harmonie la couleur blanche des maisons et le rouge des tuiles créoles des toits. Les entrées sont agrémentées de corniches, de pots de fleurs en terre cuite, de décorations en fer forgé, en osier ou en bois, conférant un charme particulier au village.

Cette description ne serait pourtant plus tout à fait exacte aujourd’hui. L’un des principaux problèmes étant la perte d’unité et d’homogénéité de son image et de l’atmosphère traditionnelle du lieu. L’apparition d’éléments urbains nouveaux - toits de tôle, murs de béton, volets en plastique, façades bariolées, antennes de télévision, et autres appareils de climatisation apparents - participent à créer une image de plus en plus hybride du village. Image incompatible avec l’activité touristique ! Les touristes se rendant au fin fond de la forêt tropicale resteront sur leur faim d’authenticité et de tradition ! A. Phil l’a théorisé : le tourisme rend une communauté plus attrayante et plus prospère. « Elle est plus attrayante car elle doit plaire pour y faire venir les visiteurs et les satisfaire, et plus prospère car ces derniers y dépensent de l’argent ». C’est donc dans cette optique que des documents restrictifs concrets de réglementation, de protection ou encore de valorisation ont vu le jour à Tapijulapa. En l’espace de quelques mois, les câbles électriques ont été ensevelis, dans le but avoué de transformer le village en « Pueblo Mágico ». Ce programme national mis en place par le gouvernement mexicain vise à mettre en valeur, consolider et renforcer l’attractivité de villages ayant des attributs symboliques, culturels, historiques forts afin de générer des flux touristiques vers ceux-ci. Et quand une activité économique telle que le tourisme est en jeu, le gouvernement ne recule devant aucune dépense.

D’autre part, les apports effectifs du tourisme sur un village peuvent également se mesurer en ce sens qu’il peut permettre l’accès des communautés à des services nouveaux. On peut à juste titre regretter qu’il faille l’intervention de cette activité et sa vocation première à « servir »le touriste pour que soit rendu disponible cet accès aux habitants. Toujours est-il que c’est bien souvent le cas. Et au vue des lacunes dans ce domaine, ce ne sont pas les Tapijulense qui s’en plaindront.

Les changements en matière de transports en sont l’exemple parfait. D’une unique ligne d’autocar locale reliant le village à Tacotalpa, la ville la plus proche une fois par heure, il est prévu d’introduire l’une des plus grosse compagnie de transports du sud-est mexicain reliant non seulement le village à Tacotalpa, à Villahermosa, capitale de l’Etat, mais aussi à Palenque, énorme zone d’attraction touristique de l’Etat voisin. Les véhicules anciens, brinquebalant, et toujours en retard où s’entassaient chaque jour écoliers, collégiens, ouvriers, paysans, employés de Villahermosa, marchandises et autres volailles laisseront bientôt place à de grands autocars ponctuels et climatisés ! Inutile de préciser les retombées énormes de cette nouvelle arrivée au village. Tapijulapa, nouveau « produit touristique » bénéficiera non seulement de la venue en nombre et des dépenses d’une clientèle citadine et aisée, mais aussi d’une campagne démesurée de communication et de promotion à l’échelle nationale. Face à un tel « progrès », nul ne semble se poser les questions fondamentales, à savoir si l’arrivée massive de cette clientèle nouvelle correspond au concept de l’hôtel citoyen ? Cherchera-t-elle réellement à partager l’habitat et le quotidien des locaux ? Bénéficiera-t-elle plutôt aux quelques entreprises privées qui (quelle surprise !), sont derrière ce projet depuis ses débuts ? Il s’agirait alors simplement d’un rapport d’entreprise privée à entreprise privée qui, bien que les visiteurs aient l’occasion de découvrir le village, sa gastronomie et son artisanat, ne présenterait pas un intérêt majeur pour le processus de développement local. Il faut d’autre part tâcher de considérer les risques éventuels d’une multiplication rapide et incontrôlée de l’activité touristique dans un village tel que Tapijulapa, dans la mesure où il n’est pas préparé aux bouleversements sociaux et culturels bien souvent entraînés par une forte affluence touristique.

Bien sûr, on a aussi le choix de prendre cette nouveauté d’un œil différent, et se féliciter que les habitants disposent de moyens de transports plus modernes et plus sûrs. Une grosse compagnie de transports a par ailleurs plus de chance d’être force de décision vis-à-vis des autorités compétentes. Peut-être qu’à terme seront enfin réalisés les travaux de réfection de la chaussée réclamés depuis des années par les locaux? Le développement touristique serait alors, restons positifs, une outil concret et efficace de développement local.

Ce dernier se mesurera surtout au fur et à mesure de la mise en place, du développement et de la pérennisation du projet. Il sera primordial d’étudier l’évolution des questions de fond, tel que l’éducation. A terme, le tourisme a quelques chances de favoriser l’apprentissage des langues, voire l’enrichissement de la culture, mais il peut également entraîner un impact social et culturel irréversible : l’érosion totale des dialectes locaux. Aujourd’hui, seule une poignée d’anciens parle encore le zoque, langue d’origine de la zone. Il sera, pour l’identité du village, comme pour sa propension à résister aux éventuels risques d’acculturation et de déculturation (assimilation des communautés d’accueil par le modèle culturel dominant, l’imitation et la reproduction de comportements étrangers…), indispensable d’aller dans le sens d’une sauvegarde de cette langue avant qu’il ne soit trop tard et qu’elle ne s’éteigne en même temps que ces anciens.

Au-delà de la problématique de la langue, plusieurs questions restent en suspens. Les acteurs bénéficiant directement et indirectement des retombées de cette activité nouvelle financeront-ils plus facilement des études à leurs enfants ? Les générations à venir bénéficieront-elles d’outils solides, à commencer par l’éducation, pour faire face à leur avenir, comme à celui de Tapijulapa en général? Il est encore trop tôt pour pouvoir répondre à ces questions, souhaitons en tout cas que l’évolution, car évolution il y aura, aille effectivement dans le sens d’un renforcement de l’éducation, et donc des opportunités sociales et économique d’avenir dans la zone.


Le tourisme favorisera la cohésion sociale au sein des habitants

L’émulation qui accompagne la création de l’hôtel communautaire à Tapijulapa est la preuve que ce projet marque un tournant dans l’histoire du village. Tous sont engagés dans un même mouvement, répondant au même objectif. L’aspect communautaire du projet prend alors toute son importance. Il est donc légitime d’imaginer qu’à l’interdépendance des différents éléments de l’offre touristique (hébergement, restauration, guides, accueil…) fera écho la solidarité et la cohésion des acteurs concernés. Mais bien avant la notion touristique, c’est de la projection d’un nouveau projet de vie pour le village dont il est question. Au-delà de l’effervescence et de la dynamique commune, certains aspects pratiques soulignent l’apparition de discordances au sein du discours. L’utilisation de certains espaces publics par exemple est source de conflits entre les acteurs privés ou institutionnels et certains villageois, craignant (à juste titre) les dangers du « tout-tourisme ». Faut-il faire du cœur du village une « maison du touriste » (un accueil/réception/lieu de vente d’artisanat) ou plutôt un espace dédié à la culture et l’événementiel ? Le développement touristique s’opposerait au développement local, leurs intérêts sont divergents et les rendent alors clairement incompatibles. Si la première option est adoptée, la qualité de vie des habitants risque fort de pâtir de ce détournement de l’espace pour le tourisme. Il répond à une vision mercantile puisqu’elle vise à maximiser l’attraction des touristes, et donc le nombre de locations à venir. De quoi laisser perplexe quant à l’unité et la cohésion, censées être le ciment du projet.  C’est sans doute l’art du compromis qui assurera une issue favorable à ce genre de conflits, à savoir imaginer un espace multiple. Encore faut-il que les acteurs concernés fassent la démarche de s’extirper des considérations individuelles afin d’aller dans le sens du bien de tous.

On sait que la création de nouvelles disparités économiques ou le renforcement des inégalités déjà existantes est l’un des impacts social et culturel négatif qu’entraîne bien souvent l’activité touristique au sein des communautés d’accueil. A Tapijulapa, ce risque est d’autant plus réel que de très fortes disparités existent déjà. En effet, les discussions et débats autours de l’hôtel citoyen sont menés principalement par les habitants du centre du village. S’y trouve la grande majorité des chambres mises en location (seulement 6 sur un total de 33 se trouvent hors du centre). Tapijulapa regroupe pourtant des communautés vivant dans des quartiers plus excentrés, ou disséminées le long de la route menant au centre, dans des baraques faites de bambous, de tôles, de pièces récupérées de plastiques, de bois et de métaux divers. Implantés entre l’asphalte et la lisière de la forêt tropicale, les habitants de ces habitations irrégulières font face à des conditions de vie extrêmement précaires : absence d’eau potable, de services de santé, dénutrition, analphabétisme,... Des voix commencent à se faire entendre de la part de ces « oubliés », soulignant, entre autre, les problèmes d’hygiène et de santé dont pâtissent les habitants, notamment les plus jeunes.

Se pose alors la question suivante : comment intégrer ces zones marginalisées au projet, sachant qu’elles sont sans aucun doute les plus nécessiteuses et que l’attraction touristique sera pourtant forcément concentrée sur le centre, la « bonne face » de Tapijulapa? Le risque d’exclusion du mouvement général de développement existe réellement et il convient d’en tenir compte dans la planification du tourisme à venir afin que l’activité touristique ne soit, comme à Oxolotán, un facteur supplémentaire d’augmentation des inégalités économiques et sociales.


Quel avenir pour l’hôtel-citoyen ?

Des questions restent encore en suspend et seront fondamentales pour la pérennité de l’hôtel citoyen, ainsi que pour le bien fondé de sa vocation communautaire. C’est le cas par exemple de la redistribution des bénéfices engendrés par le tourisme. L’équité de cette redistribution entre les citoyens acteurs du projet sera un élément décisif pour son avenir, tout comme l’investissement des gains dans des projets de développement social ou écologique.

Le projet porte tout les espoirs et les ambitions de « progrès » de Tapijulapa et ce, qu’il s’agisse d’un espoir de croissance économique, d’amélioration des conditions de vie et du niveau social des habitants, ou la volonté de reconnaissance du passé, des traditions, et d’une culture locale. Toutefois une question reste en suspens. Comment ?

Le tourisme, comme n’importe qu’elle activité économique, doit impérativement être organisé et géré par des gens compétents afin d’en assurer le contrôle et le bon déroulement. C’est le rôle que devra jouer la société coopérative formée par les membres du projet. La mise en place de l’hôtel-citoyen ne pourra donc en aucune façon se faire sans l’initiation et la formation des personnes concernées aux diverses notions de base que sont la comptabilité, l’accueil, l’hygiène alimentaire, l’éducation environnementale… mais également à la gestion durable d’un tel projet. C’est la seule façon d’éviter que les habitants restent en marge des hautes sphères des cercles de décision.

Si le tourisme est supposé être facteur de développement du village, pourquoi n’existe-t-il aucun programme de planification de celui-ci ?

A l’heure qu’il est, l’expérience bénéficie (d’un point de vue strictement économique) aux acteurs, mais de façon individuelle. Le caractère communautaire d’un projet touristique ne signifie pas seulement que plusieurs personnes aient participé à sa création, mais aussi, et surtout, que les gains soient partagés, et qu’à long terme l’ensemble de la communauté bénéficie de son succès. L’urgence est réelle. C’est dès à présent que doit se faire la concertation et la prise de décision commune quant aux priorités sociales, économiques, environnementales, ou encore culturelles de Tapijulapa. Si l’on se place effectivement dans une optique de développement local du village, la planification est indispensable. Il est impensable d’imaginer l’avenir d’un projet de ce type sans une définition préalable de ces objectifs.

Etre immergé dans l’expérience de Tapijualapa m’a obligé à adopter un regard nouveau sur la vision occidentale du tourisme durable et sur ses promesses de développement. Il nous faut en effet prendre du recul quant des principes sûrement trop idéologiques et rester réaliste sur le fait qu’il n’existe pas de réponse parfaite face à la complexité de ces problématiques. La démarche d’aller au-delà des discours consensuels et des bonnes intentions n’est pas évidente, mais elle est nécessaire. Il ne s’agit pas de critiquer chaque action menée, et encore moins de baisser les bras face aux multiples difficultés qui entourent ce type de projet. Il s’agit plutôt de rester toujours vigilent et lucide quant à l’engouement parfois naïf et souvent intéressé vis-à-vis du tourisme.

On peut tout de même espérer un avenir favorable au projet de Tapijulapa (ai-je eu l’air de penser le contraire ?!), à la condition que les membres de la communauté parviennent à se l’approprier et à en devenir les réels décideurs. Je leur souhaite en tout cas, du fond du cœur, que ce projet se concrétise, qu’il soit à la hauteur de leurs espérances et leur apporte toute la reconnaissance qu’ils méritent.

 

Remarque: ce travail d'Elise Garcia résulte d'une expérience de terrain et d'un mémoire de fin d'études de Master 2 en tourisme durable (Université de Corse).