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Les voyageurs statiques

Des millions d’Européens partent en “voyage” en hôtels-clubs…

 

 

par Pascal Lardellier

 

 

Les médias français et européens ne se lassent de raconter la joyeuse naissance des “congés payés”, il y a 70 ans, lors du Front populaire. De même, le célèbre club Méditerranée fête les 40 ans de ses villages, qui ont inventé un nouveau type de vacanciers : les “anti-voyageurs”, ou voyageurs statiques. En tout cas, les “hôtels-clubs”, concept inventé par le “Club Med”, connaît un succès incroyable : parmi les 60% de Français partant en vacances, ils sont des centaines de milliers à opter pour ces camps pour touristes sédentaires. Et on connaît les immenses transhumances des vacanciers de l’Europe du nord vers la Grèce, l’Espagne, dont certaines côtes sont monopolisées par ces hôtels, qui apportent leurs Weinstub et stands à saucisses. Car le soleil, d’accord, mais autant garder ses habitudes alimentaires ! Et même emmener avec soi sa “bulle domestique”.

Ce mode de congés communautaires n’a ni l’estampille populaire des campings, ni la distance polie des petits hôtels, ou le charme feutré des chambres d’hôtes et autres bed and breakfasts. Ce sont des vacances d’un autre genre, obligatoirement exotiques, humides et ensoleillées. Quitte à ne pas être trop exigeant sur cet exotisme, sublimé par le papier glacé des catalogues, et de plus en plus, sur Internet.

Ces villages de vacances, aux mains de quelques grands groupes se livrant des guerres de positionnement (marketing et géographiques), se sont étendus à perte de vue, et ils quadrillent les côtes méditerranéennes et maintenant caribéennes ; Agadir, Benidorm et jusqu’à Punta Cana, contribuant à bétonner massivement les littoraux, de l’Espagne au Maroc, de la Grèce à la Turquie, de la Tunisie à la République dominicaine. Ces vacances statiques, rassemblant les “anti-voyageurs” connaissent en règle générale pour seule aventure les turbulences des vols charters aux itinéraires et aux horaires toujours aléatoires. Mais dès qu’on est arrivé, c’est terminé, on ne bouge (presque) plus ! On ne sortira presque plus de sa “bulle d’iode et de soleil”.

Des vacances en “hôtels-clubs”, il y en a bien sûr pour toutes les budgets, des cases intimistes sur les plages immaculées des Bahamas ou de l’Île Maurice, aux hallucinantes barres pour touristes d’Europe du Nord de la Costa Blanca. Des camps, vraiment ? Ces clubs sont fermés et gardés, les repas se prennent en commun par la force des choses (sur le principe du “buffet à volonté”), et ils sont placés sous l’autorité toujours souriante d’un chef qui s’exprime dans un sabir international.

Les hôtels-clubs doivent leur succès à une intuition de génie : le all-inclusive : le prix payé en agence (ou sur le Net, de plus en plus) prend tout en compte : le vol, le séjour, les activités de loisirs, la pension complète et même les en-cas. Et si certains groupes revoient leurs tarifs à la hausse pour cibler une clientèle haut de gamme, la plupart cassent les prix. L’important, c’est  “de remplir pour rentabiliser”…

Tout est fait là pour instaurer une douce régression mentale et physique. En hôtel-club, il n’y a pas d’alibi ou de motivation culturels : la plupart des vacanciers se limiteront à la visite groupée et au pas de course du village le plus proche, avec pour objectifs touristiques le souk, le “petit port de pêche” ou le “marché traditionnel”. Là, c’est souvent le grand choc, entre ceux dont on pense qu’ils sont “super riches”, et ceux dont on sait qu’ils sont super pauvres. Reste le frisson du marchandage de babioles ethniques qui caricaturent les traits de l’exoticité. Une fois (ré)intégrée l’insularité rassurante du camp, on assumera pleinement le statut alternatif de lézard le jour et de cigale la nuit.


Lézard le jour, cigale la nuit…

Pendant quelques jours, la vie est organisée autour de quatre pôles, qui, au gré des heures, aimantent les centaines de touristes : la piscine, le buffet, la scène de spectacle et la plage. La piscine, d’abord. Là, on est loin des bassins municipaux, spartiates et rectangulaires. En hôtel-club, elle est immense, s’étendant, toute en volutes, au centre du village. Elle n’est en fait jamais tout à fait une piscine – on n’y nage pas vraiment – mais une pataugeoire géante, aux formes ovoïdes, à l’eau luminescente. On a pied partout, pour la cause des chorégraphies vociférantes de la gym aquatique. C’est en fait un lieu ovoïde et fœtal, où l’on patauge, flotte et détrempe mollement, l’eau était trop chaude, les couleurs trop flashy. Ces piscines, bordées de centaines de transats en plastique blanc, objets de toutes convoitises (“je pose ma serviette, il est à moi !”), sont la promesse et, par anticipation, le souvenir de ces vacances, leur eau turquoise ouvrant sur des imaginaires de lagons tahitiens.

Puis les buffets, derrière lesquels s’affaire une foule anonyme et industrieuse d’employés “indigènes”, tout de blanc vêtus. Les buffets, et leurs amoncellements gargantuesques de plats inoubliables – riz-pilaf, frites, hamburgers, bolognese, bavarois, pastèques. Bref, une cuisine pompeusement baptisée “internationale”, tout en compositions “arcimboldesques”.
Le système, qui réinvestit les mythes de Cocagne ou de la Corne d’abondance, est ainsi fait – tout en profusion et à volonté – qu’on “prend toujours trop” de nourriture. A la fin, chaque assiette contient un mixte incertain de matières et de couleurs qui partira au rebut, confirmant au passage le pêché originel du tourisme de masse : consommer en surabondance et générer du gaspillage dans des zones de pénurie. Ainsi, à l’avenant, les jardins-oasis des villages de vacances, dont la luxuriance ordonnée narguent les zones quasi-désertiques alentour, pour des rêves d’Eden à vil prix.

Sur la plage, on bronze ou plutôt on grille tartiné de crème “écran total”, crème sur les épaules et casque musical sur les oreilles, afin d’arborer au retour la preuve épidermique que l’on rentre bien de vacances. Parfois, on se baigne même dans la mer, quel frisson ! Mais beaucoup ne poussent pas l’aventure jusque-là, restant du côté de la civilisation ; donc du côté de la piscine. On discute de la vie avec ces meilleurs amis de vacances qu’on a toujours l’art de rencontrer la veille et de quitter le lendemain.


Aventure, aventures…

Les villages de vacances ont bâti leur réputation sur le fait qu’il s’agit de lupanars à ciel ouvert. Ils sont de formidables lieux de rencontres amoureuses et même de “chasse sexuelle”. Certains mettent à ce jeu-là beaucoup de corps à l’ouvrage, débarquant pour huit jours avec une énorme valise de vêtements (dé-)voilant tout ce qui doit l’être. Mais d’abord, réduire les distances, faire ami-ami, “marquer son territoire” par maintes attentions convenues (“Je te ramène une boisson ?” puis “Je te remets de la crème dans le dos ?”).

La scène, enfin, face au bar, voit alternativement les uns se produire en public, et les autres se donner en spectacle. Dès que la nuit tombe, et avant le night(-club), tous devant la scène ; ou même sur elle ! D’abord, il y aura les saynètes des animateurs, plus ou moins prévisibles et réussis (clowns, cabaret, danse…). Puis les planches et les sunlights appartiennent aux vacanciers, pour des séquences incertaines pourtant immortalisées par des dizaines de caméscopes : karaoké, courses en sac, concours de chant une balle de ping-pong dans la bouche, “roue de la fortune” et autres clonages des épuisants jeux télévisuels, sur fond d’inculture générale.

Les hôtels-clubs bouclent de manière décomplexée la boucle du tourisme de masse. Ils brassent les gens et les genres. L’Europe s’y fait à sa manière, en échanges maladroits, mélange des clichés et aventures furtives. Quelques décennies après “l’aventure à portée de train et de vélo”, où les bords de la rivière la plus proche faisaient l’effet d’un périple en Amazonie, c’est la détente assurée à quelques heures de vol, derrière des enclos gardant l’homme blanc des misères de l’extérieur. On y devient à son corps défendant un personnage de Michel Houellebecq, vaguement libidineux et décadansant mollement un cocktail en mains.

On est loin – aux antipodes même ! – de la grande aventure, de la Croisière jaune, des périples transcontinentaux, de la tradition des “routards”. Là, le vacancier est un anti-voyageur, un voyageur statique. Et il assume ce statut régressif, qu’il recherche même. Ne plus rien faire, tout oublier, juste être et paraître… Des vacances amnésiques et sensationnelles, dont on ramène précisément des sensations interchangeables : le soleil tropical qui brûle, le petit vin rosé qui enivre un peu, les corps dénudés qui passent et repassent, les musiques “disco” qu’on danse dans la nuit les bras levés en hurlant, ces pantomimes tribales et cette convivialité un rien forcée ; tous ces plaisirs fugitifs et un peu régressifs qui loin des grèves, des guerres et de la grisaille, rappellent la remarque fulgurante d’Edgar Morin : “la valeur des vacances, c’est la vacance des valeurs”.

 

L'auteur

Pascal Lardellier est professeur de sciences de l’information et communication à l’Université de Bourgogne (Dijon, France). Il a publié de nombreux ouvrages, dont, récemment Le Pouce et la souris. Enquête sur la culture numérique des ados (Fayard, 2006), et 11 septembre 2001. Que faisiez-vous ce jour-là ? (L’Hèbe, 2006).


Note

Ce texte a initialement été publié dans les colonnes du quotidien parisien Libération (chronique « Rebonds », août 2006) et dans la revue madrilène Revista de Occidente (juillet 2007).