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La sexualité des caméléons.
Fragments sur les sexualités adolescentes

 

par Thierry Goguel d'Allondans



Nous vivons dans un monde extraordinairement paradoxal. On pourrait même dire que non seulement le paradoxe constitue, pour une part, et caractérise, grandement, la modernité, mais qu'il devient aussi un analyseur et presque une unité de mesure de cette modernité.

La sexualité, à ce titre, illustre parfaitement les ambiguïtés de la modernité. Ainsi, l'Occident est parfois perçu comme l'antichambre de la débauche et de la déliquescence des mœurs même si les chantres de la morale s'y reproduisent autant - et peut-être même plus - qu'ailleurs.

À côté de l'éclairante métaphore du homard, proposée par Françoise Dolto, en son temps, Thierry Goguel d'Allondans a forgé, depuis quelques années, celle du caméléon. À l'instar du mode de défense de ce petit mammifère, l'adolescent est au summum de ses capacités adaptatives aux modes ambiantes, pour le pire et le meilleur.

Comment s'unissent ces " caméléons " dans un monde où la sexualité semble s'étaler partout mais peine encore à se dire, à produire du sens pour le sujet comme pour son groupe social ? En anthropologue, l'auteur prend ici le risque de répondre à quelques-unes de ces questions contemporaines.

 

1. SEXUALITÉ - PREMIERE FOIS

L'être humain est un être sexué et sexuel, au même titre qu'il est un être social, politique, religieux, etc. Chacune de ces dimensions va lui permettre d'apparaître au monde, au prisme de ses appartenances culturelles et de ses choix personnels, sous un mode différencié et de s'inscrire, plus ou moins durablement, dans ou hors son groupe social, en fonction des normes y prévalant.
Pour la plupart des sociétés, la vie adulte se caractérise, premièrement, par des responsabilités nouvelles que confèrent la conjugalité, la parentalité et leur corollaire : la sexualité adulte distincte des pulsions et des manifestations enfantines. Bien souvent, le passage périlleux qui mène à cette reconnaissance symbolique a été socialement ritualisé y compris par des marquages corporels spécifiques. Parmi les mythes et les croyances qui façonnent les imaginaires sociaux, la "première fois" apparaît fréquemment comme un événement existentiel majeur de la formation des êtres humains. Mais ce sont les poètes et gens de lettres qui, pour l'entre-deux adolescent, ont, avec le plus d'éloquence, évoqué les émotions liées à ce moment crucial; comme ce fol espoir d'une jeune fille après sa première nuit d'amour, évoqué par Frank Wedekind dans L'éveil du printemps : " Ah ! Dieu ! Si quelqu'un venait, que je lui saute au cou, que je puisse lui raconter " (1) ou encore l'apostrophe, au petit matin, de Christophe, le jeune héros de Printemps au parking de Christiane Rochefort, " Moi, j'étais violent, parce que je n'ai pas pu être tendre…Oui. C'est bien ça " (2).


Polysémie de la première fois

La littérature, et les poètes au premier chef, distinguent donc dans un flux ininterrompu de vie, de sexualité et de pulsions, un moment plus singulier : "la première fois". Mais il y a là quelques ambiguïtés : évoque-t-on ainsi le premier émoi, le premier amour, la première relation sexuelle, le premier orgasme, ou d'autres instants encore ? Des enquêtes (3) témoignent de cette difficulté à cerner ce dont il s'agit. Marianne, la cinquantaine, estime que "sa" première fois s'est déroulée à 42 ans, lorsque, après trois mariages ennuyeux, elle s'est décidée à prendre un amant ! Natacha, violée à douze ans, par son beau-père, a vécu sa première fois avec son futur mari, dix ans plus tard. Ce qui s'était passé avant n'avait pas eu lieu ! Jean a vécu ses premières fois avec des condisciples de son âge et de son sexe ; il les considère comme de belles parenthèses car ses amours ultérieures furent toutes hétérosexuelles. Force est de constater une polysémie du terme même "première fois" que le pluriel ou l'ajout de l'adjectif "toute" ne saurait réduire.
Il y a donc, parmi les premières fois, celle (unique ou multiple) qui, pour différentes raisons qui n'appartiennent qu'au sujet, est investie comme princeps, comme fondatrice parfois. Heureux ou malheureux, ces instants marquent essentiellement les difficultés d'un passage à l'âge adulte, avec ses choix et ses renoncements.


Anthropologie culturelle

Comme la définit Georges Balandier, " La sexualité humaine est un phénomène social total : tout s'y joue, s'y exprime, s'y informe dès le commencement des sociétés. Elle est à l'évidence une donnée de nature. Les différences des corps masculins et féminins, les modifications qui les affectent durant le cours de la vie individuelle, l'instinct (terme du vocabulaire commun) qui conduit à la conjugaison sexuelle, la capacité d'engendrer qui résulte de cette union, imposent la reconnaissance de ce fait. Mais il apparaît tout autant que cet aspect de la nature de l'homme est celui qui a été soumis le plus tôt et le plus complètement aux effets de la vie en société " (4). À ce titre, l'étude des traditions et des coutumes démontre, qu'en matière de sexualité, ce qui est bon pour l'adulte ne l'est pas pour l'être inachevé, l'enfant. Sous toutes les latitudes et à tous les points de l'Histoire, il s'agissait d'accompagner le jeune vers ce qui apparaissait comme culturellement acceptable. Grandir passe par des étapes qui incluent l'initiation à la sexualité. Arnold van Gennep (1909) (5) a montré que le passage du monde des enfants, monde de l'indistinct et de l'immédiateté, au monde des adultes et de la culture du groupe, avait de nombreux objectifs dont celui d'amoindrir les effets d'une puberté incontrôlable sans rites ad hoc. Ces rites de puberté sociale, assez souvent - pour les garçons tout particulièrement - distincts de la puberté physiologique permettent d'accéder à une identité d'adulte sexué, au prix d'une séparation d'avec la mère (rites préliminaires) et d'une initiation à la culture du groupe (6) (rites liminaires). Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, la liminarité (concept forgé par Victor Turner, 1967) est un temps de marge où les adolescents, paradoxalement, peuvent jouir de grandes libertés (brigandage, licence sexuelle, prise de risque,…) tout en apprenant la soumission. Ils sont, ainsi, préparés aux responsabilités futures et à la sexualité adulte qui les attend. In fine, des rites postliminaires leurs reconnaîtront ce nouveau statut et ces nouvelles prérogatives. Les symboliques sexuelles sont, à cet endroit, aussi diverses que les peuples car elles jouent sur un pivotement entre le sacré et le profane : défloration symbolique, homosexualité initiatique, érotisation et découverte des corps, etc. Mais toutes visent à "faire" un adulte achevé. Certaines marques corporelles, fortement ritualisées, en témoignent : il s'agit bien d'identifier un adulte définitivement sexué. La circoncision et l'excision, par exemple, sont conçues, dans un imaginaire social, comme des actes de sexuation par l'ablation de la partie féminine du garçon (le prépuce), de la partie masculine de la fille (le clitoris).
Dans ces contextes, les premières fois peuvent être évoquées comme des sexualités initiatiques qui vont se décliner différemment suivant que l'on est un Masaï du Kenya, un Muria d'Inde, un Peul du Soudan, etc. L'étude de ces coutumes a fortement influencé les travaux sur la jeunesse occidentale contemporaine et ses phénomènes. Margaret Mead (7), par exemple, a essayé d'appréhender les problématiques adolescentes et, plus largement, générationnelles à la lumière de ses études sur les mœurs et la sexualité des jeunes samoans. Dans un autre champ, le psychanalyste Bruno Bettelheim (8) a interprété les tourments pubertaires des jeunes qu'il côtoyait en réinterrogeant les rites de passage inventoriés par les ethnologues, et leur effritement, transformation ou disparition pour les sociétés modernes.


Histoire et sociologie

L'étude historique des mœurs et de leur évolution rend également compte des éducations prévalentes pour accompagner ou non les premières fois. Parmi les historiens, Zeldin (9), pour la France, a évoqué le recours fréquent, au début du siècle, à une professionnelle du sexe pour déniaiser bon nombre de jeunes garçons, souvent de milieu catholique pratiquant, avant leur mariage. D'autres chercheurs ont rendu compte des effets de milieux scolaires fortement homosexualisés avant la loi sur l'obligation de la mixité dans les établissements scolaires (1976 en France). L'après mai 68 a pu être analysé, un peu hâtivement, comme un temps de révolution sexuelle (mouvements féministes, libération de l'avortement et de la contraception, visibilité homosexuelle,…) mais la position des églises, la frilosité des états à légiférer, certains replis communautaristes, des violences faites aux femmes et aux personnes homosexuelles, l'évolution des relations garçon/fille, homme/femme, montrent, encore de nos jours, bien des résistances au changement. L'éthique du sujet reste confrontée aux morales éparses.
La construction sociale de l'"interminable" adolescence, dans la deuxième moitié du XXe siècle a participé à l'intérêt croissant des sociologues pour les manifestations de la jeunesse. Rappelons-nous qu'Émile Durkheim avait pu prétendre, certes pour son temps, à la non réalité sociologique de la jeunesse. Aujourd'hui, les recherches sont pléthoriques et l'entrée dans la sexualité est analysée comme une donnée sociologique de première importance (Fize M., Galland O., Giami A. (10), Mossuz-Lavau J. (11), Kaufmann J.-C., …).
Ainsi, la sexualité, participant de l'accomplissement de soi, agit sur l'individu comme sur son groupe social. Les manières de la vivre, de l'exprimer, ses formes et ses finalités, concourent, incidemment, à un modèle sociétal. Les évolutions, historiques et géographiques, traduisent des morales civilisationnelles différentes. Aujourd'hui les jeunes françaises perdent leur virginité à 17 ans et demi, en moyenne. Proportionnellement, elles ont "gagné" un an et demi sur leurs mères et trois ans et demi sur leurs grands-mères. Les garçons français font aussi l'amour, pour la première fois, à 17 ans et demi mais ils n'ont "gagné" que quelques mois sur leurs pères et grands-pères. Dans la communauté européenne, les jeunes espagnols, qui n'ont pas vécu les soubresauts de mai 68, semblent les plus prudes (19,1 pour les filles et 18,2 pour les garçons) et le dépucelage n'y est pas une mince affaire (12).
Toutefois, les adolescents d'aujourd'hui évoluent dans un paysage bien différent de leurs aînés, au moins à deux titres. D'une part, leur éveil à la sexualité est bousculé par le spectre du sida (1981). D'autre part, les mutations de la famille ont amené les catégories jusque là interdépendantes de la sexualité, de la conjugalité et de la parentalité à éclater et à apparaître, aujourd'hui, autonomes. Les paroles et les actes adolescents sont imprégnés, explicitement ou implicitement, par ces nouvelles donnes.


Psychanalyse

Dès Freud, la psychanalyse a pensé l'entrée dans la sexualité génitale comme l'achèvement, par le sujet, de son développement psychosexuel. D'une certaine manière, Freud (13), déjà, avait distingué les troubles liés au remaniement pubertaire de l'amour génital. Il opposait la sensualité (Sinnlichkeit) qui s'étaye encore sur des pulsions enfantines à la tendresse (Zärtlichkeit) lorsque l'adolescent grandit et cherche un objet de satisfaction au-delà de son cercle familial. Car " la maturation sexuelle lui signale qu'il est en âge de penser à quitter ses parents et qu'à cet âge, quitter ses parents, c'est soudainement assumer d'être mortel " (14).
Depuis, les psychanalystes se sont employés à faire œuvre de pédagogie en matière d'accompagnement éducatif des adolescents. Françoise Dolto, avec son " complexe du homard " (l'adolescence est, métaphoriquement, une période de mue et de fragilité semblables à celle de ce grand crustacé si vulnérable lorsque, jeune et nu, il attend que se constitue sa carapace d'adulte), en a fait une cause majeure. Et, aujourd'hui, les ouvrages "psys" sur la sexualité juvénile envahissent les étals des libraires (Marcelli D., Pommereau X., Ruffo M., Tisseron S., Vaillant M.,…).


Éducation à la sexualité

L'ensemble des chercheurs, qui s'intéresse à l'entrée dans la sexualité des jeunes générations, remarque la banalité qui caractérise leurs expériences, celles-ci n'en étant pas moins chargées de significations émotionnelles complexes, colorées par l'évolution des contextes ambiants.
Les sociétés ont pris à cœur d'éduquer à la sexualité, parfois pour endiguer l'impétuosité des torrents si magnifiquement décrite, entre autres, par Robert Musil dans Les désarrois de l'élève Törless. En France, c'est en 1973 (Circulaire Fontanet) qu'est introduite l'éducation sexuelle à l'école. Mais aujourd'hui, le bilan semble bien contrasté. Une récente enquête de l'INSERM montre que, à 11 ans, un enfant sur deux a eu accès à du matériel pornographique. Cela vient confirmer l'hypothèse que, dans nos sociétés de la modernité avancée, la sexualité se lit désormais presque partout (médias), mais ne se dit peut-être nulle part comme s'agissait maintenant d'être absolument seul pour vivre un moment résolument intime. " Nul ne comprend le désarroi d'une jeunesse élevée sans une parole sur la sexualité, alors qu'elle est nourrie d'images sur le sexe et la nudité " (15).
Là où les sociétés traditionnelles géraient rituellement les transgressions juvéniles, apparaissent aujourd'hui des sexualités adolescentes distinctes des manifestations enfantines et de la sexualité adulte. Ceci n'est pas exactement nouveau mais, exacerbées par l'absence de rituels, ces formes se prolongent et s'offrent comme modèles pour des sociétés que quelques auteurs qualifient d'adulescentes.
L'étude des "premières fois" vient ainsi participer à l'analyse des paradoxes de nos sociétés, bon nombre de chercheurs relatent ainsi que leurs enquêtés ont fréquemment évoqué que c'était bien la première fois qu'ils avaient l'occasion de parler de leur "première fois" !

 

2. SEXUALITÉ - VIRGINITE

Les sciences sociales et humaines ont insisté sur les interdits fondamentaux qui régissent la vie dans la majorité des sociétés humaines, au premier rang desquels le tabou de l'inceste. On sait, aujourd'hui, notamment à partir des rares sociétés ou, plus précisément, des castes où la filiation était statutairement incestueuse, que cette règle n'obéit en rien à des rationalisations génétiques ou à des légitimations psychologiques qui n'entraient guère dans les préoccupations de nos ancêtres ! De fait, la prohibition quasi universelle de l'inceste n'est qu'un exemple particulier de la règle fondamentale de toute société humaine : la réciprocité et l'échange, c'est-à-dire donner des filles et des sœurs en mariage pour obtenir, en contrepartie, des épouses.
Évoqué plus succinctement, dans la pléthore des tabous sexuels, la virginité (sa préservation) participe également à ces interactions sociales, à cet échange des femmes qui promeut les alliances : elle atteste d'abord de la qualité du don, d'un prix symbolique. À son endroit s'exprime, avec force, les imaginaires sociaux.
Des mythes originels aux contes populaires, la vierge avec ses corollaires (l'hymen, le sang, la défloration, …) se présente comme une construction sociale et culturelle qui, premièrement, assoit le pouvoir des hommes et, secondairement, assigne des places en fonction des identités sexuées. Jusqu'à nos jours, on peut retrouver ce fantasme persistant que pour devenir homme il faut dépuceler une fille, alors que cette dernière acquière sa respectabilité d'y résister le plus longtemps possible, sous bien des latitudes, au moins jusqu'à son mariage.


Éléments de sémantique

La virginité renvoie à toutes les icônes de la pureté immatérielle, désincarnée, intemporelle,… Et pourtant, certains tableaux, de la Renaissance notamment, dépeignent des vierges inaccessibles et étrangement érotisées comme si la féminité s'en trouvait, par là même, magnifiée. Car l'état virginal s'abstrait de l'Histoire, permet d'échapper aux outrages du temps en s'engageant dans un état plus proche d'une transcendance éternelle " puisque l'imagination la plus réaliste ne peut admettre que l'amour sexuel et la génération subsistent dans l'éternité " (16). La question, toujours actuelle, reste bien : quel intérêt à la perte (de la virginité) ? La virginité se définit et se caractérise par le fait de n'avoir pas encore eu de relation sexuelle complète (laissant au passage quelques possibles interstices) et donc, pour la jeune fille, par la conservation d'un hymen intact. Or on sait pourtant que cette membrane n'a pas physiquement la fonction qu'on lui attribue fréquemment et que l'hymen est peu fiable pour attester de la virginité. Il y a donc des arcanes symboliques que relève l'usage courant, dès le XIIIe siècle, du qualificatif "vierge" pour désigner "ce qui n'a pas servi" !
L'intégrité renvoie ici à la pureté, à l'innocence (quasi de l'enfance), de ceux, et surtout celles, qui n'ont pas été avili par les tentations et les tourments de la chair tant évoquées par Saint Augustin. C'est aussi un imaginaire de la souillure (17) qui prévaut en la matière. La virginité se conserve et se cultive par la chasteté, la vertu, la pudeur et, parfois, la sainteté. Mais l'état virginal c'est aussi celui de Galatée face à Pygmalion : la statue magnifique qui prend vie est vierge de toutes influences, réceptive totalement au pédagogue, à ses apports comme à ses élans.
Face à la traque culturelle de l'hymen, les stratégies pour rester vierge vont être nombreuses et variées, des certificats complaisants de virginité (Afrique du Sud) à la présentation d'un drap tâché de sang animal après la nuit de noce (Afrique du Nord), en passant par l'hyménoplastie, un peu partout dans le monde. Car si la perte du pucelage est un gain pour la plupart des hommes, il n'en est pas encore de même pour bon nombre de femmes.


Invariants culturels

C'est dans un contexte culturel que se déploient, en matière de sexualité, toutes les peurs archaïques avec parfois quelques variants ici ou là. La parole, alors, ne dévoile - heureusement - pas tous les mystères du corps mais elle permet d'en apprivoiser les usages culturels avec moins d'ambiguïté, de culpabilité ou de névrose. Car dans ses approches tactiles et sensibles de la sexualité, le jeune homme ou la jeune femme, va rencontrer forcément des zones d'ombre, de plaisirs et de dangers mêlés. Son histoire, son environnement, ses rencontres l'aideront à passer, plus ou moins harmonieusement, cette étape de sa vie. Sans prétendre énoncer, de manière exhaustive, toutes les aspérités possibles, on peut brosser, à grands traits, les plus communes embûches du chemin : les mystères du corps (enfin révélés par les neurosciences ?), la pudeur, la masturbation, le sexe de l'autre (masculin/féminin, pénis, vagin,…), l'utérus et la procréation, les sécrétions (sang, lait, sperme,…), les virginités, les diversités sexuelles, la jouissance et la culpabilité,… C'est les raisons pour lesquelles les sociétés traditionnelles ont souvent inclus, dans les rites de passage de l'enfance à l'âge adulte, une initiation à une sexualité culturellement admise.
En matière d'initiation à la sexualité, les sociétés ont eu à gérer cette embûche de taille, la virginité. Roger Caillois relate nombre de légendes où la mort entre dans le monde par le sexe femelle, notamment par la " pucelle venimeuse ", telle celle qu'envoya, à Alexandre, une reine des Indes (18). Chez les Muria (19), en Inde, des stratégies différentes, notamment une sexualité "progressive" dès le plus jeune âge, se déploient pour éviter aux jeunes gens les affres d'une défloration trop brutale lors du premier rapport sexuel. Freud s'était intéressé de près à ces rituels ancestraux. " Ce n'est pas décrire comme il faut le comportement des peuples primitifs, dont nous parlerons maintenant, - écrit-il en 1918 - que de dire qu'ils n'accordent aucune valeur à la virginité, et d'en voir pour preuve le fait qu'ils font déflorer les jeunes filles en dehors du mariage et avant tout rapport sexuel. Il semble bien plutôt que pour ces peuples aussi la défloration est un acte très important, mais qu'elle est devenue chez eux l'objet d'un tabou, d'un interdit qu'il faut qualifier de religieux. Au lieu de réserver au fiancé, le futur époux de la jeune fille, l'accomplissement de cet acte, l'usage veut qu'il lui soit évité " (20).
Suivant les peuples, tout particulièrement ceux de culture animiste, cette défloration antémaritale n'est que symbolique, ainsi lors de la retraite des initiées à l'occasion du rite de puberté sociale. D'autres peuples bien sûr veillent farouchement à la virginité des jeunes filles notamment lors des fiançailles. Quant aux cultures monothéistes, elles accordent toujours un prix élevé à la continence avant la sacralisation d'une union.


Des vierges folles aux vierges sages

Les sociétés occidentales sont encore empreintes d'une image de la féminité héritée d'une haute valeur chrétienne : la virginité. En effet, la virginité apparaît dès les premiers textes chrétiens comme bien plus que ce qu'elle n'est au premier chef, comme un art de vivre qui étend son empire sur le mariage. En cela, le christianisme s'oppose au stoïcisme tardif qui voulait réduire l'inégalité entre homme et femme, et permettre aux époux de voir en l'autre un "autre soi-même". La virginité élevée au rang d'art de vivre, presque d'art érotique pour Marie-Odile Métral (21), amène dans son sillage d'autres formes d'ascétisme : l'abnégation plutôt que le désir, la continence préférable au plaisir, la monogamie comme nouvelle loi, la sujétion de la femme à son mari. C'est bien la position de sujet qui s'écarte un peu plus des femmes au fur et à mesure que s'érige le modèle chrétien de la vierge, rapidement mère et épouse par excellence. Il n'est pas inintéressant de rappeler que, dès le IIIe siècle, à Rome, la vierge se distingue de la femme par le port du voile.
L'icône de la vierge Marie, l'immaculée conception, va parachever, pour l'Église, l'idéal féminin qui transparaît jusqu'à aujourd'hui dans les alternatives : mère ou putain, vierge ou salope… Car " la vierge est rendue à la maternité pour l'homme, non à la féminité. Le féminin est inexorablement commandé par le masculin " (22).
La parabole des vierges folles et des vierges sages (Mathieu XXV, 1-13) souligne déjà cette allégeance : la frivolité des vierges folles leur fait oublier d'alimenter, en huile, leur lampe dans l'attente de l'époux, les vierges sages, plus précautionneuses, " prêtes, entrèrent avec lui dans la salle des noces ". Parmi les premiers saints et prélats de l'Église, nombre d'entre eux écrirent des traités de la virginité (Saint Jean Chrysostome, Saint Ambroise, Saint Grégoire de Nysse,…) dont on perçoit encore la substance dans les propos plus récents de Jean-Paul II et Benoît XVI.
Aujourd'hui, on assiste, ici ou là, à un renouveau des valeurs traditionnelles liées au mariage auprès des jeunes générations, ainsi aux États-Unis, le mouvement True love waits, issu des églises chrétiennes, connaît un important engouement auprès des jeunes. Il prône la promesse, en public, de l'abstinence avant le mariage. Le succès toutefois reste relatif, les animateurs avouant 61% d'échecs !


Psychanalyse du tabou de la virginité

C'est en 1918 que Sigmund Freud publie Le tabou de la virginité, un essai qui s'inscrit dans sa théorisation de la vie sexuelle. S'inscrivant dans les perspectives ouvertes par Krafft-Ebing, dès 1892, il évoque la virginité comme, premièrement, l'expression d'une " sujétion sexuelle ". Le commerce sexuel vient donc, pour lui, participer d'un ordre social dans une communauté d'hommes, la défloration ayant pour conséquence culturelle de lier, en principe, durablement la femme à l'homme.
Freud a 62 ans lorsqu'il opère ce détour anthropologique après avoir étayer, auparavant, ses propos et théories, essentiellement par une clinique de l'hystérie (1895) et des névroses de son temps. Freud découvre l'importance de l'aliénation sociale comme pendant de l'aliénation psychique. Les travaux ethnographiques, dès lors, le passionnent et lui permettent de mieux sérier des invariants culturels qui vont influer sur la psychologie du sujet. Ainsi, la défloration lui apparaît comme un événement majeur et d'autant plus complexe si le sang, " siège de la vie " pour bon nombre de peuples, risque d'y couler. Le tabou de la virginité est donc aussi, pour lui, une déclinaison du tabou de la menstruation. Les travaux, plus récents, de Maurice Godelier (23), sur les Baruya, peuvent confirmer cette hypothèse : chez ce peuple de Nouvelle-Guinée, nombre de rituels opposent le sperme, comme mode conjuratoire, au sang des femmes, source originelle des maux humains dans leurs mythes.
Freud établit un parallèle entre des éléments culturels anxiogènes et la névrose d'angoisse, plus contemporaine, élément majeur de sa théorie psychanalytique des névroses. Le rituel vient alors conjurer, pour les sociétés traditionnelles, l'irruption de quelque chose d'inhabituel, d'extraordinaire (dans le sens de ce qui sort de l'ordinaire). La psychanalyse viendrait-elle se substituer, pour le sujet moderne, à des rituels défaillants ou obsolètes ? Si pour Deleuze, la quête du Graal avait un caractère masochiste, certains rituels adolescents nous semblent, aujourd'hui, bien au contraire, héroïques.
Mais pour Freud, le tabou de la virginité ne fait qu'attester d'un tabou plus global, celui de la femme, les rapports avec la femme étant, écrit-il, " soumis à des restrictions si sérieuses et si nombreuses que nous avons toutes les raisons de mettre en doute la prétendue liberté sexuelle des sauvages " (24).


Comment les hommes perdent-ils leur virginité ?

Même si la rupture de l'hymen est d'abord une manière de conjuguer la présence au monde du féminin, il serait erroné de penser, par ailleurs, que les problèmes liés à la virginité sont à l'usage exclusif des jeunes filles. Le jeune garçon intègre rapidement ce que "puceau" veut dire et le privilège qu'il y a à ne plus l'être. Par ailleurs, son corps aussi peut transmettre les émotions liées à ce passage, ce dont témoigne Jean-Claude, " dépucelé à quatorze ans ", par une professionnelle du sexe : " Mon sang me blesse mon bidule, mais mon bidule aime cette douleur apprise sur le bonheur " (25).
L'adolescence, construction sociale et culturelle, nous confronte aujourd'hui à l'entrée dans la sexualité bien différemment que jadis et naguère. Cet âge de la vie était, en France, au Moyen Âge, l'entrée pleine et entière dans la vie adulte. Quatorze ans était même, pour un pédagogue de l'Église, Jean Gerson, " l'âge de pucelage " c'est-à-dire l'âge auquel le garçon pouvait perdre sa virginité. C'était aussi, fréquemment, l'âge honorable pour marier une fille. La perte de la virginité permet, fantasmatiquement, de grandir et d'accéder à la féminité ou à la virilité. En cela, elle relève plus d'un ressort psychique que physique, plus particulièrement encore chez le garçon pour qui cela reste indécelable. Toutefois, la question du pucelage peut se poser différemment dans le cas de relations homosexuelles où la sodomie s'apparente, dans les discours sur le vécu, à une défloration.


Virginité et modernité

On l'aura compris, la virginité, à travers les siècles et les cultures, est surtout affaire de morales (pour les sociétés) et de mental (pour le sujet). Petit à petit, en Occident, fin des années soixante-dix - début des années quatre-vingt, la perte du pucelage, pour l'un et l'autre sexe, devient affirmation de soi. Au cinéma, des films à destination d'un jeune public, montre qu'on peut désormais choisir de perdre sa virginité, comme le chante l'héroïne de Grease, par exemple. Mais reste, de manière lancinante, la question de l'âge idéal pour cela. Monia, une jeune femme, d'origine arabe, jouissant de très peu de libertés (par rapport à ses frères) au sein de sa famille, a évoqué, lors d'une enquête que nous avons réalisée (26), son entrée brutale, à 20 ans, vécue comme une nécessité impérieuse, dans la sexualité adulte. " J'étais en conflit permanent avec moi, c'est-à-dire entre mes désirs et la morale qu'impose ma culture. Rester vierge jusqu'au mariage ! J'aurais bien voulu mais il était temps pour moi d'être une femme […] L'homme avec qui j'ai fait l'amour pour la première fois, je l'avais rencontré dans la rue ".
Des morales diffuses sèment toujours plus d'embûches sur le chemin des filles que sur celui des garçons. En Amérique du Nord, mais aussi en Europe (même si elles ont été moins étudiées), des pratiques extrêmes comme le fuckfriend (sexe anal pour conserver sa virginité) ou le sexe oral (fellation plus ou moins consentie pour éviter un coït) démontrent que les icônes de la vierge ont de beaux restes ! Certaines idoles pour adolescent incarnent, d'ailleurs, l'archétype d'une virginité érotisée, telle, par exemple, Britney Spears.
Même si nombre de pères "modernes" ne se sentent plus comptable de la virginité de leur fille, s'ils n'ont plus recours à l'examen (ou la menace de l'examen) gynécologique en cas de doute, la virginité reste la première embûche dans la rencontre homme/femme. " C'est dégueulasse d'être vierge " confiait Catherine Breillat (27) à une journaliste de France Culture. La psychanalyse comme l'anthropologie nous ont pourtant enseigné que la sexualité est d'abord un langage, mais les "techniques" recèlent bien des imaginaires inavoués et parfois indicibles.
Dans un ouvrage incisif, cultivé et plein d'humour, Dominique Antoine Grisoni (28) décrit un nombre impressionnant des principaux fantasmes qui entourent la virginité (des femmes essentiellement) et construisent un inconscient collectif. De ces peurs, de ces violences aussi, il ressort que le mythe de la virginité, avec son corollaire l'idéal typique de la vierge, a été une invention de l'homme !

 

3. POLITIQUES DE LA JEUNESSE ET SEXUALITES ADOLESCENTES


" Dans ce qu'il écrit, chacun défend sa sexualité "
, Roland Barthes


Enfance traditionnelle et adolescence moderne

Même si le Romantisme en a, sans aucun doute, jeté les prémisses, l'adolescence - entendue comme une étape spécifique et singulière du développement psychosocial d'un sujet entre enfance et âge adulte - est une construction sociale et culturelle, pour les sociétés industrialisées, de la deuxième moitié du XXe siècle (29). En ce sens, et au regard des sociétés en voie de développement où l'adolescence est moindre, voire tout à fait inexistante, cette étape de la vie apparaît, aussi, comme un luxe des sociétés de la modernité avancée, un temps de " formation (30) " bien distinct de ceux de l'enfance et de l'adultité.
Dans les sociétés coutumières, il s'agît bien de remplacer, rapidement et efficacement, les disparus par de nouveaux hommes, de nouvelles femmes. La survie du groupe social est à ce prix. Des rites de passage, précisément ceux de puberté sociale, ont cette fonction. Ils permettent de renouveler une société humaine tout en perpétuant ses traditions. À ce titre, l'individu s'efface radicalement devant le collectif : sa marge de libertés est à l'aune des intérêts de son groupe. Souvent, les novices vont intégrer, durant leur initiation, la soumission à l'ordre établi c'est-à-dire aussi, plus prosaïquement, le respect dû à ceux qui les ont précédés.
Pour la modernité, la formation des adolescents, l'allongement de cette étape de la vie, concourent à une prise en compte, de plus en plus spécifique, des diverses classes d'âge concernées. Pour exemple, on estime, en France, à 28 ans, l'âge moyen de l'autonomie. Cette autonomie a été calculée, par les démographes, à partir de la fin des années soixante-dix, sur des données essentiellement pécuniaires, en prenant en comptes l'accroissement du temps des études et l'augmentation du chômage des jeunes. La fin de cette post adolescence symbolise donc l'entrée dans ce que l'on appelle plus volontiers la vie active que la vie adulte. Après une bipartition de l'espace social (le monde des enfants / le monde des adultes (31)), l'adolescence s'offre, aujourd'hui, comme un troisième terme ouvrant à une tripartition sociale qui peut se lire à la fois comme cause et comme effet des mutations du monde moderne. Ainsi, l'évolution de la famille a laissé un champ plus qu'ouvert à l'adolescence qui, au détriment des figures de l'adulte (et, partant, de l'autorité), envahit les territoires en amont et en aval du sien (tween-agers (32), préadolescents, ados, post adolescents, adulescents,…). Mais si l'adolescent est un produit des mutations du siècle précédent, il en a, dans ce domaine et bien d'autres, généré également ; nous lui devons, en premier lieu et en grande partie, la transformation quasi irréversible des modèles d'éducation, d'un système prévalent paternaliste et autoritaire à des espaces relationnels qui privilégient désormais, pour le pire et le meilleur, la négociation…
Nous souhaitons, essentiellement à partir de l'exemple de la société française, montrer comment la modernité a accompagné ces changements sociétaux. Les politiques de la jeunesse soulignent ces évolutions avec, parfois, pour filer une métaphore " photographique ", des retards dus au déclenchement. Ces mesures, si elles visent à accompagner toutes les étapes du grandissement, au moins au niveau des valeurs affichées, se traduisent, aussi, par des moyens de contrôler les débordements. Les violences et les manifestations déviantes en matière de sexualité ont toujours été, même en sourdine, au cœur des préoccupations du monde politique.


De David Copperfield au Grand Meaulnes

L'essor industriel du XIXe siècle, nous a fait oublier, parfois, qu'au début du XXe siècle, la France est encore construite sur un modèle rural : près de 70% des français vivent de l'agriculture, les villes copient les campagnes (la vie d'un quartier urbain s'apparente à celle d'une communauté villageoise). En ce début de XXIe siècle, les agriculteurs français représentent, à peine, un peu plus de 2% de la population. Quant à nos lieux de vie, nos manières de les habiter, la campagne copie désormais la ville comme, par exemple, dans ces lotissements anonymes, uniformes et sans âme.
L'entrecroisement des mutations déroule, un peu plus, ce paysage contrasté : les évolutions de la famille, de la condition féminine, des modèles éducatifs, des inférences du religieux ; les progrès technologiques et scientifiques ; les érosions de la valeur " travail ", des liens sociaux, etc.
Dans ce contexte, la sexualité et, bien sûr, ses débordements, ont longtemps été tolérables (et tolérés !) dans les espaces dévolus à la conjugalité et la parentalité. Les éblouissements de la chair et la reproduction de l'espèce étaient, en principe tout du moins, cantonnés au lieu de l'union sacrée d'un homme et d'une femme. L'autorité du père de famille faisait loi. Ce n'est qu'à la périphérie de cette modélisation que s'exprimait l'opprobre public. Ainsi, au début du siècle dernier, le fait d'être enfant de concubins était, à lui seul, un motif de placement à l'Assistance Publique. On imagine, non sans sourire, la tâche des travailleurs sociaux, aujourd'hui, si tous les enfants nés hors mariage étaient confiés à l'Aide Sociale à l'Enfance ! Ce n'est donc pas un hasard si, sous l'occupation allemande, le gouvernement de Vichy, du Maréchal Pétain, se dote de la célèbre devise " Travail, Famille, Patrie ". Ce ne sont pas seulement les piliers de la société française, ce sont alors ses fondements. Hors ces allégeances, se retrouvent les parias, " sans foi, ni loi ".
Comprendre le phénomène adolescent c'est d'abord comprendre l'évolution des classes moyennes car l'adolescence est d'abord le privilège des milieux favorisés qui profitent, en premiers, du développement de la scolarisation, des progrès de la médecine, de l'abandon progressif du recours au travail des enfants. Le travail des enfants est d'ailleurs une réalité bien avant la révolution industrielle même s'il croît en nombre et en pénibilité à cause d'elle. Les réalités économiques rendent, à ces époques, difficiles les débats entre députés et sénateurs. Et il faudra toute la persuasion de quelques médecins et " enquêteurs sociaux " pour que soit votée la loi du 22 mars 1841 qui n'abolit pas le travail des enfants mais le limite : il faut désormais avoir au moins 8 ans pour travailler, l'amplitude horaire journalière est fixée à 8 heures pour les 8-12 ans, 12 heures pour les 12-16 ans et, enfin, le travail de nuit, entre 21 heures et 5 heures, est interdit au moins de 13ans.
Jusqu'au milieu du XXe siècle, les lois sur le travail des enfants vont progressivement le restreindre, en étroite concomitance avec les lois sur l'allongement de la scolarité obligatoire, telle, sous l'impulsion de Jules Ferry, la loi du 26 mars 1882 établissant l'enseignement laïc obligatoire entre 7 et 13 ans. L'entrée dans le monde du travail recule à hauteur de l'âge de la scolarité obligatoire : 14 ans en 1936, 16 ans en 1959 (le décret d'application n'ayant, curieusement, été signé que le 1er juillet 1967). Régulièrement des ordonnances vont, par la suite, modifier et préciser le code du travail en matière d'embauche de mineurs.
Le retour, aujourd'hui, de l'apprentissage dès 14 ans fait craindre à quelques uns les remises en cause de la protection des mineurs, de la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans, de la quasi impossibilité d'employer des mineurs de 16 ans. On voit bien, dans ces contextes et ces évolutions, que l'adolescence si elle commence à se déployer chez Augustin Meaulnes (1913), ne trouve encore aucun espace chez David Copperfield (1850).


L'adolescent et les lois : des franchissements successifs

Si, en France, " Nul n'est sensé ignorer la Loi ", ses déclinaisons rendent compte de sa complexité : de 10 à 26 ans s'affinent les obligations, les marges de liberté au sein des institutions, les droits et les devoirs de l'individu en société. L'ordonnance du 2 février 1945 précise, ainsi, les niveaux de responsabilité du mineur face à ses actes et les modalités de sanctions éducatives, judiciaires et pénales. Périodiquement, cette ordonnance est actualisée sans être, pour l'heure, totalement remise en cause. Toutefois, la délinquance juvénile rouvre régulièrement le débat de la protection des mineurs induite par ce texte.
La fin de l'obligation scolaire (16 ans) et l'âge du droit au revenu minimum d'insertion (26 ans) dessinent les bornes d'une prise en charge collective de la jeunesse. Simone Veil, alors ministre des Affaires sociales, dans une circulaire du 22 février 1995, préconise une adaptation des formes mêmes de l'accompagnement des jeunes les plus en difficulté, dans cette classe d'âge. Consciente des responsabilités de la nation à leur égard, elle les nomme " jeunes en déshérence " (des jeunes, en quelque sorte, dévolus à l'État).
La loi précise, d'une certaine manière, les lieux du grandissement et leurs prérogatives. La famille est le premier espace de socialité ; l'enfant, entièrement dépendant à sa naissance, acquière, petit à petit, des droits puis des devoirs à l'égard des siens. Dès 10 ans, par exemple, son consentement sera nécessaire pour son changement de nom et son adoption ; à 16 ans, il pourra exiger la convocation du conseil de famille ou même demander son émancipation… La loi fixe aussi les responsabilités progressives de l'être social, comme : 12 ans pour la possibilité d'ouvrir, avec l'autorisation des parents, un livret " jeunes " en banque ; 14 ans pour effectuer des travaux légers durant les vacances scolaires ; 15 ans pour l'obtention d'un passeport individuel ; 16 ans pour consommer du vin, de la bière, acheter du tabac, ouvrir un compte bancaire à son nom, entrer dans le monde du travail sous certaines conditions ; 18 ans pour le permis de conduire (voiture, moto, poids lourds), la possibilité de donner ses organes, le droit d'acheter des spiritueux, le droit d'entrer dans des établissements de jeux et de jouer ; 20 ans pour le droit d'acheter des alcools forts ; 21 ans pour le permis D (véhicules affectés au transport de personnes) ; 26 ans pour le droit au revenu minimum d'insertion ; etc.
Puis l'être social apprend ses devoirs citoyens et accède aux responsabilités dans la gestion de la Cité : 13 ans pour l'inscription sur le registre national des greffes ; 17,5 ans pour la possibilité de s'engager à l'armée ; 18 ans pour la majorité civique et la possibilité d'être élu à un mandat local ; 23 ans pour le droit de se présenter aux élections législatives, européennes et présidentielles.
En matière de vie privée, le législateur a distingué, tardivement, le mariage de la vie sexuelle. C'est en 1981, suite à de nombreuses affaires dites de " détournements de mineurs " et mettant souvent en cause un(e) adolescent(e) et un(e) jeune adulte consentants, qu'est votée la majorité sexuelle à 15 ans. De principe donc, à partir de cet âge, le (la) jeune pourrait choisir, librement et sans risque, son partenaire quels que soient son âge et son sexe. On imagine aisément les difficultés et les pressions diverses qui peuvent s'exercer, encore aujourd'hui, à l'encontre d'un jeune homme ou d'une jeune femme. L'abrogation de cette loi est, par ailleurs, souhaitée par quelques lobbies familialistes. Concernant le mariage, une distinction curieuse était faite, jusqu'à fin 2005, entre les filles et les garçons. Les premières étaient autorisées, avec le consentement des parents ou du conseil de famille, à se marier à 15 ans. Les seconds n'accédaient à ce droit qu'à 18 ans. Il n'est pas inintéressant de rappeler qu'au XVIIIe siècle, en France, le mot " adolescent " désigne la catégorie sociale des célibataires. Or, si les jeunes filles se marient tôt, il n'est pas rare, surtout dans la bourgeoisie, que l'homme attende l'approche de la quarantaine. Il peut donc rester " adolescent " jusqu'à 40 ans. Ce détour historique explique, en partie, le fondement de la loi. Plus récemment, les faits divers faisant état de mariages forcés pour de jeunes françaises (aux origines culturelles et religieuses diverses) ont conduit les mouvements féministes à obtenir une modification des dispositions légales. Désormais, garçons et filles devront, tous deux, attendre 18 ans pour pouvoir se marier.
On le voit, les étapes, les franchissements successifs, prévus par le législateur sont nombreux, complexes et certainement peu connus des principaux intéressés. Françoise Dolto avait, en son temps, proposé d'abaisser la majorité civique à 13 ans, âge, selon elle, de la maturité des choix. Le docteur Patrice Huerre, psychiatre, auditionné par une commission sénatoriale, en 2003, proposait, quant à lui, une majorité plus " globale " à 15 ans. Cette proposition a été jugée intéressante mais " difficilement applicable " par le Sénat.


Le corps voilé ou dévoilé : entre monstration et démonstration

Dans un monde moderne où beaucoup de choses semblent lui échapper, le sujet a développé un nouveau rapport au corps, comme dernier lieu possible de souveraineté ou, du moins, d'autodétermination. Certains utilisent même celui-ci pour faire œuvre de soi (tel le body art). Les conduites à risque des jeunes témoignent de cette mise en jeu : je suis, désormais, ce que je montre. Le corps semblerait dévoiler tant l'identité que les affiliations. Mais est-ce aussi simple ? Les débats français sur les signes religieux ostentatoires (interdits à l'école) en rendent compte. Le visage voilé pourrait indiquer, ainsi, l'appartenance à une mouvance islamiste radicale incompatible avec les valeurs laïques et républicaines. Mais les enquêtes sociologiques démontrent, en la matière, une bien plus grande pluralité des possibles et des choix. Une question anthropologique reste entière : celle de l'échange des femmes. Les trois monothéismes y sont, depuis la nuit des temps, confrontés.
Au corps voilé, d'autres opposent le corps dévoilé, provocateur, de quelques lolitas. Le string versus le voile ? Érotisation d'un coté, effacement ou négation de l'autre. Et quelques uns d'en appeler, pour résoudre ces questions, au retour à l'uniforme (dans les deux sens du terme ?) dans les établissements scolaires. Ce qui est aussi au cœur de ces préoccupations n'est pas tant le comportement de ces adolescents (qui, en tant que tel, pourrait appeler une réponse éducative relativement simple) que la position, sempiternellement ambiguë, des adultes vis-à-vis des manifestations de la sexualité à l'adolescence.
Michel Foucault avait déjà indiqué que les sociétés humaines oscillaient constamment entre l'ars erotica et la scientia sexualis (33) : la première plus fréquente dans les sociétés traditionnelles, le discours normatif de la médecine prévalent dans les espaces de la modernité. Deux débats, entre autres, dans la société française, accréditent encore son hypothèse.
La délinquance sexuelle aurait augmenté singulièrement. Les chiffres semblent donner raison à ce pronostique : 25% de la population carcérale adulte serait constituée de pédophiles, parents incestueux et violeurs. Les mineurs et jeunes adultes incarcérés le seraient, pour bon nombre également, pour viols en réunion (tournantes) ou agressions homophobes. Pourtant, différentes recherches démontrent que s'il y a, indéniablement, plus de condamnations, il n'y a pas forcément une augmentation des passages à l'acte (34). L'opacité de la famille, la protection dont jouissaient certaines institutions coercitives, le pouvoir des hommes se sont érodés. La quête de sens, au-delà de la seule victime, touche, aujourd'hui, l'ensemble de la société. Mais, en ce domaine, on perçoit souvent que les postures éthiques (qui ne peuvent que nous réjouir) se heurtent aussi à des morales diffuses (propices à bien des dérives : le scandale d'Outreau (35) en étant l'archétype).
Autre débat de société : le mariage homosexuel et son corollaire, l'homoparentalité. De nombreux pays ont adopté le mariage gay, dont plusieurs dans l'union européenne. Le mouvement s'accélérant, des députés français, surtout de droite mais pas exclusivement, viennent de prendre l'initiative d'une pétition appelant à renoncer, clairement et définitivement, à l'un comme à l'autre. À l'aube de la campagne présidentielle de 2007, en en faisant indiscutablement un enjeu, ils viennent réaffirmer des valeurs familialistes que n'aurait pas renié le gouvernement de Vichy. Chacun à leur manière, ces débats montrent que nous sommes, une fois de plus, dans des sociétés du paradoxe où la sexualité semble envahir notre quotidien mais où finalement elle peine toujours à se dire : face aux dogmes, la parole est muette.

Et les adolescents dans tout cela ? Dans un monde obscurci par le spectre du sida, ils ont intégré l'éclatement des catégories, interdépendantes au siècle dernier, de la sexualité, de la conjugalité, de la parentalité. Ils sont, majoritairement, favorables au mariage homosexuel. Leur entrée dans la sexualité est plus précoce ; leurs approches sont plus ludiques que celles de leurs aînés. Pourtant, ils ne sont pas exempts de valeurs et tiennent comme cardinale la fidélité. Mais, Freud dut-il se retourner dans sa tombe, les adultes conservent, fantasmatiquement, le monopole de la sexualité. Trop tôt pour les enfants, voire pour les adolescents, trop tard pour les personnes âgées, inconcevable et si peu correcte pour les uns comme pour les autres, la sexualité reste l'apanage du procréateur.

 

Notes

1. Franck WEDEKIND, " L'éveil du Printemps " (1906), Théâtre complet 1, Paris, éditions Théâtrales " Maison Antoine Vitez ", 1995, p. 208.

2. Christiane ROCHEFORT, Printemps au parking, Paris, Bernard Grasset, 1969, p. 154.

3. Thierry GOGUEL d'ALLONDANS, Les sexualités initiatiques. La révolution sexuelle n'a pas eu lieu, Paris, Belin " Nouveaux Mondes ", 2005. Lire également l'entretien avec l'auteur, ainsi que le compte-rendu de cet ouvrage, dans le n°2 de L'Autre Voie (2006, disponible en ligne).

4. Georges BALANDIER, Le détour. Pouvoir et modernité, Paris, Fayard, 1985, p. 57.

5. Arnold VAN GENNEP, Les rites de passage, Paris, Picard, (1909) 1981.

6. Thierry GOGEL d'ALLONDANS, Rites de passage, rites d'initiation. Lecture d'Arnold van Gennep, Québec, Presses de l'Université Laval " Lectures ", 2002.

7. Margaret MEAD, Mœurs et sexualité en Océanie, Paris, Plon, 1963.

8. Bruno BETTELHEIM, Les blessures symboliques, Paris, Gallimard " Tel ", (1954) 1971.

9. T. ZELDIN, Histoires des passions françaises, Paris, Encres, 1978.

10. Alain GIAMI, L'expérience de la sexualité chez de jeunes adultes : entre errance et conjugalité, Paris, INSERM, 2005.

11. Janine MOSSUZ-LAVAU, La vie sexuelle en France, Paris, Éditions de La Martinière, 2002.

12. RAPPORT DE L'INED (Institut national d'études démographiques) : http://www.ined.fr

13. Sigmund FREUD, La vie sexuelle, Paris, PUF, (1907) 1969.

14. Didier DUMAS, Et si nous n'avions toujours rien compris à la sexualité ?, Paris, Albin Michel, 2004, p. 71.

15. Idem, p. 75.

16. Jean GUTTON, Essai sur l'amour humain, Paris, Aubier, 1950, chap.6.

17. Mary DOUGLAS, De la souillure : Essais sur les notions de pollution et de tabou, Paris, La Découverte " Poche ", (1981) 2001.

18. Roger CAILLOIS, Le mythe et l'homme, Paris, Gallimard, 1938, pp. 65-66.

19. Verrier ELWIN, Maisons des jeunes chez les Muria, Paris, Gallimard " Tel ", 1959.

20. Sigmund FREUD, " Le tabou de la virginité ", La vie sexuelle, Paris, PUF " Bibliothèque de psychanalyse ", 1969, p. 67.

21. Marie-Odile METRAL, " Dialectique du mariage et du couple ", Encyclopaedia Universalis, Corpus 11, Paris, E.U., 1985, pp. 750-754.

22. Idem, p. 751.

23. Maurice GODELIER, La production des Grands Hommes, Paris, Fayard " L'espace du politique ", [1982] 1996.

24. Sigmund FREUD, op. cit., p. 71.

25. Jean-Pierre GUENO (Dir.), Premières fois. Le livre des instants qui ont changé nos vies, Paris, Librio/Radio France, 2003, p. 21.

26. Thierry GOGUEL d'ALLONDANS, Les sexualités initiatiques, op. cit.

27. Catherine BREILLAT, Une vraie jeune fille, Paris, Denoël, 2000.

28. Dominique Antoine GRISONI, Corps ingénu. Énigmes de la virginité, Paris, Zulma " Grain d'orage ", 1997.

29. Thierry GOGUEL d'ALLONDANS, " Des rites de passage aux passages sans rite : anthropologie l'adolescence ", dans : Jeffrey Denis, Le Breton David et Lévy Joseph Josy (Dir.), Jeunesse à risque. Rite & Passage, Québec, Presses de l'Université Laval, 2005, p. 35-44.

30. Peut-être qu'il s'agirait, précisément, pour l'adolescent(e) plus d'opérer une " transformation " que de (pour) suivre une " formation ".

31. Certains anthropologues ont d'ailleurs lu le passage de l'un à l'autre comme une variante du passage de la nature à la culture.

32. Plus connus en France sous l'appellation " lolitas " et, plus rarement, " lolitos ".

33. Michel FOUCAULT, La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976.

34. Par exemple : Laurent MUCCHIELLI, Le scandale des " tournantes ". Dérives médiatiques et contre-enquête sociologique, Paris, La Découverte, 2005.

35. Plusieurs inculpés pour pédophilie, après de longues détentions, des vies brisées, ont été disculpés et acquittés.

 

* Thierry Goguel d'Allondans est éducateur spécialisé et anthropologue. Il a exercé la profession d'éducateur spécialisé, pendant vingt ans, auprès d'adolescents et d'adultes en grande précarité. Docteur et chercheur associé de l'université strasbourgeoise Marc Bloch, il participe aujourd'hui, essentiellement, à la formation des travailleurs sociaux, au sein d'une association régionale alsacienne de formations au travail éducatif et social (IFCAAD - Schiltigheim) et à la formation des professeurs des écoles (IUFM d'Alsace). Il a publié de nombreux ouvrages sur l'adolescence, les rites de passage, la sexualité. A signaler tout particulièrement, Les sexualités initiatiques (Belin, 2005).