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Jean Rolin, le monde à hauteur d'homme



par Joël Isselé



De Beyrouth à l'Afrique, en passant par la Bosnie ou la banlieue de Paris, Jean Rolin pose son "œil vagabond" pour recomposer un monde réel à travers l'écriture.

Ce sont les événements politiques, en France et ailleurs, qui ont conduit Jean Rolin, écrivain, reporter et grand voyageur, né en 1949, sur les routes du monde.
Son désir d'ailleurs commence à l'aube des années quatre-vingt : "la gauche venait d'arriver au pouvoir et on a vite vu...". Plutôt que de céder au désenchantement, il boucle son sac à dos, et quitte les "anciens parapets" de l'Europe : "J'ai eu envie d'aller voir ailleurs, d'aller regarder les choses de plus près". L'Asie, le Liban, la Somalie... Le voyageur enquête et écrit, convaincu que sa mission est d'atteindre, par sa plume, la vérité. Il sait aborder les situations les plus confuses avec une remarquable absence de préjugés.

A l'intérieur du mouvement

Le voyage lui est devenu indispensable parce que c'est à l'intérieur de ce mouvement qu'il peut trouver l'énergie nécessaire à l'écriture. "J'ai des amis qui ont 'fait la route' pour faire la route; ce qui me paraît absurde : partir sans projet, je trouve cela inconvenant".
Toute écriture est un voyage, dans le temps comme dans l'espace. Un écrivain, c'est quelqu'un qui, même au plus près du réel, crée son propre espace, son propre temps, son propre langage, ses propres images. "Je n'ai jamais voyagé que pour écrire. Quand je suis de l'autre coté de la mer océane, je ne peux pas rencontrer un araucaria sans le transformer en mots, en virgules, en participes passés ou en futurs antérieurs", dit Gilles Lapouge, autre écrivain et voyageur impénitent.
Jean Rolin, quelle sorte de voyageur est-il? Ombrageux et mélancolique, il regarde les scintillements du monde se perdre devant lui et il lutte contre cette dispersion, adoptant un regard à hauteur d'épaules. "Je m'intéresse plutôt aux à-côtés, aux détails. Quand j'ai commencé à voyager et à écrire mes voyages, j'avais sans doute des images d'écrivains voyageurs, des anglo-saxons et aussi Nicolas Bouvier. Mais le caractère institutionnel que cela a pris, 'Les écrivains-voyageurs' ne me plaît pas tellement. Je ne voyage pas avec l'idée de faire, systématiquement, de mes voyages et de mes reportages, des livres".

Se laisser combler par les choses

De passage en Afrique du Sud, il lui arrive de s'interroger sur le "je" du voyageur. Guère plus qu'un regard, une forme creuse où s'imprime le moule de la réalité, un récipient qui se laisse combler par les choses. Mais la forme que leur donne ce contenant modeste est toujours séduisante : Rolin a l'art de raconter, ses livres et ses reportages le manifestent. Le chroniqueur prend appui sur un détail - une rencontre, une réminiscence, une vie minuscule, un bâtiment abandonné - pour prendre du champ, découvrir de vastes pans d'espace et de temps. "Ce que je fais, c'est percevoir une réalité. Je m'attache à une infinité de détails qui n'intéresse pas le journalisme : la topographie des lieux, la description d'un paysage, d'un bâtiment". Autant d'élément qu'il collecte inlassablement sur le terrain : "Arpenter, quadriller, s'approprier, arriver à une familiarité totale avec un espace géographique, c'est quelque chose de très important pour moi".
Comme George Orwell, Jean Rolin a "le même souci de faire ressortir des gens qu'on ne voit pas généralement dans le tableau". Une attention qui emprunte parfois le chemin de l'empathie car les paysages les plus merveilleux sont d'abord humains. Au cours de ces déplacements - qui sont aussi des changements de perspective - il quitte souvent Paris et sa banlieue dont il a si bien raconté le roman. Il suit Joseph Conrad sur le fleuve Congo; observe la vie des chrétiens en Palestine. Cet ancien militant de la Gauche prolétarienne parcourt aussi le littoral pour décrire l'agonie des grands ports hexagonaux. Il voyage en Ouzbékistan, en Égypte, dans les Balkans. Ces livres, répartis sur une vingtaine d'années, sont datés, ils portent la trace de leur époque, comme un visage ou un lieu sont marqués par le temps. Et puis les grands voyageurs ne font souvent que poursuivre à l'âge adulte les périples commencés dans l'enfance.


Pour aller plus loin
Dernier ouvrage paru de Jean Rolin: L'homme qui a vu l'ours (P.O.L); à lire aussi, Journal de Gand aux Aléoutiennes (Payot), Vu sur la mer (Bueb & Reumaux), La frontière belge (L'Escampette), La ligne de front (Payot), Zones (Gallimard), L'Organisation (Gallimard), Terminal frigo (P.O.L).