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Partir / Revenir



par Jean-Marc Porte



Il y a quelques mois (c'était juste avant l'édition 2005 du festival de l'Arpenteur), j'ai eu le plaisir de réunir à Grenoble une douzaine d'intervenants autour d'un thème qui nous tenait probablement très à cœur : le Voyage. Sociologues, écrivains, psychanalystes, critiques d'art, philosophes… Tous, de différents horizons, sont venus faire résonner leur parole sur ce mot particulier. Antoine Choplin était présent. Et il m'a demandé, ultérieurement si je voulais bien reprendre mon intervention dans ces pages. J'ai accepté. Et c'est le texte présenté ci-dessous…
E pericoloso Sporgersi ? En revenant sur mes notes, il m'est apparu que le tel quel n'était pas si pertinent que ça. Entre mes Partir/Revenir de papier et quelques autres allers-retours, le temps avait décalé quelques affirmations que je pensais bien entendu solides. Vertige ? Peut-être. Vide ? On ne sait jamais. Qui peut dire si la barrière va tenir ?


Une nuit, exactement. À des milliers de kilomètres d'où il devrait être. Sous les échardes froides des étoiles, recroquevillé dans le cocon crasseux d'une doudoune, il pense à sa vie, pour autant qu'il puisse en soutenir réellement quelque chose, ici, nulle part. Cigarette infâme. Froid aux reins. Une tasse de thé au creux des mains. Il est là. Polyphonies désastreuses et chaotiques des voix, de corps, de mots et de peines. Des tas de fragments arrachés au néant bleu noir, ce soir-là, qui lui tiennent lieu d'existence. Mais admettons que ce soir-là, la distance soit une possible alliée. Il laisse réellement glisser cette nuit rare sur tout cela. Il ne survole que ses propres ruines. Cette errance commune avec le ciel le laisse léger. Il est juste seul, installé dans cet isolement, presque a l'aise dans ces termes particuliers… Nuit noire. Silence des grandes montagnes tissées de lune. Il pense aux mots d'Olivier Rolin : " C'est le corps lui-même de la femme aimée, ce pour quoi l'on fut mort, qu'il faut apprendre opiniâtrement à oublier, dont il faut laisser le souvenir qu'en gardent les yeux, les doigts, la bouche, la peau, le sexe, chaque partie, parcelle de soi, se corrompre et se dissoudre comme se corrompent les cadavres ".
Juste distance ? Qu'importe. Le listing vaguement triste de ses amours aurait été parfaitement heureux, socialement réussi et globalement acceptable qu'il en serait exactement au même point, ce soir-là.
La solitude irréductible de l'être.
La nécessité de la perte.
La fragilité du sujet.
La force du désir, aussi. Et ses dégâts afférents…


Prime à l'inconfort ?

Cultures, croyances, savoirs et époques n'y vont pas de main morte avec le sujet : à tous coups, s'y inscrivent des modes singuliers nous rapportant au vaste monde. Disons : des subjectivités… L'exemple est usé à la corde, mais pour se limiter à l'Occident : une fois que Galilée ait prouvé que la terre n'était pas le centre de l'univers, que Darwin ait introduit sa théorie de l'évolution, ou que Freud soit allé débusquer l'inconscient là où il était, la façon dont nous considérions nos nombrils n'a vraiment pas pu rester au garde à vous très longtemps… Il a fallu bouger. Voir autrement. Et pourtant…
Du côté des " nouveautés" promises par le voyage, on pourrait ainsi se demander ce qui différencie la situation d'un Christophe Colomb le 11 octobre 1492 (Terre, terre… !) de celle d'un Robert Dupont voulant visiter New York un 11 septembre 2001 (Tower, Tower… !)… Rien n'a changé ? Tout a changé ? En 1950, 25 millions de déplacements " touristiques " ont été enregistrés de par le monde. En 2010, plus d'un milliard de personnes voyageront… Est-ce que là encore, nous assistons (après la fin de Dieu, de l'histoire, du sujet, des pères et autres chansonnettes à la mode…) à une " fin " du voyage ? Est-ce que l'extension effective du tourisme et la réduction effective des terres inconnues changent quoi que ce soit à nos soucis d'aller voir ailleurs ? Je ne le pense pas.
Pour poser plus précisément les choses, citons ici Charles Melman : " Il est clair que la promotion moderne du confort, encouragée par la science et potentialisée par l'économie de marché, est une défense contre le désir, car le désir dérange et crée le plus grand inconfort. Le désir est ce grand tourmenteur qui ne laisse pas en repos, oblige à courir, se déplacer, à enfreindre, à peiner… Bref, à vivre. "
Voilà - pour moi en tout cas qui doit en avoir besoin…- de quoi se rassurer.
Mobile/Immobile.
Repos/Déplacement.
Peine/Confort.
On est proche du voyage, dans ces oppositions. Bouger, aller voir ailleurs… Le voyage sait quelque chose du côté inconfortable du désir. Le sable, la poussière, le froid, la chaleur : ne serait ce que dans ce concret-là, l'opposition de Melman " fonctionne ". Elle fonctionne géographiquement, je dirais. Mais le déplacement de l'esprit, de la pensée, du sujet, c'est pareil, d'une certaine manière. Y compris bien entendue, comme métaphore. Pourquoi pas…
En ce sens, nous croisons cette idée que bien sur, ce n'est pas la distance qui fait voyage. " Le voyage, disait Jean-Didier urbain, est un fait de l'imagination avant d'être une rugosité du terrain " J'en finis alors avec la citation de Melman : " Le confort lui est partisan de la sédation, de l'immobilité, de l'immuabilité et substitue le décubitus à la verticalité dans un silence qui préfigure la mort à la place du vacarme de l'existence… ".
Bougeons. Après, il sera trop tard...


Dis-Jonction

Sous le ciel lourd d'Abyssinie,
Les couleurs des femmes.
La pâleur mate du plâtre.
Les lentilles d'eau dans le bassin. Les nuages.
Bleu, blanc, vert...
Changement de lumières sur le mausolée.
Les vœux exaucés.
Les maux guéris.
Les moissons bénies.
La foi des pèlerins.
Dans la nuit circulaire du tombeau, dans le tâtonnement erratique des corps et des chairs, des prières psalmodiées. Des pleurs, des soupirs. Une chaleur trop lourde et des corps piétiné, enjambés. Et par-dessus tout, le crissement sous les dents des graviers et de la terre mâchée, avalée, incorporée par les pèlerins.
Avaler la sainteté. Avaler la terre. Transe.
Sortir, s'extraire de la nuit. Revenir à la lumière, s'extraire de cette opacité d'Hommes et d'Absolus.
Couleurs nouvelles. Il regarde une femme. La larme qui avance sur son visage.
Une absence ? Celle d'une autre femme.
Les creux et les pleins de son visage, dessinés en esprit. Si précis.
A-t-elle pleurée, elle ?
A-t-il incorporé la terre, lui ?
Contre-jour. Perdu dans son regard, fermer les paupières.
Mais : avant. Toujours.
Le vert pâle, concentrique de ses yeux d'infidèles.
De tout temps, ce silence de l'absence.
De tout temps, cette présence de l'absence.
Mais le temps tranché net d'elle, en-corps. Présence ?
Une apparition. Un léger retrait du monde.
La tête penchée sur son épaule nue. Un regard.
Une apparition. Un léger retrait du monde.
Elle lui est apparue ainsi, elle aussi, cisaillant l'espace.
Une myopie qui voit.
Son être - dans le silence des heures - lui manque encore.
Et le corail d'encre tatoué à son épaule. En corps.
Extrêmement fatigué de sa course solitaire, de ses allées et venues.
Qu'est devenu mon cœur, mon cœur… ?
Il la voit / semblable / et pourtant, elle s'est échappée de tout cela.
Un désir qui se tisse de ces femmes et de ces heures, de ces ailleurs.
Être exactement là où l'on ne sera pas.
Automne et éclipse. Suivre le regard d'une femme insoluble.
Une Joconde, une femme souriante aux enfants.
Printemps, automne et éclipse : destin du désir.
Elle l'a défait. Il est ainsi. Il était loin de tout cela, sous les soleils de sels.
Entre les armes et la poussière, derrière le vide des déserts.
Entre des hommes et des bêtes, noyés de chaleur, suffocant.
Vers son propre désert. Elle, nulle part. Sans toi ni moi. Ni toit. Pas de loi.
Malaise ? Nausée ? Nuit ? Faillite ?
Flottement de monde.
Des paroles enfuies.
Des années, mon amour-a venir, à ne plus savoir qui être.
Sauf.
La regarder, disparue.
Une apparition. Un léger retrait du monde.
La présence de l'absente.


Hommage au banal

Que les grands voyageurs soient plus modestes (?) : au fond, nous passons toutes nos vies à partir et revenir, y compris dans le plus ordinaire des quotidiens. Quitter des lieux, des gens, des visages, fermer des portes, pour les rouvrir plus loin, plus tard. Pour revenir… Nous ne cessons de le faire. Travail, amis, famille, amours : jour et nuit, il faut bien disparaître un peu, ne serait-ce que pour prendre le temps d'aller vers tout ça… Partir-revenir, c'est ainsi suggérer un glissement, ou une tout autre tonalité à ce couple banal. Partir, c'est aussi : Apparaître / disparaître. Disparaître / apparaître. Etc.
Sur un autre registre du banal encore, je relève que l'on dit volontiers, lorsqu'une personne nous semble dérangée / ou sous influence / qu'elle est (parfois totalement…) partie.
Partir, cela signifie alors qu'on déraille, qu'on délire, au sens étymologique du laboureur qui délirare, qui quitte la rectitude de son sillon…
Quant à revenir, gardons son mystère à l'expression : " Je n'en suis toujours pas revenu ". Là, c'est une chose plutôt magnifique…Mais je garde un regard sur l'étrangeté de la proposition inversée qui (en cas d'évanouissement du sujet ?) intime qu'il faille le faire venir A LUI… C'est à dire, au fond : à nous.


Continental Divide

La chambre sordide. Une cigarette. Les dessins épais du gel sur la vitre aux carreaux jaunes. Le camion sans roues, stocké sous sa bâche. Les arbres en squelettes. Lignes de gris dans le ciel. Le chemin de boue entre les murets de pierre. Une chèvre morne. Éléments de voyage. De gris. Tout semble s'être arrêté ici. Pas plus loin. De cette fuite en l'avant, plus rien ne voyage vers l'avant.
Chape de solitude silencieuse. Netteté sèche du froid.
Se réchauffer d'un fantasme. Cadres mouvants d'images, de corps.
Des volutes de chairs et des cratères de provocation lui poussent au creux de ses mains : les mots d'Antonin le Momo, qui reviennent de très loin dans le silence… Il regarde le glissement des chevaux dans le gris blanc du paysage qui s'agrandit encore de silence. Incroyablement.
Bruits de l'eau. Froissement des glaçons flottés dans le courant. Il pense à la courbure de ses lèvres. À la gravité de ses seins. Au noir de son regard. À René Char.
Il ne savait pas qu'il s'en souviendrait un jour. Il écoute trembler sa voix.
" Nous étions exacts dans l'exceptionnel qui seul sait se soustraire au caractère alternatif du mystère de vivre ". Le froid ne disparaît pas.


À quoi joue Ernst ?

L'histoire est celle d'un grand-père qui observe son petit-fils, Ernst. Ernst doit avoir 18 mois. L'age où ça parle, un peu, mais où ça ne s'entend pas très bien encore pour les adultes. Le grand-père qui n'est pas n'importe quel grand-père (il s'agit de Sigmund Freud) observe donc un enfant qui joue. Il jette une bobine sous un meuble. Une bobine de fil à coudre, qu'il retient avec une ficelle. Et Ernst joue à faire disparaître la bobine. Et à la faire réapparaître. Et ça le fait marrer…Ça le fait même parler, d'ailleurs, parce qu'à chaque fois que la bobine apparaît / disparaît, Ernst accompagne cette séquence du jeu de mots, qui ne sont pas tout à fait des mots articulés : "Ooo ". Ça veut dire, en fait ; " Fort ". Comprenez : loin, parti…
Et dans la seconde phase du jeu, lorsque la bobine réapparaît, Ernst prononce un " Da " que nous traduisons par " là ", ou encore " voilà "…
Donc mon histoire, enfin, celle que Freud observe, est devenue célèbre. C'est celle du fort da. Fort Da ? Fort / Loin / Partit ? Da / Là / revenu ?
Le texte de Freud dans lequel le fort da paraît s'intitule au-delà du principe de plaisir. S'il utilise cette observation, c'est entre autre parce qu'il se demande : qu'est ce qui fait que chez l'humain, existe une force, une pulsion, qui le pousse parfois à reproduire un événement désagréable, un traumatisme, comme pour en recouvrer j'allais dire " les coordonnées ", au sens géographique, du déplaisir. Freud, vous le savez sans doute, va nommer - de manière assez " romantique "… - cette pulsion : pulsion de mort. Alors le truc qui interroge ce sacré grand-père, c'est que cet enfant, si l'on veut bien admettre qu'en jouant, il met en jeu, justement, la disparition de sa maman (et ça, ce n'est jamais agréable, pour un bébé, de perdre de vue son maman...) et bien ça le fait plutôt marrer tout ça…. Pourquoi ? Parce que, dit Freud, par la répétition des séquences, et bien justement : c'est Ernst qui est aux commandes. Il ne dépend plus de sa mère. Plus du tout…
Le déplacement est d'importance. Il est même majeur.
Ernst surmonte le sentiment pénible de déplaisir (sur lequel il n'a aucune prise : ce n'est quand même pas un enfant qui décide de ce que fait sa mère !) en transformant la réalité subie en une action - un jeu - dont c'est lui le maître. Puisque là, c'est lui qui tire la ficelle… Autrement dit : l'enfant, qui a constaté qu'il est sans pouvoir sur les absences ou la présence de sa maman, met en scène ce qui l'a impressionné... pour jouir (j'allais écrire enfin !) de sa maîtrise. C'est ce même plaisir, d'ailleurs, qui va commander la répétition. Pourquoi se priver, je vous le demande…
Mieux, mais ça, c'est Lacan qui le rajoutera plus tard, outre la maîtrise de l'instant, s'installe " en plus " une anticipation de la disparition et de l'apparition.
Ce môme ne le sait pas encore, mais il fabrique du symbolique, là. Non seulement il enregistre que la bobine, quand il veut, apparaît et disparaît. Mais il le dit. For / da. Les mots viennent appeler l'action. Ils la précèdent. Ce n'est plus du tout séparé…
Il fait ce qu'il dit, il dit ce qu'il fait. Et cela permet à Lacan d'ajouter : " L'absence est évoquée dans la présence. Et la présence dans l'absence ".
Dans un autre séminaire, sur l'angoisse, il ira même plus loin : " La sécurité de la présence, c'est la possibilité de l'absence. De l'absence de l'autre et de l'absence à l'autre ".


Bleu Lagon

Il est 20 heures sur le lagon. Un fax froissé entre les mains. La nouvelle d'un enfant mort. Déflagration générale du monde. L'annonce de la douleur des jours infinis qui c'est inscrite, régulièrement avancée par le mécanisme des mots, des mots et des mots après les mots. Se sentir tellement perdu. Le texte est très clair. Si clair. Un enfant mort. Enchevêtrement de culpabilité, de distance, de peur, d'impuissance. Je suis si mal. Si loin de tout. Imaginer quoi ? L'enfant mort. Que dire pour faire à jamais mentir et taire ces mots... Que tenir, que répondre, que faire d''autre... Ou être ? Fracas intime. Alcool. Fatigue sans nom. Douleur sans blessure. Aimer les gens ? Revenir. Revenir. Revenir. Revenir. Tout de suite. Rentrer. Revenir. Dimanche 30. Fracas continuel. Je ne sais plus quoi faire. Je pense à cette prémonition de l'île, ces jours passés. De jungle, de pourriture, de féminité noire et terreuse, de pourriture et d'étouffement. Et au sang de A. sur cet enfant mort... Je me demande tout ce que va fracasser cet événement. La seconde mort d'un enfant pour nous deux ? Que va vouloir A., demain ? Tout ce qui me paraissant enfin stabilisé de moi et elle s'effondre encore. Sombre option du ce qui ne cesse pas de s'écrire ?
La ville, ce soir. Boire sur une caisse de bois. Le Paul Gauguin à quai, qui crache ses touristes. La bouteille de rhum presque avalée. Rester si clair, pourtant. Envie de hurler. Envie de rentrer. Pourvu qu'A. ne sombre pas... Je me sens prisonnier de l'île. Pensées qui aboient : un rêve, hier, de banquise bleue. La sensation du moment où la glace se brise sous moi. Qui s'effondre. Se disloque. Grondement. Blocs, fracas. Chute. Puis submersion très bleue. Je finis par surnager. Je me vois hurler à je ne sais qui - ils (îles ? Il ou elle ?) sont plusieurs - et hurler : " je suis là. Je suis là. Je suis le seul survivant ".


Mots d'absence

Si vous avez lâché le développement précédent, je ne vous en veux pas. Mais je resserre ce que je viens de d'évoquer: Le voyage, le partir-revenir, c'est un exercice de haut vol, assez scandaleux même : puisque c'est un exercice de disparition. Ou il est possible d'éprouver d'une part quelque chose de l'absence à l'autre (comprenez : au conjoint, aux enfants, aux proches, aux patrons, peut importe…). Mais aussi : d'éprouver éventuellement ou également un autre type d'absence. Une absence à soi-même. Mettre en jeu, même dans une idée de maîtrise sa propre disparition - et non plus la bobine, ou mon image dans le miroir -, socialement, rationnellement, voir sentimentalement : c'est risqué. Car rien ne dit bien sûr que :
a) les autres vous auront attendus " comme ça ". Ça peut bouger, en votre absence…
b) parce que rien ne dit non plus que vous-même alliez revenir tout court ! Ça arrive, en voyage, de ne pas revenir… Au moins, rien ne dit en tout cas que vous allez revenir " comme ça ". Droit dans vos bottes, sans que vous n'ayez changé d'un iota.


Ground Zero

Les morts, les vivants, bien sûr. Et ceux qui sont en mer… Au bout d'un hiver austral, un anniversaire (le mien), face au lac Carrera, sous les froidures du Hielo Patagonico Norte. La vie immédiate ? Canaux patagoniens noyés de brumes. Pisco Sour. Vents des sommets. Horizons de pampas en fuite, de nuages lenticulaires et de cataractes glaciaires. Enchaînement des espaces, des horizons. Tortel. Fitz Roy. Punta Arenas.Husuaya… Des espaces sans noms, aussi. Le calme de Françoise. Les textes en fragments lents de Gherasim Luca, de René Char. Puis un vol sur Buenos Aires. Slash et retour à la ligne ? Tangos bleus et noirs. Nuits trop courtes. Un cappuccino à l'ombre de Borges, chez Tortonni, par 30°C sous le ventilateur, avant de basculer sur New York et la neige de Central Park. À des décennies de distance, constater prudemment que je ne suis pas aussi " seul " que ce qu'il me semble parfois : à 25 ans d'une première fois, retourner voir Mindy dans le Lower East Side. Avenue B is the place to Be ? Renouer de tout mon être avec ce passé qui continue visiblement a ne pas passer. Cool memories ? Des nouvelles du CBGB. Parler de la mort d'Allen Ginsberg. De la musique de Charly Parker. Et - longtemps - de l'odeur de cendres et de chairs brûlées qui a flotté sur Manhattan après le 11 septembre. Un néon bleu, familier ? Boire des gins, dans la nuit froide des happy hours, bercé des infra-basses de la sono. Slash / Nouvelle page ? Un vol sur Roissy. Le sas du TGV. Revenir / Et laisser les valises de la mémoire sur le seuil. Oublier tout ce qui était. Givre sur les aiguilles de Chamonix. Une main dans ses cheveux, étreindre un enfant. Le trouver grandit. Rentrer le bois, aussi. Retour donc. Boîte aux lettres pleines. Lessives. Le chien qui bave. Sentiment d'être devant des choses fragiles, autonomes. Lointaines ou trop proches. Décalages horaires ? Décalages tout courts. Mémoire vive ? Les rires d'Adrien. Alexia et mon trouble devant ses mains. La voix de J. Les messages en absence. D'autres voix encore. Des lettres aussi. Ne pas se décider à en ouvrir certaines. Mais s'entendre dire, à plusieurs reprises: " Je suis bien rentré… ".
Réactiver des noms, des lieux, des conduites et des sentiments qui n'avaient plus cours. Rien ne change ? Au bout de tous ses visages dessinant d'autres vies, finir par aller voir un vieillard aux cheveux blancs, tellement isolé dans sa ferme que seuls les bêtes, sur le chemin enneigé, ont laissé des traces. Passé le second tournant, je me suis retourné pour vérifier si mes pas inscrivaient bien une empreinte derrière moi… Esthétique de la disparition. Plus qu'une fuite, mieux qu'une fuite, le voyage, massivement, est un exercice de disparition (que l'on rêve bien sûr de maîtriser). On peut possiblement y devenir le lapin dans le chapeau du magicien. En général, il en surgit effectivement un lapin. Mais c'est toujours plus épatant encore - ou inquiétant - lorsque il en sort un éléphant, ou une Marilyn. On ne sait jamais, en fait, du côté du magicien, ce qui va arriver… Mais ce qui est sûr, c'est que la disparition, c'est très ennuyeux… pour ceux qui restent. Héraclite, alors que le Club Med n'existait même pas, c'est ainsi beaucoup interrogé sur le statut des dormeurs. Il a discriminé nettement ceux qui dorment et ceux qui ne dorment pas: " ceux qui dorment sont dans des mondes séparés, ceux qui sont éveillés sont dans un même monde ". Ou encore aujourd'hui, chez les marins, il est possible d'entendre qu'il y a trois catégories de gens : Les morts, les vivants. Et ceux qui sont en mer. Donc, malgré la question souvent posée aux voyageurs estampillés (" Vous voyagez pour fuir quoi ? "), je pense qu'il n'est pas forcément question de fuite dans le voyage. Pas tant que ça. Peut-être même pas du tout. Il est bien question par contre d'une alternance possible de visibilité, dans cette suite de disparitions / apparitions. Y compris des proches. Et cette tension, ces décalages induits dans la présence et dans l'absence, ça aide. À quoi ? J'emprunte une réponse possible à Michel Leiris: " Comment on cherche à rompre l'isolement, à ne plus être seul, à ce qu'un autre vous comprenne. Comment dès lors que l'on a tout révélé (ou cru révélé), dès lors que l'on a été compris, c'est encore pire: impression de promiscuité et que l'autre a sur vous TOUS les droits. "
C'est un bon mobile pour partir, non ? Leiris, à quelques pages de cette citation, dit encore que s'éloigner pour revenir et se faire plaindre, ou se faire admirer, après avoir subi les inconforts du voyage, ce n'est pas mal non plus. On est pas du tout dans la fuite, là... On est d'abord dans un rapport narcissique qui rend si intéressant de mettre en scène sa disparition. Ernst n'est pas loin. Et tous les vacanciers ne s'enfuient pas. Pas plus que les Grands Voyageurs ou les Héros modernes de l'Aventure. En prison, on songe à s'échapper sans penser une seconde au retour. Ou alors, ce serait de biens étranges prisonniers, qui une fois qu'ils ont fait la belle, reviendraient de leur propre gré en taule pour épater leurs geôliers. En voyage, on est dans l'organisation de sa disparition. C'est un sale complot. Essentiellement parce qu'après, on va pouvoir en faire une soirée diapo (ce que l'on devrait appeler le retour du refoulé du voyage…).

Lettre de Lhassa à Gauguin: " De ce voyage en forme de revenir, garder à l'ombre de mes paupières, des fragments précis de l'hologramme de votre visage. Sous les ors des chimères, sous les vents du ciel, frôler la complexe articulation des rêves, des représentations et des réels. Vous tenez la même distance-présence / absence qu'un chat, lorsqu'il fixe un homme en plissant des paupières, dans une pièce lumineuse. Il est 7 heures dans le grand hall de l'Hôtel. Solitude face à l'écriture. Je ne me demande même pas à quoi pensent mes voisins chinois. Je me laisse couler dans des souvenirs, dans ces possibles de vous. Je lisais des pages de Conrad, hier soir: " Il est impossible de rendre la sensation vécue d'une époque donnée de l'existence. Ce qui en fait la vérité. La signification. L'essence pénétrante. C'est impossible. Nous vivons comme nous révons. Seuls ". Sous le Potala, Au Cœur des Ténèbres finit par prendre une inquiétante dimension. Penser à lui - à vous - comme à Rimbaud. Des illuminations. Des langues inouïes. Des Sumatras. Des Afriques et des Pacifiques, aussi. D'autres immémoriaux encore. Pourquoi pas. Mélangeons. Je suis ici comme Gauguin là-bas : à Lhassa, je pense à vous. Aux Marquises, son dernier tableau - inachevé - fut un paysage de Bretagne sous la neige. Quel temps fait-il en vous ? Etes-vous un tableau inachevé ?". Délestages. Ces points posés, avançons vers une question " logique ": Qu'est ce qui se passe de si intéressant dans l'entre deux du partir-revenir ? Qu'est ce que le voyage offre, permet, procure de si intéressant dans cet entre deux ? Vers quel " antre de " partons nous, au mieux ? Je pense à ce très beau livre de Régis Airault, Fous de l'Inde. Vivre tout nu dans un arbre. Jeter son passeport. Changer de nom. Être (tous) gentils. S'ouvrir à l'Océanique. Vivre de nouveaux rapports au temps. Se réinventer une Filiation. Connaître d'autres religions. Toucher à l'Universel… C'est possible.

Est-ce que c'est l'Inde qui rend fou ? Ou est-ce que sont les fous qui vont en Inde, se demande Ayrault… Mais au-delà de ce livre, voulons nous vraiment tout ? Probablement : non. Par contre, simplement, le voyage permet de se délester temporairement de nos névroses les plus basiques, celles auquelles l'on tient autant qu'elles nous tiennent. Quelques pistes, sans hiérarchie ? Passer une frontière. Ne plus avoir besoin de son nom de famille. S'apercevoir que tous les " parce que je le vaux bien " du monde (carte gold, rouge à lèvres...) ne sont pas nécessaires dans quantité d'endroits. S'affronter à d'autres rapports à la loi, à la sexualité, à l'histoire. Aller déféquer dans la nature. Manger avec les doigts. S'affronter à une langue étrangère (alors que la première langue étrangère n'est autre que notre langue maternelle)… Quand j'exprime l'idée que le voyage permet de se délester de ses symptômes, c'est au travers de ces " décalages " là, avec eux, que je me place. Là où on est plus soi-même… Les retours de voyage sont remplis, souvent, de ça. Là-bas, j'étais bien. Ou encore: là-bas, il m'est arrivé quelque chose que je n'avais jamais ressenti. Ou que je ne pensais pas possible... Voilà. Tous ces moments de voyage.
Lorsque quelque chose de notre maîtrise vient à ployer, là où un effet de réel se met en place, là où il n'y a pas de mots. En ces lieux où, dit Claudio Magris, " inconnu parmi les inconnus, on apprend, au sens fort, à n'être personne ". Lorsque l'on n'est jamais plus près de soi.