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Le regard de Narcisse

 

par Bassidiki Coulibaly

 

 

"Jamais la petite ville de Banyoles n'aurait imaginé provoquer l'ire de l'OUA et les réactions embarrassées du gouvernement espagnol. La cause d'une polémique ? La présence au muséum d'Histoire naturelle de cette ville de 15 000 habitants (Province de Girona, Catalogne) d'un homme noir... empaillé au milieu du 19e siècle par deux Français et offert en 1916 par un vétérinaire catalan, Francisco Darder, au musée qui porte son nom. Devant la plainte d'un ressortissant haïtien, Alphonse Arcelin, le Comité national Olympique a demandé le retrait temporaire de l'homme empaillé, durant les compétitions de 1992. Refus des fiers Catalans. La polémique ne se calmant pas, c'est cette solution qui sera pourtant retenue. Finalement, pour éviter une crise internationale, le nouveau Premier ministre José Maria Aznar chargera son chef de la diplomatie de trouver une solution. En septembre dernier, El Negro est transporté de nuit jusqu'au Musée d'Anthropologie de Madrid. Puis il y sera démonté et expédié sous formes de "restes humains" au Botswana, sa probable patrie d'origine où on lui offrira, un siècle et demi après sa mort, des obsèques nationales. Mais à Banyoles, les responsables du musée, sourds à l'émotion légitime du monde entier, pleurent toujours l'une des 'plus belles pièces' de leur collection" (site internet, www.afrik.com)


Ces dernières années, il est beaucoup question en France de " devoir de mémoire " et de " crime contre l'humanité ". Devoir de mémoire pour des agents historiques privés de droit à leurs histoires, crime contre l'humanité de ceux qui ont été éjectés de l'humanité pendant plusieurs siècles. Est-ce parce qu'on est légalement privé de son histoire qu'on est forcément sans passé ? Est-ce parce qu'on est victimes de crime contre l'humanité qu'on cesse d'être humains ? D'ailleurs il n'y a pas de devoir de mémoire sans droit à la mémoire, tout comme il n'y a pas de reconnaissance de crime contre l'humanité, seul crime imprescriptible, sans réparations dues aux ayant-droits. Mais que se passe-t-il lorsque ceux qui parlent de " devoir de mémoire " le cœur sur la main, en versant au passage quelques larmes de crocodile, continuent d'être les seuls à écrire l'histoire au nom de tous ? Pourquoi ceux qui reconnaissent avoir commis un crime contre l'humanité continuent-ils à faire la sourde oreille quand ils entendent " réparations ", perpétuant ainsi le crime imprescriptible ?

Répondre à ces questions, c'est user du droit d'inventaire de l'héritage de l'humanité, héritage transmis de Sahelantropus stchadensis, alias Toumaï à nous, hommes du 21e siècle. Et comme tout droit n'est qu'un devoir retourné, dont il est vaut mieux avoir affaire avec parcimonie, mon propos s'articulera autour de " El Negro. Le Noir empaillé " (1) et interrogera non pas les civilisations africaines, non pas les civilisations asiatiques ou autres, mais exclusivement la civilisation greco-romaine qui s'est autoproclamée " Civilisation " (la seule, l'unique, l'universelle !). Que le lecteur se rassure cependant : il ne sera ici question d'une interrogation ciblée sur un seul des mythes fondateurs de la civilisation dominante d'aujourd'hui, à savoir le mythe de Narcisse et de ses rapports avec les pratiques passées et présentes. On peut presque tout connaître d'une culture, mais on ne comprendra rien à cette même culture si on ne s'approprie pas les mythes qui la fondent et les mythes qui la font vibrer.


Le coup de foudre de Narcisse

Qui est Narcisse ? Narcisse n'est pas un Africain, car il n'est pas réputé pour son hospitalité et son idylle avec " mère Nature ". Il n'est pas non plus asiatique, la recherche de l'équilibre et de l'harmonie, symbolisée par l'accord du yin et du yang lui étant totalement étrangère. Narcisse est européen, plus précisément c'est un héros grec. Enfant d'une beauté exceptionnelle qui ne passe jamais inaperçue, le devin Tisérias prédit à Narcisse une longévité hors pair à la seule condition qu'il ne se regarde jamais. Mais Narcisse grandit avec l'intime conviction qu'il a le monopole de tous les superlatifs positifs, passant ainsi sa vie à ne s'occuper que de lui-même et de lui seul, radicalement insensible aux manifestations d'amitié et d'amour. Hautain jusqu'à l'inertie, Narcisse n'a eu qu'un seul coup de foudre dans sa courte vie : il est tombé fou amoureux de lui-même. Coup de foudre fatal car l'exclusivité de l'amour aidant, étant à la fois seul sujet et seul objet de l'amour fou, Narcisse se ferme aux autres, refuse la rencontre, le dialogue, l'échange, l'amour avec l'autre concret et empirique, au profit de son double imaginaire et chimérique. C'est donc sans surprise que Narcisse finit par mourir d'amour après avoir fait le vide autour se lui, non pas par amour de l'autre, comme dans Roméo et Juliette ou Tristan et Iseult, mais par amour de soi, le soi étant insaisissable.

Le mythe de Narcisse n'est pas resté lettre morte, quelque chose que l'on ne trouve qu'aux calendes grecques. C'est un mythe qui est devenu réalité depuis que les anciens Grecs sont passés de la xénophilie à la xénophobie, depuis que l'Europe est passé du paganisme aux monothéismes, depuis que l'Occident chrétien est passé de la quête de Dieu à la conquête du monde. Depuis l'invention du mythe de Narcisse, les Grecs, les Romains, les Européens, les Américains se sont-ils jamais engagés dans la quête de l'humain ?


Quand Narcisse s'intéresse aux autres

Les Grecs étaient respectés des non-Grecs non pour les raffinements de leur culture, mais parce que eux, les " Civilisés " avaient militairement les moyens de tenir en respect les autres, les " Barbares ". Toute la civilisation européenne, occidentale même (bien que l'Occident soit aujourd'hui impossible à délimiter), n'est qu'une organisation permanente de la guerre, une pratique ininterrompue d'infanticides, de parricides, d'ethnocides et autres génocides, dont elle s'accommode sans dommages apparents. Et lorsque le philosophe allemand Emmanuel Kant nous propose un " projet de paix perpétuelle ", il se livre à une plaisanterie de très mauvais goût, à moins que ce ne soit une lubie de philosophe.

Dans son implacable et funeste odyssée, l'homme occidental a mis la planète terre à sac, sens dessus dessous, en créant vides et dommages collatéraux. Exterminés jusqu'au dernier par les " civilisateurs " britanniques, l'humanité s'est à jamais appauvrit des trésors humains, culturels des Tasmaniens : l'Australie repose sur le vide crée par ce génocide parfait. Si les Etats-Unis reposent sur le vide crée par le génocide des Amérindiens, c'est à la fois l'Occident judéo-chrétien et l'Orient musulman qui se sont enflés du génocide des " Noirs ". D'où les très fortes paroles suivantes du politique, puis du psychiatre :
- Aimé Césaire, in Discours sur le colonialisme (Paris, Présence africaine, 1955, pp. 55-56) : " La vérité est que, dans cette politique, la perte de l'Europe elle-même est inscrite, et que l'Europe si elle n'y prend garde, périra du vide qu'elle a fait autour d'elle ".
- Frantz Fanon, in Les damnés de la terre (réédition, Paris, Gallimard, 1991, pp. 371-372) : " Quittons cette Europe qui n'en finit pas de parler de l'homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde. (…) L'Europe s'est refusée à toute humilité, à toute modestie, mais aussi à toute sollicitude, à toute tendresse ".

Quelle différence entre l'Europe dont il est ici question et Narcisse ? Aucune. Quelle différence entre Jorgina Gratacos, conservateur du musée Francisco Darber, condamnant la décision de rendre El Negro au Botswana et Narcisse ? Aucune. Les " Noirs " ont payé très cher leur droit à l'existence depuis l'antiquité, mais surtout depuis que les Européens se sont résolument engagés dans l'exploitation effrénée de la nature, des hommes (surtout s'ils sont " de couleur ") et l'enrichissement matériel sans limite. Enterré de jour dans son pays natal, El Negro a été exhumé nuitamment le même jour par deux " Blancs ", volé, empaillé et déporté, et exhibé pendant 80 ans en Europe. Les Européens ont-ils comblé en eux le vide humain qui les a conduit à piller une tombe, à violer le sacré des " Noirs ", a spolier El Negro, " spécimen " qui représente les " Noirs ", de son humanité, y compris dans la mort ? Si des scientifiques et des philosophes se racontent que " la Nature a horreur du vide ", le vide dont tout homme se doit d'avoir en horreur est celui dont l'écho nous parvient de Narcisse, le vide des cœurs.

 

Note
1. El Negro. Le Noir empaillé, documentaire allemand de Christian Schumacher et Gorch Pieken, diffusé par la chaîne franco-allemande Arte, le 17 février 2002.