Retour à l'accueil

 

Monténégro : « montagne noire » extravagante

 

 

par Julien Leblay

 

 

Le relief est plat jusqu’à Visegrad. Là, je déjeune sur le pont de la Drina avec émotion. Admirable ouvrage en pierre, composé de onze arches parfaites. Au centre, entre le cinquième et le sixième arceau, un élargissement représente la kapia, lieu de vie durant l’âge d’or de ce pont. Sous mes yeux défile le récit d’Ivo Andric. La vie du pont, de sa construction par les Turcs à sa destruction partielle en 1914 par les soldats austro-hongrois, les discussions passionnées, politiques ou sentimentales, qui s’y sont tenues, les drames aussi.

Assis sur la kapia érigée au milieu du pont, entre empire austro-hongrois et empire ottoman, je savoure pensivement mes tomates serbes. Sous mes pieds, la Drina poursuit son chemin avec sérénité, comme elle le fait depuis des siècles et des siècles. « Et le pont, lui [est] toujours là, égal à lui-même ». Je me laisse couler le long de la Drina. Un calvaire commence. La route est ponctuée par une succession de tunnels plus ou moins longs. Ce qui est amusant au départ devient vite pénible et éprouvant moralement.

D’une part, les voitures bosniaques sont dans le même état que leurs consoeurs serbes. La pollution à l’intérieur des tunnels est insupportable, l’atmosphère est asphyxiante. Moi qui évite les lieux enfumés, je suis servi. Ensuite, mon éclairage est défaillant alors que certains tunnels, eux, n’en ont aucun. Et en Bosnie comme en Serbie, une route goudronnée peut être piquetée de trous, comme ce fut le cas ce matin. Enfin, lorsqu’une voiture s’enfonce dans un tunnel, le vacarme est effroyable. J’ai l’impression que c’est un train qui va me passer sur le corps ! Chaque tunnel se termine par un panneau annonçant le suivant. Cent, deux cents, cinq cents mètres… Tout dépend. Entre deux, je reprends ma respiration, profitant à la fois de l’air frais et du cadre pittoresque de la Drina grignotant une gorge abrupte.

Après une dizaine de tunnels, mes poumons demandent grâce. Avant le dix-huitième, je m’arrête devant le panneau de présentation : Tunnel Vatriste II, 632 mètres. Enchanté… Je n'en peux plus. J’ai mal au ventre et j’ai envie de vomir. J'ai l'impression d'avoir avalé du mazout au petit-déjeuner. Je traverse le tunnel en semi apnée, blêmissant davantage à chaque appel d’air. Avancer vite et respirer peu. Equation douloureuse. Deux tunnels plus loin, j'arrive à Madeda. Le supplice se termine. Un camion de l'Eufor me double dans un décor de maisons détruites.

Gorazde n'est pas loin. Alors que je fais mon entrée dans la ville, l’orage éclate. Je m’abrite sous la tente d’un commerçant. Celui-ci vend des CD et des DVD. Deux euros pour les premiers, trois pour les seconds. Les Bosniaques sont les rois de la contrefaçon légalisée. En me montrant son maigre étalage, le jeune disquaire m’explique que c’est tout ce qu’il a pour vivre. Je lui montre mon vélo et lui dis la même chose… L’histoire de Gorazde est terrible. Cette enclave musulmane fut assiégée pendant cinq mois par les Serbes en 1992. L’objectif de ces derniers était d’éradiquer les Bosniaques pour faire de Gorazde une ville orthodoxe composée uniquement de Serbes. Mais les musulmans ont fait preuve d’une résistance hors du commun pour résister aux griffes de l’oppresseur. A la fin de la guerre, l’accord de Dayton, qui a « partagé » la Bosnie, annonce que Gorazde reste dans la fédération croato-musulmane. Un périmètre est délimité autour de cette ville pour la rattacher à la capitale Sarajevo. La résistance s’est faite dans la douleur. La ville a été détruite et reconstruite à maintes reprises, les terrains aux alentours minés…

Dix ans plus tard, la traversée de Gorazde est moins pesante que celle de Srebrenica. Les habitants se sont battus pour rester ici, ils se battent encore aujourd’hui pour donner vie à ce lieu qui a vu mourir tant de Bosniaques. Le parcours qui suit est exigeant. Je traverse l’agréable village de Cajnice dominé par une église majestueuse avant de grimper dans une forêt de conifères. Un ruisseau, le son des clochettes de brebis, les fraises des bois… Les conditions sont optimales pour pénétrer dans le Monténégro.

Dans le numéro deux du magazine Carnets d’aventure dédié aux voyages et à ceux qui les font de manière non motorisée, j’avais pu lire avant mon départ ces quelques lignes concernant le voyage à vélo dans le Monténégro : « Le relief du pays, le mauvais état général des routes, leur étroitesse et l’imprudence de certains conducteurs locaux ne facilitent pas ce genre de déplacement. Malgré cela, ceux qui ne craignent pas les côtes interminables peuvent tout à fait parcourir le pays à vélo. » Je suis averti.

Après cent dix kilomètres, j’arrive au poste frontalier de Metalika. Les deux douaniers semblent être les seuls occupants de ce village perché dans la montagne, en plus du gérant du bar d’où je les oblige à sortir, occupés qu’ils étaient à se désaltérer… La douanière, intriguée par mon destrier, palpe les sacoches avec suspicion. « Qu’y a-t-il dans ce sac ? me demande-t-elle. - Dans celui-ci ma cuisine. Pour la chambre mademoiselle, il faut venir voir devant. »

Généralement, les postes frontières sont situés soit dans le creux des vallées, soit au sommet des montagnes. Pas ici. Il me faut encore grimper cinq kilomètres pour arriver à celui du Monténégro. En analysant mon passeport, les douaniers m’invitent à pénétrer dans leur quartier général. Ses collègues sont concentrés devant la télévision, petite boîte illuminée d’où l’on peut voir un peloton de cyclistes se débattre avec entrain. Oisifs, ils regardent le Tour de France ! Je leur explique que ce n’est pas une course que j’apprécie. Je préfère pédaler pour du sang propre…

Plus tard, l’un des leurs me demande sur le ton de la rigolade et dans un français approximatif : « Avez-vous quelque chose à déclarer ? - Oui, je suis fatigué ! ». Il me demande également le prix de la selle de mon vélo. Etrange question. Habituellement, les gens m’interrogent sur le prix du vélo dans sa globalité… Cette question anime la plupart des rencontres. Le prix du vélo. Comme si pour voyager ainsi il fallait être suréquipé. Je réplique toujours par une autre question. « Quel est le prix de ta maison ? » On en conclut que la mienne, représentée par Teresa et son chargement, est bien moins chère…

Au moment de partir, tous abandonnent le Tour de France pour m’encourager, les visages égayés par cette rencontre insolite. Petite victoire du cyclotourisme sur le cyclisme professionnel, du plaisir sur la compétition, de la bière sur l’EPO, de l’authenticité sur l’hypocrisie. Un douanier m’annonce que la route s’élève encore sur quatre kilomètres. J’étais prévenu ! Moi qui pensais rattraper la voiture qui m’avait devancé à la frontière et occupée par cinq Bosniaques souriantes, c’est raté ! Je double deux taureaux massifs mais amorphes, presque attendrissants. Ils m’observent passer devant eux sans sourciller. Charmantes bestioles. Quelques secondes plus tard, un ébrouement de feuilles mortes et de branches cassées m’incite à me retourner. Je constate avec stupeur que les deux compères me poursuivent à vive allure. Ils dévalent le talus et jaillissent sur la route. Je me mets en danseuse et m’enfuis, espérant que la vue de mon fessier ferme et musclé ne les excite pas davantage. Au prix d’un effort à en perdre haleine, ils abandonnent la partie. Je m’en tire avec une grosse frayeur.

Deux kilomètres plus loin, un autre taureau, également aux allures paisibles, est planté sur le bord de la route. Cette fois-ci je descends de vélo et passe l’obstacle à pied, en observant les arbres à portée de main comme autant de possibilités de repli. Réflexion faite, les taureaux ne grimpant pas aux arbres, je les préfère aux ours. Charmantes bestioles…

Le sommet n’en est pas réellement un, puisqu’aucune descente ne suit. Des éclaircies dans la forêt me dévoilent le Monténégro. Tout n'est que montagne ! Mis à part les routes défoncées, j’évolue dans un paysage qui me rappelle le Massif Central. D’abord l’Ardèche et le bois de Païolive, où la strate arbustive tente de recouvrir le terrain, repoussée sans cesse par les rochers blancs, signes d’une aridité naissante. Puis la Lozère et ses Causses, où seuls quelques genévriers parviennent à soutirer du sol rocailleux les nutriments nécessaires pour résister aux vents violents caractéristiques de ces plateaux dénu-dés. Un plaisir pour tous les sens. Le Monténégro m'enchante ! Mais voilà, plateau et vent sont les deux ennemis du cyclotouriste éreinté par plus de huit heures d’activité. Chaque petite butte se métamorphose en montagne.

Le plateau s’étend vastement, m’apportant maintes fois la déception de voir la route remonter après une trop courte descente. Un relief en dents de scies, pas vraiment aiguisées mais suffisamment pour me faire gémir. Je gravis chaque montée avec nonchalance, maudissant mon manque d’énergie en cette fin de journée. Après un effort qui m’a paru interminable, j’en viens finalement à bout. A bout de force oui ! Dans la descente, la vraie, celle qui me conduit à Pljevlja, une scierie attire mon attention. Les bûcherons ont terminé leur journée et ont déserté les lieux. Il n’y a personne. Ouverte sur tout un pan, elle m’apparaît comme un parfait endroit où dormir. Un toit, un plancher et des murs, que demander de mieux ?

Et après cent quarante cinq kilomètres, terrassé par la fatigue, je ne suis pas long à prendre ma décision. Je m’installe pour la nuit. Le temps de dîner, j’observe en face de moi des paysans s’activer dans un pré. Ils récoltent le foin et l’assemblent en de gros tas plantés au milieu des parcelles. Ils sont six. L’un est chargé de façonner le monticule. Les autres lui apportent le foin, armés de grosses fourches en bois à deux dents. Peu à peu l’édifice s’élève. Deux tas sont ainsi érigés le temps que je dévore mes cinq cents grammes de féculents. Dès la nuit tombée, une meute de chiens errants hurle à la mort. Ils rôdent autour de moi sans que je sache où ils se trouvent. Derrière moi, devant peut-être. A cent mètres ou seulement vingt. Ils m’empêchent de dormir et ça m’agace. Mais rapidement, cela m’angoisse. Certains cris m’amènent à m’interroger : y a-t-il des loups dans le Monténégro ? Ils semblent se rapprocher, je crois entendre leur souffle.

Abrité par le toit de la scierie, je n’ai pas jugé utile de planter ma tente. Avec comme seul rempart mon duvet, je suis une proie facile, à la merci de leur appétit ou de leur humeur. Ce sentiment de vulnérabi-lité m'empêche de dormir, tout comme leurs cris incessants... Je passe ma nuit grotesquement armé d’un bâton, prêt à me défendre contre ces chiens / loups qui me font peur. Je ne peux fermer l’œil, trop angoissé à l’idée de me faire réveiller par l’un d’entre eux. Au lever du soleil, la lecture de mon guide de voyage confirme mes craintes : il y a effectivement des loups dans le Monténégro. Le décor varie. Je suis soudainement transporté au cœur du Cézallier. Des vaches parquées dans de vastes prés clôturés par des barbelés paissent une herbe grasse. J’y retrouve la sérénité propre à ces doux plateaux qui me fascinent. La verdure m’enchante, la rondeur des collines m’apaise. Le calme avant la tempête…

La route plonge brutalement. A ma droite, des falaises abruptes d’une verticalité impressionnante s’élèvent de part et d’autre d’une rivière. Stupéfiante métamorphose, contraste éblouissant ! Alors que je me faisais bercer par un plateau modelé avec grâce quelques secondes auparavant, je me retrouve sur les pans d’un canyon d’une hauteur incroyable, inimaginable à ce moment du voyage. Le paysage découpé s’impose à moi avec brutalité. Je découvre avec stupeur le canyon de Tara. Un gigantesque pont enjambe la rivière. De l’autre côté, je rencontre Gordona, étudiante de son état et guide touristique pendant la saison estivale. Elle m'explique que nous sommes dans un des canyons les plus profonds au monde. Atteignant une profondeur de mille mètres par endroits, il est certes loin du gigantisme de ses confrères péruviens – canyon de Colca : 3200 mètres ; canyon du Cotahuasi : 3500 mètres –, mais il n’en reste pas moins impressionnant. C’est pour sûr le plus profond d’Europe.

Je suis en bas. Il me faut grimper à Zabliak, dans le Parc national du Durmitor. Les dix kilomètres de montée s’effectuent dans un cadre resplendissant. Les fraises des bois foisonnent. Plus qu’une simple gourmandise, elles représentent un repas à part entière ! Au sommet, une vaste dépression couverte par une herbe rase s’ouvre devant moi. Le plateau est écrasé par la montagne du Durmitor, qui impose sa masse rocailleuse à ce décor lunaire, tragique. Il me faut une quinzaine de kilomètres pour arriver à Zabliak. Les paysages traversés me transportent dans un autre monde tant l’atmosphère est étrange.

Quelques maisons sont implantées parcimonieusement, petites, carrées à toits très pentus. De même, quelques fermes en bois témoignent de la présence d’une population agricole. Mais où sont-ils ? Qui garde ces deux vaches ? A qui appartient ce linge pendu à un fil ? Il n’y a personne. Le paysage est figé, découpé en son centre par une route unique. Je suis partagé entre l’envie de crier et de me taire, d’avancer ou de rester figé, de changer le cours du temps ou d’attendre pour observer ce qui va se passer. Tétanisé par un sentiment indescriptible, je me déplace sur cette veine comme dans un musée de cire, n’osant troubler la sérénité ambiante. La montagne du Durmitor baigne dans le Crno Jezero, le lac noir. Je prends mon déjeuner sur ses berges, assis sur un banc à contempler ce majestueux sommet. Je cherche dans mon imagination ce qu’il pourrait y avoir derrière ce mur de roc. Le bout du monde ne serait-il pas là ? Je profite de la présence d’un camping. Cela fait des jours que je n’en ai pas vu.

Après quatre cents kilomètres sans prendre de douche, il est temps d'intervenir ! Qu’il est bon de sentir de l’eau chaude et savonneuse sur mon corps sale et fatigué. Cet instant de douceur satinée à peine terminé, l’orage éclate. Il a tourné autour de moi ces trois derniers jours sans oser me toucher. Cantonné sous la tente, je suis encore épargné. Qu’il est bon d’entendre la pluie frapper avec force mon toit alors que je suis abrité dessous, savourant un carré de chocolat. Le camping est un refuge pour les amateurs de montagne. Le soir arrivant, des marcheurs fourbus arrivent solitaires ou en groupes. J’ai découvert cet univers depuis peu, grâce à David Génestal, un collègue écrivain voyageur avec qui j'espère écrire un prochain livre dédié au Cézallier. En ce moment, il traverse les Alpes par les sommets avec son ami Jean-Marie. Un périple de six mois en autonomie. Un taré comme je les aime ! Le fait de voir ces athlètes revenir au camp après une journée de grimpette me donne des frissons. Certains montrent du doigt la montagne, décrivant certainement le parcours du jour, ou celui qu’ils auraient aimé accomplir. D’autres se dirigent sans un mot vers leur tente, la tête basse et le visage marqué par l’effort. La fatigue et la passion s’échappent de leur corps à chaque foulée, à chaque mouvement, dans chaque regard.

Au fil des minutes, le camping se remplit et retrouve toute l’animation d’une fin de journée habituelle. Chacun vague à ses occupations de première nécessité. Les premiers profitent de la douche chaude, d’autres se chauffent un café, puis une soupe ou des pâtes. Le jour s’éteint. Les tentes sont animées par le bruit des gamelles et des esclaffements étouffés. Les faisceaux des lampes frontales transpercent la nuit pour s’arrêter sur des cartes. Puis les rires laissent place aux chuchotements, les lampes s’éteignent une à une, la nuit s’empare des lieux. Spectateur apathique, j’observe le camp s’endormir dans ses soupirs. Je me couche le vague à l’âme, abattu par un trop plein d’émotions qu’il m’est impossible de partager. Alors que la compagnie des canins m’a empêché de dormir la veille, c’est la solitude qui me pèse ce soir. Il n’y a aucun cyclovoyageur à qui je puisse raconter ma journée…

Les nuages emprisonnent la montagne au matin. Je redescends en treize minutes ce que j’ai grimpé la veille en une heure et demie. Gordona est fidèle au poste près du grand pont. Elle m'offre un thé et nous discutons pendant une heure le temps que la pluie cesse. Je la quitte et m’enfonce dans le fameux canyon. Décor monumental, falaises vertigineuses. Je dois lever les yeux haut dans le ciel pour voir les sommets. Un bruissement me sort de mes pensées d’évasion verticale. J’entends les arbres s’agiter. Mais il n’y a pas de vent… Etrange. Soudain, c'est l'obscurité. Le ciel s’obstrue brutalement, des grondements surgissent de la nuit. C'est simplement un orage d’été, dix mauvaises minutes à passer tout au plus. Moi qui l’attendais les jours précédents armé de mon gel douche, je reçois aujourd’hui une sacrée trombe ! Et Dieu sait qu’il y a de la pression dans le Monténégro ! Le bruit est le même qu’hier sous la tente, mais la sensation est différente. Et pour cause, c’est sur mon dos que la pluie s’écrase. On a beau dire que la peau est étanche, je suis trempé jusqu'aux os – et Teresa jusqu’aux boyaux. Il n’y a plus de canyon. Juste une route, de la pluie et un cyclovoyageur. Et aussi quelques automobilistes qui doivent se dire que je suis fou. Fou de pédaler sous cette pluie violente tout en gardant le sourire ! L’orage joue les prolongations et dure vingt minutes. Je pédale plus vite qu’il n’avance et le quitte pour retrouver la lumière.

La rivière Tara ressurgit, étincelante au fond du canyon illuminé. Les couleurs sont éblouissantes. Malheureusement, un long crochet me fait perdre du terrain sur l’orage. Je n'ai pas le temps de me sécher qu’il me rattrape. Je replonge dans l’obscurité. Furieux de m’avoir laissé m’échapper une première fois, il décuple de violence. Je ne souris plus. La pluie me brise les côtes et me fait plier la tête dans le guidon. Je suis avachi sur ma monture, à la merci de la colère titanesque de ce monstre tonitruant. Profitant d'une longue descente, je m’échappe à nouveau. Je fonce sur Mojkovac, jurant de ne pas me faire prendre une troisième fois ! Derrière moi, l'ogre engloutit le canyon avec voracité, alors qu’autour de moi les gens s’affairent à rentrer leur linge ou leurs enfants. Trempé, je sors de la gueule du loup. Pour décrire simplement ce canyon, je répèterai une réplique de l’excellent film « Rain man », au moment où Raymond – Dustin Hoffman – embrasse Susanna – Valeria Golino – : « Alors, [le canyon de Tara], c’était comment ? - Mouillé ! » Plus loin, je déguste les derniers fruits achetés en Serbie puis reprends ma route le long de la rivière Tara. Le mauvais temps ne m’incite pas à m’arrêter ici pour la nuit. Je veux rallier Podgorica.

Le temps de placer mon drapeau à l’horizontale, en travers de la route pour écarter les automobilistes, j’aborde la route numéro deux du Monténégro. Vingt kilomètres plus loin, je me sépare de la rivière Tara pour rejoindre sa consoeur, la Moraca. Alors que je m’étais préparé à gravir une montée difficile, celle-ci s’avère courte, ce qui est suffisamment rare dans ce pays pour être signalé. Au sommet, le spectacle est éblouissant. La montagne cyclopéenne dévoile avec ostentation sa force et sa grandeur. La vue sur une vallée profonde et lointaine est ahurissante. La descente qui suit est fortement pentue et dure quinze kilomètres.

Quinze kilomètres de bonheur pour les jambes mais d’inquiétude à cause de la circulation dense et des nombreux tunnels à traverser. Suit une dizaine de kilomètres de faible descente. Je pense que la route va continuer ainsi, longeant sagement la rivière jusqu’à Podgorica. Il n’en est rien. Un spectacle encore plus surprenant m’attend. Le canyon de Moraca. La montagne se resserre brutalement en des falaises abruptes et immenses. L’endroit est démesuré, plus imposant que son homologue de Tara. Les rochers blancs transpercent le ciel alors qu’au fond la rivière saphir s’ouvre en force un étroit passage, grignotant au fil du temps les pieds de ce colosse. Jamais je n’ai vu tel spectacle. Jamais la nature ne m’a autant impressionné qu’ici. Malgré le danger dû à la forte circulation, je suis subjugué par ce canyon écrasant de majesté.

Après dix kilomètres, l’étau se desserre lentement et la montagne s’écarte. Le paysage s’affine et laisse place à une étroite plaine rongée par la rivière qui s’écoule dans un large lit en U. Je la suis toujours, mais mes pensées sont restées prises au piège du canyon. C’est sous une chaleur suffocante et accompagné par le bruit des cigales que j’arrive à Podgorica. Ville de cent soixante dix mille habitants, la capitale du Monténégro est réputée pour son climat méditerranéen, ses températures extrêmement élevées et… c’est tout !

Aucune communication pour le don du sang n’est prévue. Lors de la préparation du tour, le Monténégro était encore rattaché à la Serbie. Ainsi, je pensais que les personnes de la Croix rouge contactées à Belgrade avertiraient leurs collègues du Monténégro. J’ai mal pensé. Même si l’indépendance ne date que de quelques semaines, les deux pays vivent d’une manière autonome depuis de nombreuses années. Pour preuve, cela fait déjà trois ans que le Monténégro utilise l’euro comme monnaie « nationale » alors que le dinar est toujours la monnaie de la Serbie…

Tout fonctionne ainsi, les deux pays semblent être séparés depuis bien plus longtemps que le 3 juin dernier, jour de l’indépendance officielle du Monténégro. A Podgorica, je demande à des Serbes – oh, pardon, des Monténégrins – où je pourrais planter ma tente. Ils m’invitent à boire un verre. Chemin buvant, ils m’indiquent un parc dans la ville tout en m’expliquant qu’il n’est pas prudent d’y dormir… Je m’en vais voir ça de plus près.

Un enfant à vélo m’interpelle dans la rue. Son attitude est avenante, je m’arrête. Il teste la résistance de tout ce qui dépasse de mon vélo. Le drapeau, la peluche du don du sang. Je commence à m’inquiéter lorsqu’il tente de me dérober mon appareil photo. J’essaie à maintes reprises de le semer mais il persiste. Il ne disparaît de mon rétroviseur qu’après un démarrage brutal de ma part. Cet épisode ne m’incite pas à poursuivre mes investigations dans la ville. Je mets le cap au sud à la recherche d’un endroit plus paisible. Je le trouve quelques kilomètres plus loin dans un pré, au pied d’un tas de foin. Celui-là ne m’importunera pas ! Le lendemain, je quitte la route encombrée pour celle plus paisible qui mène à Rijeka. Un calme apaisant y règne.

Je me crois en France, sur une des routes étroites de goudron gris clair qui serpentent dans les montagnes arides de la région méditerranéenne. Les cigales m’accompagnent, des maisons blanches se dressent tous les cinq ou dix kilomètres. A ma gauche, la vue sur le lac de Skadar est magique. Une étendue d’eau douce, la plus grande de l'Europe du Sud, qui s’étend sur le Monténégro et l’Albanie. Encore une fois les paysages sont éclatants. Mais dès que je m’approche de trop près du bord de la route, l’envie de vomir me serre les entrailles. Des ordures, des tonnes d’ordures sont délaissées là, derrière le parapet, abandonnées à une nature qui ne pourra jamais les digérer.

Les Monténégrins ne sont pas éduqués à la collecte de leurs déchets. C’est pour l’instant le plus mauvais élève en terme de respect de l’environnement que j’aie pu voir. Ce ne sont pas des canettes de bière, emballages plastiques, mégots de cigarettes ou autres bouteilles en plastique, mais bien tout l’électroménager, le mobilier ou les objets décoratifs divers qui sont jetés ici. Et pire encore, une carcasse de bus, découpée en trois morceaux et gisant sur d’autres épaves de voitures ou de frigidaires…

A Rijeka, le vert de la forêt se mêle harmonieu-sement au gris des rochers. Il fait chaud, très chaud. Il n’y a pas d’ombre. La montée est raide. Après dix kilomètres, je rejoins la route encombrée par les vacanciers serbes et monténégrins se rendant sur la côte. Pour abréger les souffrances et persuadé qu’il s’agit de la dernière ascension de la journée, j’effectue avec frénésie les cinq derniers kilomètres pour rallier Cetinje. J'ai déjà grimpé quinze kilomètres et Kotor se situe au niveau de la mer. Logiquement, la descente m'attend !

Mais c’est oublier que je suis au Monténégro, au Crna Gora, dans la montagne noire. Ce pays doit justement son nom à celle de Lovcen, qui me toise du haut de ses 1749 mètres. Je dois l’affronter. Le combat perdure, la fatigue me poursuit. La route s’élève sempiternellement. Les arbres se dispersent jusqu’à ce que le décor ne soit composé que de rochers. Univers minéral. Je me demande qui a eu l’idée saugrenue de construire une route ici, dans un terrain si inhospitalier et difficile. Je suis encore une fois sidéré par le paysage dans lequel j’évolue, avec grande difficulté je l’avoue ! Après douze kilomètres de dur labeur, c’est fini. Le sommet est atteint ! J’entame la descente.

Une courte montée me sert de palier de décompression. Au sommet, je découvre ébahi la baie de Kotor. Voyager dans le Monténégro, c’est aller de surprise en surprise, d’émerveillement en émerveillement. Ce fjord est le plus grand de l’Europe du Sud et il est classé au patrimoine mondial de l’Unesco. A mes pieds s’étend un premier bras de mer où est implantée la ville de Kotor. Séparé par une montagne inhospitalière, un deuxième bras parallèle se jette dans la mer Adriatique. Cette dernière disparaît au loin dans la brume de beau temps. Le tout forme un spectacle époustouflant, où la nature s’affiche sous ses plus beaux atours. Au Monténégro, un sommet n’en est jamais réellement un. Je dois encore effectuer trois kilomètres de montée à flanc de falaise, m’offrant ainsi la possibilité d’admirer davantage ce joyau de la nature. Puis vient la descente, la vraie cette fois-ci ! Elle n’a rien à envier à l’Alpe d’Huez. Les lacets succèdent les uns aux autres. L’occasion pour moi de réviser mes leçons de conduite de moto. Freiner, regarder l’intérieur du virage, coucher le vélo tout en relâchant les freins. Droite, gauche, droite, gauche. J’enchaîne. Je ne réussis tout de même pas à faire toucher mes sacoches au sol…

La descente est interrompue par la rencontre de deux cyclovoyageurs autrichiens, la cinquantaine. Mirek et Jana me font penser à Brian et Rachel, mes amis vélocipédistes néo-zélandais. Pédalant pour le simple plaisir de pédaler, s’arrêtant pour le simple besoin de se reposer, et visitant ainsi le continent européen avec curiosité et satisfaction. Nous prenons quelques photos ensemble avec la baie de Kotor pour fond d’écran, puis je les laisse à leur voyage. Droite, gauche, droite, gauche. Je descends. Après vingt kilomètres, j’arrive à la ville très touristique de Kotor. La plupart des plages sont privées et bétonnées, la côte est jonchée d’hôtels et de magasins de souvenirs, les maillots de bains s’exhibent avec fierté ou timidité. Je tourne en rond pour trouver l’office de tourisme, puis effectue encore quinze kilomètres pour rejoindre le camping situé à Stolin. Finalement, j’ai pédalé cent dix kilomètres lorsque je pose le vélo.

Mes voisins de tente m’invitent à manger. Ils sont Serbes. Devant moi, un village, son église, le fjord, la montagne gigantesque et un bon plat de pâtes. Un paradis pour une nouvelle nuit au Monténégro. Une nuit que je souhaite réparatrice. Ce pays est terriblement éprouvant à vélo. Je profite d’une journée de repos pour m’occuper de Teresa. Le seul magasin de vélo en vend mais ne les répare pas. Naturellement, je me dirige vers un garage pour bateaux. Les ouvriers s’esclaffent lorsque je leur demande une clef de huit pour visser mes porte-bagages. Si les boulons sont proportionnels à la taille des bateaux, je crains qu’ils n’en aient pas. L’un d’eux sort un billet de vingt euros, affichant ainsi le coût de l’opération. Evidemment il plaisante, et me donne les trois coups de clefs nécessaires pour remettre mon vélo d’aplomb. Je passe l’après-midi avec Slobodan, un Serbe rencontré au camping. Coiffé d’un bob, une canne à pêche à la main, il proclame ironiquement : « Regarde bien, nous sommes les terroristes de l’Europe ! ». C’est indéniable qu’ainsi armés, les Serbes sont effrayants. Ce sont eux que les médias occidentaux stigmatisent et décrivent comme des personnes dangereuses, peu recommandables.

Celui-ci s’appelle Slobodan, prénom rendu sinistrement célèbre par Milosevic. Ces deux Slobodan sont serbes, mais peut-on sérieusement les comparer ? Je m’entretiens longuement avec lui. Il m’explique qu’il vivait en Croatie lorsque la guerre débuta. Avec un tel prénom, il lui a vite fallu déguerpir pour garder la tête sur les épaules. Il s’est réfugié en Allemagne. Il est curieux de connaître l’opinion que j’ai de son pays, qui pour lui s’étend de la Voïvodine jusqu’à la baie de Kotor, c'est-à-dire englobant la Serbie et le Monténégro. Je lui dis combien il me plaît, tant pour l’accueil des gens que pour les paysages. Seuls deux points me déçoivent profondément. Les automobilistes sont imprudents et irrespectueux ; les ordures jetées en pleine nature sont un drame pour le pays et la planète. « Tu as raison. La plupart des gens n’ont pas d’éducation à la protection de l’environnement », me dit-il en jetant machinalement son mégot de cigarette dans l’eau du fjord de Kotor, classé au patrimoine mondial de l’Unesco, faut-il le rappeler…

En fin d’après-midi, j’observe avec attention trois jeunes filles se préparer pour la soirée. Une heure de travail minutieux leur est nécessaire. Comme la plupart de leurs concitoyennes, ce sont des OCM (Organismes Cosmétiquement Modifiés). Il leur faut relever les cils et les seins, bomber les lèvres et les fesses, s’oindre de fond de teint ou autres produits d’artifice pour camoufler la moindre imperfection épidermique. Elles s’habillent d’une façon outrageusement aguichante : pantalons moulants, talons aiguilles vertigineux, tee-shirts courts offrant des vues étourdissantes sur une poitrine artificiellement opulente. Certains observateurs ont noté que la largeur de leur ceinture augmente d’année en année. En réalité il n’en est rien. Elles ne sont pas plus larges, mais proportionnellement à la taille de leurs jupes, elles occupent une importance croissante… La métamorphose terminée, il m’est impossible de les reconnaître. Laquelle portait le maillot de bain noir ? Aucune idée. Maquillées comme des voitures volées, elles s’en vont exposer leurs carrosseries remodelées et repeintes pour la nuit. Je crie au scandale : publicité mensongère ! Après avoir assisté à cette séance de transformation, je m’en vais régler mes deux nuitées.

Les patrons, un couple de retraités serbes, m’invitent à m’asseoir un moment le temps pour eux d’aller chercher une bouteille et un verre. La couleur du liquide qu’ils s’apprêtent à me servir – transparent – ainsi que la taille du verre qu’ils me tendent – très petit – m’annonce une fin de journée difficile. Car c’est bien connu, plus le verre est petit, plus le liquide est fort. La liqueur est annoncée à cinquante trois degrés. Ca chauffe, mais c’est sacrément bon ! Ils m’offrent un deuxième verre, de quoi m’assurer de la saveur de ce produit artisanal. Pour finir, ils me demandent huit euros pour les deux nuits passées ici. « Ce n’est pas trop cher ? » me demandent-ils. Je réfléchis. C’est le prix de deux verres de gnole dans un café parisien. M’offriraient-ils les deux nuits ? « C’est raisonnable ! » leur répondai-je.

On m’a vivement conseillé de visiter Budva, située au sud de Kotor. Je décide de m’y rendre le lendemain. La route pour y aller n’est pas agréable, encombrée par de nombreuses grosses voitures dont les chauffeurs ne se préoccupent guère des cyclistes... Une fois arrivé à la ville promise, je retrouve avec dégoût le tourisme de masse. Ecoeuré, je déambule dans les ruelles de la ville sans enthousiasme, trop préoccupé à l’idée de parcourir dans le sens inverse la route qui m’a tant fait geindre. Je regrette les kilomètres inutiles. Je ressens la même chose à Kotor. Malgré le fait que le site soit paradisiaque, je ne prends pas plaisir à me prélasser sur les plages ni à musarder dans les rues. La route jusqu’au camping de Stolin est dangereuse. J’ai rarement autant pesté contre les automobilistes... Je ne suis pas à ma place ici. Trop de touristes, trop de confort, trop d’argent. L’enfer du tourisme de masse…

Au cybercafé de Kotor, je rencontre un jeune Allemand connaissant bien la région. Il me dit que seulement cinq ans auparavant, Kotor était inconnu des touristes. Maintenant ils sont partout et pour cette raison il pense poursuivre son voyage plus à l’est, dans des contrées plus tranquilles. De mon côté je me dirige à l’ouest, en direction de Dubrovnik. Si la côte croate est aussi encombrée par les dangereux touristes automobilistes, il me faudra impérativement trouver une alternative... Exceptionnellement, le contraste ne m'amuse pas. Au contraire, il me met mal à l’aise et me rend furieux. Je me sens de trop sur la route. J'ai pourtant réussi à tenir fièrement ma place jusqu’à présent. Les plus faibles voitures de Serbie s'arrêtaient derrière moi dans les montées, coupées dans leur élan. A mon grand dam parfois, puisque la relance s'accompagnait généralement d'un énorme panache de fumée délétère m’obligeant à m'arrêter à mon tour.

Dans la descente de Moraca, j'ai réussi à faire attendre derrière moi un énorme camion vrombissant et vociférant de tous ses klaxons. Même les chauffards de bus, pourtant la pire espèce du règne des mauvais conducteurs, doivent se faire une raison : on ne double pas un cyclovoyageur en mission lorsqu'une voiture arrive en face. Mais ici, face au touriste avide de crème solaire et de bikinis, je dois m'incliner. Je n’en mène pas large et file les oreilles basses. Aveuglés par le soleil, les automobilistes insouciants oublient leur code de bonne conduite, si peu qu’ils ne l’aient jamais connu... Utilisant le moins possible les appareils motorisés, je ne prends pas le ferry qui traverse le fjord. Je le contourne, m’offrant quarante kilomètres supplémentaires.

En chemin, je retrouve les deux cyclistes autrichiens se prélassant sur une plage. Je m'arrête pour les saluer une dernière fois. Révolté, Mirek me montre du doigt la montagne nous faisant face. La souffrance se lit à flanc de coteaux. Les Monténégrins ont voulu construire une route, et ont entaillé le versant sans délicatesse. La montagne se trouve défigurée à vie, cicatrice indélébile de la débilité de l’homme. Triste et stupide entreprise : ce chantier est arrêté depuis longtemps faute de moyens… Igalo est le dernier village du Monténégro. Une fois passé, la route est étonnamment calme, au point que je me demande si je ne me suis pas égaré. Je peux de nouveau distinguer le bruit des cigales, preuve que la nature reprend le dessus.

En fait, il y a peu de circulation entre la Croatie et le Monténégro. Chacun a sa côte et ses plages, chacun reste chez soi. J'arrive au poste frontière après cent trente kilomètres. Il est 15h30. Rien à signaler, si ce n’est que la chaleur est épouvantable.



L'auteur, l'association, le vélo...

L'association "les Voyageurs au grand coeur", par le biais de son responsable et cycliste passionné, Julien Leblay, a pour but de sensibiliser les personnes au don du sang et à la place des deux roues dans notre société. Un premier Tour d'Europe a déjà permis de récolter une centaine de litres de sang pour un périple de 43 jours, et bien d'autres "tours" ont été renouvelés depuis cette expérience, au Monténégro par exemple.
Notre ami du voyage et du vélo a publié plusieurs livres autour de son expérience de cyclotourisme au grand coeur, en évoquant ses divers périples en Europe et en Nouvelle-Zélande.
Au moment où paraît en ligne ce numéro 4 de L'Autre Voie, Julien Leblay est en train de pédaler de bon coeur quelque part sur les chemins du continent sud-américain... Bonne route à lui!
Contact & Site: http://voyage-grand-coeur.org