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Voies métisses et voyages locaux

Un tourisme de proximité pour des identités plurielles

 


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par Franck Michel

 

 

C’est bien connu, le voyage dérive dès lors qu’il passe de la quête à la conquête. Si le tourisme n’est pas la guerre, il s’en éloigne parfois de bien peu. Par son biais, le fossé des inégalités quelquefois se creuse, tandis que les injustices, d’un bord comme de l’autre, se confrontent et parfois s’affrontent. D’ailleurs, de tels flux saisonniers et massifs peuvent-ils, encore, se révéler pacifiques ?
En 1939, 12 millions de touristes internationaux parcourent le monde, ils sont 25 millions et 1950 et… 842 millions en 2006 ! Les flux émanant du tourisme « intérieur » sont encore plus prodigieux. D’aucuns estiment – un peu vite – que la démocratisation du voyage est passée par là… Certes, les congés payés et le « développement », d’abord dans les pays du Nord, dans le sillage du baby boom et des Trente Glorieuses, ont activé la machine des vacances et contribué à propulser une récente industrie touristique au firmament.

Les projections sur l’avenir sont très « prometteuses » – d’autres diraient « inquiétantes » – à l’heure où le tourisme est déjà devenu la première activité économique au monde, après le pétrole et l’automobile. On en oublie presque que cet univers aseptisé du voyage s’inscrit dans la mondialisation et n’a que faire des nomades, sinon à parfois les filmer et photographier, juste le temps du « séjour ». Par contre, le nomade trop visible représente rapidement un obstacle pour le touriste et son éventuel marchand de rêves qui n’est jamais très loin. L’errant, surtout s’il est du Sud et démuni, empêche le vacancier de vaquer à ses occupations, de gérer son vide temporaire en terre exotique généralement balnéaire. Son unique présence rappelle que l’horreur touristique n’a rien à envier à l’horreur économique (1).

Un mur de l’argent qui accroît le fossé économique déjà béant s’érige souvent plus haut que celui, déjà très élevé, qui sépare les peuples, les frontières, les cultures, les religions, etc. Partout, la pax touristica masque mal les vrais enjeux de la guerre économique en cours. Pour renverser demain les tendances d’un tourisme – de masse ou non – au service de la seule mondialisation libérale, des pistes sont à défricher, d’autres voies à explorer, loin des sentiers battus par les opérateurs sans scrupules ou même par les voyagistes découvrant avec l’écotourisme ou l’adjectif « durable » une nouvelle manière de faire du marketing. Parmi celles-ci, on peut mentionner le recours aux identités plurielles sur fond de promotion d’un certain tourisme de proximité. Ou comment retisser, par le biais d’un humanisme cher au voyage, des liens forts entre le proche et le lointain.

 

Misère et grandeur du voyage

Dans un secteur où la flexibilité est reine, il faut se bouger et se réadapter sans cesse. Celui du tourisme suit cet itinéraire et les fabricants de voyages réinventent quotidiennement de nouveaux séjours et détours. Déjà rois, les clients des agences se montrent toujours plus exigeants, à propos des prestations, des transports, de l’accueil, de l’hébergement, etc. Le voyage à la carte est à la mode et chaque touriste se veut unique : le privilège c’est d’avoir le monde à soi. A ses pieds diraient certains…
Le tourisme, ne l’oublions pas, est à l’origine un phénomène occidental sur lequel le colonialisme ou l’impérialisme, puis le développement et l’humanitaire, se grefferont presque naturellement.

Désormais, on observe aussi le monde pour apprendre à voir ou à revoir avec d’autres yeux. On voyage alors pour cuisiner, labourer, construire, élever autrui ou s’élever soi, vendanger la terre des autres ou vidanger sa propre vie, bref entreprendre pour mieux apprendre. Se déprendre aussi. Bien ! Mais où sont passées les vacances ? Dans le camp de/du travail ? Labeur et l’argent du beurre ? Travailler plus pour voyager plus ? Il faudrait déjà (re)trouver du temps. Ce tourisme repensé permet donc – indirectement ? – de participer à la « revalorisation du travail » et du coup de sonner le glas de la « vacance ». L’esprit du travail rôde sur le temps des vacances autant que les camps de loisirs organisés... Certaines agences délivrent bien à leurs clients tout juste débarqués au pied de leur hôtel-club des brassards au nom du voyagiste pour que les touristes n’aillent pas se perdre ailleurs ! Un touriste bien contrôlé est un touriste encore mieux organisé. Auprès des agences, la gamme des « produits vacances », elle, croît, contrairement au temps de congés. Toujours plus d’avion que de train, plus de « courts séjours » à l’année, avec à la clé, plus de pollution pour tous. Le monde est nos portes, et le voyage autour de chez soi a le vent en poupe.
On cherche à renouer ce qui peut encore l’être ; on s’active lors de fêtes villageoises ou de cérémonies familiales ; on recherche de la nature et du « vrai », à vélo ou à pied le plus souvent. L’organisation touristique s’empare sans attendre des légitimes besoins d’évasion qui émergent chez les plus fragiles, fainéants ou fortunés (c’est selon) : ainsi, un guide de montagne vous emmènera-t-il vous « perdre » hors des sentiers balisés des Pyrénées. Car, pour mieux se retrouver, il faut aller jusqu’à réapprendre à se perdre, avec un guide en plus ! D’autres voyages ciblés sur la proximité – voire la promiscuité (les groupes organisés savent de quoi il s’agit !) – vous proposent de redécouvrir la gastronomie locale, en mettant directement la main à la pâte (fabrication du pain à l’ancienne, récolte de fruits, cours de cuisine bio, etc.).

D’autres périples vont nettement plus loin, en kilométrage comme en intensité. On raffermit des coutumes délaissées, on réaffirme des identités menacées et parfois menaçantes, quitte à entretenir les idées reçues, véritables fond de commerce de l’industrie du souvenir et des voyages : les armes automatiques sur tel marché, le sexe facile dans tel quartier, la drogue à bas prix sur telle plage, etc. Mais, plus généralement, le clichés poursuivis sont plus « classiques » : les tapis à Téhéran, la pizza à Naples, le flamenco à Grenade, le couscous à Marrakech, la samba à Rio, etc. Lors de ces explorations saisonnières de nouveaux « espaces de loisirs », le temps rattrape souvent les touristes, aussi pressés de visiter qu’oppressés par la consommation. Ce temps compté en argent sera transformé au retour en histoire à raconter. En attendant, il est démontré que le peu de temps consacré aux hôtes (en opposition à tout l’argent dépensé en un peu de temps) renvoie au regard colonial et à son refus de l’altérité, la vraie, celle qui ne se réduit pas à la folklorisation consumériste.

Gavé de références « illustres » (littérature, cinéma, peinture…), le visiteur marche sur les traces d’un passé plus ou moins glorieux, où reviennent et se redessinent – comme des fantômes venant hanter le présent – les contours d’une étrange « Belle Epoque » révolue depuis belle lurette… Ainsi voit-on les voyagistes rivaliser de circuits, tous plus « originaux », dans le sillage des périples d’un Loti, Malraux ou Gauguin. Et tant d’autres. Le touriste rend la pièce à son retour, en montrant à qui veux ses photos, ses aquarelles, son journal de voyage…
Dans un tel contexte historiquement posé, les régions et les peuples convertis – bon gré mal gré – au tourisme devront multiplier leurs efforts pour fixer leurs identités respectives, et les forger pour qu’elles répondent davantage aux attentes des visiteurs qu’à leurs propres besoins. Le désir d’ailleurs des uns l’emporte alors sur l’envie d’être soi des autres, sous le prétexte hautement fallacieux de vouloir se développer « à tout prix ». Si les envies d’apprendre de la part des nouveaux touristes culturels sont réelles, elles n’excluent pas pour autant de prendre des vies ailleurs, sur le terrain même où se déploie l’activité touristique, là où les identités culturelles se sont figées, et ce d’abord pour des raisons économiques…

Un monde ainsi transformé en Disneyworld enrichit les plus aisés qui font commerce des plus pauvres, de leurs rêves toujours et de leurs corps parfois, de leurs paysages photogéniques et de leurs cultures authentiques. Mais lorsque l’authenticité disparaîtra, les touristes ne viendront plus photographier ces lieux, alors défaits et dépassés : les voyageurs passeront alors leur chemin et « feront » d’autres villages ou pays. Il reste tant à voir sur la planète. Avoir donc et d’abord. On le voit, les voyages se vendent aujourd’hui comme des petits pains, et même le terrorisme et les catastrophes sanitaires ou naturelles ne parviennent plus à calmer l’intense ardeur à vouloir goûter à l’autre et à l’ailleurs, si chère à nos oiseaux migrateurs du Nord, aussi insoucieux qu’inconscients du mal qu’ils peuvent apporter à d’autres, croyant parfois leur faire ou leur apporter du bien... Des biens parfois, du bien rarement. Faire du bien est par ailleurs autrement plus difficile que se faire du bien.

Si en principe le voyage forme la jeunesse et invite à la rencontre, le tourisme, lui, consiste d’abord en un acte égoïste et égocentré, ce en quoi il se love dans la mondialisation et s’insère si fortement au cœur même de la pensée libérale, « en mouvement », comme on sait. Mais, lorsqu’un pays pauvre n’a que son héritage culturel à offrir aux visiteurs, le tout-tourisme (un rien servile et canin…) ne peut mener qu’au folklore, vidant la culture de son contenu. Avec ses formes d’appropriation et de mystification, la relation mercantile est au cœur de la touristification actuelle des sociétés les moins riches. La folkorisation à outrance ternit évidemment la délicate relation visiteurs-visités également parce qu’elle indispose des touristes devenus aussi méfiants que susceptibles. Les nouveaux touristes se voient contraints de s’adapter à ces environnements marchands qui modifient les habitudes et parfois transgressent les anciens tabous.

Cela étant, de nos jours, le touriste moderne est apparemment comblé : il peut faire du ski à Dubaï au milieu du désert ou bronzer dans une bulle (mais sous des cocotiers) en Allemagne orientale, en attendant d’aller prochainement réveillonner sur la Lune (là, il faudra patienter)... Il peut également faire un circuit à Tchernobyl dans l’esprit « 1986 » histoire de se mettre dans l’ambiance – mais uniquement l’ambiance ! – sous les nuages radioactifs de l’époque, « acheter » une épouse russe ou ukrainienne sur le chemin du retour, afin de rentabiliser au maximum son voyage vers l’Autre et assouvir sa soif d’exotisme… Il peut encore réserver une suite dans un hôtel de luxe désormais installé au cœur même d’une favela à Rio où la misère devient un objet touristique très demandé, à moins qu’il ne préfère « jouer », le temps d’un week-end passé au Mexique, le rôle si excitant d’un clandestin mexicain traqué par une police étasunienne aux aguets… Lorsque l’enjeu se réduit au jeu, il est pour certains « attractif » d’entrer l’espace d’une soirée en clandestinité, et de s’imaginer « sans » (visa, papiers, etc.) : quoi de plus excitant en effet que voyager quelques heures la peur au ventre en sachant qu’une bonne soupe – servie comme il se doit par le tour opérateur, toujours prévenant s’il souhaite conserver ses clients pour de futures aventures – vous réchauffera en fin de parcours ! Bref, le rêve de tout clandestin qui, loin de penser jouer pour une fois au touriste, joue tous les jours sa vie… Le sordide reality show est à la mode, le spectacle touristique aussi, comme en attestent l’artificialisation des paysages et la folklorisation des peuples. Il s’agit de contenter les vacanciers – éreintés sous le travail et les brimades accumulées – en leur offrant une bonne dose de sensations fortes. Une nécessité dans un monde qui s’est vu rapidement privé d’utopie, voire de dessein et de futur. Un désir d’ailleurs plutôt qu’un désir d’avenir en quelque sorte ! Et puis lorsqu’on part, oublie tout, non ?

Le tourisme se diversifie et doit en permanence se renouveler : du tourisme de friche au tourisme de bulle, du tourisme extrême au tourisme sexuel (2), pour lesquels la prise de risque et l’exploitation de la misère participent à l’esprit d’aventure, le secteur du voyage se crée en permanence de nouvelles identités dans un monde sans boussole, en quête de repères et en proie à une identité pour le moins incertaine. Comme le pli mène au repli, on ne sait que trop qu’une identité fragilisée dérive souvent vers l’identitaire.


Le tourisme use et abuse de l’identité

De fait, les identités ne sont jamais figées mais plutôt mouvantes, mobiles, voire mutantes. Le voyage représente l’une des formes de refuge auprès des identités autres. Il est le moment crucial où les certitudes de nos identités antérieures vacillent et, parfois, se diluent dans un magma dont émergeront de nouveaux imaginaires de l’identité. Le besoin aussi vital que vacancier de nos contemporains consiste à chercher ailleurs – à tout prix ! – des réponses aux questions qu’ils se posent ici ? Et auxquelles ils ne parviennent pas ou plus à trouver de solutions plausibles… D’autant plus que, comme en témoigne l’adage populaire, l’herbe est toujours plus verte chez le voisin !

Dans un monde en proie au doute permanent, peut-on encore vivre libre sans perdre ou vendre ses racines ? La question n’est pas neuve. Et la solution revient à conjuguer ce que Michel Le Bris a nommé le « nous voulons vivre au pays » (du nom d’un mouvement politique en Occitanie : « Volem Vivre al pais ») avec le cri de mai 1968 « les frontières on s’en fout » (3). Dans les années cinquante, les Bretons découvraient les touristes comme aujourd’hui les paysans cambodgiens ou boliviens les découvrent, ou encore comme les Pékinois (a)perçoivent les Tibétains, c’est-à-dire avec étonnement, entre méfiance et fascination, selon les cas ! A l’image du citadin parisien qui découvrait en son temps le rural breton, le touriste international qui débarque de nos jours dans un village reculé au nord de Bali ou au sud de l’Ethiopie jette le même regard condescendant.

Le touriste d’hier ou d’aujourd’hui véhicule, qu’il le veuille ou non, une idéologie bourgeoise inscrite au cœur même de la modernité occidentale qu’il porte en son for intérieur autant que son sac sur le dos. Le touriste parisien d’antan se révoltait déjà à la vue d’une radio ou d’un aspirateur dans sa chaumière de son bout du monde, tout comme le touriste actuel s’énerve lorsqu’un « indigène » vietnamien ou marocain lui donne son adresse email pour que le visiteur ainsi interpellé puisse lui renvoyer les photos de ses belles rizières en terrasses !
Le tourisme est un phénomène moderne qui craint la modernité là où il ne l’attend pas, parfois là où il ne la souhaite pas… Il est si bon d’être invincible, ne serait-ce que le temps des vacances ! Si les autochtones de partout sont invités à s’en méfier, en France comme ailleurs, les « dirigeants touristiques » veillent essentiellement à ne pas vider ni épuiser le fructueux « terroir-caisse » que représente un tourisme trop axé sur la préservation de l’identité locale – au risque de la geler – et sur les promesses de rapides rentrées touristiques, en pax comme en cash.
Avec le déni d’histoire et l’oubli des réalités socio-politiques des régions défavorisées du Sud, mais bel et bien visitées, le tourisme creuse un peu plus le fossé qui sépare Nord et Sud, le soi et l’autre, l’ici et l’ailleurs. Il met en scène un présent factice à sa guise en figeant le passé dans les pierres et dans les mythes, en recomposant les vie des uns à partir d’images pittoresques, reconstruites ou réinventées, selon les envies des autres. Comment ne pas voir dans le tourisme – parfois vêtu des habits neufs de l’humanitaire – une forme pacifique de recolonisation des âmes et des lieux ? Parfois, nombre de villages du Sud peuvent en témoigner, le billet vert d’aujourd’hui peut faire plus de dégâts que la poudre à canon d’autrefois…

La mise en folklore du patrimoine culturel local est déjà devenue, ici ou là, bien plus une habitude qu’une exception. En ces lieux « préservés » – et surtout « réservés » ! –, le tourisme s’avère rarement un « passeport pour le développement » mais plus souvent une « carte d’identité locale » qui emprisonne bien plus qu’elle ne libère. Pour beaucoup d’autochtones, l’horizon se referme sur leurs potentialités à devenir de bons acteurs, passifs et sédentaires, de leur propre culture, elle-même figée dans le temps et dans l’espace. Transformés en figurants dépendants et dévoués au service de l’industrie touristique, ces habitants ne sont alors plus que l’ombre d’eux-mêmes, tandis que leur identité locale a été entièrement instrumentalisée au profit d’intérêts qui en grande partie leur échappent…
Au total, la tendance actuelle est à la folklorisation des cultures qui coïncide avec le repli sur le terroir et sur les siens, en même temps qu’avec une valorisation de l’identité des autres, voire parfois une exaltation de la différence : le clash des cultures plutôt que le métissage partagé…
Touristiquement parlant, cela convie au voyeurisme maladif et non pas à la rencontre interculturelle, mais cela est « porteur » comme on dit : de nouveaux « zoos humains » sont donc à craindre, d’un « genre » inédit c’est sûr, le tout hélas dans une indifférence quasi générale.


Une autre voie touristique est possible

Peut-on seulement échapper à cette spirale infernale ? Pas sûr, mais rien ne nous – et vous – empêchent de tenter d’enrayer les rouages d’un système, même bien huilé ! Opter pour un tourisme éthique rédempteur, susciter une prise de conscience généralisée de la part des voyageurs, inciter l’industrie du tourisme à défendre les vertus – plus cachées qu’on ne le pense – du tourisme dit durable, sont quelques-unes des nouvelles orientations consensuelles en matière de tourisme « soutenable » dans un monde qui l’est, lui, de moins en moins. C’est bien, mais il faut évidemment aller plus loin si l’on souhaite réellement sortir du touristiquement correct et creuser des sillons novateurs et inédits.

Deux voies, la première surtout pour les Suds, la seconde surtout pour les Nords, sont à explorer pour que le tourisme de demain ne soit pas entièrement aux mains des multinationales du voyage et des Etats avides de s’enrichir sur le dos des vacanciers enfermés, volontairement ou non, dans l’univers d’une consommation aussi frénétique qu’effrénée.

1. Pour les populations autochtones, en particulier dans les pays du Sud (mais pas uniquement), il importe que la société réceptrice puisse disposer d’un « socle » socioculturel suffisamment autonome, riche et structuré, pour que l’ingérence extérieure – arrivant aussi bien par les flux touristiques que par la mondialisation économique et culturelle – soit contenue, tantôt intégrée, tantôt refusée, mais toujours mesurée et discutée. Pour que la folklorisation ne soit pas l’unique alternative à la disparition, les peuples autochtones doivent aujourd’hui s’armer des riches savoirs nomades qu’ils possèdent, s’attacher aux croyances et modes de vie qui leur sont propres, autrement dit refuser toute forme d’assimilation en préservant au mieux leur indépendance et leur liberté. Cette résistance contre l’ingérence non souhaitée – et non souhaitable – de la mondialisation ne signifie évidemment pas une fermeture au monde et aux autres, mais plutôt une exigence à rester maître de son destin, en triant selon les besoins requis le bon grain de l’ivraie dans les rayons d’un monde devenu marché. Ces populations dont les modes d’être, de vivre et de penser sont aujourd’hui menacés devront être vigilantes si elles souhaitent maintenir voire consolider les fondements de leurs sociétés.

Cinq domaines sont à privilégier pour mieux résister « durablement » à la mondialisation et au tourisme de masse :
- La langue : parler un dialecte ou une langue locale entre personnes d’une même communauté est l’occasion de partager un univers et un imaginaire communs qui permet de s’identifier à un groupe sans rejeter pour autant les apports extérieurs (ex., le créole dans l’espace caraïbe).
- Les croyances : les religions ou les spiritualités autochtones permettent d’ancrer l’histoire et les traditions d’une communauté, par l’intermédiaire des mythes et des rites, autour d’une identité propre qui peut ensuite être partagée par d’autres (ex : la pratique de l’hindouisme, ses liens avec l’identité culturelle à Bali).
- La culture : les pratiques et les usages culturels permettent de pérenniser une vie sociale active et vivante, de perpétuer des héritages et des coutumes (cuisine, danse, musique, artisanat, etc.) et alimenter cette culture par des éléments exogènes sans pour autant en altérer les bases (ex : la culture confucéenne dans les pays communistes et libéraux asiatiques).
- L’organisation sociale et familiale : la vie collective en société, avec parfois encore l’économie du don, l’organisation clanique ou familiale, et notamment l’éducation des enfants gagnent à poursuivre la voie tracée par les Anciens tout en s’adaptant aux exigences de la modernité (ex., les rites d’initiation en Afrique de l’Ouest).
- L’histoire : l’appropriation de son propre passé est un préalable pour gagner puis conserver son indépendance, renforcer l’autonomie des peuples, puis transmettre l’indispensable devoir de mémoire aux générations présentes et futures. Une histoire qui n’est d’ailleurs pas forcément écrite mais également orale (ex., les luttes politiques et militaires pour l’indépendance à Cuba ou au Vietnam).

Lorsque ces cinq champs cèdent face à la mondialisation, les peuples entrent dans une phase de survie délicate qui s’apparente souvent à un sursis dramatique. Si les peuples autochtones s’avèrent demain capables d’assurer la difficile transition vers une certaine forme de modernisation à visage humain, les chances de survie et les capacités de s’adapter à la mondialisation seront d’autant plus fortes. Le tout est d’arriver à le faire sans se perdre, et de privilégier la vie à la survie. Un grand écart extrêmement délicat, tellement la mondialisation, comme moyen de survivre, œuvre en fait contre le nomadisme, comme mode de vie, et contre l’autonomie, comme forme de vivre libre et ensemble.

2. Dans les pays du Nord (y compris dans les poches de Nord à l’intérieur des Suds), le tourisme durable peine à s’imposer voire à émerger, en dépit de sa récente apparition sur toutes les scènes politiques et sur toutes les lèvres médiatiques. C’est au Sud que le bât blesse le plus : les clivages qui persistent entre d’une part les promesses et les réalisations de la part des professionnels du tourisme et, d’autre part entre les attentes de la population et les réalités du terrain dans les régions défavorisées, sont patents. Un fossé entre les discours d’ici et les actions de là-bas est parfois à la source de nouveaux malentendus et conflits : la croyance au développement est une imposture scrupuleusement entretenue, comme l’ont bien montré Serge Latouche ou Gilbert Rist.
Ce développement, qu’il soit touristique ou non, est alors perçu comme une nouvelle religion, avec son fond dogmatique servi de certitudes, une spiritualité occidentalo-libérale où, au cours de leurs « missions d’aide au développement », les humanitaires et autres développeurs assermentés ont simplement remplacé les missionnaires divins et les administrateurs coloniaux. Aujourd’hui, une certaine vogue du « tourisme humanitaire » s’inscrit aussi dans cette forme à peine masquée de repentance (encore un terme à la mode)…
Bref, il n’y a donc pas de mauvais touriste et de bon humanitaire, et quant au « tourisme humanitaire », on peut penser qu’il s’agit d’une imposture : ne vaut-il pas mieux « pratiquer » soit du tourisme, soit de l’humanitaire ? Cela sans se sentir obligé de joindre absolument les deux, le plus souvent dans le but de masquer une inconfortable culpabilité ? L’essentiel n’est-il pas plutôt de pratiquer l’un comme l’autre le mieux possible, dans le respect des populations locales et de leur environnement naturel et social ?
Si le constat actuel est accablant, il ne faut pas non plus nier ce en quoi le tourisme peut permettre à des cultures d’échapper, ici ou là, à la disparition pure et simple, écrasées sous le poids du bulldozer de la mondialisation. Même si cette voie s’annonce étroite et fragile, un autre développement touristique, entièrement repensé et réorienté, et qui reste à inventer, pourrait aider à la réaffirmation des identités locales et renflouer en même temps les caisses des communautés locales. Cette issue s’avère un enjeu essentiel mais délicat.

Dans l’attente de lendemains touristiques plus enchanteurs pour les oubliés des recettes et autres autochtones interdits de plages privées, confisquées par des grandes chaînes hôtelières qui les réservent à leur précieuse clientèle étrangère, plusieurs orientations souhaitables pour un autre tourisme – parmi bien d’autres – peuvent néanmoins être mentionnées. Pour commencer, il faudrait cesser de voyager car « il le faut », arrêter de consommer des séjours touristiques comme on achète des tomates ! Les menaces écologiques, premières parmi d’autres, devraient finir de nous convaincre de ne pas simplement voyager parce que tout le monde le « fait » !
Rappelons ici que les quatre principaux vecteurs de rencontre par le biais du voyage sont également valables – « disponibles » – au bas de l’immeuble ou au coin de la rue : il s’agit du sport, de la musique, de la cuisine, des diverses expressions artistiques. Nul besoin d’aller loin pour retisser du lien social, il suffit de reprendre la parole et de se mettre à l’écoute du monde.

Voici quatre alternatives afin de voyager autrement, présentées comme autant de nouvelles voies ouvertes pour que nous puissions reprendre en main nos propres voyages, nos expériences collectives et nos découvertes personnelles, sans les déléguer aux marchands de rêves qui fabriquent le décor de notre exotisme pour servir leur fond de commerce :
- voyager vraiment différemment, selon une forme lente et apaisée qui pourrait s’apparenter au « Slow Travel » (dans l’esprit de Slow Food, en Italie), ce qui implique de se libérer du voyage sur-organisé. Voir le monde avec d’autres yeux, sans œillères et à petite vitesse, en évitant par exemple de monter dans l’avion lorsque cela n’est pas indispensable, et de préférer les transports en commun ou non motorisés.
- rester chez soi et redécouvrir – voire se réapproprier l’espace géographique et social proche – son univers de vie, sa propre culture et les contacts qu’elle entretient avec les autres, régionales ou étrangères. Ce « retour sur ses terres » est d’ailleurs à la mode, pas seulement en raison de la « croissance de la précarité », et nombre d’agences et officines touristiques (locales ou nationales) exploitent ce filon de plus ou moins bonne manière.
- voyager « loin chez soi », mais cette fois en faisant preuve de réelle ouverture à l’autre, ainsi que d’imagination et d’initiative originales, donc marginales. On pourrait par exemple inviter des Maliens chez soi, à la maison à Noël, pour une fête africaine et/ou bretonne, un concert musical ou une cérémonie religieuse ; installer une yourte mongole au fond de son jardin et convier l’entourage à la crémaillère ; organiser son propre carnaval de Rio, de Venise ou de Nice, à domicile, avec les voisins, les amis et les parents, etc. S’il est bien pensé et réalisé, cet exotisme à domicile pourrait éviter les écueils du voyeurisme, sans pour autant empêcher des formes nouvelles ou non de dépaysement, aux dommages écologiques et sociaux limités.
- voyager au cœur de l’immigration, cela de deux manières au moins. La première consiste à se rendre là où certains ne vont jamais (dans les « quartiers populaires » par exemple). Dépaysement garanti, et cela peut augurer de véritables rencontres basées sur d’autres valeurs que la violence, le clanisme et autres clichés. La seconde, encore plus intéressante : faire des immigrés présents sur le sol français, par exemple, les véritables intermédiaires du voyage culturel, tourisme intérieur, circuit urbain, ou périple lointain ; contribuer ensemble à ce qu’ils deviennent les initiateurs de ces voyages inédits, les passeurs aussi d’un monde à l’autre, ce qui permettrait sans doute d’importantes évolutions : mieux connaître l’autre et donc mieux le reconnaître dans la vie de la cité ou ailleurs, mieux le respecter aussi, et donc une fois au loin, mieux appréhender l’ailleurs et ses habitants (ces étranges étrangers) ; mieux vivre en bonne harmonie et partager les savoirs (savoir-vivre, savoirs traditionnels et autres), donc lutter avec efficacité contre toutes les formes de racisme et de discrimination ; accorder une place réelle, enfin égale, aux immigrés qui sont aussi des enfants de la colonisation, donc aussi un peu du tourisme… Cette reconnaissance, via la rencontre et le respect mutuels, aboutirait à une bien meilleure intégration, sans oublier les emplois qu’une telle évolution pourrait générer… Dans ce scénario, la boucle est bouclée en quelque sorte, puisque les identités multiples et respectives sont préservées, et l’épanouissement des uns et des autres, hôtes et visiteurs, nomades et sédentaires, pourrait déboucher sur un destin plus enviable et durable. Il n’est pas encore interdit de rêver…

Ces timides voies nouvelles, à parfaire, à modifier, etc., qui s’ébauchent ici ou là, signalent les premières brèches dans les remparts des identités pétrifiées. L’essentiel, pourtant, reste de parvenir à offrir demain à nos enfants, ces deux choses, tellement indispensables dans la vie, des racines et des ailes (4).


La voie métisse

Cette autre voie, fondée sur un « nouvel être-ensemble », porterait le nom de métissage. Fondé sur la multi appartenance identitaire – être ici et là, être ceci et cela – ce métissage riche et ouvert s’oppose radicalement aux modèles assimilateur ou communautariste. En ce sens, le métissage propose une voie pour aborder non seulement le tourisme de demain mais aussi l’impasse des politiques actuelles. Il est certainement l’un des meilleurs antidotes pour réfléchir à l’ébauche d’une autre mondialisation et pour lutter efficacement contre le racisme.
Le monde sera métis ou ne sera pas, et le rôle du tourisme dans cette affaire sera crucial. Tout voyage est pluriel et concerne plusieurs errances et brassages en son sein. De même, le voyage et le métissage sont décidément pluriels. Le voyage doit d’abord être une rencontre s’il veut rester un voyage. La rencontre humaine, comme expression potentielle du métissage, devient un voyage en soi, dans et vers soi aussi. Le motif premier de tout voyage. Car tout cheminement dans le monde est d’abord un regard, un geste, un pas en direction de l’autre, bien avant d’être une redécouverte de soi. De la rencontre avec le vaste monde, véritable apprentissage de la vie, dépend notre manière de « grandir » et de nous « enrichir ».
Un proverbe perse nous dépose sur le bon chemin : « L’homme ne peut mûrir qu’à travers les voyages ». Mais si la vraie vie est ailleurs, comme le pensait Rimbaud, elle est surtout vivante chez l’autre qui vit dans un ailleurs, qu’il soit proche ou lointain. Dans l’univers du voyage comme dans la vie quotidienne, le métissage représente sans doute à ce jour la meilleure alternative à la crispation identitaire qui semble faire son nid – comme d’autres érigent des murs – dans nos sociétés modernes, orphelines de destins collectifs. S’ouvrir à l’autre, c’est accepter le fait de douter de soi ; se risquer à l’altérité, c’est la voie qui mène à des bonheurs évidents dont les sentiers difficiles restent parsemés de dangers.
Le métissage, précise Alexis Nouss, « c’est le même et l’autre, en insistant sur la conjonction », avant de noter, partant de l’exemple de l’Argentine où la culture du métissage ne s’est pas traduite dans la société, que le sujet métis – et non pas métissé – « sera bricoleur en ce qu’il peut adopter, faire sien telle ou telle structure sans lui être attaché » (5). Le métissage suppose la mobilité et le nomadisme alors que ceux qui s’y opposent sont les tenants de la sédentarité et de l’ordre établi. Les destinations métisses existent, se développent même, sans doute plus par la force des choses que par une volonté affirmée, mais elles seront demain recherchées par un nouveau type de voyageurs.
Le métissage est tout l’inverse du mélange, d’une « bouillie » plus ou moins informe, ce en quoi les intellectuels qui estiment que l’homogénéisation des cultures est à terme irréversible se trompent, il est le résultat inédit d’apports multiples. Au contraire de la fusion ou même du syncrétisme, il est une confrontation qui débouche sur une ou plusieurs rencontres. Aucune culture, touristifiée ou non, n’est intangible. Toute culture vit et survit grâce aux échanges avec d’autres cultures, de la même façon qu’une identité s’enracine et perdure grâce à l’apport dynamique d’autres identités qui viennent la compléter, la façonner, la singulariser, et donc aussi la fortifier. Le métissage, enfin, est à mille lieues du multiculturalisme, trop ancré dans une vision communautaire qui l’enferme. Il ouvre en revanche des pistes pour que les sociétés puissent s’enrichir mutuellement – sans jamais se renier ni se soumettre – grâce au partage et à l’écoute, à la rencontre et au respect que permet une plus grande et meilleure fréquentation des autres. En ce sens, le métissage compris dans l’espace de la rencontre touristique, apparaît comme la seule option capable à l’avenir de gérer l’émergence du tourisme dit durable, à une échelle réellement humaine et non plus seulement économique.

La multi appartenance identitaire est par conséquent l’une des alternatives les plus intéressantes pour éviter le piège du manichéisme, toujours réducteur et souvent dangereux. L’autre n’est pas mieux que moi, il est simplement différent. C’est le droit à la différence qu’il importe de défendre, de susciter. Il s’agit de récuser l’inclination en reconnaissant l’apport de tous pour tout le monde. Au final, le métissage fait peut-être tellement peur de nos jours car, c’est lui qui incarne le mieux ce que pourrait être une « autre mondialisation heureuse », fondée sur la fraternité des êtres humains et le respect des différences culturelles. Avec le nomadisme et l’autonomie, le métissage forme un triptyque capable de proposer une réelle alternative au monde global marchand dans lequel nous vivons ou survivons à l’heure actuelle.
Au Nord comme au Sud, l’inquiétude qu’il suscite auprès des Etats, des dirigeants et des institutions, parfois des habitants, est donc éventuellement le signe avant-coureur d’un véritable changement de cap dans la marche du monde. Patience et persévérance…

Après les cinq piliers qui permettent aux sociétés en voie de touristification de résister, la promotion d’un autre tourisme de proximité et les différentes propositions susceptibles d’orienter autrement le cours du tourisme international actuel, la voie métisse apparaît comme une heureuse recommandation pour un autre vivre-ensemble. Mais cette voie aura besoin de nouvelles voix, pour mieux la porter et la rapporter. Le métissage est peut-être la face humaine – pour l’heure encore invisible – d’une mondialisation sans visage.
Le tourisme, ou plutôt le voyage, tel un passeur pour un brassage, permettrait d’accéder à une mondialisation à échelle humaine. Un monde idéal pour des lendemains qui rechantent ?



Notes

1. Lire à ce sujet le dossier de la revue Offensive, « L’horreur touristique ! », Marseille, n°14, mai 2007, et la revue Alternatives Sud, « Expansion du tourisme : gagnants et perdants », Paris, Cetri-Syllepses, Vol. 13, n°3, 2006.

2. Lire mon article « Vers un tourisme sexuel de masse ? », Le Monde diplomatique, août 2006 et, pour prolonger la réflexion, je renvoie à mes livres : Planète Sexe (Homnisphères, 2006) et Voyage au bout du sexe. Trafics et tourismes sexuels en Asie et ailleurs (Québec, PUL, 2006).

3. M. Le Bris, L’homme aux semelles de vent, Paris, Payot, 2001 (1977). Voir aussi le récent film de Pierre Carles, Volem rien foutre al pais, 2006. Sur la question du nomadisme et de l’autonomie, lire F. Michel, Autonomadie, Paris, Homnisphères, 2005.

4. Pour en savoir plus, lire les deux volumes Tourismes & Identités (2006) et L’identité au cœur du voyage (2007), sous la direction de J.-M. Furt et F. Michel, Paris, L'Harmattan, Coll. « Tourismes et sociétés ».

5. A. Nouss, Plaidoyer pour un monde métis, Paris, Textuel, 2005, p. 34. Sur ce thème, lire aussi F. Laplantine, A. Nouss, Le métissage, Paris, Flammarion, 1997.