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Le Parc National Villarrica (Chili) entre privatisation et revendication territoriale mapuche. Géopolitique de l’écotourisme en Amérique Latine.

 



par Aurélie Volle



 

Au Chili, le Parc National Villarrica s’insère dans un contexte hautement touristique en plein cœur du territoire mapuche. Le désengagement de l’Etat tend à désintégrer les systèmes d’aires protégées au bénéfice de gestions privées et au nom de l’écotourisme. Les revendications de gestions participatives des Mapuche perdent alors toute cohérence faute d’interlocuteurs publics. Les autorités jouent sur l’ambivalence du concept écotouristique ne retenant que sa dimension « nature ». L’hypothèse que cet écotourisme sert la mondialisation néo-libérale peut être émise. Le cas du Costa Rica qui l’a érigé comme stratégie nationale, l’analyse du discours des institutions internationales sur la pauvreté ainsi que le déroulement du Forum International du Tourisme Solidaire tenu au Chiapas au Mexique en 2006 permettent aussi d’étayer cette hypothèse.



Introduction

Le Parc National Villarrica occupe environ 63 000 hectares situés autour du volcan du même nom (2847 m) ainsi que des volcans Quetrupillan (2360 m) et Lanin (3776 m). Il compte plusieurs petits lacs et des espèces faunistiques et floristiques endémiques. Il s’étend sur trois communes de la Région de l’Araucanie et de celle des Lacs (régions administratives n°9 et 10) : Pucon et Curarrehue au nord, Panguipulli au sud. De forme conique presque parfaite et toujours en activité, le volcan Villarrica est couronné d’un glacier, de neiges éternelles et de son cratère s’échappent, en continu, des fumerolles Il jouit, de par ces atouts paysagers, d’une attractivité touristique importante et ancienne, renforcée par la proximité du lac Villarrica et d’une station de ski disposant de 20 pistes et 9 télésièges, d’un bar, d’une cafétéria et d’un restaurant, ainsi que d’une boutique d’équipement sportif. Les phénomènes naturels dus à l’activité volcanique, comme la présence de lahars, d’eaux thermales constituent des attraits supplémentaires.

Le Parc National Villarrica se situe donc au cœur du plus important centre touristique du pays avec ses 70000 touristes annuels environ, sorte de Saint-Tropez chilienne qui de développa dès la Première Guerre mondiale.

Il se trouve aussi dans un haut lieu de la résistance mapuche à la conquête, Villarrica fut la dernière ville espagnole au sud du fleuve Bío-Bío. Détruite en 1602, il faudra attendre 1883 pour qu’elle renaisse. Aujourd’hui, plusieurs communautés essentiellement des communes de Curarrehue et Panguipulli vivent directement de l’environnement du parc comme celles se situant vers Coñaripe. Alors qu’une gestion conjointe avait été négociée avec la Corporation Nationale de la Forêt (CONAF), organisme d’Etat en charge de l’administration des parcs, l’appel d’offre d’août 2005 pour un transfert de la gestion à des privés, pose à nouveau la question des usages traditionnels des territoires indigènes inclus dans le parc et des instances de participation aux décisions. Le désengagement de l’Etat dans le domaine de la protection des sites naturels s’inscrit dans une politique globale de libéralisation économique commencée pendant la dictature militaire (1973-1989) et poursuivie par les gouvernements élus. Des co-gestions ont pu voir le jour au gré des pressions effectuées par la population locale et des besoins de gouvernance, mais elles seraient remises en cause faute d’interlocuteurs publics. La privatisation d’aires protégées au nom de l’écotourisme révèle également l’ambiguïté du concept dont on peut ébaucher désormais une géopolitique en Amérique Latine à travers les cas du Costa Rica ou du Chiapas, Mexique.



I. Rétrospective géohistorique du Parc National Villarrica : de la première fondation de la ville de Villarrica à l’expansion touristique


1. Villarrica-Pucon, retour sur un centre touristique ancien

En 1914, une voiture à cheval venait de Freire où le train arrivait en sept heures. En 1924, un tourisme organisé proposait le voyage en cinq heures. Des randonnées vers le cratère du volcan, aux thermes de Palguin et au volcan voisin de Lanin avaient lieu. Les premiers hôtels de Villarrica et Pucon sont apparus en 1923. Dix ans plus tard, le chemin de fer rejoignait le lac depuis Loncoche où circulait un train à vapeur de 200 places nommé Doña Rosa. Le Grand Hôtel de Pucon, ouvert en 1934, avec parc et golf, n’était alors accessible qu’après une traversée en bateau depuis Villarrica puisque la route reliant les deux villes ne fut construite qu’en 1940. La pêche sportive fit également son apparition dès 1945. Aujourd’hui ce centre touristique s’articule autour des 24 kilomètres de la route côtière de la rive sud du lac, avec peu d’accès aux plages, entre les villes de Villarrica et de Pucon qui comptent respectivement 45 531 et 21 107 habitants (1). Dominent les clubs de vacances, les hôtels avec parcs et plages privés. La législation concernant l’accès public aux plages lacustres et océaniques, prévoyant à cet effet une frange de 200 mètres, n’est pas respectée comme dans de nombreux autres cas, c’est la loi sur la propriété privée qui l’emporte. Il n’est pas rare de voir même matérialisée cette dernière par des fils barbelés entrant loin à l’intérieur des eaux du lac. La région connaît un nouvel essor touristique dans les années 70 avec la construction des routes reliant ce centre aux autres nombreux lacs du secteur (une trentaine) restés jusqu’alors vierges de la « civilisation » et donc domaines des communautés mapuche.

Centre touristique secondaire, le lac Calafquen a vu grandir la ville de Lican Ray sur le même modèle, avec ses commerces, ses agences de tourisme, son hôtellerie aux prix élevés et ses lieux « branchés » où se pavanent la jeunesse dorée du pays. Les activités récréatives ont finalement peu changé, si ce n’est que l’on peut y ajouter les sports d’eaux vives plus modernes comme le rafting.

Le Parc National Villarrica s’insère donc dans un contexte régional hautement touristique mais aussi, dans un cadre historique et territorial précis : le dernier fief de résistance mapuche à la conquête espagnole.


2. Retour sur un territoire mapuche

Le lac découvert par Pedro de Valdivia en décembre 1551 portait le nom mapuche de « Mallolalken ». En 1552 Géronimo de Alderrete part de l’actuel Carahue pour fonder Magdalena de Villa Rica certainement pour y exploiter l’or. Après le soulèvement général mapuche de 1559, Villarrica est complètement détruite en 1602 par les guerriers de Pelentaro et Anganamón, deux chefs mapuche régionaux. Elle a été la dernière ville espagnole au sud du fleuve Bío-Bío qui marqua la frontière nord d’un territoire que la Couronne Espagnole finit par reconnaître aux Mapuche en 1641 par la signature du traité de Quilin. En 1881, commença, la campagne d’annexion du territoire mapuche par l’armée du Chili devenu indépendant entre temps, violant les traités antérieurs. La résistance mapuche céda à la supériorité militaire des envahisseurs. Le 31 décembre 1882, 300 chefs mapuche se réunissaient dans les environs de Villarrica avec le Général Gregorio Urrutia, représentant de l’armée d’occupation pour signer un armistice qui autorisa la refondation de la ville dès le lendemain.

En 1883, l’armée chilienne installe une garnison à l’est du lac à l’embouchure du fleuve Trancura pour contrôler l’arrivée de migrants mapuche venus d’Argentine, expulsés par le général argentin Conrado Villegas. C’est l’origine de la ville de Pucon. L’ensemble de l’ancien territoire mapuche fut peuplé de colons. En 1904, les terres de la rive nord du lac sont cédées en concession à des migrants allemands commerçant le cuir et le bois tandis que les Mapuche confinés dans leurs reducciones (2) sont déplacés à l’ouest du Volcan dans les limites actuelles du Parc National Villarrica (Palguin Bajo, Curarrehue).


3. Retour sur la fondation du Parc et l’appel d’offre de 2005

Le Parc National Villarrica a été fondé en 1984 selon la loi 18.362 de la même année, qui définit un Système National d’Aires Naturelles Protégées de l’Etat (SNASPE) dont les environnements naturels, terrestres ou aquatiques, sont à protéger et à gérer pour leur bonne conservation. Ces aires comprennent donc 32 Parcs Nationaux, 48 réserves naturelles et 15 monuments nationaux (3) administrées par la CONAF, elle-même placée sous l’autorité du Ministère de l’Agriculture. Les Parcs Nationaux se distinguent, en théorie, par une « interdiction des utilisations à but économiques » alors que les réserves peuvent faire l’objet d’une valorisation « durable ». Seules les activités éducatives, de recherche et de loisirs sont autorisées.

C’est donc sur l’ambiguïté existant entre l’interdiction des utilisations lucratives et l’autorisation des loisirs que repose l’appel d’offre de 2005 par la CONAF et le SERNATUR (Service National du Tourisme), à la base de la présente réflexion et d’une mobilisation importante des acteurs mapuche régionaux. L’appel s’appuie aussi sur une série « d’études » sur la protection de la biodiversité qui argumente, pour la plupart, que le manque de moyens affectés par l’Etat ne peut être comblé que par l’investissement privé, position que l’on retrouve également très largement dans la presse nationale se scandalisant de la pauvreté de la gestion nationale et de l’avenir des parcs privés (4).

Ainsi ce concours, présenté comme un « programme » intitulé « Ecotourisme dans les Aires Protégées, l’investissement le plus naturel » prévoit la privatisation de l’administration du Parc National Villarrica et de 47 autres Aires Protégées. Plusieurs d’entre elles englobent des territoires indigènes d’usage communautaire, associés à diverses activités culturelles, sociales et économiques. Naturellement, ce « programme » - qui va bien au-delà que ce que le terme indique - marque davantage un changement de cap radical puisqu’il privatise l’administration des aires protégées, exclut toute possibilité de cogestion des Parcs Nationaux par les institutions publiques et les communautés locales. Les expériences similaires menées dans d’autres parcs y compris dans les pays du nord soulèvent de nombreuses interrogations quant à la privatisation de biens considérés communs, entre intérêts de la conservation des milieux et de la rentabilité économique des investisseurs et gestionnaires.

 

II. Des nouvelles gestions participatives à la privatisation


1. Au sein du Chili néolibéral

Nous savons que l’imposition de l’économie ultra-libérale a été l’œuvre de la dictature militaire du général A. Pinochet et qu’à ce titre, le pays a été le laboratoire de la mondialisation. Cette option économique et politique n’a pas été sensiblement corrigée par les gouvernements élus qui poursuivent le désengagement de l’Etat dans de nombreux domaines. L’élection de Michelle Bachelet a soulevé de nombreux espoirs parmi les démocrates en raison de son histoire personnelle. Cependant, aucun signe fort de changement n’a eu lieu, malgré l’apparition en Amérique Latine de gouvernements démocratiquement élus qui s’engagent vers d’autres voies que celles imposées jusqu’alors par les institutions internationales, et orientent leur politique vers une ré-appropriation et redistribution du patrimoine et des richesses nationales. Au Chili, l’option libérale à outrance se traduit concrètement et entre autres par une éducation supérieure entièrement privatisée, un système de santé à deux vitesses, la substitution du système ferroviaire par le transport routier, la déforestation massive de la région tempérée.

Cependant, il n’est pas rare que des accords locaux ou régionaux, sous la pression des organisations sociales, tentent d’infléchir cette politique globale. En 2002, les actions entreprises par l’organisation politique mapuche Aulin Wallmapu Ngulam ou Conseil de Toutes les Terres, aboutissent à une co-gestion participative du Parc Villarrica : Communautés mapuche locales/CONAF. D’autres cas existent comme à Chiloé par exemple. Malgré l’efficacité de ces collaborations, reconnues de tous y compris des fonctionnaires locaux de la CONAF, l’Etat a donc entrepris en août 2005 de réaliser un appel aux investisseurs privés.


2. Une revendication de gestion participative devenue désuète

Rien ne sert d’invoquer la participation des populations locales tant clamée par les organisations internationales, qu’il s’agisse de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) de l’ONU qui reconnaît en 1992, dans l’article 8 de la Convention sur la Biodiversité Biologique ou le dans le chapitre 26.4 de l’agenda XXI - tous deux ratifiés par le Chili - le rôle positif des populations indigènes en termes de connaissance et conservation des milieux et de droit à l’usage des ressources ancestrales, ou encore de la convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) sur le droit à la terre et l’accès aux ressources naturelles (5).

En effet, la politique de désengagement de l’Etat fait que ces territoires échappent complètement aux préconisations internationales qui ne sont pas contraignantes pour les entreprises privées et sont simplement indicatives pour les pays signataires. Aucune des décisions environnementales, sociales ou culturelles de l’ONU ne fait l’objet d’organes de contrôle, seule l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en est dotée. Le respect des droits mapuche, en somme les droits de l’homme, relèveraient donc du bon vouloir des entreprises. Seules des législations nationales seraient en mesure d’imposer des règles du jeu mais nous sommes justement en présence de la tendance inverse. Dans le cas de la procédure d’appel d’offre, l’Etat chilien viole même sa propre législation indigène, la loi 19.253 (article 34 et 35 sur la participation et 26 sur les Aires de Développement Indigènes) (6).

Cette exclusion de la gestion de territoires souvent revendiqués par les communautés mapuche, avant même la création des Parcs Nationaux, est vécue selon une triple frustration : les accords de cogestion de 2002 sont balayés ; la terre redevient inaccessible. Or de nombreux lieux symboliques et religieux sont concernés de même que des terrains de cueillette ou de pastoralisme. Enfin, la capacité à développer des initiatives écotouristiques leur est niée alors que de nombreuses communautés ont une expérience dans ce domaine. C’est le cas, par exemple, des communautés de Chañapi, Manuel Lefinao et Traitraico du secteur de Pocura près de Coñaripe (commune de Panguipulli) qui ont développé à travers l’association Asckintuwe, le projet de centre culturel et camping Kolong Ruka (7).

Dans un tel contexte, la revendication légitime de gestion participative est dépassée car il ne s’agit plus de participer à l’effort de gestion nationale. Mais c’est aussi la conception de l’écotourisme même qui pose problème. Le gouvernement considère qu’il doit être de « haut niveau », et accroître les flux touristiques du pays, dans une région qui est déjà le plus important centre touristique du Chili. Il est permis de s’interroger sur le développement durable affiché. La participation sociale, fidèle à une conception descendante du développement, se réduit à l’octroi d’emplois pour les Mapuche dans les entreprises qui s’installeront, devenant ainsi les fameux bénéficiaires indirects du projet. Ainsi, c’est encore, l’indien objet de développement et non sujet de son destin qui anime le discours dominant. Le Mapuche doit « participer » aux projets conçus et gérés par d’autres.

 

III. L’ambivalence de l’écotourisme


1. Deux grandes orientations écotouristiques

Il existe en effet deux définitions de l’écotourisme. L’une définit un simple secteur d’activité de l’industrie touristique répondant à une demande prononcée. Cette définition correspond à celle donnée par H. Ceballos-Lascurain (in Kutay, K., 1993, p. 212) : « Secteur du tourisme impliquant la visite de sites naturels relativement intacts avec le seul et unique objet d’admirer, d’étudier et de profiter de la beauté des lieux, de ses plantes et animaux sauvages, et de toutes les spécificités culturelles que l’on peut y découvrir ». L’autre insiste sur l’éthique qui doit englober « toutes les facettes d’un tourisme responsable, tant du point de vue social qu’écologique » (Kutay, K., 1993, p. 212). Or, très souvent, l’écotourisme n’est pas plus transparent quant à la répartition des bénéfices engendrés. Si la volonté d’une plus grande équité est parfois affirmée et si le pays d’accueil peut occuper à ce titre une place plus favorable face à l’industrie touristique étrangère, les populations locales peuvent continuer à jouer un rôle tout à fait marginal, simplement en tant que curiosités touristiques ou objets d’une politique protectionniste et paternaliste qui les place au même rang que les plantes ou animaux à préserver.

Les textes internationaux sur le « tourisme durable » adoptés ces dernières années ne sont pas plus clairs, car comme l’explique Jean Ziegler (2005, p. 311), à propos du Pacte Global signé entre les Nationaux Unies et les principales firmes multinationales en 1999, l’éthique affirmée n’est pas contraignante. Elle fournit, en revanche, des occasions idéales aux dirigeants des pays engagés dans la libéralisation du monde pour redorer leur pratique.

La première Charte du tourisme durable, signée en 1995, à Lanzarote, aux Canaries, parle de la « participation des populations locales  en s’appuyant sur les partenariats et coopération » (article 4 à 9) ; le Code éthique mondial pour le tourisme issu de l’assemblée générale de l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT), en 1999, à Santiago du Chili (nous sommes bien au cœur d’une privatisation menée en connaissance de cause), dans son article 3 intitulé « tourisme, facteur de développement durable », entend uniquement la durabilité en termes écologiques. L’article 4 qui porte le titre significatif de « tourisme, facteur de profit et d’enrichissement du patrimoine de l’humanité » conçoit les ressources touristiques comme appartenant au patrimoine de l’humanité et les communautés auxquelles ces territoires appartiennent comme « possédant des droits et des obligations sur ceux-ci », sans que ces derniers ne soient précisés. L’article 5 considère la participation essentiellement en termes d’emploi et de consultation.

Ces extraits choisis permettent facilement d’identifier une conception du tourisme durable qui ne change en rien les rapports de pouvoir entre populations locales et Etat et/ou entreprises privées. Parler de participation, équivaut à parler d’intégration. On a d’ailleurs longtemps parlé de tourisme intégré avant de passer à l’écotourisme. Or, comme l’a rappelé G. Cazes (1998, p. 101) « c’est aussi parler de rapport de pouvoir et de dépendance : qui intègre et qui est intégré, à quoi, pourquoi et de quelle manière ? ». Cet écotourisme poursuit l’objectif de gagner les régions jusque-là abandonnées pour les intégrer au modèle dominant et conduire, tout en s’appuyant sur les atouts culturels locaux, à une plus grande homogénéisation des territoires par l’imposition d’un tourisme que l’on peut qualifier, en l’occurrence d’élitiste dans le cas du Parc National Villarrica.

De plus, dans le contexte latino-américain, la tension entre revendication mapuche et Etat rend les partenariats et coopérations évoqués quasiment impossibles car les intérêts divergent : « Nous insistons sur le fait que les Parcs Nationaux font partie du territoire mapuche qui fut usurpé par l’Etat chilien » déclarent les dirigeants des communautés et association mapuche réunis à Curarrehue les 26 et 27 mai 2006 (Declaracion de Curarrehue, 2006) Ainsi, la dimension sociale est-elle évacuée de l’appréhension de la durabilité et la notion de patrimoine de l’humanité permet de passer aux oubliettes la propriété indigène maintes fois violée.


2. Tendance écotouristique dans les Régions de l’Araucanie et des Lacs

Depuis une dizaine d’années, une transformation notable du paysage touristique s’est opérée en faveur de la nouvelle vague écotouristique. La multiplication des petites infrastructures en témoigne, et les grands propriétaires terriens ont également compris que leur avenir dépendait davantage de l’agritourisme que des cultures céréalières ou de l’élevage bovin. Cependant, le modèle de Villarrica-Pucon perdure. Apparaît une nouvelle génération de complexes touristiques, comme celui de Trailanqui, près du Lac Colico, qui allie grand confort, activités sportives et image écologique (participation à la traite des vaches, potager organique), « la rusticité et le raffinement », selon la publicité. Inutile de préciser que cette version de l’écotourisme ne correspond guère au concept de tourisme alternatif défini par G. Cazes (1987, p. 22) (8) et qu’il est un bon exemple de récupération à des fins commerciales des sensibilités aux questions d’écologie. C’est la nouvelle arme du « capitalisme vert » (Cf. Volle, A., 1999).

Finalement, l’espace du Parc National Villarrica, vers lequel les communautés mapuche avaient été déplacées lors de l’annexion de l’Araucanie est en passe d’être intégré au complexe touristique dominant Villarrica/Pucon/Lican Ray/Coñaripe grâce à l’habillage écotouristique. Ce dernier devient la nouvelle niche d’un marché étendu à la planète où, paradoxalement, il investit des hauts lieux du tourisme de masse et où il chasse les habitants vus comme prédateurs de leur environnement de toujours.

 

IV. Géopolitique de l’écotourisme, nouvelle arme de la privatisation du monde ?

Cette tendance met en péril de nombreuses populations dont les territoires se trouvent sur ces lieux nouvellement convoités. N’ayant jamais été complètement intégrés au développement national, et la collectivité n’ayant donc, jamais, précisément assumé la responsabilité collective qui lui incombait, ces territoires jouissaient à minima de la paix qu’on leur laissait. Or, maintenant, ils leur échappent encore. Dans cette perversion de l’écotourisme, les risques de folklorisation de la culture qu’évite une gestion endogène de l’activité écotouristique, réapparaissent fortement (Cf. Volle, A., 2003, pp. 37-44).

Il faut désormais considérer l’hypothèse qu’écotourisme et développement durable ainsi réappropriés par les pouvoirs publics servent la mondialisation néo-libérale. Cette apparente contradiction ne peut se comprendre qu’en analysant l’inscription du développement local dans les tendances nationales en proie avec la mondialisation. Plusieurs recherches, expériences et une quinzaine d’années écoulées après le sommet de Rio et la consécration des approches durables (1992) permettent d’étayer cette hypothèse. 

Le cas du Costa Rica qui a, très tôt, adopté l’écotourisme comme stratégie touristique nationale reposant sur la fréquentation de ces parcs, l’analyse du discours des institutions internationales sur la pauvreté et le dernier Forum International du Tourisme Solidaire tenu en 2006 à Tuxla Gutierrez au Chiapas au Mexique, par exemple, conduisent à reconsidérer l’éthique écotouristique et son rôle dans le développement local.


1. Ecotourisme au Costa Rica : le piège de la dette extérieure

Le Costa Rica a développé une politique de conservation qui destine 20% de son territoire à être protégé sous forme de parcs nationaux, de réserves biologiques et forestières. Cette politique a fait du pays la première destination écotouristique au monde, la seconde source de devises après la banane et devant le café. Proche du grand foyer émetteur nord-américain, l’écotourisme, sensé véhiculer des flux plus réduits pour préserver les milieux naturels, est victime de son succès. Le cas du Costa Rica révèle les difficultés d’intégration de l’écotourisme dans le contexte d’économies endettées soumises à l’ajustement structurel. Au départ, l’Etat qui avait renoncé à son armée, investissait massivement dans l’éducation, la santé et les biens publics. Avec l’endettement, il dut céder nombre de parcs à des privés souvent étrangers. L’écotourisme, secteur nouveau et stratégique des économies latino-américaines (Cf. Blangy, S., 1993), n’échappe pas à la question cruciale des campagnes, les structures agraires inégalitaires. Les paysans sans terre et les petits producteurs agricoles menacent de plus en plus les aires protégées, vues comme des terres inaccessibles, ressources d’un écotourisme qui ne les a jamais associé. L’ajustement structurel, qui repose sur l’agroexportation des bananes cultivées dans les grandes propriétés terriennes, encourage aussi le désengagement de l’Etat. « Cette situation n’a fait qu’aggraver les contradictions inhérentes à l’Etat d’orientation néolibérale, qui, d’une part crée de nouveaux parcs naturels et d’autre part favorise l’expansion à outrance de monocultures d’exportation aux mains des transnationales » (9) (Girot, P.O., 1993, p. 411).

Le Sommet de Rio et les forums internationaux sur l’environnement qui ont suivi, ont montré que désormais, la course au contrôle des réserves de biodiversité était lancée, et que, la notion de patrimoine de l’humanité permettait d’outrepasser celle de patrimoine national. En même temps, de ces privatisations a découlé une baisse du niveau de préservation des ressources écologiques, l’écotourisme en pleine expansion étant lucratif pour les nouveaux investisseurs surtout étrangers allant du particulier, aux ONG occidentales en passant par la fondation Rockfeller ou les laboratoires pharmaceutiques. On comprendra que les cas de biopiraterie sous couvert de projets écotouristiques ont été dénoncés au Costa Rica et depuis, dans bien d’autres pays (Cf. Vigna, A., 2006, p. 14).

Pour éviter l’ingérence écologique, le Costa Rica tente désormais de donner aux populations locales une place plus importante. En même temps, la privatisation des parcs a généré des économies d’enclaves, et les petits paysans marginalisés nourrissent des populations urbaines toujours plus nombreuses, la grande propriété étant dédiée à l’exportation. Il en va de la survie d’un pays. Le parc de Tortuguero, par exemple, créé en 1975 pour protéger les tortues vertes, est désormais co-géré par les populations garifunas et bribis.

Il n’est pas inintéressant de rapprocher l’appel d’offre à investisseurs pour la gestion 48 aires protégées au Chili de l’expérience écotouristique du Costa Rica. De nombreux éléments communs existent : une politique officielle d’aires protégées qui couvrent environ 19% du territoire au Chili, un engagement de l’Etat qui n’a pas réellement pris en compte les populations locales, une néo-libéralisation forte de l’économie nationale dans les années 1980, avec dans la région mapuche, la pression constante des multinationales forestières du pin et de l’eucalyptus, et de surcroît, à partir des années 1990, des Mapuche revendiquant leurs anciens territoires. Si la tendance écotouristique est relativement récente, elle est aujourd’hui affirmée par les politiques officielles pour légitimer un processus de privatisation. Les initiatives touristiques mapuche ne s’étant jamais appropriées cette dénomination (Volle, A., 2005, p. 98).

Mais, le discours écotouristique s’inscrit plus largement dans celui adopté par les institutions internationales sur la pauvreté que Francine Mestrum (2002) a bien analysé et dont nous avons pu constater la prégnance lors du Forum International du Tourisme Solidaire (FITS).


2. Le discours sur l’écotourisme et sur la pauvreté dans les institutions internationales

Tout d’abord, on constate que le micro-projet écotouristique qui, au départ a forgé le concept, avec ses dimensions environnementale, sociale et son éthique, entre depuis les années 1990 dans le discours des organismes internationaux comme l’ONU, le PNUD ou la Banque Mondiale dans le domaine de la lutte contre l’extrême pauvreté. A cette fin, l’approche locale privilégiée est réifiée, ce qui permet d’évacuer rapidement le rôle de l’Etat, souvent taxé de dogme du passé. L’idée de fond peut se résumer ainsi : « afin de lutter efficacement contre la pauvreté, les pauvres doivent avoir la possibilité de contribuer à la croissance et de saisir les chances que leur offre le marché mondial » (Mestrum, F., 2002, p. 22) Ainsi, la responsabilité collective disparaît au bénéfice de responsabilités individuelles. Si le pauvre ne parvient à sortir de la pauvreté, c’est qu’il est incompétent. Ces préconisations mettent un terme au projet de développement entendu comme modernisation économique et sociale. Il ne s’agit plus que de lutter contre la pauvreté, c’est-à-dire de palier les effets structurels qui lient richesse et pauvreté sans mener à un monde plus juste. Au contraire, le discours permet de légitimer les réformes dont la mondialisation a besoin tout en affichant une éthique, la même empruntée aujourd’hui par l’Etat chilien à l’écotourisme pour privatiser les parcs. Dans ce virage, le développement, au sens profond du terme signifiant pouvoir et ressources équitablement répartis, est abandonné ; l’individuel domine et l’Etat change de mission. Il n’a plus responsabilité collective et doit seulement assurer une gouvernance, c’est-à-dire garantir l’ordre économique et politique actuel du monde que dessinent des entités privées grandes ou petites.

En privatisant la gestion des aires protégées, l’Etat chilien prend le risque d’abandonner la protection des Parcs Nationaux au profit de critère de rentabilité immédiats puisque tout acquéreur cherchera à rentabiliser l’opération. Il ne fait qu’entériner et poursuivre une logique déjà présente. La station de Ski du Parc Villarrica est déjà gérée depuis 1990 par un des groupes hôteliers parmi les plus puissants du pays : Le Gran Hotel de Pucon, Resort & Club.

Au nom de l’écotourisme ou du tourisme solidaire, de toutes ces formes touristiques qui se disent porteuses d’éthique et donc de développement pour les populations locales, s’affirment des logiques contraires aux principes affichés.


3. Ecotourisme : la perversion des principes

L’organisation du Forum International du Tourisme Solidaire (FITS) cofinancée par la France et le gouvernement de l’Etat du Chiapas, qui y a inclus « le commerce équitable », a rassemblé des acteurs écotouristiques du monde entier. Les nombreux délégués communautaires mexicains, triés sur le volet - déclarant ouvertement être membres du Parti Révolutionnaire Institutionnel (comme le gouverneur) et surtout anti-zapatistes - ont révélé que l’écotourisme était dans cette région un « outil de gouvernance », le projet « écotouristique » étant offert à ceux qui refusent de rejoindre les villages autonomes zapatistes. Cette utilisation nouvelle de l’écotourisme comme arme dans un conflit dit de basse intensité, marque une réappropriation particulièrement dangereuse du concept.

D’autre part, certains méga-projets qui aurait autrefois était qualifiés de complexes touristiques enclavés dans la logique du tourisme de masse, comme ceux portés par des multinationales, largement dénoncées, ont été présentés comme écotouristiques. Ces dernières font pression sur le gouvernement pour évincer la population locale dont la présence est jugée néfaste pour les Parcs.

Des communautés déplacées par la pauvreté et la répression s’y sont effectivement réfugiées. L’organisation même de la manifestation, l’extrême contrôle des participants, les parcours choisis sensés faire oublier la militarisation du Chiapas pourtant si visible n’a fait que révéler davantage les enjeux. La caution scientifique et politique prêtée à l’événement, inauguré par Léon Bertrand et le Président Fox en personne, traduis une géopolitique agressive de l’écotourisme dans une région du monde qui incarne comme peu actuellement la pauvreté, la richesse de la biodiversité et des cultures, la mondialisation et la lutte pour la dignité humaine. Elle a été le ferment des évolutions socio-politiques récentes en cours en Amérique Latine dont beaucoup s’inspirent désormais.

 

Conclusion

Jusqu’à présent, aucune solution viable ne se dessine quant à l’avenir du Parc National Villarrica. La demande de retrait de l’appel d’offre est restée lettre morte de même que - naturellement - les propositions de pérenniser les premières expériences de cogestion.

Ce blocage laisse entendre, qu’aux vues des logiques en cours, la demande de cogestion, ne peut être satisfaite car elle ne correspond plus à la recherche de gouvernance d’il y a seulement trois ans. Alors, l’Etat gestionnaire des parcs pouvaient accéder à ces demandes pour obtenir la paix sociale. En Argentine, la gestion du parc Lanin fonctionne de cette manière car, malgré les vicissitudes de l’histoire récente, l’Etat fédéral n’a pas abandonné son rôle, la faillite du modèle ultra-libéral poussant même au réengagement de l’Etat. Mais, dans le contexte chilien, cette revendication se trouve désuète faute de partenaire étatique et aucun privé n’acceptera une collaboration ressentie comme un manque à gagner. L’unique réponse consiste à dire aux communautés mapuche concernées qu’elles peuvent répondre à l’appel d’offre. Bien évidemment, l’investissement demandé est hors de leur portée.

La privatisation des parcs et les problèmes qui en découlent rappellent l’affaire Douglas Tompkins. Ce milliardaire américain acheta des centaines de milliers d’hectares de forêt, (habitants de la région compris), dans la Province de Palena (Xème Région du Chili) et transforma cet espace en territoire écotouristique, plus connu sous le nom de Parc Pumalin. L’affaire fit grand bruit pour des raisons diverses allant de la levée de bouclier nationaliste, à la haine des multinationales forestières ainsi stoppées. Toujours est-il que l’on peut s’interroger sur les risques de ce type de privatisations des lieux et sur les droits des habitants, sujets étrangement peu abordés. Beaucoup de partisans de la privatisation des parcs érigent maintenant le Parc Pumalin en modèle. Mais, sans garantie des autorités publiques, il est bien difficile de prévoir l’avenir du Parc National Villarrica et des 47 autres aires protégées ouvertes à l’investissement privé. L’expérience du Costa Rica, est aussi riche d’enseignements et il serait dommage de ne pas en tenir compte. Là encore, on ne rêve que d’imiter son option pour la privatisation.

Les études précédemment menées montrent que tout développement local ne saurait être sans générer de pouvoir local, et sans que l’Etat n’assume de responsabilité collective.

En Amérique Latine, aujourd’hui l’avenir des ressources naturelles dépendra de plus en plus des orientations économiques globales et donc des choix de société qui seront faits par les gouvernements. L’écotourisme y sera alors image marketing ou émancipation.

Avec la situation du Parc National Villarrica, ce sont les spectres d’une question agraire non résolue et d’une dette historique non soldée qui reviennent inlassablement au Chili, d’autant que la néolibéralisation du pays a anéanti les quelques acquis en la matière.



Notes

1. Recensement de 2002, INE, Santiago de Chile.

2. Reducción : elle est définie par un titre de propriété collectif remis à la suite de la Pacification de l’Araucanie entre 1883 et 1927.

3. Chaque catégorie avec un statut spécifique, cf. site de la CONAF : www.conaf.cl

4. Voir par exemple, S. Paz, 12 novembre 2006, « Parque Nacional o del recuerdo ? », El Diairio Austral, Temuco, sur http://www.araucaniaandina.cl ou www.sernatur.cl

5. Source : Cuadra, X, 2006 , pp.12-13.

6. Idem.

7. Cf. A. Volle, 2005, p. 70.

8. Tourisme alternatif : « subversion totale des modèles dominants, au niveau des valeurs, du côté touristes, dans un engagement humaniste des visiteurs pour un tourisme de rencontres, au niveau de la conception-gestion du tourisme, pour une collaboration Nord-Sud ; au niveau de l’intégration des différentes activités, pour un développement autogéré des communautés locales ».

9. Traduction libre de l’espagnol.

 

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L'auteur

Aurélie Volle est Docteur en Géographie. Directrice de l'Université Populaire Rurale Ouverte Alpes de Haute Provence. Intervenante en Développement local et tourisme à l'IUT de Provence, Digne-les-Bains. Contacts: aurelievolle@yahoo.com et http://aurelievolle.free.fr