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Témoignage


Récit de voyage au pays du travail, en Alsace du Nord, au début des années 1980

 


L'article en format PDF




par Félix Madika



" Le travail c'est la santé ! ", répète-t-on ici ou là, jusqu'à la nausée. Mais un exemple personnel, remontant au tout début des années 1980, m'a montré que la santé et le travail ne font pas nécessairement bon ménage ! A seize ans, enrôlé dans un travail pénible, mais temporaire, je me retrouve en compagnie de dix-sept autres travailleurs, tous Algériens dont plusieurs clandestins. Tous mettent en danger leur santé dans le seul souci de subsister et nourrir leur famille. Pour ma part, je suis doublement privilégié : d'abord, occidental et indigène à l'aise avec le dialecte local, ensuite je ne suis là que pour un peu plus d'un mois puisque plus tard j'espère bien retrouver - le moment venu - les bancs de l'école… Enfin, détail important, l'expérience n'a pas été forcément très concluante, j'ai ainsi été nettement moins performant comme employé au marteau piqueur qu'en qualité, par exemple, de technicien de surface, autre expression pour désigner la fonction de balayeur, et emploi suivant en ce qui m'a concerné : un balai est aussi un outil - tout comme un fardeau pour l'emploi qui le caractérise - bien moins lourd à porter ! Mais toute expérience du réel est fatalement riche en enseignements !

Court récit de mon passage au marteau piqueur… pour deux jours seulement ! Pour la première et dernière fois de ma vie, j'ai " accepté " le verdict de mon contremaître autochtone, un brin raciste et chauvin, qui me dit, au matin du troisième jour, d'un ton dont on s'est depuis largement accoutumé : " C'est pas un travail pour toi, viens laisse ça aux Arabes ! ". Et il m'emmena vigoureusement dans un autre coin du chantier où mon travail consistait désormais à déblayer des cailloux à la pelle pour les mettre dans une brouette avant de les porter ailleurs : labeur de forçat peut-être, mais possibilité d'être en retrait et donc d'être un peu plus planqué et accessoirement à l'abri de la pluie battante qui s'abattait sans discontinuer depuis plusieurs jours ; mais malgré tout, un travail bien plus calme que celui de mes dix-sept ex-compagnons algériens chargés de creuser à l'aide de pelles et de deux marteaux piqueurs des tranchées dans un sol qui ne voulait pas céder... Surtout, malgré le boucan terrible des modernes pilons électriques, les cris et les insultes du contremaître parviennent encore à couvrir le bruit intenable du marteau piqueur... Comment peut-on supporter cela ? Nous étions 18 au départ de la journée, 45 journées, rendez-vous à 6 h sur un non-lieu situé entre deux villages, les ouvriers s'y rendant à vélo, à pied, ou encore à mobylette, pour les plus chanceux. Un lever forcé autour de 4 h du matin pour aller trimer toute la journée pour un salaire de misère et supporter des insultes en continu… Puis transfert jusqu'à l'usine qui se trouve à 50 km au nord, tout près de la frontière allemande. Deux fourgonnettes pour se rendre sur le lieu, onze personnes dans chaque véhicule : un chauffeur et un " sous-chef " assis à l'avant, tous deux Alsaciens et conversant dans leur dialecte, et neuf ouvriers (tous de nationalité algérienne sauf moi) tassés, agenouillés, vautrés, couchés à l'arrière du véhicule duquel on avait évidemment retiré les sièges sans quoi on n'aurait jamais pu casé tout ce " bétail humain "... Car pour l'avant, l'arrière c'est un peu du bétail ; d'ailleurs comment ne pas les " comprendre " lorsqu'on observe et vit la situation : tous ces gens entassés, la plupart incapables de s'exprimer en alsacien ou en français, tous ces gens soumis et dépendants, simplement à la recherche de quelques deniers pour survivre au quotidien… Et pour survivre, il faut travailler, quitte à faire n'importe quoi pour n'importe quel salaire. Et pour travailler, il faut se taire. Cycle infernal comme dans Les bas-fonds des années cinquante de Renoir. En pire parfois... et en 1983. Je venais de fêter mes seize ans. La fête fut noyée dans l'alcool et la came. Seules échappatoires terrestres pour avoir l'illusion d'un paradis, ces artifices facilitent la survie de l'invivable. Si tous les défoncés et les poivrots redescendraient un moment sur terre pour voir ce qui s'y passe et refuseraient ensemble d'en être les esclaves modernes, ça changerait peut-être... Mais fumer et boire, sans s'étendre sur le reste, figurent parmi les derniers réconforts qui permettent de supporter l'insupportable... Et de conforter indirectement l'oppression… C'est donc autrement qu'il convient de réagir. Pour mieux agir.

Autre exemple, autre expérience. Même déni d'existence, même refus de la différence. Bref, danger travail ! Et si dans l'assemblage " travail temporaire ", le terme le plus heureux était " temporaire " ? L'intérim, parlons-en. Un Kurde, réfugié en France après avoir échappé à la violence d'Etat des Turcs dans son village dans la région du lac de Van, est " mis à mon service " et je suis sur le champ chargé de le " maîtriser ", bref de lui expliquer sa tache et, comme le répétait si bien notre " chef d'équipe " : " Ton boulot, c'est aussi de faire bosser l'Autre, t'as bien compris ? "… L'Autre, voilà l'ennemi ! Le Kurde comprenait quelques mots de français, et notre " patron " du moment a préféré me parler en alsacien, histoire d'être bien certain que le travailleur kurde ne comprenne rien à notre conversation. Et lorsque le chef minable se met à brailler, les mots sont aussi clairs que sa peau : " Alors, fais gaffe, y'a pas de pause pour lui, c'est pas la peine de lui expliquer ça ! A midi, il peut ramener un sandwich mais il doit continuer à bosser, comme chez lui quoi ! Puis, si toi tu t'arrêtes 5mn pour la pause (le temps est-il aussi flexible que le labeur ? me suis-je demandé aussitôt), surtout ne l'emmène pas à la machine à café dans la baraque à côté, personne sur place n'apprécierait, j'espère que t'as bien saisi ! Il faut aussi que tu lui expliques le boulot, si d'ailleurs il peut faire le boulot à ta place c'est encore mieux, c'est bien lui qui a voulu venir ici, non ? "… On pourrait continuer les exemples de propos discriminatoires, mais cela suffit. Me voilà donc embauché depuis la veille pour nettoyer le sol (soude et autres produits chimiques) autour des bacs de pétrole dans une raffinerie au nord de l'Alsace (bientôt démontée puis déménagée en Malaisie… à croire que parfois les délocalisations ne seraient pas infondées !). Depuis le matin, me voilà devenu chef appointé d'un ouvrier kurde entièrement à mes ordres : j'avais 17 ans, lui 55… Le problème, c'est que les choses - quel bonheur ! - ne suivent pas forcément le cours attendu ! Et toujours est-il que je n'ai pas dû bien comprendre ma tache de négrier autochtone puisque après avoir fait connaissance avec mon complice de labeur, et longuement discuté avec lui de l'état de la dictature militaire en Turquie et du sort des Kurdes, on s'est mis au travail dans la bonne humeur. L'important n'est pas de se lamenter mais d'agir concrètement et, si possible, avec une once de bonheur, histoire de mieux tenir le coup. Et aussi de se marrer un bon coup ! Deux heures plus tard, j'estimais que la pause devenait urgente : j'arrive enfin à convaincre mon nouvel ami d'infortune kurde de m'accompagner dans la baraque où trône crânement la machine à café. Là, c'est le retour à la réalité ! Un groupe d'ouvriers, en pause prolongée - ils jouaient aux cartes en buvant de la bière - nous observent comme si la Troisième Guerre mondiale venait de commencer, avant qu'un joueur de cartes téméraire ne s'adresse à moi, en alsacien évidemment : " Tu sais bien qu'il ne faut pas le ramener ici, il n'y a pas de place pour lui et il devrait continuer à bosser ! Maintenant, il connaît cet endroit et va venir nous emmerder ! Dis à ton Turc qu'il ne mette plus les pieds ici, et toi tu peux aussi rester dehors avec lui ! ". Sympa, l'ambiance de travail… Je précise tout de même aux enragés locaux que mon collègue de boulot est Kurde et qu'il nous fait l'honneur d'être parmi nous justement parce qu'il n'est pas Turc. Etre Kurde en Turquie, c'est un peu comme être étranger en Alsace. Mais je ne suis pas certain d'avoir été compris, on ne refait pas toute une éducation entre deux parties de poker… Le lendemain, j'ai été muté à un autre poste, à plusieurs kilomètres de là, pour quelques jours… Je pense que le sort du travailleur kurde n'a pas vraiment été assuré non plus…

Ces deux exemples personnels forment le contenu de l'un de mes premiers textes : l'écriture s'impose avec la montée de l'injustice sociale. Mon tout premier article, écrit dans l'urgence et dans la hargne, sans doute aussi comme un aveu d'impuissance devant le désastre engendré par la situation s'étalant sous mes yeux abasourdis d'ouvrier temporaire, impuissant et dépossédé, un texte qui n'a jamais été publié, avait et a toujours pour titre " Le racisme en Alsace ". Ce témoignage personnel plutôt qu'article d'analyse a été rédigé en 1983, date où le Front national, y compris en Alsace, était encore sous la barre des 1 %... Un rêve compte tenu des chiffres actuels ! Mais le racisme et son cortège d'ignominies n'ont guère besoin de porte-parole politiques pour exister, pour sévir, pour déshumaniser. Le racisme ordinaire " habite " et coexiste malheureusement chez beaucoup de nos contemporains presque " naturellement ", et il ne se prive pas de s'ancrer dans une histoire dont les heures les plus sombres jalonnent son parcours, le tout dans l'indifférence quasi générale. A côté du racisme, désormais banalisé, il y a aussi toutes les autres formes de mépris, de haine, de discrimination, notamment culturelles, économiques et sociales. Si la vie de travailleur n'a jamais été rose - sauf à certaines périodes par le bulletin de vote - elle ne l'est pas plus aujourd'hui qu'hier. L'ouvrier a changé à l'instar du monde dans lequel il survit. Le racisme, lui, poursuit son travail de sape et se banalise au point de s'immiscer dans tous les aspects de notre quotidien en panne de projet.


* Ce texte a été initialement rédigé à la fin de l'année 1983, il a été mis en ligne le 22 mars 2006, sur le site de ALDA, dans " ressources documentaires ", cf. http://aldalsace.free.fr