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Leurre du tourisme a sonné!

Tourisme durable et post-colonialisme

 

Voyager n'est pas (forcément) le Pérou!



par Antoine George




Il y a cent ans un roi de Belgique, Léopold, se taillait un royaume personnel en Afrique et y commettait un génocide sans nom (la moitié de la population de l'époque) aux seules fins d'enrichissement personnel pour construire ses palais. Pendant vingt ans, l'Europe toute entière louait le saint homme qui se présentait aux yeux de tous comme un bienfaiteur de l'humanité, qui apportait le progrès, le bien être, la santé et l'éducation aux peuples africains. Pendant que ses fonctionnaires et la "Force Publique", de sinistre mémoire (Mobutu en faisait partie avant l'indépendance du Zaïre), réduisaient en esclavage, torturaient et massacraient des millions d'Africains pour extraire les richesses du continent au seul profit du monarque belge, les Européens s'endormaient au son des beaux discours lénifiants des campagnes de communication du bon roi et les Belges se louaient d'avoir un souverain si débonnaire et si généreux. Ceux qui se rendirent compte de la réalité macabre du Congo Belge et qui commencèrent à dénoncer le génocide étaient déconsidérés, de violentes campagnes de dénigrement étaient organisées contre eux. Il fallait absolument faire taire ces empêcheurs de faire des bénéfices en rond (à ce sujet, voir l'excellent ouvrage de Adam Hochsbawn sur cette page des plus sombres de l'histoire africaine).

Pourquoi évoquer cette histoire ? C'est que des exemples d'hypocrisie cynique similaire existent encore à notre époque à tous les niveaux. Le plus surprenant c'est que même dans le tourisme, il se trouve des gens qui sans le savoir, mêlant pratiques honteuses et discours lénifiants, reprennent, à un autre niveau bien sûr (il ne s'agit plus de génocide) les méthodes de Léopold.

Je viens de lire un article dans la presse canadienne à propos de l'Ecotourism Award attribué par Conservation International à un tour-opérateur de Toronto, G.A.P. : Great Adventure People, fondé en 1990 par Bruce Poon Tip.
L'article est consultable sur le lien suivant : http://www.cyberpresse.ca/article/20060227/CPVOYAGES/602250670/5272/CPVOYAGES

A la lecture de l'article d'André Désiront sur la firme G.A.P., j'ai le poil qui se hérisse ! J'ai travaillé dans le tourisme de nombreuses années au Pérou et je connais bien plusieurs guides de ce tour-opérateur canadien, ainsi que de nombreux opérateurs locaux dont ils utilisent les services et je suis plus que surpris que le directeur de cette firme se présente comme un leader mondial du tourisme solidaire (durable, éco, équitable, responsable, etc., qui soit dit en passant n'existait pas au moment de la création de G.A.P.). Qui dit solidaire dit engagement auprès des populations locales et envers l'environnement. Je dis bravo pour la fondation et pour le choix des transports non polluants en Antarctique et aux Galápagos (la partie apparente de l'iceberg peut-être?). En ce qui concerne le mode d'opérer, le tableau est beaucoup moins brillant.

Prenons donc l'exemple du Pérou. Le premier point à respecter lorsqu'on parle de tourisme solidaire, c'est de respecter la législation des pays d'accueil. Or les bureaux de G.A.P. au Pérou sont presque cachés et il semblerait d'après certains guides qu'ils ne soient pas déclarés aux autorités. G.A.P. se trouverait alors dans l'illégalité complète. On peut se demander si G.A.P. paye ses impôts dans ce pays pour ses activités alors qu'ils y auraient installé une agence informelle. D'ailleurs les clients de G.A.P. se voient demander de payer directement en liquide une partie de la somme de leur voyage à leur guide péruvien qui ainsi peut ensuite au cours du voyage payer les services locaux "ni vu ni connu", le reste du budget du voyage est versé directement sur un compte en banque personnel de l'accompagnateur local. Les comptes et rapports financiers se font en ligne sur un extranet sur lequel chaque tour-leader a son espace, en communication avec les services comptables à Toronto. Rien ne transite donc par l' "agence locale" (appelée " GAP shack ", c'est beaucoup plus sympathique!). La pratique semble louche à de nombreux collègues qui travaillent au Pérou et je ne crois pas que les autorités fiscales péruviennes soient au courant. Quand on parle de tourisme durable, il s'agit dans un premier temps de faire que le plus possible des bénéfices générés par les activités touristiques restent sur place. A ce titre le contre-exemple le plus frappant est certainement la Thaïlande dont 60% des rentrées dues au tourisme repartent vers les pays émetteurs sous forme de rapatriement de bénéfices. G.A.P. fait mieux : les bénéfices ne sont pas rapatriés, leur système leur permet de les conserver directement chez eux sans même qu'ils ne transitent dans les pays où ils opèrent afin d'éviter les taxes locales.

M. Poon Tip pourra certes objecter qu'une partie de ces bénéfices est versée à la fondation qu'il a créé : Planeterra. Cependant, avec un revenu annuel de 100 000 000 dollars, si on table sur des marges de minimum 25% (et encore c'est une estimation à la baisse vu le mode d'opération dans les pays d'accueil !), on peut deviner que l'entreprise dégage en fin d'année un bénéfice d'au moins 15 à 20 millions de dollars. Les 500 000 dollars annuels versés à la fondation ne sont rien en regard de tout ce que le pays perd dû à l'évasion fiscale locale, à l'exploitation des tour-leaders locaux, aux économies d'échelles sur place, et aux rabais consentis par les hôteliers pour garder la clientèle G.A.P. qui représente pour certains un chiffre d'affaires important tous les ans… à condition qu'ils acceptent les conditions imposées par G.A.P.

Parlons tout d'abord des guides. Les guides péruviens sont normalement payés entre 50 et 70 dollars par jour, et pour leur travail, ils doivent être diplômés. G.A.P. embauche des " accompagnateurs " non diplômés (l'absence de diplôme n'est pas en soi scandaleuse car elle permet à des personnes douées de travailler, ce qui est scandaleux c'est de profiter de cette absence de statut clair pour exploiter une main d'œuvre très bon marché !), leur demande non seulement de faire le même travail que celui des guides de métier mais aussi de s'occuper des réservations avant le voyage et de faire un rapport après, d'effectuer les paiements pendant le voyage (avec le budget dont une part est versée directement en liquide par les clients comme nous l'avons vu plus haut) et tout cela pour un salaire de 20 à 30 dollars par jour sans que ces employés occasionnels (appelés "tour conducteurs", TC, ou encore " tour-leaders ") n'aient d'autres avantages que "de faire de beaux voyages", comme on le leur fait miroiter à leur embauche, et bien sûr, contrairement à la majorité des TO aventure, sans aucune assurance en cas de problèmes ou d'accident.
Plusieurs accompagnateurs enchaînent le même voyage pendant plusieurs mois sans s'arrêter ne serait-ce qu'un jour, disant au revoir à un groupe et accueillant le groupe suivant le même jour. Les réservations du groupe suivant se font dans les derniers jours du voyage et le rapport est rédigé dans les premiers jours du voyage suivant. La journée de l'accompagnateur commence au lever et finit bien après que les derniers clients soient allés se coucher. Le travail accompli est celui d'une agence locale et du guide à la fois. On imagine aisément la fatigue ainsi cumulée, après plusieurs mois sans un seul jour de congé... Qui plus est, une règle interne prévoit qu'au bout de trois plaintes de clients, c'est la mise à pied pour une période indéfinie, voire la porte, sans préavis. Quand on connaît les motifs futiles des plaintes des clients, il y a de quoi se poser des questions (un exemple de plainte : " l'accompagnatrice était fatiguée et dormait pendant les transferts en bus " !). Pour les tour-opérateurs, le choix est simple: soit on envoie un TC canadien (sous contrat, payé régulièrement, assuré, avec protection sociale, billet d'avion aller et retour, etc.) qui est certainement plus résistant à l'exploitation, soit on exploite les locaux (salaires ridicules, pas d'assurance accident, pas de billets d'avion à payer, taillables et corvéables à souhait, renvoyables à tout moment). Plusieurs tour-opérateurs maintiennent le tour conducteur canadien connaissant bien le pays, en doublon avec le guide local (en terme d'interculturalité, le client a tout à y gagner) ; en comparaison G.A.P. détruit les possibilités d'emploi des tour-leaders canadiens et exploite sans vergogne les guides locaux (seule exception : les Canadiens qui acceptent de travailler aux mêmes conditions sur place et à qui on fait miroiter les avantages d'une vie de " Great Adventure People " !). La logique de tout cela est très simple: réduire le coût des ressources humaines afin de maximiser les profits.

En ce qui concerne le choix des services auprès de petits opérateurs locaux, prenons un exemple, les opérations de G.A.P. sur le lac Titiqaqa. A Puno, le port de départ pour les excursions sur le lac, G.A.P. utilise les hôtels d'une chaîne locale appartenant à un gros investisseur, ainsi que pour les groupes des voyages luxe, un des hôtels les plus "luxueux" de la ville, appartenant à un médecin, et dont le service est assuré par un personnel sous-payé et mécontent (pour l'accueil et le contact avec le population locale, ce n'est pas vraiment l'idéal, on en conviendra !). Il existe de nombreux petits hôtels dans la ville mais ils n'intéressent pas G.A.P. Le choix des hôteliers est dicté par la règle de "l'unique interlocuteur" pour des raisons de praticité et de rationalité, ainsi que de pouvoir de négociation : plus le volume de clients que G.A.P. envoie à cet interlocuteur unique est grand et plus les prix sont négociables à la baisse. Dans le tourisme comme ailleurs, il faut toujours s'assurer une position de force pour négocier les tarifs des services à la baisse et obtenir le prix le plus bas possible.

L'opérateur local de G.A.P. est la plus grosse agence de Puno et sa préoccupation première n'est pas spécialement le respect des populations locales et leur participation. C'est l'opérateur local qui fait travailler le moins de monde car ils ont leurs propres bateaux et leurs propres véhicules, ils monopolisent la majeure partie de la chaîne touristique locale. Les habitants de l'île très visitée de Taquile, sur le lac, reçoivent tous les ans un énorme flux de touristes, ils ont ainsi pu unir leurs forces et créer leur propre service de bateaux communautaires entre leur île et le port de Puno, pour acheminer les touristes. Les revenus du transport des visiteurs, entre autres, permettent à la communauté de se développer comme ils l'entendent et surtout d'avoir un moyen de transport pour leurs marchandises et leurs relations avec l'extérieur. L'opérateur de G.A.P. sur place utilise ses propres bateaux et donc rien ne revient à la communauté locale en ce qui concerne le transport. Il existe pourtant à Puno un des opérateurs les plus éthiques et solidaires du Pérou, qui travaille avec les communautés exclues des bénéfices du tourisme et qui a mis en place de véritables programmes de tourisme solidaire qui permettent de réduire la pauvreté de nombreuses familles et d'assurer l'autogestion des programmes de tourisme par les populations d'accueil, première garantie d'un tourisme durable et solidaire. C'est cette agence, par exemple, qui a permis le développement touristique autogéré de l'archipel d'Anapia, dans la partie sud du lac. On se demande pourquoi G.A.P. n'utilise pas les services de cet opérateur, certainement parce que leurs prix sont plus élevés, qualité oblige. Il ne faut pas affecter la croissance de la courbe des bénéfices. En ce qui concerne l'opérateur, le choix est dicté par la rationalité économique classique : faire des économies d'échelle pour réduire les coûts et maximiser les profits.

Regardons attentivement la brochure de G.A.P. et les voyages que ce TO (tour-opérateur) propose au Pérou. A première vue, on constate qu'il y a une quantité impressionnante de produits touristiques, de " paquets " comme on dit dans le métier. Mais lorsque l'on s'y penche un peu plus, on remarque que tous ces produits aux noms aussi évocateurs que différents, représentent l'unique et même voyage avec une petite variante de l'un à l'autre. Un opérateur classique aurait vanté un seul produit touristique et indiqué les options, extensions ou variantes possibles. En fait G.A.P., malgré les apparences, ne vend qu'un seul voyage au Pérou, que tous les opérateurs locaux connaissent bien: le "gringo trail". C'est-à-dire le circuit classique qui passe par tous les sites attractifs du sud et que l'on retrouve dans toutes les brochures des TO européens et nord-américains. Mais là où ces TO prennent le risque de monter de petits circuits hors des sentiers battus, en travaillant véritablement avec les communautés locales, G.A.P. reste avec prudence dans les zones classiques afin de pouvoir vendre seulement ce qui est le plus attractif et connu, et ce qui donc permet de gagner plus en réduisant au maximum les risques. Il faut vendre des produits (" un produit " !) dont la publicité se fait toute seule et que le plus grand nombre connaît afin de s'assurer un volume de clientèle important.

Terminons par la politique de communication. Que sont les 500 000 dollars utilisés par la Fondation G.A.P. par rapport aux énormes profits engrangés, plus de 100 000 000 dollars, souvent au détriment des populations et des opérateurs locaux? Comment sont utilisées ces sommes d'argent? Pour des projets réels des populations locales, dont la gestion est assurée par eux-mêmes et qui leur permettront de se " développer " durablement, ou alors pour des opérations caritatives (distribution de vêtements, de matériels scolaires, dons divers) dont on sait qu'elles ne font que participer à la destruction de l'auto-estime de ces communautés et donc de leur culture, tout en permettant aux dirigeants de G.A.P. d'avoir bonne conscience et d'avoir à bon compte une image de bienfaiteur de l'humanité ? Comme souvent à notre époque, l'image et le discours fondés sur les principes humanitaires chers aux Occidentaux ne servent qu'à enrober des pratiques dont le fondement est la rationalité économique pure et dure, et comme en économie classique, la recherche du plus grand profit. Les Américains appellent cela " charity ", G.A.P. change le nom (il est plus " politiquement correct " dans les milieux du tourisme de parler de tourisme solidaire) mais pas le contenu.

Faire des économies d'échelle, réduire les coûts et maximiser les profits, toujours être en position de force pour négocier des rabais, exploiter la main d'oeuvre locale (on pourrait dire "travailler dans un environnement laboral flexible"), vendre les produits les plus connus pour avoir beaucoup de clients, communiquer sur des "engagements humanitaires", telles sont les règles du "leader mondial du tourisme solidaire". Comme beaucoup d'entreprises, même parmi les plus polluantes de la planète, les dirigeants de G.A.P. ont réussi à faire croire à tout le monde que leurs préoccupations premières étaient le bien-être des populations locales qui accueillent leurs clients, la réduction des impacts négatifs du tourisme et la maximisation des impacts positifs. En cela, ils répondent, au moins par le discours, aux inquiétudes d'une clientèle de plus en plus informée et à la recherche d'une éthique parfaite. Malheureusement, il n'en est rien, G.A.P. fonctionne comme tous les autres acteurs classiques du marché du tourisme mondial, la seule différence c'est la dose de cynisme de M. Poon Tip et de ses collaborateurs. Dans le monde de G.A.P., une seule règle: le profit !

L'exemple de G.A.P. est symbolique de tout un secteur du tourisme. En France, les TO dits " aventure " n'échappent pas à la règle : passer du couple accompagnateur français-guide local à l'accompagnement local inclus dans le prix du prestataire du pays d'accueil (salaires moins élevés, pas de protection sociale, élimination des frais de gestion de personnel, pas de billet d'avion AR à payer, plus grandes marges de bénéfices, etc.), écraser les prix des prestataires locaux en faisant jouer la concurrence, éliminer les voyages qui ne " marchent pas " (sous-entendu qui ne rapportent pas assez) au détriment des petits opérateurs locaux, etc., ne visent qu'un seul objectif : la réalisation des objectifs chiffrés, la croissance des bénéfices (certains TO imposent à leur prestataire de ne marger qu'à 15 % alors qu'eux-mêmes prennent jusqu'à 35% de bénéfice sur certains voyages)...

Comment donc croire à un " éco-label ", à un " ecotourism award ", à une " éco-certification ", lorsqu'on voit qu'un TO comme G.A.P. se voit attribuer le premier prix de l'écotourisme ? Le bon roi Léopold doit être satisfait et rit ouvertement dans sa tombe de son succès, ses émules appliquent ses recettes avec beaucoup d'efficacité, jusque dans les recoins les moins soupçonnables de l'activité humaine.