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Aux limites de la coopération internationale (Kirghizstan)...


par Guillaume Cromer

 

Photo: G. Cromer, 2006

 

C'était en 2000 au cœur de l'Asie Centrale. Une ONG de coopération internationale que l'on nommera H., était présente à Kochkor, petit village de bergers du centre du Kirghizstan, pays rempli par plus de 90% de montagne. Le but de H. était d'aider les femmes de cette zone rurale à développer un business qui leurs permettrait d'améliorer leurs conditions de vie. Assez rapidement, l'opportunité la plus intéressante se démarquant des autres était celle du développement touristique. Des paysages extraordinaires (montagnes, lacs et steppes), une tradition encore bien ancrée (les yourtes, la culture équestre, l'hospitalité des populations, la musique traditionnelle parmi les principales) étaient la matière première pour un bon développement touristique au Kirghizstan. Les premiers voyageurs baroudeurs sont arrivés. On leur a ainsi offert petit à petit des nuits chez l'habitant, des transferts en taxi, des guides, des locations de chevaux, des treks dans les montagnes à la rencontre des bergers pour dormir sous la yourte. H. les a accompagné financièrement et techniquement sur un programme de 5 ans, de 2000 à 2005. En 2003, une association nationale a été déclarée afin de faire la promotion du tourisme dit communautaire (Community Based Tourism) au Kirghizstan. Assez vite, une quinzaine de communautés ont été créées sur l'ensemble du territoire kirghiz. Toujours plus… Cette association a été logiquement laissée aux mains des locaux durant la coopération. En 2006, le soutien de H. était donc terminé. C'est alors que je suis venu pour effectuer un stage, une expertise de consultant international au sein du groupe local de Kochkor, là où tout avait commencé 6 ans auparavant. De l'extérieur, tout le monde faisait l'éloge du projet qui est vraiment, à première vue, de très bonne qualité. En effet, dans les communautés, plus de 76% de l'argent dépensé par un client de passage est redistribué au prestataire offrant le service, que ce soit le propriétaire de la maison d'hôte, le berger qui laisse sa yourte à disposition d'un groupe de touristes ou le guide qui vient du village. Ce chiffre est même inscrit sur les murs des bureaux dans lesquels le touriste est accueilli. Il faut aller un peu plus loin pour comprendre les limites de la coopération internationale.

Un an après l'autonomie complète laissée aux locaux, j'ai rencontré le responsable de H. au Kirghizstan qui m'a parlé des nombreux projets très intéressants de l'ONG sur le territoire kirghiz. Mais pas grand-chose des projets passés. Ces derniers sont classés. " Ca, c'est fait… ", comme l'on entend de plus en plus. Je suis revenu à Kochkor pour comprendre donc ces limites. Laissé autonome par H. et également par l'association nationale, le groupe de Kochkor n'avait que peu de connaissances et de compétences quant au réel marché du tourisme. L'organisation mise en place par H. était pourtant très intéressante avec une vraie démocratie participative. En effet, plusieurs comités avaient été mis en place pour décider des problématiques comme le comité éthique, marketing, écologique ou encore qualité. Mais, encore une fois, il faut aller plus loin dans la réflexion et l'analyse. Assez rapidement après mon arrivée au sein de l'équipe de Kochkor, certains clients sont venus me voir pour me faire comprendre qu'ils étaient déçus de certaines choses. Des touristes abandonnés dans la " partie touristique " de la maison d'hôte. Un touriste américain se retrouvait seul sur une table de salon où 19 chaises restaient désespérément vides, les images des ridicules émissions de la télé russe passant devant ses yeux… Grand moment de silence alors que, de l'autre côté de la cour intérieure, la famille rigolait des bêtises faites par les enfants sur une table bordelique, aucun ordre, une décoration approximative et une cuisine des plus artisanales… la vie de tous les jours… Une ambiance que les baroudeurs adoreraient partager pour la plupart d'entre eux…

Mais voilà, à la place du partage culturel, des micro-ondes et des télévisions ont été placés dans la partie des touristes. Bien sûr, sans micro-ondes, comment pourrait bien vivre un Français, un Américain ou un Hollandais ! La coopération a-t-elle conseillé cela ? Je n'en ai pas la réponse et ce serait absurde de leur part mais elle n'a pas ou plus été présente pour suivre le projet et conseiller des choses simples mais au combien utiles pour le dialogue et la compréhension entre touristes et locaux. Désormais, les locaux s'appuient sur de jeunes volontaires de tous pays qui viennent principalement pour accueillir les touristes et aider les locaux car le nombre de personnes parlant anglais est encore trop faible durant la haute saison. Or, les volontaires, comme moi, même s'ils connaissent le marché du tourisme, sa complexité et ses problématiques, restent des volontaires sans réel poids décisionnel et même de conseils… Le seul référant occidental était H. mais il n'est plus là…Le développement continue donc comme on croît que c'est bien… Mais le fossé se creuse entre les demandes des touristes et les services offerts par les locaux. Les valeurs premières d'un tourisme dit communautaire commencent même à disparaître. Je m'explique. Le but du tourisme communautaire est qu'une communauté locale travaille ensemble, soit engagée et responsable des services qu'elle offre aux touristes et que l'argent reste au sein de la communauté. Or, comme tout développement, la finalité est financière et les plus belles valeurs se retrouvent bien ridicules face au poids de l'argent. Combien de femmes responsables de maisons d'hôtes sont venues voir la directrice du groupe local pour demander, réclamer, mendier des touristes! Quel bonheur de voir ces femmes si avides de rencontrer l'autre et de partager la culture kirghize… Soyons un peu sérieux… Vous savez bien pourquoi ces femmes voulaient plus de touristes. Il y a même des moments où plusieurs femmes, jalouses, se chamaillaient devant les touristes, ébahis par cette ambiance particulière… Leur but n'est pas de partager leur culture, simplement d'essayer de nous ressembler. Oh capitalisme ! Oh, individualisme ! Où sont donc passées les valeurs même du tourisme communautaire ? Le but n'est-il pas de permettre à l'ensemble de la communauté, l'ensemble donc du village, de la vallée même de bénéficier des bienfaits de l'activité touristique, qu'ils soient économiques, sociaux ou environnementaux. Les vertus de l'Occident et du capitalisme ont été ramenées dans les bagages des touristes pour une certaine idée du développement. Mais voilà, il manque désormais un certain suivi du projet, une réelle coopération entre le Nord et le Sud, l'Ouest et l'Est, par H. ou une autre organisation. Bien des touristes qui partent au Kirghizstan recherchent la rencontre avec "l'Autre" pour partager des moments, des émotions… Or, sans accompagner ces projets sur un long terme, le client est de plus en plus perçu comme un portefeuille sur pieds. Et, bien entendu, il commence à le comprendre et à se plaindre. Que ce soit le guide qui ne fait même plus l'effort de discuter avec les clients alors qu'il parle anglais, que ce soit ce touriste qui reste seul pour manger le soir dans une maison d'hôtes, que ce soit les tarifs en perpétuelle augmentation… les exemples sont nombreux. Enfin, je finirai sur un exemple intéressant. Quelques clients, durant la saison, sont venus me voir pour me dire qu'ils étaient assez déçus. Vu de l'extérieur, ils pensaient venir pour contribuer réellement au développement de la communauté en échange d'un service à caractère touristique. Or, leur plainte a été : " Ca ne nous intéresse pas de donner de l'argent aux familles les plus riches du village… surtout pour une ambiance aseptisée ! ". Suite à de nombreuses réflexions de la sorte, j'ai bien essayé de prendre les devants en mettant en place des projets de développement communautaire qui pourraient apporter à l'ensemble de la communauté et non pas à quelques riches membres… Mais bien sûr, les différents comités qui décident de ces questions, rappelez vous… marketing et qualité. Ils sont gérés par ces riches membres donc la volonté de mettre en place une réelle redistribution plus équitable de l'activité touristique est mise aux oubliettes et le développement continue, de façon individuelle, de façon capitaliste…

Bien entendu, cet exemple ne veut pas dire que cette association réalise un mauvais travail ou un mauvais accueil. Ce texte permet juste de mettre en évidence les limites de la coopération internationale surtout dans un domaine comme le tourisme qui reste très variable aux demandes et besoins des clients, à la mode de certaines destinations ou de certains marchés. Cette association propose néanmoins un très bon accueil et de bonnes prestations pour découvrir le pays. Néanmoins, j'ai perçu des risques à moyen et long terme. Le manque de suivi de la coopération internationale sur le long terme ainsi que la prise en main du projet par quelques personnes vertueuses met en péril un projet qui fait désormais travailler de nombreuses personnes à temps plein dans une activité qui reste encore très fragile face aux problématiques d'insécurité politique, d'effets de mode de destinations ou de problèmes climatiques…


J'ai écrit ce texte suite à un stage de fin d'études du Master II " Management de Produits Touristiques " de La Rochelle réalisé au sein du groupe local de CBT à Kochkor au Kirghizstan. Durant 5 mois, j'ai pris le rôle d'un consultant international afin de définir les forces et faiblesses du projet et de trouver des solutions correctives. Président de l'association Sentiers pour l'Enfance (www.sentierspourlenfance.com) qui a pour buts de promouvoir les nouvelles formes de tourisme plus responsables, de sensibiliser les plus jeunes à l'écoconscience et de soutenir des projets d'aide à l'enfance, victime du tourisme de masse, je suis engagé depuis plusieurs années sur la voie d'un tourisme responsable, économiquement viable, valorisant le patrimoine local, naturel et culturel des territoires d'accueil. Je me positionne désormais en tant que consultant international spécialisé dans le tourisme durable.

 

Photo: G. Cromer, 2006