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Les enfants de la chance
et les enfants des slums


"Mobile Creches", centres d'accueil de jour d'enfants d'ouvriers itinérants
(Pune, Inde)


par William Audebert

 



Depuis 1969, date de création de l'ONG indienne Mobile Creches, les centres d'accueil de jour d'enfants d'ouvriers itinérants n'ont cessé de se développer.
Leur raison d'être : apporter soutien scolaire, éducation, hygiène, nourriture, et donner l'espoir d'un avenir meilleur…
Comme bon nombre de bénévoles, William et Anne ont participé à l'un des programmes soutenus par l'ONG asmae, Association de Sœur Emmanuelle.
Avec Sanjuni, Monika, Kalpana, Surita, Pujpa, Sanja et Suvarna, éducatrices salariées de Mobile Creches, ils ont partagé le quotidien de ces enfants des bidonsvilles de Pune.



Cette situation, 1 500 000 personnes la vivent à Pune!

Neuf heures du matin. Pune. Kalyaninagar. Sophronia. Quartier résidentiel. Cent gamins envahissent la crèche. Non. Ce ne sont pas les enfants de la " chance ", qui habitent ces résidences grand standing, partagent piscine, tennis et salle de gymnastique. Ils ne monteront probablement jamais dans ce wagon là. Les trains, ils les connaissent pourtant. Enfants d'ouvriers itinérants, ils parcourent le pays en troisième classe. Suraj a quitté Calcutta pour se rendre à Pune. Comme les autres, il a suivi ses parents. Ils resteront entre un et trois ans, le temps du chantier. Entre piscine et terrain de tennis, au beau milieu de ces immeubles insultants de luxe, père, mère et enfants cohabitent entre quatre morceaux de tôles : les " slums ", bidonvilles. 4,7 membres en moyenne par famille, selon le relevé réalisé en 2000 par Shelter and Associates. Eau potable, sanitaires ? Ces vocables n'ont ici pas de sens. La terre est poussière. Un filet de liquide saumâtre ruisselle entre les baraquements, puis stagne ça et là. Le sol devient boue. " Paradis " des rats. J'aperçois deux femmes qui s'épouillent mutuellement. Chaque quinzaine, le médecin rend visite à la crèche. Les enfants se plaignent sans cesse de mal au ventre. " Les amibes ", me dit-il. Cette situation, 1,5 millions de personnes la vivent à Pune. Près de 40% de la population totale. L'essentiel de la classe ouvrière.
L'urbanisation galopante n'a pu être maîtrisée : 3,6 millions d'habitants en 2000, 4,3 millions cinq ans plus tard. Conséquence d'une croissance économique fulgurante, principalement dans les secteurs de l'automobile, l'informatique, et l'ingénierie. " Baraquements " provisoires. La présence des ouvriers sur ces terrains vagues n'est que tolérance du promoteur immobilier, leur employeur. Au terme du contrat de travail, les familles devront quitter les lieux. Pour quels horizons ? Qui sait ? Besognant six jours sur sept, pas vraiment le temps de chercher du travail. L'éventuel nouveau contrat leur sera souvent fourni par un " serviteur ", rémunéré par ces démunis. Leur salaire : 80 roupies par jour pour les hommes, 50 pour les femmes. Bien loin de " l'égalité des chances ", leitmotiv de la construction européenne. Bien maigre également, pour nourrir ces " petites " familles. Les échoppes vous demandent 20 roupies pour un kilo de riz.


Les crèches, fruit d'un lobbying incessant

Huit heures trente. Pères et mères se rendent sur le chantier pour la journée. Les enfants attendront 9h00, l'ouverture de la " crèche ". Si l'avenir de ces familles est peu réjouissant, le tableau serait bien plus noir sans ces centres d'accueil de jour. Enfants à la rue, livrés à eux mêmes, ou sur le chantier, avec tous les risques d'accident que cela représente. Un seul revenu par famille, la mère devant rester au " foyer ". Ici, les enfants bénéficient de trois repas par jour, d'éducation et de soins. Créée en 1969 par Meera Mahaderan, l'ONG Mobile Creches est à l'origine de cette action. Fruit d'un lobbying incessant auprès des instances étatiques, le premier plan de financement des crèches fut annoncé officiellement en 1974. Ainsi, les " Construction Laws " imposent-elles désormais aux concepteurs des projets immobiliers de créer ces " day care centers " et d'y prévoir des conditions d'accueil " décentes " : eau potable, électricité, toilettes. Cette obligation légale resterait cependant lettre morte si les initiateurs de ces " crèches mobiles " ne suivaient sa mise en oeuvre. " Ce n'est pas simple de leur faire débourser de l'argent. Les conditions de vie et de sécurité des familles ne constituent pas leurs préoccupations naturelles ", indique Anjali Alexander, responsable de la communication au siège social de Mobile Creches à Delhi. L'Etat n'y accorde guère plus de considération. Mrs HIREMAT, responsable de l'antenne de Pune de l'ONG Mobile Creches, me confie son incompréhension : " sa contribution financière équivaut à une banane par jour et par enfant ". En 1989, un regroupement d'organisations appelé " FORCES " prit naissance, dans le but de mettre au grand jour le peu d'attention porté par l'Etat, à la problématique de l'enfance, alors que les indicateurs relatifs à la santé se dégradaient. Mobiles Creches se trouvait à la tête de cette initiative. La période courant de la naissance à l'âge de 6 ans conditionne les chances de développement des enfants. Négligences, absence de soins, malnutrition, ont souvent des conséquences irréversibles. Ainsi, l'action de Mobile Creches se concentre-t-elle sur la petite enfance. Provenant pour la plupart d'autres états de l'Inde, les enfants doivent réapprendre une nouvelle langue, le Marathi, en l'occurrence. Mobile Creches leur apporte une éducation " informelle " s'adaptant aux tranches d'âge, à l'origine de chacun, à leur état d'avancement dans la " scolarité ". L'instabilité ne leur permet pas d'accéder à l'école " formelle ". L'école publique n'a pas bonne presse : insuffisance de moyens, manque de professionnalisme. L'école privée n'est pas à la portée de ces familles. Certains, grâce aux dons et parrainages, pourront un jour s'asseoir sur ces bancs.


Namaste baba!

Neuf heures du matin. Avec Anne, nous arrivons par l'arrière de la crèche, traversant ce jardin de verdure qui jouxte ce minimum de béton et de tôles, qu'a bien voulu concéder le promoteur à Mobile Creches et qui contraste bien davantage avec les bidonvilles. Les voix, les cris, les pleurs des plus petits, qui viennent de quitter le sein nourricier, sont déjà perceptibles. Arriver sans se faire remarquer. Comme un petit jeu qui s'est instauré avec eux. Ils ne tarderont pas à nous apercevoir. " Namaste! ". Les " teachers " sont arrivées il y a peu. Avec Alice, coordinatrice des chantiers d'asmae à Pune, c'est ainsi qu'on les nomme. L'anglais sera évidemment notre langue d'échange. Suvarna est celle d'entre elles qui maîtrise le mieux la langue de Shakespeare. Elle sera notre " pont culturel ", avec les autres institutrices et les enfants. " William. Don't come in ! ". L'intérieur m'est encore interdit. Dans ce qui sert de cuisine, elles quittent leurs beaux saris, pour les saris de travail. Ça y est. La journée peut commencer. La crèche est séparée en trois secteurs distincts, mais communicants. L'essentiel des activités aura lieu dans la salle principale, la plus spacieuse. Elle accueille les " grands ", âgés de quatre à douze ans. Environ quatre-vingt des cent petites têtes. Un autre espace d'une vingtaine de mètres carrés, est lui, dédié à la crèche à proprement parler. De quelques mois à l'âge de trois ans, les Balwadis y passeront leurs journées. Les plus petits d'entre eux dorment dans des hamacs suspendus, pour éviter les morsures des rats que l'on surprend, de temps à autre, tenter une approche vers quelques victuailles, se réfugiant en chemin derrière un tas de papier qui traîne, avant d'atteindre la cuisine. Ils ne sont pas seuls. Une vieille femme au regard dur, consacre bénévolement ses journées à ces petits bouts de vie. Ô combien de respect m'inspire-t-elle ! C'est aussi le quotidien de quelques grands frères et grandes soeurs. Non pas grandes par l'âge, mais par la maturité. A peine plus de huit à dix ans. Déjà la responsabilité d'une mère. Certaines d'entre elles n'auront pas la " chance " de bénéficier de la crèche. Ellawa s'occupe des tâches ménagères : laver le linge, nettoyer le sol et bien d'autres à longueur de journées. Pourquoi cette différence ? Elle n'a probablement pas plus de douze ans. Ses parents ont souhaité qu'elle travaille. Comment faire comprendre à ces démunis, dont les préoccupations relèvent du quotidien, la nécessité d'un investissement dans le moyen terme, permettant à leurs enfants d'accéder à un peu d'éducation, leur ouvrant l'espoir d'un autre destin ? Cloisonnement social, mur infranchissable, fatalisme, ces mots prenaient en moi tout leur sens. Revenons dans la salle des grands. Assis sur des bandes de toiles de jute disposées en rectangle, Surita leur " propose " des exercices d'éveil physique. " Ek, dvon, tveen ", un, deux, trois! Pendant ce temps, le " petit déjeuner " se prépare dans la cuisine. D'aspect marron et farineux, ce liquide constitue un complément alimentaire. Suit alors la prière. J'observe les comportements. Certains sont sagement dissipés, d'autres semblent attacher beaucoup d'importance à cet instant solennel, malgré la faim. D'autres encore, montrent un manque manifeste de sommeil. Le repas terminé, chacun se dirige vers l'extérieur pour laver son assiette dans les bassines d'eau disposées à cet effet. Les enfants sont systématiquement associés à l'ensemble des tâches communautaires. Place maintenant à l'enseignement. Les enfants se répartissent en différents groupes, par tranches d'âge. Les plus petits s'adonnent au découpage, travaillent souplesse et dextérité des mains, grâce à divers objets donnés, récupérés et parfois achetés. Le recyclage est la règle. Pas de papier blanc. Bouts de bois chapeautés d'un morceau de coton font office de pinceaux. Du côté des grands, on apprend l'alphabet, ou encore à compter. Ici aussi, les enfants font preuve d'entraide et d'autonomie. Shullila et Suraj sont un peu les meneurs. Tour à tour, ils passent au tableau et, pointant du bout d'une règle, les lettres de l'alphabet une à une, engagent avec ferveur les autres à répéter ces sons. Tout ceci, bien sûr, sous le regard des " teachers ". Chez ces dernières, Sanjuni a un rôle bien défini. C'est semble t-il " l'intellectuelle du groupe ". Elle passe ses journées à aligner avec rigueur, des chiffres sur un cahier. Liste des dons, affectation des dépenses, etc. Tous les quinze jours, le médecin rend visite à la crèche et ausculte les enfants un par un. C'est à Sandjuni que reviendra la tenue du registre médical. Un jour, elle exhibe fièrement une coupure de presse. Un article rédigé par son fils, dans une revue scientifique. Ces femmes sont toutes issues de milieux très défavorisés. Magnifique signe d'espoir pour les enfants qui nous entourent.


La pulpe douce de l'inconscience?

Jeudi 5 janvier. Dernier jour. Un mois désormais, que je partage leur quotidien. Mallawa, Sukruti, Sapna, Mamta, Mira, Shulilla, Kilti, Anita, Prianka, Suradj, Hattich… Cent gamins gravés dans ma mémoire. Impossible d'oublier leur soif d'attention, de complicité, de tendresse et d'amour. Sourires, rires aux éclats. " La pulpe douce de l'inconscience ", qu'exprima si bien Françoise MALLET JORIS. Mais aussi regards durs d'adultes avant l'heure. Naïveté évanouie. Conscience d'un état, d'une impasse. Expression d'une maturité trop précoce. Enfance avortée ? Légèrement interrogatifs, intrigués au début de notre rencontre, ils m'ont rapidement accordé leur confiance et ont laissé libre court à leur spontanéité d'enfants. Overnight Camp. Journée de fin d'année. Sorte de Noël atemporel. Jeux, menus cadeaux féeriques à leurs yeux. Ils attendaient et préparaient ce moment depuis longtemps. Danses de jeunes princesses, décorations, activités ludiques. L'évasion a balayé leur quotidien pendant ces quelques semaines. Il est à peu près 16 heures. Les bénévoles sont invités à prendre la parole sur la scène, au micro, devant ces quatre cents regards ébahis, émerveillés. Ma gorge se serre. Je dois retenir mon émotion. Mes paroles ne seront pas celles qu'un enfant peut comprendre, simplement celles qui me viennent aussi spontanément que leurs sourires. La magie de Noël s'éteint après les festivités. Les enfants sont toujours excités. Puis le rythme de la crèche reprend son cours. Gymnastique, prière, cours de Marathi et rudiments de mathématiques. Expression " libre " pour les plus petits. Je navigue entre les groupes, les observe. Echanges de regards complices. Corrections d'additions. Je commence à préparer un dessin que les petits colorieront plus tard. Sans tarder, ils délaissent les cours et s'attroupent autour de moi, s'accrochent à mon cou, prennent place sur mes genoux. Une heure s'est écoulée. Impossible de les maintenir en place, malgré les " kali bassa " (" assis " en Marathi) persistants des institutrices et de moi-même. Les jeux à l'extérieur s'imposent.
Dernier jour. J'appréhende fortement la séparation. Je reprends mes activités, échanges de sourires, jeux, comme s'il y avait une continuité, comme si ce quotidien était devenu le mien, sans départ programmé. Rassemblement des enfants comme à l'accoutumée, en fin de journée, avant le départ dans leurs " foyers " respectifs. " Tsalla ", allez-y. Je les suis du regard, les accompagne sur le pas de la porte. Cette course empressée vers leurs " maisons ", leurs parents qu'ils ne voient que peu chaque jour, me facilite la rupture. Mallawa n'a pas suivi le flot. Elle se retourne vers moi et m'adresse un " dhanyavaad ", " thank you " qui en dit long et me serre la gorge. Je m'efforce de n'en rien laisser paraître et lui adresse un simple adieu de la main.

 

Sur Mobile Creches et son environnement

Le secteur du bâtiment emploie environ 30 millions d'ouvriers en Inde, dont plus de 30% sont des femmes.
Environ 10 millions d'enfants se trouvent sur ces sites de construction.
- Fondée en 1969.
- 500 crèches créées depuis l'origine.
- Lieux : Delhi, Bombay, Pune, Noida et Gurgaon.
- 650 000 enfants bénéficiaires depuis sa création.
- 5 000 éducatrices formées depuis l'origine.

Les missions :
- Lobbying auprès de l'Etat pour une meilleure reconnaissance des droits de l'enfant.
- Sensibilisation de la société civile.
- Formation des éducatrices : 250 femmes des bidonvilles formées au cours des 5 dernières années.
- Information et sensibilisation des familles d'ouvriers et de la communauté : hygiène, planning familial, sida, alcoolisme, drogues…
- Les centres d'accueil de jour : alimentation, soins, éducation.

Pour en savoir plus : http://www.mobilecreches.org/