Retour à l'accueil

 

EDITO


L'article en format PDF

 

Pura Beji, Sangsit, Buleleng, Bali, Indonésie

 

Le tourisme est devenu une activité mondiale en pleine expansion, il apporte à certains de l'espoir et en jette d'autres dans le désespoir. La folklorisation des sociétés, tout comme l'artificialisation des paysages et la surconsommation de ces "biens" qui nous font tant de mal, transforment les modes de vie, accélèrent nos rythmes quotidiens de moins en moins naturels, uniformisent les cultures, remodèlent nos rapports à l'homme et à l'environnement. Les médias formatent ce nouvel espace de réflexion - où l'acte de dépenser prime sur celui de penser - contribuant de la sorte à la mise en scène exotique voire érotique du spectacle du monde.

Un sursaut est indispensable pour retrouver du sens à nos existences perturbées, toujours plus mouvantes et moins stables, pour définir un nouvel être-ensemble, davantage fondé sur une véritable approche du métissage. Cet élan devra débattre sur les risques encourus par une société vouée à la mobilité touristique, s'attaquer à la mode du bougisme consumériste et apolitique, tandis que les autres migrants - exclus, nomades ou étrangers - se voient expulsés ou interdits de circuler… Loin du matraquage exotique et du marketing touristique, ce débat en cours - guère en vogue dans les couloirs du politique - nous permettrait pourtant confronter des points de vue, des témoignages et des propositions, afin d'esquisser d'autres perspectives pour l'univers du voyage.

En cette intense période électorale et d'arrivée du TGV en Alsace, il nous semble important de se poser ensemble pour discuter, à la fois du sort du tourisme et du destin du métissage, tous deux placés sous les feux de l'actualité, sous les projecteurs déformants des médias… Autrement dit, si l'heure est effectivement au slogan " TGV, prenez le temps d'aller vite ! ", pour notre part, encourageons plutôt le temps du repos et de la pause, un temps où la rencontre reste encore pensable. Donc possible. Une autre voie reste par conséquent ouverte comme une brèche au coeur de l'enfermement organisé... Une issue à creuser!

Un monde emmuré

L'histoire, le mur et le voyage...
Fresque murale, dans la hall d'entrée de la gare ferroviaire de Porto au Portugal

A l'heure où le mur est devenu tendance, l'enfermement sur soi n'a même plus besoin de parois extérieures : la mode est à l'auto repli. Pourtant après The Wall de Pink Floyd, voilà plus de trente cinq ans, et après l'écroulement du rideau de Fer qui était d'abord un mur, en l'occurrence celui de Berlin, en 1989, revoilà le retour du mur dans toute sa splendeur, avec son interminable lot de lamentations. Ainsi en Israël, où l'érection du mur virilise un peu plus la politique des dirigeants en place, grignotant au passage des terres confisquées aux Palestiniens, et pourtant délimitées par la Ligne Verte. D'ailleurs, en avril 2006, c'est encore en Israël que Roger Waters, maître d'œuvre du Wall de Pink Floyd, a donné un concert dans un village judéo-arabe plutôt qu'à Tel Aviv où le spectacle était initialement prévu. Aux yeux des Palestiniens, le morceau Another brick in the wall est devenu un hymne au changement, l'emblème d'une nation emmurée, et le titre avait été rebaptisé dès 2005 par les jeunes opposants au mur de séparation, Another break in the wall… La mise en musique du monde, c'est une lapalissade, n'exclut pas le combat politique des peuples, surtout opprimés et réprimés, bien au contraire…

Un mur de honte peut en cacher d'autres, moins visibles, moins médiatisés : entre les deux Corées, entre les deux parties - grecque et turque - de Chypre, ou encore en Irlande du Nord où les stigmates de la lutte armée perdurent, le mur reste une séparation qui arrange ceux qui se satisfont du statu quo, ces partisans de l'immobilisme toujours effrayés par les premiers signes d'une mobilité qu'ils considèrent d'emblée comme dérangeante. Et puis, il y a les réfugiés, les exilés, ces partants forcés transformés en mal venus malgré eux, de nouveaux " malgré nous " en quelque sorte ! Après l'Italie et la France, c'est au tour de l'Espagne - mais il y avait déjà Melilla et Ceuta en 2005 - de pointer du doigt ces migrants du Sud qu'il convient désormais " coûte que coûte " de refouler. Au nom de la sauvegarde de la vieille Europe " en danger " en proie aux déclinologues de tout poil et autres chantres de la guerre contre le terrorisme ou contre la repentance… Au large du Maroc ou de la Tunisie, comme d'ailleurs de Cuba, l'océan est un énorme mur d'eau que l'on ne franchit plus impunément : un mur qui s'ignore mais que n'ignorent pas ceux qui se cassent les dents dessus : futurs exclus, expulsés ou noyés.

Et puis il y a la dite " plus grande démocratie du monde " qui décide, en accord avec elle-même, une fois n'est pas coutume, de construire un gigantesque mur de 1200 km dans le but de séparer le bon grain de l'ivraie, le bon citoyen étasunien du méchant migrant mexicain… D'aucuns diront qu'il faut bien trouver du travail pour les clandestins latinos qui déambulent le long de la frontière ! L'avenir serait-il donc, évidemment payé au noir, à la construction de son propre mur, de sa propre prison intérieure, de son propre exil en soi ? La mondialisation n'a pas fait fi de l'individualisme, au contraire, et si l'homme n'est pas (encore) une marchandise, le mur est là pour l'arrêter, lui bien sûr, pas le " bien " qu'il emporte avec lui, comme d'autres porteraient un rocher de Sisyphe sur leurs épaules… Le bien passe, le mal - l'humain - reste, c'est ainsi, c'est d'ailleurs voulu d'en haut, et même écrit dans le Livre. L'arpenteur des frontières de demain sera touristique ou ne sera pas, et ce touriste du futur, libre de circuler où et comme bon lui semble, sera nanti ou ne sera pas…

Le mur est d'ailleurs une " attraction touristique " qui rapporte, on l'avait vu à Berlin au début des années 1990 et on le voit depuis quelques décennies à Jérusalem avec son fructueux mur des lamentations. Mais aussi à Belfast où, en 2006, des murs réels ou imaginaires séparent toujours les quartiers catholiques et protestants : d'anciens militants de l'IRA se sont convertis en guides touristiques dans le but de faire découvrir aux visiteurs curieux une autre version de l'histoire locale que celle délivrée par le canal officiel britannique… Pourtant, lorsque le commerce et la mémoire se croisent, les dérives sinon le pire ne sont jamais très loin ! Mais il y a " mieux ", plus fort et plus reality show que jamais : l'excursion qui transforme le touriste en clandestin !

L'information émane de Courrier International (5-11 octobre 2006) qui nous apprend que des membres de l'ethnie Hnahnu, au nord de Mexique, proposent à des touristes étrangers de franchir à minuit une frontière imaginaire avec les Etats-Unis : " Une aventure entièrement simulée "… Petit détail : cette attraction touristique se déroule à plus de 1000 km de la véritable frontière ! Ces randonnées nocturnes concernent des groupes d'au moins 20 touristes, ce qui nécessite le travail d'environ 70 personnes de la communauté ! Se transformer pendant une soirée en faux clandestin pourrait donc revenir à œuvrer en faveur du sacro-saint " tourisme durable " ? L'article, tiré du quotidien espagnol El Pais, précise : " Les traversées ont lieu depuis deux ans dans le parc écologique Eco Alberto, un territoire de l'Etat d'Hidalgo administré par les habitants. Ceux-ci ont traversé à maintes reprises la frontière avec les Etats-Unis et font bénéficier les touristes de leur expérience, leur permettant de connaître les affres du périple ". Bref, voyager la peur au ventre en sachant tout de même qu'une bonne soupe vous attendra à l'arrivée !
Cette traversée commence vers 20h et se termine vers 2h du matin, et les touristes latinos, nord-américains et européens sont " emballés par la perspective de passer une nuit dans la peau d'immigrants sans papiers "... Le touriste aisé n'aime pas le sans papier mais il aime jouer au sans papier ! Alors, il s'efforce d'être un bon touriste, donc un vrai faux sans papier, le temps de s'amuser jusqu'à 2h du matin, heure à laquelle il rejoint son foyer, bobonne et le doberman… En attendant, plus il joue et plus il souffre : " Les touristes rampent, traversent des tunnels, se cachent dans des champs de maïs et sont même enlevés par des polleros (passeurs) fictifs. Les employés du parc se transforment en guides ou en vigilantes (milices de citoyens américains qui patrouillent le long de la frontière), s'amusent à braquer leur lampe torche, imitent les bruits de la police des frontières américaine, font monter dans des camionnettes les participants enthousiastes ".
Le magazine Ulysse (novembre-décembre 2006) apporte d'autres précisions quant à ce trip pas comme les autres : les participants escaladent des murs, se cachent dans des tunnels, etc., et " terminent les yeux bandés dans un lieu sacré " où les autochtones leur demandent de réfléchir sur cet étrange périple… Il n'est cependant pas sûr que les clients voyeurs de la misère du monde se bonifient à l'issue de la leçon ! Nos vrais voyageurs déguisés en clandestins traversent un faux Rio Bravo et, si le simulacre est bien monté, il en coûte tout de même 150 dollars pour la petite excursion à sensations organisées, soit " beaucoup moins que ce que doivent débourser les vrais 'dos mouillés' " pour tenter de franchir des murs de honte au péril de leur vie ! C'est bien connu, le voyage profite d'abord aux riches, les pauvres se débrouillant avec l'exil… Par conséquent, le touriste fortuné, en quête d'émotions fortes, paie nettement moins cher que le clandestin à la recherche d'une terre d'accueil… " Accueil ", un terme en voie de disparition dans certaines régions " développées " du monde. Ce n'est là que l'application d'une règle libérale bien rôdée avec la bénédiction de la mondialisation, touristique ou non. Plus claire que tout, la publicité pour ce périple dit : " Passer la frontière comme s'il s'agissait d'un sport extrême " ! L'ailleurs se résume en effet à devenir un terrain de jeux pour nantis.

Finalement, pour que le monde tourne enfin un peu plus rond, la solution est simple comme bonjour (à un douanier !) : il suffit d'inverser les rôles ! D'un côté, les sans papiers obtiennent des documents et vivent tranquillement là où bon leur semble, de l'autre on prive de papiers (on peut d'ailleurs les donner à ceux qui justement n'en ont pas) les " bons " citoyens ventrus ou non qui souhaitent tellement vivre la vie fascinante des sans papiers. La boucle est ainsi bouclée, et tout le monde sera content… En attendant cette " autre voie " pour sortir de l'impasse sociale qui affecte les migrants planétaires, il faut bien convenir que dans l'immédiat, pour ne plus foncer droit dans le mur, la seule solution viable consiste à faire le mur. Pour de vrai, pour de bon.

FM

 

PS : pour oublier un peu l'épreuve du mur, lisons ! La lecture est en quelque sorte une forme culturelle particulière de la décroissance puisque, comme le précisait il y a soixante-dix ans Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes, " on ne peut pas consommer grand-chose si l'on reste tranquillement assis à lire des livres ". Lire c'est donc résister ! Et même la possibilité du Nil et d'autres paradis insulaires, qu'ils soient littéraires ou pharaoniques, ne parviendra point à troubler la folie des glandeurs de ceux qui préfèrent les marques pages aux bords de plages et plonger dans les mots plutôt que dans l'eau. Pour paraphraser Edgar Morin, on pourrait dire que la vacance des mots fabrique les maux des vacances… Finalement, c'est toujours le mal qui a le fin mot de l'histoire.

 

L'histoire contemporaine s'étale sur les murs (ici, respectivement à Berlin et en Irlande du Nord, à la fin des années 1980)

 

L'histoire ancienne, aussi, s'inscrit sur les murs (ici, respectivement à Louxor en Egypte et à Tihuanaco en Bolivie). Des murs à lire et à relire...

 

L'histoire de l'Europe conquérante, partie en "croisade" ou "découvrir" le Nouveau Monde, s'affiche sur les murs de Lisbonne, au Portugal...