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De la douane au divan

 

 

par Christophe Allanic

 

 

Qu’on se le dise, les pigeons-voyageurs n’existent pas. Ils se déplacent certes, mais le voyage reste spécifique à l’homme. Même si à l’instar de l’animal, l’homme est amené à se mouvoir pour répondre à des besoins vitaux (se nourrir, se protéger d’un danger...), il ne cesse d’être animé par une réalité d’un autre ordre : la réalité psychique.
Ainsi, en se déplaçant dans les trois dimensions de l’espace, l’homme en parcoure une quatrième, la dimension psychique. Espace réel et espace psychique sont intimement liés, à tel point que nous sommes en droit de nous interroger sur une quelconque parenté.


Le voyage, quête de soi

La langue française ne manque pas d’ailleurs de rappeler combien le voyage se fait métaphore de l’existence, de la vie psychique et de sa dynamique. Comme si c’était l’évidence même que le monde extérieur renvoyait à notre monde intérieur.

De nombreuses expressions relatives au voyage ou à l’espace au sens propre renvoient à des interrogations existentielles au sens figuré. A commencer par le mot voyage qui tire sa racine de via, la voie ; au sens figuré, ne dit-on pas « chercher sa voie » ? « le dernier voyage » pour signifier la mort ; « passer un cap », « franchir une étape de sa vie » pour parler des épreuves de la vie, « tracer sa route » ou « faire son chemin » pour évoquer le fait de mener sa vie (de manière autonome). Par ailleurs, les expressions relatives à l’orientation dans l’espace renvoient métaphoriquement à l’orientation que les hommes donnent à leur vie : « donner un sens à sa vie ». « Perdre le nord », « perdre la boussole » ou plus familièrement « être à l’ouest » renvoient à l’idée d’être « désorienté », qui vient lui-même du mot « Orient ». Finalement, se donner une destination ne serait-il pas une manière de se (ré)approprier son destin ?

Chaque année, des milliers de jeunes et moins jeunes partent en voyage pour ses vertus initiatiques, pour « se découvrir », c’est-à-dire littéralement « ôter ce qui nous couvre », se dé-voiler, enlever le voile. Quand des religieuses « prennent le voile », des aventuriers « prennent les voiles ». Ils sont probablement animés par un même désir : découvrir la part mystique et divine en soi. La part « étrangère et étrange » en soi suscite l’envie de partir à « l’étranger ». La part d’Autre en soi pousse l’homme à aller vers l’autre.


Diwan : de la douane au divan

Comme le voyage à sa manière, la psychanalyse propose également de partir à la dé-couverte de soi, de lever le voile sur les désirs inconscients : devenir davantage sujet et moins objet de cette part Autre, appelée Inconscient. La théorie psychanalytique puise largement dans les métaphores spatiales pour parler du psychisme et de son fonctionnement. Elle emploie les termes d’ « espace psychique », de « transfert », de « déplacement », de « topiques » (topos, lieu) pour parler de l’appareil psychique et de sa dynamique.

Dans cette approche clinique révolutionnaire, Freud a introduit l’utilisation du divan : allongé et le psychanalyste hors de son champ visuel, le patient se trouve dans des conditions propices à l’émergence de représentations ou affects jugés trop insupportables par le Conscient, dès lors refoulés dans l’Inconscient. Il est étonnant de noter que le terme divan est issu de diwan, racine qui a également donné le mot douane. Ainsi, si la douane autorise l’accès à un espace étranger, le divan du psychanalyste permet également d’accéder à la part étrangère (et étrange) en soi. Passer la douane et passer sur le divan relèveraient-ils de la même démarche ? L’un et l’autre visent le changement d’état… dans tous les sens du terme ! Douane et Divan symbolisent la frontière entre deux espaces hétérogènes : l’un familier (le Conscient), l’autre étranger (l’Inconscient). Parce qu’ils sont frontières, ils sont le théâtre de possibles refoulements : tant des clandestins par la douane, que de certaines représentations émergeant sur le divan.

Dans ce sens, cette comparaison rappelle la première topique où Freud représentait le psychisme en trois instances : le Conscient, le Préconscient et l’Inconscient. Le refoulement vers l’Inconscient s’opérait par le Surmoi, instance de censure. A l’image du douanier, mandaté par l’Etat pour effectuer des contrôles et interdire certains mouvements de biens ou marchandises, à l’image également du psychanalyste dans le transfert du patient. Le psychanalyste, par sa neutralité bienveillante, ne se positionne pas du côté de celui qui a une autorité. Au contraire, il invite son patient à parler librement. Mais dans son transfert, le patient projette sur la personne de l’analyste des images parentales interdictrices, séductrices…

Douane et Divan sont des lieux de passages : de marchandises, de valeurs pour la douane, de représentations, d’affects pour le divan. Pour ce faire, le douanier comme l’analyste invitent à la « déclaration ». Le douanier demande au voyageur de déclarer les biens en sa possession, après quoi il pourra effectuer un contrôle. Le psychanalyste invite son patient à dire, à déclarer, tout ce qu’il lui vient à l’esprit, c’est la règle fondamentale de la libre association qui permet de libérer le matériel inconscient (à l’origine des symptômes qui ont conduit à l’analyse). La psychanalyse se fonde sur une autre forme de déclaration : le transfert, sorte de déclaration amoureuse faite au psychanalyste. A l’inverse, le psychanalyste ne contrôle pas les dires de l’analysant, puisque c’est la réalité psychique qui l’intéresse et non la réalité « matérielle ». Toutefois, dans son activité, l’analyste peut être amené à faire un travail de « contrôle » (ou supervision) auprès de psychanalystes en formation.

Cette déclaration, à la douane comme au divan, permet de « se dédouaner », de se libérer d’une dette : à la douane elle permet « d’être dégagé des obligations légales » et sur le divan « de se libérer d’un passé jugé jusque là répréhensible, de se laver d’une faute ». C’est souvent la culpabilité (d’avoir des fantasmes jugés honteux) qui pousse le névrosé à frapper à la porte de l’analyste. Ce dédouanement s’effectue par le paiement, de taxes à la douane, du montant des honoraires chez l’analyste. Le paiement de l’analyse permet au patient de se dédouaner d’une dette dont il se sent redevable à l’égard de l’Autre, l’analyste. Cela permet de se libérer de l’Autre.

Et c’est bien de ça dont il s’agit dans le voyage comme dans l’analyse : partir à la recherche de l’Autre et à la fois s’en libérer. Le fait que la Terre soit sphérique illustre à merveille ce paradoxe humain : à mesure que l’on s’éloigne de son point de départ, on s’en approche. Cela illustre que le voyage est symptôme dans le sens psychanalytique du terme, c’est-à-dire qu’il est compromis entre un désir et son interdit : à la fois fuite et recherche de l’Autre. Le mythe d’Œdipe est l’illustration mythique du voyage dans ses aspects symptomatiques. Oedipe réalise sa destinée en cherchant justement à la fuir.


Sur les pas d’Oedipe

Les parents d’Oedipe, le roi Laïos et sa femme Jocaste, découvrent le terrible destin de leur fils à sa naissance : l’oracle leur annonce qu’Oedipe tuera son père et épousera sa mère. Laïos charge alors un de ces sujets de tuer son fils ; l’homme de main préfère abandonner l’enfant après lui avoir percé les chevilles, le condamnant ainsi à l’immobilité (pour qu’il ne voyage pas !). Oedipe est retrouvé et adopté par une autre famille royale. En grandissant, les rumeurs le font douter de ses origines, jusqu’au jour où il quitte sa famille adoptive pour consulter l’oracle qui lui tient le même discours qu’au père. Effrayé par ces paroles, Œdipe décide de ne pas rejoindre sa famille adoptive (qu’il croit être sa famille génétique), choisit de s’expatrier pour ne pas accomplir son funeste destin. En chemin, il croise son père et le tue, sans savoir de qui il s’agit. Il arrive dans sa ville natale et libère ses habitants de la Sphinge. Il devient alors Roi et épouse sa mère avec qui il aura des enfants. Plus tard, il découvre la vérité et se condamne à l’errance après s’être crevé les yeux.

Que nous apprend ce mythe ?
Que le voyage est un acte de séparation avec les imagos parentales. Les mots « partir » et « séparation » partagent à ce titre la même racine étymologique. Partir c’est quitter son père comme signifie le terme "ex-patrié", de ex- pater littéralement « hors du père », sous-entendu de son autorité. Partir, c’est quitter sa « terre natale » (la Mère-Patrie), dans l’idée parfois de se faire adopter par un autre pays. C’est entre autres dans cette optique de séparation avec le milieu familial que le Grand Tour a été institué au 18ème siècle. Il permettait certes aux jeunes gens des milieux aisés de s’ouvrir au monde et de se former, mais aussi de couper le cordon avec la famille. Le programme universitaire Erasmus est la forme moderne de ce Grand Tour. Il a valeur de rite de passage : se retrouver entre pairs loin des parents et de leur autorité, comme certaines cultures traditionnelles le pratiquaient : les jeunes sortaient du village le temps de leur initiation entre pairs.

Mais ce mythe nous apprend avant tout que le voyageur, comme Oedipe, inquiété par ses fantasmes patricides (fantasmes inconscients la plupart du temps), s’éloigne du père : il s’ex-patrie. Mais tracer sa route, sa propre route, pour sortir de l’ombre du père, est une manière de le tuer symboliquement. Inquiété par ses fantasmes incestueux, le voyageur fuit sa mère et s’intéresse à l’autre exotique, comme si la relation exogame était la garantie d’une relation non incestueuse. Cela n’empêche pas la répétition de son histoire dans le rapport à l’autre. D’ailleurs, de nombreux voyageurs disent rechercher dans le voyage un retour vers "l’authentique", un retour à la Nature, loin des hommes, de la technologie et de la société. Cette recherche de « l’authentique » est animée de toute évidence par le fantasme d’un retour vers l’ « hôte antique ». C’est-à-dire le fantasme d’un retour à la Matrice où le fœtus jouissait d’un sentiment de complétude inégalable, définitivement perdu à la naissance. C’est aussi cela l’inceste : le désir de ne faire qu’un avec l’Autre d’où l’on vient. Certains voyageurs recherchent ce paradis perdu, cet Eden, sur une île déserte bordée d’eau claire (belle image métaphorique de l'embryon dans le liquide amniotique) ; d’autres courent après ce « sentiment océanique » sur les mers ; d’autres encore recherchent ce « Nirvana » sur les routes de Katmandou.

Le voyage nous enseigne finalement la même chose que la psychanalyse : l’évitement, la fuite de ce qui nous fait souffrir est impossible. Même si le voyage peut soulager de quelques symptômes psychologiques (affects dépressifs par ex.), il ne permet pas fondamentalement de se libérer de son passé et de ses dettes ; il n’a pas d’effet sur la structure psychologique. Le voyage à lui seul ne permet pas de faire l’économie d’un véritable voyage intérieur, tel que le permet le Divan. La psychanalyse parle de « retour du refoulé », c’est-à-dire que les éléments refoulés tendent à réapparaître sous d’autres formes : lapsus, actes manqués, rêves, symptômes. Le refoulement n’est jamais pleinement effectif.

De même, dans le voyage, il y a un retour. Le voyageur revient sur ses pas. Le voyageur rentre chez lui à la fois même et autre : car si partir ne permet pas de fuir ses problèmes, en faire le tour n’en est pas pour autant inutile. Par moment sur le divan, l’analysant a l’impression de ressasser les mêmes choses, de se répéter, mais chaque boucle autour du symptôme est l’occasion d’une nouvelle élaboration. Le voyageur vit parfois avec douleur son retour : il s’attendait à un changement radical et c’est du même qu’il trouve.


Tours autour du trou

Même si certains en attendent beaucoup, le voyage ne propose que de faire un tour, une boucle autour de qui nous anime tous : ce manque-à-être inhérent à l’homme, source du désir. Car c’est un vide, une béance qui fait que nous désirons jusqu’à la mort. D’ailleurs, l’homme part en voyage pour quitter son « trou perdu », parce qu’il veut être « comblé », ou s’en mettre « plein » la vue. Il décide alors de partir en « vacances » (=vacuité, vide), faire du « farniente » (i.e. ne « rien » faire). Parfois, c’est parce qu’il est « au bord du gouffre » (autre nom de la dépression) qu’il part en voyage. Le voyageur, comme tout un chacun, est animé par ce vide existentiel qui fait que l’on se tourne vers l’Autre, comme s’il détenait ce qui allait nous combler.

L’homme pense que la complétude existe dans un Ailleurs. Il cherche alors les bords, cette limite qui départage le creux du plein ; le bord, c’est le signe qu’il y a du plein. C’est cette recherche de limite, de bords qui pousse le voyageur à aller « au bout du monde », l’alpiniste à monter sur le « toit » du monde, le plongeur à descendre au « fond » des mers, ou le marin à « tirer des bords » sur l’étendue infinie des océans. Le sédentaire, comme tout être humain, n’échappe pas à la règle.

Le sédentaire n’ose pas sortir de son trou. Un ami me confiait en plaisantant «  ce n’est donc pas un gouffre qu’il y a autour de [la ville où il vit], il y a de la terre autour !? »... C’est l’angoisse du vide, du manque, de l’absence, mais plus que cela, c’est l’absence de limites qui pousse à la mobilité ou à l’immobilité. Le voyageur les cherche quand le sédentaire les fuit. Parfois dans ses pérégrinations, le voyageur peut ressentir de l’angoisse face à l’infini : dans un désert, en mer. C’est ce même « no-limit » qui, tout à la fois, fascine et angoisse les êtres humains, nomades ou sédentaires.

Mais pourquoi donc l’homme est-il obsédé par cet Ailleurs, cet Au-delà promesse de plénitude ? Pourquoi l’herbe est-elle toujours plus verte chez le voisin ? Parce que l’ailleurs est objet du désir de l’Autre. Et le petit d’homme en fait l’expérience très tôt : il pense combler sa mère mais prend rapidement conscience que sa mère se satisfait ailleurs (le travail, son mari…). Mais que peut-il bien y avoir dans cet ailleurs, qui pousse ma mère à disparaître de temps à autre ? Que cherche-t-elle ailleurs que je ne suis pas ou que je ne possède pas puisqu’elle préfère partir loin de moi ? (Franck Chaumon). « Je vais y faire un tour » se dit l’enfant.

C’est ça qui fait marcher le monde…

 


L'auteur

Christophe Allanic est psychologue clinicien à Nantes.
Plus d'infos: http://psychologue.nantes.free.fr