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« Je suis parti dans le vent »

Une lecture des Cygnes sauvages de Kenneth White

 

 

par Lionel Bedin

 

 

Je flânais en ce dimanche matin à M. une petite ville au bord du lac d’Annecy. C’était l’heure calme d’un matin de printemps (un lundi de Pâques); une famille, qui s’exprimait dans une langue que, de loin, je n’arrivais pas à identifier, mettait à l’eau un bateau pneumatique, opération qui dérangeait les deux cygnes qui avaient décidé de passer la matinée ici. Il était 10h30, au bord du lac l’air était un peu frais mais le soleil commençait à se faire sentir. Pas encore de bruits. Les hors-bord, ce serait pour cet après midi. Je me suis assis sur un banc, face au lac, presque les pieds dans l’eau. J’ai sorti un livre de mon sac à dos. Je me suis mis à lire. Calme. Des vaguelettes, un brin de clapotis. J’entendais parfois les pas et la respiration soutenue des marcheurs ou des joggeurs qui passaient sur la petite route, dans mon dos. Silence agréable de cette matinée. Seul problème: les marcheurs passaient le long des haies et des palissades derrière lesquelles se cachaient les chalets et les propriétés d’un certain standing. La propriété privée. Et les gardiens de cette propriété privée: les chiens. Les chiens de gardent aboyaient. Et je pensais aux phrases que je venais de lire : «Mais où est l’humanité? Mais où sont les êtres humains? Il y a cette nation-ci et cette nation-là, et dans chaque nation il y a ce clan-ci et ce clan-là, ce parti-ci et ce parti-là, cette secte-ci et cette secte-là, cette personne-ci et cette personne-là. Tous avec des identité différentes auxquelles ils veulent s’accrocher, et prêts à se battre pour elle sans la moindre hésitation.» Et ces chiens qui aboyaient… «Quelle chance le monde a-t-il dans toute cette folie furieuse? On brûle les arbres et les herbes. On bétonne la terre. Tout ça au nom d’Une chose ou d’une Autre.» Et ces chiens qui aboyaient, au bord de ce lac si tranquille… Je lisais un récit de Kenneth White: « Les Cygnes sauvages ». Et pour la première fois, sans doute, je lisais, je voyais, j’entendais, dans un récit de cet auteur, autre chose qu’un simple récit de voyage.


Un voyage au Japon

Mais prenons ce livre à son début. Le prologue donne toutes les explications utiles: Kenneth White décide de faire «une virée» au Japon, en forme de «pèlerinage géopoétique», pour «rendre hommage aux choses précieuses et précaires» et pour faire un «voyage- haïku» dans le sillage de Bashô. Il espère bien en tirer un livre, qu’il voudrait «petit livre nippon extravagant, plein d’images et de pensées zigzagantes.» S’immerger dans un pays, dans une culture, dans des souvenirs littéraires, et «si possible, voir les cygnes sauvages venus de Sibérie s’abattre avec leurs cris d’outre-terre sur les lacs du Nord où ils viennent hiverner.» On ne peut pas avoir de buts plus clairs pour un voyage. Rien de plus clair, et rien de plus simple, à la fin des années 80. Le résultat est ce récit, « Les Cygnes sauvages », un livre à l’air inoffensif, pas très épais, et pourtant rempli à craquer d’histoires, de descriptions, de sons, de poésie, de philosophie, d’histoire littéraire, d’érudition, mais une érudition douce, qui ne fait pas mal à la tête, et même une érudition qui rend intelligent. Zen, quoi.

Le livre s’ouvre sur l’arrivée à Tokyo: «au premier coup d’œil c’est tout bonnement hideux.» Tokyo la ville lumière est aussi une ville de bruits. Elle est peuplée d’étrangers à son image: occidentaux (américains, pour tout dire), et bruyants. Mais, en cherchant un peu, le voyageur, pour peu qu’il parte à la recherche de la «météorologie mentale» des habitants de ce pays, finit par trouver des jardins tranquilles, d’autres rencontres, l’autre Japon. Il suffit d’ouvrir des portes, de rue en rue, au fil des discussions, jusqu’à ce que «l’aube arrive avec un goût de saké froid». Et lorsque le voyage se poursuit ainsi, les rencontres sont l’occasion de comprendre ce que K. White lui-même cherche, puis, quand il a trouvé, il nous raconte. Ce qui nous vaut de savoureux dialogues, dans le train pour Yokohama ou ailleurs. Jusqu’à comprendre qu’au Japon l’essentiel est dans l’esprit.


Gardons ouvertes d’autres routes

Un dialogue, sur l’autoroute, K.W. est à coté de Kenji, son guide du jour :
«Soudain Kenji lâcha : Nous avons trahi le vrai monde.
- Le vrai monde ? Qu’est-ce que c’est ?
- Je ne sais pas. Mais ce n’est pas ça – et il fit un geste de la main en direction de l’autoroute.
- Eh bien, peut-être que nous y reviendrons. Ce truc dingue ne pourra pas durer longtemps. Ca pétera un de ces jours, bientôt.
- Trop fort et trop tard.
- Pas si on garde ouvertes d’autres routes.»

Ce dialogue – ces phrases courtes, ces mots simples, presque choc, qui produisent des idées claires, faciles, sont typiques de l’œuvre de Kenneth White – ce dialogue insiste sur les thèmes que l’auteur présentent dans ce récit: celui de la cage – K. White écrit ou fait dire par l’une de ses rencontres: «nous vivons dans une cage» – et: le monde va mal. Le monde va mal mais tout n’est pas complètement fichu. Nous faisons fausse route, mais il n’est pas trop tard pour rectifier. A condition de ne pas ignorer le monde, de ne pas s’en écarter. Il est même possible (en tout cas une certaine façon de voyager le permettrait) de le considérer comme «intéressant, beau et radieux.»

Ailleurs, un japonais parle de revenir dans «l’arrière pays de toujours», de retrouver et cultiver ce qui a été perdu. Et Kenneth White d’aller dans ce sens: «on se demande si l’humanité ne pourrait pas s’arrêter tout simplement pendant quelques temps, jeter un coup d’œil autour d’elle et dire, OK! Il est temps d’essayer de refaire le cercle.» Le problème c’est «mais où est l’humanité?» Comment décider ensemble quand il y a cette nation-ci et cette nation-là, ce clan-ci et ce clan-là, cette personne-ci et cette personne-là?

Prendre d’autres routes, garder ouvertes d’autres routes, ne pas se laisser enfermer dans une cage, faire un «simple retour tranquille» en arrière, sans pour autant penser que c’était mieux avant, mais «retrouver et cultiver ce qui avait été perdu», faire une «renouée», «refaire le cercle», revenir à «l’esprit des choses quand les esprits circulaient dans le monde»… On voit bien les propositions de K. White, qui cherche à nous entraîner ailleurs que dans la médiocrité ambiante de notre époque et qui nous dit que toute l’agitation actuelle du monde ne résoudra rien. Alors, comment faire?

Seul / avec un vieux corbeau / en pays inconnu
Ou bien:
Dans les montagnes / sur le bord d’un torrent / buvant du saké.

La solution (au moins la tentative de la rechercher) se trouve peut-être dans le voyage. Et dans la poésie. Le voyage et la poésie: Bashô.


L’homme du vent et des nuages

Il est évidemment beaucoup question de Bashô dans ce récit. Maître Bashô. Un poète qui prit la route peut-être pour calmer «une angoisse fondamentale qu’aucune religion ne pouvait soulager», et qui, en apportant un ton nouveau, en écrivant la nouvelle sorte de livre qu’il cherchait, ce «livre de la voie et du vent», modifia le cours de la poésie japonaise. Bashô, cet «homme du vent et des nuages», qui avait une conscience du caractère transitoire de toute chose, avec une perception de la beauté de la nature, Bashô le maître du haïku.
Sur une branche dénudée
est perché un corbeau
crépuscule d’automne.

K.White répond:
Ce matin-là
sur les eaux de la Sumida
une mouette solitaire

Ce matin-là d’octobre, sur la route étroite vers le Nord profond, ce Nord à connotation libertine, licencieuse, dans la culture japonaise, ou sur le Tokaido, la «route de la mer de l’Est», K. White rencontre la mémoire d’un poète illustre. Sur ces sites remarquables, avec cette notion de route de voyage à l’esprit, un autre haïku de Bashô:
Première pluie d’hiver
et mon nom sera
voyageur

fait écrire à l’auteur de belle phrases sur la poésie, qui, pratiquée avec profondeur, pouvait – et pourrait toujours – constituer «une voie» en soi, tout comme le voyage, au moins le voyage zen, ou méditatif, dont l’idée était de «se laisser aller avec les feuilles et le vent.»

La route est toujours poétique. Même quand il pleut. La pluie rendrait plus sensible. Les peintres de l’ukiyo-e comme Hiroshige aimaient la pluie. Hiroshige est ce peintre connu pour ses estampes réalisées au long du Tokaido. Lorsque K. White aborde le Hokkaido, cette île en forme de raie, cet «autre monde», il a le sentiment d’arriver dans le «pays lointain» qu’il cherchait. Il nous entraîne à sa suite, d’une réflexion sur le pèlerinage dans la montagne – ces montagnes que les occidentaux escaladent pour les vaincre, et que les orientaux contemplent –, à la visite d’un sanctuaire shinto, de la découverte du jiyuristu, l’école du vers libre, à la découverte du port de Sakata, la ville du saké, port rempli «du teuf-teuf-teuf des bateaux», du massif du Hokkoda, la demeure du vent.


Des corbeaux en couleur

Avec K. White on ne voyage pas en se bouchant les oreilles. Il y beaucoup de bruit(s) dans ce récit. Les marteaux frappent les cloches de métal des temples; les pieds du marcheur font crisser l’épais gravier blanc. Et la nature, pour qui ne détourne pas l’oreille, produit toutes sortes de sons. «Il y a un mois environ, là-bas sur le mont Haguro fourmillaient les yamabushi, soufflant dans leurs conques, mais ce matin, tout ce que j’entends, c’est un corbeau, kraa kraa, kraa kraa, dans le ciel d’un bleu éblouissant ». Beaucoup de vent, et beaucoup de corbeaux au Japon! On les retrouve plus loin dans le Hokkoda: «tout croassant dans le vent, et le vent, le vent du Hokkoda, portant leurs cris jusque dans les hauteurs sereines de cet automne suspendu dans le temps » Et encore ici: «plus gros qu’à l’ordinaire, qui crient, crient, crient dans le ciel venteux.»

Avec K. White on entend tout, et ne voyage pas en noir et blanc. Il y a également beaucoup de choses à voir, pour qui sait ne pas fermer les yeux. «Or rouge sur les collines, rivières fumant dans le soleil du matin, traces de neige sur les hauteurs, et partout des corbeaux…» Plus loin une forêt avec «ses feuilles rouges, au jeu de lumière et d’ombre sur les éclaboussures blanches de la cascade.» Autre exemple: «une énorme grue peinte en rouge qui se profile au-dessus de la ville ; on aurait juré le portail-perchoir de quelques sanctuaire shinto.»


Les « lointains rivages »

Finalement arrive le bout du chemin. Le Hokkaïdo, ce territoire au bord du monde, auparavant appelé le pays barbare, un temps occupé par des gens en marge de la société, bannis et autres chercheurs d’or. Jusqu’à ce que des colons japonais eurent le désir de coloniser ce pays qui était considéré comme «vide», pourtant peuplé de Aïnous, mais comme l’Australie était peuplée d’Aborigènes. Avec des conséquences identiques. Le 15 octobre au matin K. White est sur la route 5 le long de la péninsule d’Oshima, «la queue de la raie», puis il se dirige vers le mont de la Grande Neige, sous la neige. Il s’enfonce dans un «vide neigeux» au risque de se perdre. Pour constater aussitôt qu’il est difficile de se perde volontairement: «cela peut paraître parfois, quand on y pense, un bon moyen de sortir de tout le bruit et de toute la chierie, mais une fois sur place, le corps se rebelle, veut garder les pieds sur cette sale et saoule vieille terre rouge.» Poursuivre, mettre un pied devant l’autre, est donc une réaction instinctive et bénéfique. Garder les yeux ouverts…

Garder les yeux ouverts. «Rougeurs brumeuses de l’automne, le Pacifique aux reflets bleus, cimes enneigées à l’horizon (…) bateaux à l’ancre, grues défilant dans un élégant silence, ramasseurs de coquillages affairés.» Toujours ces phrases courtes, parfois sans verbe. Des plans, que nous suivons du regard. «Encore des grues, s’élevant au-dessus d’un mer d’herbe jaune. Une plage de sable noir.»


Les cygnes sauvages

Dans ce récit, encore une fois K. White fait la démonstration qu’il faut rester attentif, et savoir se poser des questions. Un exemple: le cygne a toujours été représenté, depuis Buffon, comme étant apprivoisé et flottant sur un bassin. Raison pour laquelle nous n’imaginons le cygne que flottant. Or le cygne est sauvage, il vole, et serait même «l’un des grands voyageurs du monde.» Comme quoi on peut se laisser abuser… Et c’est toujours Buffon, le XVIIIe, les «philosophes», la «philosophie naturelle», cette discipline généraliste qui existait avant les spécialisations, «où l’attention se portait sur un questionnement total, ainsi que sur la recherche d’une appréhension, d’une compréhension globale du monde » qui renvoient bien évidemment au concept de géopoétique créé par l’auteur. Selon Buffon le cygne serait un «farouche voyageur du monde» et vivrait «en paix avec la Nature.» Le voyage, la rencontre, l’autre, le monde, la paix, la nature: je me demande si nous n‘avons pas ici les notions de base de la géopoétique…

Géopoétique? Une notion pas toujours facile à appréhender, croit-on. En fait ça n’est pas compliqué. Ça part d’un constat: la civilisation du progrès ou «autoroute de l’Occident» a montré «qu’elle ne mène pas nécessairement à quelque chose de formidable». Tout est loin d’être intéressant ni enrichissant. On peut même dire que coté culture et coté civilisation, les modèles se sont effondrés. Des «nomades intellectuels» (Nietzsche, Rimbaud…) ont tenté de quitter l’autoroute, de suivre d’autres chemins, de faire entendre d’autres voix. K.White propose de continuer, de déambuler de territoire en territoire, de s’écarter des sentiers battus, de «nomadiser», de partir à la rencontre des autres, de s’ouvrir au monde, ce qui permettrait de mieux connaître, de mieux sentir les choses, de voir ailleurs et dans toutes les cultures ce qui est valable et qui pourrait être une autre voie pour l’homme. A la question: comment vivre sur la terre (géo), les pieds sur terre – «c’est la vie sur terre qui m’intéresse», dit-il –, K. White propose de chercher les réponses dans la culture, la beauté et l’étrangeté du monde, sa «poétique», en s’ouvrant au monde, en «élargissant», en renouant les contacts entre les humains, voire avec le non-humain: la nature. Le but de la géopoétique est l’épanouissement de l’être, ici sur terre.

Plus tard dans la journée j’ai terminé la lecture des « Cygnes sauvages » à la maison – le récit se termine par un suspens qui finira bien: «Ils ont tourné, tourné dans l’air vif et clairs. Je les ai suivi des yeux et de l’esprit.» –, en écoutant Music for 18 musicians, de Steve Reich. Au son de cette musique, qui rappelle étrangement les bruits naturels, répétitifs, de la nature, comme ceux que K. White décrit, j’ai facilement imaginé l’envol des cygnes sauvages. J’y étais. Et quand un auteur vous emmène, vous transporte avec lui là où il souhaite, et vous fait vivre ses émotions, à distance, dans le temps et à travers un récit, c’est qu’il s’agit d’un grand livre, et d’un grand écrivain. Les premières lignes: «Dans la nuit au dessus de l’Amérique, une petite Japonaise s’est affalée à coté de moi et s’est mise à fumer comme un volcan. Après avoir pompé tout son saoul, elle s’est pelotonnée voluptueusement dans le fauteuil et s’est endormie. Peu de temps après, elle avait la tête appuyée sur mon épaule gauche. J’ai dû somnoler moi aussi. Quand je me suis réveillé, la petite Nippone était partie, et une voix annonçait la descente sur Tokyo.»

 

L'ouvrage est paru aux Editions Grasset & Fasquelle en 1990.

L'auteur:
Lionel Bedin est le créateur du site www.ecrivains-voyageurs.net et du webzine www.ecrivains-voyageurs.info.
Quelques-unes de mes «options» sur la géopoétique proviennent d’un entretien de K. White dans Trek magazine de novembre 2006.