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Voir Compostelle et mourir !

Pèlerinage sur les traces de Saint-Jacques

 


L'article en format PDF

 


par Franck Michel



"L'Europe s'est faite en allant en pèlerinage à Compostelle", Goethe


Tout commença vers l'an 44 de notre ère, lorsque Saint-Jacques, l'un des douze apôtres parti de Jérusalem pour évangéliser l'Espagne, fut arrêté puis décapité par le roi Hérode Agrippa. Le corps du Saint est dérobé et transporté par deux disciples jusqu'en Galice. La découverte de la tombe aurait eu lieu en 813, mais il faut attendre l'an 820 pour que des anges bien informés avertissent un moine dénommé Pelayo de la présence du tombeau de Saint-Jacques. Vers l'an mil, la peur au ventre aidant, les jacquaires sont de plus en plus nombreux à se mettre en route pour honorer le lieu saint. L'apogée de la dévotion et du pèlerinage peut être daté entre les XIIe et XIVe siècles, la publication d'un " guide du pèlerin " par le clerc Aymeri Picaud n'étant pas étrangère à cet immense succès médiéval. Un millénaire plus tard, les pèlerins sont toujours au rendez-vous, même si la foi chrétienne n'est plus forcément la première motivation des partants. Il n'empêche que, souvent, le pèlerin moderne est vêtu comme un chevalier médiéval, et bardé d'un attirail impressionnant : cape, chapeau, bâton, vieira (la fameuse coquille Saint-Jacques), médaille (symbole traditionnel du Saint), sans oublier sac, gourde, couvert, et même coffret pour conserver documents et papiers…

L'engouement pour le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle - plus de sept cents kilomètres de long pour la plupart des quatre itinéraires officiels - atteste pour le pèlerin soit d'une quête spirituelle originale et personnelle soit d'un vieux rêve prenant la forme d'un défi sportif. Le voyage est aussi illumination. La route de la foi permet souvent de retrouver la route vers soi, et de retourner à l'essentiel. Autrefois, le long parcours vers Compostelle était parsemé de références au sacré, omniprésent, et la vie du pèlerin était riche en aventures humaines et physiques. Elle l'est encore parfois de nos jours, comme l'atteste - sous une forme ironique - le film Saint Jacques… La Mecque de Coline Serreau, dans lequel deux frères et une sœur qui se détestent doivent marcher ensemble jusqu'à Santiago pour toucher leur héritage… L'appât du gain peut aussi mener jusqu'à Compostelle, et même dans ce cas, on ne revient pas indemne d'un tel périple au cœur du sacré !

Tout pèlerinage est un phénomène de civilisation spécifique à partir duquel est né, aujourd'hui comme hier, un important patrimoine religieux, artistique, littéraire et… économique. Ici, un patrimoine culturel commun à l'ensemble des sociétés européennes christianisées, dont l'angoisse de la perte se traduit aujourd'hui par un important renouveau du pèlerinage compostellan, soit dans son aspect religieux, soit dans la marche à pied et " l'effort sur soi " qui s'y joint, soit encore en tant que fait culturel. Au nombre de 120 en 1982, puis de 3500 en 1988, les pèlerins sont 150 000 en 2000 ! En 1993, le nombre de visiteurs à Compostelle s'élevait à 7 millions dont près de 100 000 pèlerins arrivés à pied. Et la tendance de cette quête pédestre plus ou moins mâtinée de spiritualité s'avère à la hausse, tout comme augmente aussi la peur des lendemains incertains. Un lien à ne pas sous-estimer.


Il existe aujourd'hui quatre itinéraires principaux qui mènent à Compostelle sur une longueur totale de 5000 km : au départ de Paris, Puy-en-Velay, Vézelay et Arles. Sept tronçons de la route du Puy sont classés au Patrimoine mondial de l'Unesco depuis 1997. Sur ces 157,5 kilomètres classés, le pèlerin parcourt des voies communales bordées par des monuments et des églises, et surtout par des croix sculptées et de simples lieux de culte. Le Conseil de l'Europe avait de son côté lancé, dès 1987, l'initiative des itinéraires culturels, dont le but est de " faire revivre les célèbres itinéraires qui, au Moyen Age, acheminèrent vers Saint-Jacques-de-Compostelle d'innombrables pèlerins venus de différentes régions d'Europe ". Diverses sociétés des amis de Saint-Jacques et associations de marcheurs, sites Internet ou touristiques, sans oublier la commercialisation à outrance du célèbre Camino de Santiago illustre que ce pèlerinage est une affaire qui marche, si l'on peut dire.

A leur arrivée à Santiago, les pèlerins convergent vers la place Obradoiro où se dresse l'imposante cathédrale, construite en 1168. Œuvre du maître Mateo, le " portique de la Gloire ", véritable joyau de l'art roman achevé vers 1188, en est la pièce majeure, avec le Christ ensanglanté en son centre, et Saint-Jacques à ses pieds, chargé d'accueillir les pèlerins. D'ailleurs, une file continue se presse pour toucher la pierre sacrée, en fait la colonne de marbre où figure l'apôtre vénéré. L'histoire religieuse est le fond de commerce de la mise en tourisme du chemin de Compostelle, et peu importe si cette histoire soit fondée ou non ! Comme le souligne l'écrivain-marcheur Jean-Claude Bourlès, " le moindre fait, même réduit à l'état de soupçon, nourrit mon imagination mieux qu'une certitude. La légende et le mythe suffisent à me mettre en route. La preuve : je marche vers Compostelle ! ". Le mythe en prend cependant un coup lorsque le pèlerin atteint son but, fini le silence et la solitude, bref les retrouvailles avec soi : " Il n'y a pas une heure que nous sommes à Compostelle, et déjà, bruit et bousculades nous mettent mal à l'aise. (…) je suis dans le brouhaha et me sens devenir étranger à mon propre voyage " se souvient Jean-Claude Bourlès avant de passer au bureau du pèlerinage (retirer sa compostellana) et d'aller voir la crypte de la cathédrale. Le voyageur sacré est ainsi rejoint par le touriste organisé : " Sur la place de l'Obradoiro, des files d'autocars déversent leur cargaison. Voyages et pèlerinages organisés, les groupes constitués suivent, avec une obéissance parfaite, le guide parfois muni d'un drapeau. Une telle discipline m'étonne toujours. Comment se fait-il qu'aucun n'ait envie de s'évader ? ". Un pèlerinage ne serait pas entier sans son miracle touristique et son florilège de bondieuseries…


Un ancêtre du Routard, guide pour marcheurs…

Un guide pour mieux découvrir et dénicher les meilleurs refuges et tables en chemin n'est pas une idée neuve, mais Le Guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle qui date de 1140, rédigé par Aymery Picaud, aidait également le pèlerin à ne pas se perdre en route. C'est que, même à pied, on ne voyageait pas autrefois comme aujourd'hui, les routes n'étant alors que des chemins ! Pourtant, les pèlerins médiévaux, encore devaient-ils savoir lire, disposaient avec ce " guide " de toutes les informations nécessaires pour ne pas rater leur voyage : itinéraires suggérés, étapes incontournables, conditions de gîte et de couvert, et même des réflexions sur les hauts lieux touristiques ! Un antique GDR (Guide du Routard) pour ne pas quitter le bon GR (chemin de Grande Randonnée) à l'époque difficilement (re)marqué…. Ce Guide du pèlerin de Saint-Jacques-de-Compostelle n'était déjà pas tendre avec nos voisins, le pays de Navarre par exemple, où le peuple était soi-disant " plein de méchanceté, noir de couleur, laid de visage, débauché, pervers, perfide, déloyal, corrompu, voluptueux, ivrogne ". Pas toujours conseillée, donc, la lecture voire la fréquentation des guides ! Le pèlerinage devait se mériter au moins autant que se méditer. Mise au vert individuelle, excursion collective, ou encore espoir de rencontrer le divin en chemin, le pèlerinage compostellan s'est en tout cas solidement enraciné dans la mémoire collective de l'Occident chrétien. Qui eut cru qu'au XIIe siècle un manuscrit relatant du culte de l'Apôtre Saint-Jacques, dont l'emplacement de la tombe est à l'origine du pèlerinage, connaîtrait un tel engouement ?



En savoir plus : lire l'ouvrage de J.-C. Bourlès, Le grand chemin de Compostelle, Payot, 2001 ; voir le film de C. Serreau, Saint Jacques… La Mecque, 2005.
A (re)découvrir également : Aymeri Picaud, Le guide du pèlerin à Saint-Jacques, Ed. Sud-Ouest, 2006 (traduction et présentation de Michel Record, préface de Marc Carballido).
Plus d'infos : basée à Toulouse, l'Association de Coopération Interrégionale "Les Chemins de Saint-Jacques de Compostelle" publie tous les ans au mois de décembre, un bulletin intitulé Chemins (le n°12 a paru fin 2006), cf. www.chemins-compostelle.com

 

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