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Témoignage routier…


Carte postale d'Outre-Atlantique

Mobilités douces : "de Strasbourg à la Maison Blanche en Barbecue roulant"




par Luc Gwiazdzinski



 

Je viens de sillonner la côte Est des Etats-Unis à bord d'une Citroën Traction Avant équipée d'un " gazogène " propriété de Roger Marty, retraité de 74 ans et père de mon ami Jean-Louis de Bernolsheim.
Fils d'un fabricant de boissons de Perpignan, Roger, 16 ans pendant la guerre avait réussi à sauver deux camions qu'il équipa d'un gazogène. A l'occasion de son quarantième anniversaire de mariage, ses enfants lui dénichèrent une Citroën " 15 " - 6 cylindres, équipée d'origine d'un gazogène de 1939, de marque Sabatier - Decauville " La Lilloise ". A 50 ans passés, l'antiquité a encore une vitesse de croisière de 80 kilomètres/heure et autorise des pointes à 110 kilomètres/heure. Le fier pilote catalan précise cependant : " a la bachade touts als sants ajouden ", " à la descente, tous les saints vous aident ". La voiture consomme ses 20 kilos de charbon de bois concassé aux 100 kilomètres et l'on est obligé d'arrêter le véhicule tous les 50 kilomètres pour remettre 10 kilos de charbon de bois : " du charbon de bois de chêne ou de hêtre épuré uniquement, surtout pas du pin ". La mise en route demande un bon quart d'heure chaque matin avant que le gaz dégagé par le foyer ne devienne carburant en se mélangeant à l'air. La Traction gazogène partie du port de Marseille le 25 mai est arrivée à Boston le 5 juin. Formalités douanières accomplies et autorisations en poche, la petite caravane - Traction " gazogène ", van Pontiac et camion d'assistance technique V8 - s'est s'élancée pour un raid aller-retour de près de 3 500 kilomètres de Boston à Washington en passant par Northfield et New-York.

Première étape : toute l'équipe est accueillie à la Mairie de Boston. On découvre dans cette ville une Amérique qui ressemble beaucoup à l'Angleterre avec ses petites maisons victoriennes. A 60 kilomètres à l'heure sur les Highways, ou au ralenti dans les ruelles du quartier italien, il a fallu apprendre à se mêler au trafic. Pas facile de circuler entre les Macks, Dodge, Mercuri, Chevrolet, Oldsmobile, Buick et autres Cadillac. Pas le temps de flâner : il faut prendre la route pour Northfield au Nord où des " citroënnistes " américains nous attendent pour leur concentration annuelle. La route fut bonne mais quelle idée de faire des sorties d'autoroute à gauche... La voiture était l'attraction du Citroën Quartely où se pressent les DS, SM et autres 2CV vestiges d'une époque où la marque aux chevrons avait tenté l'aventure américaine. " Prix de l'originalité " pour Roger et sa voiture qui finit la journée aphone... Quelques " baptêmes en Traction " plus tard, il a fallu reprendre la route pour " Big Apple ". Les regards admiratifs des américains qui nous dépassent nous transforment en ambassadeurs. Je me souviens dans une côte cette maison, ou plutôt ce mobil home monté sur une remorque qui nous a doublé. Nouvelles mobilités déjà expérimentés par l'ami Marc avec ses maisons alsaciennes à colombage. A chaque arrêt le même accueil enthousiaste et des explications dans un américain approximatif : " This car runs only on charcoal ". Entre Maurice Chevalier et le Commandant Cousteau : succès assuré.

Deuxième étape : New-York. Arrivée dans la moderne Babylone en soirée avec l'étrange sensation d'entrer dans un piège qui se referme. Par contre, il est bien plus facile de rentrer et de se repérer dans New-York que dans Paris. Le temps de trouver un garage pour parquer les véhicules et c'est l'attroupement. Policiers et badauds incrédules se pressent autour du véhicule en multipliant les questions. On donne rendez-vous le lendemain soir à Times Square : la voiture est exposée trois heures durant sur Broadway... sans autorisation spéciale. Toujours la même incrédulité : expliquer aux new-yorkais ébahis et aux touristes étonnés que la voiture ne fonctionne qu'au " Cargoal ", pardon au " Charcoal ". Peu de temps pour la dérive dans les rues de la " City that never sleeps ". Un petit tour à Liberty State Park, près de la Statue de la Liberté. Quelques explications à des policiers américains pour arracher le droit de prendre des photos. Argument suprême : la statue est un cadeau de la France au peuple américain et le sculpteur est alsacien.

Dernière étape : la Maison Blanche. La route est longue et Washington une ville étrange où se côtoient les symboles de la puissance américaine et les quartiers délabrés. Le passage de la flamme olympique est cependant l'occasion de se mêler au cortège avant d'aller remettre une caisse de vin Clinton " cuvée gazogène " à la Maison Blanche. Un Clinton du Sud-Ouest : ça ne s'invente pas. Manqué de peu : entre les préparatifs du sommet du G7 à Lyon et le passage du gazogène : le mari d'Hillary a dû choisir. Belle consolation la remise d'un sympathique message de remerciement du président américain nous attendait à notre retour en France. Retraite bien méritée pour Roger et sa voiture de légende ? Il semblerait que non... les Américains en ont redemandé... Nous aussi.

Washington, 17 juillet 1996

 

* Luc Gwiazdzinski est géographe, enseignant chercheur et fondateur avec l'économiste Gilles Rabin de l'agence Sherpaa qu'il dirige. Il a publié de nombreux articles sur le temps, la route et les mobilités dont La ville 24h/24, 2004, Ed. de l'Aube, La nuit dernière frontière de la ville, 2005, Ed. de l'Aube, et récemment avec Gilles Rabin Si la route m'était contée, 2007, Ed. Eyrolles ; Carnets périphériques (à paraître), Ed. l'Harmattan. Contact: lucg@sherpaa.com