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Temporalité et narration chez le "backpacker"

 

 

par Jocelyn Lachance




Depuis les années 80, une nouvelle figure du voyageur est apparue jusqu’à transformer le visage du tourisme à petit budget. Il s’agit du « backpacker » qu’il convient de distinguer du « routard » (associé à la route, l‘auto-stop, etc.) et du « touriste » (associé à un circuit souvent planifié, aux endroits qu’il visite). Le « backpacking » se caractérise plutôt par un « esprit », des valeurs pleinement actuelles à l’aube du troisième millénaire, qui convergent toutes vers une recherche affirmée de l’authenticité (Richards, Wilson, 2004). Contact véritable avec les populations locales, confrontation à l’altérité culturelle afin de vérifier sa propre capacité d’adaptation, exaltation de la relation ponctuelle, éphémère mais toujours enrichissante, les jeunes occidentaux sont de plus en plus nombreux à parcourir la planète, le sac au dos, avec l’intention de se frotter au monde, aux aléas d’un parcours improvisé, avec l’espoir d’en revenir grandi. Le « backpacking » indique que le voyage n’est plus réservé à une portion marginale de la jeunesse puisqu’il demande peu de moyens mais beaucoup de temps. Il apparaît comme une manière d’exprimer son adhésion à un monde qui offre moins de modèles d’identification et davantage d’opportunités d’expérimenter par soi-même et pour soi-même son rapport à l’autre et au monde (Lachance, 2007). Ainsi, ce ne sont pas seulement les voyages qui forment la jeunesse, mais d’abord les jeunes qui donnent forme à leurs voyages.

Plusieurs jeunes se lancent, parfois en solitaire, dans ces périples, souvent peu planifiés, où l’improvisation devient un mode de vivre et où le hasard fait bien les choses. Pendant la durée de leur errance, parfois indéterminée, ils s’offrent le luxe du choix sans besoin de justification. L’improvisation, l’opportunisme, la flexibilité, la prise de risques, etc., sont mis à profit quotidiennement, représentés comme des possibilités d’affirmer son autonomie. Expérience transfrontalière et transculturelle, leur aventure se peuple alors de rencontres et d’obstacles, auxquelles s’ajoute un sentiment intense de liberté, autant d’éléments qui permettent à chacun de construire le récit de son voyage pour mieux se raconter, se faire entendre, donner un sens à son parcours et le faire reconnaître par autrui.


Comme rite de passage

Dans les sociétés traditionnelles, les rites de passage possèdent des formes concrètes, reproduite et mise en scène par les aînés. Ces derniers la planifient, l’organisent et la réalisent. L’initié y prend place, comme l’un des acteurs principaux. Il se conforme au déroulement de la cérémonie, aux gestes qu’il doit poser, aux paroles auxquelles il doit se soumettre. Lorsque l’épreuve se présente, il l’affronte, sous le regard attentif de ses pairs, mais aussi des ancêtres et des Dieux (Eliade, 1949). Dans de nombreux cas, l’initié est confronté à l’isolement. Il se plie à la volonté de sa communauté, se retire loin des siens, souvent dans un lieu sacré. Ce moment de solitude se caractérise par l’ascétisme, la peur, etc. L’attente fait partie de l’épreuve qu’il traverse. Souvent, les parents ne savent pas où se trouvent leur enfant, prêt à devenir adulte (Marcelli, 1991). Ce temps correspond à la phase liminaire du rite de passage, c’est-à-dire à ce moment où l’initié n’est plus celui qu’il était et où il n’est pas encore qui il sera. L’indétermination et l’errance identitaire caractérisent cette phase.

Pour certains auteurs anglo-saxons, le « backpacking », comme de nombreuses formes de voyages et d’exil, se présente à l’anthropologue comme un rite de passage (Vogt, 1976; Riley, 1988; Desforges, 2000; Bell, 2002; Sorensen, 2003). En fait, « le parallèle avec les rites d'initiation religieuse est saisissant : le néophyte, en religion comme en voyage, quitte son état " d'avant ", profane et ordinaire, pour tenter d'être admis dans un monde sacré et extraordinaire, très éloigné de ses repères habituels, généralement confortables et sédentaires, souvent d'une grande banalité » (Michel, 2006). Le discours de ces jeunes voyageurs abonde en ce sens, entre autre, parce qu’il implique constamment l’idée d’une transformation identitaire. Le voyage est présenté comme un temps, une parenthèse marquant le passage d’un avant à un après, un « time bubble » (Elsrud, 2001).

Le moment du départ est souvent lié au parcours scolaire ou professionnel du jeune. Il correspond à un temps de réflexion, voire de remise en question: choix de son orientation professionnelle ou fin de contrat, obtention d‘un diplôme ou difficulté scolaire, etc. (Riley, 1988; Desforges, 2000). Il semblerait aussi que la plupart des « backpackers » sont déjà diplômés avant de prendre la route ou entendent poursuivre leurs études après leur voyage (Sorensen, 2003). Ainsi, le choix de voyager implique également une volonté de se redécouvrir, voire de changer, de grandir. L’abandon provisoire du foyer familial, de sa terre natale, de son parcours professionnel, etc., signifie également un abandon symbolique et réel d’une part de lui-même. Cette distance avec le « point d’origine » lui permet aussi de renouveler son regard sur sa propre culture (Vogt, 1976). Le « backpacking » se révèle alors comme une manière de s’ouvrir aux changements, aux possibilités d’une altération identitaire. Le voyageur n’existe plus dans le regard de sa mère et de son père, de ses frères et de ses sœurs, de ses amis et de ses collègues. Il devra être reconnu autrement, pour des raisons autres que son appartenance familiale, ses statuts, etc. C’est ainsi que le « backpacker » vit la phase préliminaire du rite de passage: sur le quai de gare lorsqu’il abandonne sa famille, à l’aéroport lorsqu’il leur jette un dernier regard…

A la veille du départ, il prépare soigneusement son sac à dos, car les objets qui le remplissent seront les seuls à franchir les kilomètres avec lui et à traverser aussi ce temps de passage. Certains iront boire un « dernier » verre entre amis, manière de dire au revoir à ceux qui l’on connu et qui le reconnaîtront au jour inattendu du retour. Mais, le temps de quelques mois, voire davantage, il s’agit de vivre sans la lourdeur de son statut et de ses rôles sociaux. Ainsi, le voyage permet de marquer le passage d’une étape de vie à une autre, que le parcours révèlera au « backpacker ». Leur aventure est une manière de se laisser du temps sans en perdre, dans une société qui en fait l’une de ses principales valeurs (Elsrud, 1998; Richards, Wilson, 2004).


Rite liminaire: le temps des expérimentations

L’errance identitaire correspond ici à une errance bien réelle, qui ne connaît pas les frontières. Pour le « backpacker », le monde est un jardin. Les expériences accumulées alimentent leur discours, elles leurs permettent de se raconter, d’expliquer en grande partie pourquoi et comment ils sont passés d’un statut à un autre. Ils sont en quête de mots pour construire le roman de leur existence. L’improvisation et l’opportunisme leur assurent, semble-t-il, de vivre quotidiennement l’aventure, avec son lot d’évènements significatifs.

L’expérience de la rencontre y est importante. Les amitiés, les amours, mais aussi les séparation et les retrouvailles; les bons et mauvais moments sont associés en majorité à un visage et à un accent. Ainsi, la rencontre avec autrui, les locaux et les autres voyageurs, permet au « backpacker » d’expérimenter d’autres versions de sa personnalité, certains jouant délibérément avec de multiples identités selon les contextes (Riley, 1988). Puisqu’il ignore le passé des gens qu’il croise, l’expérience de la rencontre se vit dans l’immédiateté (Vogt, 1976). Plus encore, le fait d’être en voyage, loin de sa vie quotidienne, favorise une lecture différente de la rencontre. Libéré de ses propres statuts, il se représente la relation à l’autre sous son versant le plus authentique. Le sens accordé à certaines d’entre elles alimente le récit de voyage de chacun. Puisque les relations se tissent selon les aléas du parcours, les « amitiés » qui s’y créer n’engagent personne durablement. Par conséquent, si la relation dure, il s’agit d’une preuve qu’elle est authentique, véritablement voulue par l’un comme par l’autre. Si elle se réduit à quelques jours, voire quelques heures, la relation avec l’autre peut être évaluée selon le contexte et peut prendre une valeur somme toute significative. Les « backpackers » se souviennent alors de la personne qui les a sorti d’un village paumé, qui leur a offert le thé, qui leur a indiqué le chemin à suivre. Pour certains, la rencontre est même mythologisée, à travers des phrases comme: « le destin l’a mis sur mon chemin » ou «  il m’a sauvé la vie ».

A l’expérience de la rencontre s’ajoute celle de la liberté. Le « backpacker » se targue parfois d’avoir goûté à une liberté que le citoyen moyen ne connaît pas. Elle est associée de près au luxe de s’être libéré des contraintes de la mesure du temps, du devoir de justifier ses choix, de travailler les jours de semaines, etc. Même lorsqu’il s’arrête, le temps de renflouer les coffres, le travail qu’il effectue est souvent vécu comme une chance de se poser momentanément, de se reposer pour mieux repartir. Le parcours du « backpacker » est vécu avec le sentiment de n’obéir à personne. Le choix d’être là justifie le fait d’y être. L’expérience prévaut toujours. Il s’agit alors d’être là, en sachant que demain, dans l’heure qui suit, il a le droit et le pouvoir de ne plus y être. A tout moment, il peut sauter sur l’occasion, jouer l’opportuniste. Dans le discours des « backpackers », tous les évènements revêtent l’aura de l’expérience unique, vécue pleinement parce qu’elle fut vécue en toute liberté.

L’expérience du danger alimente aussi leur discours. La traversée d’une épreuve permet de marquer le passage d’un statut à un autre (Le Breton, 2002). Les voyages motorisés en zones peu recommandées, la piètre alimentation, les risques de maladie, les attaques, agressions, vols, etc., parsèment les discours de ces jeunes voyageurs. Après s’être fait dévaliser dans un autobus de nuit dans le Chiapas, l’un d’eux dit: « Maintenant, je peux dire que mon voyage est fait ». Toutefois, les dangers bien réels laissent la plupart du temps la place à une construction imaginaire du risque. Les évènements sont révélés comme dangereux selon les limites personnelles de chacun (Elsrud, 2001). Ainsi, s’être retrouvé le « seul blanc » dans un pays étranger ou avoir effectué un voyage de 20 heures en autobus peut aussi être vécu comme la traversée d’une épreuve et venir enrichir le discours du « backpacker », autre manière de signifier son passage d’un statut à un autre puisque « dans la réalité comme dans l'imaginaire, le voyage possède une forte capacité à transformer les cadres de l'expérience en rites d'initiation » (Michel, 2006).


Rites post-liminaire: le retour

Dans les sociétés traditionnelles, à la fin de la cérémonie rituelle correspond l’accueil de l’initié par les anciens. Ces derniers renforcent la signification du rite en rappelant son entrée dans le monde des adultes. En d’autres termes, le rite n’a du sens qu’à la condition qu’il soit partagé et entretenu par les aînés. L’initié n’a qu’à s’imprégner de la signification proposée par les autres membres de la communauté. La mise en forme du rituel est aussi une mise en scène de sa signification et de la reconnaissance de l’initié.

Si le « backpacking » peut être analysé comme un rite de passage, en revanche, les aînés ne lui donnent pas sa forme. Les aspects rituels que nous avons évoqués sont ré-inventés par ces voyageurs. Les jeunes forment leurs voyages avant que les voyages ne les forment. Cette remarque pose un problème particulièrement par rapport à la reconnaissance de ce passage, tel que le voyageur se le représente. La prise de parole, en d’autres termes, la mise en récit de son voyage appelle à la réaction d’autrui, des membres de la famille qu’il retrouve, des amis qu’il revoit. Toutefois, plusieurs d’entre eux se plaignent d’une difficulté à communiquer leurs expériences, à partager ce qu’ils ont vécu et ressenti (Riley, 1988).

Ce problème émerge même si l’accueil est chaleureux et sincère. L’écoute du récit n’implique pas nécessairement sa reconnaissance, encore moins la reconnaissance du sens donné par le voyageur à son expérience. Derrière l’intérêt pour le récit, les paysages d’ailleurs, les cultures mystérieuses et les anecdotes croustillantes, la transformation ontologique dont les « backpackers » ont fait l’expérience reste souvent un secret bien gardé, douloureux retour pour celui dont le sens de son départ n’aboutit pas. Ce décalage entre leurs attentes plus ou moins conscientes et les réactions de leurs interlocuteurs s’expliquent aussi par la difficulté de mettre des mots concrets sur cette expérience identitaire. En effet, contraint de décrire le contexte dans lequel le « backpacker » a fait une rencontre significative, ressenti un intense sentiment de liberté, traversé l’épreuve, etc., son expérience ne devient alors qu’un détail de son récit. Le sens accordé à l’expérience ontologique du sujet est alors noyé dans le discours du voyageur, caractérisé aussi par une valorisation de paysages inédits, d’anecdotes, etc. Les faits prennent le pas sur la valeur qualitative et symbolique des évènements vécus. Ainsi, la reconnaissance, qui signerait l’accès du sujet à un nouveau statut - celui qui est parti « immature » et qui est revenu « homme » - est rarement effective, du fait de la difficulté du « backpacker » à exprimer cette signification et des interlocuteurs « à l’entendre ».

Ainsi, il n’est pas rare qu’aux termes de leurs voyages, certains « backpackers » entretiennent des liens avec les voyageurs qu’ils ont croisés, prolongeant alors leur expérience de la route en suivant celle que d’autres vivent encore (Sorensen, 2003). En d’autres termes, ils gardent contact avec la communauté mouvante du « backpacking », manière de se retrouver à travers l’autre et d’être entendu par ce dernier. Les forums de discussions encouragent ces échanges où chacun y trouve son rôle et son importance, du néophyte cherchant conseils et compagnons de route à l’ancien voyageur qui partage ici son expérience. L’importance de cet aspect narratif du « backpacking » s’exprime aussi à travers le développement exponentiel des blogs tenus par des « backpackers ». Une recherche rapide sur le net montrera à chacun l’importance du récit pour ces derniers. Le voyage d’autrefois, que l’on racontait dans son journal de bord par et pour soi-même, se prolonge sur de nouveaux espaces pour de nombreux « backpackers ». Le récit partagé sur des espaces visibles et public, comme le blog, montrent que le moment du retour est peut-être trop éloigné dans le temps. La reconnaissance est attendue et recherchée avant même la fin du passage. A cet effet, des auteurs remarquent que le voyage est le sujet central des conversations que les « backpackers » échangent entre eux (Sorensen, 2003). La tendance, chez certains, a se regrouper avec d’autres voyageurs de même nationalité (Cohen, 2003) implique également le désir d’être compris par l’autre, de partager un sens commun à l’expérience vécue, d’échanger des interprétations de la culture locale, etc. Dans plusieurs cas, le besoin de partager une expérience vécue en solitaire encouragerait même la rencontre avec d’autres voyageurs (Riley, 1988). Ainsi, la signification du voyage, mais aussi la reconnaissance de cette dernière, est recherchée dès le premier pas que le « backpacker » effectue. Le sens se construit alors kilomètre après kilomètre, ligne après ligne.


Narration et maîtrise du temps

Dans ce contexte, la forme narrative se révèle aussi comme un organisateur du temps. Par la sélection de certains évènements, les longues descriptions de courts moments de la journée, des retours sur les derniers jours du périple, etc., le « backpacker » élabore le contenu de son voyage, lui donnant une forme lisible, possiblement lu par les membres de la famille, les amis, les voyageurs qu’il croisera le long de son parcours et d’autres curieux, intéressés par les récits de voyage. Il alimente son discours et tente d’y donner une cohérence, notamment par l’utilisation de ses notes personnelles, journaux de voyages, mais aussi grâce aux lettres (et courriels ?) qu’il envoit à ses parents et amis, à qui il demande parfois de les conserver précieusement (Riley, 1988). Les photos sont également utilisés comme des supports de la mémoire.

Le « backpacker » exerce ainsi sa maîtrise sur le temps de son voyage. Torun Elsrud a déjà montré comment certaines femmes s’arrachent au caractère linéaire de leur existence en s’adonnant au « backpacking ». Elle remarque aussi que la fuite de la routine, de la mesure du temps (le « clock-time ») n’entraîne pas un sentiment de vivre un hors-temps, mais bien celui de créer son propre rapport à la temporalité (Elsrud, 1998). L’un des moyens utilisé par les « backpackers», autant par les femmes que par les hommes, est la forme narrative que nous retrouvons sur différents supports, tels la lettre, le blog, le forums, etc. Ses lecteurs n’ayant que le récit pour connaître ses aventures, la narration fonde la vérité, sa vérité intime. Cette signification s’enracine précisément dans cet exercice de dilation et de condensation du temps. La mise en récit constitue alors un pouvoir du sujet sur le temps de son voyage.

La parole qui, dans les sociétés traditionnelles, participaient de la transmission de la signification du rite, est aujourd’hui réappropriée par l’initié, le « back packer » qui donne lui-même forme à un mythe, celui de son parcours (Richard, Wilson, 2004; Michel, 2006). Si son voyage est une manière d’expérimenter différentes versions de son rapport à la temporalité, notamment en valorisant l’improvisation, le « au jour le jour », la perpétuelle remise en question de la direction prise la veille, etc., la narration est pour lui l’occasion d’interpréter ses propres actions et de leur donner une nouvelle cohérence. Le sentiment de maîtrise sur le temps est d’autant plus fort puisque le « backpacker » en fait l’expérience quotidiennement à la fois par les gestes qu’ils posent et la parole qu’il prend.

Toutefois, à l’encontre du rite de passage des sociétés traditionnelles, geste et parole ne font plus qu’un. Autrefois, l’un et l’autre étaient enveloppés constamment par le mythe, convergeant vers l’expression d’une même et unique signification (Lachance, 2007b). Les gestes et les paroles du « backpacker » ne sont pas concomitants. Ce dernier agit, vit puis raconte, mais il tente de diminuer l’écart de temps qui subsiste entre l’action de la prise de parole. Pour celui qui ne tient pas de blog, qui appelle rarement les siens, qui ne parle pas de ce qu’il vit le long de son parcours, le moment du retour constitue le temps ultime de partage. Mais deux problèmes se posent lorsque nous comparons sa situation avec les caractéristiques des rites de passage dits efficaces. D’une part, ce n’est pas l’aîné qui détient le sens du rite, mais bien l’initié. D’autre part, sa signification ne semble pas exister avant que le rite n’ait eu lieu et que l’initié ait lui-même tenu un discours réflexif sur celui-ci. En d’autres termes, le « backpacking », comme exemple de rite de passage contemporain, montre que le sens est aujourd’hui délocalisé et détemporalisé : délocalisé parce qu’il ne peut apparaître qu’au terme de l’action et détemporalisé parce qu’il peut, dans l’avenir, être soumis à une relecture. En ce sens, l‘utilisation de support narratif, comme le blog, témoigne d’une volonté de restreindre l’écart entre le geste et la parole, de retrouver l’unité perdue, de faire converger l’un vers l’autre, d’en faire émerger une seule et unique signification durable dans le temps.


Conclusion

Si le sujet d’aujourd’hui doit construire lui-même son parcours de vie et en fonder la signification, il est alors confronté au défi d’en sélectionner les évènements marquants, de leur donner une cohérence et d’en faire émerger le sens. Ainsi, il a besoin d’éléments pour alimenter une possible mise en récit, au risque de se retrouver dans une quête douloureuse. Le contraire est aussi vrai: celui qui se raconte à partir d’éléments fictifs s’enfonce dans une relation imaginaire à lui-même et court le danger que le récit de son existence soit tôt ou tard mis à jour par les siens, ce qui entraînerait inéluctablement une perte de reconnaissance. Par conséquent, la quête de sens ne peut se passer d’actions, de gestes, d’évènements vécus pour nourrir la mise en récit du sujet.

Le « backpacking » nous montre que le passage ne peut ni se passer d’actes, ni de mots. L’efficacité du rite implique la réunion de l’un et de l’autre. Pourtant, leur dissociation dans l’espace et dans le temps apparaît comme l’une des caractéristiques des rites intimes de passage. L’émergence et le développement de certains espaces virtuels peuvent être lus comme des tentatives de rassembler en un espace et un temps unique la puissance symbolique du geste et de la parole. Plusieurs exemples abondent actuellement en ce sens, au-delà de celui du « backpacking ». En effet, les jeunes générations n’exposent pas uniquement leurs voyages à l’étranger, mais aussi de nombreuses formes d’expériences festives, certains conduites à risque, etc., autant de pratiques qu’il est alors possible de commenter, de raconter en leur attribuant une signification. Il semblerait que le geste et la parole, le corps et le langage, aient trouvé une unité restreinte de temps et de lieu où ils se retrouvent.



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L'auteur

Jocelyn Lachance est doctorant en sociologie et sciences de l’éducation à l'UMB (Strasbourg)/LAVAL (Québec), il est membre du laboratoire « Cultures et Sociétés en Europe » UMR 7073, et du Centre interuniversitaire sur la formation professionnelle et enseignante (CRIFPE). Il est aussi formateur à l'IFCAAD, et Chargé de Mission au CIRDD-Alsace.