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Sommaire des 17 comptes rendus


Tourismes

Revue Téoros, "Désir d'Orient"
Simon Coleman et Mike Crang, ed., Tourism. Between Place et Performance
Christiane et Serge Gagnon, ed., L'écotourisme entre l'arbre et l'écorce
Sylvie Brunel, La planète disneylandisée
Revue Alternatives Sud, "Expansion du tourisme: gagnants et perdants"
Jean Viard, Eloge de la mobilité
Stephan Gössling et Michael Hall, ed., Tourism & Global Environmental Change
Mimoun Hillali, Le tourisme international vu du Sud


Sciences humaines et Cie

David Le Breton, La Saveur du Monde
Mark A. Ashwill, ed., Vietnam Today
Andrew Hardy, Red Hills. Migrants and the State in the Highlands of Vietnam
Benedict J. Tria Kerkvliet, The Power of Everyday Politics. How Vietnamese Peasants Transformed National Policy
R. de Koninck, F. Durand, F. Fortunel, ed., Agriculture, environnement et sociétés sur les Hautes Terres du Viêt Nam
Jean Jacob, L'Antimondialisation. Aspects méconnus d'une nébuleuse
Michèle Baussant, ed., Du vrai au juste. La mémoire, l'histoire et l'oubli
Revue Mortibus, "Désirs d'oseille, pour une critique de l'argent"
Revue Journal des anthropologues, "Anthropologie et histoire face aux légitimations politiques"


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Tourismes


Téoros, " Désir d'Orient " (dossier), Montréal, UQAM, Vol. 25, n°2, été 2006, 80 p.

La revue québécoise Téoros consacre son numéro d'été 2006 à la question du tourisme au Moyen-Orient. Un thème délicat lorsque l'on connaît la situation conflictuelle sur place, qu'il s'agisse du plan social, religieux ou géopolitique. La géographe Martine Geronimi, qui a dirigé ce numéro, précise d'emblée que le choix de ce sujet " cherche à combler une soif légitime de connaissance sur le Moyen-Orient touristique ". Une initiative effectivement bienvenue qui revient à la fois sur le passé et le présent de cette destination, certes boudée pour raisons sécuritaires, mais toujours nourrie d'une part de rêve non dénuée d'une certaine nostalgie coloniale : dès que l'on évoque l'Orient, proche ou lointain, l'orientalisme tel que décrit par Edward Saïd n'est jamais très loin, te le tourisme - besoin de patrimoine et envie d'exotisme obligent - est évidement loin d'être l'exception qui confirme la règle ! L'Orient comme " lieu de désir " a sculpté l'imaginaire de plusieurs générations d'Occidentaux en mal de sensations aventureuses. Mimoun Hillali revient sur l'histoire douloureuse de la région, rappelant que cette zone géographique est d'abord géopolitique, tout en explorant l'imaginaire collectif des peuples moyen-orientaux. Quant aux voyageurs du passé, ils ont depuis plus d'un siècle parcouru ses pays " anciens " à la recherche de traces de civilisations antiques, puis de l'héritage laissé par les écrivains et peintres romantiques. Une invitation au voyage engagée sur les pas des prédécesseurs illustres que viennent aujourd'hui redécouvrir les touristes, au risque, une fois n'est pas coutume, de mépriser les populations autochtones relayées au rang de figurants. Un risque et malheureusement une réalité d'autant plus vives que le tourisme dans cette Asie " mineure " et " proche " est d'abord réservée à une élite intellectuelle et fortunée, avide de culture savante avec un grand " A ", comme " Antiquité " par exemple… D'une certaine manière, le voyage initiatique des aristocrates du XVIIIe siècle, puis des bourgeois du XIXe, n'a jamais cessé, comme le prouve l'attrait des villes de la région, véritables refuges du patrimoine mondial (Constantinople devenue Istanbul, traitée dans ce numéro par Franck Dorso, mais aussi les cités d'Alexandrie, de Beyrouth, de Jérusalem, etc.). Cela dit, la paix revenue, l'ensemble du Moyen-Orient pourrait offrir aux visiteurs du monde entier, un espace humain et touristique particulièrement riche et diversifié, loin des seuls clichés du passé et intégrant les réalités contemporaines. En Egypte, par exemple, le regard du public touristique reste profondément attaché à la gloire de l'égyptomanie, comme le constate Martine Geronimi dans une contribution qui traite des voyageurs français au XIXe siècle. Déjà, les différentes formes de colonisation - anglaise (mythe du progrès à répandre) et française (mythe de l'Orient fantasmé) - modèlent les comportements non seulement des colons, mais aussi des touristes européens et… des populations locales qui parfois répondent à la demande extérieure en adaptant leur offre à cette quête exotique des maîtres étrangers… De Thomas Cook à nos jours, Sandrine Gamblin évoque l'essor fulgurant du tourisme dans la ville de Louksor en Egypte, et nous explique comment ce lieu phare du patrimoine culturel est devenu " incontournable ", à ses risques et périls, archéologiques et autres. Fabrice Balanche nous emmène en Syrie, lieu encore " préservé " des hordes touristiques, pour des raisons d'abord politiques… Ici, le tourisme est arabe et régional. Un pays autoritaire et fermé, conserverait-il plus facilement l'identité et les traditions locales et formerait-il alors un réel rempart contre les dérives de la mondialisation ? Ce qui est sûr c'est qu'en Syrie, rappelle l'auteur, " vous n'êtes pas un touriste, mais un invité "… Lilian Buccianti-Barakat analyse ensuite le cas du Liban, pays le plus touristique de la région avant 1975, qui a tenté ces dernières années de reconquérir un public, après les années sombres de la guerre. Mais l'été 2006, avec le retour des bombes et d'un Israël plus belliciste que jamais, a stoppé net ces espoirs longuement mûris… Le dernier article de ce riche dossier laisse planer une note d'optimisme : François Mommens explique, à contre courant des idées reçues, que les touristes n'évitent plus forcément les points chauds de la planète, et le Moyen-Orient connaît en fait une croissance touristique importante, en dépit de tout… Mais, la raison de ce succès mésestimé est aussi à chercher ailleurs : partout désormais, le tourisme international a le vent en poupe… Avec les espoirs et les risques que cela comporte ! Hors dossier, on mentionnera également un article sur le " renouveau du tourisme culturel " et un autre sur la nouvelle image culturelle de Montréal. Donc malgré tout, les raisons de croire aux vertus du tourisme subsistent encore…
Franck Michel


Simon Coleman et Mike Crang, ed., Tourism. Between Place and Performance, New York, Berghahn Books, 2002, 247 p.

Dans cet ouvrage collectif, les auteurs portent l'accent de leurs recherches sur la construction des paysages et la recomposition des communautés tous deux confrontés et impliqués dans une mise en tourisme des lieux et des modes de vie des habitants, sans négliger pour autant la propre immersion des visiteurs dans cette nouvelle configuration sociale, spatiale et géographique. Ce livre analyse les pratiques du tourisme d'aventure en lien avec les discours et stratégies déployés dans les brochures des voyagistes ; il illustre les moyens et les manières de " voir " le paysage, un environnement de plus en plus modelé, reconstruit, réinventé pour les besoins d'un tourisme spécifique. Un contexte qui contraint la culture à s'adapter à la nature, ce qui se réalise avec la mise en spectacle esthétique du monde, un univers dans lequel les habitants se muent en acteurs de leur propres coutumes et traditions. Dans sa préface, Jeremy Boissevain souligne que désormais les chercheurs et les anthropologues ne peuvent plus ignorer la présence des touristes à leurs côtés, même si cette perspective ne semble pas les enchanter. Le touriste international n'est pas seulement un étranger en voyage, un néocolonial en puissance et un hédoniste frivole, il est souvent tout cela à la fois et bien autre chose encore. D'où l'intérêt de l'étudier, lui et son impact, le tout sous un jour nouveau. L'industrie du voyage s'immisce aujourd'hui jusque dans les moindres recoins de la planète, impossible d'y échapper sauf à se voiler la face. Elément " emblématique de la mondialisation ", le tourisme génère des effets de plus en plus complexes qu'il importe rapidement de comprendre, de manière à mieux rectifier les erreurs et dénoncer les fausses routes. Dans " Grounded Tourist, Travelling Theory ", les deux maîtres d'œuvre de cet ouvrage, Simon Coleman et Mike Crang, envisagent la réappropriation des territoires par leurs habitants, qui sont aussi à leurs heures des touristes, et ils invitent surtout à repenser la mobilité même des espaces, rejetant le cloisonnement spatial au profit de la " dissémination " de l'espace. Dans ce volume, il est vrai, la quasi-totalité des articles traite de régions plus ou moins riches issues des pays développés du Nord (Etats-Unis, Royaume Uni, Italie, Grèce, Nouvelle-Zélande, voire même la Turquie), et il convient également de noter qu'il est plus facile, malgré tout, de repenser les mobilités et le développement touristique dans cette partie du monde que dans les pays les plus pauvres. En fin d'ouvrage, David Crouch revient sur la notion d'espace appliqué au tourisme, rappelant au passage que le tourisme en tant que pratique de loisir est constamment un procédé en évolution, bref il n'est pas seulement un produit de consommation ou une destination à atteindre. L'auteur présente le tourisme comme la médiation entre les corps humains et les espaces animés par les sensations et les émotions, comme l'imagination ou le feeling, etc. Faire du tourisme dans ce sens c'est, non seulement passer du temps ailleurs dans un espace différent, mais c'est d'abord entretenir un rapport humain avec une autre culture. Le tourisme opère des interactions où tous les êtres concernés, hôtes et invités, sont acteurs de la scène en train de se dérouler. Au final, cet ouvrage collectif repositionne le tourisme dans l'espace et réinterprète ses relations avec lui. A lire pour ne pas empiéter malencontreusement sur le territoire de l'ailleurs où l'autre se verrait réduit à faire de la figuration.
F. M.


Christiane et Serge Gagnon, ed., L'écotourisme entre l'arbre et l'écorce, Québec, PUQ, 2006, 414 p.

L'écotourisme : un nouvel eldorado pour le développement touristique ?
L'ouvrage collectif publié aux Presses de l'Université du Québec, sous la direction de Christiane et Serge Gagnon, porte en son titre L'écotourisme entre l'arbre et l'écorce, les limites inhérentes à la problématique soulignée par son sous-titre : De la conservation au développement viable des territoires. Les auteurs des différentes contributions qui composent ce beau livre vont, pour résoudre cette dialectique, s'efforcer de dresser le cadre théorique d'un concept qui, au travers de principes d'action fondés sur la valorisation de la conservation de l'environnement, la contribution équitable au développement économique, la prise en compte des communautés hôtes et enfin la mise en oeuvre d'une expérience alternative authentique et responsable, doit contribuer à défaire les contradictions d'un tourisme de masse et à trouver la voie d'un avenir meilleur. Celle-ci suppose que la protection de l'écorce soit suffisante pour que l'arbre puisse donner ses fruits comme le démontre la présentation de différents cas tirés de la pratique de parcs nationaux (Cévennes, Pyrénées, Nunavick…) et réserves privées permettant de mettre en valeur les problématiques de gouvernance, de participation des populations d'accueil…. ou la démonstration de valorisation d'activités (agriécotourisme, loisirs de pleine nature…) dont le développement est porté par la protection de l'environnement. Mais les forces du marché qui s'exprime au travers de la reconnaissance et la normalisation des productions, le souci de la rentabilité des entreprises, guettent, comme le souligne la fin du dernier article, l'expression d'une activité dont le maintien de la différence devrait paradoxalement passer par la limitation de son développement sauf à vouloir scier la branche sur laquelle on est assis.
Jean-Marie Furt


Sylvie Brunel, La planète disneylandisée, Auxerre, Ed. Sciences Humaines, 2006, 276 p.

Géographe ayant une longue expérience dans l'action humanitaire, Sylvie Brunel explique dans cet ouvrage d'un accès facile et agréable, comment le tourisme a bouleversé l'état du monde. Elle démontre au lecteur que le touriste n'est pas que l'autre mais surtout soi, et que la mise en boîte, en bulle, en scène de la planète est aussi le résultat d'un secteur touristique de plus en plus massif, prédateur, consommateur, mais aussi curieux et dépensier. Donc certes perturbateur mais tellement rentable. Le récit du livre s'articule autour d'un tour du monde de 40 jours en famille, la sienne. Et, d'emblée, on voit qu'il ne s'agit jamais de lésiner sur l'agenda, forcément serré : le geyser néo-zélandais sort des entrailles de la terre à 10h15 précises tous les matins (merci à la lessive permettant ce miracle de la nature…), il faut donc arriver à l'heure ! Exit le tourisme perçu comme vacance et flânerie, place désormais au spectacle de la nature ! L'artificialisation du paysage ne s'arrête évidemment pas là comme le montre l'auteur, à la fois bonne observatrice minutieuse et bonne mère voyageuse, ainsi que l'attestent les parcs si peu naturels du Canada et des Etats-Unis. Quant aux tortues éclairées et flashées par des touristes chasseurs de clichés, elles ont intérêt - à l'instar des stars hollywoodiennes - d'être à l'heure pour la ponte. Cela se passe sur les plages au Costa Rica, l'un des pays phares de l'écotourisme, où l'écologie est surtout mise au service du tourisme. Hier comme aujourd'hui, en dépit des bonnes intentions martelées par les voyagistes et l'OMT, la nature n'a d'intérêt que si elle sait se mettre au service de la culture, autrement dit être subordonnée au pouvoir des hommes. La professionnalisation du tourisme vend une nature sauvage et une culture authentique qui, tous deux, incarnent aujourd'hui l'harmonie d'un monde perdu. L'imaginaire n'est plus au pouvoir, mais dans le voyage : " La touristification consiste à transformer le monde en décor " écrit l'auteur. La folklorisation est le prix à payer par les peuples visités pour contenter le désir d'ailleurs de nos contemporains, plutôt blancs et plutôt aisés. Sylvie Brunel insiste avec justesse sur la mutation en cours de la planète, transformée en gigantesque Disneyland, où la fiction prime sur le réel. Mais au-delà de ce constat, la géographe relève les idées reçues généralement émises sur le touriste pour mieux les récuser. En effet, elle s'élève contre l'idée en vogue qui met d'un côté le touriste bêtifié et d'un autre l'humanitaire statufié, véritable héros du voyage utile et moderne… C'est évidemment oublier un peu vite que les humanitaires sont souvent les premiers voyageurs installés, non seulement à rester entre eux, dans leurs villas plus ou moins cossues, mais aussi à consommer et vite abuser des drogues illicites et des prostituées sans âge… Bref, il n'y a donc pas de mauvais touriste et de bon humanitaire, quant au " tourisme humanitaire " on peut penser qu'il s'agit d'une imposture : ne vaut-il pas mieux faire soit du tourisme, soit de l'humanitaire, sans se sentir obligé de joindre les deux ? L'essentiel n'est-il pas plutôt de pratiquer l'un comme l'autre le mieux possible, dans le respect des populations locales et de leur environnement naturel et social ? Sylvie Brunel a le mérite d'évoquer, et de bousculer, ce mythe du french doctor et, du coup, d'accorder un nouveau sursis au touriste qui ne voyage que pour son bon plaisir, en tentant simplement de ne pas nuire à autrui sur son passage… Là, évidemment, ce n'est pas gagné, mais la volonté affichée de plus en plus de voyageurs d'essayer sincèrement de voyager plus intelligemment laisse tout de même augurer de lendemains plus sereins, à suivre… En visitant en famille une planète lisse et parfaite, De Bora-Bora au Corcovado de Rio, un nouveau monde fabriqué pour et par les touristes, l'auteur lance un salutaire cri d'alarme sur cette disneylandisation rampante de notre terre encore habitable. Pourtant, avec un certain optimisme, elle note aussi en quoi le tourisme peut permettre à des cultures d'échapper à la disparition sous le bulldozer de la mondialisation. Même si cette voie est étroite et fragile, un certain " développement touristique " peut en effet aider à la réaffirmation des identités locales et renflouer les caisses de la communauté. En fin d'ouvrage, Sylvie Brunel observe : " Il nous reste à inventer une autre forme de tourisme. Qui ne s'achète pas une bonne conscience en déléguant l'organisation d'un pseudo-écotourisme à des organismes autolabellisés ". Par le constat qu'il dresse, ce livre participe à sa manière au nécessaire changement des mentalités voyageuses, à lire sans modération.
F. M.


Alternatives Sud, " Expansion du tourisme: gagnants et perdants ", Paris, Cetri-Syllepses, Vol. 13, n°3, 2006, 236 p.

Ce volume très intéressant, mais aussi passionnant, de la revue Alternative Sud vient rappeler à bon escient que l'essor rapide du tourisme international, avec son milliard de vacanciers prévus pour 2010, ne réduit pas moins les profondes inégalités économiques et sociales de par le monde. Si on ne parle plus comme autrefois de " tiers monde ", les disparités régionales et le fossé Nord-Sud ne font que s'étendre, avec des spécificités évidemment liées à notre époque, et notamment à l'émergence d'une classe moyenne très " visible " dans les pays du Sud. Il est vrais également que le tourisme du Nord s'est bâti sur le pouvoir d'achat des cette même classe moyenne, que ce pouvoir soit d'ailleurs dépensé sur place ou dans les pays dits pauvres. La répartition inégale des recettes du tourisme participe encore à creuser le fossé entre les deux mondes, et l'industrie touristique, sur le plan économique plus libérale que jamais, se partage les profits sur le dos des plus démunis, bien incapables de rivaliser avec autant d'arrogance. Ce volume rassemble une douzaine de contributions, à la fois fines analyses et critiques salutaires, dans le but de réfléchir aux leurres d'un développement qui profite toujours aux mêmes. Pour éviter les dérives, si nombreuses depuis la libéralisation du marché dans le secteur des services, la monoculture touristique qui tend à s'imposer ici ou là ne fait que reproduire le modèle colonial trop usité… Une réalité qui, finalement, ne fait qu'attester des déséquilibres fondamentaux entre les hôtes et les invités, entre " eux " et " nous ", hypothéquant un peu plus l'impossible rencontre humaine et culturelle censée émerger de tout voyage digne de ce nom… A la question " un autre tourisme est-il possible ? ", Bernard Duterme, maître d'œuvre de cet ouvrage collectif, annonce dès l'éditoriel que la tache est forcément délicate et incertaine, tout en appelant de ses vœux à une véritable démocratisation de l'ordre touristique… Mais, pour empêcher que la touristification planétaire gagne du terrain et s'apparente définitivement à " un nouvel usage occidental du monde ", la voie étroite qui s'ouvre consiste à renverser la vapeur économique globale : " la réponse réside sans doute dans les capacités de canalisation et de réglementations dont les Etats sont, étaient ou devraient être dotés, et dans l'implication des populations concernées dans la définition des projets et le partage des avantages ". A sa suite, les autres auteurs de ce livre explorent cette planète nomade du loisir, et les aspirations des touristes de plus en plus privés d'espace et de temps. Seule reste alors la consommation, futile mais subtile, dans laquelle plus d'un d'entre nous sombre à tâtons ou de plein pied, et tandis que le mythe du voyage subsiste haut et fort, celui du nomadisme décolle d'autant plus haut dans les airs que ses admirateurs les plus zélés restent à terre… De peur de s'envoler, de s'envoyer en l'air en fait, car - marchandisation du voyage oblige - on oublie aujourd'hui un peu vite que le voyage, la migration, la pratique nomade ou même celle du tourisme, relève d'abord d'un choix personnel, loin du matraquage exotique et du marketing touristique… Un livre à lire absolument pour comprendre pourquoi et comment demain le libéralisme aura " mangé " le voyage…
F. M.


Jean Viard, Eloge de la mobilité, La Tour d'Aigues, L'Aube, 2006, 204 p.

Du temps libre, pour qui pourquoi ?
Jean Viard nous livre, avec son Eloge de la mobilité. Essai sur le capital temps libre et la valeur travail, une pensée décapante qui transcende ses ouvrages précédents. Au-delà d'une réflexion sur la mise en œuvre des 35h et l'analyse de son appréhension par la société française entre 2000 et 2005, l'auteur nous plonge, en effet, dans une double révolution : - celle du temps de travail tout d'abord, qui voit sa durée diminuer (entre le 18e et le 20e siècle, le salarié gagne près de 2000h de temps libre) et accompagner l'évolution vers une société de l'éducation et de la consommation dans laquelle Jean Viard voit se dessiner une société de l'économie du corps rythmée par un temps disponible qui s'accroît encore avec l'espérance de vie ; - celle de l'espace ensuite, animé du fait de l'existence de cette vacance du temps par de nouvelles mobilités, tant ludiques que professionnelles, qui redessinent la carte et les fonctions de certains territoires. L'existence de ce nouveau capital, qu'est " le temps pour soi ", annonce l'entrée dans une nouvelle ère qui succède au temps de produire et que l'auteur qualifie du " temps des relations ". Elle est portée par la nouvelle culture de la mobilité dont il faut faire une valeur centrale, un principe fondateur du fonctionnement social, pour éviter qu'elle ne devienne le creuset d'autres inégalités.
J.-M. F.


Stephan Gössling et C. Michael Hall, ed., Tourism & Global Environmental Change. Ecological, Social, Economic and Political Interrelationships, Londres, Routledge, 2006, 322 p.

Ce livre réunit une quinzaine de chercheurs, tous spécialistes en études touristiques, pour proposer une première synthèse des liens multiples et complexes qui unissent développement touristique et transformations écologiques à l'échelle planétaire. Les implications de cette "rencontre" entre tourisme et environnement sont de différents ordres: politique, économique, sociaux, etc. Cet ouvrage démontre que le tourisme international est devenu à la fois une voie essentielle pour penser, vivre et respecter la nature autrement, et aussi une des principales raisons qui conduisent à la dégradation des espaces naturels dans le monde... Le tourisme est capable du pire comme du meilleur, cela est valable pour les êtres humains tout comme pour la culture ou la nature qui nous entourent. Trois parties divisent cet ouvrage collectif: la première analyse les formes de tourisme et les changements liés à l'environnement, en focalisant sur certaines régions types, comme les zones polaires ou désertiques, les côtes et les montagnes, les rivères et les forêts, ou encore les zones urbaines et industrielles. La deuxième partie explore les dégradations liés aux changements naturels, écologiques, climatiques, etc., susceptibles d'altérer le monde que l'on croit connaître mais aussi de modifier notre vision des paradis touristiques, avec son lot de pollution, d'atteintes à l'environnement, de gaspillage d'énergie, d'eau, etc. La troisième et dernière partie débat des différentes perceptions et autres discours tenus ou martelés par les instances, autorités, organisations et associations, et plus encore par les responsables de l'indutrie touristique et les voyageurs eux-mêmes, à propos de la dégradation actuelle de l'environnement et des moyens pour lutter contre cette évolution catastrophique que d'aucuns ne voudraient pas irrémédiable... L'ouvrage se termine avec un constat amer mais non moins réaliste sur la situation présente: une crise majeure hypothèque l'avenir du tourisme mondial qui, si elle n'est prise en compte sérieusement et rapidement, condamnera les touristes mais surtout les communautés les plus fragiles qui dépendent (trop) directement de l'activité touristique... Un livre à lire pour comprendre la galère dans laquelle nous sommes! Un voyage non-retour?
F. M.


Mimoun Hillali, Le tourisme international vu du Sud, Québec, PUQ, 2003, 230 p.

Comme l'indique le sous-titre de l'ouvrage, "Essai sur la problématique du tourisme dans les pays en développement", le livre de Mimoun Hillali traite avant tout de la dimension internationale du tourisme dans une perspective Nord-Sud. Dans une démarche didactique et claire, l'auteur explore l'univers du voyage d'agrément en quatre grands chapitres. Dans le premier, il revient sur les principales pblométaiques liées au tourisme international: développement, durabilité, tradition, modernité, mercantilisme, pays en voie de développement, éthique, etc. Dans le second chapitre, il évoque plus en d"tail la question du développement et de l'environnement, ainsi que les thèmes de la recherche en tourisme et de la formation dans ce secteur toujours prometteur, en dépit des convulsions géopolitiques ou climatiques... Le troisième chapitre évoque l'histoire du tourisme dans l'espace méditerranéen, tandis que le quatrième et dernier chapitre traite pour sa part des relations tendues et commplexes entre espaces culturels et espaces touristiques. Pour l'auteur, le tourisme peine à s'implanter dans les pays du Sud car il est, entre autres, l'héritier de l'histoire occidental et de la révolution industrielle. Il est vrai que dans les régions de ce qu'on appellait hier le Tiers Monde, les pratiques et les normes du tourisme international - en fait occidental - se heurtent à des réalités souvent bien diférentes. L'auteur est là pour nous avertir que penser pouvoir partir à la conquête des mentalités du Sud comme nos ancêtres partaient conquérir leurs terres, c'était foncer dans un mur ou se trouver dans un impasse... Pourtant, ce livre se veut optimiste, car il s'apparente à un appel pour une autre découverte des valeurs universelles du voyage, fondées sur le respect des personnes, de la nature et de la culture, un appel également aux dialogue interculturel si nécessaire en ces temps troublés. Au final, intellectuel marocain, enseignant en tourisme de longue date à Tanger, Mimoun Hillali nous apprend à mieux connaître et respecter les pays du Sud. Et comme le souligne Marc Laplante dans la préface de cet ouvrage: "Nous comprenons maintenant que l'initiative du développement touristique ne peut appartenir qu'aux pays qui accueillent les touristes". Un ouvrage à mettre entre toutes les mains, surtout celles des étudiants et des chercheurs appelés à travailler dans le tourisme à destination des pays du Sud. Pour l'auteur, c'est sûr, un autre tourisme est possible.
F. M.


 

Sciences humaines et Cie


David Le Breton, La Saveur du Monde. Une anthropologie des sens, Paris, Métailé, 2006, 457 p.

Anthropologue et sociologue, David Le Breton démontre dans cet ouvrage que sans le corps, ses significations et ses représentations, l'existence humaine et la planète telle que nous la connaissons ne seraient tout simplement pas ! Avec un corps qui se bricole et s'entretient, l'affirmation du corps, souligne l'auteur, est d'abord l'affirmation de soi. En cherchant à modifier sa carapace corporelle, l'être humain contemporain cherche surtout à changer de monde, à bouleverser sa vie, bref à exister le plus réellement possible… A l'heure du tout virtuel ou presque, l'opération n'est pas simple, même si l'on sait bien que le réel ne peut qu'être effleuré... La " saveur du monde " va d'une certaine manière à l'encontre de " l'adieu au corps " dans le sens où pour ce dernier, c'est le sens même de la vie qu'on hypothèque, avec une fascination pour la mort, voir pour son illusoire dépassement... On sait également que ce qui " prime " ce ne sont pas les organes mais les sens, non pas l'œil, le nez, la bouche, les oreilles ou la peau, mais le regard, l'odorat, le goût, l'ouïe et le toucher. La vue exerce un véritable diktat en Occident, où le regard sur l'autre se mue en pouvoir, la vue masque les autres sens et modèle nos cultures et nos conduites, tandis que dans d'autres sociétés, la primauté revient (encore) à l'écoute ou à d'autres formes de " contacts ", le toucher notamment mais aussi l'odorat. Mais le culte de l'image, avec l'oppression télévisuelle et l'omniprésence du cyberespace, risque d'envahir jusqu'aux derniers territoires préservés…Toujours en Occident, c'est l'odorat qui jouit justement de la plus mauvaise " image " : on se souvient du " bruit et de l'odeur ", cette dernière étant mauvaise dès lors qu'il s'agit de trouver le " bon " bouc émissaire, de stigmatiser, de discriminer, bref de mépriser celle ou celui qui représente la différence, à savoir le juif, le noir, l'errant, le tsigane, les personnes âgées ou handicapées, etc. L'auteur explique ces dérives dans " la mise en scène raciste de l'odeur de l'autre ". On voit aujourd'hui aussi les bobos qui dans le Lubéron ou ailleurs portent plainte contre… l'odeur du fumier devant la villa : la campagne, oui, mais sans l'odeur… et parfois même sans le son du clocher ! L'embaumement du monde est en marche mais cela prendra du temps et coûtera cher sur le plan symbolique, car en perdant l'odeur du terroir c'est aussi un certain goût à la vie qui tendra demain à nous échapper. Ici comme ailleurs, même si c'est avec la disparition de l'odeur que la mémoire olfactive, un rien nostalgique, refait surface, et revient pour ainsi dire au goût du jour… " Tous les goûts sont dans la nature " prédit l'adage ! David Le Breton explique parfaitement, grâce au détour des fréquentations littéraires et des observations sociologiques, que c'est par le goût que l'homme éprouve avant tout l'indispensable saveur du monde. Vivier de tous les sens dans lequel il est bon de puiser dans toutes les cultures, cet ouvrage relie avec intelligence les savoirs, les senteurs et les sentiments du monde : un livre salutaire pour enfin cesser de survivre, pour retrouver l'envie de vivre et, donc, le " bon sens " de l'existence. Dans le respect de l'autre et de soi.
F. M.


Mark A. Ashwill, ed., Vietnam Today. A Guide to a Nation at a Crossroads, Londres, Intercultural Press, 2005, 190 p.

Cet ouvrage répondra aux attentes de nombreux secteurs et disciplines, il apportera des informations utiles aux nomades de loisir comme aux voyageurs d'affaires, et des compléments essentiels aux chercheurs et autres acteurs sociaux engagés sur place au Vietnam. Le portrait brossé du pays est en effet une synthèse, facile d'accès et néanmoins précise, tout en évitant les banalités d'usage caractéristiques de ce type d'exercice. Mark A. Ashwill insiste sur le "carrefour" auquel se trouve le Vietnam d'aujourd'hui, un pays émargent où tout semble aller vite, très vite, parfois trop vite.
Héritage traditionnel mais également soviétique, modernité nationale mais aussi occidentalo-américaine, rigidité politique et libéralisme économique, tout cela semble faire bon ménage dans l'actuelle effervescence consumériste dans laquelle s'est jeté le Vietnam contemporain. Pays dynamique au taux de croissance impressionnant, l'espoir a succédé à la résignation des années de plomb, en dépit des différences/divergences - notamment symboliques et mentales - entre le nord et le sud de pays qui ne s'effaceront pas en l'espace d'une décennie... Pays autrefois exsangue et désormais au potentiel formidable, le Vietnam que nous présente Ashwill reste un pays épris de son histoire, fier et indomptable, dont le futur ne pourra faire l'économie d'un regard constant sur le passé. Surtout, l'auteur insiste sur la formidable énergie du peuple, son ancrage dans la terre des ancêtres et sa capacité à surmonter toutes les épreuves. Une superbe opportunité pour affronter le défi de la mondialisation qui - entrée dans l'OMC oblige - conduira le Vietnam à venir à trouver de nouvelles voies, politiques et sociales, pour supporter les efforts imputés à l'esprit du capitalisme accomodé à la sauce communiste... Dernière leçon de cet ouvrage: mieux comprendre la société vietnamienne - son histoire, ses coutumes et croyances, etc. - c'est mieux se préparer à rencontrer les Vietnamiens sur notre route. Pacifiquement cette fois...
F. M.


Andrew Hardy, Red Hills. Migrants and the State in the Highlands of Vietnam, Singapore, ISEAS, 2005, 356 p.

Dans ce livre très documenté - cartes, notes, sources, photos, etc. - le directeur de l'EFEO, basé à Hanoi, Andrew Hardy, propose ici une étude majeure sur une histoire encore largement méconnue du Vietnam contemporain: l'histoire complexe et difficile de la rencontre entre l'Etat et les migrants dans les montagnes du Vietnam. La confontation entre gens de la plaine et montagnards en tout genre a de tout temps été conflictuelle au Vietnam, comme d'ailleurs dans les autres pays de l'ex-Indochine. Hier comme aujourd'hui, les décisions politiques émanent toujours de Hanoi, centre politique et administratif du pays, un centralisme forcément source d'injustices et de tensions. Migrer a ainsi été une formes de lutte et/ou de survie pour échapper à la vietnamisation forcée. Riziculteurs d'en-bas et jardiniers-cueilleurs d'en haut s'affontent, tout comme sédentaires et nomades, ou encore peuples "Viet" et autres groupes ethno-linguistiques, montagnards surtout... Des colonisateurs français aux fonctionnaires vietnamiens, la migration s'est imposée comme l'une des réponses contre le toute-puissance de l'Etat. Le présent livre propose une approche historique, mais également économique et politique, des processus migratoires à l'intérieur ou vers l'exterieur du Vietnam. L'auteur démontre la manière dont les montagnes - et les vies qui s'y mènent - ont été profondémemnt remodelées par les autorités vitenamiennes. Leur "socialisme" a conduit à colorer en rouge les collines, notamment en implantant sur les flancs des montagnes des sédentaires des plaines. L'ouvrage explore donc les politiques gouvernementales successives mais aussi leurs implications auprès des populations concernées. A la fois livre d'histoire du Vietnam, ce volume est aussi un ouvrage essentiel sur les migrations asiatiques au XXe siècle. Un livre utile à tous les chercheurs qui souhaitent travailler sur le Vietnam, son histoire et ses populations.
F. M.


Benedict J. Tria Kerkvliet, The Power of Everyday Politics. How Vietnamese Peasants Transformed National Policy, Singapore, ISEAS, 2005, 306 p.

Cet ouvrage traite de la vie politique dans le Vietnam d'aujourd'hui, et particulièrement de la manière dont les paysans et riziculteurs vietnamiens ont transformé les stratégies économiques et politiques sur le plan national. En dépit d'un certain dogmatisme politique en vigueur au Vietnam, l'auteur montre que les paysans on su défendre leurs propres intérêts, être intransigeants sur certains acquis, et éviter que les élites imposent leurs vues. Cette lutte quqotidienne, difficile et délicate, a pourtant porté ses fruits, puisque les habitants en milieu rural n'ont pas céder sur l'essentiel. L'agriculture collectiviste s'est ainsi peu à peu assouplie laissant place à des stratégies locales plus adaptées, plus souhaitables et finalement plus rentables pour tous. De ce fait aussi, remarque l'auteur, la paysannerie se replace toujours au centre de la vie politique au Vietnam, et cela en dépit du double mouvement de fond que sont d'une part l'urbanisation rapide et d'autre part la mondialisation libérale. Cette recherche évoque l'évolution de la vie paysanne dans le nord du pays au cours de ces 60 dernières années: cela débute notamment avec la réforme agraire dans les années 1950, puis se poursuit par la collectivisation forcée dans les années 1960, et ensuite progressivement par la lente décollectivisation et libéralisation des terres et du commerce agricole en général. Benedict J. Tria Kerkvliet constate que le retour au fameux lopin de terre familial, et le succès économique qu'il va connaître, ne revient pas à l'action du gouvernement ou à un lâcher de lest de la part de l'Etat omniprésent, mais il est dû à la traditionnelle résistance des villageois face à ce qui provient de l'extérieur, notamment ce qui était imposé d'en-haut et concernait l'agriculture collectiviste, très vite devenu inopérante et dramatique dans certains lieux. Les villageois ont ainsi accéléré le retour à l'exploitation individuelle et trouvé des formes de compromis avec le gouvernement...
F. M.


R. de Koninck, F. Durand, F. Fortunel, ed., Agriculture, environnement et sociétés sur les Hautes Terres du Viêt Nam, Toulouse-Bangkok, Arkuiris-Irasec, 2005, 224 p.

Ce bel ouvrage collectif, à l'approche pluridisciplinaire, est le résultat d'un programme de coopération scientifique sur les Hautes terres du Vietnam qui a rassemblé de nombreux chercheurs canadiens, français et vietnamiens entre 2001 et 2003. Le livre s'articule en trois étapes complémentaires: les sociétes, les ressources naturelles, les activités agricoles. Un premier article traite de la redistribution générale de la population au Vietnam. Une seconde contribution, signée par Stéphane Dovert, et qui revient plus amplement sur l'évolution de la vie des habitants dans la région des hauts plateaux du Centre, revient sur l'appellation "autochotone" et le sens qui lui est donné sur le plan local et national. L'auteur convoque l'histoire du XXe siècle pour mieux souligner les spécificités montagnardes et considérer la reconfiguration politique des espaces sociaux. Tour à tour, de la colonisation à la libéralisation, en passant même par une phase de stalinisation, les pouvoirs successifs (Paris, Saigon, Hanoi) se sont arrogés le droit de "faire valoir leur modèle au triple nom du progrès d'un Autre qui ne l'avait pas sollicité, d'un droit sur des terres que cet Autre se trouvait occuper et de la nécessité, au nom du progès économique, d'en rationnaliser l'exploitation" (p. 80). Ensuite, Steve Déry nous entretient autour de la question épineuse de la protection forestière au Vietnam, constatant que lorsque les populations locales gèrent et contrôlent réellement leur environnement forestier, la cohabitation entre les hommes et la nature peut donner de bons résultats. Mais les résultats se font toujours attendre en dépit de l'émergence - certes timide - de nouvelles politiques en matière économique et environnementale au Vietnam, comme ailleurs en Asie du Sud-Est. La question foncière est ensuite évoquée, et deux contributions sur la caféiculture au Vietnam viennent clore ce volume très riche en documents et données sur cette région du Vietnam. En se tournant sur le passé et en observant le présent, ce livre nous parle aussi de l'avenir des Hautes terres du Centre du Vietnam, de la préservation écologique et du respect des autochtones. De nombreuses photographies et d'utiles cartes agrémentent encore l'ouvrage et permettent aux chercheurs et lecteurs de trouver ici une source d'information essentielle sur la société vietnamienne en mouvement.
F. M.


Jean Jacob, L'Antimondialisation. Aspects méconnus d'une nébuleuse, Paris, Berg international Ed., 2006, 245 p.

Voici un livre bienvenu qui fait le point sur l'univers intellectuel et militant de l'antimondialisation, en France surtout mais également ailleurs dans le monde. Jean Jacob, enseignant à l'université de Perpignan et auteur de plusieurs livres sur l'écologie politique, décortique ici cette nébuleuse complexe et plus diffuse qu'on ne le pense habituellement. En effet, l'auteur s'attache à démontrer que cette sphère politique n'est pas exclusivement héritière de la gauche, toutes tendances confondues. De l'ancrage dans la deep ecology à certaines dérives communautaristes, dont les lendemains qui chantent sentent plus la nostalgie d'un passé révolu que l'anticipation d'un devenir, certains mouvements antimondialistes vont finalement puiser leurs références dans d'étranges sources plus ou moins taries. En deux grandes parties, l'auteur explore ce monde qui récuse et craint la mondialisation sous toutes ses formes: d'abord, "une internationale contre la mondialisation" où l'auteur revient sur l'histoire, l'émergence de cette sphère, ses rouages et ses réseaux; ensuite, "l'affirmation contrariée d'une nébuleuse française", où Jean Jacob analyse les voies écologistes à la française et les aspirations légitimes qu'ont certains à vouloir changer de mode de vie, en cassant la publicité et en optant pour la décroissance. Au total, l'auteur nous montre que loin d'être l'apanage d'une extrême gauche relookée pour la (nouvelle) cause, la nébuleuse de l'antimondialisation flirte aussi avec des milieux nettement plus conservateurs, voire franchement réactionnaires. Ce livre, extrêmement bien documenté, est l'occasion de repenser les actions à mener ensemble contre les dérives de la mondialisation libérale. Et il prouve, une fois encore, que dans cette bataille politique les mots ont toute leur importance: à la traditionnelle appellation "antimondialisation", il vaut donc mieux préférer la moderne "altermondialisation", dont les objectifs semblent certainement moins obscurs... Dans la conclusion, l'auteur constate que certains acteurs antimondialistes ont désormais fait fausse route: "Sur bien des points, de nombreux détracteurs de la mondialisation paraissent avoir définitivement désespéré du monde contemporain en cherchant une étincelle d'espoir très loin derrière, très haut dans le ciel et également tout près dans la petite épicerie du coin. La tentation est alors grande de se replier sur son oasis, faute d'avoir pu faire plier les autorités politiques par des mouvements sociaux. Au risque d'abandonner le monde à son désordre". Un ouvrage utile et fouillé dont la lecture permet de mieux appréhender notre monde politique de plus en plus éloigné des réalités quotidiennes des habitants, de connaître et de comprendre les ramifications de cette nébuleuse, et donc aussi de mieux savoir avec qui - et contre qui éventuellement - il s'agit, in fine, de se battre pour une "autre mondialisation"...
F. M.


Michèle Baussant, ed., Du vrai au juste. La mémoire, l'histoire et l'oubli, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 2006, 200 p.

Une douzaine de collaborateurs ont participé à cet ouvrage collectif autour de la question de la mémoire et des notions de "juste" et de "vrai". Michèle Baussant, responsable de ce volume, rappelle que la notion de "juste" est aujourd'hui particulièrement liée à celles de mémoire, d'histoire et d'oubli. En effet, nos sociétés sont désormais férues de "mémoire", avec ses obsessions historiques, ses rapports amigus au présent, et ses industries du souvenir. La mise en sens de la mémoire, mais aussi plus généralement de l'histoire, est convoquée pour reconstruire sur des bases plus "saines" nos rapports pluriels au passé commun. De plus en plus, ce qui est juste n'est pas plus ce qui est vrai. Ce qui est vrai officiellement s'avère également - sous les projecteurs des historiens, mais aussi des journalistes, des cinéstes et des écrivains - moins vrai, ce qui n'est pas sans poser de nouveaux problèmes devant les falsificateurs et autres faussaires de l'Histoire avec un grand H...Le fait de revisiter l'idée de "juste" nous contraint à interroger sous différents angles la part du politique et notre rapport à ce dernier, à travers le récit et le quotidien de nos vies, passées et présentes. En cette époque d'absences d'utopies et de rpli des grandes idéologies (dé)passées, la notion de "juste" conduit nos contemporains à reforger notre regard de l'identité, de la justice, de la mémoire, de l'oubli et de la vérité... Une nouvelle place du politique est en gestation et c'est le devenir métis du monde qui est en débat, car l'émergence de mémoires nomades et hybrides remet en cause non seulement le rôle des Etats-nations mais également celui de la mondialisation, dans leur capacité à produire et intégrer ces nouvelles mémoires collectives. Ce livre traite de situations historiques données, de la force de la mémoire dans un cadre politique spéficique: Europe orientale, Canada, Brésil, Mexique, Colombie, RD Congo, France et Algérie. Il analyse, à l'aide d'exemples historiques précis, des mémoires restées biens vives et vivantes, et sa lecture ne peut faire l'économie d'une réflexion très actuelle sur les discussions polémiques autour de la repentance, des réparations et des réconciliations, du pardon et de l'oubli, etc.
F. M.


Mortibus, " Désirs d'oseille, pour une critique de l'argent ", Dompierre, n°2, automne 2006, 308 p.

Le n°2 de Mortibus, belle et rebelle revue au format carré, et dont le sous-titre est "critiques du capitalisme incarné", est consacré à l'argent et à ce fameux désir d'oseille, de fric, de thunes qui gangrène tant les pulsions des habitants de nos modernes sociétés, au demeurant jamais aussi libérales qu'à l'heure actuelle. L'éditorial annonce d'emblée le ton et la couleur: "Autour de l'argent, habituellement, le silence est d'or", rien d'étonnant puisque dans notre univers impitoyable, "c'est la bourse ou la vie", point d'autre alternative! Ce numéro entièrement dédié au dieu Argent pour mieux le détrôner de son piédestal, le défixer de son socle pour mieux déchaîner les hommes qui vivent à sa botte. La tâche n'est pas aisée dans un monde où le moindre recoin ou simple aspect se voit marchandisé, mercantilisé, vendu et revendu au plus offrant. Alors, pour ce numéro, des chercheurs en sciences humaines, des économistes et de poètes, des artistes en tout genre et des entretiens de toutes sortes, le tout bien empaqueté pour tenter, via la littérature, la science et la psychanalyse, faire enfin la peau du Dieu-Argent. Fabien Ollier, responsable de publication, a tenté avec succès de rassembler ces diverses contributions dans le but de déconstruire le sacro-saint mythe du fric qui empêche tant de nos concitoyens (...et en verlan?) à vivre. Vivre décemment et non pas survivre lamentablement, avec ou sans fric d'ailleurs... Freud et Keynes sont appelés à la rescousse, tandis que le "çapital" ou autrement dit "le rêve transformé en marchandise" a de quoi sérieusement nous inquiéter! L'art aussi vient se mêler à la course au pognon, et pour racheter ses talents il faut sans cesse se vendre à tout prix: "Je me vends pour tacheter" rectifie ludiquement Thierry Riffis, tandis que Jérôme Martin se lance sur "Objectif Thunes", un projet qui forcément devrait rapporter des ronds, sauf à trop être dans la lune! Pierrot n'a pas d'avenir dans un monde pressé... Dans un long texte, Philippe Riviale décortique avec bonheur les notions de valeur et de misère. D'autres articles traitent de microfinance, d'économie solidaire, de Dickens, ou encore, comme Pierre Lantz, d'argent sacré et de sacré argent. En bon analyste de la vie footballistique, intense et médiatique, Fabien Ollier revient ensuite sur la Coupe du Monde, toujours trop pleine, de fric évidemment. Marie-Claire Camus souligne que lorsque l'on parle argent, la prostitution n'est jamais très loin, ce qu'on peut généralement constater au coin de la rue, ou sur les trottoirs de la mondialisation urbaine, terrain par excellence de tous les possibles: la rue renvoie à la case prison là où la route opte pour la voie de la liberté... Au final, voici donc un numéro à consommer sans modération, alliant plaisir et savoir, un volume à lire "à tout prix", pour se défaire de sa bourse et enfin retrouver la vie, la vraie! Ici et maintenant, la "vraie vie" n'est pas seulement ailleurs, n'en déplaise au sieur Rimbaud... D'ailleurs voyager - circuler - sans un rond en poche devient de plus en plus difficile de notre temps!
F. M.


Journal des anthropologues
, " Anthropologie et histoire face aux légitimations politiques ", Paris, AFA-MSH, n°104-105, 2006, 456 p.

Le dossier de ce volume du Journal des anthropologues arrive à point nommé, en plein débat houleux et polémique autour de la mémoire coloniale, du passé esclavagiste, et des diverses falsifications historiques. En introduction, les responsables de ce dossier explique l'importance de nos jours à travailler de manière transversale, interdisciplinaire et complémentaire, afin de mieux apprénender le défi de la mondialisation, ses nouveaux paradigmes et ses déjà traditionnelles dérives. Historiens et anthropologues se sont donc unis dans cette entreprise de déconstruction des discours politiques où le passé et la mémoire se voient souvent convoqués et parfois intrumentalisés par les pouvoirs en place. L'exemple de l'Ouzbékistan, entre autres, vient montrer le danger de voir l'ethnologie et l'histoire incorporées, de gré ou de force, dans les processus étatiques ou capitalistes de légitimation de la domination. Le présent numéro rassemble de nombreux exemples, de par le monde, ayant trait à la légitimité du politique, avec leur lot de "mises en scène" du pouvoir, de réinventions de la tradition, de renaissances culturelles ou territoriales, sur fond de lieux mémoriels à sauvegarder et d'intrigues nationalistes à déchiffrer... Parmi les exemples ici étudiés, on citera le cas de la construction de la nation mexicaine, l'ingérence particulière du droit et de la politique à l'intérieur des favelas de Rio de Janeiro au Brésil, les légitimations quotidiennes de l'Etat au Vietnam où le clivage entre dirigeants communistes et habitants dirigés ne cesse de s'agrandir, les conflits identitaires en Casamance au Sénégal et la transformation d'une institution coloniale au Togo, la mise en scène rituelle du pouvoir politique et du culte des ancêtres à Madagascar, l'exploitation du pouvoir royal dans les pays de bouddhisme theravâda en Asie du Sud-Est, l'identité mauricienne et, plus près de nous, le discours régionaliste en Provence, et d'autres contributions encore sur l'Etat postcolonial à Madagascar, le monde bouillonnant de l'entreprise, la prise en compte du facteur religieux, ou même le mythe aryen analysé comme idéologie de la nation au Tadjikistan... On le voit, les textes traitent de situations forts différentes mais se rejoignent tous pour constater une instrumentalisation du passé par les autorités politiques, une réappropriation de l'histoire locale à des fins d'Etat national. Un dossier très bien ficelé qui sera d'une grande utilité pour les chercheurs qui réfléchissent au renouvellement ou à la fixation des discours communautaires, nationalistes, régionalistes, et plus généralement identitaires. Hors dossier, signalons également un texte intéressant sur le monde des esprits à Java-Centre en Indonésie. Enfin, un texte très officiel sur les menaces tout aussi officielles qui pèsent sur l'avenir de l'anthropologie, universitairement parlant, en France: informatif même si le ton est plutôt résigné! Au total, ce numéro, très dense, sera précieux aux historiens, sociologues et anthropologues soucieux de transdisciplinarité et désireux de ne pas occulter la question fondamentale du politique.
F. M.