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Au fil des pages

Sommaire des 16 comptes rendus


Mobilités

Michel Jourdan, La maison sur la montagne. Une vie d’ermite, Paris, Le Relié, 2007 (1979), 158 p.
Bernard Giraudeau, Les dames de nage, Paris, Métailié, 2007, 250 p.
Isabel Babou et Philippe Callot, Les dilemmes du tourisme, Paris, Vuibert, 2007, 218 p.
David Le Breton, Mort sur la route, Paris, Métailié, 2007, 270 p.
Eric Denécé et Sabine Meyer, Tourisme et terrorisme. Des vacances de rêve aux voyages à risque, Paris, Ellipses, 2007, 190 p.
Paul Euzière, Latifa Madani, ed., Tourisme, voyages et littérature, Grasse, Festival Transméditerranée, 6e Rencontres Médit. du Tourisme, 2-4 juin 2005, Marseille, Ed. du Losange, 2007, 190 p.
Marie-Andrée Delisle et Louis Jolin, Un autre tourisme est-il possible?, Montréal, Presses de l'Université du Québec, 2007, 142 p.
Tony Wheeler, Dans les pays de l'axe du mal, Paris, Ed. Lonely Planet, 2007, 342 p.

Humanités

Cultures & Sociétés, « Les sens » (dossier), n°2, 2e trimestre 2007, Paris, Téraèdre, 142 p.
Joel Kovel, The Enemy of Nature. The End of Capitalism or the End of the World?, Londres, Zed Books, 2007, 330 p.
Vandana Shiva, Staying Alive. Women, Ecology and Development, Londres, Zed Books, 2002, 234 p.
Ferdinando Fava, Banlieue de Palerme. Une version sicilienne de l’exclusion urbaine, Paris, L’Harmattan, 2007, 381 p.
Procheasas, Cambodge. Population et société d’aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, 2005, 314 p.
Eric Navet, L’Occident barbare et la philosophie sauvage, Essais sur le mode d’être et de penser des Indiens Ojibwé, Paris, Homnisphères, Coll. « Univers des Possibles », 2007, 381 pages.
Shinji Yamashita, J. S. Eades, ed., Globalization in Southeast Asia. Local, National and Transnational Perspectives, New York, Berghahn Books, 2003, 262 p.
Xavier Péron, Je suis un Maasaï, Paris, Arthaud, 2007, 344 p.


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Mobilités


Jourdan Michel, La maison sur la montagne. Une vie d’ermite, Paris, Le Relié, 2007 (1979), 158 p.

Voilà un livre salutaire, propice à nous remettre sur pieds pour vivre autrement, mieux et ensemble ! Paru initialement en 1979, cette nouvelle édition – agrémentée d’une conclusion récente et inédite – n’a rien perdu de sa lucidité, ni de son actualité. Ici, le recours à l’Asie s’impose comme un secours possible pour l’Occident, tout comme une certaine décroissance viendrait au chevet d’une civilisation techno-industrielle et judéo-chrétienne à bout de souffle et d’idées mais toujours avide de records scientifiques et de compétition économique : « La maison sur la montagne » est alors le lieu de ces autres possibles, l’espace vierge du champ à labourer en faveur d’un habitat poétique, à échelle humaine, où le vivre ne rimerait plus avec le survivre, où l’on se mettrait à table pour échanger et déranger, mais jamais avec le souci d’être rentable. « Savoir habiter sa maison, c’est savoir habiter la terre » écrit Michel Jourdan. Dans ce livre, il souhaiterait inciter chacun à faire émerger son propre art d’être et de vivre, en adaptant le tout harmonieusement à l’écosystème. Pour ce faire, l’auteur explore quelques pistes pour nos contemporains « toujours plus » sommés de consommer, assommés de dettes et de stress : « Se mettre hors jeu d’une société compétitive, ne rien produire ni acheter d’inutile à la vie, se retirer du circuit, pour assumer sa vie et en tirer sa joie, est une désobéissance civile peut-être plus importante que de ne pas payer ses impôts ». Pour vivre heureux, vivons cachés ! Certes, mais pas n’importe comment ! Maison de thé, de bois, de pain, de chèvres, l’auteur décrit sa demeure montagnarde comme un refuge vers l’ailleurs, un chemin vers la découverte de soi. La principale vertu de ce lieu est la recherche du bien-être et du mieux-vivre : deux états impossible à réaliser sans batailler au préalable pour l’autonomie et défendre le sens du sacré ouvert sur l’altérité. Son « gagne-pain poétique », Michel Jourdan l’a gagné – en fait découvert ou cueilli – dans les monts de l’Ariège, loin du bruit des bottes de l’Etat et du brouhaha des villes. Loin aussi d’un Système-monde qui s’agite à force de ne plus savoir où courir. Il défend ici le simple plaisir de vivre et la pauvreté joyeuse parce que volontaire. Voyageur au long cours après avoir (trop ?) goûté aux joies cachées de la sédentarité, Michel Jourdan puise ses sources et irrigue son inspiration dans le vieux fond culturel et spirituel asiatique. Il démontre – par le biais de l’expérience vécue – qu’une vie matérielle dépouillée est parfaitement compatible avec un haut degré de culture ; cette dernière est aussi, plus qu’on ne le pense en raison d’une inculture chère au mode de vie citadin, liée et reliée à l’agriculture, nomade ou sédentaire. Dans sa belle conclusion rédigée en 2007 – soit 28 ans après la 1ère édition – et après des années de voyages autour du monde, l’auteur confirme que le paradis est avant tout en nous. Devenu désormais un « ermite migrateur », Michel Jourdan s’est enrichi en se dépouillant dans l’esprit de ce que racontait un Nicolas Bouvier. Cet ouvrage, heureusement accessible dans une édition de poche, est une leçon de vie à mettre entre les mains de la foule de touristes qui parcourt la planète dans tous les sens en quête d’un sens à leur vie trop perturbée. Manifeste hédoniste pour une sympathique contre-culture, la lecture de ce livre se reçoit comme une offrande, comme une bouffée d’air au cœur même d’un environnement global pollué, bref comme une invitation à se fixer autrement pour toujours mieux se défixer. En Ariège comme en Asie, ici comme ailleurs. A signaler également de Michel Jourdan, en duo avec Jacques Vigne, Cheminer, contempler (Albin Michel, 2007). Tout un titre-programme, une invitation à nous déprogrammer, un livre pour retrouver l’essence de la vie et redonner sens à nos pas. De quoi approfondir cet art de « marcher, méditer », si cher à notre ermite migrateur.

F. M.



Bernard Giraudeau, Les dames de nage, Paris, Métailié, 2007, 250 p.

Après Les hommes à terre, voici le marin qui, à nouveau, lève l’ancre. Le voyage, Bernard Giraudeau est tombé dedans tout petit et, ces dernières années, le besoin de jeter l’encre sur le papier est venu harmonieusement compléter celui de rompre les amarres. Avec Les dames de nage, le romancier, acteur et cinéaste, réitère l’acte d’errance en vouant aux grands et petits départs l’honneur de tous les bonheurs en gestation. Il reconnaît ainsi la beauté de Paris, « même en hiver », tout en relativisant cet amour infidèle pour la capitale : « Mais tu n’as pas ma préférence, ma jolie, je suis un homme marié au voyage. Je t’aime en éphémère, pour des petites nuits, des courtes distances, des fragments ». Dans cet ouvrage, certes le passé ressurgit en permanence avec les figures d’Amélie ou de Michel, mais le désordre de la passion transgresse l’ordre des souvenirs, trop plaqués et pas assez appliqués. C’est l’amour qui donne en priorité ses lettres de noblesse au voyage. Le livre regorge de récits d’amour vécus comme autant d’histoires de voyage. Amour virtuel dans une cour parisienne avec une dénommée Marguerite à travers les carreaux d’une fenêtre ou amours sauvages avec d’imprenables beautés d’ici et d’ailleurs, les périples passionnels se suivent et ne se ressemblent jamais. Du Sénégal au Chili, Du Mali au Brésil, de la boucle du Niger à celle de l’Amazonie et jusqu’aux reliefs andins, l’écriture poétique qui sent le vécu s’entremêle avec les odeurs et les sentiments des êtres tout autant qu’avec les courbes des femmes et des paysages du monde. Une quête de l’Autre qui rime sans cesse avec une quête de l’inconnu, de l’inattendu. Des passages émouvants comme lorsque Marc et/ou Bernard revoit Amélie une fois adulte, et plus encore lorsqu’au nord du Chili, Marco le marin devenu Marcia la pute, tente de renouer les liens maternels… Un roman de voyage qui sent l’épreuve de la route, à lire partout car le voyage – à l’instar de l’amour – se love partout, jusque dans les méandres les plus inattendus de son propre bout du monde. Loin de tout voyeurisme, si fréquent dès qu’on mêle sexe et tourisme, la Passion amoureuse, avec un grand P, est ici à tous les coins de pages comme le voyage est au bout de la rue. Le voyage partage avec l’amour le fait d’ouvrir le champ de tous les possibles. De toutes les rencontres aussi. Finalement, le bonheur dont nous gratifie présentement Bernard Giraudeau est de nous rappeler les vertus sans doute éternelles et heureusement insondables de l’amour à tout instant et en tout lieu, de nous décortiquer joyeusement et poétiquement cette passion qui nous prend et nous déprend pour mieux nous rendre à la vie, la vraie. Ce roman renvoie donc les lecteurs à l’essentiel : ne pas sacrifier la vie – sous prétexte de la « réussir » – au détriment de la poursuite du bonheur, approchable sinon accessible, et toujours à portée de main ou de chemin. Toute voie durable est celle qui est guidée par le cœur, le voyage ne fait pas exception. Dans Les dames de nage, l’écrivain, en reliant admirablement littérature, amour et voyage, les trois notions qui traversent le livre de long en large, non seulement se dévoile un peu plus mais surtout lève le voile sur la quintessence même de l’existence. Une lecture aussi revigorante qu’indispensable à tous les authentiques praticiens de l’amour et du voyage. Et, en dépit des soubresauts actuels, ils sont – restent ? – nombreux !

F. M.



Isabel Babou et Philippe Callot, Les dilemmes du tourisme, Paris, Vuibert, 2007, 218 p.

Voilà (enfin) une synthèse sur l'état du tourisme dans le monde qui échappe à la langue de bois habituelle. Les dilemmes sont nombreux et la situation de cette prolifique industrie placée dans une impasse dont il sera difficile de sortir... Les auteurs ont le mérite de pointer les dysfonctionnements et les paradoxes chers au tourisme, qu'il se pare des habits neufs (mais déjà usés!) du tourisme durable ou non. En huit chapitres, les principaux thèmes du voyage, dilemmes en cours, sont explorés et parfois revisités afin de mieux penser le présent et préparer l'avenir: l'éthique, le pétrole, le capital social, la sociologie du tourisme, la raison économique, et bien sûr les réalités géopolitiques et environnementales de plus en plus criantes de nos jours. Au bout du compte, on est sceptique sur le futur de ce secteur « croissant » de l'économie mondiale. L'idée si communément admise – à grands renforts de marketing et d'institutions officielles – présentant le tourisme comme « source d'enrichissement » est à juste titre battue en brèche, étant donné que les principaux profiteurs des retombées touristiques sont les pays du Nord, avec la complicité partagée d'une clientèle aisée du Nord et d'une élite corrompue dans les pays du Sud. Certes le désequilibre est moins flagrant dès lors qu'il s'agit de relations touristiques – et donc commerciales – entre pays riches ou dits développés, avec tout ce que le « développement » laisse sous-entendre. Pour les pays du Sud, la note s'avère nettement plus salée, non seulement sur le plan économique, mais également sur les plans politiques, sociaux et culturels. Sans oublier l'environnement, où des promoteurs bien intentionnés mais très mal avisés du dit « développement durable » voudraient mettre sous cloche des régions entières du bout du monde dans le but – si facilement louable – de protéger l'avenir de nos enfants à tous... Sauf que les autochtones n'ont pas toujours été avertis en bonne et dûe forme de leurs si louables intentions, et que peut-être ces mêmes autochtones n'ont aucune envie d'être protégés de la sorte: pour cause, les populations locales perçoivent le plus souvent le tourisme, au mieux comme un pis-aller, au pire comme le dernier avatar d'une forme de colonisation. Il est vrai aussi, et les auteurs le soulignent bien, que les rapports dominés-dominants restent omniprésents dans certaines expériences touristiques... Les dilemmes ici évoqués sont une manière d'alerter les acteurs du tourisme des dérives et des « fausses bonnes idées qui, sous couvert du tout-économique, peuvent laisser penser que le tourisme serait LA réponse aux difficultés des pays en voie de développement ». On sait pourtant, les exemples pullulent, que le tourisme comme monoculture ne peut à terme que dégrader puis détruire le socle des sociétés par de tels choix lourds de conséquences. La perte d'identité et l'obsession de la consommation conduisent à tous les excès dans certaines régions du monde (affairisme, mercantilisme et tourisme sexuel, avec la vente des corps et celles des décors: enfants, femmes, mais aussi, terres cultivables, rizières, patrimoines, etc.); le rapport entre visités et visiteurs devient alors quasi impossible puisque l'argent est le seul et dernier garant de la relation (pardon, la transaction!) entre cultures et humains, eux et nous... De nouvelles frontières émergent sur fond d'inégalités aussi béantes que bien entretenues. La surconsommation de pétrole et d'eau – l'or de demain! – est parfaitement scandaleuse mais ne semble offusquer les tenants de l'industrie touristique que pour leurs stratégies marketing, les évolutions étant très lentes quant à la sensibilisation, et bien plus encore pour les actions pourtant urgentes à mener! Le paradoxe du développement durable est omniprésent: l'exemple du Grand Nord russe, où près d'Arkhangelsk, une loi interdit aux autochtones de pêcher le saumon, alors que ce droit est accordé aux riches touristes de passage... Aberration et consternation, car de tels exemples sont légion de par le monde. L'intérêt aussi de cet ouvrage qui, je l'espère, trouvera sa place sur les rayons des bibliothèques des formations en tourisme, est qu'il ne se contente pas de décrire l'horreur touristique à l'oeuvre, mais il explore et propose des alternatives pour sortir de cette voie sans issue pour la plupart des populations concernées: lutter contre les surconsommations en tout genre qui gangrènent nos sociétés de l'obésité, limiter les émissions du CO2, privilégier un tourisme de voisinage ou de proximité, respecter réellement et activement l'écologie, favoriser et promouvoir le « slow tourism », etc. Ce livre, indispensable à ceux qui se destinent aux études touristiques (mais aussi pour les voyageurs soucieux et curieux de leurs pratiques!), ouvre des perspectives pour demain sans nier l'étendue des problèmes actuels. Pour que demain soit un autre jour! Le Mahatma Gandhi, cité par les auteurs, avait déjà bien anticipé sur le sens du mot « durabilité », aujourd'hui si galvaudé à des fins mercantiles: « Vivre simplement pour que tout le monde puisse simplement vivre ». Tout un programme (de voyage?) à redécouvrir!

F. M.



David Le Breton, Mort sur la route, Paris, Métailié, 2007, 270 p.

Le romancier – plus connu habituellement comme essayiste – nous livre ici un polar bien noir dont le titre annonce l'itinéraire. Dans la vie comme dans le livre, bon gré ou mal gré, la route et la mort se voient souvent associées. David Le Breton emmène le lecteur sur la route, celle de tous les dangers, celle des fuyards d'une vie trop subie et des quêteurs de sens. On part donc à la rencontre de celles qui ont échoué sur les trottoirs et plus encore de ceux qui sont restés sur le bord de la route. Laure, Olivier, Max, Ana ou Thomas sont tous plus ou moins des nomades du vide et des êtres en souffrance. On côtoie les squats misérables, les proxénètes pourris, la loi de la guerre et plus encore de la rue. Car la rue, avec la lutte pour la survie qui la caractérise, remplace très vite la route, image, elle, d'une liberté trop improbable, trop belle pour être vraie. Le personnage de Laure dévoile ainsi la réalité crue de l'univers quotidien: « Avoir du temps à soi était rare et précieux. Se retrouver dans la rue c'était vivre en permanence sous le regard des passants ou des autres squatteurs. Impossible d'être seule. Surtout une fille. Imanquablement un mec venait tenter sa chance » (p. 22). La trame de ce roman de David, noir mais social, dont les thèmes récurrents renvoient aux multiples travaux de l'anthropologue Le Breton, plonge ses racines dans la souffrance des jeunes et plus généralement dans la douleur de vivre. L'errance qui en ressort en permanence y est bien plus passive qu'active, et c'est en vain que le lecteur cherchera le bout du tunnel, ce bout de vie qui permet, in fine, de remonter la pente. Noir roman pour de sombres destins. Si le fantôme du Rwanda et les exactions des Balkans surgissent au fil des pages, le théâtre des opérations se déroule à Strasbourg, capitale d'une Europe qui se cherche et qui tend à oublier et nier ses franges de populations les plus démunies. Les adolescents en fuite ou en perdition sont au coeur du roman dont la noirceur est à l'image d'une planète qui semble en proie de perdre sa fragile humanité. La cité survit avec ses jeunes qui disparaissent et ses filles de l'Est tarifées et trafiquées au coin d'une rue ou d'un quai. La rue, toujours, impose ses codes sinon ses valeurs: « Dans la rue tu apprends à te méfier. Ma devise c'est de ne jamais baisser la garde. Tout le monde te veut du mal, c'est une définition de la rue » (p. 121). La rue donc, avec ses rites et ses rixes... En fin d'ouvrage, des corps calcinés sont retrouvés par la police dans une cave d'un immeuble où se croisent un père rabatteur et un squatteur tabassé. Mais changement de décor, l'appel du large est là pour redonner un peu d'espoir aux survivants de ce nomadisme plus contraint que volontaire. Autre temps ou autrepart, la vie reprend le dessus. Pour un temps seulement. Car le mal-être est trop profond, et le constat est une fois de plus rappelé à la dernière page du livre, par les propos de Laure: « Je n'aime pas le monde qui s'annonce aujourd'hui. C'est trop difficile. Je ne me sens pas à la hauteur » (p. 270). David Le Breton signe ici son premier roman, noir comme la nuit où rôdent les errants en quête de lieu de survie, un livre ancré dans une littérature du réel toute nourrie de la précarité sociale de l'heure, mais dans la stricte filiation de ses travaux sur les conduites à risque, l'adolescence, la douleur et la souffrance. D'ailleurs, un autre ouvrage de l'auteur, un essai anthropologique cette fois, est paru au même moment et chez le même éditeur: En souffrance. Adoloescence et entrée dans la vie (2007), un essai important qui complète parfaitement le roman, les deux ouvrages se partageant au demeurant des publics de lecteurs aussi complémentaires que différents. A lire pour atténuer un peu, par le biais de la connaissance puis de l'action, les souffrances des jeunes et l'actuel malaise dans la civilisation...

F. M.



Eric Denécé et Sabine Meyer, Tourisme et terrorisme. Des vacances de rêve aux voyages à risque, Paris, Ellipses, 2007, 190 p.

S’ils ne font pas bon ménage, tourisme et terrorisme sont cependant deux termes à la mode. Dans cet ouvrage, les auteurs montrent l’impact en quelque sorte de l’ingérence du terrorisme international dans les affaires du fructueux et si prometteur secteur touristique. Eric Denécé et Sabine Meyer analysent ce changement d’époque qui a transformé nos confortables vacances de rêves en voyages à risques incontrôlés. En deux grandes parties, les vacances sous pression terroriste puis la gestion des risques, ce travail illustre en quoi les touristes sont désormais, de plus en plus souvent, les cibles privilégiées des attentats et actions terroristes. L’objectif des auteurs s’adresse autant aux professionnels du tourisme qu’au voyageurs en tout genre : aux premiers, l’ouvrage apporte des informations concrètes sur les menaces et peut aider à repenser les défis en cours et les modèles de développement ; aux seconds, le livre entent sensibiliser sur la préparation et la responsabilisation qui sont devenues les nouvelles clés d’une voyage plus sûr… Pour tous, la sécurité en voyage est devenue une priorité. Industrie de l’enlèvement en Colombie ou piraterie maritime en Asie, les nouvelles menaces se conjuguent avec les formes de violences plus religieuses sinon politiques. Al-Qaeda – dont les réseaux opèrent dans plus de 60 pays – fonctionne ainsi comme une véritable holding : « Le rôle de Ben Laden a davantage été celui de d’un tour-opérateur que d’un révolutionnaire, son profil le rapproche plus de Serge Trigano que de Che Guevara. C’est une sorte d’entrepreneur indépendant entraînant et finançant le djihad, un Business Angel du terrorisme. Les terroristes sont eux-mêmes des Cost Killers car le nouveau djihadisme est un terrorisme Low Cost et à forte communication ». Nul doute que les conséquences des actions et/ou menaces terroristes pèsent de nos jours lourdement sur les transports – aériens en particulier – et bien entendu sur la fréquentation des lieux touristiques les plus réputés ou stratégiques, d’où l’importance de comprendre les nouveaux enjeux d’un secteur au futur aussi radieux qu’incertain. En conclusion, les auteurs notent que « la sûreté a été renforcée tout au long de la chaîne du voyage : visas, contrôle des frontières, déploiement de forces de l’ordre dans les lieux publics et les aéroports, ‘durcissement’ des établissements hôteliers, etc. (…) La prévention des risques liés au terrorisme est devenue un sujet de préoccupation majeur et une nécessité opérationnelle ». Bon gré, mal gré, les professionnels et usagers du voyage sont aujourd’hui contraints d’intégrer la menace terroriste dans le développement tout comme dans le fonctionnement du tourisme international. Pour les auteurs, cette nouvelle donne sécuritaire a profondément bouleversé le secteur touristique, en le restructurant et en l’adaptant aux réalités géopolitiques comme jamais auparavant. Ainsi, des mesures de sécurité drastiques se banalisent au contact d’un quotidien perçu comme inquiétant sinon dangereux en permanence… D’une certaine manière, si l’obsession sécuritaire rassure autant les clients que les professionnels du tourisme, elle permet aussi à l’économie touristique de « reprendre » plus rapidement que prévu puisque, désormais, on s’habitue à la menace voire à l’omniprésence terroriste ! N’oublions pas cependant que les risques les plus dangereux pour le voyageur sont plus sanitaires que terroristes : lors des déplacements touristiques, et « contre toute attente, les accidents cardiovasculaires représentent la première cause des décès »… Et si peut-être, au bout de la route, il ne fallait pas désespérer du voyage, même en terre exotique ? Au final, le tourisme relève toujours la tête… ce qui contribue justement à faire tourner les têtes affairées également… et ce en dépit des attentats, des kidnappings, des guerres, mais aussi des multiples catastrophes naturelles, sanitaires, écologiques, politiques en cours… Un monde déshumanisé peut éventuellement voir le jour, mais un monde sans touristes semble impensable ! A l’aide d’exemples détonants, ce livre nous explique l’émergence de cet autre monde !

F. M.



Paul Euzière, Latifa Madani, ed., Tourisme, voyages et littérature, Grasse, Festival TransMéditerranée, 6e Rencontres Médit. du Tourisme, 2-4 juin 2005, Marseille, Ed. du Losange, 2007, 190 p.

Après un hommage à Pierre Sansot, le Président du Festival TransMéditerranée Paul Euzière ouvre ce volume en revenant sur l'histoire des voyages et de leurs liens étroits entre littérature et science, colonisation aussi. Vivant Denon, par exemple, partira dans les bagages de l'Expédition d'Egypte de Bonaparte, et fondera à son retour le Musée du Louvre. De la conquête impériale à la muséification culturelle, le voyage laisse des traces. L'orientalisme fleurit sur fond d'aventure puis dans la foulée apparaît la généralisation du moteur à vapeur pour les bateaux et ensuite le développement rapide du voyage en train... Le monde change et rechange, encore et toujours. Aujourd'hui, la littérature de voyage s'est également transformée en fonction de l'accélération du temps et de la dimension de plus en plus commerciale du tourisme, qu'ils soit de masse ou de niche. C'est à l'historien Marc Boyer que revient la tâche d'expliquer comment nous sommes progressivement passés des voyages au tourisme. En conclusion de son texte, il note qu'en ce début de XXIe siècle, « on peut constater que le système touristique est demeuré intra-européen. Aux neuf dizièmes, il se situe en Europe. Il n'y a pas de 'fin de l'Histoire' pour le tourisme. Le processus d'invention se poursuit: il est toujours le moteur ». Suivent ensuite plusieurs contributions sur l'écrivain-voyageur au XIXe siècle (de Véronique Magri-Mourgues), le discours et l'écriture du voyage (de Sophie Linon-Chinon), toutes suivies des discussions liées aux Rencontres. . . D'autres auteurs explorent les lieux du voyage, par exemple le Maroc vu par les écrivains et voyageurs ibériques, ou encore Tahiti et l'empire ottoman et les mythes respectifs qui leur sont liés. Au total, ce recueil autour du thème de « Tourisme, voyages et littérature » élargit notre horizon de la pensée nomade, il nous invite également à partir et à initier de nouvelles pistes de voyages en Méditerranée. F. M. Marie-Andrée Delisle et Louis Jolin, Un autre tourisme est-il possible?, Montréal, Presses de l'Université du Québec, 2007, 142 p. Cet ouvrage entend faire le point sur la question très actuelle entre tourisme et éthique, la problématique étant clairement posée: un autre tourisme est-il possible? Prudents, les auteurs esquissent des pistes, présentent les voies en cours, mais ne répondent pas à la question. D'ailleurs, quelqu'un connaît-il seulement, sans démagogie ou prétention facile, une réponse valable et durable? Difficile à imaginer à la vue du contexte touristique international de l'heure... C'est donc à une profonde réflexion que cet ouvrage invite et incite les lecteurs, mais aussi l'ensemble des étudiants et professionnels du tourisme. En cinq chapitres, Delisle et Jolin font le tour du... tourisme et de ses craintes et espoirs en cours. Le premier chapitre revient sur la dimension éthique du nouveau tourisme à développer, celui qui se base notamment sur le Code mondial d'éthique du tourisme (OMT, 1999). Sont également abordées dans cette partie les chartes, codes et autres labels qui, malgré une forte disparité et une confusion qui entraînent un flou pour les « praticiens » du tourisme, ont le mérite de sensibiliser sinon de contraindre les actuels nomades du loisir sur le sens caché de leurs pérégrinations vacancières. Le deuxième chapitre évoque l'accès et les effets du tourisme international. Il présente l'univers des visiteurs et des visités, avec les profiteurs, les abuseurs, les actifs et les passifs d'une industrie prolifique qui trop souvent fait du territoire de l'Autre le terrain de jeu et des vacances d'un autre Autre, arrivant d'ailleurs, pas toujours bien informé et pas forcément bon citoyen du monde... Dans le troisième chapitre, c'est précisément l'altertourisme qui est traité comme une réponse au fameux tourisme de masse tant décrié. Le tourisme durable est évoqué et promis à un bel avenir, ce qui ne signifie pas pour autant que l'avenir promis sera bien durable... Le quatrième chapitre considère toutes les contraintes, les pièges et les réalités d'un marché économique en plein essor qui n'entend pas se laisser dicter les lois d'une durabilité à tout prix! Le secteur marchand de l'industrie du voyage n'est pas le dernier à ne pas toujours vouloir du tourisme dit durable... Dans le cinquième et dernier chapitre, les auteurs s'attachent à expliquer les pratiques à instituer pour favoriser et encourager l'application d'un « autre tourisme » qu'ils appellent de leurs voeux. On y trouvera du marketing comme de l'éducation, le tout étant d'arriver à manier l'ensemble des paradoxes... Ce livre pourra intéresser les étudiants qui travaillent sur les questions liées au tourisme durable mais aussi inciter le lecteur curieux à voyager autrement.

F. M.



Tony Wheeler, Dans les pays de l'axe du mal, Paris, Ed. Lonely Planet, 2007, 342 p.

Fondateur en 1973 des éditions Lonely Planet, véritable empire mondial de la production des guides de voyage, l'Australien Tony Wheeler a parcouru le monde de long en large depuis au moins quatre décennies. Dans cet ouvrage de la collection « Ecrivains voyageurs », animée par Olivier Weber, il relate ses périples dans neuf pays considérés par l'administration Bush et quelques autres comme les fameux pays de « l'axe du mal ». La liste de neuf destinations infréquentables n'est absolument pas exhaustive, d'ailleurs en fin d'ouvrage l'auteur propose de nouvelles candidatures, comme par exemple, pour n'en rester qu'au Moyen-Orient, Terre Promise et desaxée du Mal, la justement prometteuse Syrie ou encore le bruyant couple Israël-Palestine... Des récits de voyage, personnels et inédits, qui sentent bon ici l'aventure en terre inconnue, là le pied-de-nez à telle ou telle dictature tropicale ou dernier avatar d'un communisme glacial agonisant. Séjourner dans ces Etats « voyous », ici décrits par l'auteur-voyageur, d'abord observateur curieux d'un monde qu'on ne saurait voir, renvoie à l'aventurier téméraire l'image d'un pestiféré... Le vilain touriste et le méchant pays: qui se ressemble s'assemble dit l'adage et rappelent les mauvaises langues touristiques... image de pestiféré oblige! Sont donc traversés des pays négligés ou interdits par les organisateurs de voyage (encore que les choses changent rapidement, l'originalité étant devenue une « niche » pour certains voyagistes, pressés d'offrir une destination « à risque » avant son conccurent, etc.), tels que, par ordre alphabétique: l'Afghanistan, l'Albanie, l'Arabie Saoudite, la Birmanie, la Corée du Nord, Cuba, l'Irak, l'Iran et la Libye... Un dernier pays dont le blason a été redorée grâce aux deniers et dorures de la République française, et qui, certes sûrement déserté par les futures infirmières bulgares, sera peut-être demain le nouvel eldorado des tours opérateurs français, qui sait? En attendant, las sans doute de faire exploser des avions en vol, le colonel Kadhafi opte désormais pour son low cost à lui: lancer la destination Libye le tout pour quelques Rafales... De son côté, Tony Wheeler se demande pourquoi ce pays ne pourrait pas rivaliser avec la Tunisie voisine. En effet, les plages sont aussi belles, ne manquent que les hôtels-clubs et les touristes qui vont avec: « 'Pourquoi la Libye ne pourrait-elle pas en accueillir ne serait-ce qu'un petit million?', a dû se dire Kadhafi avant de dépêcher à Londres un émissaire, chargé non pas de se retrancher dans l'ambassade libyenne pour dégommer des policiers londoniens – une autre gaffe d'un temps bien révolu – mais d'engager une entreprise de développement touristique ». Et Wheeler de présenter la longue marche du Guide vers l'organisation d'une moderne destination touristique. Du chemin reste toutefois encore à accomplir pour recevoir massivement les vacanciers fatigués d'avoir épuisés les charmes de la Tunisie ou de l'Egypte voisines... Le tourisme est un secteur fantastique, il permet toujours de rebondir chez le voisin, à occuper même son jardin, quitte d'ailleurs à déplacer les ordures d'un jardin à l'autre... A force de pérégriner sur ces terres plus mal gérées que mal fréquentées, l'auteur s'interroge avec raison sur les critères officiellement retenus par « l'ordre international » – partie prenante soit dit en passant du désordre actuel – pour juger un Etat « mauvais »: effectivement, ces critères sont plus que variables (donc discutables) et, pour son guide nord-coréen par exemple – certes sans doute pas le plus objectif des jugements – le véritable agent du Mal c'est lui (Tony), toujours en train d'essayer de faire des photos alors que le guide lui avait demandé de s'abstenir... Finalement, du guide révolutionnaire libyen au guide touristique nord-coréen, il ressort que pour l'auteur le meilleur guide restera encore un Lonely Planet... Pour mieux constater qu'on est jamais seul sur la planète, toujours coincé entre des dictatures infréquentables et des guides encombrants, l'idéal est encore de prendre la clé des champs, sans dieu ni maître. Sans guide aussi. Mais avec un bon livre dans son sac de voyage, comme par exemple ce récit palpitant de Tony Wheeler...

F. M.

 

Humanités


Cultures & Sociétés, « Les sens » (dossier), n°2, 2e trimestre 2007, Paris, Téraèdre, 142 p.

Sous la houlette de l’anthropologue Thierry Goguel d’Allondans, la revue Cultures & Sociétés – qui reprend la suite de la défunte publication Cultures en mouvement puis Sciences de l’Homme et de la Société, animée par Armand Touati – propose, dans son deuxième numéro, un dossier sur « les sens ». Ce dossier nous invite à réfléchir sur la forme et le contenu que prend aujourd’hui « une anthropologie du sensible ». Spécialiste reconnu de ce domaine, David Le Breton, auteur de La saveur du monde, dirige ce dossier riche de sept contributions. Comme le souligne d’emblée David Le Breton, « le corps est une mesure du monde », et l’individu interprète sans arrêt son environnement à l’aide de son corps, ce dernier agissant sur lui « en fonction des orientations intériorisées par l’éducation ou l’habitude ». Ce dossier analyse les sensorialités qui nous entourent, nous enrobent et nous font vivre : « L’homme n’est pas un organisme biologique mais une créature de sens ». Les cinq sens sont ici tout particulièrement conviés à se mettre à table, pour mieux nous apprendre et réapprendre à voir (C. Wulf), entendre (F. Gründ), goûter (J.-P. Corbeau), toucher (F. Vinit) et sentir (J. Candau). Chacune des contributions invite ici à nous plonger dans le monde des sens comme pour mieux guider nos pas vers un autre sens de la vie. Un dossier à découvrir, à goûter et non à consommer sans modération ! En plus des multiples rubriques, chroniques et recensions que contient ce numéro, mentionnons un passionnant entretien avec François Laplantine, anthropologue et penseur multi directionnel, nourri à la philosophie et à la psychanalyse. Amoureux du Brésil, de ses rythmes et de ses rites, arpenteur des territoires de l’autre et de soi, des métissages et des sciences réellement humaines, c'est-à-dire débarrassées de leurs fausses certitudes, François Laplantine reste optimiste sans jamais perdre sa lucidité : « Si nous ne pouvons plus réactualiser cette radicalité qui était celle d’un Debord ou d’un Pasolini, il reste tant de possibles à explorer et de formes d’action à inventer ! ». Mais l’auteur s’inquiète aussi des catastrophes annoncées – écologiques et sociales – et s’insurge contre l’instrumentalisation du sujet. Certes, cette dernière n’est pas nouvelle mais, désormais, on parle « de ‘ressources humaines’ déplaçables et exploitables à merci, de ‘biens culturels’, de ‘gestion des émotions’. Ce langage financier, bancaire et commercial envahit chaque jour davantage notre existence. Les sociétés contemporaines sont beaucoup plus violentes qu’avant parce qu’elles parviennent à défaire les liens de solidarité, à dissoudre le collectif au sens de Jean Oury. Ces liens peuvent bien sûr se reformer, mais c’est souvent sur le mode sordide de l’identité ». Voilà de quoi livrer matière à réflexion. A de l’action aussi. Partisan d’une anthropologie modale, et donc aussi sensorielle, Laplantine plaide en faveur d’une anthropologie plus « figurale ». Il importe, dit-il, de « distinguer l’éthique de la morale et de la recherche du savoir. La recherche ne consiste pas à ramener l’inconnu au connu ou l’autre au même, mais à explorer des possibles. Etre en régime d’expérimentation permanente ». Plus avant dans le numéro, la chronique « Coup de gueule » de Jean-Pierre Warnier complète autrement ce constat : l’anthropologue pousse un cri (salvateur ?) pour mieux décrier les dérives de l’université française, précisant qu’à l’heure où beaucoup tentent de faire disparaître ce qui restait de réellement positif de l’héritage de 68, certains esprits en quête de bornes regrettent « le bon vieux temps de l’autocratie universitaire ». L’auteur rappelle qu’un universitaire a quatre métiers, quatre « plein temps » qu’il exerce en même temps (un bon exemple, sans doute, du « travailler plus pour gagner plus », à moins qu’il ne s’agisse de trimer plus pour gagner autant et vivre moins…) : 1) fabrique et dispense d’enseignements ; 2) investissement dans la recherche ; 3) gestion de la machine universitaire ; 4) valoriser et vulgariser, comme on dit, la recherche. Cela fait beaucoup pour une seule personne ! Et on comprend pourquoi et comment ils sont nombreux à souhaiter décrocher à un moment ou à une autre ! Parti en retraite anticipée, on le comprend, Warnier se souvient des 15 dernières années, pas franchement à l’honneur de l’université : « J’ai fini par faire en une heure ce qu’on devrait normalement faire en une journée. Les conséquences : stress, inefficacité, erreurs et malfaçons, critiques impitoyables des enseignants qui ont résolu la question en abandonnant plus ou moins tel ou tel des métiers qui sont les leurs, et qui ne pardonnent pas grand-chose aux autres, afin d’occuper le terrain et d’occulter leur démission. Nous avons tous eu nos apparatchiks et nos commissaires politiques ». Sans se faire d’illusions, l’auteur propose cependant quelques remèdes qu’on souhaiterait voir un jour appliqués ! « Les enseignants possèdent tous les instruments qui leur permettraient de limiter le nombre d’étudiants pour ne prendre que ceux qui ont les capacités de faire des études universitaires, se répartir les tâches à tour de rôle, recruter des collègues fréquentables et équitables – ce qu’ils ne sont pas toujours. Mais ces remèdes sont peu prisés. La situation est souvent si dégradée qu’elle bloque tout sursaut ». Heureusement, il reste quelques belles revues, souvent hors du champ universitaire ou même à l’intérieur, comme Cultures & Sociétés, qui évitent la langue de bois du savoir et gardent le champ des possibles grand ouvert.

F. M.



Joel Kovel, The Enemy of Nature. The End of Capitalism or the End of the World?, Londres, Zed Books, 2007, 330 p.

A l'heure où l'environnement est à la mode, cet ouvrage de Joel Kovel, professeur en sciences sociales, vient rappeler que nous vivons dans et par la nature et que, malheureusement, les manières dont nous orchestrons cette relation homme-nature nous conduit à notre propre perte. Constat funeste s'il en est, mais le présent ouvrage s'attaque à l'explication de cet écocide en cours – mais qui ne date pas de la dernière pluie acide! – sur fond d'économisme meurtrier. L'aveuglement des sociétés capitalistes sidère l'auteur qui s'interroge ici de cette très lente prise de conscience du désastre écologique à l'échelle planète. Son apport est de lier cette catastrophe annoncée à l'histoire contemporaine, à l'impérialisme, au militarisme, au libéralisme, mais aussi au racisme banalisé et à la pauvreté acceptée, tous deux relevant comme d'une forme de fatalisme interprété comme des dommages collatéraux d'une ingérable mondialisation. Cette seconde édition, revue et augmentée, insiste également sur l'intérêt soudain de nos sociétés pour les questions environnementales. Certains se rendent ainsi compte qu'il faut bien agir avant qu'il ne soit trop tard (rappelons ici qu'Al Gore, par exemple, n'avait « jadis » pas été favorable aux accords de Kyoto, depuis il s'est converti avec bonheur à la fois au cinéma documentaire et à l'écologie militante...). On peut simplement, comme le souligne Joel Kovel, regretter que l'Occident et le monde ne viennent au chevet de la terre massacrée que lorsque celle-ci est à l'agonie, à son dernier souffle... Encore récemment, à Bali, n'a-t-on pas vu les Etats-Unis renâcler, une nouvelle fois n'est pas coutume, à relancer le protocole de Kyoto, à propos de la réduction de l'émission des gaz à effet de serre, etc. Préserver l'essentiel pour les générations à venir devient pourtant une urgence pour une planète en sursis. En panne d'avenir même. Pour un avenir réellement durable, l'auteur ne voit que des solutions radicales, et ce n'est là que la nouvelle voie de la raison, écologique et humaniste. Pour ce faire, Joel Kovel suggère de méditer sur de nouveaux chemins de pensée, au premier chef desquels se trouve un écosocialisme d'un nouveau genre, inédit, raisonnable et responsable. La préface à la seconde édition s'ouvre avec l'actualité autour du réchauffement climatique, et l'auteur se souvient de la genèse de The Enemy of Nature: il s'agissait de raconter une part de vérité occultée afin d'être plus libre sur une Terre à tous; de montrer que les transformations de la nature pour satisfaire les besoins éhontés de consommation et aussi pour renflouer la machine du capitalisme international ne fait qu'aliéner un peu plus les habitants déjà conditionnés et sous pression (survie, travail, etc.), et donc hypothéquer tous les jours davantage les derniers soubresauts d'un système politique démocratique à bout de souffle et plus encore à bout d'idées novatrices. Devant l'étendue des drames écologiques – donc humains – qui se jouent à l'heure actuelle dans le monde (des paysans indiens tués par leurs propres pesticides aux Etatuniens qui consomment égoïstement tant qu'ils le peuvent, en passant par la fonte des glaces où les seuls ours qui survivront ne seront bientôt qu'en peluche, ou encore par les Chinois qui se polluent et parfois s'auto-assassinent dans le but de ne pas manquer le rendez-vous avec le sacro-saint « développement »), l'auteure écrit ce livre car il estime que des batailles restent à mener si l'on veut vivre au lieu de survivre. Si le bilan qu'il brosse est catastrophique, il est presque rose devant ce qui est prévu par de nombreux experts. Cet ouvrage militant participe à la prise de conscience planétaire des dangers en cours et il explore des pistes pour que demain reste un autre jour possible...

F. M.



Vandana Shiva, Staying Alive. Women, Ecology and Development, Londres, Zed Books, 2002, 234 p.

Physicienne, philosophe et féministe indienne, Vandana Shiva est une intellectuelle militante dans ce que ces deux termes expriment de mieux dans la connaissance et quête d'un monde meilleur et plus humain pour la majorité de ses habitants. Engagée au sein du mouvement Chipko, elle a lutté activement contre la destruction de l'environnement, n'hésitant pas, par ailleurs, à démissionner d'un prestigieux poste de chercheuse en physique nucléaire en Inde. Elle assume clairement ses choix scientifiques et politiques estimant que « l'arrogant fin de XXe siècle suggère une telle menace contre l'humanité et la vie que tout scientifique qui se respecte devrait prendre le parti de la Nature contre la croissante superficialité et destruction du monde ». Dans cet ouvrage pionnier et majeur – la première édition date de 1989 – Vandana Shiva décortique les liens intrinsèques qui existent et persistent entre les différentes crises écologiques, les formes passées et présentes du colonialisme, et l'oppression permanente exercée et tacitement acceptée contre les femmes dans le monde, dans les pays du Sud tout particulièrement. Elle propose ici une relecture de l'ordre du monde, où le « principe féminin », de par ses liens tissés de longue date avec l'univers naturel, pourrait – devrait – organiser de nouvelles manières de penser et de gouverner, d'agir et d'interagir surtout. L'auteure montre surtout que la violation de la nature va de paire avec celle des droits de la femme; l'une comme l'autre sont déniées, marginalisées, humiliées, bref exploitées sans vergogne. Le processus « moderne » du dit développement économique est tenu fortement responsable de la dégradations à la fois des relations entre l'homme et la nature et de celles entre les hommes et les femmes. Le résultat en est un mal-développement chronique, déjà pointé par les précurseurs de l'écologie politique en Occident (comme René Dumont entre autres). C'est dans ce contexte que la machine broie l'homme, et d'abord la femme. Selon Vandana Shiva, l'impact de la science, de la technologie, en lien étroit avec la politique – et aujourd'hui la géopolitique et la mondialisation – dépendent de la domination économique, et de ce fait les exploitations non seulement demeurent mais se « développent », sur fond d'aide humanitaire et sous prétexte de développement durable à tout-va... Ce livre garde toute sa fraîcheur et son actualité car la thèse de l'auteure est finalement aussi simple que révolutionnaire: la seule voie possible pour préserver le devenir de l'humanité – et donc d'assurer la survie et le respect de la nature, des femmes et des hommes – est le chemin de l'harmonie écologique, faite de soutenabilité, de responsabilité et de diversité. Les exemples convoqués pour étayer sa thèse s'appuient notamment sur la place des femmes en Inde, considérées ici comme les garantes d'un avenir plus acceptable et les victimes directes de l'actuel mal-développement. Vandana Shiva plonge ses réflexions dans la culture indienne, surtout dans la riche spiritualité hindoue, afin de dégager des alternatives humaines et non violentes face aux forces de destruction massive à l'oeuvre de nos jours, et ce en toute impunité internationale. En extrapolant un peu on peut considérer qu'on traque les mauvais pays mis à l'index alors qu'on ne traque pas autant les mauvais payeurs... Grâce à la lecture de cet ouvrage, nous recherchons une forme d'immersion dans l'Inde profonde pour repenser notre rapport au présent et au devenir de la planète à l'aune de la nature revisitée. Pas en touristes prédateurs, mais en philosophes avisés. Ce qui n'est pas la même chose. Au final, il s'agit donc d'un ouvrage à mettre entre toutes les mains, un appel d'Orient lancé comme une bouteille à la mer...

F. M.



Ferdinando Fava, Banlieue de Palerme. Une version sicilienne de l’exclusion urbaine, Paris, L’Harmattan, 2007, 381 p.

L’auteur, lui-même Italien, décrit un quartier de Palerme, un quartier pauvre, déshérité, un quartier stigmatisé. Le livre se présente comme une approche depuis l’extérieur jusqu’au cœur du quartier, de l’image diffusée par les média à la rencontre et à l’écoute des résidents. Une approche qui s’invente, se négocie, tant du fait des obstacles opposés à l’étranger, ainsi qu’il apparaît, comme venant du Nord et anthropologue, que du point de vue de la méthode : être disponible pour accueillir des situations où les gestes, les paroles, les lieux constituent le matériau de l’enquête. Plusieurs référents seront cités et d’abord Gérard Althabe, sa modestie et sa prudence quant à l’élaboration du sens des situations et des moments qu’il cherchait à comprendre. La ZEN (Zona Espancione Nord), qui regroupe environ 30000 personnes, est le nom de ces quartiers 1 puis 2, en cours de construction ou de finition et occupés par des personnes à qui un logement était attribué, ou par d’autres, chassés du centre ville par l’insalubrité et la menace d’effondrement de leur habitation, danger aggravé par le tremblement de terre en 1968. La même opération se renouvelait dans les années 80 et 90 : avant la fin des travaux de construction de la ZEN 2, elle était illégalement occupée. La plupart de ces personnes sont en très grande difficulté. L’auteur donne un aperçu du discours médiatique sur la ZEN, des articles qui dénoncent les conditions d’habitation, la saleté, les rats, mais aussi la dangerosité du lieu. La rumeur répand des informations disparates : l’illégalité, la drogue, l’absentéisme des écoliers, l’insécurité, les enfants-parents, etc. qui font du quartier un endroit à la fois exotique, sauvage, repoussant et dangereux, un monde à part, une « non-ville ». Les premiers interlocuteurs du chercheur sont les travailleurs sociaux du Progetto ZEN. Le Progetto est chargé de l’intervention sociale dans le quartier, son financement est public (la mairie et le ministère Grâce et justice). Les bureaux de cette cellule d’intervention sont situés au cœur du quartier. L’auteur montre que cette proximité avec les habitants, les activités organisées avec les jeunes, avec les femmes (par exemple, un atelier de couture est installé dans les locaux du Progetto, de même qu’une crèche), n’empêche pas la rédaction de documents officiels qui reproduisent les rumeurs et les images défavorables au quartier. Ainsi, le texte déclaratif, rédigé sans que ses auteurs connaissent la ZEN, insiste sur « l’irrégularité et la précarité qui alimentent la culture du provisoire, du vivre au jour le jour, de dévalorisation de la propriété individuelle et collective… sur une population marginale qui, transférée dans la ZEN, y a amené sa sous-culture, son absence de valeurs, sa marginalité économique ». Toute cette partie du livre manifeste les hésitations de l’auteur qui cherche une façon de travailler, d’obtenir des informations. Les histoires de vie des travailleurs sociaux qu’il recueille, ne sont pas reprises dans l’analyse parce qu’elles ne disent rien de leur travail auprès des habitants. Pourtant, leur vision du quartier n’est pas aussi stéréotypée que l’image donnée par les documents officiels. De même, le lien entre les plans réalisés par les urbanistes (le Plan général régulateur de 1962, la Variante générale au plan régulateur de 1989, puis 1997, approuvé en 2002) et le Progetto ZEN, est obscur et le restera. C’est dans le rapport avec les résidents et la restitution de leur parole que le chercheur est le plus à l’aise. Il donne à entendre toute la richesse humaine et sociale, singulière et ordinaire, des gens qu’il écoute, au-delà des stéréotypes et des rumeurs. C’est ainsi qu’il met en évidence la diversité des parcours, l’énergie déployée par les uns et les autres pour vivre chaque jour, tenter d’échapper au poids des difficultés matérielles et à la pression des rejets extérieurs. Il décrit les mondes imbriqués et hiérarchisés des milieux masculin et féminin, la force de la fuitina, cette fuite hors de la famille pour ces jeunes gens qui se retrouvent, adolescents, père et mère de famille, le rôle des relations familiales dans les repères affectifs comme dans l’économie de la survie à laquelle s’apparente souvent la quotidienneté des habitants. Le quartier s’incarne peu à peu par la description, par touches, des lieux et des situations vécues par le chercheur avec les habitants fréquentés. L’ensemble de l’ouvrage est parcouru par une réflexion de l’anthropologue sur son parcours à travers des univers sociaux séparés, les média, l’intervention sociale, les résidents. Ses rencontres, entre dispositifs maîtrisés et saisie d’opportunités, sa présence dans la ZEN pour les rencontres, et l’habitation extérieure au quartier, les informateurs, l’incontournable implication de l’anthropologue et la recherche tâtonnante de la « bonne distance », le temps long du récit de vie demandé, l’analyse des énoncés et des mises en scène dans lesquels il est nécessairement inclus, tous ces moments font l’objet de questionnements et de commentaires qui sont autant d’étapes d’un voyage dans la ZEN et dans son métier. Le livre fermé, le lecteur garde l’image de ces citadins ordinaires, dans une ville d’aujourd’hui, révélés par l’intérêt d’un chercheur attentif aux relations de face à face comme aux conditions sociales de ses interlocuteurs et aux rapports sociaux dans lesquels ils s’inscrivent.

Maïté Clavel



Procheasas, Cambodge. Population et société d’aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, 2005, 314 p.

Ce livre collectif est le fruit du travail d’une équipe de jeunes chercheurs cambodgiens, rattachés à l’Université Royale de Phnom Penh et essentiellement géographes et démographes, dont le collectif se nomme Procheasas. Basé sur des données quantitatives récentes, l’ouvrage brosse un bilan – notamment social – de la situation globale au Cambodge après des années noires, notamment concernant les recherches universitaires en sciences humaines. Le livre s’adresse aussi bien au spécialiste qu’au novice et le lecteur découvrira un tableau assez complet, social et politique, du Cambodge tel que ses habitants le connaissent actuellement. Deux des atouts majeurs de ce travail consistent d’abord à présenter des données nouvelles au public et ensuite à proposer des analyses locales n’émanant pas, pour une fois, de la part d’ONG ou d’institutions étrangères… Le livre souligne l’histoire singulière du pays et brosse le portrait d’un Cambodge en pleine transition. Les premiers chapitres explorent les tensions et les problèmes qui accablent le pays de nos jours. Avec raison, les chercheurs insistent sur les deux oppositions qui structurent la vie sociale : villes-campagnes d’une part et hommes-femmes d’autre part. Un éclairage particulier est ensuite apporté à propos de l’existence et à l’accès – souvent très limité – des services publics, notamment par le biais de l’analyse plutôt déplorable de la situation de la santé publique. Une autre opposition prédomine dans le Royaume, celle entre majorité et minorités, et la problématique des identités communautaires est abordée avec une focalisation spéciale sur la question essentielle de la terre. En effet, l’accès aux terres cultivables tout comme la question de l’autosuffisance alimentaire sont fondamentales d’autant plus qu’elles sont liées non seulement au développement économique global du pays mais aussi aux migrations de travail forcées, et les divers problèmes sociaux, voire familiaux et culturels, qui en découlent. Pour être complet, l’ouvrage traite ensuite de l’épineuse question du pouvoir économique et politique en prenant en compte trois catégories d’acteurs : décideurs locaux, assistance internationale, citoyens. Dans un contexte encore fragilisé du fait de l’ingérence d’une certaine mondialisation prédatrice, le souci majeur pour les Cambodgiens reste à ce jour celui de la dépendance envers l’extérieur… Une dépendance qui est aussi parfois, ici ou là, source de repli nationaliste ou xénophobe, une situation qui n’est pas sans rappeler – en dépit d’un recours et retour à la royauté dans les années 1990 – une période sombre et plus ou moins récente : celle d’abord d’une décolonisation douce mais globalement manquée, avec l’omniprésence du controversé Sihanouk (1953-1970), puis celle d’une république bananière sous la bannière étoilée (régime Lon Nol, 1970-1975), celle ensuite d’un terrible auto-génocide orchestré par les Khmers Rouges (sous Pol Pot) qui a décimé l’essentiel des forces vives du pays en moins de quatre années (1975-1979), et finalement les deux périodes d’occupations successives mais très distinctes, d’abord vietnamienne (années 80) puis onusienne (années 90)… Sur fond de ce passé qui ne passe pas – le procès des Khmers Rouges aura-t-il lieu avant la disparition des derniers responsables des crimes contre l’humanité ? – la société cambodgienne doit désormais affronter, sans préparation préalable, les réalités d’un monde voué au libéralisme triomphant mais sans répit pour les plus faibles. L’ambition et l’intérêt de cet ouvrage collectif sont de suggérer une réflexion collective auprès de tous les Cambodgiens autour du destin de ce pays enclavé, dépendant et malmené par l’histoire. L’objet est de contribuer à redorer son blason à l’échelle locale et internationale, de participer à la construction d’une citoyenneté débarrassée des lambeaux du passé mais fière d’un héritage fait de tolérance et de grandeur, et au final de poser les jalons d’une société ouverte sur l’avenir… Au Cambodge, encore plus qu’ailleurs, l’éducation des jeunes, et notamment des filles, est sans doute la meilleure clé pour relever tous les défis à venir. Ce livre contribue intelligemment à entamer cette bataille de longue haleine. Le Cambodge de demain appartiendra à la jeunesse actuelle qui aura réussi à surmonter les démons du passé, à retisser les fils de la mémoire collective, et à préparer le futur avec sérénité et persévérance. Le challenge est certes énorme, tant la situation paraît compliquée – surtout sur le plan politique – mais pour les jeunes générations, armées de patience et de connaissance, l’enjeu en vaut largement la peine. Un beau travail collectif à partager avec tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin au Cambodge et à ses habitants.

F. M.



Eric Navet, L’Occident barbare et la philosophie sauvage, Essais sur le mode d’être et de penser des Indiens Ojibwé, Paris, Homnisphères, Coll. « Univers des Possibles », 2007, 381 pages.

Enseignant à l’université de Strasbourg et grand anthropologue de terrain, Eric Navet nous livre ici un ouvrage de référence sur les Ojibwé, une population amérindienne d’Ontario au Canada, qu’il connaît bien et dont il fait (presque) un peu partie, puisqu’il a vécu parmi elle à de nombreuses reprises. Dans cet ouvrage monographique sur le mode d’être et de penser ojibwé, nous découvrons émerveillés la philosophie de cette ethnie, basée sur des valeurs humaines, écologiques et spirituelles, dans un monde « beau, ordonné et harmonique ». Après des données ethnographiques extrêmement précises et un état des lieux de la population ojibwé, E. Navet nous fait participer à la vision du monde des Ojibwé, en analysant avec précision la cosmologie, particulièrement grâce à la « vision » reçue par un héros historique Ogauns. Les Ojibwé conçoivent le monde comme un ensemble de phénomènes interdépendants ; l’ensemble de la création possède une même nature et forme un tout harmonique. Un large chapitre est consacré à l’imaginaire ojibwé, où l’auteur montre que le rêve (ou la vision), considéré comme créateur, permet le retour au mythe primordial ; l’homme doit être en accord avec l’ensemble de la création et la seule voie de connaissance possible passe par un voyage au « centre de soi-même ». Pour les Ojibwé, vie signifie pouvoir, bénéfique ou maléfique, et tout ce qui est matière est vie. E. Navet nous fait découvrir leurs croyances animistes, qui sont en fait une manière de vivre au quotidien, puisque leurs conceptions « vitalistes » s’expriment même sur le plan linguistique. Nous découvrons également l’interdépendance des Ojibwé avec l’écosystème, leurs connaissances approfondies de l’écologie, des plantes, des animaux ainsi que la place de ces derniers dans la création. L’auteur développe également dans un chapitre important le chamanisme ojibwé. Le chamane, dont le pouvoir lui fut apporté par un manido, exerce des pratiques divinatoires ou thérapeutiques en état de transe, dues souvent à des substances psychotropiques de type hallucinogène. De façon plus pragmatique, E. Navet analyse ensuite l’économie ojibwé, qui a longtemps été une économie de subsistance liée à des techniques correspondant à la vie nomade, équilibrée par un système démographique adapté au biotope (petits groupes), qui est devenue sédentaire depuis la colonisation. Les chapitres suivants sont consacrés à la vie sociale et au cycle de la vie, de la naissance à la mort. La société ojibwé est basée sur la bande, le clan, la famille, etc., mais le système totémique socialise les relations naturelles qui existent entre les êtres. Comme dans toutes les sociétés traditionnelles, le chef est celui qui réunit les caractéristiques de dominance, d’organisation, d’initiative, de bon chasseur, etc. Cependant, la société ojibwe fonctionne suivant un principe d’égalité, modèle d’équilibre qui régit tous les systèmes composant le monde créé. D’ailleurs, il s’agit d’une société pour le loisir car les travaux y sont accomplis par nécessité et non par plaisir. La fête y est très présente et permet de se réunir autour de la musique et de la danse notamment. D’autres fêtes sont organisées pour les rites de passage : le bébé, le nom, la formation et le développement de l’individu, le mariage et la mort, qui représente l’intégration de l’individu dans l’ordre universel des choses. E. Navet termine son ouvrage passionnant en proposant une théorie anthropologique ojibwé. Les principes-clés de la philosophie ojibwé : ordre, harmonie et beauté, fonctionnent pour l’organisation sociale, la culture, les écosystèmes et l’ordre du cosmos. S’il est une grande chose dont nous pouvons tirer de la philosophie ojibwé est que leur mode de connaissance fondé sur une identification avec les choses et les êtres, implique une vision du monde comme un système infini d’interrelations. Face au totalitarisme du monde blanc, l’Ojibwé n’oublie pas qu’il est « frère » de la pierre, de l’animal, et « fils » de la « terre-mère ».

Christine Dumond



Shinji Yamashita, J. S. Eades, ed., Globalization in Southeast Asia. Local, National and Transnational Perspectives, New York, Berghahn Books, 2003, 262 p.

Ce volume, premier-né d'une collection dédiée aux études anthropologiques en Asie, souhaite faire entendre des voix de chercheurs asiatiques mêlées aux anthropologues occidentaux, la thématique retenue concernant l'état de la mondialisation politique et culturelle sur le continent asiatique. Dans cette région en rapide transformation économique, les sociétés locales, les cultures, langues et religions autochtones, ont toutes été intégrées dans des Etats pluri-ethniques où la construction – la réinvention souvent – identitaire sur fond de nationalisme plus ou moins arrogant, ne s'est pas effectuée sans douleur, traumatismes parfois, perturbations souvent. Des « cultures nationales » ont été ainsi créées de toutes pièces, factices mais commodes pour les dirigeants en quête de « stabilité et reconnaissance nationales » à l'extérieur de leurs frontières. Dans le même mouvement, le capitalisme international s'est invité au point de dominer la partie aujourd'hui: l'argent-roi règne tandis que le délitement social augmente... Ce recueil d'articles illustre ces changements culturels et sociaux à l'aide d'études de cas précises dans certaines régions des pays situés en Asie du Sud-Est: Malaisie, Indonésie, Singapour, Philippines, Thaïlande. Le sort des cultures issues des minorités ethniques est traité, et le livre montre toute l'étendue des misères que font quotidiennement les Etats-nations aux membres de plus en plus isolés des groupes ethno-linguistiques les plus fragiles... Cultures en sursis côtoient aussi renaissances religieuses, le plus souvent sur fond d'essor de sectes venues de quelque nouveau monde lointain... L'articulation entre local et global traverse l'ensemble de l'ouvrage, et les questions épineuses, comme la forte dégradation de l'environnement naturel ou la massification des migrants du travail, sont également abordées, afin de dresser un tableau représentatif de la situation dans le sud-est asiatique. Un livre qui, au total, permet de mieux comprendre la réalité de la mondialisation à l'oeuvre dans cette partie dynamique du monde, appelée à se développer, toujours et encore. Mais jusqu'à quand et pourquoi? Et surtout pour qui? Dans la même collection, et de l'un des deux auteurs, on mentionnera l'excellente « exploration au coeur de l'anthropologie du tourisme », avec l'ouvrage de Yamashita intitulé Bali and Beyond, paru également en 2003.

F. M.



Xavier Péron, Je suis un Maasaï, Paris, Arthaud, 2007, 344 p.

Vous désespérez de l'état du monde et souhaitez retrouver un autre sens du voyage voire le vrai sens de l'existence? Tout n'est pas perdu, et pour vous en convaincre, voici un livre qui a partie intimement liée avec le bonheur et la liberté, deux vertus en voie de disparition car de plus en plus étrangères à notre quotidien tourmenté. L'auteur, écrivain, anthropologue, documentaliste, et surtout spécialiste reconnu des Maasaï, relate dans ce bel ouvrage son itinéraire personnel, sa rencontre avec un autre monde qui n'est autre que le notre, le sien, ainsi que celui de nous tous présents ici-bas (et même ailleurs!). Que le lecteur ne se laisse pas dérouter par le titre, Je suis un Maasaï, il ne s'agit en rien d'une crise d'égo d'un écrivain en quête de vérité ou d'identité mais tout simplement un fait attesté complété d'un appel à la mobilisation, un peu du genre de celui crié par un Kennedy transcendé devant le mur de Berlin (lui était « Berlinois » pas Maasaï!). Avec ce livre, fort comme un cri d'alarme lancé au monde incapable de considérer sa propre déstruction, Xavier Péron nous transporte – grâce à ses propres initiations, rencontres et échanges – au coeur du pays Maasaï au Kenya: le lecteur découvrira les rites et les coutumes, les changements et les bouleversements de la société maasaï, ainsi que les pensées, les doutes, les espoirs et les actions vécus, ressentis ou entrepris par Xavier Péron au contact de longue date avec cette population qui l'a adoptée dans le meilleur sens du terme. L'auteur a d'ailleurs quitté le petit monde cloisonné et ronronnant de l'université française pour se consacrer pleinement à la cause de ses amis Maasaï. C'est en se sentant devenir Maasaï – il sera d'ailleurs intrônisé « aîné » – que l'auteur se sent véritablement devenir soi-même, humain aussi, un état de fait qui n'est pas donné à tout le monde en ce temps mauvais sur notre planète, à commencer par l'Occident, toujours aussi prédateur et omniscient, comme si les leçons de l'histoire n'étaient restées que des lettres mortes... De bien belles pages sur les révélations dans la forêt de l'enfant perdu et des pages bien dures sur les souffrances de tout un peuple et autour de cette effroyable agonie annoncée – et scrupuleusement programmée – des Maasaï dans l'est africain. Au cours de ses séjours, Xavier Péron se lie d'une amitié très forte, à la fois familiale et fusionelle, avec Kenny Matampash Ole Meritei, dont l'esprit traverse en continu l'ensemble de l'ouvrage. C'est décidé, je ne dévoilerai ici rien du contenu, au lecteur de s'immiscer dans l'univers culturel des Maasaï et dans celui également littéraire de Péron, à l'exception de ces mots de conclusion de la partie finale consacrée à la fin du périple de Kenny sur les routes de France (le voyage est d'abord une expérience du partage et de réciprocité!), des propos qui indiquent clairement la seule voie humaine à prendre: « Comme quoi il importe d'aller jusqu'au bout, il ne faut rien lâcher, une porte finit toujours par s'ouvrir ». Bref, il faut lire ce récit pour comprendre l'itinéraire d'une vie, celui d'un cheminement vers l'Autre. Au bout de la route, ce récit est une magistrale leçon de vie pour un meilleur savoir-vivre ensemble. Ici comme ailleurs.

F. M.