Retour à l'accueil

 

L'art d'être pigeon et Moïse à Venise !

 


L'article en format PDF


 

par Franck Michel

 

 

 

Des pigeons et des hommes…Impressions de Venise en compagnie de Giono et des oiseaux, assez loin des préoccupations futiles et marchandes en période de carnaval, lorsque les touristes font les guignols déguisés en Arlequins, Cité des Doges oblige…Un regard aussi sur un projet titanesque en cours…


Premier destin : être pigeon-voyageur

Venise est certes une ville entourée d'eau mais elle est aussi, et cela est moins mentionné par les guides et les voyagistes, une cité occupée, envahie, et passablement dégradée par les pigeons. Les bestioles appartiennent au mythe, et la place Saint-Marc sans les pigeons c'est un peu comme un safari au Kenya sans les girafes ! Cela dit, la fiente de ces oiseaux trop choyés, il vaut mieux le savoir, tâchent très durablement les vêtements, bref de quoi faire entrer le mythe dans l'histoire, votre histoire personnelle… Quelques clichés sur ces drôles d'oiseaux que sont les pigeons-voyageurs (et les voyageurs-pigeons ?) nous montrent un autre visage de Venise où pigeons et voyageurs se croisent et parfois se rencontrent sur quelques points bien précis… Et si le vrai pigeon, dans cette cité de cinquante mille habitants et de quatre millions de visiteurs annuels, c'était le touriste ?

" J'ai eu besoin d'un barbier. J'en ai choisi un dans une petite rue. Comme je paie le garçon avec un billet de mille lires et qu'il doit me rendre la monnaie, le patron lui dit à haute voix, en dialecte : 'Donne-lui le mauvais billet.' C'est un billet de cinq cents lires que, bien entendu, je refuse. 'Il l'a vu', dit le garçon qui devient immédiatement très gentil et me brosse vigoureusement du haut en bas jusqu'à se mettre presque à genoux. Il y a ainsi tout le long du jour cent malices cousues de fil blanc. C'est le bistrot qui fait payer sa consommation plus cher dedans que sur la terrasse parce que dedans, dit-il, il fait plus frais. L'hiver il fait payer plus cher sur la terrasse parce qu'elle est au soleil. Je me suis amusé à marchander des photographies obscènes. Il y en avait à cinquante et à cent lires. J'ai demandé pourquoi : c'étaient les mêmes. On a voulu me faire remarquer sur celles à cent lires un détail mieux venu. Il y en avait à mille lires aussi laides que les précédentes. C'était, paraît-il, parce que les acteurs y avaient mis de l'âme. Je l'écris tel que ".
Jean Giono, Voyage en Italie, " Venise ", Paris, Gallimard-Folio, 1954, p. 119.

Venise a colporté au fil des siècles une mauvaise réputation, entre intrigues de palais et meurtres en série, mais aujourd'hui ce sont les mille et une arnaques qui rendent la Sérénissime si peu sereine, avec ses pickpockets et ses pique-assiettes ! Dans Le goût de Venise, Jean-Noël Mouret rappelle qu'il y a quelques décennies, un assureur spécialisé dans les contrats d'assistance, et sans doute également sulfureux dans son genre, n'avait pas hésité à faire campagne sur le thème qui justement nous occupe ici : " Place Saint-Marc, certains pigeons s'appellent Dupond " (2002, Mercure de France)… Dans la cité d'avant l'invasion touristique, Nietzsche avait pu constater, tandis qu'il arpentait le très fréquenté cœur de ce site urbano-aquatique : " Les pigeons de Saint-Marc, je les revois ; silencieuse est la place, le matin s'y repose " (Ibid). Il n'y avait en ce temps, semble-t-il, qu'une sorte de pigeons sur la place, et le silence invoqué par le philosophe n'est aujourd'hui plus qu'un rêve (encore que la nuit, tout reste possible…) ! En Voyage en Italie, un autre voyageur littérateur, Jean Giono, constatait dès 1951 à quel point le niveau de la mer n'est jamais très éloigné du degré zéro du tourisme : " J'ai toujours détesté la foule. J'aime les déserts, les prisons, les couvents ; j'ai constaté aussi qu'il y a moins d'imbéciles à trois mille mètres d'altitude qu'au niveau de la mer " (Gallimard, 1954)… Cela reste cependant à prouver.

De nos jours, toujours à l'ombre du Campanile, les pigeons-humains nourrissent les pigeons-oiseaux, la seule période de répit pour toutes ces bêtes étant finalement le moment tant redouté par les indigènes (les Vénitiens), celui de Aqua Alta, les fameuses inondations, dont la place Saint-Marc subit les premières vagues si l'on peut dire. Une montée des eaux qui ne baisse pas pour autant la surfréquentation touristique, mais à ce moment au moins, les visiteurs sont plus occupés à chausser leurs bottes qu'à nourrir les rats volants à plumes… Et pourtant ! Les pigeons font tellement partie du paysage urbain local que les autorités ferment les yeux sur les nombreux admirateurs qui passent leur séjour à engraisser - sur la célèbre place car ailleurs l'amende est sévère ! - ces pigeons pas forcément voyageurs. Même si, avec ces derniers, les points communs ne manquent pas… Le Guide du Routard précise aux anciens routards transformés en grands voyageurs affairés (car sinon, comment visiter-manger-dormir bref survivre à Venise ?) que, voilà quelques années, la municipalité avait imposé " l'utilisation de graines contenant des substances contraceptives ", rien que ça ! Et le guide de rappeler que les pigeons véhiculent des maladies… Pas vraiment de quoi décourager les chercheurs de lieux mythiques, et ce ne sont quand même pas les pigeons qui vont les empêcher de se sentir pousser des ailes.

Mythe d'Icare oblige, Ulysse n'est jamais très loin, le touriste rêve de voler quitte à se faire voler, plumer même ! Venise, dans cette quête d'envol, est une étape de choix ! " Venise est sans aucun doute le seul endroit du monde où l'on puisse indéfiniment renouveler ses désirs ", écrit Jean Giono, tout en regrettant un peu plus loin que " le touriste a fait de cette ville un décor à usage de touriste ". Plus d'un demi-siècle après ces propos, on ne saurait mieux dire et écrire - décrire donc - les bouleversements de la cité des Doges…

" J'ai visité les musées, comme tout le monde, et je me suis baladé en gondole sur le grand canal. J'en ai eu vite assez. On croise des Allemands, des Anglais, des Français, des Chinois, des Turcs (pas d'Espagnols toutefois). Ils ont des têtes montées sur pivot ; ils regardent de tous les côtés, comme si le temps pressait (et, en effet, il les presse). Moi, pour que je sois heureux, il faut que je me voie entouré de types sur le visage desquels on lit clairement que demain il fera jour. Je fais tout très lentement. J'aime ça. Si on se bouscule pour quoi que ce soit, je m'en vais, quitte à ne pas attraper ce que les autres attrapent. Si on me dit, les yeux exorbités, il faut absolument visiter ça, il y a de grandes chances pour que j'aille faire la sieste avec un roman policier. Je me balade évidemment avec un guide à la main : je ne vais pas avoir le sot orgueil de vouloir me faire prendre pour un gars d'ici ; j'ai bien assez d'autres défauts. Je porte donc très ostensiblement le bréviaire du touriste puéril et honnête. C'est d'ailleurs commode pour y fourrer les tickets de tramways (ici, de vaporetti). Et puis il y a les cartes, et surtout des cartes qui m'égarent. C'est ce que je cherche ".
Jean Giono, Voyage en Italie, " Venise ", Paris, Gallimard-Folio, 1954, p. 138.

Malgré les arnaques à éviter et les hordes touristiques à contourner, Venise reste unique et on ne la quitte en général que pour mieux y revenir. Comme envoûté par la beauté qui l'entoure, le voyageur se fait pigeonner d'autant plus facilement. Il accepte d'ailleurs avec une aisance déconcertante les milles manières de se faire plumer, sans doute encore la magie du voyage…

Dans un beau-livre, intitulé Villes d'art, Venise (Electa, 2005), dont la lecture soit dit en passant vous évitera à la fois de vous ruiner en musées, palais et autres églises payantes, et de patienter dans les longues files d'attente avant de passer à la caisse (on dirait la casserole pour les pigeons, mais vous n'êtes pas des pigeons, non ? Le pigeon c'est toujours l'autre…), Steffano Zuffi vous résume en images l'essentiel d'un millénaire d'histoire de l'art locale. Un régal, à lire par exemple sur la terrasse (dedans ou dehors, c'est pareil, puisque finalement le pigeon c'est vous et c'est nous !) d'un bacaro, authentique bistrot ou plutôt bar à vin vénitien, où l'on peut encore apercevoir avec un peu de chance un autochtone attablé dans un coin.

Et Zuffi de citer Francesco Sansovino, auteur du premier vrai guide touristique en… 1581. Etonnament, selon Sansovino, le nom de Venise dérive des mots Veni etiam, autrement dit " Viens encore "… On vous aura prévenu, mais en dépit des pigeons de Saint-Marc et de ceux que nous sommes tous, peu ou prou, on revient toujours un jour à Venise…

Second destin : Moïse à Venise !

Si Jean Giono en a eu " assez " de la Cité des Doges, ses successeurs - visiteurs avertis et organisés - ne l'entendent pas de cette oreille et se pressent comme jamais sur la place Saint-Marc, chaussés de bottes ou non ! En un demi siècle, le nombre de visiteurs et le niveau de l'eau n'ont pas cessé d'augmenter au point d'hypothéquer l'avenir même de la Sérénissime. Un projet aussi pharaonique que controversé, " Moïse ", tente aujourd'hui d'éviter que le funeste destin - nouvelle Atlantide ? - de la Cité des doges ne s'engloutisse dans les eaux de l'Adriatique. Ce projet, d'un coût exorbitant évalué à 4,3 milliards d'euros, envisage la construction d'un ingénieux système de digues mobiles censé protéger Venise des inondations.

Moïse contre Insula. Contesté par les écologistes, Moïse est surtout craint par les Vénitiens pour l'argent qu'il coûte à la ville, les autorités dépensant déjà une somme astronomique pour la sauvegarde quotidienne de la Cité et de sa lagune. L'actuel maire de la ville, Massimo Cacciari, n'est lui-même pas favorable au projet considérant qu'il est cher et inutile, voire dangereux. Depuis presque dix ans, son équipe municipale a préféré opter pour une méthode douce, menée par la société Insula : le curetage permanent des canaux en montant des micros chantiers ici ou là. Une opération de longue durée avec colmatage des murs détériorés par le sel marin, épuration des eaux usées, restructuration des ponts, entretien constant, et autres travaux d'urbanisme. Un lent et patient travail qui porte pourtant ses fruits, puisque Venise retrouve lentement son niveau d'avant les années 1950… Mais ces dernières années, les crédits diminuent et les financements de l'Etat sont d'abord alloués au projet Moïse ! C'est que ce dernier est l'un des trois " grands travaux " chers à Silvio Berlusconi. Ruineux mais tellement plus spectaculaire, le rêve de grandeur prime sur la stratégie à long terme. Pour la municipalité, le dernier espoir de voir la raison l'emporter réside dans un éventuel changement de gouvernement en avril 2006… Pour les autres adversaires résolus au projet - les No Mosè - qui regroupent désormais les associations italiennes de protection de l'environnement, c'est aussi le fragile écosystème de la lagune qui est menacé. Ils proposent des projets alternatifs, moins onéreux et plus durables, mais ils savent d'ores et déjà que la prise de conscience de la population locale doit se faire très vite, après il sera trop tard. Fin 2006, le chantier du projet Moïse devrait entrer dans sa phase principale, les travaux devant être achevés en 2011.

L'avenir nous dira si c'est Moïse ou le bon sens qui sauvera Venise de la montée fatale des eaux… En attendant, les touristes défilent et s'agglutinent de la même façon que les pigeons - auxquels c'est vrai ils ressemblent - comme s'ils importaient de se dépêcher de " voir ", avant d'y assister impuissants devant la force du sacré, à l'immersion finale de ce joyau d'art et de culture. De fiente et de lucre également.

 

Photos : des pigeons (tourtereaux ?) amoureux flirtant au milieu des visiteurs, ou un pigeon isolé tentant de faire une promenade en gondole, ou encore un pigeon tenté par le grand large mais ne trouvant devant lui qu'une fenêtre close... Mais aussi des pigeons qui roucoulent, rien d'étonnant, on est à Venise après tout ! La Place Saint-Marc, après la montée des eaux, inondée par les touristes et les pigeons, le tout sous très "bonne" surveillance!