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La dérive des fous de sexe et d'Asie


L'essor du tourisme sexuel et la misère du monde en Thaïlande et ailleurs



L'article en format PDF


par Franck Michel



 

" Industrie en croissance depuis trente ans, le tourisme sexuel entraîne une 'prostitutionnalisation' du tissu social.
Par exemple, au milieu des années quatre-vingt-dix, pour 5,4 millions de touristes sexuels par an en Thaïlande,
on comptait 450 000 clients locaux par jour. Quelques 75% des hommes de ce pays auraient eu
des contacts sexuels vénaux avec une personne prostituée
".
Richard Poulin (2005 : 45)

 

Le tourisme sexuel serait-il en passe de devenir une nouvelle forme de domination, d'impérialisme, d'exploitation des plus faibles par les plus forts ? En Asie du Sud-Est, tout porte à le croire. En l'an 2000, près de neuf millions de touristes visitèrent la Thaïlande, parmi lesquels 65 à 70% furent des hommes. Malgré d'intenses et médiatiques campagnes de sensibilisations contre le tourisme sexuel et plus encore de batailles judiciaires à l'encontre des abuseurs des enfants d'Asie et d'ailleurs, le secteur - si prospère pour beaucoup - du tourisme sexuel en Thaïlande ne paraît guère vouloir se tarir. Au contraire, la demande s'élargit et se diversifie : après les " traditionnels " Occidentaux - ou plutôt en même temps qu'eux - des Chinois fortunés, à l'instar des comités d'entreprises japonais, louent des jeunes filles pour des bus entiers, un tour-opérateur israélien spécialisé dans les sex-tours d'un genre nouveau envoie exclusivement des femmes en mal d'affection quêter du fruit défendu auprès de prostitués à Bangkok, les pédophiles continuent par ailleurs d'affluer à Pattaya, à Chiang Mai, à Bangkok ou ailleurs, et n'oublions surtout pas la masse impressionnante de " consommateurs " nationaux…

Il y a plus de vingt ans, Georges Cazes soulignait déjà : " Le tourisme international, s'il n'est pas à l'origine des salons de massage et des maisons de prostitution, leur a donné une sorte de consécration et de généralisation commerciale : il a contribué à aggraver l'émigration de la misère pendant la morte saison agricole des zones montagnardes du Nord et surtout des plateaux secs du Nord-Est, vers les agglomérations urbaines et balnéaires " (Cazes, 1983 : 65). Depuis, de trop nombreux tours opérateurs, peu soucieux d'éthique et convaincus que le sexe rapporte d'abord de l'argent, n'éprouvent guère d'états d'âme, comme le rappelle Bernard Formoso : " Le Farang qui visite dans la journée les palais et pagodes dorées et qui assiste le soir à un sex show ou s'essaye au 'massage' thaïlandais, entouré d'hôtesses en tenues légères, est un cliché d'une triste banalité " (Formoso, 2001 : 57). Bref, rien donc de vraiment nouveau sous le ciel de Thaïlande, si ce n'est la perpétuation de ce " tourisme de la honte " (Michel, 2004) sous des formes réadaptées aux exigences d'une mondialisation effrénée. Cet article dresse un rapide bilan du tourisme sexuel en Thaïlande tout en tentant de déceler les racines du mal et d'explorer les moyens d'en éradiquer ses aspects les plus détestables aux conséquences particulièrement morbides.


Le pays du sourire transformé en lupanar touristique ?

La Thaïlande, oasis de paix - devenue toute relative, notamment la zone de Phuket, depuis l'attentat de Bali en octobre 2002, et la volonté affirmée d'Al-Qaeda d'atteindre des " cibles molles " en Asie du Sud-Est - au cœur d'un continent actuellement voué à l'instabilité chronique et aux soubresauts indéniables, bénéficie d'atouts certains qui expliquent en partie son " succès " dans ce secteur de l'économie, en dépit de sa face sombre qu'est l'industrie de sexe et de l'inquiétante proportion que celle-ci occupe au sein même de l'économie nationale. Mais que valent aujourd'hui des recommandations éthiques face à l'accumulation de chiffres tous plus prometteurs les uns que les autres : " A la fin des années 1990, près de 600.000 emplois relevaient directement du tourisme et la Thaïlande était de loin la première destination récréative en Asie du Sud-Est, ainsi que le principal lieu d'implantation des grandes chaînes hôtelières internationales dans la région. (…) Entre 1993 et 1998, le nombre de visiteurs est passé de 5,7 à 7,8 millions, soit d'une croissance d'un tiers en l'espace de cinq ans. Parmi ces touristes, 57,9 % sont asiatiques, 26,8 % sont européens, 6,8 % sont américains et 1,8 % proviennent du Moyen-Orient " (Formoso, 2000 : 152-153).

La manne financière qui en découle est très inégalement répartie et l'activité touristique se concentre selon un axe nord-sud ayant Bangkok pour centre : " Le pôle de pauvreté du Nord-Est, quoique riche en sites archéologiques, était complètement tenu à l'écart des circuits des voyagistes et était de ce fait non équipé " (Formoso, 2000 : 154). Sur ce " succès " repose également le terreau du tourisme sexuel qui, à ce jour, rapporte trop d'argent à tout le monde (l'Etat et les particuliers) pour que des voix dissonantes puissent se faire entendre dignement. Pour les filles prises dans l'étau de l'industrie du sexe, l'avenir s'assombrit de jour en jour, et ce ne sont pas quelques exceptions - l'alibi des abuseurs et des exploiteurs - qui enfreignent la règle. Erik Cohen explique que les filles entrées dans la prostitution ne résolvent pas leur situation de précarité mais, au contraire, l'exacerbe. Il insiste également sur le fait que, si d'aventure certaines filles s'en sortent effectivement financièrement, les ravages sur le plan psychologique et social sont quant à eux dramatiques et souvent irréversibles : " Pour la plupart, la prostitution offre une carrière marquée par des modèles de mobilité, accumulant les hauts et les bas, un rythme de longues périodes d'insécurité à la fois économique et personnelle " (Cohen, 1996 : 268).

Où en est-on aujourd'hui ? Loin des exagérations récurrentes, et citant notamment les travaux de Boonchalaksi et Guest (1994), Bernard Formoso avance le chiffre total de prostituées de " 200.000 à 300.000, soit tout de même de 8,3 à 12,5% des femmes de la tranche des 15-29 ans résidant en ville ; auxquelles s'ajouteraient de 25.000 à 30.000 filles de moins de 15 ans et de 30 à 50.000 garçons ou jeunes hommes qui satisfont la clientèle pédophile ou homosexuelle. Si l'on s'en tient à cette hypothèse basse, il y aurait au milieu des années 1990 de 250 à 380.000 travailleurs du sexe opérant en même temps " (Formoso, 2001 : 58). Selon d'autres estimations, plus de 200.000 enfants seraient aujourd'hui exploités dans l'industrie du sexe en Thaïlande, et la crise entamée en 1997 n'a fait qu'aggraver dramatiquement une situation déjà tragique depuis deux décennies : certains n'hésitent pas à avancer le chiffre de 600.000 enfants prostitués, en grande majorité des filles, pour la seule Thaïlande (Murthy, Sankaran, 2003 : 106). Même si le chiffre paraît exagéré, il invite à agir ! A Pattaya, par exemple, un policier local affirme que le nombre d'étrangers venant acheter du sexe était en augmentation entre 1995 et 2000, et encore plus nettement depuis la crise de 1997 ; avant d'ajouter qu' " il y a davantage d'enfants qui veulent se vendre eux-mêmes, c'est donc plus facile pour les pédophiles " (Cité in Dernières Nouvelles d'Alsace, 20 octobre 2000). On assiste à une sordide course de vitesse où, d'un côté on voit une certaine prise de conscience du fléau et surtout un renforcement de la lutte contre le tourisme sexuel en particulier lorsqu'il concerne des enfants prostitués, et de l'autre on observe avec une inquiétante impuissance l'explosion du marché de la chair et la nette augmentation de la demande…


Clients étrangers… et locaux

Sans revenir ici sur l'évolution amplement analysée de la prostitution en Thaïlande et sur l'inventaire de ceux qui s'y adonnèrent au fil de l'Histoire - des coolies chinois du XIXe siècle jusqu'aux GI's et le programme " Rest & Recreation " pendant la guerre du Vietnam, en attendant la relève des soldats perdus par des touristes " inoffensifs " en goguette -, on remarque que, parmi les étrangers, les Occidentaux ont notamment développé une mythologie incroyablement féconde autour des vertus inestimables de la femme thaïlandaise. Films et romans ont largement alimenté et véhiculé ces images éculées d'impossibles icônes tant désirées et si désirables.

L'image de la femme thaïlandaise, avec son arsenal de confortables clichés pour Occidentaux en mal de virilité, est aussi utilisée sans scrupules par les prestataires et organismes officiels de voyage : " Chiang Mai ne fascine pas seulement par la beauté de ses paysages, les femmes de la ville sont aussi considérées comme étant les plus belles de tout le pays et sont particulièrement fières ", peut-on ainsi lire dans Reisen in Thailand (Bangkok, n°5, mai 1994). Une autre brochure officielle vante et vend les qualités des Thaïlandaises comme suit : " Les femmes thaïlandaises sont reconnues pour leur grâce, leur gentillesse, leur politesse et leur nature attentionnée. Elles sont aussi des mères affectueuses et des femmes au foyer méticuleuses qui font d'elles de parfaites compagnes de vie " (What's on Where to go, Thailand this Week, " Let Thai Contacts be your Cupid ", Bangkok, 15 mai 1994). Une image fantasmée qui se transpose aussitôt sur le plan sexuel : dans l'imaginaire occidental, nourri de sentiment de supériorité et d'idéologie coloniale, les femmes thaïlandaises - et au-delà " asiatiques " - seraient donc faciles à conquérir voire à posséder (Michel, 1995 et 1998).

De brochures quadri en cartes postales, puis de tribaux en tripots, les touristes découvrent de bien tristes tropiques, et Bernard Formoso déplore le fait que les visiteurs en Thaïlande se contentent des habituels clichés et des itinéraires sans surprises : " (…) ils ne retiennent que les rares sites 'typiques' encore préservés dans la jungle urbaine de Bangkok (la cité royale, les grands temples, le marché flottant) ; auxquels s'ajoutent Pat Pong, ses boîtes de nuit et son armée de filles de joie, les 'tribaux' du Nord mis en scène par les tour operators ou encore les plages de sable fin de Phuket et de Ko Samui " (Formoso, 2000 : 154). Empli sinon conquis par ces visions idylliques d'un pays tout en sensualité, le passage à l'acte est tentant pour le touriste en vacances, ce badaud anonyme loin de chez lui et de ses habituelles restrictions… Le profil des clients occidentaux est connu, souvent étudié en même temps que celui des prostituées, et varie accessoirement selon les lieux et les époques (Truong, 1990 ; Michel, 1995 ; Cohen, 1996 ; Bishop, Robinson, 1998 ; Seabrook, 2001).

Des clients étrangers sur la sellette, depuis belle lurette - et pour cause -, et des clients " nationaux " bien trop oubliés, en partie en raison de l'aveuglement dû à la mauvaise conscience occidentale... Gardons en effet à l'esprit qu'aux yeux de la clientèle globale, les étrangers ne représentent qu'une faible proportion, ce que le livre de Louise Brown, Sex Slaves, s'attache à démontrer, car il s'agit dans ce domaine de récuser quelques idées reçues bien ancrées : l'industrie du sexe en Asie proviendrait essentiellement de la demande de touristes sexuels occidentaux… C'est ce que nous montrent sans arrêt les médias, il est vrai notamment sur les exemples philippin et thaïlandais. Si ces cas sont bien entendu évidents et même si le tourisme sexuel, tout comme la pédophilie, ne cessent aujourd'hui de progresser dans la région d'une manière absolument dramatique, L. Brown rapporte à juste titre que la majorité des clients de prostitués femmes ou enfants sont avant tout des hommes asiatiques. Cela n'absout en rien évidemment les abuseurs occidentaux des enfants et des filles asiatiques, mais cela permet de rétablir une vérité tragique, bien loin de la gestion de notre culpabilité judéo-chrétienne caractéristique du débat en Occident. Et Louise Brown a le mérite de démolir des pans entiers de ce qui est à la base des trop fameuses " valeurs asiatiques ", tout en montrant aussi que l'industrie du sexe est essentiellement le résultat d'une société intensément dominée par les hommes (Brown, 2000).

Une interprétation confirmée, d'une autre manière, par Bernard Formoso qui rappelle utilement que dans un pays de " longue tradition de polygamie et de mercantilisation des femmes, avec une interprétation très accommodante de l'acte méritoire bouddhique et du fait aussi d'une économie nationale qui repose sur le principes des migrations tournantes, la demande intérieure prévaut ", et l'ethnologue de souligner avec justesse que " La prostitution répond d'abord et avant tout aux désirs des hommes thaïlandais " (Formoso, 2001 : 67).


Prostituées locales… et étrangères

En Thaïlande, les prostituées sont jeunes et le plus souvent issues des zones rurales défavorisées du Nord et, dans une moindre mesure, du Nord-Est. Avec les ravages du Sida, une prostitution plus clean a vu le jour, avec des " travailleuses " d'un niveau d'éducation plus élevé et provenant d'un milieu urbain. Le chercheur thaïlandais Phongpaichit a démontré que ces employées ou étudiantes s'adonnant à la prostitution sont d'abord soucieuses d'améliorer un quotidien " moyen " et de consommer un maximum selon les préceptes de l'idéologie officielle et libérale en vigueur dans le Royaume : les prostituées peuvent ainsi espérer gagner entre 180 et près de 1000 US$ par mois soit 2 à 8 fois plus qu'un autre travail (Phongpaichit, 1998 : 200-208).

Avec l'ouverture des frontières, la précarité des ménages, la guerre et la pauvreté des voisins " installent " un nombre croissant de filles étrangères dans l'industrie du sexe thaïlandais. Avec les Cambodgiennes, Laotiennes et Vietnamiennes, ce sont maintenant aussi les jeunes filles birmanes (notamment des minorités Tai Yai et Mon) et yunnanaises (sud-ouest de la Chine) qui viennent chercher " refuge " ou " fortune " au pays du sourire éternel… Ces dernières, âgées de 12 à 18 ans, sont très demandées depuis que certaines Thaïlandaises du Nord ont été persuadées - épidémie du Sida aidant - de choisir d'autres voies. Ces esclaves sexuelles, immigrées clandestines par ailleurs, représentent un inépuisable vivier pour le tourisme sexuel des enfants, sans oublier qu'ici comme ailleurs, " les travaux sexuels sont les mieux payés pour les enfants (6281 bahts par mois [environ 190 euros]) ; les enfants entrent en Thaïlande pour des raisons économiques, attirés par le désir de consommation et la corruption des autorités thaïlandaises " (Poona, 1997 : 4). Le tourisme sexuel s'inscrit clairement dans le contexte des nouvelles mobilités contemporaines suscitées par la mondialisation, il s'exporte et se transporte au gré de la demande : d'un côté, des femmes blanches, blondes de préférence, provenant d'Europe orientale ou de Russie, répondent aux exigences d'une prostitution de luxe à destination des hommes d'affaires asiatiques ; de l'autre, des femmes thaïlandaises sont toujours plus nombreuses à se prostituer au Japon, laissant ainsi le " bas œuvre " des bordels bon marché locaux aux Birmanes et Chinoises en quête de survie, de nourriture et de papiers.

Dans Sex Slaves, fruit d'une enquête sur l'exploitation sexuelle et le trafic des femmes à travers le continent asiatique, Louise Brown dénonce fortement ce commerce de la honte, sur fond de tourisme sexuel et de corruption latente, en donnant la parole aux femmes les plus silencieuses et abusées du monde. Leurs témoignages, à l'heure d'une mondialisation aux conséquences incontrôlables, révèlent l'univers sordide des jeunes filles enlevées ou vendues dans leurs villages reculés, la vie dans les bordels, les coups des mamasan, l'hypocrisie des clients, le drame du Sida et, toujours, le sort des femmes humiliées et laissées à elles-mêmes, dans le désespoir souvent le plus total (Brown, 2000). Les filles sont effectivement exploitées, parfois vendues sous contrat par leur famille, quelquefois même enlevées et forcées au travail dans des conditions d'esclavage.

Rappelons ici qu'une certaine forme de prostitution forcée, héritée de l'esclavage pour dette du XIXe siècle, perdure ici ou là en Thaïlande, dans les poches de pauvreté extrême. Vendues ou " mises en gage ", sinon en cage, ces filles sont d'authentiques esclaves sexuelles, parfois sans le savoir et sans que leurs parents - qui les ont vendues délibérément - ne le perçoivent ainsi… La situation de maintes régions, plus vulnérables car plus misérables, en devient parfois tout simplement catastrophique : " Dans certains villages, la quasi totalité des filles en fin de scolarité obligatoire, et âgées de douze à quinze ans, deviennent des prostituées ", rapporte Mayuree Rattanawannatip pour le compte du quotidien The Nation (29 juin 1990). La pauvreté reste sans doute la plus grande source de vocations, comme le laisse également entendre la journaliste du Bangkok Post, Sanitsuda Ekachai : " La prostitution est une activité banale parmi les jeunes femmes de certaines régions du Nord. Elle est devenue une source de revenus majeure et la 'clé de la survie' de l'ère moderne " (Sanitsuda, 1993 : 128).

Cela dit, il convient de noter la forte variabilité de l'univers de la prostitution en Thaïlande : en effet, rien ou presque - à l'exception de l'oppression masculine dans la société - ne semble rapprocher l'étudiante qui se prostitue occasionnellement au cœur de Bangkok afin d'assouvir son envie de posséder le portable dernier cri à la mode et la fille abandonnée de tous contrainte dans le seul but de survivre à se prostituer dans un bordel sordide aux confins birmano-thaïlandais… De la même manière, observe-t-on une importante distinction entre celles qui s'en sortent - par le mariage, notamment avec un Farang, ou grâce à une réinsertion aisée et réussie par exemple lors d'une " réinstallation " dans le village d'origine - et celles qui sombrent sans espoir de retour, par la maladie (Sida, drogues…) ou encore sous l'effet des multiples formes de désespoir et d'autodestruction, si fréquentes dans le milieu glauque de la prostitution. En tant que puissant vecteur de la mondialisation, le tourisme génère son lot de représentations de l'Autre et de l'hôte, le tourisme n'échappe en rien à cette altérité en mouvement : " La prostitution en Thaïlande procède toujours d'un rapport à 'l'étranger'. Celui-ci peut être du proche ou du lointain, mais il vient d'ailleurs, à l'aune d'une pratique inscrite dans la mobilité. Le tourisme entre dans ce schéma, tout comme le Farang endosse involontairement les habits du 'riche' polygame " (Formoso, 2001 : 67). Mais tout comme la travailleuse de sexe est en manque économique, le touriste sexuel est lui en manque affectif et/ou psychologique, et son problème d'identité l'autorise - selon lui - à profiter sexuellement d'une " pauvre " Thaïlandaise : cette dernière a quelque chose de " plus " qu'il ne supporte pas, d'où le dernier recours, via le porte-monnaie, à l'exploitation sexuelle de l'Autre, de celle (ou celui) qu'on n'atteint pas. L'homme, d'autant plus s'il est fortuné et blanc, ne supporte pas de vivre dans l'ombre de la femme ! Il asservit pour exister. Il s'invente une identité en niant celle de l'Autre en face. Un reflet de notre époque sans doute. Comme l'écrit admirablement Susanne Thorbek, même si le touriste sexuel conserve ses préjugés et ses stéréotypes d'antan sur la femme asiatique, il est en même temps " l'homme postmoderne par excellence " (Thorbek, Bandana, 2002 : 39).


Trois " C ", trois fléaux : consumérisme, capitalisme, corruption

Le drame aujourd'hui est simple : si la lutte contre le tourisme sexuel effectivement s'intensifie, le fléau semble se répandre et même se développer à une échelle beaucoup plus rapide. Sans compter que l'industrie du sexe rapporte à la Thaïlande cinq à six fois plus que les recettes de la drogue, soit entre 18 et 21 milliards de dollars américains en 1996. Dans ces conditions, comment croire que les 60.000 bordels que compterait le Royaume pourraient disparaître dans un futur proche (Michel, 1998 : 218-223) ?

Ne s'agirait-il pas d'abord d'un problème de discrimination envers les femmes et plus généralement envers les plus " faibles ", auquel s'ajoute bien entendu une lutte pour le pouvoir absolu teintée d'un extrême capitalisme des plus sauvages, si souvent repérable et caractéristique dans l'univers masculin ? Citons l'exemple de Lamphan, jeune Thaïlandaise de 15 ans originaire de la province du Nord-Est, vendue par sa grand-mère à un tenancier de bordel de Bangkok. Séquestrée, battue, Lamphan ne voulait qu'une seule chose : mourir. Elle a essayé de se suicider mais ses geôliers ont réussi à l'en empêcher, et le patron du bordel de lui répéter : " Je t'ai acheté et je peux faire tout ce que je veux avec toi ". Et Lamphan de préciser qu'au-delà de l'esclavage sexuel il y a d'abord le souci de nier l'humanité : " Ils ont essayé de briser mon esprit. Ils ont dit qu'ils veulent m'apprendre que je dois faire tout ce qu'ils veulent, immédiatement, sans penser. Ensuite, ils m'ont affamé. Ils m'enfermeront pendant deux jours sans me donner à manger, seulement de l'eau, et ils m'ont dit qu'ils me redonneront de la nourriture seulement lorsque je serais d'accord pour faire ce qu'ils veulent. Puis, ils m'ont apporté une assiette pleine de merde. De la merde de chien. Ils m'ont dit qu'il fallait que je la mange. Je ne voulais pas, et ils m'ont donc dit qu'ils vont me forcer à la manger. Ils voulaient montrer qu'il était inutile de résister " (Cité in Kristof, WuDunn, 2000 : 141). Le proxénète est d'abord un " bon " capitaliste. Ne plus résister, capituler, se résigner, voilà ce qu'on exige en priorité de celle ou de celui qu'on opprime, alors que c'est tout ce qui reste à celles et à ceux qui n'ont plus rien… Seule éclaircie au tableau : Lamphan s'est échappée (après avoir été re-livrée par la police au patron du bordel une première fois…) et n'a pas été contractée par le virus du Sida, une aubaine, et c'est déjà ça comparée à toutes les autres qui n'ont pas eu cette " chance "… Elle retournera pourtant à Bangkok, pour travailler dans une usine, car - une fois de plus - il n'y a pas d'argent au village…

Jeremy Seabrook dénonce avec force et raison les concomitances évidentes entre l'industrie du sexe et l'ensemble du secteur économique (auquel participe fortement le tourisme), ses liens mortifères à la source d'une forme de d'ultra capitalisme débridé, tant vénérée en Asie, malgré la débâcle de l'été 1997 aux conséquences et aux raisons encore inavouables : " Le peuple de Thaïlande concerné par l'industrie du sexe montre quelque perspicacité dans les raisons qui font que le tourisme sexuel est à la fois un problème et un défi : l'échange de perceptions entre clients et travailleurs du sexe, le racisme, l'insatisfaction des constructions occidentales de la sexualité et de la personnalité, la socialisation des garçons qui les rend agressifs, les hommes prédateurs, le statut inégal entre clients et travailleurs, le développement inégal entre les pays qui accordent tant de pouvoir aux touristes sexuels. En même temps, la rapide industrialisation de la Thaïlande, les migrations massives, la dispersion des communautés traditionnelles, la résistance au système familial plus tendu que jamais, l'urbanisation et la dégradation des zones rurales, conduisent les gens dans les villes. Ces migrants ont des raisons bien différentes d'être là que les hommes qui passent des vacances pour profiter du sexe bon marché, de loisirs prolongés, pour fuir les échecs relationnels, ou même pour vivre une forme d'exil " (Seabrook, 2001 : 169). Pour Jeremy Seabrook, le tourisme sexuel est à l'évidence " un symptôme de la globalisation ", un aspect du désenchantement d'un monde livré au marché.

Economie en plein essor, l'industrie du sexe s'enrichit sur la misère du monde et représente en Thaïlande la plus importante économie souterraine : le revenu annuel de ce secteur est évalué, en 1998, entre 22,5 et 27 milliards de dollars américains, soit 10 à 14 % du PNB (Courrier du Vietnam, 1998 : 6). Une forte hausse en moins de deux ans ! Heather Montgomery relève suite à une enquête réalisée auprès des enfants prostitués en Thaïlande que " cette exploitation n'est pas advenue par la prostitution mais du fait de la pauvreté générale et de l'exclusion sociale " (Montgomery, 1998 : 149). L'Etat, selon lui, s'est montré parfaitement incapable de s'occuper de " ses " enfants, explique l'auteur, des enfants-victimes qu'il faudrait savoir écouter avant de toujours vouloir parler à leur place, y compris dans le domaine sensible de la lutte contre la prostitution enfantine. En ce sens, cet auteur rejoint le chercheur thaïlandais Ing qui, dix ans avant lui, accusait sans détours l'Etat thaïlandais de proxénétisme compte tenu notamment du pouvoir absolu de la police, de la corruption généralisée et des liens intrinsèques entre les forces de l'ordre et le milieu mafieux de la prostitution (Ing, 1990 : 160). Dans ce domaine également, peu de choses semblent avoir changé depuis une décennie…

Le quotidien Libération du 27 novembre 1998 rapporte qu'une étude du Bureau International du Travail (BIT) considère qu' " en Thaïlande les femmes qui se prostituent dans les villes rapatrient près de 300 millions de dollars, par an, dans les zones rurales : un montant souvent supérieur aux budgets de développement financés par le gouvernement ". Un dit " miracle " économique cependant éphémère dont la fragilité a éclaté au grand jour à compter de juillet 1997. Les chercheurs R. Bishop et L. Robinson insistent lourdement sur les responsabilités d'un ultra-libéralisme destructeur et arrogant, ils évoquent le fossé croissant entre les ruraux et les citadins, et les hordes de laissés-pour-compte qui hypothèquent fortement le " sauvetage " de l'économie nationale : " Ceci signifie plus de familles désespérées, davantage de femmes et plus de jeunes filles recrutées dans la prostitution, et des conditions de travail toujours pires (plus grande compétition, salaires moindres, menaces plus sérieuses sur l'état de santé, puisque le safe sex devient un luxe que bien peu de filles peuvent se permettre) " (Bishop, Robinson, 1998 : 252). Au-delà de la seule Thaïlande et même au-delà du tourisme de la dérive, c'est aussi de la prostitution en elle-même qu'il s'agit de débattre - sans passion excessive et sans concession arrangeante -, même si la discussion s'annonce sur ce thème évidemment moins consensuelle que celle ayant trait au seul tourisme sexuel concernant des enfants.

Nul doute, enfin, que pour juguler cette extension de la misère, on ne pourra faire l'économie de s'atteler aux vrais problèmes de la population locale : lutte contre la paupérisation criante, accès aux droits politiques et syndicaux, meilleure éducation et scolarisation, mise en garde contre le culte de l'argent qui autorise tous les dérapages, mobilisation contre l'exploitation éhontée des femmes et des enfants " utilisés " comme de simples et pratiques biens de consommation, etc. Le monde n'est pourtant pas une marchandise, et le tourisme sexuel n'est pas une fatalité ! C'est ce qu'on pense secrètement mais pas forcément ce qui se voit et se passe dans la réalité…


De la lutte contre la prostitution à la prévention contre le Sida

Il conviendrait aujourd'hui, comme hier, d'éduquer, de rééduquer et encore d'éduquer plus et mieux toutes les " parties " concernées dans cette situation de crise : touristes, développeurs, voyagistes, prostituées, dirigeants, autochtones, etc. Une très lourde tâche, pourtant primordiale, si l'on désire conjurer de tristes destins. Et tenter de contenir l'épidémie du Sida qui, en Thaïlande, a officiellement tué 66.000 personnes en 1999. Cette même année, on recense dans tout le royaume 755.000 personnes porteuses du virus HIV (dont 13.900 enfants de 0 à 15 ans). Le nord du pays apparaît - proportionnellement à sa population - indiscutablement comme le plus affecté. Des chiffres à revoir sans cesse à la hausse. Ainsi, les données rapportées par le site web unaids.org (en janvier 2001) nous apprennent que le taux d'infection s'élève en Thaïlande à un peu plus de 2 % de la population adulte. Parmi les Commercial Sex Workers, ceux de Bangkok semblent être mieux protégés que par le passé ; par contre, les prostitué(e)s du Nord de la Thaïlande - tout comme leurs clients - apparaissent nettement plus exposé(e)s.

D'autres batailles - autour de la législation - portent néanmoins des fruits plus ou moins mûrs. Et les choses commencent timidement à bouger même si cela ne correspond pour l'instant qu'à une goutte d'eau dans un océan de misère et de collusion… Prenons le cas de la lutte contre la pédophilie et des réelles avancées judiciaires, notamment en matière de poursuites dans le pays de l'accusé à propos de crimes commis à l'étranger (Seabrook, 2000). Ainsi, pour ne prendre l'exemple que de la France, la condamnation, le 20 octobre 2000, d'Amnon Chemouil à sept ans de prison (pour le viol d'une fillette de onze ans sur le sol thaïlandais), constitue-t-elle une avancée indéniable, quoique un peu symbolique, dans la lutte contre le tourisme sexuel. Rappelons que lors du procès Chemouil, Me William Bourdon, conseil de l'Association contre la prostitution enfantine, avait dit : " Cet homme ne peut et ne doit pas payer pour tous ceux qui n'ont pas payé " ; mais ensuite toutes les parties civiles représentées s'étaient entendues pour affirmer qu' " un visa pour la Thaïlande n'est pas un visa pour l'impunité " (Le Monde, 22-23 octobre 2000). En France, l'évolution de l'arsenal juridique (avec la loi du 17 juin 1998, plus répressive en matière d'infraction de nature sexuelle) contribue à ce combat, et Chemouil a été le premier à inaugurer l'application de cette nouvelle loi. Pourtant, le constat reste amer : rien qu'en France, combien sont passés entre les mailles du filet de la justice, entre les étés 1998 et 2005 ? 50, 500, 5.000 ou 50.000 ? Funeste pronostic bien difficile à établir. La lutte contre cette forme abjecte de tourisme doit toutefois passer davantage par une meilleure éducation des voyageurs, une éthique plus responsable de la part des voyagistes, des campagnes de sensibilisation efficaces, plutôt que des verdicts spectaculaires ou exemplaires. C'est d'abord en amont que doit se mener le combat, en ensuite en aval.

L'enseignement fondamental qu'il nous incombe de méditer plus avant si nous désirons efficacement combattre le fléau du tourisme sexuel à destination des enfants réside dans la prise de conscience globale stipulant que la plupart des gens qui exercent des abus sexuels sur des enfants ne sont pas pédophiles, mais des personnes " ordinaires ". Désormais, un autre enseignement consisterait à prendre d'urgence conscience que la terrible banalisation du tourisme à des fins de vénalité sexuelles est telle qu'elle permet aujourd'hui toutes les dérives, toutes les hypothèses les plus sordides (par exemple, le trafic de nouveaux nés spécialement conçus pour intégrer dès la naissance des réseaux transfrontaliers de plus en plus denses de l'industrie du sexe)…


Une goutte d'espoir dans un océan de détresse…

Un Congrès international s'est tenu le 2 juillet 2005 à Kobe, au Japon, pour dresser le triste bilan des ravages du VIH sur le continent asiatique. Un tsunami silencieux et oublié, à l'abri des caméras et dans l'indifférence des gouvernements, c'est en effet de la sorte que la pandémie du Sida se propage en Asie, inexorablement. Chaque jour, 1500 personnes meurent du Sida en Asie. La maladie s'est répandue dans toutes les provinces chinoises et l'Inde possède désormais le second plus grand nombre de malades après l'Afrique du Sud. Sur l'ensemble du continent asiatique, 8,2 millions de personnes sont atteinte du virus VIH, dont 5,1 millions rien qu'en Inde tandis que la Chine atteindra bientôt le million de malades officiellement recensés… A l'échelle de la planète, près de 40 millions de personnes vivent avec le Sida en 2005 (dont 25 millions en Afrique subsaharienne). Si en Asie rien n'est fait rapidement sur le plan de la prévention, ce qui requiert une implication beaucoup plus forte de la part des dirigeants économiques et politiques, locaux et internationaux, 12 millions de personnes seront infectées par le VIH d'ici 2010, autrement dit demain. Contrairement au continent africain, l'épidémie en Asie concerne encore essentiellement les groupes dits à risque : homosexuels, usagers de drogues et prostituées. C'est ainsi, mais beaucoup de gouvernements ne souhaitent pas le reconnaître, ni surtout prendre les mesures adéquates, pour freiner l'extension de la pandémie. Le rejet discriminatoire de la maladie vers ces populations spécifiques est un énorme risque de voir le Sida s'étendre très rapidement parmi toutes les couches de la population dite globale. Dans ce contexte difficile, où ce sont d'abord les mentalités qui doivent changer pour que les comportements le soient également, la stigmatisation et la discrimination sont les vrais responsables de ces massacres de masse. Les malades atteints du Sida sont rejetés au frontières de l'humanité, tout en étant accusés de tous les maux, qu'ils soient moraux ou sociaux. Bref, il est très difficile en Asie de vivre " normalement " pour un patient infecté. En Asie, les programmes de prévention ne semblent atteindre que 19% des sex workers, 5% des usagers de drogues dures, et seulement 2% de la population homosexuelle masculine.

Du fait de son " passif " déjà douloureux, en matière de tourisme sexuel mais aussi de consommation de drogues, la Thaïlande fait figure d'exception dans ce sombre tableau. En effet, après avoir été justement montrée du doigt par la communauté internationale durant la décennie 1990, les autorités thaïlandaises ont pris de sérieuses dispositions pour freiner l'expansion du Sida dans leur pays. Pour ce faire, l'éducation populaire de masse, notamment en milieu rural, l'implication du roi lui-même, et bien sûr d'impressionnantes campagnes de prévention et de distribution de préservatifs, la plupart de ces initiatives étant avant tout destinées aux populations à risque (dont des milliers de prostituées à travers le royaume), ont porté leurs fruits de manière remarquable : le nombre annuel des nouveaux malades atteints du virus VIH est tombé de 143 000 en 1991 à 21 260 en 2003 (Cité in Taipei Times, 5 juillet 2005). Un véritable exploit dans un pays où le tourisme sexuel est loin d'avoir connu une trêve au cours de la dernière décennie !


De la Thaïlande à la France, de l'Orient à l'Occident

Alors qu'en Occident, " un des progrès majeurs du féminisme aura été de faire perdre à la prostitution beaucoup de ce qui, autrefois, la faisait aller de soi " (Mathieu, 2003 : 6), en Asie le recours à la prostitution reste de l'ordre de la banalité, voire de l'indispensable rite de passage pour les adolescents mâles. Comme autrefois dans l'Europe du XIXe siècle. Nul doute, en effet, que les préoccupations culturelles, les codes d'honneur, le sentiment de honte - avec le sens sacré du mariage ou l'importance de la virginité - occupent dans tout le continent asiatique une place plus ou moins essentielle, structurant durablement les relations hommes-femmes, et, parfois, " justifiant " des dramatiques recours à la violence contre les femmes, il est vrai plus souvent en Asie du Sud et de l'Est qu'en Asie du Sud-Est proprement dite (Manderson, Bennett, 2003). Mais l'évolution en Occident même n'est pas aussi idyllique qu'on aimerait le croire. L'anthropologue Françoise Héritier rappelle l'héritage de notre civilisation. Depuis les Grecs, la culture occidentale n'a cessé de propager l'idée que " le désir féminin ne doit pas exister et que s'il existe ou que s'il excite, il doit être réprimé. Quand une femme manifeste son désir des hommes, c'est une hystérique ou une nymphomane, même encore de nos jours. La prostitution, qu'elle soit féminine ou masculine, est à l'usage des hommes. S'il existe maintenant dans certains cas des exemples d'hommes dont les services sont offerts aux femmes, c'est vraiment une infime minorité " (Héritier, 2003 : 18). Ceci pour rappeler que les jugements de valeurs, si fréquents de la part des Occidentaux en voyage, au sujet de la place de la femme en Asie ou de la forte domination masculine qu'on rattache trop facilement - et souvent par facilité - à la tradition confucéenne (entre autres), sont non seulement à relativiser mais ne doivent pas nous faire oublier les réalités en Occident - chez " Nous " -, comme l'avait subtilement observé Erving Goffman, dans le domaine de la domination masculine et des comportements sexistes qui s'immiscent dans notre quotidien (Goffman, 2002).

Et Françoise Héritier de poursuivre : " Le désir masculin légitime la prostitution parce qu'il est non questionné. Je parle de la pulsion masculine qui considère de son droit de trouver un exutoire à sa disposition. Encore maintenant le discours sur la réglementation de la prostitution et sur la réouverture des maisons closes pose la prostitution comme un mal nécessaire parce qu'on admet un a priori jamais remis en cause : il faut que les hommes aient des corps à leur disposition comme exutoire sexuel. On doit s'interroger là-dessus non pas d'un point de vue moral mais d'un point de vue civilisationnel et du droit naturel. Pourquoi ce privilège accordé aux hommes et qui en fait des êtres de nature aux pulsions irrépressibles ? L'argumentaire généralement proposé dit que les femmes sont du côté de la nature et les hommes du côté de la culture, de la raison et de la maîtrise des passions, mais on s'aperçoit à cette aune que ce sont les hommes qui sont du côté de la nature la plus brutale " (Héritier, 2003 : 19). Cela est vrai pour une minorité d'entre eux mais cela reste également le modèle dominant en société, et les " tournantes " sont les exemples récents qui démontrent que les jeunes générations de mâles n'ont rien à envier à la brutalité voire à la cruauté de leurs aînés : la prostitution d'antan, qui était le premier moyen d'accès à la sexualité, a été remplacée par le viol. Une véritable régression dans le pénible chemin pour une plus grande équité entre hommes et femmes… Dans ce domaine, celui de la sexualité et des rapports hommes-femmes, l'Occident peut-il encore se permettre de faire la leçon à l'Orient ? Non, assurément, mais n'occultons pas non plus, comme le souligne distinctement Louise Brown : " Le sexe et l'esclavage sont des partenaires naturels dans un monde forgé par l'homme. En Asie, ils sont absolument inséparables. Les femmes esclaves sexuelles sont un produit intrinsèque de la domination masculine dans les sociétés asiatiques. Ils participent à un jeu vicieux que les hommes jouent avec les femmes. Elles sont les abusées, les stigmatisées, et le poids amer des valeurs asiatiques. Et elles ne peuvent pas, toujours, continuer à vivre et à mourir en silence " (Brown, 2000 : 255). Peut-être aussi qu'une certaine mondialisation permettrait de mettre fin à ce silence insupportable. En attendant, la mondialisation en marche, celle qui s'impose et en Asie tout particulièrement, est déjà la forme à peine dissimulée d'une occidentalisation - doublée d'une américanisation - qui n'a pas fini de bouleverser les sacro-saintes " valeurs asiatiques "…

Entre autre chose, s'interroge par exemple Georges Balandier, la mondialisation est certainement un " mouvement d'occidentalisation à l'échelle planétaire qui accomplit, par d'autres voies et avec des moyens incommensurables, ce que les colonisations modernes n'ont pu réaliser ". La circulation des biens et des personnes, via le commerce et le tourisme en particulier, sont dans la ligne de mire de ce vaste processus en cours : " La mondialisation présente est la première à disposer des moyens d'une emprise planétaire. Ils sont à la fois techniques et scientifiques, financiers et économiques, relationnels, avec la maîtrise des réseaux, et culturels, avec le pouvoir d'agir par le techno-imaginaire sur l'économie des désirs et des besoins " (Balandier, 2001 : 236). Englobé dans cet univers impitoyable, le tourisme sexuel est un pur produit d'une incontrôlable mondialisation, il se développe sur les décombres des promesses non tenues du fameux " développement " pour tous, il prospère grâce à la misère qui perdure. Jeremy Seabrook le rappelle magistralement dans un livre d'enquêtes où il démontre les liens si étroits entre le marché du sexe et l'industrie du tourisme, le tout sur fond de corruption généralisée : " C'est une sauvage ironie de dire que le tourisme sexuel est un symptôme de la globalisation, 'l'intégration' du monde tout entier dans une économie singulière, quand tant les travailleurs dans l'industrie que les clients de l'étranger sont eux-mêmes les produits de la désintégration - des communautés locales, la dissolution des racines et de l'identité, la rupture avec les anciens modèles de travail et les mode de vie traditionnels ; et la désintégration psychique de tant de personnes prisonnières de la grande épopée du changement qu'elles ne comprennent guère et surtout qu'elles ne contrôlent pas " (Seabrook, 2001 : 169-170).

Ce que l'Asie pourrait par exemple apporter à l'Occident disparaît rapidement - mais peut-être, signe d'espoir, seulement momentanément ? - sous les coups de butoir d'un libéralisme arrogant et d'un néo-impérialisme triomphant. Mais écoutons encore Georges Balandier : " Le devenir techno-scientifique et marchand du monde, s'il est celui des prouesses et des promesses inouïes, ne suffit pas à en faire un monde mieux humanisé et dont la jouissance serait mieux partagée. Il éloigne de ce qui est la 'chair' de la vie, il médiatise les relations entre les personnes, il instrumentalise le social, il artificialise l'homme aux dépens des affects, des désirs et des passions qui le poussent à transfigurer sa condition et à en fortifier le sens. Ce devenir, fondé sur les nouveaux pouvoirs et sur les nouvelles sources de la puissance, ne l'est pas encore sur ce qui en ferait l'artisan d'une civilisation inédite. Le risque suprême est là : c'est celui de la répression barbare du vivre, dans un monde pourtant suréquipé " (Balandier, 2001 : 272). Pour l'heure, tant que les barbares battront le pavé et seront maîtres des rues, les femmes et les enfants continueront à se partager un bout de trottoir, en Asie comme ailleurs…


Les femmes et les enfants, premières victimes de l'ordre du mâle

Dans un ouvrage qui met l'accent sur la discrimination des femmes en Asie, le travail des enfants - et pour la Thaïlande notamment la prostitution des enfants - augmente avec les effets de la crise économique survenue à l'été 1997 : " Par exemple, une augmentation du travail des enfants, de la prostitution et de la mendicité ont été constatées en Thaïlande ces deux dernières années ". Idem pour les femmes thaïlandaises les plus pauvres qui, en ces temps de désenchantement, n'ont souvent guère d'autres alternatives pour trouver un moyen de survivre et de nourrir leur phratrie : " Pour une majorité significative, particulièrement en Thaïlande, il y a difficilement d'autres options valables que l'industrie du sexe " (Murthy, Sankaran, 2003 : 39-41). Les rapports de domination, toujours teintés de racisme et de sexisme, " blanc "-" jaune ", riche-pauvre, l'Occidental actif-l'Orientale passive, etc., nourrissent les fantasmes des uns et contraignent les autres à jouer un jeu malsain, ils perpétuent d'une certaine manière un néo-colonialisme paternel que l'on aurait aimé voir, voici déjà quelques décennies, disparaître à tout jamais. Si ces clichés ont la vie tellement dure, c'est qu'ils sont bien ancrées dans notre histoire, et même si les mâles occidentaux fondent au soleil devant la dite douceur asiatique, il convient de ne pas confondre l'abuseur et la victime, à savoir en général - au risque de confirmer le cliché - l'homme blanc, arrogant et riche, et la fille asiatique, soumise et pauvre… Car même si la relation se transforme éventuellement en un jeu de rôle complexe et même étrange, le rapport de domination tout comme le sentiment raciste persistent. Lisa Law estime que dans les bars d'Asie du Sud-Est, les relations entre les Occidentaux de passage ne sont pas fondées selon une " relation nette de domination. Les hommes et les femmes sont davantage que des touristes sexuels oppresseurs ou des femmes asiatiques passives " (Law, 2000 : 122). Certes, il s'agit seulement, dans ce domaine où sévit une exploitation outrancière du corps des femmes, de ne pas se tromper de combat…

De manière générale, les femmes du sud-est asiatique migrent davantage, dans la région ou en-dehors, en quête d'illusoires emplois, se terminant souvent par un trafic honteux dans l'univers sordide de l'exploitation sexuelle sous toutes ses variantes. Sans oublier que ce sont les femmes qui (trop) souvent font vivre leurs parents : " Au Cambodge, au Vietnam et en Thaïlande, il arrive un moment où les familles pauvres forcent les jeunes filles à s'engager dans la prostitution dans le but d'aider économiquement leurs familles " (Murthy, Sankaran, 2003 : 112). Dans ces régions reculées de Thaïlande, où le " développement " n'est resté qu'un mirage et les habitants des victimes passives et démunies de la mondialisation, l'éducation populaire demeure le seul rempart sérieux et durable contre le fléau de la prostitution et du trafic humain. Originaire de l'Isan, région du Nord-Est du Royaume particulièrement " oubliée " au cours de la période de modernisation, l'écrivain Pira Sudham rappelle l'occidentalisation lente mais certaine de la société thaïlandaise depuis un siècle et demi et s'interroge sur le bien-fondé de l'ouverture à tout-va au libéralisme venu de l'Ouest : " Même aujourd'hui, le Royaume accueille les influences occidentales à bras ouverts. Les idées occidentales ou étrangères, la technologie, et les institutions, sont intégrées au sein de la société siamoise sans discuter. Maintenant, on peut s'interroger, cela est-il bien ou non ? C'est effectivement un questionnement qui agite la plupart des intellectuels dans le pays. On se demande : allons-nous changer beaucoup de choses ? Qu'en est-il à propos des valeurs ? Que devons-nous conserver et que devons-nous changer ? " (Sudham, 2002 : 80-81). Des interrogations qui occupent le quotidien comme l'avenir de tous les Thaïlandais. Et l'auteur de Terre de mousson, de souhaiter que l'amour et le respect des jeunes gens envers leurs aînés restent inchangés, il ne voudrait pas voir les " seniors " d'ici traités comme ceux de là-bas, dans tant de pays d'Occident ou d'ailleurs. Mais ce qu'il souhaite réellement voir disparaître un jour dans son pays, c'est " cette attitude qui accepte la corruption comme un mode de vie. Nous devrions être un peuple qui connaît la différence entre le vrai et le faux, un peuple de conscience. (…) Qui prendra l'initiative pour conduire ce changement ? Les gens au pouvoir ou les gens dans la rue ? Ces questions restent ouvertes… " (Sudham, 2002 : 81).


Des sex-tours exotiques au tourisme sexuel à domicile

Hisae Muroi et Naoko Sasaki évoquent les femmes originaires du sud-est asiatique travaillant dans l'industrie du sexe au Japon. Le tourisme sexuel japonais en Asie du Sud-Est s'essouffle selon ces auteurs pour au contraire se développer à domicile : les Japonais ne se rendent plus dans les salons de massage à Bangkok ou dans les bordels de Phnom Penh, ce sont les filles thaïlandaises ou cambodgiennes (entre autres, notamment des Coréennes, des Taïwanaises, des Philippines, des Chinoises) qui cherchent à s'établir au Japon pour " travailler ". Ces mouvements migratoires sont de nos jours en plein développement, et bouleversent l'idée " classique " que l'on se fait du tourisme sexuel. D'ailleurs, cette nouvelle et regrettable forme de mobilité contemporaine ne date pas d'hier mais des années 1980, lorsque la popularité des Japayuki-san ou " les filles étrangères venant au Japon pour travailler en tant que prostituées " s'est affirmée. Peu à peu, le nombre de ces Japayuki-san augmente très rapidement, le fait par ailleurs que les femmes japonaises voyagent de plus en plus n'étant pas non plus étranger à cette évolution… Le même phénomène, avec des situations différentes, est également en cours en Australie (comme un peu partout, dans une moindre mesure, dans le monde " riche " occidental), où de nombreuses filles d'Asie du Sud-Est, en quête d'un introuvable El Dorado, s'imposent comme de dangereuses concurrentes aux prostituées australiennes. Les filles de joie japonaises ou australiennes sont hors de prix en comparaison des filles du sud-est asiatique, par ailleurs plus jeunes, les clivages Nord-Sud et riches-pauvres éclatent au grand jour et éveillent bien des frustrations. Les épouses japonaises, par exemple, semblent généralement résignées devant l'appétit sexuel pour l'Ailleurs de leurs maris, et considèrent avec renonciation ces " liaisons dangereuses " comme temporaires. Ces migrations s'inscrivent tout droit dans le contexte de la mondialisation, avec ce qu'elle incarne de pire : le trafic d'êtres humains s'apparentant au commerce des marchandises. On remarque au passage que les biens circulant plus facilement que les personnes dans notre planète mondialisée, il n'est pas étonnant de constater - dans un contexte mafieux (les Yakusa sont très impliqués dans le recrutement des filles thaïlandaises, et les filles arrivent évidemment " endettées ", autrement dit " enchaînées " à leurs bourreaux) et de corruption aggravée - que les femmes rabaissées à l'état de marchandises franchissent les frontières plus facilement que des êtres plus libres… En Thaïlande, l'introduction de l'économie monétaire dans l'univers villageois des régions déshéritées a bouleversé l'ordre social : la prostitution peut ainsi faire rêver des filles qui savent qu'elle est et reste, parfois, le moyen de s'enrichir le plus " facile " et le plus " rapide ". Ce constat est tellement " vrai " qu'il entrave considérablement toute lutte efficace contre l'exploitation sexuelle des enfants ou des femmes dans certaines zones rurales du Nord et du Nord-Est du Royaume. Comme le soulignent Hisae Muroi et Naoko Sasaki, de nombreuses femmes en Thaïlande choisissent librement de travailler comme prostituées, un " travail " qui, comparé à d'autres emplois, permet des rémunérations beaucoup plus élevées : " Ceci est un facteur majeur conduisant les filles à quitter leur milieu rural pour aller travailler en secteur urbain, y compris dans l'industrie touristique. Beaucoup de gens migrent pour obtenir des emplois et soutenir leurs familles. Ils migrent également pour gagner plus d'argent afin d'arriver à se procurer des biens de consommation " (Muroi, Sasaki, 1997 : 194). En Thaïlande, la soif consumériste autorise tous les excès, et les femmes et les enfants en paient toujours le prix le plus élevé. Le fossé économique entre nations impose un ordre mondial à la fois inégal et cruel. Et à domicile comme à l'étranger le désenchantement s'avère souvent terrible, comme l'atteste ce témoignage rapporté du Japon, extrait de propos tenus par une Thaïlandaise dont le statut est plus proche de l'esclave sexuelle que de celui de la simple travailleuse expatriée : " Il n'y avait pas d'usine où je pouvais travailler au Japon, mais seulement des pubs et des bars. Il y avait uniquement des hommes qui ne pensaient qu'à se soûler et avoir des rapports sexuels avec des étrangères. Pour moi chaque jour n'était que souffrance. Je devais coucher avec des hommes dont je ne savais rien. Si je n'obéissais pas aux ordres du manager du bar, j'étais battue. Pour les maîtres japonais, les femmes de Thaïlande étaient considérées comme inférieures aux animaux " (Cité in Muroi, Sasaki, 1997 : 211).

Dans un article au ton radicalement différent, Satoko Watenabe considère que les Thaïlandaises, travailleuses migrantes, ont profondément modifiées leurs modes d'être et de penser au contact de la société japonaise. Sachant parfaitement la mauvaise réputation de leur " profession ", les cinq femmes étudiées par Satoko Watenabe sont devenues prostituées professionnelles plus par choix délibéré que sous la contrainte, autant par besoin d'argent que par souci d'indépendance. Leur statut s'est finalement élevé, explique l'auteur, car l'argent gère leur devenir, et surtout leur offre une liberté chèrement acquise qui leur permet désormais de décider comme bon leur semble de leurs relations aux hommes, des affaires de mariage, bref de leur destin. Elles se seraient, grâce à la prostitution en terre japonaise, libérées de leurs chaînes, ce qui reste à confirmer… Elles passent cependant, aux yeux de leurs familles et de leurs proches, davantage pour des " stars " que pour des victimes : en effet, elles arrosent leurs familles, paient l'éducation des enfants, créent des entreprises dans leurs villages, financent des projets, construisent de belles villas, etc. Ces travailleuses du sexe ne se considèrent en rien comme des esclaves sexuelles, et Satoko Watenabe n'hésite pas à conclure, un rien provocante : " Partant de l'expérience des sex workers, la meilleure manière de 'protéger' leurs vies de l'exploitation et des abus consisterait à encourager la décriminalisation du travail sexuel et à légitimer les migrations pour de tels emplois " (Watenabe, 1998 : 123). Une vision féministe mais surtout angélique, voire romantique, d'un travail qui reste, in fine, l'apanage d'une exploitation brutale de la femme par l'homme : où lorsque la femme devient le meilleur alibi de l'homme dans le cheminement de sa propre servilité. Encore et toujours, de la servitude volontaire… Partons maintenant ailleurs en Asie pour observer une situation des filles guère plus enviable.


Chine et Inde, deux pays-continents à la dérive… sexuelle !

En Occident et en Orient, les rapports hommes-femmes diffèrent fortement. La conception de l'amour, par exemple, est rarement la même : encore aujourd'hui, beaucoup de filles d'Asie ne s'offusquent pas à l'idée de trouver l'amour dans le mariage, une fois celui-ci prononcé. C'est seulement à l'usage quotidien que l'amour entre mari et femme naît et croît… Par ailleurs, les rapports de genre apparaissent également sous un ciel différent. En Chine, par exemple, un homme sera yang avec sa femme mais yin avec son père, du coup la distinction occidentale masculin-féminin n'est pas ou peu valable… Les images de la féminité et de la virilité ne sont pas aussi prédéterminées en Asie qu'en Occident. Les " couples " sont (re)liés et vivent une plus forte " alternance ". L'immobilité n'est pas l'immobilisme, tout comme le non agir n'est pas l'inaction… Au contraire !

En Chine et en Inde, les garçons restent préférés aux filles. L'infanticide tout comme l'avortement sélectif sont des pratiques encore courantes dans certaines régions, même si elles sont devenues officiellement illégales. Les conséquences sociales de ces sociétés aux " femmes manquantes ", selon l'expression de l'économiste indien Amartya Sen, sont alarmantes et si le déséquilibre entre filles et garçons ne se réduit pas en Asie, des pratiques telles que la prostitution ou la mendicité à grande échelle sont à craindre. De fait, elles existent déjà en divers lieux. C'est en Chine où la situation apparaît la plus catastrophique, avec une très forte différence des naissances : 86 filles pour 100 garçons. Aujourd'hui, l'infanticide est en recul un peu partout, y compris en Chine, mais d'autres manières de fabriquer des sociétés sans femmes se développement dangereusement, sans occulter le grand nombre d'abandons de bébés filles, plus tard livrées à elles-mêmes, qui viennent peupler les locaux de l'assistance publique. De nos jours, c'est particulièrement l'avortement sélectif des fœtus féminins qui gagne tous les jours du terrain, de l'Inde du Nord à la Chine profonde. Incontestablement, l'avortement sélectif représente aujourd'hui la menace la plus sérieuse dans le grave déficit de filles sur le continent asiatique. Enfin, même si elles survivent, beaucoup de filles sont exclus de l'enseignement primaire et bien plus encore de l'enseignement secondaire.

Les jeunes hommes éprouvent de plus en plus de difficultés à trouver des femmes et à fonder des foyers. Le célibat s'impose progressivement au grand dam de ces messieurs ! Des problèmes inquiétants surgissent de ce fait, notamment en Chine et en Inde. Ainsi, en Chine, l'enlèvement de femmes, ensuite vendues comme épouses à des hommes peu éduqués et pauvres, semble devenir une pratique en pleine expansion. Pour les hommes démunis ou même appartenant tout simplement aux classes socioéconomiques inférieures, trouver une femme relève de l'exploit et de la chance. Surtout, cette situation de frustration à la fois sexuelle et sociale, peut aisément contribuer à attiser la violence et le malaise social, à développer la criminalité et l'exploitation des femmes, à accroître le rôle des mafias et des proxénètes en tout genre. Le trafic humain connaîtra un essor sans précédent et la place des femmes, déjà peu enviable en maints endroits, s'aggravera davantage… Sans oublier qu'une société plus masculine est " naturellement " plus encline à la violence, un fait attesté par l'histoire. Un manque de femmes conduit les hommes à circuler davantage, à les chercher ailleurs et donc aussi à conquérir d'autres espaces, à asservir d'autres populations, à partir en guerre. Un rapport de masculinité trop élevé devient ainsi une menace pour la paix, une sorte d'épée de Damoclès perturbant la sécurité des personnes, et affectant forcément le monde politique. Deux facteurs inquiétants émergent également de cette situation. Les hommes vont devoir chercher des femmes :

1) de plus en plus jeunes, ceci constituant un danger pour les filles, plus facilement exploitables ;
2) de plus en plus loin, développant une émigration conjugale susceptible de se transformer rapidement en vaste trafic humain où l'on chercherait des femmes dans des régions plus pauvres ou à l'étranger.

Qu'il s'agisse de stérilisation forcée, de planning familial drastique, de la femme perçue comme simple machine à enfanter, de fillettes abandonnées ou vendues, les situations dramatiques sont aujourd'hui légion. Et face aux poids des traditions séculaires et des corruptions économiques encore aggravées par la mondialisation, relever le statut des filles, privilégier leur éducation scolaire et familiale, accorder l'égalité des droits aux femmes, ou encore assurer un meilleur équilibre démographique, devraient constituer des tâches prioritaires pour les gouvernements asiatiques soucieux du bien-être et de l'avenir de leurs populations. Une société sans femmes est d'abord une société sans vie, donc en voie de disparition. L'idée de supériorité masculine reste fortement ancrée dans les mentalités de la Chine rurale. De ce fait, le trafic de femmes et de bébés se poursuit scandaleusement, comme dans la région de Yulin en Chine : dans la province du Guangxi, il est " assez courant que les bébés filles soient donnés à d'autres familles dès leur naissance (pratique traditionnelle en Chine, par exemple lorsque la famille d'accueil n'a pas d'enfants). C'est par l'intermédiaire des sages-femmes et d'autres personnels soignants de l'hôpital de Yulin que les trafiquants s'étaient procuré la plupart des 117 petites filles revendues ces dernières années " (Cité in Courrier International, 7-13 octobre 2004 : 48). En 2005, il naît en Chine 117 garçons pour 100 filles, conséquence notamment de la politique de l'enfant unique mise en place en 1979, la pénurie de femmes est dramatique : en 2002, dans la province du Guangxi, un tribunal a condamné à mort un homme pour avoir enlevé puis vendu une centaine de femmes à des ruraux privés d'épouses. Il y a quelques années, on a retrouvé dans la province du Yunnan des dizaines de femmes enchaînées dans une cave, " prêtes " à être vendues aux réseaux mafieux de la prostitution. Par ailleurs, de nombreuses filles partent également sur le marché international : trafic d'épouses " continentales " à destination de Taïwan, hôtesses et prostituées dans les centres urbains de l'Asie du Sud-Est, etc. Nul doute de préciser que le déficit de femmes conduit à l'extension de la prostitution, et beaucoup de femmes " disponibles " doivent ainsi satisfaire un nombre d'hommes esseulés - de clients toujours potentiels - de plus en plus élevé, de plus en plus exigeant, de plus en plus désemparés.

Comme nous l'avons déjà vu, l'envie de profiter au plus vite des joies éphémères de la société de consommation participe grandement à la dégradation de l'image de la femme en Asie. En juillet 2005, une Taïwanaise surnommée Lee, mère seule et divorcée, devenue officiellement une prostituée, revendique fièrement son statut, précise qu'elle a librement choisi ce travail pour nourrir et élever dignement sa famille, et défend courageusement les droits des prostituées à Taïwan. Elle se présente désormais pour le Prix Nobel de la Paix. Cette banalisation de la prostitution, en Asie comme ailleurs, est l'un des résultats tangibles de la mondialisation économique qui a miné ces dernières décennies le socle même des sociétés autochtones, allant jusqu'à égrener les fameuses " valeurs " asiatiques, tant vantées par les dirigeants-affairistes en place. Le tourisme n'est pas la source de tous ces maux, mais il les accentue tragiquement.


Le cas de Bali, autre destination touristique de la région

Autre paradis touristique, autre misère du monde. Depuis l'indépendance de l'Indonésie, à coup de loi drastique, le gouvernement de la jeune République s'insurge contre la vue des bustes féminins découverts à Bali. Mais dans les villages, l'application de cette loi est difficile à respecter, et pour cause : " Autrefois, seules les prostituées se couvraient la poitrine, aussi la nouvelle réglementation est-elle assez impopulaire ". Cette mesure, raconte l'auteur, a été prise en raison du flux de touristes américains venus à grands frais " braquer leur caméra sur les seins découverts des Balinaises ". Avec le vote de cette loi, pense-t-il alors, " les obsédés sexuels sont moins nombreux à Bali. On ne peut que s'en réjouir " (Chegaray, 1953 : 34). Plus d'un demi siècle a passé depuis ces dires. Qu'en est-il en 2005 ? A vrai dire le tableau n'est pas très rose.

A Bali, île des dieux toute dédiée au tourisme international, la drogue et la prostitution font des ravages depuis une quinzaine d'années, même si les deux fléaux restent discrets et souffrent d'une grande indifférence et d'un silence très entretenu par les autorités afin de ne pas alerter touristes et investisseurs. L'exemple, rapporté par Sugi B. Lanus, d'une jeune fille travaillant à la plonge dans un restaurant aux abords du lac Batur au centre de Bali, et qui d'un seul coup décide d'aller dans le sud touristique avec l'espoir d'y gagner plus d'argent, est éloquent. Elle refait son nez en silicone " pour être plus occidental et donc plus moderne "), devient serveuse à Kuta et finira par se prostituer sur la plage et dans les bas-fonds sordides de Sanur. C'est la course à l'argent facile et rapide qui attire ainsi certains jeunes gens, victimes inconscientes d'une forme de mondialisation ravageuse. Le cas de cette fille n'est pas isolé tant le miroir de la consommation fait recette pour les jeunes Indonésiens : " Je voulais plein de fric pour assurer mes vieux jours " est la réponse qui revient le plus souvent. Ces " travailleuses du sexe " ont toutes des amants locaux et dealent souvent de la drogue pour leurs amoureux également protecteurs en cas de coups durs… Elles possèdent des motos et d'autres " biens " et, lors des grandes cérémonies annuelles à Bali, telle Galungan, Kuningan ou Nyepi, elles retournent au village avec une montagne de cadeaux à offrir, comme pour bien prouver leur réussite à la ville. Un " succès " attribué au fait d'engranger ce qu'il est convenu d'appeler localement les " tourism dollars ".

Dans l'île, on peut distinguer essentiellement deux types de prostitution : celle du peuple et celle de l'élite. La première (dite " low class ") est une prostitution de bas étage où les prostituées - surnommées ayam kampung (" poules du village ") - sont d'abord des Javanaises. Leur nombre s'étale de 150 000 à un million, rien qu'à Bali. En 2001, la passe se situe entre 10 000 et 40 000 Rp (1 et 4 euros). Si la plupart des prostituées sont des filles originaires de Java, les proxénètes sont presque tous des Balinais. L'un des lieux de ce commerce de la chair de bas étage se trouve au Carik Komplex à Denpasar, principale centre urbain de l'île. La seconde (dite " high class ") est une prostitution " secrète " à destination surtout d'une clientèle touristique. Elle concerne les " poules de luxe " et a lieu aux abords ou à l'intérieur des discothèques, bars, hôtels… Tenue donc secrète autant que possible, cette prostitution dérange davantage les autorités indonésiennes car elle mettent à mal autant l'image, la fierté et la réputation d'une île vendue au tourisme international comme étant un paradis tropical (Sugi, 2001 : 168-169). De fait, deux raisons expliquent le secret : l'affairisme de l'industrie touristique et l'adat Bali (tradition/coutume balinaise). Le premier relève du domaine économique et politique, c'est le développement de Bali qu'il s'agit de préserver ; le second concerne la riche culture et l'héritage historique, c'est la sauvegarde du patrimoine artistique et culturel des Balinais qu'il importe de sauver… Dans les deux cas, c'est le tourisme qui est en cause. C'est lui, avec le développement qu'il suppose, qui justifie et " développe " la prostitution dans l'île. Par la bouche d'un de ses amis, Sugi B. Lanus confirme cette dérive en rapportant son propos : " Existe-t-il une seule destination touristique qui soit préservée des fléaux de la drogue et de la prostitution ? Le tourisme, sereinement, a besoin d'eux " (Sugi, 2001 : 171). Je ne peux qu'acquiescer ce triste constat ! Alors Thaïlande et Bali, même combat ? Sans doute, seules les nuances changent. Mais ces spécificités sont aussitôt emportées par la vague de mondialisation qui ramasse tout sur son passage…


Conclusion

Les principaux analystes de la situation sociale en Thaïlande - mais on pourrait faire le même constat pour Bali - sont unanimes pour considérer que l'avenir paraît pour le moins morose, comme le constatent par exemple R. Bishop et L. Robinson dans leur étude sur les interactions entre culture sexuelle et miracle économique : " Si le tourisme doit effectivement être aussi central pour la renaissance économique thaïlandaise qu'il l'a été pour l'ère du développement rapide - et il peut difficilement en aller autrement puisque les projets en cours ne conçoivent pas de nouvelle orientation en matière de politique industrielle ou agricole -, le sexe continuera à être essentiel pour le tourisme ainsi que pour le redressement économique de la nation " (Bishop, Robinson, 1998 : 251). Les auteurs analysent ce trop fameux " miracle " thaïlandais, un temps modèle des capitalistes les plus fervents, et qui s'est avéré en fait reposer sur l'exploitation à outrance des femmes, des enfants, des minorités, des plus démunis, dans un environnement de corruption endémique et généralisée.

Constatant la banalisation du commerce du sexe en Thaïlande, Thanh-Dam Truong écrivait dès la fin des années 80 : " Cela reflète aussi l'échec des politiques de développement visant à améliorer le niveau de vie des pauvres en milieu rural et urbain, et à réduire le taux d'exploitation sur le marché du travail, particulièrement en ce qui concerne le respect du travail féminin ", et de préciser qu'au royaume de Siam, " une très jeune fille peut être "louée" pour trois heures à 85 "guichets" pour 35 $US " (Truong, 1989 : 342-343). La situation ne s'améliorera guère au cours des deux décennies suivantes, elle s'adaptera plutôt aux nouvelles réalités du marché et au contexte géopolitique reconfiguré… Ainsi, au milieu des années 90, avions-nous indiqué l'aggravation - et les conséquences dramatiques - de la prostitution à des fins touristiques (Michel, 1995 : 182-201), une situation qui, avec la crise économique de 1997 et les turpitudes du consumérisme et de la mondialisation, s'est encore détériorée ces toutes dernières années. Cela bien en dépit d'une réelle amélioration des législations en vigueur (mais les nouvelles et diverses lois sur la prostitution ou sur la lutte contre la pédophilie et le trafic d'enfants ne sont que rarement appliquées, pour l'instant du moins…) et d'une prise de conscience évidente de la part de la population thaïlandaise, notamment en raison des ravages du Sida. Mais selon W. Bello et d'autres chercheurs, la situation est critique, et la Thaïlande sera prochainement - triste record - le seul pays du globe dont la population devrait baisser en raison du Sida (Bello, 1998 : 224). Dans ce contexte laborieux, la prostitution touristique en Thaïlande est à l'heure actuelle un syndrome aussi inquiétant qu'extrême de la misère noire d'une triste et inquiétante mondialisation.

Pour Richard Poulin, le tourisme international constitue incontestablement un des facteurs de développement de la prostitution en général, et de celle des mineurs en particulier, sans oublier leur traite à l'échelle globale : " Par ailleurs, les revenus du tourisme sexuel profitent à une série de personnes, des managers de bars et de cabarets aux intermédiaires, des guides touristiques au personnel hôtelier et aux chauffeurs de taxi, etc., et à un nombre très important d'entreprises comme les chaînes d'hôtels, les compagnies de transports, les restaurants, sans compter le fisc " (Poulin, 2005 : 47-48). Bref, plus que la prostitution, c'est l'ordre du monde qu'il convient de repenser. Par exemple en tordant le cou au cycle infernal de la servitude que certains entretiennent savamment et exercent impunément sur d'autres, puis en luttant pour une plus grande autonomie des populations oppressées sous le joug qui n'a rien de fatal de " l'immondialisation " (Michel, 2005).

Dans l'attente de ces jours meilleurs, dans l'immédiat fort improbables, concluons par ces propos de Susanne Thorbek, il est vrai une fois de plus guère rassurants sur le monde à venir : " La demande croissante pour des relations sexuelles et les formes d'exploitations qu'elles prennent sont le résultat de la combinaison des structures globales du marché du travail, de la promotion touristique, et des vieilles idées sur le sexe, la race et les classes sociales, exprimées sous une nouvelle - mais pas toujours - forme " (Thorbek S., Bandana P., 2002 : 38). Le tourisme sexuel serait-il le dernier avatar d'une nouvelle forme d'impérialisme planétaire ou marquerait-il le premier signe tangible de la déroute de la mondialisation malheureuse ? Pendant que le tourisme sexuel se répand telle une traînée de poudre sur l'ensemble du globe, le débat reste largement ouvert… Les solutions restent à imaginer, et le temps de l'action, lui, reste à planifier !



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