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Rencontre avec Thierry Goguel d'Allondans

La révolution sexuelle a-t-elle eu lieu ?

 

 

 

Thierry Goguel d'Allondans est éducateur spécialisé et anthropologue. Il a exercé la profession d'éducateur, pendant vingt ans, auprès d'adolescents et d'adultes en grande précarité. Docteur et chercheur associé de l'université strasbourgeoise Marc Bloch (Laboratoire "Cultures et Sociétés en Europe", Unité Mixte de Recherche n°7043 du Centre National de la Recherche Scientifique), il participe aujourd'hui, essentiellement, à la formation des travailleurs sociaux, au sein d'une association régionale alsacienne de formations au travail éducatif et social (IFCAAD - Schiltigheim).
Il vient de publier
Les sexualités initiatiques. La révolution sexuelle n'a pas eu lieu, Paris, Belin " Nouveaux Mondes ", 2005, 208 pages.

 

Thierry Goguel d'Allondans, vous venez de publier un livre remarqué sur les sexualités initiatiques. Pour le grand public, ce titre n'est-il pas, un peu, énigmatique ?

Je ne pense pas. On s'initie aujourd'hui à tant de choses que ce serait un paradoxe de ne point y satisfaire pour un des leviers symboliques majeurs de l'existence humaine, tant individuelle que collective, la sexualité. Plus prosaïquement ce titre peut s'entendre, au moins, à deux niveaux. En premier lieu, l'initiation renvoie à l'événement fondateur. En matière de sexualité, on peut ainsi évoquer les premières fois même s'il y une grande polysémie du terme. En second lieu, l'initiation se réfère explicitement à la tradition. Il m'apparaissait intéressant, dès lors, d'oser une lecture anthropologique des sexualités adolescentes en croisant des études ethnologiques, historiques et sociologiques. Sans tomber dans une vision rousseauiste du monde, le sauvage, en bien des domaines dont l'initiation à la sexualité, n'est pas toujours là où bon nombre le relègue volontiers !

Comment en vient-on à s'intéresser aux adolescents et à leur sexualité ? Est-ce votre parcours professionnel qui vous y a conduit ?

Très certainement. Ma formation initiale est celle d'éducateur spécialisé. Je tiens beaucoup à dire que c'est aussi en tant qu'éducateur que j'écris, et pas seulement en tant que sociologue ou anthropologue. J'ai exercé cette profession pendant vingt ans, de 1974 à 1994. J'ai commencé en prévention spécialisée, à une époque où les bandes de jeunes permettaient encore de rompre l'isolement. J'ai rencontré beaucoup d' " adolescences volées " (comme en parlait Stanislas Tomkiewicz) dans des foyers relevant de l'aide sociale à l'enfance. Mais mon expérience la plus marquante a été un centre d'hébergement et de réadaptation sociale où j'ai été cuisinier avant d'en devenir le directeur ! J'étais impressionné par les parcours des jeunes adultes accueillis en ce lieu et sommés, par la commande sociale, d'y grandir rapidement. J'en ai retrouvé plus d'un, malheureusement, en maison d'arrêt où j'interviens encore ponctuellement. Même maintenant que j'enseigne, je n'ai jamais cessé d'être éducateur et je le redeviens à bien des occasions. Il m'arrive ainsi, assez régulièrement, de rencontrer des jeunes à la demande d'une institution, d'un travailleur social, d'un parent. Or, lorsqu'on rencontre des adolescents, on peut difficilement s'abstraire d'un invariant, le vécu du remaniement pubertaire, et d'un contexte ambiant où la sexualité se découvre autrement que naguère et sous le spectre, aujourd'hui, du sida. Je peux dire qu'en un peu plus de trois décennies, de ma propre adolescence à aujourd'hui, j'ai été étonné moins par la soi-disant révolution sexuelle que par l'évolution de nos rapports au corps, à la sexualité.

Vos travaux antérieurs ont-ils, aussi, participé de cette recherche ?

Oui et non. Mes livres précédents sont plus précisément à destination des travailleurs sociaux. Ce sont des écrits engagés sur le travail social d'aujourd'hui et ses dérives. Mais déjà là, les vignettes cliniques font la part belle aux actions éducatives pour un public jeune et à des histoires de vie d'adolescents. Une de mes recherches est, pourrait-on dire, le pivot de toutes les autres, Rites de passage, rites d'initiation (Québec, Presses de l'Université Laval " Lectures ", 2002). Janine Mossuz-Lavau, dans un numéro de Sciences de l'Homme & Sociétés (n°80, septembre 2005), rappelait qu'on oppose souvent le chercheur trop spécialisé (la taupe) au chercheur trop touche-à-tout (le papillon). Elle-même se définissait comme un hybride de taupe et de papillon ; je me reconnais volontiers de cette espèce ! Mon côté " taupe " c'est la découverte d'un auteur et d'un concept fécond : Arnold van Gennep et ses rites de passage. Mon côté " papillon " c'est la curiosité pour toutes les différences humaines à laquelle m'a prédestiné le métier d'éducateur spécialisé. Car la formation d'éducateur spécialisé, lorsqu'elle est bien dispensée, initie à la philosophie, la psychanalyse, la sociologie, le droit, etc. ce que ne fait pas, ou moins, un cursus universitaire traditionnel. Ces approches transdisciplinaires peuvent donner le goût pour une recherche ouverte sur le monde et sa complexité. Et la sexualité, comme l'adolescence d'ailleurs, me semble tout à fait irréductible à un seul champ.

Revenons au titre et sous-titre de votre ouvrage, en quoi sont-ils le reflet de vos hypothèses de travail ?

Les titre et sous-titre proposés, fort judicieusement, par l'éditeur donnent effectivement quelques indications. La sexualité est, en effet, ce qui a été soumis le plus tôt à des codes et des rituels sociaux. En ce sens, l'initiation, y compris à la sexualité, offre un certain nombre de repères pour une vie en société. Lorsqu'il appartient à l'individu de s'initier lui-même (et c'est le cas de bien des sujets de la modernité) apparaissent, pour le pire ou le meilleur, diverses conduites à risque. En matière de sexualité, les sociétés occidentales cultivent de nombreux paradoxes. Vraisemblablement ce que quelques-uns ont appelé, un peu hâtivement, la révolution sexuelle, dans l'après mai 68, n'a pas eu lieu. Car, comme le disait déjà Bastide, " ce que l'on appelle la révolution sexuelle ne peut donc être une révolte contre la répression, elle ne peut que changer la forme de la répression ; elle ne peut détruire des règles que pour en créer de nouvelles ". Des morales diffuses réapparaissent remettant en cause les avancées dans un paysage brouillé par des discours eux-mêmes contradictoires. Dès lors, il semblerait bien que nos adolescents d'aujourd'hui évoluent dans des contextes où la sexualité se lit presque partout mais peine à se dire. Les rapports garçons/filles, plus tard hommes/femmes posent inlassablement la question sociale de la différence des sexes. Dans un monde qui favorise l'invention de soi, comment penser la rencontre, les premières rencontres, l'altérité ? Mon travail se veut une contribution à cette réflexion.

Si votre approche est transdisciplinaire, votre méthode, elle, est sociologique : vous avez enquêté. Comment avez-vous procédé ?

Je me suis heurté à beaucoup de difficultés qui témoignent de ce déficit de paroles sur la sexualité. J'ai rassemblé quatre matériaux assez différents dans leur contenu et leur exploitation. En premier lieu, j'ai utilisé les données d'une enquête que j'anime avec David Le Breton et Pascal Hintermeyer, à l'université Marc Bloch (Strasbourg II), depuis presque dix ans, sur les conduites à risque des jeunes. Par ailleurs, j'ai moi-même effectué quelques entretiens avec le même protocole. Ces deux matériaux n'ont pas été très probants, tout au plus coloraient-ils les approches spécifiques des jeunes garçons et des jeunes filles. J'ai ensuite participé au dépouillement d'une enquête pour la prévention du sida chez les jeunes de 16 à 25 ans. Là, au-delà des résultats attendus (les ados savent à peu près comment se protéger mais ne savent absolument pas ce qu'est le sida), les réponses ont mis en évidence les difficultés des jeunes en matière de sexualité et leur bricolage symbolique à défaut d'interlocuteur. J'ai enfin essayé, avec bonheur, de lancer une enquête anonyme par le biais de mes réseaux et à l'aide de l'outil Internet. J'ai reçu de nombreux témoignages souvent très émouvants, des quatre coins de l'hexagone, d'hommes et de femmes, de tous les âges qui me confiaient, souvent pour la première fois, comment s'était passé pour eux l'entrée dans la sexualité adulte (je la qualifie ainsi par oppositions aux manifestations enfantines).

Mais la révolution sexuelle a quand même permis quelques avancées : la condition de la femme, la libération de l'avortement et de la contraception, la visibilité des mouvements homosexuels ?

J'aurais mauvaise grâce à le nier car j'ai vécu, jeune homme, ces combats avec fougue. Ma première nuit dans un poste de police fut, à seize ans, après avoir participé à une manifestation alors interdite du M.L.A.C. (mouvement de libération de l'avortement et de la contraception). Je me souviens aussi des échanges avec les militants du F.H.A.R. (Front homosexuel d'action révolutionnaire) lors des fêtes épiques du P.S.U. (Parti socialiste unifié). On y croyait, j'y croyais. Mais aujourd'hui le bilan est plus contrasté et l'euphorie est bien retombée. La condition de la femme a subi des involutions. Les analyses autour de certains phénomènes sociologiques (la distribution de la pilule du lendemain, les grossesses adolescentes, par exemple) démontrent que bien des difficultés subsistent, voire réapparaissent. Les représentants officiels des trois religions monothéistes ont, pour la plupart, rigidifier leurs positions en matière de mœurs et de morales. Les violences à caractère sexuel, même si elles ont existé bien avant, prennent aujourd'hui des formes et des proportions inquiétantes. Dans le même temps, par exemple, où nos sociétés entrouvrent les débats sur le mariage homosexuel et l'homoparentalité, croissent les agressions homophobes qui peuvent aussi s'analyser comme haine du féminin, une efféminophobie comme disent les Québécois.

À l'issue de cette recherche, finalement, qu'est-ce qui vous a le plus surpris, par rapport à leur sexualité, chez les adolescents d'aujourd'hui ?

À l'image des relations hommes/femmes qui ne sont toujours pas simples, les rapports garçons/filles (à l'école, au collège, au lycée, à l'université…) se sont sensiblement dégradés. J'ai fait partie de la génération qui a appelé de ses vœux bien des changements et qui, notamment, a applaudi des deux mains, la circulaire Fontanet, en 1976, qui officialisait la mixité dans les établissements scolaires. L'argument consensuel était que la mixité est au plus près d'un état de nature, son contraire étant tout à fait artificiel, contre-nature donc. Cette mixité - que je ne remets évidemment pas en question dans son fondement - a été mal accompagnée. La construction d'un individu sexué passe par des étapes, des classes d'âge, où les besoins des deux sexes ne sont pas toujours rigoureusement calés à l'identique. La maturation d'un sujet, tant dans ses sphères intimes que ses sphères sociales, requière des temps et des espaces tantôt d'homo socialité, tantôt d'hétéro socialité. Pour le dire plus simplement, il y a des moments d'existence où l'on peut éprouver le besoin de se retrouver entre femmes, ou entre hommes, exclusivement. La faillite de cet accompagnement des adolescents à la mixité est, sans doute, un des paramètres qui peut expliquer les difficultés spécifiques des garçons et des filles : l'absence de rite de virilité pour les premiers, l'émancipation toujours aussi ardue des secondes, voilées ou non. La masculinité et la féminité s'éprouvent en bien des courants contraires. Pour les jeunes qui ne bénéficient pas d'un environnement suffisamment structurant les effets peuvent être absolument délétères.

Et quelles sont les prochaines recherches et ouvrages de l'éducateur anthropologue ?

Elles partent dans deux directions. Tout d'abord, mes travaux sur la sexualité se poursuivent. Je viens de terminer la coécriture d'un scénario d'une bande dessinée un peu particulière : un manga de prévention du sida, Réseau positif (paru fin 2005 aux éditions AtelierBD), à destination des 16-25 ans qui va être distribué à plusieurs milliers d'exemplaires en France et au Québec. J'ai également rédigé différents articles sur la sexualité pour un Dictionnaire du corps (à paraître au PUF sous la direction de Michela Marzano) et pour la réédition du Dictionnaire critique d'action sociale (Bayard éditions, sous la direction de Jean-Yves Barreyre, Brigitte Bouquet, André Chantreau et Pierre Lassus). Enfin, j'ai accepté de compiler dans un ouvrage une série d'entretiens, plus particulièrement sur les problématiques homosexuelles, que j'ai accordés à la revue Oxydo. Dans un autre domaine, plus anthropologique, mes prochains livres pourraient renouer avec l'art du dialogue et des correspondances. Ainsi, j'ai en projet, pour les éditions La Découverte, en collaboration avec Jean-François Gomez, une recherche sur les rites qui pourrait s'intituler Traité de ritologie à l'usage des travailleurs sociaux. À des échéances plus longues, j'ai en travail une " Anthropologie de la liberté " et un Dictionnaire des rites avec Denis Jeffrey, une " Anthropologie analytique de l'adolescence " avec Joseph Rouzel. Mais là, je pense maintenant à mes prochaines vacances…

Propos recueillis par David Le Breton

 

 

Bibliographie de Thierry Goguel d'Allondans

· Et Alfred ADAM (Dir.), Pathologies des institutions : réalités, prévention, alternatives, Ramonville Saint-Agne, Érès, 1990.

· Et Myriam KLINGER, Errances et Hospitalité. L'accueil et l'accompagnement d'adultes en difficulté. La Cité Relais à Strasbourg, Ramonville Saint-Agne, Érès " ETHISS ", 1991.

· (Dir.), Rites de passage : d'ailleurs, ici, pour ailleurs, Ramonville Saint-Agne, Érès " Pratiques sociales transversales ", 1994.

· Et Liliane GOLDSZTAUB (Dir.), La rencontre. Chemin qui se fait en marchant, Ramonville Saint-Agne, Érès " Les cahiers d'Arcanes ", 2000.

· Rites de passage, rites d'initiation. Lecture d'Arnold van Gennep, Québec, Presses de l'Université Laval " Lectures ", 2002.

· (Dir.), Face à l'enfermement : Accompagner, former, transmettre. Petit traité de l'ouverture des cages, Paris, A.S.H. " Pratiques professionnelles ", 2003.

· Anthropo-logiques d'un travailleur social. Passeurs, passages, passants, Paris, Téraèdre " L'anthropologie au coin de la rue ", 2003.

· Le travailleur social comme passeur. Procès anthropologiques et pratiques du travail social, Lille, ANRT, 2004.

· Les gardiens du seuil. Lecture anthropologique du travail social, Montréal, Liber, 2005.

· Les sexualités initiatiques. La révolution sexuelle n'a pas eu lieu, Paris, Belin " Nouveaux Mondes ", 2005.

 

Remarques

Cet entretien devait initialement paraître dans la revue Sciences de l'Homme & Sociétés mais, malheureusement, depuis l'automne 2005, cette publication originale dans le champ des sciences humaines a cessé de paraître depuis la disparition de son rédacteur en chef et principal animateur, Armand Touati.
Vous pourrez également lire un compte rendu de Sexualités initiatiques, à consulter en ligne dans la rubrique "Au fil des pages" de ce même numéro de L'Autre Voie.