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40° à l'ombre, 40° de fièvre : ça en valait la peine !

 

par Bassidiki Coulibaly

 

 

"Bien des pays ont été tour à tour présents à nos soucis :
hier l'Allemagne, aujourd'hui l'U.R.S.S et les Etats-Unis.
Mais l'Afrique, pour beaucoup d'entre nous, n'est qu'une absence, et ce grand trou dans
la carte du monde nous permet d'avoir bonne conscience".

Jean-Paul Sartre - Présence africaine, 1947.


Toute sa vie durant, Sartre n'a cessé de mettre la pensée en mots et de joindre la parole à l'acte en restant fidèle à cette belle et radicale vérité anthropologique qui clos son article de 1939 sur Husserl : "Ce n'est pas dans je ne sais quelle retraite que nous nous découvrirons : c'est sur la route, dans la ville, au milieu de la foule, chose parmi les choses, homme parmi les hommes" (1). Du mot d'ordre de la phénoménologie husserlienne "aller aux choses mêmes", le voyageur Sartre a tiré son principe existentiel : aller aux hommes mêmes. Et en ce qui concerne les Noirs, tout commence le 12 janvier 1945, date à laquelle Sartre s'envole en compagnie de six autres journalistes pour un séjour de plusieurs mois aux Etats-Unis. Sur place Sartre s'intéresse à tout, va aux hommes des communautés les plus diverses et en tant que reporter, publie des articles dans Le Figaro (16/6 et 30/7/1945) intitulés "Retour des Etats-Unis. Ce que j'ai appris du problème noir". L'année suivante il met à profit la tribune de l'Unesco qui vient de voir le jour pour se dresser en intrépide défenseur de la veuve et de l'orphelin en ces termes : "Opprimer les Nègres, ça n'est rien tant que quelqu'un n'a pas dit : les Nègres sont opprimés. Jusque-là, personne ne s'en aperçoit, peut-être même pas les Nègres eux-mêmes : mais il ne faut qu'un mot pour que cela prenne sens." (p. 19) et parlant de l'écrivain, il affirme : "Seulement, au nom des valeurs éthiques, il doit réclamer précisément et en premier lieu, sans quoi c'est un oppresseur ou un mystificateur, la libération de tous les opprimés, les prolétaires, les Juifs, les Nègres, les peuples colonisés, les pays indûment occupés, etc." (2). Joignant l'acte à la parole, il fait jouer le Noir Habib Benglia dans La P… respectueuse, le 10 novembre 1946 au Théâtre Antoine, ce qui est inédit à l'époque. Aux dires de Georges Balandier, il est l'instigateur de la revue de l'intelligentsia de la diaspora noire Présence africaine, que crée Alioune Diop en 1947, avec Gide, Camus, Mounier, Leiris, Sartre lui-même et quelques autres dans le comité de patronage. 1948 est l'année de la publication du beau et envoûtant texte Orphée noir ; mais Sartre n'est pas quitte avec le problème noir qui, sous sa plume, se révèle être un problème blanc, son problème, jusque dans L'Idiot de la famille, d'autant plus que partout dans le monde, le Noir est contraint de justifier auprès du Blanc sa présence sur terre. En 1949, les informations sur les crimes et massacres du colonialisme français en Côte-d'Ivoire ainsi que les conseils de Michel Leiris décident Sartre et Simone de Beauvoir à se rendre sur place en Afrique pour y rencontrer les résistants à l'occupation coloniale.

Dans l'Afrique de 1950, Sartre est accueilli par 40° à l'ombre, terrassé par 40° de fièvre, piqué par des moustiques, épouvanté par des cancrelats, reçu par des administrateurs coloniaux, approché par des quidams mais ne réussit à rencontrer aucun opposant à l'entreprise française de "décivilisation" (Robert Jaulin). Des années plus tard, Simone de Beauvoir écrira : "Cette brève traversée de l'Afrique Noire avait été un échec. A Paris, ce que nous soupçonnions se confirma : les consignes communistes avaient pesé sur tous les membres du R.D.A. et ils avaient délibérément évité de rencontrer Sartre" (3). Mais comme l'écrivait Sartre deux ans avant son périple africain, c'est ne voir qu'une face du Janus : "L'entreprise humaine a deux visages : elle est à la fois réussite et échec. Pour la penser, le schéma dialectique est insuffisant : il faut assouplir encore notre vocabulaire et les cadres de notre raison" (4). Assurément, il y a en Sartre quelque chose du yin et du yang asiatique. Mais restons en Afrique, dans ma ville natale que Sartre a visité avec la révolte et l'espoir au coeur en 1950.

La scène se passe à Bobo-Dioulasso, une ville du Burkina Faso (ex Haute-Volta), en Afrique de l'Ouest. Nous sommes en 1982. Un jeune homme de 17 ans déambule entre les rayons de la seule bibliothèque de la ville ouverte au public, celle du "Centre culturel franco-africain". Soudain, il s'immobilise devant un gros livre dont le titre l'intrigue : L'être et le néant. Il le prend sans hésiter, le survole frénétiquement et s'enthousiasme à chacune des innombrables fois qu'il rencontre le mot liberté, ce qui le décide à l'emprunter. Le lendemain, avant le crépuscule le livre avait retrouvé sa place de la veille ; de cette rencontre qui tourna court, le jeune homme n'avait retenu que trois choses : L'être et le néant, Jean-Paul Sartre, la liberté. Ce jeune homme, c'était moi, l'héritier singulier de ceux dont l'humanité fut déniée par le génocide (traites négrières et esclavage) et par l'ethnocide (colonisation), les Noirs. Mais de ces fardeaux que j'ai reçus en héritage, je n'avais aucunement conscience à l'époque ; ni l'éducation traditionnelle africaine, ni l'école française n'éveillent l'esprit à la critique. Fou à lier, l'Européen s'est juré de chasser le naturel, qui toujours revient au galop : c'est la recherche effrénée et agitée de la puissance. Tout aussi fou, mais de manière douce, l'Africain s'épuise désespérément à amadouer la nature, qui jamais ne se laisse posséder ni dominer : c'est la recherche du compromis en toute circonstance. Abreuvé de culture africaine depuis ma naissance, rassasié de rationalisme occidental, en moi cohabitaient deux personnalités unidimensionnelles, qui se parlaient sans se comprendre. Puis un jour, c'est le coup de tonnerre, suivi de mon fondroiement philosophique et de mon salut anthropologique ; "On rencontre autrui, on ne le constitue pas" (5), telle est l'affirmation brève et catastrophique de L'être et le néant qui venait de me livrer à moi-même pour toujours avec la certitude que jamais je ne serai ni un "indigène", ni un "Nègre gréco-latin", selon la formule sartrienne dans "Frantz Fanon, fils de la violence", la préface aux Damnés de la terre.

Cette affirmation est catastrophique pour l'Occident dans son ensemble car elle le frappe d'obsolescence à trois niveaux au moins : dans son fondement mythologique, dans son fonctionnement logique, et dans sa prétention à incarner la Civilisation. Le mythe de Narcisse est à l'origine du nombrilisme outrancier de l'Europe arrogante et conquérante : en chassant l'ego de la conscience, Sartre guérit l'individu de la fixation affective à soi-même et par la même occasion, barre la route à tout passage de l'ethnocentrisme à l'ethnocide. Débarrassé de l'ego, il est existentiellement impossible à la conscience individuelle et à la conscience collective de sombrer dans des délires identitaires ou d'exhaler des relents xénophobes : le principe d'identité se révèle atmosphérique et l'étroite raison logico-mathématique est submergée par les flamboiements multiples et diverses de la raison humaine. Ne reste plus alors aux consciences que le dialogue. Enfin, à partir du moment où on ne peut que rencontrer autrui dans la contingence absolue de l'existence, l'autisme de la civilisation occidentale, tout comme son fantasme d'une altérité domestique sont à jamais condamnés à disparaître. Si réfléchir c'est dialogue avec soi-même, exister c'est aller aux choses et aux hommes, ce que Sartre exprime avec une assurance inébranlable en ces termes : "il est impossible de penser tout seul : la pensée d'autrui nous apprend la nôtre" (6).

 

Notes

1. Jean-Paul Sartre - Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl : l'intentionnalité, in Situations I, Gallimard, 1947, p. 32.
2. Jean-Paul Sartre - La responsabilité de l'écrivain, novembre 1946, Conférence générale de l'Unesco, Verdier (posthume), 1998, pp. 19 et 49.
3. Simone de Beauvoir - La force des choses, I, Gallimard, 1963, p. 308.
4. Jean-Paul Sartre - Qu'est-ce que la littérature ? in Situations II, Gallimard, 1948, p. 86.
5. Jean-Paul Sartre - L'être et le néant, Paris, Gallimard, 1943, p. 307.
6. Jean-Paul Sartre - Réponse à Pierre Naville, in Situations VII, Gallimard, 1964, p. 130.

Remarques

Cet article a été précédemment publié dans l'ouvrage collectif, intitulé Pourquoi Sartre ?, sous la direction de Vincent von Wroblewsky, aux éditions Le Bord de l'Eau, 2005.
Signalons également, la prochaine parution (printemps 2006) du livre de Bassidiki Coulibaly, intitulé Du crime d'être "Noir", aux éditions Homnisphères.