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N'importe où hors du monde

 

par Philippe Godard




" N'importe où hors du monde ", tel pourrait être, je crois, l'alpha et l'oméga du voyage. Mais, parce qu'il m'est impossible de cerner cet " hors du monde " - on ne peut le définir, le borner, d'aucune manière - et parce que cela relève finalement d'une douleur - car il est finalement impossible, hélas, d'être " hors du monde " -, il m'est difficile de parler du voyage. D'autant que je lui donne une dimension politique.
Non pas au sens tarte à la crème de " dimension citoyenne " - comme s'il pouvait exister un voyage citoyen, peut-être un tourisme citoyen pour faire du tourisme sans en avoir l'air, avec la conscience tranquille, par exemple, comme le propose ONU-Habitat, du tourisme social en visitant les bidonvilles de Johannesburg ! Mais justement, je ne peux pas voyager " la conscience tranquille ".
Car comment être tranquille face au déferlement d'uniformisation qui envahit cette planète rétrécie par l'avion, par l'Internet et tant d'autres gadgets technologiques ? Comment être tranquille en constatant de visu, par le voyage, les gouffres qui s'ouvrent partout sous nos pas, entre riches et pauvres, entre paysans et urbains, entre câblés et prétendus primitifs, entre Noirs et Blancs, entre Occidentaux et Orientaux, entre pragmatiques et rêveurs, entre utopistes et conformistes, etc. ? Or, voyager, c'est toucher du doigt cette réalité incontournable que le " hors du monde " n'existe plus, où que l'on se trouve.

Pourtant, on peut concevoir qu'il pourrait en aller tout autrement, n'en déplaise à Baudelaire. Il pourrait exister des espaces de liberté, des espaces autres, des hors de ce monde (marchand, néolibéral, productiviste, aliénant, caractérisons-le comme on veut). Cela pourrait exister en théorie. Après tout, il y a encore un siècle et demi, des êtres humains vivaient selon des règles tout à fait différentes dans tout un tas d'endroits plus ou moins reculés de la planète. Et parfois pas si reculés que ça. Mais aujourd'hui ? Le hors du monde a été écrasé par la férocité de quelques groupes dominants : colonisateurs européens, nippons, australiens et autres, néocolonisateurs nord-américains et russes, conquérants chinois, arabes ou autres. Je parle bien là des peuples qui ont eu et ont encore hélas la prétention d'imposer leur mode de vie, leur mode de pensée, leur mode d'être, à d'autres peuples, par tous les moyens, depuis la guerre économique jusqu'à la guerre tout court.

Nous sommes entrés dans une concrétisation sans doute inattendue de " l'éternel retour du même " - une façon de dire exactement le contraire du mot " voyage "… Nietzsche n'aurait pas imaginé qu'un siècle et quelque après ses illuminations, celles-ci seraient devenues la banalité vraie et tellement obsédante que nous préférons ne plus y penser. Bien sûr, certains d'entre nous croient encore que le voyage sera le moyen d'échapper à l'éternel retour du même qui s'annonce pour les décennies à venir, avec ces problèmes récurrents qui reviendront sans cesse, desquels nous ne nous déferons pas en un tournemain, depuis les catastrophes climatiques jusqu'à la question du pouvoir, des pouvoirs, à abattre. Alors que, dans le même temps, nous avons perdu - momentanément, mais jusqu'à quand ? - les moyens théoriques et pratiques d'abattre ces pouvoirs, de faire cesser ce cycle destructeur de la vie, de recréer des " n'importe où hors du monde ", de redonner sens à la vie terrestre (pas seulement humaine), et, incidemment, de retrouver le sens profond du voyage.

Le voyage a ainsi un intérêt fondamental : la découverte des autres - pour autant qu'on prenne soin de s'y livrer corps et âme, notamment en apprenant la langue de ces autres et en allant vers eux, toujours - nous met mal à l'aise. Et c'est tant mieux. Car la civilisation normative étend son emprise sur le territoire. Et lamine tout sur son passage. Il faut réagir.