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"Je t'esclavise, je te colonise : tu es mon ami"*

Esclavage, altérité, domination... réparations



par Aggée Célestin Lomo Myazhiom

 

 

 

" Ceux qui ne sont pas victimes de la ségrégation de caste en comprennent difficilement les effets psychologiques.
Tout se passe comme si l'on regardait le monde du seuil d'une caverne creusée au flan d'une falaise abrupte
", W. E. B. DuBois.

" (…) Une ambiance est, comme toute chose, complètement différente pour les Noirs et pour les Blancs.
Le Noir voit et réagit différemment non pas parce qu'il est Noir, mais parce qu'il est opprimé. La crainte obscurcit même la lumière du soleil
",
John Howard Griffin, Dans la peau d'un Noir.

" Ce n'est pas le monde noir qui me dicte ma conduite. Ma peau noire n'est pas dépositaire de valeurs spécifiques.
Depuis longtemps, le ciel étoilé qui laissait Kant pantelant nous a livré ses secrets. Et la loi morale doute d'elle-même.
En tant qu'homme, je m'engage à affronter le risque de l'anéantissement pour que deux ou trois vérités
jettent sur le monde leur essentielle clarté
", Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs.

 

De l'autre… un parcours de domination : des siècles de stéréotypes et de clichés sur les Noirs

Foire Internationale de Saint-Louis aux Etats-Unis : 30 avril 1904 - 1er décembre 1904. Première attestation pour le monde occidental de la rencontre entre les Pygmées et les Amérindiens. Une foire censée présenter les genres des moins " développés " de l'espèce humaine aux plus évolués dont la figure la plus représentative est l'Américain. A Saint-Louis, des savants américains soumirent à des tests variés ces races primitives, rassemblées. Parmi ces tests, certains tentaient de mesurer l'intelligence des races barbares, comment se comportaient-elles comparées aux arriérés mentaux de la race blanche ? " Le rapport entre le tour de tête et la taille du corps constitue-t-il un instrument fiable de mesure de l'intelligence ? Comment les peuples indigènes réagiraient-ils aux illusions optiques ? Ou encore, avec quelle rapidité répondraient-ils à la douleur ? " Passion de la mesure, indiquent Phillips Verner Bradford et Harvey Blume qui ajoutent : " Les journées de l'anthropologie, compétitions olympiques pour les races sauvages, suivirent de près les mesures anthropométriques " au cours desquelles s'affrontèrent Aïnous, Igorots, Indiens, Patagoniens, Negritos, Esquimaux, Kaffirs, Moros et Pygmées. Les performances des sauvages furent si décevantes que les organisateurs conclurent que " dans toute l'histoire du sport mondial on n'a jamais enregistré d'aussi médiocres performances ". De toutes les activités proposées, le seul sport qui sembla capter l'attention de tous ces primitifs était le base-ball, " pur produit de l'Amérique " qui étrangement fascinait tous ces indigènes.

Restons à ce point, au niveau du sport. Les activités proposées furent entre autres les 440 yards, les 100 yards, et autres courses olympiques auxquelles les " sauvages " n'étaient pas préparés, mais sur lesquelles on les jugeât. On plaçait l'autre devant des réalités différentes des siennes pour juger de ses capacités intrinsèques, de ses qualités. Pour les Pygmées, la question fut très vite résolue. Ils étaient inaptes à tout exercice physique... sauf... pour le lancer de boue. Mais rassurons-nous, ces Journées de l'anthropologie n'avaient pas pour objet de voir ces indigènes, des cinq continents établir des performances, mais " devaient soutenir, 'compléter et dans l'ensemble confirmer' les données anthropométriques 'de fonction et de structure' recueillies en laboratoire. L'exposition était fondée sur l'idée de supériorité de la race blanche. Ses promoteurs avaient enfin obtenu les chiffres propres à étayer une telle affirmation " (1). Le 2 décembre le New York Times annonçait que l'exposition avait attiré 18 millions de spectateurs.

Près d'un siècle plus tard, en terre française, un sombre promoteur de Port-St-Père, près de Nantes, durant l'été 1994, organisa un Safari Africain dans lequel furent exposés, à côté de quelques animaux, des Noirs venus de Côte-d'Ivoire, réunis dans le " village de Bamboula ". Dans le guide, distribué à des milliers d'exemplaires, on pouvait lire que le village de Bamboula " est construit par ses artisans, protégé par les fétiches qui défendent l'entrée du bois sacré. Ce village de terre avec ses cases arrondies nous transporte au cœur de l'Afrique Noire ". A quelques kilomètres de ce zoo humain, se déroulait, presque en même temps, une exposition consacrée à Nantes port négrier, intitulée les Anneaux de la Mémoire (2). Dans ce commerce de l'exotique, dans le sillage du safari de Port-St-Père, en 2002 en Belgique des Pygmées Baka du Cameroun seront exposés dans un parc animalier de la ville d'Yvoir et en 2005 en Allemagne dans le Zoo d'Ausbourg un African Village est installé.

A un siècle de distance, la question de l'Autre et de son identité est posée. Peut-on saisir l'autre, vivant, comme objet d'étude sans son consentement ? Cette question de l'altérité, du regard sur l'autre, est inséparable de la donne esclavagiste, des abolitions commémorées ici et là. C'est au nom de la domination, au nom de l'infériorisation de peuples, que l'on a assisté (et assiste encore) à leur exploitation avec le profit au cœur de cette activité. Comme l'indique C. Meillassoux : " L'esclavage apparaît aussi comme étant toujours associé à d'autres rapports de production, de telle sorte que, ne constituant pas l'unique, ni même nécessairement le rapport de production dominant, si l'esclave se définit par le rapport esclavagiste " (3). Le travail de l'esclavagiste, du négrier, du " propriétaire " est d'exclure de sa propre culture l'être enchaîné, de le bestialiser et de créer dans un autre univers un monde dans lequel l'esclave n'a plus de repères.

Avec la déportation massive, systématique et très profitable de millions d'êtres, via le " commerce triangulaire ", esclaves noirs et maîtres blancs, comme le précise avec force Rosa Amelia Plumelle-Uribe " l'anéantissement des Noirs " se poursuit dans l'univers concentrationnaire américain (4). L'objet délibéré de cet ouvrage (5) est de faire le point sur la traite négrière atlantique et ses conséquences dans un système-monde dominé par les valeurs occidentales - visant à l'exclusive universalité - en mettant les uns et les autres (êtres de tous les mondes) face à leurs responsabilités.

Retour à l'Exposition de Saint-Louis. On ne peut douter de la bonne foi (6) des organisateurs de ces Journées de l'anthropologie soucieux de comprendre ces êtres étranges venus des autres latitudes, tout comme on ne peut nier la bonne foi des missionnaires (de l'islam ou du christianisme), abandonnant leur pays et parfois un confort certain pour se rendre utiles à des populations étranges en différents points du monde. Quelques traits communs caractérisent ces deux opérations (anthropologues à Saint-Louis et missions religieuses). Les deux principaux sont la domination et la supériorité. Mais cela ne fait que partie de l'histoire de l'humanité, faite de violences et de conquêtes : le triomphe permanent de la barbarie.

Conquêtes et dominations qui ont vu l'Autre asservi parce qu'il était différent et ne correspondait pas aux canons du dominant. Dans cette logique, l'extension de l'islam et celle du christianisme en terre africaine suivront ce schéma de domination et de supériorité, sous-tendus par des idéologies " totalitaires " (au sens de Robert Jaulin, en tant que systèmes fermés, en expansion et se voulant uniques) qui ne laisseront aucune place à d'autres modes de pensée. Ainsi avance l'ethnocide, la paix blanche : " La solitude, le mouvement vide (de vide) est une privation d'univers ; elle est une face de l'extension coloniale ; mouvement de mort ; comme l'on court, sur soi, pour rien. La conquête blanche est une négation de l'autre ou de l'univers de la mort blanche, notre propre mort aussi. (…) Le rapport à soi, bâti comme seul être, promène sa peine indiscrète sous des sourires d'assassins. Cet être, né de la disparition de l'univers, ne peut assurément prétendre à l'existence ou à la constitution (reconstitution) de quelque univers que ce soit. Il n'humanise pas le monde, malgré son dire, son faux dire ; il le déshumanise, aussi est-il meurtre, puis suicide " (7). C'est ainsi que tout au long des derniers siècles des campagnes de " massacres coloniaux " - d'une violence inouïe - pour l'accaparation des terres et de leurs richesses sont prosaïquement nommées missions de pacification par les occidentaux.

Dans ce contexte de contact civilisationnel, les missionnaires participent activement de l'expansion triomphante de l'homme européen et de la civilisation occidentale dominatrice sur le continent africain. Cette portion d'histoire fait sens pour les acteurs de cette période, agents de l'expansion, et les populations qui sous différentes formes l'ont subie. D'un côté, et schématiquement, les colons-civilisateurs, de l'autre les indigènes-sauvages, " construisant l'Histoire ". Une histoire à la fois commune et différente pour les parties se faisant face. Elle n'a pas au regard des divers peuples, la même importance. L'histoire des uns est méprise et déformée par les autres, ravalée au plus bas de l'échelle des valeurs du premier peuple pris en considération : lequel estime que son passé a plus d'importance que celui du voisin et, l'irruption du politique et de l'idéologique concourent à la valorisation des histoires nationales. Les histoires particulières, opposées les unes aux autres, souvent, se neutralisent, se phagocytent, se détruisent tout en se construisant au contact les uns des autres, débouchant sur la construction d'une histoire que l'on voudrait unique ; Paul Valéry à ce propos soulignait que : " L'Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines " (8).

Le regard inégal des uns sur les autres est norme, fruit de l'altérité non altière, altérée par l'ego. L'Un se fait et se défait face à l'Autre. La transparence n'existe pas dans le regard qui transperce, transpose, ausculte l'Autre, qui devient objet d'étude - fantasmé ou réel. On approche l'autre non pour le comprendre, le plus souvent dans les mises en relations civilisationnelles, mais pour le déchiqueter, le piller, l'exploiter et le dominer. On assiste à la négation d'une histoire, négation de l'Autre. De nos jours, des dirigeants de peuples, autrefois dominés et opprimés, ont intériorisé et perpétué sur leurs populations la violence et les tortures.

Dans ce contexte d'entrechoc entre " temps historique et temps mémoriel " (9), il s'impose l'idée d'une autre mémoire et de faire passer ces sociétés, autrefois du " subir " en sociétés de " l'agir " et non plus seulement du réagir. Car, souvent, tous les écrits d'ex-colonisés sont réactions à un ordre établi, à un passé proche honni que l'on a du mal à digérer. Tous nos écrits sont contre l'oppression, les pratiques hégémoniques et autres maux auxquels nous avons été/sommes soumis. Démarche compréhensible, recherche de l'appartenance au monde à travers les canons de l'Autre qui est en même temps stigmatisé. Un autre cheminement est possible, perceptible dans cette approche de Fati Ledru, où on n'élude pas le différent(d) : " L'Autre n'est en réalité jamais connu puisque nous refusons de re-connaître sa différence, de respecter la disparité qui la fonde et dont le principe réside dans la relation à l'universel. Cette relation à l'universel étant elle-même multiple et diverse, elle ne peut donc constituer le prétexte de toute négation de la différence.

Ceci nous fait dire que toute découverte de l'autre est aussi une tentative de sa mise à mort. La réduction, la dévalorisation, l'infériorisation, l'effacement... de l'Autre sont des visages divers de sa mise à mort, la mort étant cette ombre portée sur son existence, cette figure de la rupture de son identité. Dans cette optique, nous nous penserions en tant que fin et ayant pour mission de décider de l'Autre, de lui proposer une fin, de l'engager à se soumettre à une finalité qui le transcende, d'imposer à l'autre un devoir-être qui le transforme. Dans un tel contexte la coexistence libre et égale prônée dans le fonctionnement global de la société ne se soutient que comme apparence d'unité où toutes les retrouvailles avec l'autre sont autant de séparations. Cette coexistence traduit une égalité réductrice, flux monotone qui réduit toujours davantage la diversité de notre représentation du réel en ensevelissant pays et peuples dans la même culture de consommation dont la confuse uniformité tend à abolir jusqu'à l'espoir d'une véritable universalité " (10).

Les moments de commémoration et de réflexion doivent pousser à envisager une rencontre des civilisations, laissant aux uns et aux autres des espaces de libertés. Car, on ne saurait nous faire croire que les enjeux sont les mêmes pour les peuples en contact. Ici, on remarque l'intrusion du regard, du fantasme. Qu'on se rappelle la ségrégation raciale aux Etats-Unis ou l'Apartheid tout récent en Afrique du Sud qui ne sont pas seulement des systèmes d'occultation de l'identité de l'autre (en tant qu'être humain), sa bestialisation (enfermé dans des ghettos ou des townships) mais avant tout sa mise en condition au service de la production d'objets/richesses dont il n'a pas jouissance. Ces systèmes-univers concentrationnaires, outre l'abrutissement et le déni de soi perceptible chez les " concentrés ", produit, au sein même des communautés, " le cycle infernal de l'isolement, de la misère, de la délinquance, de la drogue et de la violence ". Un cycle infernal qui ne manque pas de creuser les écarts insurmontables entre les pans de la société, des traumatismes et des fantasmes chez les uns et les autres. Dans son ouvrage-maître paru en 1965, Dark Ghetto, le psychologue noir américain Kenneth Clark, présentant la situation des Noirs et des Blancs écrit, en quête d'ouverture des uns vers les autres : " La grande tragédie - et peut être aussi le salut - du Noir et du Blanc d'Amérique c'est qu'ils ne peuvent pas se libérer l'un de l'autre. Chaque nègre est un peu blanc et chaque blanc est un peu noir en ce sens que l'un n'est pas étranger de l'autre. Ils sont tous les deux tenaillés par le même tourment humain. Chacun a besoin de l'autre : le Blanc pour se libérer de son remords, le Noir pour se libérer de sa crainte ; remords et crainte sont également autodestructeurs " (11). C'est ce qu'a constaté en 1959 l'écrivain-journaliste " blanc " John Howard Griffin, lorsqu'il s'est mis Dans la peau d'un Noir (12) en effectuant une traversée du sud esclavagiste des Etats-Unis ; dans son observation participante de la vie des Noirs, obligés de se conformer à la loi du plus fort, transformés en nègres de case pour survivre. Kenneth Clark, évoquant cette acclimatation de certains Noirs, soucieux de polir coûte que coûte les différences, de s'intégrer dans la société par l'ascension sociale et par le fait même obviant la question raciale, indique : " Nulle part la société américaine ne néglige la question de couleur. L'individu qui essaierait de le faire ne serait nullement libéré mais révélerait seulement son insensibilité. Les Noirs encouragent d'ailleurs les Blancs à négliger cette question lorsqu'ils se trouvent dans un oasis de sécurité ; craignant d'être en proie aux mirages, ils évitent d'aborder le sujet par crainte d'un brusque réveil qui dissiperait leur vision. Pourtant tant que certains Blancs s'enorgueilliront de fréquenter 'un ami noir', se vanteront d'inviter des Nègres lorsqu'ils reçoivent, tant que dans les milieux étudiants on se considérera comme audacieux ou libéral lorsqu'on a une aventure 'mixte', cette vision ne sera qu'un fantasme et rien d'autre. En fin de compte le mirage de l'acclimatation n'est qu'un refus de réaliser les circonstances auxquelles on s'acclimate. La question des races suscite des soucis tellement pénibles que Noirs et Blancs cherchent très naturellement à y échapper. (...) Mais s'accrocher à des idées aussi fausses et agir en conséquence, c'est approfondir et élargir le gouffre psychologique qui sépare le Blanc du Noir, tout en feignant de ne pas voir cet abîme. Aucune amitié sincère ne peut reposer sur un mensonge, même s'il s'agit d'un mensonge de courtoisie " (13).

Et ce mensonge se poursuit dans le langage courant où des expressions maladroites ou dévalorisantes sont quotidiennement employées. A titre d'exemple, cette expression d'Outre-mer derrière laquelle on accole communément celle de " peuples de couleur ", que faut-il en dire ? Met-on en avant une couleur étalon-civilisationnel ? Un centre qui ne dit pas son nom ? Plusieurs décennies après les décolonisations, ces expressions utilisées par des hommes de science sont relayées par la presse au grand public. La fiction, autant que les médias sont d'excellents baromètres de mesure des stéréotypes hérités des siècles d'ensauvagement et d'avilissement. A travers la fiction, tout peut se dire et se faire. Soit. A travers la fiction transpire l'esprit du temps et la propagation des idées les plus nauséabondes, sournoisement distillées par des écrivains médiatiques. Ainsi, apparemment mû par une quête insatiable de l'Autre, amoureux des civilisations et chantre de l'exotisme, se livrant à une anatomie des mœurs, Michel Houellebecq dans Les particules élémentaires (14) peut faire dire à ses personnages, sans que cela choque les critiques littéraires, des propos infâmes (15).

En entrée, une histoire de babouin : " Le problème, le problème nouveau, c'était mon sexe. Ça peut paraître fou maintenant, mais dans les années soixante-dix on ne s'occupait réellement pas de la taille du sexe masculin ; pendant toute mon adolescence j'ai eu tous les complexes physiques possibles, sauf celui-là. (…) Quoi qu'il en soit, dans les douches du Gymnase Club, j'ai pris conscience que j'avais une toute petite bite. J'ai vérifié chez moi : 12 centimètres, peut-être 13 ou 14 en tirant au maximum le centimètre pliant vers la racine de la bite. J'avais découvert une nouvelle source de souffrances ; et là il n'y avait rien à faire, c'était un handicap radical, définitif. C'est à partir de ce moment que j'ai commencé à haïr les Nègres. Enfin il n'y en avait pas beaucoup au lycée, la plupart étaient au lycée technique Pierre de Coubertin (…). Il y en avait juste un dans mes classes, en première A, un grand costaud qui se faisait appeler Ben. Il était toujours avec une casquette et des Nike, je suis sûr qu'il avait une bite énorme. Evidement toutes les filles étaient à genoux devant ce babouin ; et moi qui essayait de leur faire étudier Mallarmé, ça n'avait aucun sens. C'est comme ça que devait finir la civilisation occidentale, me disais-je avec amertume : se prosterner à nouveau devant les grosses bites, tel le babouin hamadryas. (…) Le nègre sortait exactement avec celle que j'aurais choisi pour moi-même : très blonde, le visage enfantin, de jolis seins en pomme. (…) Je regardais Ben : il se grattait la tête, il se grattait les couilles, il mastiquait son chewing-gum. Qu'est ce qu'il pouvait bien y comprendre ce grand singe ? (…) " (pp. 191-192).
Le plat de tous les jours : " J'ai passé le week-end à rédiger un pamphlet raciste, dans un état d'érection quasi constante ; le lundi j'ai téléphoné à L'Infini. Cette fois, Sollers m'a reçu dans son bureau. Il était guilleret, malicieux, comme à la télé (…). 'Vous êtes authentiquement raciste, ça se sent, ça vous porte, c'est bien. Boum, boum'. Il fait un petit mouvement de la main très gracieux, a sorti une page, il avait souligné un passage dans la marge : 'Nous envions et nous admirons les nègres parce que nous souhaitons à leur exemple redevenir des animaux, des animaux dotés d'une grosse bite et d'un tout petit cerveau reptilien, annexe de leur bite' (…) " (p. 195).

Toujours plus fort en petit accompagnement de fin, une comparaison ; M. Houellebecq fait dire à son Sollers de fictionnel : " '(…) Par exemple, vous n'êtes pas antisémite !' Il a sorti un autre passage : 'Seuls les juifs échappent au regret de ne pas être des nègres, car ils ont choisi depuis longtemps la voie de l'intelligence, de la culpabilité et de la honte. Rien dans la culture occidentale ne peut égaler ni même approcher ce que les Juifs sont parvenus à faire à partir de la culpabilité et de la honte ; c'est pourquoi les nègres les haïssent tout particulièrement " (p. 195).

C'est si vrai, que ces clichés nauséeux mais savamment distillés n'ont vocation qu'à émouvoir, à faire bander et à faire mouiller, ou encore (sur)jouer la provocation… que M. Houellebecq continue dans Plateforme (Paris, " J'ai Lu ", 2003) véritable mine de stéréotypes. Il y fait dire à un de ses personnages, Valérie, qui séjourne à Cuba : " Tu vas me dire que c'est une obsession chez moi, mais j'ai demandé à l'Allemande ce que les Noirs avaient de plus que les Blancs. C'est vrai, c'est frappant, à force : les femmes blanches préfèrent coucher avec des Africains, les hommes Blancs avec des Asiatiques. J'ai besoin de savoir pourquoi, c'est important pour mon travail. - (…) les Noirs sont décontractés, virils, ils ont le sens de la fête ; ils savent s'amuser sans se prendre la tête, on n'a pas de problème avec eux (répondis une jeune allemande à Valérie) ", (pp. 226-227).
Bon prince, M. Houellebecq affiche son inclinaison pour un métissage généralisé de l'humanité : " Cette réponse de la jeune Allemande était certes banale, mais fournissait les linéaments d'une théorie adéquate : en somme les Blancs étaient des Nègres inhibés, qui cherchaient à trouver une innocence sexuelle perdue. Evidement, cela n'expliquait rien à l'attraction mystérieuse que semblaient exercer les femmes asiatiques ; ni au prestige sexuel dont jouissaient, selon tous les témoignages, les Blancs en Afrique noire. Je jetai alors les bases d'une théorie plus compliquée et plus douteuse : en résumé, les Blancs voulait être bronzés et apprendre des danses des nègres ; les Noirs voulaient s'éclaircir la peau et se décrêper les cheveux. L'humanité entière tendait instinctivement vers le métissage, l'indifférenciation généralisée ; et elle le faisait en tout premier lieu à travers ce moyen élémentaire qu'était la sexualité " (p. 227).

Qu'on imagine le tollé général, si un Patrick Chamoiseau, un Edouard Glissant ou un Sami Tchak se livrait à de pareilles considérations sur les " Blancs ". En tout cas, l'effet de banalisation fonctionne. D'ailleurs, M. Houellebecq ne fait que dire tout haut que ce que pense la majorité silencieuse et largement consentante qui fait de lui un auteur à succès. Ainsi, à travers les siècles, de Gobineau à Houellebecq c'est le même combat, c'est la prime à la banalisation. M. Houellebecq, tel le premier quidam venu, ne fait que relayer les théories du comte Arthur de Gobineau (1816-1882) sur le " nègre artiste de l'humanité ", ce sauvage tout en muscle et sans intelligence décrit entre 1853 et 1855 dans l'Essai sur l'inégalité des races : " Certainement l'élément noir est indispensable pour développer le génie artistique dans une race, parce que nous avons vu quelle profusion de feu, de flammes, d'étincelles, d'entraînement, d'irréflexion réside dans son essence, et combien l'imagination, ce reflet de la sensualité, et toutes les appétitions vers la matière le rendent propre à subir les impressions que produisent les arts, dans un degré d'intensité tout à fait inconnu aux autres familles humaines. C'est mon point de départ, et s'il n'y avait rien à ajouter, certainement le nègre apparaîtrait comme le poète lyrique, le musicien, le sculpteur par excellence. Mais tout n'est pas dit, et ce qui reste modifie considérablement la face de la question. Oui, encore, le nègre est la créature humaine la plus énergiquement saisie par l'émotion artistique, mais à cette condition indispensable que son intelligence en aura pénétré le sens et compris la portée. Que si vous lui montrez la Junon de Polyclète, il est douteux qu'il l'admire. Il ne sait ce que c'est que Junon, et cette représentation de marbre destinée à rendre certaines idées transcendantales du beau qui lui sont bien plus inconnues encore, le laissera aussi froid que l'exposition d'un problème d'algèbre. De même, qu'on lui traduise des vers de l'Odyssée, et notamment la rencontre d'Ulysse avec Nausicaa, le sublime de l'inspiration réfléchie : il dormira. Il faut chez tous les êtres, pour que la sympathie éclate, qu'au préalable l'intelligence ait compris, et là est le difficile avec le nègre, dont l'esprit est obtus, incapable de s'élever au-dessus du plus humble niveau, du moment qu'il faut réfléchir, apprendre, comparer, tirer des conséquences. (…) Dans l'air charmant de Paolino du Mariage secret : Pria che spunfi in ciel' l'aurora, etc. ... la sensualité du blanc éclairée, dirigée par la science et la réflexion, va, dès les premières mesures, se faire, comme on dit, un tableau. La magie des sons évoque autour de lui un horizon fantastique où les premières lueurs de l'aube jonchent un ciel déjà bleu ! L'heureux auditeur sent la fraîche chaleur d'une matinée printanière se répandre et le pénétrer dans cette atmosphère idéale où le ravissement le transporte. (…) Rêve délicieux ! Les sens y soulèvent doucement l'esprit et le bercent dans les sphères idéales où le goût et la mémoire lui offrent la part la plus exquise de son délicat plaisir. Le nègre ne voit rien de tout cela. Il n'en saisit pas la moindre part et cependant, qu'on réussisse à éveiller ses instincts : l'enthousiasme, l'émotion, seront bien autrement intenses que notre ravissement contenu et notre satisfaction d'honnêtes gens. Il me semble voir un Bambara assistant à l'exécution d'un des airs qui lui plaisent. Son visage s'enflamme, ses yeux brillent. Il rit, et sa large bouche montre, étincelantes au milieu de sa face ténébreuse, ses dents blanches et aiguës. La jouissance vient, l'Africain se cramponne à son siège : on dirait qu'en s'y pelotonnant, en ramenant ses membres les uns sous les autres, il cherche, par la diminution d'étendue de sa surface, à concentrer davantage dans sa poitrine et dans sa tête les crispations tumultueuses du bien-être furieux qu'il éprouve. Des sons inarticulés font effort pour sortir de sa gorge, que comprime la passion ; de grosses larmes roulent sur ses joues proéminentes ; encore un moment, il va crier : la musique cesse, il est accablé de fatigue (...). " (16).

Ces petites considérations sur les Noirs se retrouvent aussi bien dans les romans de gare du type SAS de Gérard de Villiers que dans des comédies musicales récentes comme Autant en emporte le vent. C'est parce que la mémoire des autres est une mémoire résiduelle puisqu'ils sont des résidus de l'humanité, puisqu'on les a conduit à la civilisation, qu'un tel discours prospère. Et les lois n'y changent rien, en France ou ailleurs. D'ailleurs ne sont-ils pas comme l'écrivait en 1919 - après la Grande guerre -, le prix Nobel de médecine 1913, Charles Richet, professeur de physiologie à la Faculté de médecine de Paris, " des hommes stupides " au même titre que les jaunes et les rouges. Dès le prologue de son ouvrage L'homme stupide (17), le Nobel précise : " Linné, essayant de classer en bon ordre les diverses formes vivantes qui peuplent notre planète, a appelé l'homme, lequel constitue évidemment une espèce animale distincte de toutes les autres : Homo sapiens, l'homme sage. Mais un tel éloge est manifestement injustifié. Car l'homme accumule de si abondants exemples d'extraordinaire bêtise, qu'il faudrait, pour se conformer à la réalité des choses, le dénommer tout autrement, et dire Homo stultus, l'homme stupide ".

Concernant spécifiquement les Noirs, C. Richet estime qu'ils ne sont pas plus intelligents que des animaux : " A peine parlerons-nous des races noires car notre tâche serait alors trop facile. Voici à peu près trente mille ans qu'il y a des Noirs en Afrique, et pendant ces trente mille ans ils n'ont pu aboutir à rien qui les élève au-dessus des singes. Au moins nous, les Blancs, avons-nous quelques monuments, quelques ébauches de science et d'art, des traités de géométrie analytique et de morale, des dictionnaires, des drames, des cathédrales, des symphonies, des Expositions universelles, des laboratoires de physique et des observatoires d'astronomie. Peu de chose après trois cents siècles, mais enfin quelque chose, assez pour donner à l'humanité blanche une apparence de vie, sinon raisonnable, au moins intellectuelle. Les nègres n'ont rien d'analogue. Ils continuent, même au milieu des Blancs, à vivre une existence végétative, sans rien produire que de l'acide carbonique et de l'urée. Les tortues, les écureuils, les singes, n'ont pas de tamtams, dont le bruit appelle une pluie bienfaisante, ni de gris-gris, devant lesquels il faut se prosterner sous peine de mort, ni de Mamajumbos qui se divertissent aux sacrifices humains. Les tortues, les écureuils et les singes ne consentiraient jamais à se percer les naseaux avec d'énormes pièces de bois, ni à se brûler la carapace ou la fourrure pour pouvoir montrer avec ostentation les cicatrices d'indélébiles tatouages. Donc les tortues, les écureuils et les singes sont bien au-dessus des nègres, dans la hiérarchie des intelligences. J.-J. Rousseau, un des esprits les plus faux et les plus puissants de tous les temps a émis sur les sauvages - et tous les nègres sont des sauvages - des idées bien singulières. Il a prétendu que l'homme, à l'état de nature était plus sage et plus vertueux que l'homme dégradé par la vie en commun. (…). Personne ne m'accusera de nourrir une admiration aveugle pour notre soi-disant civilisation - on le verra pour peu qu'on ait la patience de poursuivre la lecture de ce livre. - Tout de même je suis forcé de reconnaître que, si notre état social est informe, l'état sauvage est plus informe encore. Les nègres de l'Afrique, sans atténuer leur barbarie, comme nous essayons de le faire, par de ténébreuses sciences et d'aventureuses esthétiques, sont bien plus absurdes que les plus sottes espèces animales. Ils s'agglomèrent en peuplades minuscules qui se pillent et s'entretuent. Quelquefois c'est pour se manger (et ce sont les moins ineptes) ; le plus souvent c'est pour se disputer un champ de millet, ou un coin de forêt. A moins que ce ne soit pour des motifs tellement bas, chétifs et bizarres, que nul, même parmi les combattants, ne les connaît ".

Des exemples contemporains extraits de la presse française dite " sérieuse " montrent que ces idées traversent les époques et s'incrustent dans les mentalités. Dans un article stigmatisant Jean-Marie Le Pen, suite à ses déclarations sur " les joueurs qu'on fait venir de l'étranger en les baptisant équipe de France ", Erik Emptaz rapporte : " Des joueurs au Premier ministre en passant par toute la classe sportive et politique, les dérapants propos lepeniques ont en effet, c'est le moins qu'on puisse dire, suscité un solide tollé. Seuls les supporters excellents Français, genre kop Parc des Princes, qui partagent les idées du leader du Front, traitent les joueurs de couleur de singes et leur balancent des bananes sur le terrain, n'ont pas encore réagi " (18). Qu'on ne se trompe pas, cette situation n'est pas exclusive du Noir. Elle est le lot de l'ensemble des " hommes de couleur ". Dans Le Monde du 07-08 juin 1996 (19), une dépêche attribuée à l'AFP évoque les mésaventures d'un dictionnaire du géant américain de l'informatique Microsoft. Voici le texte intégral du Monde : " Mexique : Microsoft-Mexique vient de présenter par voie de presse des excuses publiques pour les 'erreurs graves' figurant dans son dictionnaire de langue espagnole, où l'usage de synonymes 'offensants' avait été dénoncé pour leur caractère raciste. 'Un nouveau dictionnaire sera prochainement mis à la disposition du public, gratuitement, sur le réseau Internet', a expliqué le plus grand concepteur mondial. L'usage de synonymes tels que 'vulgaire' pour paysan, 'sauvage' pour indigène, 'jaune' pour oriental, et 'blanc et éduqué' pour occidental, avait été révélé cette semaine par le quotidien de Mexico, La Jornada, provoquant une vague de critiques ".

L'archéologie de cette typologie trouve son fondement dans le rapport dominant-dominé se perpétuant au fil des siècles. Toutes situations qui provoquent un complexe du colonisé de type " peau noire, masques blancs " (allant de la dépigmentation à la " bountysation " pour améliorer la race et transformer son statut social). Ainsi, en Amérique latine les " préjugés socio-raciaux " persistent du XVe siècle à nos jours, malgré (et du fait) des métissages créant irrémédiablement comme le souligne Magnus Mörner deux classifications entre " condition légale " et " statut social " (20).

L'aspect fonctionnel de l'Autre, son utilisation comme alibi-paravent dans notre démarche, nécessite plus qu'une déconstruction. Regarder les choses en face, telles qu'elles sont. L'Autre existe et revendique son identité. Ses contours sont différents. La prise en compte de cette réalité, demande, impose, un autre type d'interrogation. Des certitudes, nous allons vers les incertitudes, il n'y a plus de centre ni de périphérie. Tout est à la fois centre et périphérie, comme dirait Edouard Glissant. Repousser et substituer l'idée de l'identité comme " racine unique " car celle-ci " tue autour d'elle ", " préférer la racine en rhizome, qui entre en relation ? Elle n'est pas déracinée, elle n'usurpe pas alentour " et, " à l'Etre qui se pense, l'étant qui s'appose. Récusons en même temps les retours du refoulé nationaliste et la paix stérile des puissants " (21). Le chant du Tout-Monde se fait, explose... Mais son explosion est encore attendue dans le monde de la compréhension des mentalités des autres.

Du choc des mémoires et des identités : des réparations ?

Pour les ex-esclaves, ex-colonisés, une interrogation majeure demeure : comment sortir des catégories imposées par l'autre, par le dominant ? Faut-il prendre le chemin tracé par F. Fanon : " En aucune façon ma couleur ne doit être ressentie comme une tare. A partir du moment où le nègre accepte le clivage imposé par l'Européen, il n'a plus de répit et, 'dès lors, n'est-il pas compréhensible qu'il essaie de s'élever jusqu'au Blanc ? S'élever dans la gamme des couleurs auxquelles il assigne une sorte de hiérarchie' " (22) ; quelques choix en découlent : de la bountysation - forme extrême de la négation de soi et la colonial mentality dénoncée par Fela Anikulapo Kuti - à la Gaston Kelman (auteur de Je suis noir et je n'aime pas le manioc) ou se laisser emporter par un racisme à rebours ? En tout état de cause, l'afrocentrisme actuel n'est que la réponse à des siècles d'histoire raturée, bafouée ou falsifiée selon les mots de Cheikh Anta Diop. La bataille des mémoires est lancée en France, " les indigènes de la République ", les minorités visibles et invisibles (re)font surface, mais les gardiens du temple veillent. Ainsi, dans la loi n°2005-158 du 23 février 2005 portant " reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français ", l'article 4, évoque, comme au bon vieux temps de l'esclavage et de la colonisation, la grandeur de la mission civilisatrice de la France : " Les programmes de recherche universitaire accordent à l'histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu'elle mérite. Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ". C'est dit. Ce sera fait. Si des universitaires et des équipes pédagogiques dans les établissements scolaires ont protesté, la majeure partie des responsables du ministère de l'éducation nationale est soucieuse de respecter la légalité républicaine. C'est ainsi et pas autrement : il faut museler au maximum toutes les revendications.

C'est dans cette optique que la commémoration de l'abolition de l'esclavage (renforcée par la loi Taubira de 2001) est interprétée de manière régressive par des fonctionnaires. Subséquemment à Mayotte, lors des manifestations de commémoration des 25 et 26 avril 2005, une circulaire de Madame Pascale Mallet, conseillère pédagogique de l'enseignement général en Lycée Professionnel indique que s'il est utile de " comprendre pourquoi et comment l'esclavage a pu exister ", il faut " comprendre sans accuser car l'heure est à la construction et non dans l'exclusion " (23). Et, pour reprendre la formule du philosophe Bassidiki Coulibaly : " je t'esclavise, je te colonise : tu es mon ami ", c'est ce que propose Pascale Mallet. Tout est bien qui finit bien : " Un crime sans responsable ". Surtout pas de vagues dans ce confetti de l'empire peuplé de 160 000 âmes dont 55 000 Comoriens considérés comme " sans-papiers " (sur leur terre natale) et où en 2005, François Baroin, ministre de l'Outre-mer du gouvernement Villepin, estime qu'il est urgent de revoir le droit du sol. Evidemment là, on n'est pas loin de Francis Fukuyama et " sa fin de l'histoire " ; nombre d'idéologues occidentaux, faisant un bilan positif de l'épopée coloniale, estiment qu'il est de bon ton de penser à une re-colonisation, non plus feutrée, mais plus brutale de l'Afrique.

Ce face-à-face des mémoires, oblige à s'interroger sur l'objet et l'utilité de l'histoire et sur la manière de réparer, les exactions du passé, pour éviter l'exacerbation des tensions inter et intra communautaires ; il est urgent de faire de l'histoire, " en tant que registre de vérités révélée par l'expérience ", comme le souligne Lord Acton, " un instrument d'action et une force qui contribue à forger l'avenir ". Et c'est dans cette vision de Lord Acton que nous envisageons les réparations de l'esclavage : une mise à plat du passé avant d'envisager un quelconque vivre-ensemble entre ex-dominants et dominés. Le chemin est long, car même dans le camp des ex-esclaves, se trouvent des défenseurs acharnés de la cause du " maître ", comme Thomas Sowell. Pour cet universitaire afro-américain, adepte comme tant d'autres de l'oubli et de l'absolution avec une pointe de révisionnisme, il ne sera jamais question de pay back / pay cash pour l'esclavage.

Les idées de Sowell sont naturellement très à la mode chez les libéraux européens, qui trouvent au sein des communautés noires, à la fois diasporiques et continentales, des agents objectifs de leur action. La preuve, les réflexions de Sowell sont reprises sur le site internet du " Club Euro 92 ", présidé par Alain Madelin.

Lors de la conférence contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance (31 août au 8 septembre) de Durban en 2001, ce rapport de force mortifère semble s'inverser à l'échelle mondiale. Malgré le retrait des Etats-Unis de la conférence (24), " sous la pression des pays africains, la traite et la mise en esclavage des Noirs ont été qualifiées de crime contre l'humanité, les anciens pays colonisateurs ont refusé d'assumer des 'réparations' ". " Un choc de politiques plutôt que de civilisations... " relève Christian de Brie (25).

Nonobstant les biens pensants, la question des réparations n'est pas que morale, elle est une question de droit comme l'écrit Louis Sala-Molins, remettant l'histoire à l'endroit, " Le Code noir est le texte juridique le plus monstrueux de l'histoire moderne " (26). L'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité impose des réparations financières et il n'est pas besoin pour cela de chipoter sur la forme que cela doit prendre.

En guise de conclusion : du " malaise Noir " et du " victimethon "

En 2005, comme par enchantement et par le biais de " l'affaire Dieudonné " et de sa si commode instrumentalisation les " Noirs " sont au cœur de l'actualité. Des intellectuels, des associations et des personnalités de tous les horizons s'empoignent et participent allègrement à ce qui est devenu, par l'absurde et la provocation, une question nationale. Dans ce grand jeu du victimethon - jeu débile du choc des mémoires et de la vocifération de la plus grande souffrance - et de ses dangereuses dérives, le très médiatique Alain Finkielkraut - dans sa croisade contre Dieudonné - qui se bombe le torse en se déclarant républicain, tout en répandant dans des radios communautaires des insanités sur les Antillais et autres Noirs, joue avec le feu…

 

* Ce texte est extrait d'un ouvrage à paraître :
Esclaves Noirs, maîtres Blancs. Un crime sans responsable, Paris, Editions Homnisphères, 2006.

 

Notes

1. Phillips Verner et Harvey Blume, Ota Benga, un pygmée au Zoo, Paris, Belfond, 1993.
2. Yoporeka Somet, " 1994 : "Bamboula village" à Port-Saint-Père ", in Histoire et Anthropologie, n°8, juillet-septembre 1994, pp. 120-121. Sur la question on lira l'ouvrage coordonné par Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et al., Zoos humains : de la vénus hottentote aux reality shows, Paris, La Découverte, 2002.
3. Claude Meillassoux (ed), L'esclavage en Afrique précoloniale, Paris, François Maspero, 1975.
4. Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La férocité blanche. Des non-blancs aux non-ayrens. Génocides occultés de 1492 à nos jours, Paris, Albin Michel, 2001.
5. Rappelons que ce texte est extrait d'un ouvrage à paraître prochainement : Esclaves Noirs, maîtres Blancs. Un crime sans responsable, Paris, Editions Homnisphères, printemps 2006.
6. Ils défendent les dispositions scientifique et pédagogique des zoos humains.
7. Robert Jaulin, La paix blanche. Introduction à l'ethnocide. 2. L'Occident et l'ailleurs, Paris, UGDE, coll. 10/18, 1974, pp. 20-21.
8. Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, Paris, Librairie Stock, Delamain et Boutelleau, 1931.
9. Jean Leduc, Les historiens et le temps. Conceptions, problématiques, écritures, Paris, Seuil, 1999.
10. Ledru Fati, " La mort de l'Autre. Cloisonnements-Rupture-Emergence du nouveau ", in Histoire et Anthropologie, n°7, avril-juin 1994, p. 5.
11. Kenneth Clark, Dark Ghetto, 1965 ; traduction française de Yves Malartic sous le titre Ghetto noir, Paris, Robert Laffont 1966 ; nous avons utilisé l'édition de 1969 parue à la Petite bibliothèque Payot, p. 287.
12. John Howard Griffin, Dans la peau d'un Noir, Paris, Gallimard, 1962.
13. Kenneth Clark, op. cit., pp. 290-291.
14. Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Paris, " J'ai Lu ", 1998.
15. Dans les médias et les tribunaux, il a été attaqué sur ses propos sur l'islam… mais sur les Noirs… on attend toujours.
16. Arthur de Gobineau, Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-1855), Paris, Pierre Belfond, 1967 ; nous avons utilisé l'édition électronique proposée par " Les classiques des sciences sociales ", http://www.uqac.ca/Classiques_des_sciences_sociales. Ajoutons que dans la préface de cette édition de 1967, intitulée " Un grand poète romantique ", l'écrivain Hubert Juin affirme que Gobineau n'est au final qu'un poète incompris jugé faussement à posteriori et au final : " L'Essai sur l'inégalité est l'une des très grandes œuvres lyriques du XIXe siècle. Il faut être aveugle pour ne pas s'en apercevoir, mais fou pour y aller chercher autre chose ".
17. Charles Richet, L'homme stupide, Paris, Flammarion, 1919. Nous avons utilisé la version électronique de la collection : " Les classiques des sciences sociales ", http://www.uqac.ca/Classiques_des_sciences_sociales.
18. " Carton blanc pour Le Pen ", in Le Canard enchaîné, mercredi 26 juin 1996, p. 8.
19. Le Monde, dimanche 7 et lundi 8 juin 1996, p. 4.
20. Magnus Mörner, Le métissage dans l'histoire de l'Amérique Latine, Paris, Fayard, 1971 ; cf. chapitre : " Origine et décadence de la société de castes ".
21. Edouard Glissant, " Le cri du monde ", in Le Monde/Carrefour des littératures européennes de Strasbourg, novembre 1993, p. 1.
22. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, 1952, p. 66.
23. " Les lycées professionnels de l'île de Mayotte commémorent ensemble l'abolition de l'esclavage ", par Pascale Mallet, conseillère pédagogique de l'enseignement général en LP, jeudi 31 mars 2005, Modifié le 1er avril 2005, http://sip2.ac-mayotte.fr/article.php3?id_article=380.
24. Politique de la chaise vide pour marquer leur solidarité avec Israël à propos du problème palestinien dans la version officielle, mais surtout pour éviter d'être confronté à leur passé esclavagiste.
25. Christian de Brie, " A Durban déjà, deux visions du monde face à face. L'avenir du passé ", in Le Monde diplomatique, octobre 2001.
26. Louis Sala-Molins, entretien avec Eric Pincas, revue Historia (Thématique), novembre-décembre 2002, pp. 34-37.