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Au fil des pages

Sommaire : 22 comptes rendus


Penseurs et pensées en liberté
Alain Pessin, Un sociologue en liberté. Lecture de Howard S. Becker
Georges Bertin, Un imaginaire de la pulsation. Lecture de Wilhelm Reich
Philippe Godard, Contre le travail
Ivan P. Kamenarovic, Agir, non-agir en Chine et en Occident
David Mosse, Cultivating Development
Thomas Hylland Eriksen, What is Anthropology ?
Journal des Anthropologues
, "Education, Religion, Etat"
Rodolphe Christin, Déraisons du monde
Thierry Goguel d'Allondans, Les sexualités initiatiques
Amory Starr, Global Revolt
Jean-Luc Ville, Abajila Guyo, Le dernier éléphant

L'Asie en mouvement
Thierry Paquot, L'Inde, côté villes
Patrick French, Tibet, Tibet!
Terence H. Hull, ed., People, Population and Policy in Indonesia
M. H. Kamali, K. S. Nathan, ed., Islam in Southeast Asia
Mary Rack, Ethnic Distinctions, Local Meanings
Francis Loh Kok Wah, Joakim Öjendal, ed., Southeast Asian Responses to Globalization

Tourismes et migrations
Pierre Gras, Ports et déports
C. Michael Hall, Hazell Tucker, ed., Tourism and Postcolonialism
Catherine Wihtol de Wenden, Atlas des migrations dans le monde
Paola Monzini, Sex Traffic
Franck Michel, Autonomadie

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Penseurs et pensées en liberté

Alain Pessin, Un sociologue en liberté. Lecture de Howard S. Becker, Québec, Presses de l'Université Laval, Coll. " Lectures ", 2004, 146 p.

Dans la belle collection, consacrée à une (re)lecture dynamique de l'œuvre d'un auteur majeur dans le champ des sciences humaines, Alain Pessin, récemment disparu et dont nous saluons ici la mémoire, nous promène à travers le travail pionnier - interactionnel et très éloigné des traditionnelles chapelles sociologiques - du sociologue américain Howard Becker. Dans son ouvrage sans doute le plus célèbre, Outsiders, ce sociologue hors du commun et au parcours personnel aussi divers que riche, nous plonge dans l'univers de la déviance, analysée sous ses aspects les plus originaux et détournés. Howard Becker est certes sociologue et c'est ce que la société retiendra le plus de " son " œuvre. Mais il est aussi pianiste de jazz professionnel (dernier disque enregistré en 2003). Et puis, " il fait aussi de la photographie, de la cuisine, il fait du théâtre et d'autres chose encore " précise Pessin. L'une des grandes qualités de Becker est donc d'être également autre chose que sociologue, ce qui forcément ouvre l'horizon, déride l'esprit et rend plus envieux les collègues seulement sociologues, mais de la tête aux pieds… Alain Pessin rappelle que la sociologie de Becker s'inscrit quelque part entre les statuts figés de " sciences dures " et " sciences molles ", il s'agit d'une sociologie perçue comme une " science souple " avant tout. Souple de deux manières : " à la fois souple dans sa démarche, et attentive à la souplesse du social lui-même. Elles est souple parce que la démarche se construit en cheminant ". Une sociologie buissonnière donc, mais solidement ancrée dans le réel. Et le vécu des personnes. Bref une sociologie proche de la réalité des gens, et des petites gens, " une sociologie de la liberté " qui n'a surtout rien d'un système. Alain Pessin montre combien pour Becker la sociologie devrait " attendre de l'exploration des marges, de l'observation des quartiers d'exception, du dialogue avec les outsiders. Elle doit fréquenter le non-fréquentable, le non-conventionnel ". L'intérêt que porte Becker à la situation des exclus consacre en partie la grandeur et l'originalité de sa sociologie, qui ouvre ses portes à une étude plus anthropologique des possibles. Becker ne donne jamais de leçons mais il explore de nouvelles voies, alternatives, qui se détournent des faiseurs de théories et des contrôleurs de certitudes, si nombreux dans la " lutte des places "… Dans son explication du " comment conduire sa recherche en sciences sociales ", Howard Becker écrit dans Les ficelles du métier que " la ficelle la plus simple consiste à se répéter sans cesse que rien de ce que l'on peut imaginer n'est impossible, et que nous devons donc chercher les choses les plus improbables auxquelles nous puissions penser pour intégrer leur existence, ou la possibilité de leur existence, à notre pensée ". Becker nous offre un regard " américain ", bienvenu et décalé, d'une sociologie portée sur davantage de liberté. A nous maintenant de nous en inspirer, en France comme ailleurs, pour débroussailler un champ social - et sociologique - plutôt sclérosé.

F. M.

 

Georges Bertin, Un imaginaire de la pulsation. Lecture de Wilhelm Reich, Québec, Presses de l'Université Laval, Coll. " Lectures ", 2004, 174 p.

Le lecteur trouvera ici une (re)lecture bienvenu d'un chercheur oublié, car trop injustement décrié, suite à l'ère de la fin des utopies : Wilhelm Reich. L'auteur, revisité par Georges Bertin, a toujours été engagé et controversé, il est surtout mondialement connu pour La révolution sexuelle, ouvrage qui a connut un vif succès dans les années soixante et dans le sillage des mouvements de la libération de la femme et autres remises en cause de l'ordre établi. Dans ce livre, en deux parties, Georges Bertin s'est attelé à décrire l'œuvre de ce collaborateur de Freud, et qui tenta - bon gré mal gré - de marier sur un mode plutôt libertaire psychanalyse et marxisme. Un défi impossible alors que les extrémismes de tout poil avaient le vent en poupe. Une première partie (" De la résistance à l'armure ") retrace l'essentiel de l'œuvre de Reich, celle qui l'a fait connaître et reconnaître ; une seconde partie (" De l'orgone au cosmos. Essai sur les fondements anthropologiques de l'imaginaire reichien ") évoque plus précisément la réflexion que le penseur a bâtie autour de l'énergie universelle qu'il va nomme " orgone ". L'anthropologie imaginée sinon réalisée par Reich est porté par le souffle de la création, de la liberté et de la sexualité. Il dénonce - souvent avant les autres - les dangers de toute forme d'autoritarisme, il dénonce le fascisme rampant puis exterminateur qu'il définit entre autre comme " l'expression, politiquement organisée, de la structure caractérielle de l'homme moyen nivelé par la foule ". Les liens entre fascisme et sexualité ont été démontrés par W. Reich, notamment dans La psychologie de masse du fascisme et L'irruption de la morale sexuelle, dernier livre dans lequel l'auteur constate que " l'ordre sexuel patriarcal et autoritaire, né des bouleversements de la fin de l'époque matriarcale, advient en spoliant les femmes, les enfants et les jeunes de leur liberté sexuelle, en transformant la sexualité en marchandise, en mettant les intérêts sexuels au service de l'asservissement économique, fondements de l'idéologie autoritaire. La sexualité ainsi pervertie prend une allure diabolique à laquelle il faut s'opposer ". Par ailleurs, pour Reich, la " peste émotionnelle ", nouvelle maladie sociale, se mue parfois en une sorte d'incontrôlable épidémie qui " se manifeste par des flambées gigantesques de sadisme et de criminalité ", écrit Georges Bertin, avant de présenter la " sociothérapie " suggérée par Reich pour sortir de l'impasse. La description des maux sociaux d'hier de Reich s'apparente à un tableau funeste du monde d'aujourd'hui. Et Bertin n'hésite pas à faire un juste parallèle : " On le voit, du système fasciste que Reich voyait poindre à son époque au système néolibéral qui est le nôtre et qui se généralise très rapidement, l'analyse décèle, quand elle utilise cette catégorie de peste émotionnelle, plus une différence de degré qu'une différence de nature ". Enfin, pour Reich, la révolution culturelle fondée sur l'autonomie des individus commence par la libération sexuelle des jeunes, " car le refoulement sexuel social est un facteur réactionnaire extrêmement efficace ". Et pour lui, ajoute Georges Bertin, " le refoulement sexuel consolide toute forme de domination autoritaire ". Les travaux de Reich sur l'énergie d'orgone, la pulsation du monde, son imaginaire et son écologie, ont vraisemblablement ouvert des brèches. Et si l'orgone ne reste qu'un concept, remarque Georges Bertin, il nous suffit " qu'elle soit à l'œuvre dans le corps social, comme dans les individus, qu'elle nous donne à penser et interroge les rapports jamais stables que nous entretenons à nous-mêmes et aux autres, au cosmos ". Reich, un chercheur hors du commun qui n'a pas eu peur d'indiquer une autre voie, celle d'un singulier néopaganisme, cheminement risqué vers une écologie dynamique et transcendantale par laquelle, en se rapprochant de la nature mais aussi de l'animal, l'homme se découvrirait plus humain. Sans doute en avance sur son temps, et malheureusement desservi par ses successeurs, l'auteur de La révolution sexuelle aura été prophétique à plus d'un titre. On conclura ici par ces deux citations de Reich, écrites au début des années trente et d'une cruelle actualité : " La rationalisation de l'économie au lieu de réduire la durée du travail, a créé le chômage ", et " la lutte de la société autoritaire se manifeste contre la sexualité des enfants et des adolescents dans le cadre de la famille autoritaire, représentation en microcosme de ce que sera l'Etat fasciste en macrocosme ". Un ouvrage de G. Bertin à lire absolument pour mieux relire W. Reich et découvrir l'actualité de son œuvre.

F. M.

 

Philippe Godard, Contre le travail, Paris, Homnisphères, Coll. " Expression directe ", 2005, 157 p.

Philippe Godard poursuit dans cet ouvrage une réflexion sur le travail, pour en dénoncer non les outrages mais tout simplement l'existence. Le travail est-il inhérent à l'espèce humaine ? Non, affirme l'auteur, et l'avenir de l'être humain serait plutôt de s'en passer. Voici la condition pour parvenir enfin à vivre en harmonie avec autrui et la nature. Car depuis la naissance de l'agriculture, le travail nous a coupé du milieu naturel, pour nous conduire à sa destruction systématique, au prétexte de l'aménager. Depuis le travail est partout, glissant ses rapports sociaux dans toutes les sociétés, modifiant les écosystèmes jusqu'à épuiser leurs richesses spontanées. Ainsi naquit l'économie, c'est-à-dire l'organisation de la rareté. L'auteur démonte les thèses et leurs antithèses. Les conceptions socialo-marxistes ne valent pas davantage que l'optique libérale. Toutes reconduisent inévitablement à l'aliénation du travail. Resterait l'entrée joyeuse en décroissance, alors ? Eh bien non ! Ses partisans, poursuit l'auteur, sont victimes d'une illusion ou d'un excès d'optimisme. Dans la situation actuelle, la décroissance ne pourrait être réalisable que décrétée de manière autoritaire, ou sinon au prix d'un chaos général : deux voies peu enviables. La seule attitude radicalement subversive, autant libératrice que libertaire, et écologiquement salutaire, réside dans le non-agir hérité du Taoïsme. Lui seul peut autoriser " le libre accès de tous aux maigres richesses ". Ce faisant, il n'est pas question de démission socio-politique, mais plutôt d'une génération spontanée d'insoumission, libérée de toute espèce d'idéologie. Ce non-programme délibéré est-il réalisable, ici et maintenant ? Et quelles conséquences pratiques en attendre, hormis celle d'une désorganisation -dans quelles conditions ?- de l'existant ? Telles sont les questions que la lecture de ce livre stimulant invite à poser à l'auteur. Si, référence au Taoïsme oblige, cette réflexion n'échappe pas au paradoxe du faire-sans-agir (" Le non-agir invite en outre à réfléchir, en dehors de toute référence idéologique, à ce qui, de façon très concrète, peut être fait sans agir contre notre milieu " cf. p. 118.), elle donne de quoi penser, au risque d'en prendre quelques-uns à rebrousse-poils. Notons enfin la qualité graphique de l'ouvrage.

Rodolphe Christin

 

Ivan P. Kamenarovic, Agir, non-agir en Chine et en Occident, Paris, Cerf, 2005, 150 p.

Après nous avoir parlé dans un précédent livre du " conflit " tel que ce terme est perçu dans les cultures occidentale et chinoise, paru dans la même collection des éditions du Cerf (" La nuit surveillée "), Ivan Kamenarovic revient ici sur ce regard croisé avec un passionnant ouvrage sur l'agir et le non agir. Le sous-titre informe davantage sur le fossé qui sépare les deux traditions philosophiques : " Du Sage immobile à l'homme d'action ". Ces deux figures sont discutées et expliquées par l'auteur qui rappelle à quel point nos acquis culturels, religieux ou linguistiques imprègnent nos vies quotidiennes respectives, que l'on soit Européen ou Chinois. Il nous montre par exemple pourquoi en Asie le chiffre cinq remplace souvent le chiffre quatre en Occident : " Il est de fait, pour nous, qu'il existe quatre éléments, quatre points cardinaux, quatre saveurs, quatre ères géologiques, sans qu'il nous apparaisse nécessaire de justifier cette constante répartition par quatre de ce que la Chine, avec la même spontanéité et la même constance, répartit par cinq. C'est pourquoi il est apparu aux premiers missionnaires occidentaux parvenus à la Chine que c'est par erreur que les Chinois voyaient cinq éléments là où il en existait 'en réalité' quatre. Nous avons appris entre-temps que non seulement notre classification par quatre obéit à certains principes qui sont propres à notre civilisation, mais aussi que le rôle de ce que les Occidentaux ont appelé par analogie les 'éléments' dans la pensée chinoise n'a rien à voir avec celui des quatre éléments que nous a légués la Grèce antique. Les éléments occidentaux sont à comprendre dans la perspective d'une recherche de fondamentaux immuables qui se déclineraient dans l'univers, les 'éléments' chinois, mieux dénommés 'phases' ou 'agents', servent de base à une analyse des transformations, des changements qui ne cessent d'animer toutes choses ". L'ouvrage foisonne de pistes et de réflexions autour des différences mais aussi de la rencontre Orient-Occident. Au fil de la lecture, on comprend mieux d'où l'on vient et d'où vient l'Autre. On est loin des idées reçues et des clichés sans cesse entretenus par nos médias trop rapides. Un chapitre très intéressant traite spécialement des " couples de notions ". On y lit toute les nuances d'un autre rapport au monde, à la vie et à la mort, à l'autre et à l'ailleurs, selon qu'on est Occidental ou Chinois : bien-mal, vrai-faux, lumières-ténèbres, esprit-matière, âme-corps, masculin-féminin, progrès-décadence, vide-plein, mouvement-repos, et puis bien sûr ce couple qui revient tel un fil d'ariane tout au long du livre, l'agir et le non agir. La notion d'action est ensuite analysée à travers l'héritage occidental puis chinois. Puis c'est au tour du concept de non-agir, du rapport au temps et de celui au passé qui sont passés sur la table d'examen du philosophe comparatiste. Dans la conclusion, Kamenarovic relève que les penseurs Chinois actuels ont pris conscience du fait que les Occidentaux qu'ils voyaient arriver chez eux, lourdement chargés de leurs bagages scientifique et démocratique, " semblaient vivre mal ". C'est là un fait avéré qui questionne l'ensemble des Asiatiques en voie - ou en proie - à une occidentalisation effrénée… Les Chinois du présent qui défile sont assoiffés d'action tandis que les Occidentaux paraissent obsédés par l'idée de se poser voire de se reposer. Mais les envies et les besoins des uns comme des autres viennent et reviennent au gré du temps et des lieux. Et l'auteur de voir dans ces interrogations communes aux deux civilisations un appel salutaire à une éducation mutuelle, pour mieux se comprendre, pour mieux apprendre de l'Autre. Un livre vraiment bienvenu qui devrait en inspirer plus d'un !

F. M.

 

David Mosse, Cultivating Development. An Ethnography of Aid Policy and Practice, Londres, Pluto Press, 2005, 316 p.

Dans cet ouvrage original, l'auteur aborde un thème rarement évoqué par les sciences sociales, celui de l'aide humanitaire, de ses rites et de ses pratiques inscrites dans le cadre du " développement ". En effet, cette ethnographie des politiques et des stratégies humanitaires arrive à point nommé, dans un monde de plus en plus flou et mobile, en proie à des catastrophes de plus en plus dévastatrices, qu'elles soient produites par la nature mise à mal par l'homme (Tsunami, Katrina…) ou par la haine des hommes (Irak, guerres civiles, terrorisme…). David Mosse, lui-même anthropologue et consultant dans l'ouest de l'Inde rurale dans années 1990, et enseignant aujourd'hui à Londres, montre ici toute l'ambivalence de l'aide humanitaire et de la complexité des relations Nord-Sud notamment lorsqu'il s'agit de développement, terme dont la pertinence est forcément à revoir dès lors que l'on se trouve sur place, en Inde comme ailleurs. Les pratiques humanitaires et de développement s'imbriquent dans des univers politiques avec lesquelles elles sont contraintes de composer. Les relations entre politique - parfois les tenants de théories - et développement - même s'il s'affiche " durable " dans la pratique - prennent souvent d'étranges atours : la corruption par exemple. L'auteur montre par exemple l'importance, et parfois la primauté, des réseaux relationnels plutôt que celle des exigences réelles ou encore celle du bien-être des villageois. Les travailleurs sociaux, consultants économiques et autres acteurs - expatriés et locaux - dudit développement sont généralement désemparés, et impuissants, devant la toute-puissance des " commanditaires ", qu'il s'agisse des grandes institutions, des Etats ou bien entendu des multinationales ! L'humanitaire a ses règles strictes et défend aussi ses propres intérêts. Et c'est souvent là que le bât blesse ! En dépit des difficultés, l'auteur témoigne également du travail de fond que déploient la plupart des humanitaires et " développeurs " pour tenter de garder un cohérence pour les habitants et les projets concernés. De la relation compliquée entre pratique de l'aide internationale et politique de développement, David Mosse retient qu'un projet peut réussir mais pas forcément parce qu'il avait été bien pensé au départ. Comme le voyageur, l'humanitaire gagne à s'adapter aux conditions locales et à se mettre à l'heure culturelle du lieu. Il concède également qu'il importe de bien connaître les réalités institutionnelles afin de ne pas œuvrer pour rien, ou pour trop peu. Une meilleure prise en compte des contextes autochtones - et des volontés des habitants, pas seulement des dirigeants - s'avère indispensable, car les situations du " terrain " peuvent être difficilement perceptibles de l'extérieur. Un livre qui plonge le lecteur dans la réalité quotidienne de l'Inde rurale en rapport avec l'ingérence humanitaire.

F. M.

 

Thomas Hylland Eriksen, What is Anthropology ?, Londres, Pluto Press, 2004, 180 p.

Voici un livre de vulgarisation sur l'anthropologie qui fait le point sur ce qui fait sens dans la pratique de cette science humaine transdisciplinaire. Thomas Hylland Eriksen, professeur d'anthropologie à l'université d'Oslo en Norvège, explique ici de manière simple mais claire comment transformer le regard pour qu'on puisse voir autrement le monde qui nous entoure : se mettre non pas dans la peau mais à la place de l'autre, s'immiscer avec respect dans son univers quotidien, familial, villageois, rituel, culturel, social… Il évoque aussi bien l'immense écart des différences culturelles dans le monde que les aspirations passées et présentes qui tendent à son unité. Deux principales parties composent ce travail de synthèse : " Entrances " et " Fields ". La première débute par l'évocation de l'histoire de l'anthropologie, se poursuit par une présentation succincte de ses méthodes et concepts majeurs. La seconde débat de diverses thématiques chères à la discipline : l'économie de don et les rites de passage, les structures de parenté dans les sociétés traditionnelles mais également modernes. Le rapport que l'homme entretient avec la nature n'est pas en reste, de même que la réflexion autour de l'altérité et du relativisme culturel. Spécialiste entre autres de l'ethnicité (voir son Ethnicity and Nationalism, paru chez le même éditeur), Thomas Hylland Eriksen explique en fin d'ouvrage les paradoxes contemporains de l'identité dans un monde devenu de plus en plus incertain. Parce que trop connu peut-être ? Ou en panne d'avenir ? Il reste que l'anthropologie, l'auteur ne dirait pas autre chose, propose quelques clés pour mieux appréhender cette planète en mouvement pour tenter d'en saisir l'essence vitale et mieux comprendre la vie de ses habitants.

F. M.

 

Journal des Anthropologues, " Education, Religion, Etat " (dossier), Paris, AFA, n°100-101, 2005, 410 p.

Après un bel hommage collectif à l'anthropologue Claude Meillassoux, disparu en janvier 2005, le dossier de ce numéro du Journal des Anthropologues est consacré au thème " Education, Religion, Etat ", vaste et multiple sujet s'il en est ! Annie Benveniste et Monique Selim ont coordonné ce dossier d'un brûlante actualité, l'année 2005 étant particulièrement chargée concernant ces trois mots clés : débat autour de la laïcité, anniversaire de la loi de 1905, l'enseignement des religions à l'école, relations Etat-Religion, etc. D'emblée les coordinatrices du numéro précisent les dérives en cours alors que l'espace public semble être devenu un " lieu d'affichage et de revendication de la croyance " dans un contexte où le débat politique est confisqué et le collectif désinvesti. Dans ce contexte trouble, le repli identitaire et religieux n'exclut pas la sacralisation du pouvoir ! La fermeture sur l'Europe chrétienne, on a pu le ressentir tout au long de l'année 2005 (du débat constitutionnel au rôle supposé positif de la colonisation…), est le triste signe de l'actuel désarroi. L'essentiel du dossier - est-ce un hasard, vu actuellement le débat passionnel autour de l'islam, en France comme souvent ailleurs ? - est consacré aux interactions entre religion musulmane, identité politique et rôle de l'Etat et des clercs. En France, le débat est dans l'impasse mais il ressort que l'enseignement public apparaît pour beaucoup de personnes - élèves, mais aussi parents et enseignants - comme un " espace de revendication individuelle et collective ". Le moins qu'on puisse dire en ce moment est que la place du religieux - pour ne pas évoquer celle de la colonisation ou de l'esclavage - sur les bancs des écoles de la République y est toujours discutée et discutable, critiquée et conflictuelle… Ainsi, en dépit d'efforts manifestes pour une meilleure participation à la vie de la Cité, les militantes du mouvement beur sont comme " prisonnières " de leur histoire et de leur situation, le bilan montrant inlassablement l'échec de l'intégration à la française. En Angleterre, un système éducatif plus décentralisé a toujours favorisé le compromis à la confrontation, et les institutions religieuses ont eu, en matière déducation des enfants, la part bien plus belle. Ce qui ne signifie pas forcément de meilleurs résultats pour cette forme de multiculturalisme officiel, d'ailleurs les récentes tensions intercommunautaires modèrent l'engouement pour ce modèle… Mondher Kilani, anthropologue à l'Université de Lausanne, estime qu'il faut " déconfessionnaliser la laïcité " afin de trouver une issue honorable à l'épineuse question religieuse qui affecte une Europe en panne d'illusions et de rêves de lendemains qui chantent. Il prône également la mise en place d'un pacte citoyen et une pédagogie laïque qui serait enfin à la fois ouverte et critique. Il reste donc beaucoup de travail pour nos dirigeants parfois tentés - par facilité, mode ou intérêt - par un modèle éducatif ultralibéral… Six autres textes traitent ensuite plus précisément, et respectivement, de la privatisation de l'éducation au Kirghizstan, de l'appareil éducatif face aux inégalités sociales en Algérie, de l'Etat et des oulémas au Pakistan, du système éducatif en Egypte, de l'islamisation de l'école en Iran, et de la situation spécifique des écoles et des communautés et de leurs rapports avec l'Etat en Inde. Un numéro qui devrait passionner toutes celles et tous ceux qui s'interrogent sur l'état religieux, social et politique de nos sociétés pas forcément très modernes…

F. M.

 

Rodolphe Christin, Déraisons du monde, Lyon, Ateliers de Création Libertaire, 2005, 68 p.

En six chapitres, Rodolphe Christin explore les impasses de notre modernité-monde, avec son développement sur fond de progrès dont la principale " croissance ", si l'on peut dire, concerne le… développement des inégalités. L'auteur fustige, sans la moindre déraison, l'idéologie du développement placée sous l'emprise de la consommation et soumise à l'empire de la mondialisation. Il perçoit lucidement que la course éperdue à la croissance nous conduit droit dans le mur, sans droit au logement ni droits politiques ou sociaux, depuis longtemps bafoués, dénigrés, subtilisés, bref volés et envolés : " La croissance est la baleine blanche de nos élus et de nos industriels. Les premiers tentent désespérément d'attirer les seconds sur leur territoire, tandis que ces seconds tentent d'être toujours les premiers, en tête sur le marché ". Un marché de dupes au demeurant, tant les disparités et les trucages sont légion. La peur ainsi malicieusement entretenue du " ça ne peut plus durer " n'a jamais autant accouché de " développement durable " servi à toutes les sauces et en toute saison, à grand renfort de propagande médiatique, qu'elle soit d'ailleurs silencieuse ou bruyante. Le Sarko-sacro-saint développement est appréhendé comme une " ingénierie sociale ", où celui qui ne tendrait pas être rapidement efficace et rentable - " opérationnel " et " compétitif " précise l'auteur -, serait immédiatement voué à disparaître, risquant fort de passer en moins de temps qu'il ne faut pour le dire du statut d'inclu à celui d'exclu, de type fréquentable à parasite jetable. La performance est érigée en vertu moderne, ça casse ou ça passe. Et tant pis pour les pots-peaux cassés ! Ainsi oppressé, pressé et stressé, le (sur)vivant démissionne politiquement, abdique sur tous les fronts de la lutte sociale, et se réfugie dans une vie chimiquement préservée ! La fatigue de soi se mue en perte d'envie de vivre… " Ainsi va le monde " peut-on alors entendre ici ou là, de manière souvent résignée mais jamais indignée, comme à la fin du flash infos sur la chaîne LCI (qui passe en boucle, comme pour mieux boucler la chaîne)… On en oublierait presque que le monde dans lequel nous vivons est d'abord celui que nous avons bâti dans la continuité de ceux qui nous ont précédé… Le sens de l'Histoire est toujours dirigé par le sens que nous donnons à notre histoire. Et le développement, durable ou non, tout comme le sous ou le mal développement, ne sont pas une fatalité dans ce monde, ni dans un autre. Même si un autre monde est toujours possible… En attendant, le " management du monde " que décrit Rodolphe Christin, investit et réaménage la réalité - à l'instar des territoires - au moyen d'une organisation jamais très éloignée d'une idéologie dogmatique : " La réalité est devenue une entreprise presque comme les autres qu'il s'agit de gérer de manière toujours plus optimale ". Plans de développement et autres projets sur la comète se multiplient dans un interminable et surtout minable processus de reproduction afin que tout change sans jamais changer… Finalement, l'essentiel est de ne surtout pas cesser de penser à demain afin de mieux oublier le présent : vivons pour demain pour ne pas avoir à subir l'épreuve de la rude actualité ! Une vision toute occidentale de l'action et de la pensée au quotidien. Dépenser plus c'est forcément penser moins. Le portefeuille est dans la poche pas dans la tête, enfin pour l'instant… Dans notre société, le " jeune " est encouragé à présenter un " projet " pour ne pas perdre le " goût de vivre ". Le dit développement est devenu tellement prise de tête qu'il est désormais personnel. Pour mieux nous avoir, il s'occupe dorénavant de notre bien-être. Et du projet collectif (social), on parvient logiquement au projet individuel (égoïste), et la notion d'égalité passe à la trappe devant celle de concurrence. Le partenaire devient un adversaire, et la rencontre une forme plus ou moins larvée de guerre… Enfin, aux pressions patronales ou familiales, on ajoute désormais à ce troublant tableau les dépressions nerveuses ! Christin précise qu'être " dynamique aujourd'hui, c'est être soumis à cette dictature du projet d'existence qui n'est que le corollaire d'un sentiment de précarité absolue ". L'expérience, nous dit l'auteur, n'est plus capitale mais " Capital ", et un " professionnel compétent " est avant tout un être " adaptable " à tout lieu, à tout temps, à tout ordre. Bref, c'est le retour de la corvée et de la servitude. Volontaire évidemment ! Les espaces à la marge du Système sont aussi rares que délicates à suivre, le libéralisme tout-puissant n'hypothèque pas seulement le fragile équilibre écologique de la planète, et remarque Rodolphe Christin, " il exclut toujours davantage pour n'inclure que ceux qui savent servir ses intérêts et remplir des conditions non généralisables : productivité, anxiété, agressivité, flexibilité, mobilité, efficience et capacité d'adaptation ". Pour sortir de ce dessein libéral-infernal qui nous est promis, il s'agit selon l'auteur d'évacuer le consumérisme ravageur pour enfin transformer nos modes de vie, retrouver en quelque sorte l'efficacité de l'altérité occultée ou dépréciée. Préférer " le raisonnable au rationalisme ", " intégrer l'économie dans le social ", célébrer les " retrouvailles de la culture et de la nature ", bref les chantiers ne manquent pas, en tout cas moins que les volontés d'en découdre. Pour mieux retisser ensuite le fil d'une nouvelle vie… Ce petit ouvrage se termine par un hommage discret à Thoreau et par une belle évocation de la forêt, cet espace de ressourcement indispensable aux hommes qui, en vivant plus près des bêtes, parviendront toujours à s'en distinguer, d'une noble manière bien entendu. Et l'auteur de conclure en écrivant que le " devenir sauvage est une expérience concrète et spirituelle de déconditionnement. La forêt est l'alliée favorable de tels cheminements. Mais pour cela, il faut aimer la forêt pour ce qu'elle est par elle-même et non à l'aune de critères strictement économiques, dictés par l'appétit démesuré de croissance qui tenaille notre société ". La décroissance que l'auteur appelle de ses vœux ne peut se montrer sourde à l'appel de la forêt. Déraisons du monde ou des raisons de ne pas désespérer d'un autre monde ? On signalera que l'auteur a également publié en 2005, Anatomie de l'évasion, aux éditions Homnsiphères.

F. M.

 

Thierry Goguel d'Allondans, Les sexualités initiatiques. La révolutions sexuelle n'a pas eu lieu, Paris, Belin, Coll. " Nouveaux mondes ", 2005, 208 p.

Educateur et anthropologue, Thierry Goguel d'Allondans nous parle dans ce livre d'un sujet aussi délicat qu'actuel, surtout dans nos sociétés modernes marquées d'un côté par la (re)montée du sexisme et d'autre part par la perte voire l'absence de repères : le temps des sexualités initiatiques. D'une lecture aisée et agréable, ce travail s'inscrit également dans la continuité des livres précédents de l'auteur, en particulier Rites de passage, rites d'initiation, consacré à une lecture contemporaine d'A. van Gennep, et Anthropo-logiques d'un travailleur social. Les rites de passage, au cœur de la réflexion dans ces travaux le sont également ici. Fruit de longues enquêtes et de nombreuses lectures, cet ouvrage autour des sexualités généralement adolescentes est l'aboutissement de trois années de recherche : le constat est somme toute plutôt amer ! Ce qui revient d'un bout à l'autre du livre est à l'image du désarroi de notre époque : " La sexualité se lit partout et ne se dit nulle part ". Le sexe s'affiche sur tous les murs et les écrans, mais son approche sensible laisse, si l'on peut dire, à désirer. Et si cet aveuglement ne trouvait d'issue que dans perte de la vue ? Ne plus voir pour mieux sentir et ressentir ? D'ailleurs, plus loin dans le livre, l'auteur convoque le mythe grec de Tirésias, cette belle histoire où l'intéressé surprend Athéna dans son bain : " Elle lui pose les mains sur les yeux et, pour l'avoir vu nue, lui inflige la cécité ". Mais Athéna, bonne mère finalement, lui confère le don puissant de divination… L'auteur, qui précise fort justement que toute réflexion autour du sexe ne peut faire l'économie d'un dévoilement et d'un positionnement personnels, focalise sa recherche autour de la jeunesse et des fameuses " premières fois ", si traumatisantes et/ou si importantes dans le parcours de vie de toute personne. D'emblée, et après une préface, belle et personnelle de Guy Ménard l'auteur rappelle à quel point dans nos sociétés troublées, " la sexualité n'est plus l'affaire de tous et son éveil appartient désormais à l'individu. L'éducabilité de ce dernier en matière de sexualité tient donc essentiellement, pour le pire et le meilleur, dans ses divers et multiples environnements ". A l'heure où l'on gave nos adolescents d'images de sexe à tous les étages (pub, TV, clips, ciné, porno, etc.), les adultes démissionnent devant la difficulté - ou l'incapacité - d'expliquer à leurs enfants le sens plus ou moins caché de toute cette confusion. Un embrouillement savamment entretenu, tant par les marchands du temple que par le lourd héritage de nos traditions, machistes et autres. L'auteur ne s'y trompe pas lorsqu'il annonce qu'en dépit, par exemple, de l'octroi de la majorité sexuelle à 15 ans, " la révolution sexuelle n'a pas eu lieu ". Et pour l'entreprendre, semble-t-il, un vaste travail de déconstruction s'avère hautement indispensable… Régression et dégradation caractérisent l'actuel état sexuel dans notre Cité à tous. L'ethnologie et la littérature sont tantôt conviées par l'éducateur-anthropologue, car le détour ne vaut pas seulement la peine pour élargir notre horizon - en ce moment passablement bouché - mais il éclaire nos rigidités culturelles. Analysant ainsi les rites de passage dans de nombreuses populations issues de la " tradition ", comme par exemple ceux liés à l'initiation des jeunes garçons Baruya en Nouvelle-Guinée, ou ceux transmis grâce aux " maisons de jeunes " (comme le ghotul chez les Murias en Inde ou le manyatta chez les Massaïs, exemples ici longuement évoqués), Thierry Goguel d'Allondans précise néanmoins qu'il ne faut pas se leurrer, et que " l'apparente liberté sexuelle, de l'Afrique des jeunes Massaïs à l'Océanie des jeunes Samoans, n'a rien à voir avec l'aspect bien désacralisé que lui confère notre modernité ". L'accès au sacré constitue une dimension fondamentale dans ces initiations. L'auteur résume la situation actuelle en écrivant : " Nous sommes passés d'une société avec des rites de passage à une société où prolifèrent les passages sans rite ". Devant ce constat, qui annonce une impasse hélas durable, il y a de quoi s'inquiéter… L'adolescence, ce " temps de troubles, d'ambivalences, nécessaires à la construction d'une identité sexuée " ne peut faire l'économie de rites de passage, et pourtant ces derniers disparaissent sans aucune monnaie d'échange, sinon le consumérisme tous azimuts. Mais il s'agit là d'une fuite en avant désespérée et non plus d'un franchissement des seuils essentiels de la vie, source d'épanouissement personnel et de découverte de l'altérité. Sans rite, le destin non plus ne franchit plus un pas, et le conformisme peut tranquillement s'installer : " L'émancipation, pour les garçons comme pour les filles, est un combat contre l'histoire, l'éducation, les normes et les valeurs du moment " souligne l'auteur. Nul doute que lorsque les rites ne sont plus marqués par l'épreuve du temps, c'est la porte ouverte à toutes les barbaries sans qu'aucune voie originale ne parvienne à émerger du chaos : les personnes qui brûlent par exemple les voitures de leurs voisins ou de leurs cousins pour exprimer une colère trop longtemps contenue sont d'abord des personnes en rupture de rite, à moins que les nouveaux rites qu'ils sont en train de créer sur fond de misère sociale - parfois sexuelle - ne soient déjà en train de les remplacer… Car l'être humain privé de mythes et de rites - plus ou moins " humains " quant à eux, qu'ils soient traditionnels ou modernes - n'est plus qu'une bête inhumaine. Un être insensé auquel fait justement défaut ce qui relève du registre des émotions et du sens. Aujourd'hui, alors que le Sida rôde toujours et que la chair s'étale partout, l'auteur relève deux phénomènes qui apparaissent de plus en plus graves : d'une part les viols en réunion (les tournantes) et d'autre part les agressions à caractère homophobes. Là aussi, c'est l'absence conjuguée de limites et de perspectives qui met le feu aux poudres. Dans le contexte actuel plutôt dégradé des relations filles-garçons, les " premières fois " font parfois fi de toute phase romantique ! Pour les garçons, cette première fois demeure avant tout " un rite de virilité, le seul que notre société lui concède ", tandis que pour les filles, " le premier rapport sexuel est le plus souvent la marque d'un engagement ". Rien n'a donc vraiment changé depuis la trop célèbre période de libération sexuelle ! Mais Thierry Goguel d'Allondans poursuit en montrant que, d'hier à aujourd'hui et pour les garçons comme pour les filles, " ce qui domine, dans l'expérience vécue d'une première relation sexuelle, restent les sentiments d'être, puis d'avoir été prêt ou non ". En quelque sorte, précise l'auteur, le garçon a un corps tandis que la fille est un corps. De cette affirmation découlent assurément des images et des représentations sexuelles très distinctes. Au final, nous remercierons l'auteur d'avoir jeté ce pavé dans le monde de l'édition pour nous replonger dans l'émotion de nos premiers amours, retrouver du sens et repenser les réalités sexuelles de notre temps, et puisque la fameuse révolution sexuelle tant attendue - tant entendue aussi - n'a pas eu lieu, et bien… la lutte continue ! Et nous devons à l'auteur de ces Sexualités initiatiques d'avoir jeté le premier pavé sur le terrain largement vierge, plutôt convenu et encore tabou - mais aussi joliment glissant -, des tenants de l'ordre sexuel et des " bien-pensants " de la morale qui, accrochés à leurs dogmes, nous gouvernent…
Note: lire également l'entretien avec l'auteur publié dans ce même numéro de L'Autre Voie.

F. M.

 

Amory Starr, Global Revolt. A guide to the movements against globalization, Londres, Zed Books, 2005, 264 p.

D'année en année, les formes de lutte contre les ravages et autres dérapages de la mondialisation font des petits, la révolte gronde mais se disperse aussi. C'est pour tenter de comprendre cette " fracture sociale " à l'échelle de la planète que l'auteur, activiste et sociologue, décortique puis analyse l'émergence et l'organisation du mouvement contre la marchandisation du monde. L'ouvrage débute par l'énumération des treize plus grands mensonges de la mondialisation. On en retiendra notamment deux, particulièrement essentiels : " la globalisation libère la marché pour satisfaire les importants besoins humains " et " la culture globale nous rapproche tous les uns des autres ". Il faudrait être aveugle - mais peut-être le sommes-nous ? - pour ne pas nous rendre compte de la supercherie, et pourtant… Découpé en quatre grandes parties, le livre se veut avant tout une introduction à la réflexion et au mouvement contre la mondialisation. Une première partie revient sur les origines de la contestation, refusant l'idée reçue - notamment par le biais des médias dominants - racontant que la lutte aurait commencé à Seattle en 1999, alors qu'elle a émergé il y a vingt ans dans les pays du Sud, sur les décombres du colonialisme. Une seconde répertorie les différentes manifestations qui ont accompagnées l'évolution de la lutte. Une troisième analyse les diverses controverses, qu'elles soient stratégiques ou idéologiques, au sein même des mouvements anti-globalisation. Une quatrième et dernière partie discute plus largement du contexte et de l'avenir du combat anti-mondialisation, des espoirs à nourrir et des illusions à dépasser. Amory Starr nous emmène en compagnie des Zapatistes, des membres de No Borders, de Tute Bianche ou de la Confédération paysanne, revisiter les idées de Gramsci, de Noam Chomski ou de Toni Negri, de Colin Ward ou de Guy Debord, sur fond de Marcuse ou de Kropotkine, afin d'imaginer de nouvelles alternatives pour un monde devenu fou, à la fois avide de guerre et de consommation. Des " tactiques " - largement débattues - sont élaborées pour tenter de proposer des initiatives : pacifisme, multiculturalisme, autonomie, etc. En conclusion, l'auteur, elle-même très investie dans la pratique de la lutte, rappelle l'importance de construire un " mouvement global " de plus en plus fort, afin qu'il puisse imposer une autre vision du monde. Et de l'avenir. Bref, voici un livre et guide qui permet de voyager au cœur même de la lutte anti-mondialisation et de la galaxie parfois hétéroclite qui la compose. Amory Starr explore cet univers d'espoir pour mettre fin - peut-être un jour - à la guerre économique qu'on nous prédit jusqu'à la nausée infinie et inévitable. La fatalité n'est pourtant pas de ce monde-là, et si certains sont " grands " devant d'autres - vaincus ou oubliés de l'histoire - c'est aussi, parfois, parce que trop facilement, certains autres ont accepté de se mettre à genoux devant la force. Une force, souvent factice, mais jamais tranquille. Et l'auteur de souhaiter, aussi, de rallier grâce à une véritable prise de conscience populaire un plus grand nombre de citoyens du monde derrière la bannière floue de l'anti-mondialisation. Outil d'action pour les militants et outil de réflexion pour les intellectuels, un livre-guide qui est d'abord le reflet une juste quête d'un autre monde à bâtir ensemble au moins autant qu'un guide du parfait rebelle pour mieux combattre le monde actuel. A lire donc pour mieux agir.

F. M.

 

Jean-Luc Ville, Abajila Guyo, Le dernier éléphant. Histoire d'un chasseur kenyan, Paris, Autrement, Coll. " Passions complices ", 2004, 386 p.

Ethnologue, mais ici plus encore écrivain, Jean-Luc Ville côtoie et donne la parole à son ami et chasseur du Kenya, Abajila Guyo, une rencontre humaine qui se transforme en aventure littéraire au fil de l'histoire et des pages. Le lecteur trouvera les clés qui lui permettront d'entrer dans la culture de l'hôte, un autre qui nous fait découvrir les mystères cachés d'une société en sursis : les Waata du sud-est du Kenya. Ecrit dans une langue claire et limpide, cet ouvrage pensé à deux voix marie avec passion le plaisir de la lecture et la vie du chasseur Abajila Guyo. Quatre grandes parties forment l'ensemble du livre : Badda (la brousse), Dungan (les Blancs), Innama (les gens) et Wak (le Ciel). D'une certaine manière, c'est l'harmonie de l'homme avec et dans la nature qui est précisément mise en scène à travers l'expérience du vécu, sans occulter hélas que l'histoire des dominants rattrape les fondements d'une société où la spiritualité n'est - n'étaient ? - pas un vain mot. Les chapitres s'égrènent autour de thèmes forts lorsqu'on vit quotidiennement au milieu de la forêt, avec la peur et la chasse, les traces et les proies, les rites et les esprits. L'émotion est toujours présente, tant dans le récit d'Abajila que dans l'écriture elle-même, et Jean-Luc Ville parvient à nous transporter au cœur même, non pas des ténèbres chères à Conrad ou à Kurtz, mais d'une nature qui n'est pas dominée mais habitée. Une nature humaine aussi, ce qui en dit long sur nos modernes prétentions et autres superficialités rapportées. Dans la partie consacrée aux Dungan, c'est-à-dire ces Blancs dont le souvenir des maux, à l'instar d'un cauchemar qui perdure, traversent les paroles du chasseur et réapparaissent avec les mots de l'écrivain-ethnologue. Un passé qui ne passe pas car la douleur reste vive. Il suffit de rappeler le déplacement forcé du chasseur et de sa famille qu'on arrache de la forêt des ancêtres, cette terre nourricière qui abrite également les bons esprits, malheureusement de plus en plus mauvais à force d'être trop fâchés et tributaires du présent. Après des chapitres où le rappel de l'histoire des vaincus blesse le lecteur (" le fusil ", " la guerre "…), d'autres le ravissent par les détails d'une vie quotidienne pleine d'émotions (" le village ", " les femmes "…). Abajila Guyo évoque avec bonheur les temps du désir et de l'intimité, tout comme ses premiers amours ou les rites de passage des garçons. Ou encore de l'image du feu dans le mariage. Parlant de l'abstinence, Jean-Luc Ville explique de son côté pourquoi on éloignait, dans certains cas, les jeunes hommes de l'amour : une " question de puissance ", puisque selon lui, " il y a l'amour qui prend une partie de la force vive de ces jeunes et la brousse qui mange tout le reste. Les jambes à arpenter la terre, le cœur à rassembler la force, les bras à faire plier le bois de l'arc, c'est une insatiable faim qui peut faire oublier l'amour et le désir d'une femme. L'homme a besoin de sa force non pour dominer, mais parce qu'il travaille à la mort. Cette responsabilité de la mort que l'homme a prise sur lui lorsqu'il lança la première flèche pour éloigner le Ciel est une charge lourde mais nécessaire, car la mort sauve de l'immobilité. Elle sauve de l'étouffement. La mort est une respiration. La vie pousse lentement mais devient une chose énorme, et la mort est ce qui la tient en de justes proportions. Et toute l'existence des Waata, depuis cet instant du rêve de l'arc, tend vers cet équilibre : l'homme et la femme oeuvrant de concert, comme s'ils tiraient l'un et l'autre sur la même corde, mais à des bouts différents qui seraient pour l'un le bout de la mort, pour l'autre celui de la vie ". Le mythe renforce la tradition et lui confère un rôle éminemment social. La société waata y puise sens et puissance, une raison d'exister aussi. Mais Abajila Guyo, interrogé par l'ethnologue, n'oublie pas non plus, en citant l'exemple de l'excision, de mentionner la cruauté qui émane parfois d'un univers entièrement livré à la tradition : " Oui, on découpait le sexe des filles. Elles n'avaient plus de chair autour du sexe. Les femmes le disaient bien : l'envie d'un homme leur passait parce qu'on leur avait enlevé ce qui leur procurait du plaisir. Il fallait bien qu'elles couchent avec leur mari, mais elles restaient complètement passives. De notre côté, ce n'était pas facile de satisfaire sa femme. Cette coutume ne se pratique plus de nos jours et c'est très bien ainsi ". Le vieux chasseur waata, s'il raconte le monde d'avant les Blancs et rapporte ce qui faisait sens dans la tradition aujourd'hui en train de disparaître, n'est pas pour autant nostalgique d'une époque qui était loin d'être parfaite. L'une des nombreuses qualités de ce livre est justement de ne pas donner une vision passéiste d'un monde en rapide mutation, mais plutôt de montrer, à travers l'exemple du vieil homme du Kenya, comment tradition et modernité s'interpénètrent à travers l'espace-temps et le vécu des populations autochtones. Un livre qui témoigne d'une culture et d'une époque, un livre qui ne juge pas, et cela fait du bien en ces temps d'affrontements simplistes et manichéens sur fond d'intellectualisme béant ! Lorsque Jean-Luc Ville parle de certains Africains " paralysés dans cette fascination du monde occidental ", il donne l'exemple de Kingo, l'un des fils de l'une des femmes de Abajila. Des adultes aussi, à l'image de la villageoise Guyat, vont jusqu'à considérer que les Blancs ressemblent à Dieu, d'ailleurs Jésus n'a-t-il pas la peau blanche ? L'écrivain-ethnologue interpelle cette femme un brin fataliste : " 'Ce n'est pas vrai, lui répondis-je, cette peau, c'est comme un déguisement. Et la couleur de Dieu, n'est-ce pas celle du ciel, clair le jour, noir la nuit, avec son beau scintillement d'étoiles'. Mais voilà, les Africains voient notre argent et tout ce qu'on peut acheter avec, ils nous voient venir puis repartir dans les airs et ils continuent de penser qu'on est comme Dieu tant qu'ils n'ont pas fait la même chose. Mais quand ils ont fait la même chose, gagner beaucoup d'argent, se déplacer en avion, habiter dans de grandes maisons, alors ils ne sont plus appelés 'Africains' par les autres, mais 'Blancs' : ils sont devenus des Blancs à la peau noire ". Ces lignes nous replongent dans ces peaux noires et ces masques blancs dont Fanon nous décrivaient les dérives, ce sont pourtant bien les Blancs - les " vrais " - qui sont venus exploiter terres et hommes sur ce territoire. Autrefois, les Waata " parlaient au Ciel ", tout en dépendant des ancêtres et des bienfaits qu'offrait la nature environnante. Les choses ont vite changé car, comme le souligne Jean-Luc Ville, " les Blancs sont venus et ont refait le monde avec d'autres liens nécessaires entre les choses, des liens qui n'étaient pas ceux par lesquels le Ciel tenait le monde depuis les commencements. Ils ont voulu que les arbres soient abattus pour servir les hommes et leurs machines, décidant de la mort des arbres, ou bien que les bêtes soient tuées par des fusils et non des arcs, décidant de la fuite des bêtes, ou encore que les Noirs n'aient plus le droit de chasser, décidant de l'existence des hommes ". Une quête de domination (coloniale) dont l'Afrique paie de nos jours le prix fort, puisque sa décolonisation reste en grande partie à (re)faire… Le dernier éléphant (ou le dernier Waata ?) n'est pas sans rappeler, avec lucidité et sans nostalgie, le dernier des Mohicans, et ce n'est pas le moindre des mérites des deux auteurs-acteurs de cette histoire - qui est d'abord une rencontre entre deux hommes et deux mondes - de nous avoir fait partager l'émotion d'un monde en train de disparaître. Un livre à mettre dans toutes les mains pour mieux réfléchir - sinon redouter - l'avenir qui nous attend. Pour mieux le préparer aussi.

F. M.

 

L'Asie en mouvement

Thierry Paquot, L'Inde, côté villes, Paris, L'Harmattan, Coll. " Carnets de ville ", 2005, 116 p.

Philosophe de l'urbain et responsable de la revue Urbanisme, Thierry Paquot s'est, depuis quinze ans, souvent promené dans l'Inde des villes. Méditant sur le devenir de cette nation, où le couple tradition et modernité a déjoué tous les pronostics, contredit toutes les théories, il a également flâné dans les ruelles sordides et couru dans les shopping mall rutilants, débattu avec ses collègues indiens ou non de la vie quotidienne des Indiens, et même de l'art de la sieste et des nouvelles utopies à bâtir. Car, au-delà des mégapoles qu'on dénature, ce sont aussi les travaux et les idées sur l'urbanisation qu'on construit, déconstruit, reconstruit. Sur les décombres d'une société indienne de moins en moins rurale, et de plus en plus pressée de vivre, de dépenser, bref de consommer. Pour ceux qui le peuvent. Les autres se débrouillent… Une mutation radicale qui transforme la société jadis nommée " traditionnelle " en une société urbaine et consumériste inscrite de plain-pied dans la " modernité-monde " décrite par Chesneaux. Les descriptions, notamment de Pune et de Bombay - rebaptisée Mumbai - sont éloquentes et regorgent d'anecdotes où l'on mesure la finesse du parcours et de l'observation de l'auteur. Il propose un inventaire personnel et coloré de l'univers urbain indien et plus encore de la vie grouillante du cœur des villes, à moins que ce ne soit une analyse du capitalisme industriel ou encore le récit de rencontres fortuites dans quelque bidonville parmi les milliers qui composent ce capharnaüm social et cet archipel de la misère urbaine. Avec le regard de Thierry Paquot sur une Inde en mouvement, en question aussi, on constate de fait que ce pays et sous-continent de plus d'un milliard d'habitants apparaît nettement moins sage qu'on ne le pense (ou pensait jusqu'à récemment). Ces " carnets de ville " rapportent ici les tribulations d'un voyageur à l'œil ethnographe , rivé sur tout ce qui bouge, mue et remue. Un remue-ménage qui déménage de plus en plus, surtout de la campagne vers la ville. L'Indien moderne opte pour la ville et ses fastes, ses côtés néfastes aussi, même si sans trop les chercher il les trouve rapidement. Surtout s'il est désargenté. Comme le souligne Thierry Paquot : " Avec l'urbanisation, c'est l'individualisation qui s'effectue, non sans difficulté. Le sujet s'autonomise de la famille, du village et même de la caste, à des vitesses différentes. L'homo urbanus émerge du tohu-bohu de la grande ville ". Le passage définitif " côté villes " ne fait pas que perturber les Indiens, il les questionne et remet en cause certaines vérités pas toujours bonnes à dire, sur la tradition par exemple, sur le statut des femmes tout particulièrement. Et si l'urbanisation provoque positivement la tradition dans ce qu'elle a de plus rétrograde, elle jette aussi sur les trottoirs des cités - rarement joyeuses - des millions d'Indiens " qui ne peuvent partager que la pénurie et l'indignation ". Dans l'épilogue, Thierry Paquot souligne que l'urbanisation mixée à la mondialisation ambiante transforme de fond en comble la société indienne, une mutation sans précédent qui ne parviendra pas - ou difficilement - à faire l'économie à la fois d'un discours politique extrémiste et d'un repli communautaire. L'homo urbanus chamboule la planète privée de repères sans que personne ne puisse vraiment se faire une idée du monde de demain… En Inde comme ailleurs.

F. M.

 

Patrick French, Tibet, Tibet. Une histoire personnelle d'un pays perdu, Paris, Albin Michel, 2005, 344 p.

Ce livre n'est pas un livre de plus sur le Tibet, vantant sa magie et la lutte désespérée de son peuple à bout de force mais pas de spiritualité. Non, l'ouvrage est salutaire car il apporte sa pierre à l'indispensable déconstruction de l'idée exotique d'un Tibet mythique et mystique. Ce " pays perdu " qui fait tant fantasmer les Occidentaux - du militant de base plein de bons sentiments à la star hollywoodienne pleine aux as - n'a jamais été ce royaume idyllique et pacifique, tellement rêvé et décrit depuis des lustres. Ni avant ni après la terrible épreuve chinoise qui s'abat effectivement depuis un demi siècle sur le Toit du Monde, emportant tout - vies et héritages - sur son passage. Patrick French, journaliste anglo-saxon bon connaisseur de la région et de son histoire (il a déjà publié en 1994 une bibliographie sur Younghusband, l'aventurier-colonisateur britannique qui amena le Tibet dans le giron de la couronne d'Angleterre dès 1904, c'est vrai pour moins de deux décennies). De tout temps, le Tibet a connu ce triste sort, cyclique et quasi fatal, qu'il n'est pas le seul à partager : guerre, indépendance, invasion, et on recommence, toujours avec ce cortège dramatique de conflits internes et d'agressions extérieures. Ardent défenseur de la cause tibétaine, et fin connaisseur du bouddhisme tibétain et des moindres faits et gestes du Dalaï-Lama, l'auteur décide d'entreprendre un long voyage au cœur du Tibet, pour tenter de retrouver dans ce territoire jamais interdit, le " Tibet de l'esprit " qui le perturbe sinon l'appelle depuis si longtemps. A l'issue du périple, sa vision est bien plus nuancée, à l'image (chinoise et tibétaine) du yin et du yang : si les exactions passées et récentes de la part des autorités chinoises sont évidentes et plus que condamnables (ce qu'elles n'ont jamais été pour de sombres raisons affairistes, qui oserait aujourd'hui se mettre à dos un milliard et trois cent mille consommateurs ?), les militants pro-Tibet se montrent parfois, souvent, contre productifs en starifiant et en médiatisant sans cesse la " cause " tibétaine. Quelle cause en 2005 ? French constate que l'indépendance du Tibet est un rêve qui coûte très cher aux Tibétains de l'intérieur, tandis que certains tentent de faire avancer leur conditions de vie (une bonne cause !), avec pragmatisme et réalisme, en essayant quotidiennement d'amener un mieux-être et un mieux-vivre aux millions de Tibétains enfermés chez eux, privés de liberté religieuse et d'existence économique, contraints à la survie sous la botte d'un envahisseur sans scrupules. La description, entre autre, de la ville de Lhassa, avec les militaires chinois et les boutiques de souvenirs tibétains en plastique fournissant le décor du Potala, donne une idée de la dégradation sociale et humaine en cours. Pour l'auteur la survie du Tibet passe désormais par l'aide concrète aux exilés intérieurs et non à la diaspora qui, en dépit de la souffrance propre à l'exil, est tous les jours un peu plus déconnectée de la réalité tibétaine sur place. Une réalité qui englobe les espoirs de certains et les désespoirs des autres. Si le Tibet n'est pas bien en Chine, il s'y trouve aujourd'hui bien de par les lois injustes de la géopolitique. Et si on souhaite ne pas voir le Tibet mourir assimilé, voire ethnocidé, c'est en Chine et avec elle qu'il doit se reconstruire, patiemment et durablement, avec toutes les parties concernées, et avant tout Chinois et Tibétains bien intentionnés. Car ils existent aussi ! L'auteur revient admirablement sur les épisodes historiques et religieux du Tibet d'autrefois, tout comme sur les massacres de masse à l'occasion du Grand Bond en Avant (1958-1959) puis de la terrible Révolution Culturelle, rappelant que ces famines organisées et ces traditions interdites sont des épreuves terribles qui ont anéanti l'ensemble des populations de Chine dite populaire, Han compris. Mais l'auteur insiste, avec raison, que si Hitler, Staline ou Pol Pot, n'ont plus guère bonne presse, Mao jouit toujours, en Chine comme ailleurs, d'une certaine aura qui prouve, si besoin était, que le procès des crimes du maoïsme et de son leader n'a jamais eu lieu. Le sera-t-il un jour ? On peut en douter… Le nationalisme chinois qui a aujourd'hui le vent en poupe peut s'avérer d'autant plus dangereux que la lumière n'a pas été faite sur son proche passé. Ce livre est le fruit d'un lent et long cheminement, intérieur et géographique, historique et politique, de l'auteur et de sa rencontre avec le Tibet et la Chine. L'ouvrage est surtout un recueil de témoignages, de Tibétains surtout, des récits poignants et précieux qui permettent aux lecteurs, comme à l'auteur avant eux, de mieux comprendre ce qui se trame de nos jours sur le Toit du Monde, entre ciel et terre, entre bouddhisme tibétain et confucianisme rénové, entre tradition et modernité, sachant que ces termes sont appelés à s'entremêler toujours davantage, dans la confusion d'une incontrôlable mondialisation. Au final, une lecture indispensable pour sortir d'une vision stéréotypée sur le Tibet, quitte à ce que la mythologie et l'exotisme, si confortables aux Occidentaux surprotégés, en prennent pour leur grade. En attendant les gradés de l'Armée de Libération Populaire contrôlent toujours les moindres gestes et mouvements des Tibétains. Plus tôt les discussions sino-tibétaines reprendront suivis d'actes concrets, et plus rapidement les Tibétains opprimés quitteront leurs chaînes, qu'elles soient réelles ou mentales. La Chine conquérante ne cédera pas, mais le Tibet oppressé peut survivre, encore faut-il accepter, de toutes parts, de nouveaux et délicats compromis… Pas évident, c'est sûr, mais que faire d'autre ?

F. M.

 

Terence H. Hull, ed., People, Population and Policy in Indonesia, Singapour, ISEAS-Equinox, 2005, 185 p.

Dans cet ouvrage collectif, dont le maître d'œuvre est Terence H. Hull, démographe spécialiste de l'Indonésie depuis plus de trois décennies, Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Indonésie nouvellement indépendante a multiplié les mesures impliquant des profonds changements sociaux et économique, le tout en veillant minutieusement à affermir l'unité nationale de cet immense archipel. Cet ouvrage montre que l'un des changements les plus notoires est toutefois - ce qui n'a que très rarement été souligné - celui de l'espace familial. Ainsi, les mariages sont aujourd'hui nettement plus tardifs et surtout de plus en plus rarement arrangés , même si cette tradition perdure ici ou là. Il reste qu'une révolution du cercle familial, avec ses rites et ses pratiques, a bien eu lieu : les couples décident généralement de leur union et le contrôle des naissance tend à se développer considérablement, la conséquence étant la réduction rapide du nombre d'enfants par famille. Un " bien-être " acquis pas facile à faire admettre au plus grand nombre lorsque les progénitures représentent la meilleure assurance-vie dans une société en transition - non seulement démographique mais aussi politique - dans laquelle l'idée d'une sécurité sociale pour tous n'est encore qu'un vœu pieu. Toutefois, en trente années d'un pouvoir sans partage, l'Ordre Nouveau aura au moins contribué au développement rapide du planning familial. Deux enfants par couple sont devenus la norme, suivant ainsi le slogan du régime placardé sur tous les murs du pays : " Dua anak cukup ! " (" Deux enfants ça suffit ! "). Il n'empêche qu'en 2005, le succès en matière de contrôle des naissances est bien réel, et laisse augurer d'un avenir plus vivable pour des milliers de familles, notamment en matière de santé et d'éducation. C'est surtout la vie des femmes qui a été bouleversée, pas toutes bien entendu, mais une large part d'entre elles peuvent déjà entrevoir la vie quotidienne avec d'autres yeux. Le chapitre que consacre Iwu Dwisetyani Utomo à la nouvelle condition féminine en Indonésie, avec son lot de libertés individuelles enfin acquises, montre cependant que si la situation présente n'a en effet plus rien à voir avec celle du temps de l'indépendance encore marquée par le poids de la colonisation hollandaise, la condition des Indonésiennes reste fragile du fait de la sporadique résurgence - surtout en temps de crise et de doutes - des conservatismes les plus rétrogrades, qu'ils soient d'ordre nationaliste ou islamiste, par exemple. A la fin du livre Terence Hull espère que le gouvernement " SBY ", en place depuis 2004, saura prendre en compte l'énorme potentiel démographique de l'archipel, en leur donnant la possibilité de mieux décider de l'avenir de leurs enfants : " Investir dans la population, investir les ressources pour son éducation, investir dans leurs idées à partir de leurs intentions, investir dans la confiance en leur sagesse. En bref, respecter leurs désirs ". Les auteurs de cet ouvrage estiment également essentielle la coopération internationale afin que la population indonésienne puisse connaître demain de meilleures conditions d'existence pour tous. Le livre, écrit à la veille du Tsunami du 26 décembre 2004 qui a terriblement meurtri le nord de l'île de Sumatra, cette collaboration s'avère encore plus urgente aujourd'hui. Pour éviter le réveil des conservatismes - politiques ou religieux - autoritaires et préparer un autre avenir, en particulier aux plus démunis.

F. M.

 

Mohammad Hashim Kamali, K. S. Nathan, ed., Islam in Southeast Asia, Singapour, ISEAS, 2005, 352 p.

Voici un livre particulièrement bienvenu sur l'état et l'évolution de l'islam dans le sud-est asiatique. Sous la houlette de K. S. Nathan et M. H. Kamali, le travail collectif explore autant l'histoire de l'islam dans la région que ses stratégies politiques et ses implications dans la vie sociale dans les pays concernés. Quatre parties divisent le livre : 1) l'histoire, la doctrine et les institutions islamiques en Asie du Sud-Est ; 2) Politique, développement et société dans le contexte musulman de la région ; 3) Modernisation, mondialisation et le débat autour d'un " Etat islamique " en Asie du Sud-Est ; 4) L'impact du 11 septembre 2001 dans la pensée et les pratiques musulmanes dans cette région. Cet ouvrage, à la fois clair et complet, fait véritablement le point sur l'islam dans cette partie de l'Asie, certes dynamique sur le plan économique mais également gangrenée par les réseaux islamistes, notamment en Indonésie, où plusieurs attentats ont démontré la force de l'islam radical sur place (même s'il demeure extrêmement minoritaire), au sud des Philippines et désormais de manière éclatante, si l'on peut dire, dans le sud de la Thaïlande, où l'on soupçonne Al-Qaeda d'avoir installé son nouveau QG… En revenant sur l'histoire et sur les spécificités régionales que revêt l'islam en Asie, ce livre précise et dénonce aussi quelques idées reçues (celle, par exemple, que la religion musulmane n'est pas monolithique !), notamment en Occident. Parmi les textes présents dans ce volume, tous très informatifs et documentés, une contribution a particulièrement retenu notre intérêt, il s'agit de celle sur la place de la femme au sein de cet islam régional, de Lily Zakiyah Munir : l'auteur revient sur le débat controversé autour du port du voile et de la pratique de la polygamie. Elle précise que le rapport aux femmes dans l'islam dépend de la lecture que le croyant se fait du Coran. Ses multiples interprétations laissent la porte ouverte à tous les abus. Il s'agit, selon elle, de procéder à une lecture politique et sociale, et non pas littéraire - littérale - du livre saint des musulmans, ainsi serait-il possible d'envisager une meilleur justice pour les femmes et de passer, enfin, de l'oppression à la libération. Du chemin reste donc à faire dans ce domaine… En ce sens, comme en bien d'autres, la lecture de ce livre collectif sur l'islam en Asie du Sud-Est est salutaire, non seulement pour nous rappeler que notre imaginaire occidental de l'islam ne peut se cantonner à l'Afrique du Nord et au Moyen-Orient, mais surtout pour éviter des malentendus et tant d'amalgames regrettables.

F. M.

 

Mary Rack, Ethnic Distinctions, Local Meanings. Negotiating Cultural Identities in China, Londres, Pluto Press, 2005, 166 p.

Dans ce livre Mary Rack tente d'expliquer les manières dont les anthropologues occidentaux utilisent les travaux sur l'identité et l'ethnicité dans le but complexe d'interpréter les cultures autochtones des sociétés qu'ils analysent. Dans ce sens, ce livre qui traite des Miao du sud de la Chine intéressera tout autant les spécialistes des questions ethniques que ceux qui travaillent sur cette région chinoise. Se méfiant à juste titre de toute forme de classification d'ordre ethnique, l'auteur souligne que ces interprétations et classements de chercheurs étrangers ne correspondent généralement pas aux réalités locales, et moins encore aux perceptions que les autochtones se font d'eux-mêmes. Mary Rack part de l'étude de terrain dans une zone rurale de la Chine du Sud pour démontrer comment lesdits " évènements culturels des minorités ethniques " sont de parfaites occasions à la fois de divertissement et surtout d'exploration de " l'identité personnelle " des élites urbaines. Dans le cadre d'un Etat centralisateur comme la Chine qui tente, plutôt mal que bien, de modeler la cinquantaine de minorités " nationales " au sein de la République hâtivement dite populaire, les nouveaux vacanciers chinois découvrent la diversité culturelle et ethnique au cœur même de leur immense empire… Cette découverte n'est pas exempte d'un séculaire sentiment de supériorité du han envers les autres minorités, justement dites " ethniques ". Reprenant le fil de l'Histoire, l'auteur suggère ainsi que ces classifications ethniques répondent aux désirs - et aux intentions - des élites afin de prouver la fameuse existence du fossé culturel qui sépare le " Nous " des " Autres ". Les élites chinoises, venant du nord ou de la côte, voient ainsi la justification de la supériorité de leur civilisation plusieurs fois millénaires, comme elles aiment à le souligner… Mais la présente étude montre également la part de responsabilité des anthropologues - nous ajouterions volontiers celle des responsables politiques et économiques, ainsi que celle de l'industrie du voyage - dans la perpétuation de telles classifications et différences ethniques… Partant d'un cas chinois, l'objet de ce livre concerne en fait toutes les " ethnies " de la planète qui connaissent - et subissent - un sort identique qui n'est pas sans rappeler des formes avérées de réappropriation historique et de manipulation identitaire.

F. M.

 

Francis Loh Kok Wah, Joakim Öjendal, ed., Southeast Asian Responses to Globalization, Singapour, ISEAS, 2005, 382 p.

Les éditions ISEAS de Singapour publient avec ce recueil collectif une "réponse" spécifique à l'Asie du Sud-Est à la mondialisation culturelle et marchande en cours. Les deux thèmes majeurs qui traversent le livre du début à la fin sont " gouvernance " et " démocratie ". C'est en effet autour de ces mots clés que s'articule la réflexion d'ensemble menée par la dizaine de chercheurs sollicités dans le cadre de cette publication, qui est par ailleurs le fruit d'une coproduction asiatico-suédoise. Le bilan de l'après crise financière de 1997 a fait état d'une ingérence encore bien plus forte des effets de la mondialisation dans cette région du monde. Il ne faut cependant pas négliger le processus, lent et certes irrémédiable mais aussi moins spectaculaire, de démocratisation régionale en marche depuis une vingtaine d'années au moins. Cela s'est d'abor traduit par l'émergence des classes moyennes, le rôle nouveau joué par les mouvements sociaux et parfois religieux, la place prise par les ONG nationales et internationales, ainsi que par les changements profonds dans les relations entre les Etats et leur société civile respective. Cet ouvrage entend revisiter la problématique de la démocratisation à l'aune de la mondialisation, n'occultant ni les aspects économiques, sociaux, politiques et culturels. On voit aujourd'hui que la mondialisation recadre le processus de démocratisation politique dans la région, elle impose aussi sa vision du développement. Mais, en dépit de ces tendances dirigistes actuelles, les gouvernements et les populations des différents pays du sud-est asiatique ont pour la première fois étendu leurs capacités de décision, même si beaucoup de chemin reste à faire pour améliorer le quotidien de tous ceux qui se voient - ou se sentent - exclus de cette réalité, évidemment partielle. Globalement, l'ouvrage prêche à notre avis un optimisme légèrement démesuré, mais devant le vide utopique qu'offre aujourd'hui la mondialisation, comment ne pas adhérer à un certain optimisme, ne serait-ce que pour ne pas céder à la complainte ambiante ? Notre époque a sans doute la forme d'optimisme qu'elle mérite ! Au final, " bonne gouvernance " et " démocratisation positive " sont donc au menu de ce volume, en attendant que ces deux " voies " soient encore mieux poursuivies par les dirigeants au pouvoir dans les différents Etats de la région.

F. M.

 

Tourismes et migrations

Pierre Gras, Ports et déports, Paris L'Harmattan, Coll. " Carnets de ville ", 2003, 160 p.

Dans cette belle collection intitulée " Carnets de ville ", par ailleurs dirigée par l'auteur, plusieurs ouvrages ont déjà montré la richesse des interactions entre la ville et le voyage. Le présent volume nous transportent - nous trans-bordent - de ports à quais, dans nombre de villes portuaires des quatre coins du monde. D'Europe en Asie, de l'Atlantique à la Méditerranée, le livre de Pierre Gras fait l'éloge de la flânerie sur ces bords de ville et à bord des navires qui franchissent les frontières physiques et culturelles de nos histoires tourmentées. Un mal de mer salutaire pour mieux quitter non pas le navire mais le port de l'angoisse ? Un livre de souvenirs aussi : ceux de l'auteur, de ses pérégrinations autour du monde et au cœur de la France urbaine, brumeuse voire ténébreuse, avec ses " effets de manche " et son " havre sans paix ". Une France des régions côtières, où le désir de rivage a fait place à la dérive des paysages, une dérive forcément sociale et humaine dont Anvers et Liverpool, Ostende et Rotterdam, semblent également affectées. Un monde se meurt, à la fois celui d'antan et celui des ports. Ce n'est pas le Queen Mary II, fraîchement sorti des Chantiers de l'Atlantique de Saint-Nazaire, qui va - seul contre tous, et ramant à contre-courant - modifier la donne ! La lenteur n'est pas à la mode, et si " à Cherbourg, on apprend la patience ", voilà belle lurette déjà que nos contemporains sont fascinés par le culte de la vitesse, quitte à terminer dans le mur, et que l'avion a détrôné le bateau pour les périples lointains et même les autres. Dans ce contexte morose, les " escales normandes " durent plus longtemps que prévu, le plaisir usé d'écumer un gorgeon dans un rade à quai cédant le plus souvent à l'amertume, sinon au désespoir et à l'oubli de soi… La vie sur le port comme celle en voyage pour certains, renvoie à une forme de nostalgie douce, celle qui fera que sur le Vieux Port de Marseille la nouveauté devra s'adapter au rythme du temps et que dans le vaste projet de transformation urbaine du port, " Marseille y perdra sans doute un peu de son imaginaire, mais peut-être pas son âme ". Mais les ports n'ont pas peur de l'avenir, le passé leur appartient, et Istanbul, Buenos Aires, Danang, ou d'autres ont d'autres défis et frissons à affronter désormais que ceux de la mer : la gestion d'une " crise " - ou plutôt " mutation " - qui dure et perdure sans que l'ombre d'une solution ne pointe son nez… Même si le meilleur des mondes, " c'est le parfum de Gênes ", l'univers des ports répand une odeur lugubre au goût amer. Et comme toujours, la détresse des uns fait le bonheur des autres, la crise à ses perdants (nombreux) et ses gagnants (rares). C'est le constat obligé que fait l'auteur dans son épilogue, expliquant que " les villes portuaires ne nourrissent plus leurs hommes. En tout cas plus les mêmes. Et la Cité 'réinvestit' le port - c'est bien le mot qui convient ". Si les ports, ancrés dans leurs villes, retiennent désormais touristes et autochtones, pour l'affaire de tous, il n'empêche que " d'autres portes d'entrées du monde " non seulement les concurrencent mais les dépassent sans scrupules : gares, aéroports, aires d'autoroutes… Contrairement aux ports, les non-lieux, y compris les plus vulgaires (" l'hypermarché ", par exemple), ont de l'avenir, ils répondent à la demande des consommateurs, qu'il s'agissent de biens culturels, de paysages ou de voyages). Dans ce cas, Pierre Gras préfère encore opter pour le charme un rien désuet qui consiste à " rester à quai ". L'histoire et la littérature, tout comme le voyage, sont des espaces de liberté qui restent encore à explorer, et l'auteur ne s'y trompe pas lorsqu'il écrit que " les écrivains sont nos compagnons de route ". Bonne route à ces ports, toujours prêts pour de nouveaux départs... Signalons enfin qu'en 2005, escale à Rome oblige, Pierre Gras a publié dans la même collection, Suite romaine.

F. M.

 

C. Michael Hall, Hazell Tucker, ed., Tourism and Postcolonialism, Londres, Routledge, 2004, 190 p.

Les deux auteurs, spécialistes de longue date des questions touristiques dans le monde, nous offre ici un ouvrage au titre salutaire, tant le tourisme - et le touriste - n'a cessé d'être réhabilité ces dernières années. Certes, il fallait bien lui donner un autre visage, après la critique globale et acerbe qu'il a dû subir dans les années 1970 et 1980, mais il n'était peut-être pas justifié d'aller aussi loin ! De même, la figure du touriste - idiot du voyage pour la plupart - avait également besoin d'un relookage ! De là à en faire un voyageur consommateur idéal, c'était un peu engager un virage à 180° ! Tourism and Postcolonialism dessine les contours et rassemble les données théoriques tout comme les recherches appliquées dans le but d'éclairer les liens étroits qui unissent, historiquement comme de nos jours, le tourisme, le colonialisme et le postcolonialisme (en France, pour qualifier ce dernier terme, on dirait plus volontiers le néocolonialisme). C'est aussi intentionnellement que l'ouvrage propose des textes émanant de chercheurs eux-mêmes issus des anciens pays colonisés. Il est par ailleurs fait référence aux études littéraires dites postcoloniales. Mais, avant tout, le livre collectif - rassemblant une douzaine d'auteurs et autant d'articles - identifie assez clairement le tourisme comme une " forme culturelle postcoloniale " et comme une industrie internationale fondée les structures relationnelles coloniales, que ces structures soient passées ou actuelles. Des cas concrets sont présentés : Afrique du Sud, Kenya, Egypte, Malaisie, Hong Kong, etc. A l'issue de ce recueil de textes sur l'état touristique du monde, les deux maîtres d'œuvre de l'ouvrage espèrent qu'en affinant notre regard sur les autres et l'ailleurs, comme le suggèrent les articles ici publiés, de nouvelles pistes de recherche puissent demain voir le jour dans le champ si particulier des études touristiques. En attendant, et pour explorer cette voie, à quand une traduction française de ce livre ?

F. M.

 

Catherine Wihtol de Wenden, Atlas des migrations dans le monde, Paris, Autrement, Coll. " Atlas ", 2005, 80 p.

Dans la belle collection " Atlas ", les éditions Autrement propose ici, sous la plume éclairée et savante de Catherine Wihtol de Wenden, un Atlas des migrations dans le monde qui entend faire le point sur un sujet d'une brûlante actualité. Des cartes nombreuses et précises - que nous devons à Madeleine Benoît-Guyod - illustrent avec intelligence le texte et aident le lecteur à s'en sortir dans la complexité des flux et des réseaux migratoires. En 2005, les migrants représentent 175 millions de personnes dont environ 15 considérés en situation irrégulière. La mondialisation des flux migratoires est évidente mais ce qui devient aujourd'hui de plus en plus délicat à démêler c'est la nature des ces migrations : " réfugiés ou migrants volontaires " précise ainsi le sous-titre. En effet, entre le réfugié clandestin, l'exilé politique, le trafiquant criminel, le demandeur d'asile, l'expatrié fortuné, pour ne pas évoquer le job ou globe-trotter, la donne n'est jamais la même ! Le livre nous propose un tour du monde des communautés en mouvement, des réseaux transnationaux et des diasporas de toutes sortes, surtout il analyse l'impact de ce gigantesque flux de populations sur l'actuel état du monde. Il est surtout un formidable outil de travail pour comprendre une planète en perpétuel mouvement. Chaque région du monde est analysée, et il ressort de la lecture quelques idées forces autour du processus des migrations : l'Europe, ainsi, continue d'être un pôle d'attraction important, malgré des politiques d'accueil de plus en plus dures voire répressives ; de nouvelles région entrent dans la mobilité internationale (notamment en Asie du Sud et du Sud-Est) ; le mythique " Nouveau Monde " reste une terre d'immigration très prisée, consolidant de la sorte son héritage historique si bien ancré dans l'imaginaire collectif. Enfin, Catherine Wihtol de Wenden souligne également l'enjeu majeur que représentent pour l'avenir les migrations internationales (mais aussi nationales, voir par exemple les migrations rurales internes en Chine), l'essor difficilement maîtrisable des villes " globales " à l'image de New York, Sidney ou de Shanghai, mais aussi de Mexico, Lagos ou Bombay… Entre communautarisme et multiculturalisme, les futurs modes du vivre ensemble tout comme les droits des migrants ou encore l'aide au développement, dépendront fortement de la capacité de nos sociétés - et de nos dirigeants - à prendre en compte les migrations actuelles, avec leurs problèmes et leurs potentialités. Une réflexion indispensable qui ne pourra se satisfaire de solutions simplistes et discriminatoires. Ce livre est indispensable pour tous ceux qui souhaitent en savoir plus sur les migrations autour et au cœur de notre (petit) village global…

F. M.

 

Paola Monzini, Sex Traffic. Prostitution, Crime and Exploitation, Londres, Zed Books, 2005, 186 p.

L'auteur est sociologue et spécialiste de la criminalité internationale. Dans cet ouvrage, entièrement consacré au fléau des trafics sexuels dans le monde, elle s'insurge avec force et raison contre l'impunité et l'état de corruption dans lequel végètent nos sociétés modernes mais pourtant surinformées. Effectivement, le trafic d'êtres humains, en particulier de filles et de femmes dans le but de prostitution, est un énorme business en plein essor. Depuis l'explosion des " industries du sexe ", au cours des années 1990, ce " secteur " constitue une industrie particulièrement lucrative et rentable pour tous les proxénètes, visibles et invisibles, fréquentables par le beau monde ou infréquentables et donc parfois pourchassés, le plus souvent pour l'exemple. L'auteur rappelle utilement que la chute - suivi du démantèlement - de l'Union soviétique et la plongée d'une bonne part de la planète dans un libéralisme brutal et prédateur sont deux facteurs essentiels dans la propagation de ce trafic international. Les conditions des femmes séquestrées, violées, vendues, trafiquées, en un mot " marchandisées ", ne sont plus à préciser, elles sont connues de tout le monde. Même si rares sont ceux qui s'attèlent à lutter véritablement contre ce fléau. Ce petit livre, utile et concis, est une introduction morbide à la géopolitique des trafics mondiaux à des fins sexuelles. L'auteur dévoile le fonctionnement des réseaux, les lieux et modalités de transit, les destinations, les transactions, les travaux conduits par les ONG et autres associations, les recherches menées par Interpol, les polices nationales, les cours de justice criminelle, etc. Elle a aussi interrogé des intervenants dans la lutte et des femmes livrées aux trafiquants. Le premier sinon principal objectif de Paola Monzini est présentement d'identifier les mécanismes, souvent sordides mais parfois trop habituels, de ce qui est devenu un " marché global ", aussi exigeant que demandé… Enfin, et c'est peut-être l'essentiel, elle rend comptes des récents évènements et mesures qui tentent de contrôler, à défaut d'éradiquer, ce trafic (in)humain, n'oubliant pas de présenter succinctement les stratégies à la fois de résistance et de changement. Sex Traffic, un livre aussi modeste qu'indispensable pour ne pas dire demain qu'on ne savait pas…

F. M.

 

Franck Michel, Autonomadie. Essai sur le nomadisme et l'autonomie, Paris, Ed. Homnisphères, Coll. " Voies AutoNomades ", 2005, 256 p.

L'auteur est de plus en plus incontournable sur la question du voyage et du tourisme dans nos sociétés contemporaines. Homme " aux semelles de vent ", il est une partie de l'année en Asie, notamment en Indonésie où il a trouvé un port d'attache en créant en outre une association humanitaire réunissant dans le même mouvement l'engagement intellectuel et moral. Il ne cesse de s'interroger sur les identités locales confrontées à l'altérité redoutable qui est celle du tourisme de masse. Franck Michel décline depuis une dizaine d'années une série d'ouvrages essentiels qui sont autant de référence non seulement pour la réflexion mais aussi pour l'établissement d'une éthique du voyage. Désirs d'ailleurs. Essai d'anthropologie des voyages, préfacé par Jean-Didier Urbain, publié pour la première fois en 2000, connaît une troisième édition aux Presses de l'Université Laval. Mais il est aussi l'auteur, chez Homnisphères, de L'autre sens du voyage. Manifeste pour un nouveau départ, un manifeste éthique pour le voyage conçu comme une " école buissonnière (…) où il importe de changer de temps et de mentalité, de s'immiscer dans la culture de l'autre sans renier la sienne, de se frotter à l'ailleurs sans perdre de vue d'où l'on vient, se rendre disponible à tout et se mettre à écouter le bruit du monde sans en altérer ni le son ni l'harmonie ". Son dernier ouvrage Voyage au bout de la route. Essai de socio-anthropologie (Editions de l'Aube) prenait la clé des champs pour une sorte de ballade d'une infinie richesse sur les innombrables manières de décliner l'usage de la route. Dans la déclaration d'intention de la collection qu'il dirige chez Homnisphères, " Voies AutoNomades ", Franck Michel donne le ton de l'ouvrage qu'il vient de publier : " Les dominants ont changé de visage mais pas de méthode, et les libertaires d'ici, les nomades d'ailleurs, les résistants de toujours, sont les premiers à payer le prix de la normalisation politique et de l'uniformisation culturelle. La collection Voies AutoNomades entend décentrer notre regard grâce au voyage, compris ici dans son acception la plus large, retrouver le chemin de l'hospitalité propre au nomadisme et de la dignité chère à l'autonomie ". Ouvrage où se déploie une pensée justement nomade et passionnante, refusant tout centre immuable et rayonnant à travers plusieurs lignes de fuite. Franck Michel rappelle d'abord la subversion du nomade dans nos sociétés occidentales où la fixation des individus dans une identité ou un espace est un principe d'organisation. Le nomade est l'homme du refus des frontières, des limites, des assignations, des crispations, il parcourt les confins naturels (déserts, forêts, steppes, etc.) ou les confins sociaux (exclusion, lisières, camps, frontières, etc.). Etymologiquement le terme évoque le pastoralisme, le parcours de l'homme qui emmène son troupeau d'un lieu à l'autre selon les saisons pour que les animaux ne manquent jamais d'eau ou de nourriture. Adaptation aux conditions changeantes de l'espace pour pouvoir survivre, écologie en acte pour maintenir une relation propice avec le milieu. Un paradoxe analysé par l'auteur est celui de l' " immondialisation ". Les anciennes significations volent en éclats de sens contradictoires. Si le nomade est aujourd'hui persécuté, refoulé des frontières, assignés à des lieux de fixation ou d'enfermement, l'idéologie libérale appelle le nomadisme de l'argent et du pouvoir. Les nouveaux nomades sont aujourd'hui les acteurs premiers de la mondialisation économique, par excellence ennemie de la mondialisation des hommes. Hommes du hors sol, sans souci de responsabilité, occupés à faire fructifier les profits de leurs entreprises elles-mêmes déterritorialisées. Si le nomadisme a longtemps caractérisé une économie frugale du déplacement à hauteur d'hommes, il est aujourd'hui d'abord celui de l'argent, les nomades traditionnels sont désormais baptisés des " vagabonds ", des " exclus ", des " sans abris ", des " sans papiers ", etc. Une déclinaison interminable du stigmate. Autonomadie est un livre d'exigence éthique face à un monde dont les valeurs d'humanité sont mises à mal par la course éperdue au profit, au rendement, à la vitesse. Franck Michel consacre de belles pages au bonheur, à l'oisiveté, à l'errance. Il dénonce avec une solide connaissance de ce dont il parle les ravages de la mondialisation, la paupérisation croissante des sociétés du Sud, la liquidation de l'altérité. Un livre de combat, un appel à vivre dans la conjugaison des différences.

David Le Breton

…et puis en 2007, vous trouverez plusieurs recensions de livres concernant le Vietnam, entre autres…