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L'heure d'aller

Premiers pas et page blanche - Small Isles, Ecosse




par Jérémie Bretin




L'article en format PDF

 


Canna

 

C'est dans une tentative de réflexion sur la marche mêlée à un certain goût de l'aventure et de la découverte que je me suis lancé en septembre 2012 dans un périple sur les Small Isles, situées à l'ouest de l'Ecosse.
Durant une dizaine de jours, j'ai sillonné à pied les 4 îles de Rum, Eigg, Muck et Canna, captant les sons de mon environnement, photographiant les paysages traversés. Ce projet, intitulé " Small Isles Project ", financé par le biais d'un site de Crowdfunding, a pour finalité la réalisation d'un roman-sonore, livre version papier agrémenté d'un CD-audio regroupant photographies, textes et sons issus de mon expérience sur les Small Isles.
Le texte qui suit est tout naturellement issu des nombreuses marches entreprises durant ce voyage. Il s'attache à décrire ce moment unique où, alors que la nature est encore assoupie, le marcheur se lève et pose ses premiers pas.

 

Les premiers pas sont comme les premiers mots. La terre est vierge de toute trace comme la page est vide de tout mot. Il n'y a rien. Tout reste à faire. A l'heure où la rosée humidifie les corps et cristallise les paysages, il faut prendre une décision. Sans tarder. Après, il sera trop tard. Alors je me lève, et, le corps pareil à un arc, je me déplie, je m'étire, je me tends. Enfin, à la manière de la corde brusquement libérée de toute tension, je relâche tout, expirant en un seul et long souffle l'air de la nuit encore présent dans mes poumons. Lentement, j'entrouvre la toile de tente et je jette un premier regard à l'extérieur, avec à l'esprit cette vague inquiétude que le monde se sera peut-être volatilisé pendant la nuit. Je constate alors que rien n'a changé. Rien n'a changé, à ce détail près que je ne reconnais plus rien. La lumière du matin, dans sa pâleur spectrale, jette sur le monde des ombres froides qui semblent avoir absorbé toute couleur, à l'exception du bleu, partout présent. Des feuilles d'arbres centenaires aux jeunes pousses d'herbes grasses, chacun se tait, figé dans le dernier mouvement de la veille. La nature dort encore. C'est le moment où, sans faire de bruit, j'enfile mes chaussures, avec la certitude que quelque chose m'attend, là-bas, à l'extérieur. Quelque chose de suffisamment fort pour effacer la fatigue accumulée les jours passés par les nombreux kilomètres déjà parcourus. Un sentiment d'urgence, comme s'il ne fallait pas rater le début. Un rendez-vous mystérieux, qu'il ne faudrait manquer pour rien au monde. C'est l'heure d'aller. Debout, prêt au départ, je considère une dernière fois le lieu qui m'a accueilli durant la nuit. Pendant quelques secondes, l'idée de rester, de m'installer dans un endroit devenu familier, parcourt mon esprit. Mais je sais que c'est un leurre. Un appel à la facilité, à la paresse. Pire, au sentiment de nostalgie. Celui qui marche vit dans l'instant. Il va de l'avant, sans s'attacher, trop occupé à parcourir les lieux qui s'offrent à lui. S'il s'arrête, ce n'est que pour se reposer et se concentrer sur la marche du lendemain. Son seul lien est celui de la terre, qui le relie au monde. Et les sentiers qui le sillonnent sont un appel à la liberté et à la découverte auquel il se doit de répondre jour après jour.

Eigg

 

J'enclenche le premier pas. Le temps semble suspendu. C'est toute la nature qui retient son souffle. Silence complet, à l'exception des quelques battements d'ailes provoqués par des spectateurs aériens. Lentement, ma jambe glisse sur le sol, craintive, incertaine, et vient se placer quelques dizaines de centimètres en avant. Je n'ai pas vraiment bougé. La tentative est ridicule. Quelques secondes de concentration supplémentaires, et je décide d'exécuter un deuxième essai. Cette fois-ci avec la jambe gauche. Victoire. Je suis toujours debout. La distance parcourue est insignifiante, mais elle marque au fer rouge le début d'une marche qui durera sept heures.

Les minutes qui suivent sont une chorégraphie hésitante, un jeu de jambes maladroit très éloigné de la représentation commune que l'on se fait de la marche. Chancelant, confus, désorienté, je ne sais pas où je vais. Mon corps semble peser des tonnes. La pesanteur sur terre a dû tripler pendant la nuit. Mes articulations grincent et répercutent des signaux de douleurs comme autant de centaines de piqures d'insectes. Mes membres sont encore froids, le coeur n'ayant pas eu le temps de jouer son rôle de pompe nécessaire au réchauffement du corps. Seuls les organes vitaux semblent avoir été préservés pendant la nuit. Les mains, les pieds sont des blocs rigides, laissés à l'abandon, qu'il faut lentement réactiver.

Petit à petit, tandis que mon organisme se réchauffe, voilà que je prends de l'assurance. Alors que j'errais, sans réelle prise avec les éléments, je semble prendre une véritable direction. Phénomène d'aimantation ou réelle prise de conscience, mon pas s'affirme, ne laissant plus de place au doute. J'effleure les sentiers avec une agilité et une légèreté qui rappellent le stylo virevoltant sur la feuille de papier. Mon pas se fait aérien. Je ne laisse plus d'empreinte. Plus de trace. Je vibre au son de la nature, en accord parfait avec l'environnement que je traverse Il est d'ailleurs difficile, à ce stade, de me considérer comme un personnage extérieur aux scènes qui se jouent autour de moi. Il y'a le vent, qui souffle et fait osciller les herbes folles. Il y'a les collines, qui se font échos dans leur rondeurs exaltées. Il y'a la mer, au loin, qui ne cesse de se plier et de se déplier dans un mouvement de va et vient continue. Et il y'a cet homme, qui se déplace, jetant ses jambes l'une après l'autre, loin devant lui. Il n'a plus conscience de marcher. Il est la marche, comme le vent est cette masse d'air qui se déplace dans une succession de souffles. Parcourant l'instant, seconde après seconde, je me débarrasse de tous les masques, de tous les costumes qui me protégeaient du monde. A vif, nu, pleinement moi-même, je me laisse porter par les courants du monde. L'arrivée n'est plus qu'un vague mirage, dont le sens semble avoir été emporté par l'agitation tranquille de la nature.

Obnubilé par l'horizon, là-bas, au loin, je m'élance à sa poursuite avec la certitude de ne jamais l'atteindre. La finalité, dans la marche comme dans l'écriture, se situe quelque part ailleurs, dans un déroulement d'idées, de paysages, de rêveries, qui n'a pour but que le franchissement d'un prochain paragraphe, d'un chemin à venir.


Muck

 


Pour en savoir plus

- KissKissBankBank (site de Crowdfunding m'ayant permis le financement du projet) : http://www.kisskissbankbank.com/small-isles-project

- Blog Small Isles Project (permet de suivre l'évolution du projet jusqu'à sa phase de création finale) : http://smallislesproject.blogspot.co.uk

 

 

Rum