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Sa Pa, station d'altitude et vitrine de l'ethnotourisme au Vietnam


par Franck Michel

 


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" La rivière la plus profonde,
On peut la sonder. Mais une âme noire,
En connaît-on jamais le fond ?
"

(Chanson populaire vietnamienne)

 

A l'instar de la rivière de cette chanson, Sa Pa se laisse sonder, approcher sinon apprivoiser, et comme l'âme, il est bien difficile aussi d'en connaître le fond, d'en percevoir la quintessence et sa juste valeur. Et même si pour l'heure, sa valeur se fait plus marchande et touristique, que spirituelle ou philosophique, sa magie nimbée de mystères - qui eux sont indondables - continue à opérer auprès de tous ceux qui s'y collent... Et parfois n'en décollent plus.
Perchée à 1650 mètres, et souvent perdue sous la brume, la petite cité de Sa Pa est incontestablement la station d'altitude la plus exotique du Vietnam. Jouissant d'un climat frais et agréable, le site mérite sa désignation de " station d'altitude " à compter du début du XXe siècle, lorsqu'un sanatorium destiné à la soldatesque coloniale est installé sur place. Les villas et autres infrastructures suivront. Tout comme les candidats coloniaux à l'exil temporaire et volontaire et les quêteurs de fraîcheur et de calme dans ce petit morceau de bout du monde. Et puis, pour ces Français d'Asie qui se croyaient chez eux, ces lieux d'élévation rappellent tellement les Alpes… N'appelle-t-on pas alors, la nostalgie se faisant rapidement sentir auprès des colons qui étouffent dans la chaleur de Hanoi, la chaîne montagneuse (Hoàng Liên) qui longe la frontière chinoise, " les Alpes tonkinoises " ?

Des Alpes dites tonkinoises au coeur du marché de Sa Pa: une diversité de paysages et de cultures.

 

Avec aujourd'hui près de 40 000 habitants pour l'ensemble du district, Sa Pa reste pourtant - avec à peine 7000 âmes - une bourgade rurale à échelle humaine, lovée au cœur des montagnes du nord du Vietnam, à deux pas de la frontière chinoise. Toute proche, voire trop proche, car un peu inquiétante et surtout concurrente. Le long de la frontière, des vestiges, des ruines, des traces douloureuses dans la mémoire collective aussi, reflètent encore le bref mais sanglant conflit qui, en 1979, a opposé Chine et Vietnam sur cette ligne de front et de haute tension. Sur une belle route de montagne, trente-quatre kilomètres séparent Lào Cai de Sa Pa. C'est justement à Lào Cai, capitale provinciale, qu'en général tout le monde… monte ou descend. La Chine est de l'autre côté, à moins de trois kilomètres. De nos jours, les entrepreneurs de l'Empire du Milieu sont nettement plus menaçants que les soldats de l'Armée populaire aux yeux des Vietnamiens résidant dans cette région frontalière… et si riche en échanges.

Du village hmong reculé jusqu'au fast-food local sur le marché de Sa Pa : de la vie rurale au business urbain.

 

Les quelques 330 kilomètres qui distance Lào Cai de la capitale nationale, la belle Hanoi, sont aujourd'hui agréablement arpentées grâce à neuf heures à bord d'un train mythique, le Fansipan Express. De la gare ferroviaire de Lào Cai au Mont Fansipan (ou Phan Xi Pan) situé plus à l'ouest, il n'y a qu'un pas assez vite franchi, surtout pour des groupes de trekkeurs avertis, qui s'élanceraient dans le but d'en gravir le sommet, bravant l'épaisse forêt environnante et croisant de jolis bouquetins sur leur passage. Pourtant, et même s'il est plutôt aisément accessible, le Fansipan (3143 mètres) est le plus haut sommet du Vietnam. C'est même le seul endroit du pays où - encore une illusion ou une vision alpine ? - la cime peut être, durant le court hiver indochinois, légèrement recouverte de neige…

Carte du nord-ouest du Vietnam dessinée par les élèves d'une école dans un village hmong près de Sapa.

 

Sa Pa est au milieu du chemin entre Lào Cai et Fansipan, le refuge idéal duquel il est parfois difficile de décoller. Tant l'air y est frais et l'atmosphère chaleureuse. Plus à l'ouest encore, on atteint la ville de Lai Chau en empruntant le col de Tram Ton (1900 mètres), le plus élevé du pays, et du haut duquel on jouit d'une vue magnifique. A couper le souffle qui est omniprésent là-haut. Des bornes kilométriques rappelant la présence coloniale française jalonnent la route sinueuse, mais Sa Pa est déjà plus bas et plus au froid aussi. En contre-bas de sa cathédrale, qui en a vu de toutes les couleurs, son dynamique marché, étagé et central, est sans doute le meilleur endroit pour se réchauffer après toutes sortes d'escapades.

Face à un destin incertain, chargé des turpitudes du passé et des troubles du présent, Sa Pa a connu ces dernières années un essor autant fulgurant que problématique : à la fois prospère et misérable, à l'image d'un intéressant baromètre social, la discrète station d'altitude concentre en elle une bonne part des contradictions et des interrogations du Vietnam contemporain.

L'actuelle Sa Pa, une petite cité touristique et dynamique, avec ses hôtels, sa cathédrale ouverte, et ses motos-taxis.

 

Une histoire mouvementée

L'histoire de Sa Pa commence par celle de Lào Cai, passage obligé pour espérer communiquer avec les divinités hmong réfugiées sur la montagne magique voisine. Terre ancestrale de brigands - les fameux Pavillons noirs et blancs sont passés par là - la région de Lào Cai fut à la fin du XIXe siècle un carrefour de tous les trafics : du sel de mer à l'opium de Chine, en passant par les tissus de partout et surtout la maîtrise des voies fluviales menant au delta du Fleuve Rouge. C'est dans ce contexte que débarque la première fois à Lào Cai, le 30 mars 1886, un certain Colonel de Maussion, accompagné de ses troupes : le but avoué, comme souvent par la suite, est de " pacifier " une zone ; la réalité est moins pacifique puisque l'esprit de conquête est toujours au bout du fusil.

L'ouverture d'une voie commerciale avec la Chine devient, pour des Français toujours soucieux de ne pas se laisser déborder par les rivaux anglais, un excellent prétexte pour mieux armer les affaires en cours. Le business avec la Chine n'ira pas très bien ni très loin, en revanche Lào Cai deviendra pour quelque temps une plaque tournante régionale pour le trafic d'opium. Un fructueux trafic, enveloppé dans les vapeurs coloniales, qui entretiendra quelques décennies durant, les fumeries d'opium pour mieux divertir les " Civilisés ", si désorientés dans cet Orient trop extrême, et si chers à Claude Farrère ou à d'autres littérateurs. Toujours est-il que les Français prennent possession de Lào Cai et de ses environs, de Sa Pa jusqu'à… la région, encore à défricher, de Diên Biên Phu, il est vrai bien plus à l'ouest. Dans cet ouest où il n'y avait rien de nouveau pour l'instant. Sa ruée viendra plus tard, celle dans les brancards aussi.

Mais revenons à Sa Pa où, à cette Belle Epoque, ça va plutôt bien. De la Chine, le gouvernement français obtient même, en 1898, le droit de construction du chemin de fer du Yunnan. Dès 1906, le train entre en gare de Lào Cai. Au nom du progrès, moins de 400 kilomètres de rails posés par de vaillants cheminots ont causé la mort de plus de 12 000 ouvriers chinois, vietnamiens et même quelques français… Pour atteindre Sa Pa - à cette époque Chapa - il faudra patienter jusqu'en 1924 pour voir aboutir une route en pierre correctement tracée.

A gauche, Sa Pa au milieu des années 1990, avec sa cathédrale encore fermée et ses activités limitées, son allure de ville longtemps abandonnée.
A droite, aujourd'hui, la grande place devant l'église, rénovée et modernisée…

 

Sous l'appellation donc première de " Chapa ", Sa Pa entre dans l'histoire officielle à partir de 1880 et de l'arrivée des colonisateurs français au Tonkin. Les premiers " visiteurs " furent, sans surprise, les militaires français et les missionnaires de la Société des Missions Etrangères de Paris, l'entière région passant sous l'autorité militaro-administrative coloniale dès 1891. Rappelons que jadis, les Kinh - les Vietnamiens " ethniques ", ceux des plaines - n'avaient jamais réellement colonisé cette partie reculée et montagnarde du nord du Vietnam. Toujours présents en 2012, les premiers habitants figurèrent parmi les quatre groupes ethniques composés de Hmong, Dao, Tày et Giay. Curieusement, la traditionnelle et historique " marche vers le sud " des " Viet/Kinh " contraste ici avec… l'étrange " démarche vers le nord " entreprise par colons français - en attendant les touristes - à la recherche de lieux de villégiature, avec sa double mise au vert et au frais. En-dehors des deux villes phares - Saigon et Hanoi - et des deux riches deltas, les Français d'antan appréciaient beaucoup les trois stations d'altitude les plus fameuses de l'ex-Indochine, et du sud vers le nord, elles se sont progressivement développées, les secondes complétant les premières : d'abord Dà Lât, puis Tam Dào, et enfin Sa Pa, la plus septentrionale, la plus " alpine " aussi.

Un modeste poste militaire sort de la terre de Sa Pa dès 1903, date à laquelle arrive également sur place une mission du Service géographique d'Indochine avec son cortège d'explorateurs plus ou moins en herbe. Puis c'est notoirement en 1909 (et plus définitivement en 1913) qu'un sanatorium est ouvert par les nouvelles autorités. Avant cela, le premier résident étranger - un monsieur Miéville, chargé du développement de l'agriculture - a posé ici ses valises en 1906. Progressivement, l'installation commence, doucement mais sûrement. Monsieur Miéville est plutôt efficace puisque grâce à lui l'hôtel " Cha Pa " ouvre ses portes dès 1909 : une année qui marque donc le véritable commencement de l'implantation française à Sa Pa. Des plantations apparaissent et une maison de repos est construite en " ville ". Ensuite, en 1917, un " bureau touristique " est officiellement opérationnel à Sa Pa. Dès 1925, 80 kilomètres de sentiers autour de la " ville dans la brume " sont prêts à être foulés par les premiers marcheurs, en redingote puis en goguette. Il semble toutefois que l'objectif de créer cette station fut à l'origine d'ordre… médical, ce dont témoigne le sanatorium militaire. Il deviendra vite militaire et touristique.

Dans le village de Ta Phin, à la rencontre des Dao, Yao, Mien ou encore Dzao… Toujours prononcer : " zao " !
Le béret, héritage de la présence coloniale, est porté avec une belle fierté par les hommes du village, mais sans aucune nostalgie.
Les filles Dao privilégient fortement la couleur rouge dans leurs coiffes et habits traditionnels.

 

Alors qu'en Europe débute la grande boucherie de 14-18, l'Indochine française souhaite créer une belle capitale d'été au Tonkin. Rien de mieux en effet pour quitter temporairement la chaleur du delta et les misères de la métropole. Alors, on construit des hôtels loin des tranchées et des lieux de pouvoir, même si une partie de celui de Hanoi se voit transférée à Sa Pa. En 1922, l'hôtel de la Résidence du Tonkin, édifice le plus prestigieux de l'heure, est construit. Puis, en plus des villas qui apparaissent dans le paysage, c'est le tour de l'hôtel Fansipan en 1924, de l'hôtel Métropole en 1932, et de l'hôtel du Centre en 1937. Les années 1930 voient l'apogée de la station de Sa Pa tout comme celui de l'époque coloniale de la France. Sa Pa restera très populaire pour les colons jusqu'à l'arrivée puis l'occupation japonaise, au début de la Seconde Guerre mondiale. Dotée de bonnes infrastructures (comme le tout à l'égout par exemple), la petite cité bénéficiera aussi dans les années quarante d'un véritable plan d'urbanisme.

Mais ledit bon temps des colonies arrive à sa fin, cela ne pouvait plus durer. En février 1947, le Vietminh occupe Sa Pa à son tour, pour un seul mois, détruisant quelques bâtiments et hôtels sur son passage. Tel un dernier baroud d'honneur, la Légion étrangère reprend le dessus dès fin mars et ce jusqu'en 1949, avant que les Français ne quittent définitivement cette région, la mort dans l'âme et des souvenirs dans la poche. Les prochains à revenir seront des touristes munis d'un visa en bonne et due forme. Mais l'armée française, sans doute vexée, décidera en mars 1952, de bombarder la ville, comme pour punir les vainqueurs à venir… Il reste que la ville est pas mal détruite et abandonnée par les autochtones… qui ne reviendront qu'à partir des années 1960, alors qu'une guerre d'Indochine en aura remplacé une autre. Il faudra ensuite attendre le début des années 1990, et surtout le début de l'essor du tourisme dans le nord du pays, pour voir la donne changer en profondeur.

Une jour de semaine, deux femmes - une Dao et une Hmong - rencontrées au marché très animé de Sa Pa.

 

Un grand… marché ethnique et touristique !

Joliment bigarrée, la population de la province de Lào Cai représente une véritable mosaïque ethnique. Le samedi, jour de marché par excellence, Sa Pa - tout comme on peut (encore mieux) l'admirer sur les deux autres marché particulièrement célèbres du nord du pays : celui de Bac Ha à l'est et celui de Sinh Ho à l'ouest - réunit l'ensemble des montagnards de la région proche. Concentrée en ce seul lieu de commerce, on peut alors espérer rencontrer des membres de pas moins de vingt-quatre groupes ethniques (sur les 54 qui existent officiellement au Vietnam). Ces minorités - ici encore majoritaires… mais peut-être plus pour longtemps - possèdent chacune leur langue, croyance, culture et savoir-faire. Les différentes traditions, fondées sur un mode de vie agricole séculaire, demeurent riches et se transmettent avant tout grâce aux femmes.

Dans les villages hmong dispersés autour de Sa Pa.

 

Les groupes ethniques, dont certains furent à l'origine des réfugiés de l'époque de la révolte des Taiping (Chine, XIXe siècle), se répartissent sur le territoire en fonction de deux critères essentiels : leur date d'arrivée et le relief du terrain… Ainsi, les Hmong sont en général les derniers arrivés, et par conséquent ils sont aussi ceux qui ne trouveront de quoi " loger " que sur les pentes les plus élevées et les plus ardues. S'établir de la sorte n'est ni de tout repos ni de tout confort. D'ailleurs, les sentiers des Hmong, eux aussi, sont ardus : là où les Dao, et plus encore les Tày ou les Thai (à ne pas confondre), suivent des sentiers plus ou moins sinueux et au dénivelé plus doux, les Hmong foncent tout droit et tout en haut… Il importe de bien s'accrocher si on souhaite marcher sur leur pas et ne pas se laisser distancer ! Ne dit-on pas des Hmong - aussi appelés Méo (péjorativement) ou Miao (en Chine) - qu'ils avancent et grimpent au sommet des montagnes comme des chats, bien trop agiles et trop adroits pour de simples humains bipèdes ?

La grande majorité des groupes ethniques établis dans la province de Lào Cai sont au nombre de sept. Ils forment plus de 90% de la population locale : les Kinh (ou Viet), avec près de 40% sont déjà les plus nombreux. Suivent ensuite, avec plus de 20%, les Hmong, puis respectivement les Tày, les Dao, les Thai, les Nung et les Giay. Le territoire est encore parsemé par d'autres ethnies, comme les Phula, Hani, Latis, Tu Di, Pin Tao, Tu Lao, Pa Di, Sapho, Lolo, Xa Mang, mais elles sont minoritaires parmi les minorités, tout en restant reconnaissables grâce à leurs costumes qui, pour tous ces groupes, font office de " carte d'identité ethnique et locale ". Ici, c'est " dis-moi comment tu te sapes et je te dirais qui tu es et d'où tu viens "…

La fièvre du samedi soir… Ou un mauvais remake du marché de l'amour, disparu, mais rejoué à l'intention de touristes peu exigeants :
ici, en 2006, la jeunesse locale costumée s'affiche plus abreuvée que réellement joyeuse !

 

Dès 1986, avec l'ouverture économique du Vietnam (Doi Moi), le sacro-saint marché, nouvel opium du peuple depuis la victoire par KO du capitalisme sur le communisme, s'intéresse peu à peu aux régions reculées mais dont le potentiel - pas uniquement touristique - est signalé, relevé et répertorié. Désormais, les territoires doivent être " rentables ", les acteurs dudit développement " efficaces ", et le tourisme, lui, servira utilement de locomotive à ce " progrès " annoncé. Une situation qui sera à l'origine du fort mais discutable développement de l'entière région allant de Lào Cai à Sa Pa et au-delà, sans oublier les importants mouvements de populations, caractérisés par la venue dans ce coin jusqu'alors oublié de milliers de migrants Kinh et Sino-Viet, trop pressés de commercer et de s'installer…

A Sa Pa, le marché est coloré et connu. Trop connu parfois. Ainsi, le traditionnel marché dit de l'amour qui se tenait à Sa Pa jusqu'à l'aube du 3e millénaire, mais qui a disparu avec lui, pour cause de marketing de l'amour sur fond de prostitution touristique rampante… Autrefois pourtant, ces rencontres stratégiques entre les filles et les garçons spécialement descendus des montagnes, où se déclamaient des poésies romantiques et de belles déclarations d'amour, le tout sur fond de chansons et musiques au son du khène et de la guimbarde, assuraient un beau spectacle culturel. Dont évidemment l'authenticité n'avait rien à voir avec la folklorisation - avec scène de racolages et de beuveries collectives d'adolescents désorientés - qui est apparue dès le milieu des années 1990, à la faveur de l'afflux touristique… Aujourd'hui, il semble que le dernier véritable " marché de l'amour " existant au Vietnam est celui de Khau Vai dans la province de Hà Giang. Il est annuel - et non pas hebdomadaire ! - et on ne peut qu'espérer pour les autochtones qu'il puisse perdurer sans présence touristique excessive. Cela dit, le marché de Sa Pa a toujours été ici - et il le reste en grande partie - au moins aussi culturel et social que strictement économique. Un marché hautement pittoresque ne serait-ce que par les couleurs, les produits et les minorités qu'il draine en son sein. C'est d'ailleurs tout son intérêt. Espace de rencontres et d'échanges, temps de pause et de détente, de belles découvertes culinaires aussi, il est un véritable lieu de vie autochtone où s'observe le monde qui échange et change.

Délaissant trop vite l'école, les jeunes filles hmong sont des observatrices curieuses et parfois des guides improvisées particulièrement douées et intéressées...

 

C'est une évidence : à Sa Pa et dans ses environs, on travaille beaucoup. Surtout la terre et les minorités. La gent féminine occupe le front du labeur sans toucher forcément l'argent du beurre qui est censé aller avec. Alors, on retourne le sol, on plante, on repique et on récolte le riz ; puis, on tisse, on brode, on coud, bref on bosse sans compter. Le rouge et le noir sont encore à la mode, et le bleu indigo s'invite depuis toujours à ce festival de couleurs et de tissus en tout genre. Des bijoux en métal aux herbes médicinales, le marché regorge d'un bel attirail. Un peu comme partout, les femmes travaillent donc plus que les hommes.

Gardiennes de la tradition, ce sont elles également qui vendent et achètent sur les marchés, comme pour mieux perpétuer les coutumes tout en s'adaptant à la modernité. Elles sont au cœur de l'action, bien plus que leurs frères, pères ou maris. A l'image de cette adolescente qui, rencontrée un jour dans un cybercafé tout neuf au cœur de la vieille ville, communiquait sur la toile avec un Australien dans un anglais quasi parfait, merci Skype et la fée technologie ! Mais l'adolescente, qui disait aimer la musique techno, n'allait plus depuis longtemps à l'école de la république populaire, elle aidait sa mère à vendre des légumes et d'autres produits sur les étals dispersés le long des escaliers qui composent déjà l'espace du marché. Elle parlait bien sa langue maternelle (hmong) ainsi que l'anglais mais presque pas le vietnamien, la langue nationale. Une langue pourtant bien tendue puisqu'elle s'étire et s'impose sur plus de 1300 kilomètres du nord au sud du pays. Cette triste réalité, par laquelle se lit la difficile intégration culturelle et linguistique des ethnies dites minoritaires, s'apparente en quelque sorte à un symbole de l'échec de la politique officielle d'éducation plus ou moins populaire menée auprès des minorités ethniques, de plus en plus visibles, tourisme oblige.

De façon bien précoce, cette belle jeune fille savait aussi que traîner ses cotonnades sur le marché représentait peut-être une meilleure option pour son avenir que de laisser traîner ses guêtres sur les bancs de l'école, surtout qu'elle portait très fièrement ses costumes traditionnels durant toute la journée… " C'est plus rentable " m'a-t-elle expliqué. Elle s'y montre jusqu'au soir, quand avant la tombée de la nuit, me précise ma jeune interlocutrice, elle allait à nouveau remettre son " jean " et son " tee-shirt " - des termes et des textiles pas très hmong ! - avant d'aller retrouver avec bonheur son petit ami, hmong comme elle, avec qui elle aimerait bien se marier plus tard... En attendant, il lui fallait gagner sa vie : le Marché et l'Internet, sous toutes leurs formes, lui en procureront les moyens. Et contre la faim, comme on sait, la fin justifie tous les moyens… De fait, cette jeune fille, opportuniste mais lucide, s'en sortait fort bien et sa mère pouvait être plutôt fière d'elle, mais combien d'autres, qu'elles soient ses copines ou non, qui tombent naïvement dans les mains d'affairistes locaux plus ou moins véreux et parfois aussi de touristes étrangers peu scrupuleux voire scabreux ? La mondialisation en cours à Sa Pa ne pourra évidemment pas faire l'économie de ces dérives qui représentent le complément inévitable des nouvelles joies de la société de consommation récemment parvenue jusqu'ici…

Une pause dans la marche qui reconduit au hameau, après une matinée passée au marché,
avec une belle vue apaisante sur les rizières étagées de la région.

 

Signalons qu'à quelques kilomètres seulement de Sa Pa, d'étranges pierres intriguent depuis quelques années les chercheurs et les visiteurs épris de curiosité archéologique voire mégalithique : ce sont d'étranges pétroglyphes (analysés notamment par Philippe Le Failler) dont l'origine demeure mystérieuse mais signale toutefois une présence ancienne et une " écriture " spécifique. Une occupation des sols qui fascine parfois au risque également de devenir une attraction touristique où des visiteurs mal intentionnés déposent quelquefois leurs graphes personnels sur la roche, ajoutant de la confusion et de la dégradation à un patrimoine singulier déjà bien délicat à définir. Et à protéger. Mais, si elles ne roulent pas encore sur l'or, ces pierres aussi sont en passe d'entrer dans le giron de l'industrie touristique.

Au début du mois d'octobre 2003, les autorités ont souhaité dignement célébrer les " 100 années de tourisme " de la réputée station d'altitude, capable de traverser et de survivre aux douloureuses épreuves de l'histoire. Mais les archives coloniales - notamment étudiées par Jean Michaud et Sarah Turner - montrent clairement que la présence à Sa Pa ne s'affirme qu'à partir de 1909… C'est en effet qu'à cette date, et non pas 1903, que vient s'installer le premier résident permanent " étranger ". Jusque-là, les seuls habitants du cru furent les montagnards locaux qui, eux, se sont installés par couches successives dans cette région lors d'une longue marche jadis commencée en Chine. Par contre, 2003 célébrait tout à fait réellement le 10e anniversaire de l'ouverture de cette région enclavée au tourisme international. Avec ses promesses conjointes de développement économique et de catastrophes culturelles… En une décennie, les changements ont été conséquents, et ils se poursuivent. Jusqu'où et quand ?

Avec moins de 5000 touristes (dont 900 internationaux) officiellement recensés en 1995, puis 140 000 (dont 38 000 internationaux) en 2003, Sa Pa accueille aujourd'hui autour de 300 000 touristes par an, dont une grande majorité de visiteurs nationaux, le tourisme " domestique " étant très en vogue désormais au Vietnam. Une situation inédite. Une aubaine aussi pour les commerçants et les autorités Kinh en charge, une menace par contre pour la culture et la survie des populations montagnardes, peu préparées à ces changements aussi rapides que radicaux. Inutile de se voiler la face : les vainqueurs de l'ère touristique sont les autorités politiques locales, les acteurs économiques nationaux ou étrangers, sans négliger les touristes vietnamiens et internationaux, et les grands perdants de ce " développement " sont les minorités ethniques de la région.

Un appel téléphonique en pleine route et les hauteurs de Sa Pa libérées de la brume...

 

Au printemps 2012, le gouvernement local a rendu public un plan d'aménagement du centre urbain de la ville de Sa Pa d'ici 2030. Soucieux de développement qu'il aimerait voir maîtrisé, et aussi de répondre à la forte demande économico-touristique, les autorités souhaitent faire de l'ancienne station d'altitude aux relents toujours colonialistes un centre urbain moderne aux normes internationales. Les investissements iront donc dans le sens de la demande touristique internationale dont les mots clés sont : villégiature, repos, écotourisme, randonnée et aventure, tourisme culture et communautaire… Dans un article forcément officiel du Courrier du Vietnam, paru en mai 2012, il est clairement énoncé que " le nombre de touristes comme d'investisseurs en quête d'opportunités d'affaires à Sa Pa va croissant. Selon les statistiques, l'afflux de voyageurs à Sa Pa progresse en moyenne de 10,9% par an. Sur la période 2006-2010, le taux de croissance du tourisme et des services associés de Sa Pa était 1,6 fois supérieur à la moyenne nationale. Pourtant, au dire des experts, les atouts de la ville sont largement sous-exploités ". D'où l'idée de ce plan d'aménagement du centre urbain qui est désormais sur la table de travail et plus seulement dans les cartons.

Le tourisme en action, de l'aménagement des jardins publics à l'agencement des marchés traditionnels...

 

Ce plan va donc se profiler jusqu'en 2030, il prédit notamment que la ville et ses environs seront divisés en sept aires distinctes, avec pour devise commerciale : " La cité urbaine s'accorde à merveille avec la nature ". Pas vraiment une stratégie marketing extrêmement originale! Officiellement, ce centre urbain aura pour objectifs de promouvoir les espaces naturels, l'architecture à la française, les édifices religieux. Il devrait aussi bénéficier, entre autre, de l'aide financière de l'Agence Française de Développement. En attendant, c'est la Banque Mondiale qui présentement a mis son nez et misé dans le développement des infrastructures de la province de Lào Cai. Espérons que les autochtones y trouveront un peu leur compte aussi…

Avec ces projets en gestation, à l'avenir, il sera donc toujours plus facile d'aller se prélasser au déjà réputé " spa de Ta Phin ", le fameux village Dao à l'est de Sa Pa, avec ses bains aux herbes médicinales revigorantes, ou encore se divertir, sans trop s'épuiser en marches interminables, dans les villages traditionnels, hmong surtout, qui environnent si merveilleusement Sa Pa, au risque hélas de folkloriser toute une région, jusqu'ici si riche en diversité culturelle… A Sa Pa, la révolution touristique est en marche. Mais marcher ne suffit plus. Le marché non plus. Reste alors, en ultime recours, les promesses du grand Marché international.
Pour le meilleur et le pire... pour la fameuse " ville dans la brume ".

Textiles ou bijoux, les femmes hmong peuvent s'avérer être de redoutables commerçantes...