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Quelques réflexions sur Rousseau et la marche



par Maria Leone




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En cette année de tricentenaire, où Rousseau est au détour des rues de nos villes, immobile, placardé, mis en affiches, nous avons souhaité revenir à l'une des sources vives de sa pensée. Le penseur des Lumières dont la postérité a figé l'image était un marcheur, un partisan de la pensée en mouvement, un éternel piéton vitupérant l'époque, fuyant les mondanités, les salons, et les confortables carrosses…

" J'aime à marcher à mon aise, et m'arrêter quand il me plaît. La vie ambulante est celle qu'il me faut. Faire route à pied par un beau temps dans un beau pays sans être pressé, et avoir pour terme de ma course un objet agréable ; voilà de toutes les manières de vivre celle qui est le plus de mon goût " (p. 172). Tels sont les mots par lesquels Rousseau se dépeint en " éternel voyageur ", au livre 4 de ses Confessions, inscrivant dans l'éternité du présent, ce plaisir de la marche qui le hante et l'anime depuis ses plus jeunes années.

Rousseau est un marcheur, un penseur sans attache, mû du mouvement perpétuel des corps libres, un poète arpenteur des chemins d'herbes et d'avoines folles, un inventeur de paysages, un chercheur des rayons d'or que le soleil levant et couchant projette sur les sommets. Villes, campagnes, montagnes, il arpente toutes les rues, parcourt les routes, découvre les sentiers et jouit en esthète et en philosophe du mouvement même de la marche, comme il nous le rappelle : " Je suis en racontant mes voyages comme j'étais en les faisant ; je ne saurais arriver ".

La lecture de cette phrase nous interroge " je ne saurais arriver "… Mais d'où Rousseau est-il parti ? Où va-t-il ? Lui qui ne connaît son plaisir que dans la parenthèse du voyage. La vie entière de Rousseau est une errance, une déambulation. Ce penseur, auteur des plus grands textes polémiques de son siècle (que l'on pense à son Discours sur l'Inégalité, à son Contrat Social ou son Emile) a passé son temps à faire et défaire ses malles, déplacer ses hardes et sa bibliothèque.

Aller sur les traces de Rousseau, c'est apporter trois réponses à cette faussement simple question : pourquoi Rousseau a-t-il tant marché ? Première réponse : parce qu'il lui fallait marcher pour fuir, pour trouver sa place, pour vivre, pour se connaître et être heureux ; deuxième réponse : parce que la marche est pour lui la condition de la pensée et de l'écriture ; troisième et paradoxale (mais très rousseauiste) réponse : parce que le mouvement est la condition du repos, parce que la marche est l'expression symbolique de cette inquiétude fondamentale qui habite le cœur de Rousseau et qui cherche désespérément à s'apaiser. Rousseau qui rêve aux charmes d'une accueillante immobilité, retour fantasmé dans le sein d'une mère originelle.


1. Fuite, voyages, promenades, exils

Tout commence un certain dimanche du mois de mars 1728 (le 14), Rousseau a 16 ans, il est genevois et il a décidé de fuir sa patrie natale où il ne trouve pas sa place. Il subit alors un apprentissage en gravure qui ne lui convient pas, son jeune maître, violent, le frappe et le dénigre. Jean-Jacques prend à pied la route de la France pour fuir un avenir qui lui déplaît. Son premier chemin de jeune marcheur, disons de " vagabond " est un chemin de liberté : " libre et maître de moi-même, je croyais pouvoir tout faire, atteindre à tout " (p. 45). Jean-Jacques prend la route en chantant, nouveau Dom Quichotte qui habite poétiquement le monde, il se décrit en jeune paladin exerçant sa voix sous les fenêtres des châteaux des Dames et Demoiselles de Savoie.

Sa route le mène chez une jeune et belle femme, au service du roi de Sardaigne : Mme de Warens. La rencontre est une fulgurance, Rousseau comprend que toute son existence dépendra d'elle. Durant de nombreuses années, ses marches, promenades et voyages rayonneront autour d'un même centre : le lieu de vie de Mme de Warens (Annecy, puis Chambéry et ses environs). Durant toute la première partie de sa vie, jusqu'en 1742 date à laquelle il part pour la capitale, Rousseau ne cesse d'arpenter les routes de la région Rhône-Alpes, franchissant les frontières suisses et italiennes.

Le jeune homme se cherche lui-même, la marche est pour lui occasion de retour sur soi et de rêveries visionnaires et héroïques. Lors de son voyage à Turin, où Mme de Warens l'envoie se convertir, Rousseau se rêve en nouvel Hannibal, gravissant fièrement les monts à la rencontre de son destin qui ne pouvait être qu'exceptionnel. " Enfin l'idée d'un grand voyage flattait ma manie ambulante qui déjà commençait à se déclarer. Il me paraissait beau de passer les monts à mon âge ; et de m'élever au-dessus de mes camarades de toute la hauteur des Alpes " (p. 54). Il faut lire entre les lignes de ce souvenir évoqué par Rousseau toute l'ironie de l'auteur vieillissant se remémorant la fougue naïvement prétentieuse de sa jeunesse.

Mais ce n'est pas à Turin que Rousseau trouvera sa place et le jeune routard plie bagage et rêve d'autres destins glorieux. De retour en France, il repart sur les routes suisses, où il comprend, sur les conseils de M. de la Martinière, secrétaire d'Ambassade en Suisse, que son destin est d'être militaire. Il a la vue courte, mais peu importe, il se voit déjà en Maréchal Rousseau, inscrivant son nom dans la lignée des militaires myopes. C'est encore la marche qui éveille et entretient en lui ses " folles idées ". Quittant la Suisse, Rousseau se rend à pied à Paris. Pour mieux jouir du plaisir de marcher et de s'entretenir avec lui-même, il décline toutes les offres de voyage à cheval ou en calèche : " Quand on m'offrait quelque place vide dans une voiture, ou que quelqu'un m'accostait en route, je rechignais de voir renverser la fortune dont je bâtissais l'édifice en marchant. Cette fois mes idées étaient martiales. J'allais m'attacher à un militaire et devenir militaire moi-même. " (p. 158).

Pourtant le jeune marcheur change d'idée en changeant de paysage : quittant les paysages urbains pour la douceur des campagnes, son ardeur virile et martiale le quitte et tout son être s'amollit au plaisir sensible des douceurs agrestes. Le marcheur est en interaction constante avec les lieux qu'il traverse et ces derniers configurent ses états d'âme : " Cependant quand je passais dans des campagnes agréables, que je voyais des bocages et des ruisseaux ; ce touchant aspect me faisait soupirer de regret ; je sentais au milieu de ma gloire que mon cœur n'était pas fait pour tant de fracas, et bientôt, sans savoir comment, je me retrouvais au milieu de mes chères bergeries, renonçant pour jamais aux travaux de Mars " (p. 159).

Le voyage est pour Rousseau aussi bien extérieur qu'intérieur, découvrant des paysages il s'éprouve lui-même et exerce ses sens. Ainsi les paysages urbains le " dégoûtent ", la campagne à la longue l'ennuie, il abhorre les paysages " préindustriels ", l'expérience des manufactures du Lignon sera pour lui traumatique. Seul vaut vraiment la peine d'être vu le paysage des Alpes, dont Rousseau, selon Michel Tournier, est l'inventeur littéraire. Rousseau aime par-dessus tout arpenter les sentiers vertigineux et il est un lieu qui reçoit tous ses vœux, situé non loin de Chambéry, laissons-le poursuivre la description : " Non loin d'une montagne coupée qu'on appelle le pas de l'échelle, au-dessous du grand chemin taillé dans le roc, à l'endroit appelé Chailles, court et bouillonne dans des gouffres affreux une petite rivière qui paraît avoir mis à les creuser des milliers de siècles. On a bordé le chemin d'un parapet pour prévenir les malheurs : cela faisait que je pouvais contempler au fond et gagner des vertiges tout à mon aise ; car ce qu'il y a de plaisant dans mon goût pour les lieux escarpés est qu'ils me font tourner la tête, et j'aime beaucoup ce tournoiement pourvu que je sois en sûreté. Bien appuyé sur le parapet, j'avançais le nez, et je restais là des heures entières, entrevoyant de temps en temps cette écume et cette eau bleue dont j'entendais le mugissement à travers les cris des corbeaux et des oiseaux de proie qui volaient de roche en roche et de broussaille en broussaille à cent toises au-dessous de moi " (p. 172-173), Rousseau poursuit en expliquant que son plaisir suprême est de jeter des pierres dans ce précipice pour les voir rebondir et dégringoler avant d'atteindre le fond.

Jean-Jacques aime les sensations fortes, mais il sait aussi goûter le trouble délicat que provoque l'errance. Nous l'avons vu, Rousseau marche autant sur les chemins du monde réel que sur ceux irréels de ses mondes imaginaires. Le jeune homme marche car cet exilé de Genève, à trente ans passé, n'a toujours pas trouvé quelle place il pouvait occuper dans la société de ses contemporains. Il marche et ses pas s'inscrivent dans les marges d'un système social qui sans le rejeter, ne l'accepte pas vraiment. Aussi ses pas, comme il nous le dit, ne le mènent-ils parfois nulle part. Celui qui marche dans sa tête aussi bien que sur terre expérimente à plusieurs reprises l'égarement, mais ce n'est jamais pour lui l'occasion d'un désagrément, bien au contraire, comme il le note lui-même : " je pouvais m'enfoncer à mon gré dans le pays des chimères, car il ne restait que cela devant moi. Aussi je m'y égarai si bien que je perdis réellement plusieurs fois ma route, et j'eusse été fort fâché d'aller plus droit (…). Un jour entre autres m'étant à dessein détourné pour voir de près un lieu qui me parut admirable ; je m'y plus si fort et j'y fis tant de tours que je me perdis enfin tout à fait " (p. 163).

Nous étions partis de l'idée que Rousseau marchait pour se trouver et nous arrivons au constat qu'il se trouve en s'égarant, qu'il se construit dans l'errance. C'est que le voyage pour Rousseau prend souvent des allures de promenade : il souhaite non pas arriver, joindre deux destinations, mais éprouver la durée du trajet, et inventer librement l'itinéraire, accueillant toujours positivement le détour, le chemin de traverse et la déviation. Pour cela, Rousseau n'est pas l'homme des transports efficaces et rapides, il pratique peu la calèche et monte rarement à cheval, quelques exceptions toutefois lui vaudront de belles expériences, notamment celle du voyage en calèche vers Montpellier en 1737 et l'érotique rencontre de Mme de Larnage.

Rousseau revendique en général son statut de piéton refusant les places qu'on lui offre dans les diligences. Pourtant son corps se rebelle parfois au dur traitement que lui infligent ces marches soutenues : Jean-Jacques découpe ses souliers car ses cors le font souffrir et a de plus en plus de mal à marcher sur de très longues distances en raison de ce qu'il appelle son " vice de conformation de la vessie " et de ses fréquents maux de reins.

Vient donc le temps où il ne fera plus que des promenades, longues, régulières et fréquentes. Les plus réputées sont celles qu'il fit dans les environs de Paris à la fin de sa vie et que relatent ses Rêveries. A chaque fois que Rousseau investissait un lieu nouveau, sa première préoccupation, avant même d'installer ses affaires, était de savoir où et comment il irait se promener. Aussi nous explique-t-il que lorsqu'il s'installe dans son ermitage de la Chevrette, en 1756, invité par Mme d'Epinay, dans les environs de Paris, il lui faut avant tout vérifier les qualités pédestres des chemins environnants : " Au lieu de commencer à m'arranger dans mon logement je commençai par m'arranger pour mes promenades, et il n'y eut pas un sentier, pas un taillis, pas un bosquet, pas un réduit autour de ma demeure que je n'eusse parcouru dès le lendemain ". Convaincu, Rousseau conclut : " Plus j'examinai cette charmante retraite, plus je la sentais faite pour moi. Ce lieu solitaire plutôt que sauvage me transportait en idée au bout du monde " (p. 403).

Les sentiers de promenades sont loin des bruits et des fureurs de la ville, Rousseau pourra y rêver à loisir. En 1756, Rousseau quitte à grand fracas Paris, l'ambiance pour lui délétère des salons parisiens le déçoit et l'excède. Sa nouvelle vie se déroulera à la campagne, en " solitaire". Pourtant, cet " ours ", ainsi que l'appelle Mme d'Epinay, l'une de ses amies les plus proches de l'époque, ne se promène pas toujours seul. Depuis dix ans déjà il vit avec Thérèse Levasseur, jeune lingère rencontrée dans l'hôtel parisien où Rousseau a séjourné lors de son premier voyage dans la capitale. Ils ont peu de sujets de discussion communs, mais un même goût pour la promenade les réunit. Il est d'ailleurs là-dessus frappant de constater que lorsque le couple se dispute, Thérèse refuse systématiquement d'aller se promener avec son compagnon, comme si ce temps de communion avec la nature devait être aussi pour exister véritablement comme promenade, un temps d'effusion sentimentale tendre, voire amoureuse.

Se promener avec Rousseau c'est appartenir au cercle très réduit de ses amis très intimes, outre sa compagne (qui devient sa femme après vingt ans de vie commune), Sophie d'Houdetot, jeune intellectuelle de l'époque, belle sœur de Mme d'Epinay, a accompagné Jean-Jacques dans les bois et bosquets des environs de la chevrette. Auprès de cette jeune marcheuse, Rousseau se sent rajeunir et son cœur s'avive. Leurs promenades sont autant de parenthèses enchantées où s'échangent les plus doux sentiments. Rousseau avoue que lorsqu'il se promène seul, pensant à elle ou allant à sa rencontre, sa pauvre machine corporelle a du mal à résister aux assauts répétés de l'ardeur qui le dévore. La promenade est bien pour Jean-Jacques une expérience sensuelle. Que l'on se souvienne de cette " journées des cerises " où le jeune Jean-Jacques, tout jeune homme alors, s'était enivré de la présence de ces deux jolies jeunes demoiselles, Mlles Galley et de Granffenried, grimpant pour elles aux branches cassantes d'un cerisier pour leur jeter des bouquets de fruits qu'elles accueillaient à gorge déployée. Douceurs des femmes à la promenade, douceur du souvenir de la journée de Toune, dans les environs d'Annecy, une des rares promenades que Rousseau fit à cheval, plus sans doute pour le plaisir d'enlacer la taille fine de la cavalière que pour reposer son corps, il s'en souvient bien lui qui note au livre 4 des ses Confessions : " En m'élançant sur le cheval de Mlle Graffenried je tremblais de joie, et quand il fallut l'embrasser pour me tenir, le cœur me battait si fort qu'elle s'en aperçut ; elle me dit que le sien lui battait aussi par la frayeur de tomber ; c'était presque dans ma posture, une invitation à vérifier la chose ; je n'osai jamais, et durant tout le trajet mes deux bras lui servir de ceinture, très serrée à la vérité " (p. 136).

Marcher pour sentir et ressentir, marcher pour rêver à ce que la réalité n'offre pas, marcher comme on respire. Rousseau a probablement plus vécu sur les chemins que dans ses demeures, qui furent multiples.

On peut considérer que Rousseau s'est promené dans toute la partie Est de la France, dans les environs de Lyon, Bourgoin, Annecy, Chambéry, Grenoble, ceux de Strasbourg, Dijon, Amiens. Qu'il s'est promené en Suisse vers Genève, Lausanne, dans le Valais, en Italie, en Ligurie, à Venise, probablement aussi en Angleterre, dans les environs de Londres… en tout il a passé plus de 35 ans de sa vie à arpenter routes et chemins et les dernières années de sa vie, années de l'exil imposé par le décret de prise de corps que lui valut la publication de son Emile en 1762 ont accentué cette propension à la promenade alors plus solitaire qu'amoureuse.

Tout a commencé par une fuite hors de Genève, pratiquement une fugue (Rousseau n'a que 16 ans), tout s'achève par l'exil. Homme reconnu pour ses ouvrages de philosophie, de littérature et de politique, Rousseau, à 50 ans, n'en demeure pas moins un penseur marginal. Sa profession de foi du Vicaire savoyard qui remet en cause, au livre 4 de l'Emile, les principes religieux de l'époque lui vaut d'être expulsé de France et d'être jugé indésirable dans toute l'Europe, son livre est brûlé dans les grandes capitales, Rousseau y est interdit de séjour. Le fugueur de Genève est devenu un philosophe errant dont la destinée est de ne devoir jamais trouver sa place nulle part, de ne pouvoir s'inscrire définitivement en nul lieu, si ce n'est celui, imaginaire et toujours renouvelé du voyage et de la marche.

Voilà donc quels sont les premiers éléments de réponse à la question " pourquoi Rousseau marche-t-il ? " voyons maintenant les deuxièmes, ceux qui nous emmènent en terre de littérature. Car Rousseau est bien le fils spirituel de Montaigne, lui qui ne pouvait penser ni écrire autrement qu'en marchant.


2. La marche comme moteur de l'inspiration, de l'écriture

Rousseau ne cesse de le répéter, la marche est pour lui la condition sine qua non de sa pensée : " je ne puis méditer qu'en marchant ; sitôt que je m'arrête je ne pense plus, et ma tête ne va qu'avec mes pieds " (p. 410). Tous les grands textes de Rousseau ont été écrits en marchant : son premier Discours sur les Sciences et les Arts qui lui valut, lui, jeune provincial récemment installé à Paris d'être nationalement reconnu comme esprit brillant de son temps, son Second Discours sur l'Origine et les causes de l'inégalité qui inscrivit son nom au premier rang des penseurs de la liberté et de la démocratie, son Contrat Social, politiquement révolutionnaire, son Emile, socialement révolutionnaire, enfin sa Julie ou Nouvelle Héloïse, littérairement révolutionnaire, " best seller " du siècle.

Dans l'ordre donc : le premier Discours sur les Sciences et les Arts est écrit " en mouvement ", sur la route de Paris à Vincennes, en 1749, alors que Rousseau rend visite à Diderot, alors incarcéré pour sa Lettre sur les Aveugles à l'usage de ceux qui voient. Le livre 8 des Confessions garde la mémoire de ce moment fondateur pour Rousseau qu'il nomme " l'illumination de Vincennes ". On le sait Rousseau est un marcheur, le mouvement de la marche entraîne, vivifie ou accompagne celui de son esprit, aussi ne marche-t-il jamais " inactivement " si l'on peut dire… rendant visite à son ami Diderot, il marche en lisant l'un des journaux les plus diffusé de l'époque : le Mercure de France et tombe sur cette question proposée par l'Académie de Dijon " si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ? ". A peine a-t-il achevé la lecture de ce sujet de réflexion, que son esprit, surentraîné par toutes les marches de sa jeunesse, envisage immédiatement l'ampleur philosophique de la question. Rousseau s'enflamme : " A l'instant de cette lecture je vis un autre univers et je devins un autre homme ". C'est la canicule, un soleil de plomb écrase toutes choses, la route est poussiéreuse et sans ombre, mais l'esprit va bon train : " ce que je me rappelle bien distinctement dans cette occasion c'est qu'arrivant à Vincennes, j'étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l'aperçut ; je lui en dis la cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius écrite en crayon sous un chêne " (p. 351.) Le Discours sera édité en 1751 et connaîtra un très vif succès dans le monde intellectuel de l'époque.

Quelques années plus tard, en 1753-55, Rousseau s'attelle à une deuxième grande question de l'Académie de Dijon sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes. Cette fois, il ira chercher l'inspiration dans les bois, comme il le note au livre 8 de ses Confessions : " Pour méditer à mon aise ce grand sujet, je fis à Saint-Germain un voyage de sept ou huit jours avec Thérèse, notre hôtesse, qui était une bonne femme, et une de ses amies. Je compte cette promenade pour une des plus agréables de ma vie. Il faisait très beau ; ces bonnes femmes se chargèrent des soins et de la dépense ; Thérèse s'amusait avec elles, et moi, sans souci de rien, je venais m'égayer sans gêne aux heures des repas. Tout le reste du jour, enfoncé dans la forêt, j'y cherchais, j'y trouvais l'image des premiers temps dont je traçais fièrement l'histoire ". L'image de l'homme de la nature que Rousseau recherche a fui nos villes et nos périphéries urbaines, elle s'est inscrite dans le filigrane végétal des arbres centenaires et des plantes sauvages des sous-bois. Le Second Discours paraît en 1755 et vaut à Rousseau d'être classé premier, notamment par le grand Voltaire, au rang des philosophes marginaux. Figure emblématique du " gueux philosophe ", Rousseau incarne progressivement, pour Voltaire notamment, le " va-nu-pied " de la pensée.

Viennent ensuite les ouvrages de réflexion sociale, politique et économique, c'est l'époque où Rousseau prépare son Contrat Social en écrivant une première ébauche, ce sont les Institutions politiques, il s'achemine aussi du côté de la fiction en imaginant un personnage de femme, Lucrèce, dans l'ombre de laquelle naîtra Julie. Cette effervescence intellectuelle n'advient pas entre les murs renfermés d'une chambre d'étude ou d'une bibliothèque, tout se passe encore à l'air libre, cette fois, Rousseau est en voyage, il revient pour quelques temps vivre sur les bords de son lac natal. Le voyage à Genève, en 1754, est l'occasion de renouer avec ses années d'enfance et surtout de reprendre contact avec l'intelligentsia genevoise. Laissons-le évoquer ce troisième temps fort de sa vie intellectuelle : " Au milieu de ces dissipations, je ne perdis ni le goût ni l'habitude de mes promenades solitaires et j'en faisais souvent d'assez grandes sur les bords du lac, durant lesquelles ma tête accoutumée au travail ne demeurait pas oisive : je digérais le plan déjà formé de mes Institutions politiques […] ; je méditais une histoire du Valais, un plan de Tragédie en prose, dont le sujet […] n'était pas moins que Lucrèce " (p. 394). Le grand œuvre est en gestation, il naît sur les bords du lac de Genève et prendra définitivement vie dans les paysages agrestes de la Chevrette, ou ceux tout aussi vallonnés et charmants du Montlouis. En effet, suite à la brouille avec Mme d'Epinay, en 1757-58, Rousseau déménage et part s'installer à Montmorency.

Les œuvres de Rousseau sont des textes-paysages, la Julie porte en ses pages " les bocages frais, le chant du rossignol, le gazouillement des ruisseaux " (p. 426). Rousseau le signale explicitement, son roman doit pour exister mettre en scène des personnages, certes, mais surtout faire revivre la beauté et la puissance des lieux qui l'ont inspiré, voici ce qu'il nous en dit : " Il me fallait cependant un lac, et je finis par choisir celui autour duquel mon cœur n'a jamais cesser d'errer. Je me fixai sur la partie des bords de ce lac à laquelle depuis longtemps mes vœux ont placé ma résidence dans le bonheur imaginaire auquel le sort m'a borné. Le lieu natal de ma pauvre maman [comprenez Mme de Warens] avait encore pour moi un attrait de prédilection " (p. 431). L'écriture de Rousseau s'inscrit autant sur la page blanche que dans la terre mère, elle plonge ses racines dans une topographie de l'âme qui ramène constamment l'auteur au souvenir de ses marches et promenades.

Les pages les plus éclatantes de l'Emile ont la valeur esthétique et symbolique d'un " lever de soleil ", ainsi s'ouvre en effet l'un des textes majeurs de la philosophie de Rousseau, la Profession de foi du Vicaire savoyard : " On était en été, nous nous levâmes à la pointe du jour. Il me mena hors de la ville, sur une haute colline au-dessous de laquelle passait le Pô, dont on voyait le cours à travers les fertiles rives qu'il baigne. Dans l'éloignement, l'immense chaîne des Alpes couronnait le paysage. Les rayons du soleil levant rasaient déjà les plaines, et projetant sur les champs par longues ombres les arbres, les coteaux, les maisons, enrichissaient de mille accidents de lumière le plus beau tableau dont l'œil humain puisse être frappé. On eût dit que la nature étalait à nos yeux toute sa magnificence pour en offrir le texte à nos entretiens " (p. 565). L'Emile palpite des lumières éclatantes de l'été, la Lettre à d'Alembert (ou Lettre sur les Spectacles) s'écrit elle dans la lumière et les paysages de l'hiver, comme le décrit Rousseau, alors habitant du Montlouis : " Pendant un hiver assez rude, au mois de février […] j'allais tous les jours passer deux heures le matin, et autant l'après-dinée dans un donjon tout ouvert que j'avais au bout du jardin où était mon habitation. Ce donjon, qui terminait une allée en terrasse, donnait sur la vallée et l'étang de Montmorency et m'offrait pour terme du point de vue le simple mais respectable château de Saint-Gratien retraite du vertueux Catinat. Ce fut dans ce lieu, pour lors glacé, que sans abri contre le vent et la neige, et sans autre feu que celui de mon cœur, je composai dans l'espace de trois semaines ma Lettre à d'Alembert " (p. 495). En surimpression des textes, les paysages où ils furent écrits se rappellent toujours à la mémoire de l'auteur.

Il existe un texte que Rousseau écrit dans le mouvement même de la marche, c'est son Lévite d'Ephraïm, texte étrange et violent mettant en scène un viol et un démembrement, texte écrit lors de l'exil hors de France, nuitamment, dans la calèche qui le porte au-delà des frontières. Sans compter tous ces autres textes, jamais écrits et qui pourtant ont hanté l'esprit toujours en marche de notre promeneur. Lui qui ne pouvait pas marcher sans penser ni penser sans marcher. Si, en lecteur borgésien, nous regrettons ces textes immatériels inscrits peut-être dans la mémoire végétale et minérale des sentiers parcourus par Rousseau, Rousseau le premier regrette leur inéluctable disparition : " La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j'ai perdu la mémoire est de n'avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans ceux que j'ai fait seul et à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis presque penser quand je reste en place ; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. La vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, la liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, de tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela dégage mon âme, me donne une plus grande audace de penser, me jette en quelque sorte dans l'immensité des êtres pour les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré sans gêne et sans crainte. Je dispose en maître de la nature entière ; mon cœur errant d'objet en objet s'unit, s'identifie à ceux qui le flattent, s'entoure d'images charmantes, s'enivre de sentiments délicieux. Si pour les fixer je m'amuse à les décrire en moi-même, quelle vigueur de pinceau, quelle fraîcheur de coloris, quelle énergie d'expression je leur donne ! On a, dit-on, trouvé de tout cela dans mes ouvrages, quoiqu'écrits vers le déclin de mes ans. O si l'on eût vu ceux de ma première jeunesse, ceux que j'ai faits durant mes voyages, ceux que j'ai composés et que je n'ai jamais écrits… " (p. 162).

Rousseau pour ses Rêveries trouvera la solution : marcher avec en main un jeu de cartes à jouer et griffonner régulièrement sur ces dernières les idées qui le traversent. Ainsi dans l'œuvre ultime de Rousseau, trois réalités se superposent exactement : la promenade, la rêverie et l'écriture. Au trajet des promenades, qui pour la plupart se déroulent à Paris ou dans ses proches environs (à l'extrême fin de sa vie Rousseau revient vivre dans l' " hypercentre " de cette capitale qu'il avait fuie en 1756) se superpose le développement d'un discours intérieur. Ainsi Rousseau marche-t-il vers l'école militaire, ou en direction de Ménilmontant tout en s'interrogeant sur les mobiles déterminant les actions des hommes, sur le mensonge, la fiction, la liberté, le bonheur, le rapport aux autres, et sur la si délicate et douloureuse question des enfants.

Rousseau marchant s'identifie au long monologue intérieur qui constitue le texte même de sa vie. A la question de savoir pourquoi Rousseau marche, nous pourrions répondre que c'est parce que le mouvement de la marche et celui de l'écriture se confondent totalement. La main courant sur le papier, c'est l'esprit embrassant l'espace, c'est le pas délié suivant les courbes du terrain. Envisageons maintenant les éléments de réponse les plus paradoxaux, mais aussi les plus significatifs de l'homme même : Rousseau marche pour chercher le repos.


3. Rêver l'immobilité et l'asile accueillant

L'auteur des Rêveries se considère comme l'homme le plus mal aimé et rejeté de son époque. Il est vrai que ses ruptures intellectuelles marquées aussi bien par son système philosophique (critiquant le progrès et la société de son temps) que par son attitude de rejet des salons parisiens l'ont isolé, voire définitivement éloigné du monde. Depuis l'affaire du libelle du Sentiment des citoyens et l'infernale " affaire anglaise ", Rousseau est de plus convaincu de l'existence d'une " ligue " qui l'observe constamment et manipule son image auprès de ses contemporains. Le Rousseau des Rêveries est un homme profondément seul, un authentique promeneur solitaire, " seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que lui-même ", comme le rappelle la première phrase des Rêveries. La promenade apparaît comme un refuge salvateur dans le mouvement de retrait hors du monde qu'elle permet, dans l'image de repos qu'elle offre à celui dont l'âme inquiète se voit perpétuellement persécutée par ses contemporains.

La marche est thématisée de deux façons différentes dans les Rêveries, deux façons qui marquent deux étapes dans le détachement progressif de Rousseau hors de la sphère de ses contemporains, détachement qui le mène au repos et au rêve d'immobilité. La première façon est violente et cyniquement réaliste, elle met en scène un accident que relate la deuxième promenade. Rousseau randonneur de 64 ans, aguerri à la marche mais néanmoins diminué physiquement, fait l'épreuve douloureuse de ses limites athlétiques. Il randonne dans le nord de Paris lorsqu'un " gros chien danois ", déboulant de nulle part, lui " fond " dessus. Rousseau a le réflexe non de s'écarter, mais de faire un bond, espérant ainsi que le molosse passerait sous lui… La réalité est tout autre, Rousseau est violemment renversé, le choc lui fait perdre conscience. Suite à l'accident, Rousseau dont la mâchoire est brisée, le bras gauche foulé et le genou gauche meurtri, tient absolument à rentrer à pied, plutôt que de " périr de froid dans un fiacre". Le plus surprenant dans cet accident, c'est l'expérience de repos extatique et jouissif que l'éternel piéton dit avoir vécu lors de son retour à la conscience. Rousseau réécrit ici le célèbre extrait des Essais où Montaigne reprend conscience après une chute de cheval, mais les tenants et aboutissants de son texte se démarquent des préoccupations de l'humaniste : " l'état auquel je me trouvai dans cet instant est trop singulier pour n'en pas faire ici la description. La nuit s'avançait. J'aperçus le ciel, quelques étoiles, et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux. Je ne me sentais encore que par là. Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j'apercevais " (p. 1005). La violence de l'accident, métaphore du choc entre l'univers intérieur du marcheur et l'agitation du monde social (le chien annonçant le carrosse d'une famille aisée) est paradoxalement occasion de renaissance et d'apaisement. L'épisode se charge d'une valeur symbolique qui manifesterait une vertu philosophique de la marche : le marcheur n'appréhende pas la réalité comme un autre. Cette différence d'appréciation constitue la condition de son repos.

La deuxième façon rejoue poétiquement cette fusion de soi dans la nature dans l'expérience contemplative du lac de Bienne dont rend compte la cinquième promenade. La marche permet l'accès aux lieux les plus retirés, " comme il n'y a pas sur ces heureux bords de grandes routes commodes pour les voitures, le pays est peu fréquenté par les voyageurs " (p. 1040). Rousseau, en exil sur son île, fait la délicieuse expérience de l'oubli de soi dans la contemplation du mouvement de l'eau : " le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser " (p. 1041). Georges Poulet a lu dans ces pages le mouvement même de la pensée de Rousseau cherchant constamment à s'extraire du temps humain. Au mouvement de la marche, s'est substitué le mouvement de l'eau, au souffle et aux battements d'artères sur les tempes, le " bruit continu mais renflé par intervalles " du flux et du reflux. Le marcheur inscrit son corps même dans un paysage qui le contient parfaitement, idéalement, Rousseau aurait souhaité ne jamais quitter cette île suisse. Le marcheur semble enfin avoir trouvé sa patrie, elle est un lieu aussi réel qu'imaginaire, un lieu dont la géographie entre en résonnance avec la topographie de l'âme.


Pour conclure, nous pourrions ouvrir quelques perspectives en rappelant à quel point le " mouvement perpétuel " de la marche a nourri la pensée philosophique de Rousseau. La marche est un élément central dans son système pédagogique : Emile apprend au grand air, il fortifie son corps sur les chemins et s'instruit en se perdant dans les forêts (par exemple lors de l'épisode du livre 3 où Emile apprend à se guider par la position du soleil et découvre l'intérêt de la géographie). Elle est le substrat de sa pensée philosophique et anthropologique. Claude Lévi-Strauss voit en Rousseau l'inventeur des sciences sociales, le premier praticien des enquêtes de terrain. Dans Tristes Tropiques, il en fait son " frère ", son " maître ", " le plus ethnographe des philosophes ". En effet, Rousseau, quoique " en rupture ", n'a cessé de rencontrer ses contemporains, dînant chez eux dans sa jeunesse et dormant sur les chemins. Il s'interroge sur les éléments permettant la théorisation de l'observation des hommes, notant au chapitre 8 de son Essai sur l'origine des langues : " quand on veut étudier les hommes il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l'homme il faut apprendre à porter sa vue au loin (…) ". Porter sa vue au loin et emprunter les chemins oubliés, telles sont bien les conditions de possibilité de l'hypothèse innovante que Rousseau propose dans son Discours sur l'Origine de l'Inégalité. Il envisage un état de nature défini comme une abstraction théorique, permettant de penser la condition de l'homme contemporain. Cette hypothèse s'élabore sur les voies délaissées de la raison, " en découvrant et suivant ainsi les routes oubliées et perdues qui de l'état naturel ont dû mener l'homme à l'état civil ".

 

Remarque

Maria Leone enseigne en Classes Préparatoires à Lyon, elle vient de publier un petit ouvrage sur Rousseau et les femmes (aux éditions livres EMCC, novembre 2012).
Notons que, dans le présent article, toutes les références aux textes sont données dans l'édition de la Pléiade.