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La nostalgie insulaire

Le souffle polynésien d'Apetahi



par Elodie Jamen




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La chaleur était moite en ce mois de janvier et la longue chevelure noire d'Apetahi ondulait doucement sur ses reins humides. D'une démarche nonchalante et aguicheuse, elle regagnait son fare : quelques planches assemblées entre elles, à trente pas du lagon ; un petit abri intime dans lequel la jeune femme se languissait durant des jours du retour de son tane. Chaque matin, le pêcheur tirait sa pirogue jusqu'au bord de l'eau et quittait sa vahine. Chargé de son filet, il partait, guidé par le vent de l'océan, à la recherche de poissons. La mer généreuse lui offrait souvent de belles prises et rapidement, ceux que l'on appelle les perroquets égayaient de leurs écailles multicolores le fond de l'embarcation. Parfois une bonite, ou même un mahi mahi, se laissait surprendre et le tane devait alors user de sa force pour hisser la bête dans sa pirogue. Ces jours-là, on pouvait entendre ses chants s'élever au-dessus de la mer au rythme de l'onde claquant sur le récif. Avant même d'apercevoir la pirogue s'approcher de la baie en glissant sur les vagues, Apetahi savait qu'un festin se préparait.
Ainsi allait la vie, sur l'île sacrée de Raiatea, doucement, légère et insoucieuse.
Mais cette pêche foisonnante ne dura qu'un temps, et progressivement, les prises furent de plus en plus maigres. Etait-ce la mer qui devenait parcimonieuse où l'homme qui s'y prenait mal ? Jour après jour, Apetahi attendait pendant des heures avant de voir apparaître le vaa'a dans l'horizon rougi par les rayons du soleil couchant. De nature paisible, la jeune femme fut cependant prise d'inquiétude et vint à se poser des questions sur cette situation anormale. Que pouvait faire son homme durant de si longues journées et pourquoi la pêche se réduisait-elle de la sorte ? La mer ne s'était tout de même pas vidée de tant de richesse et elle savait son compagnon bon pêcheur. Le soir, il l'embrassait à peine en débarquant, et très vite, il partait s'étendre, exténué, sur sa natte en pandanus. Il ne semblait même plus remarquer les délicats colliers de tiare que sa vahine portait avec élégance. Chaque jour, inlassablement, elle les refaisait avec des fleurs fraîches, cueillies au petit matin, et leur parfum sensuel se déposait sur sa nuque et sa poitrine délicates. Mais aucune de ses tendres attentions ne semblait atteindre son compagnon.

Un soir, Apetahi ne put retenir ses larmes et son tane répondit à sa détresse par des mots sévères qui résonnèrent cruellement dans son cœur. Un vent violent souffla toute la nuit dans son corps, entraînant son âme vers le naufrage. Au lever du soleil, elle accompagna le pêcheur jusqu'au bord du lagon, puis l'observa qui s'éloignait de l'île. Quand le point eut totalement disparu de la surface de l'océan, elle se retourna vers la montagne, le regard noir. Avec une énergie et une détermination qui lui étaient peu communes, la jeune femme s'éloigna de son fare et se dirigea vers l'épaisse forêt qui le dominait. Elle s'était armée de son indispensable coupe-coupe. L'outil - une lame métallique courbe de trente centimètres de long fixée sur un manche en bois de ito - était aussi utile en cuisine, pour la préparation du poisson et des noix de coco, que pour se frayer un passage dans la brousse. Elle s'attaqua à la forêt dense et humide et s'éleva d'un pas sûr, en direction du Temehani. Cette montagne, entourée d'un large plateau souvent noyé dans la brume, dominait l'océan, et par temps clair, offrait une vue incomparable, embrassant une grande partie du lagon de Raiatea. Avec de bons yeux, il était possible de repérer les petites embarcations qui voguaient sur le lagon et gagnaient parfois Tahaa, l'île jumelle.
L'ascension était rude et semée d'embûches. Les fougères barraient le passage, les racines aériennes formaient d'énormes marches et l'humidité perpétuelle dans laquelle était baignée Raiatea, rendait le sol particulièrement glissant. Apetahi avança durant des heures, coupant les branches, s'agrippant aux lianes, rampant parfois sous des troncs d'arbres déracinés par les tempêtes tropicales. Ses bras et ses jambes étaient recouverts de cette terre dégoulinante, ses épaules étaient lacérées par les griffes de la végétation et son ventre se parfumait de la puissante odeur du sol. À son passage, les fougères arborescentes s'égouttaient sur son dos, comme pour réhydrater son être de leurs forces millénaires. Allant ainsi, sans jamais se retourner, elle semblait entrer en symbiose avec la nature, regagnant un état sauvage, comme aspirée par la forêt vierge qui la menait vers les hauteurs. Peu à peu, la pente s'adoucit et les arbres s'écartèrent. Les alizés avaient soufflé les nuages et le sommet trônait dénudé dans un ciel trop bleu. En s'avançant sur le plateau, la femme vit pour la première fois l'océan comme elle ne l'avait jamais imaginé. D'ici, tout apparaissait calme et parfaitement immobile. Elle s'assit sur un rocher, contempla la mer et ses bas-fonds qui dessinaient des bandes turquoises autour des motu et des passes. Elle ne découvrit rien d'autre que les nuances harmonieuses de l'eau.
Une brise fraîche venue du sommet du Temehani s'écoula sur l'ensemble du plateau. Tout en frissonnant et sans se lever du rocher sur lequel elle s'était installée, Apetahi creusa un trou dans la terre à l'aide de son coupe-coupe. Le soleil déclinait. Elle jeta un dernier coup d'œil sur le lagon désert. Son pêcheur était ailleurs.
La douce vahine posa alors sa main gauche sur son genou droit et leva vers les cieux sa main droite qui tenait fermement le coupe-coupe. D'un geste franc d'une extrême violence, elle propulsa l'outil sur son bras gauche. Elle recommença, et recommença de nouveau, saoulée par une atroce douleur. Enfin, elle ramassa son membre déchiqueté et l'enterra partiellement dans le trou. Les cinq doigts de la main émergeaient du sol avec désespoir ; ils se crispèrent dans une dernière prière offerte à la montagne. Apetahi gisait à côté, inerte, vidée de son sang. La nature fit son œuvre, transformant rapidement la chair et ne laissant à la vue que quelques restes osseux. Des mois plus tard, le pêcheur, qui cherchait en vain sa femme, découvrit une fleur étrange au pied d'un rocher. Dissymétrique, elle s'ouvrait en cinq pétales d'une blancheur immaculée. À proximité, il repéra des ossements humains et un coupe-coupe qu'il reconnut immédiatement. Apetahi, dans sa fin tragique, avait donné naissance à la plus singulière des fleurs de Polynésie. Mais ce tiare portait en lui un sortilège : il ne pouvait croître que sur le plateau du Temehani et ne supporterait aucune tentative de transplantation. Ainsi, les habitants de Raiatea se devaient de le choyer et de le protéger, pour sauvegarder, à tout jamais, la mémoire de la belle vahine.
Devenue fleur, Apetahi avait retrouvé sa grâce et sa beauté d'antan. Chaque matin, aux premiers rayons du soleil, elle s'ouvrait en faisant claquer ses doigts pâles comme un petit animal nerveux. Son corps, tendre et menu, vibrait sous la brise des hauteurs insulaires. Elle exposait naïvement la fraîcheur de ses pétales au ciel tropical.


Un jour, une étrange vibration suivie d'un souffle inconnu la fit frissonner. Rien n'avait changé autour d'elle, cependant, elle devina que quelque part, vers le sud-est, la vie avait été bouleversée. La terre avait émis un cri sourd et cette plainte s'était répandue dans un tremblement angoissé sur le grand océan. Affaiblie par la distance, elle avait tout de même atteint le Temehani sur lequel les tiare s'épanouissaient en grand nombre. Quand plus tard la pluie se déversa, portant avec elle un message malsain, Apetahi sut que le ciel n'était plus le même. Une sensation funèbre la pénétra jusqu'à la sève. Aucun être ne put se protéger et l'averse arrosa abondamment l'île de ses miasmes nocifs. Des particules étrangères se déposèrent sur l'ensemble de la végétation. Elles glissèrent le long des versants, se concentrèrent aux pieds des fortes pentes, imprégnèrent les sols et ruisselèrent vers l'océan. La nature avait été souillée et malgré sa force et sa vitalité, elle ne put rejeter intégralement ce poison.
À Tureia, modeste terre égarée dans le grand océan Pacifique, les habitants s'étaient rassemblés pour admirer une explosion monstrueuse suivie d'une lueur diabolique. Hypnotisés, ils assistaient gaiement à ce grand feu d'artifice exceptionnel, sans se douter le moins du monde du danger auquel ils s'exposaient. Le cœur du spectacle était à Moruroa, un atoll voisin de Tureia, dans l'archipel des Tuamotu. Et c'est depuis les eaux de ce lagon isolé que l'étrange plainte avait été émise. Elle s'était élevée lentement dans les airs avant de se diffuser dans les cieux polynésiens et l'océan Pacifique. Le nuage pernicieux s'était déchargé sur les bancs de sable, la végétation et l'eau marine. Tous les êtres vivants de ces lieux portaient maintenant en eux ces éléments mortels.

Des mois passèrent dans une apparente tranquillité. Pourtant, la Polynésie avait changé. Une nouvelle déflagration se fit entendre. Elle fut suivie de nombreuses répliques dont le bruit se répéta encore et encore. À chacun de ses échos, un frisson se répandait.
Un jour, la vibration se transforma et devint plus profonde, agitant les entrailles de la mer. Elle se réitéra des dizaines de fois. L'air ne transportait plus avec lui ces substances mystérieuses et pernicieuses, mais Apetahi sentait que celles-ci reposaient dorénavant sur le sol et qu'elles avaient pénétré la vie de l'île. Après des années, le calme revint sur les terres et les lagons du Pacifique. Cette tempête maléfique ne semblait plus qu'une histoire ancienne dont les traces étaient assez peu perceptibles.
Puis soudain, une nouvelle explosion vint meurtrir Moruroa, tel un dernier assaut. Les coraux se courbèrent sous ce bruit venu de la lagune. La vie sous-marine se crispa d'effroi encore une fois. Quelque part, très loin d'ici, des hommes en avaient décidé ainsi. Mais dans une révolte tahitienne tout s'acheva enfin.
Un étrange silence s'installa. Un silence chargé de non-dits ; la paix avait été ébranlée et la pureté souillée à tout jamais. Dans l'archipel des Gambiers, les hommes commencèrent à développer de nouvelles maladies et la mort douloureuse se dessinait sous les cocotiers. Il était trop tard. Tous les îliens le savaient. Mais leurs pleurs mirent de longues années à se faire entendre et restèrent méprisés.
Ces années de chaos avaient frappé la Polynésie ; Apetahi avait été touchée dans sa sève, et ce traumatisme cachait une autre douleur qui se révéla brutalement. Les tiare du Temehani se raréfiait. Leur grâce et leur caractère exceptionnels étaient devenus mythiques et nombreux étaient les curieux qui venaient l'observer. Les descendants de la belle vahine étaient piétinés par négligence et cueillis allègrement. On les redescendait du plateau sommital pour confectionner des couronnes ou toute autre composition floral. Raiatea était fière de Tiare Apetahi dont la réputation grandissait. Cependant, dans l'humidité douce de son île, Apetahi regrettait le temps de la solitude où seuls de rares amis venaient l'admirer et prélever quelques-unes de ses filles pour de grandes occasions. Elle était devenue une étoile du monde moderne que l'on détruisait progressivement et qui risquait de mourir de sa célébrité. Malgré les mesures de protection mises en œuvre à son égard, Apetahi se mourrait. Faute de soin réel et de tendres attentions, ses pétales s'entachèrent de la fourberie des hommes. Combien de temps Apetahi pourrait-elle encore survivre sur cette île ? Combien de générations auraient encore la chance d'entendre le claquement de ses doigts qui s'écartent au lever du soleil ?

Avant qu'il ne soit trop tard, je voulus rendre visite à cette légendaire Apetahi. Je me promis de résister à la tentation de la cueillir et de veiller scrupuleusement à n'écraser aucune branche. Je partis de nuit pour emprunter le sentier boueux qui se perdait sous l'épaisse forêt. Quelques heures plus tard, les premières lueurs diurnes me saluèrent tandis que j'achevais cette ascension avec la sensation d'entrer au cœur d'un rêve. L'aube était fraîche sur le plateau du Temehani et la végétation s'était habillée de perles humides. Je traversais discrètement cet espace silencieux, à la recherche de la petite fleur blanche. Une brume épaisse absorba l'horizon et avala progressivement la sente qui guidait mes pas vers un ailleurs invisible, sans délivrer le moindre indice. Doucement, la pluie entama sa danse. Le rythme s'accéléra et l'eau cingla le sol, noyant le paysage dans une triste grisaille. Elle ruissela sur mes cheveux, dégoulina sur ma peau et glissa le long de mes membres. Elle était partout ; tout s'embrouilla et se mélangea. J'ignorais à présent où je me trouvais, mes pieds foulant une imperceptible frontière entre un imaginaire brumeux et une étrange réalité. De cette nébulosité s'échappa une voie énigmatique que j'empruntais inconsciemment. Le temps s'étira. Puis la cadence ralentit et la pluie s'estompa. Dans la fraîcheur de la montagne, je me laissais brutalement surprendre par une apparition à laquelle je ne m'attendais plus. La main d'Apetahi se dessinait devant moi, pâle et froissée. Je l'enveloppais du regard, attendrie par cette fragilité. Mes doigts s'approchèrent d'elle et l'effleurèrent, puis se retirèrent pudiquement par crainte de l'abîmer. Je restais agenouillée à ses côtés durant de longues minutes, m'inspirant du mystère de sa création.
Les jambes engourdies par cette pause contemplative, je repris mon chemin. Le brouillard s'était partiellement dissipé, laissant de nouveau apparaître la trace menant à la forêt. La descente était glissante et la végétation s'égouttait lourdement sur mes vêtements. Je plongeais en direction de la baie de Miri Miri qui s'ouvrait au pied de la montagne. Les reflets bleutés de son eau me tendaient les bras et je me glissais sans hésitation dans cette onde chaleureuse.
Ce soir-là, à Miri Miri, la vie était douce comme une caresse et la mer berçait les esprits. Plongée dans cet environnement de quiétude, je faisais corps avec le lagon, et la terre sauvage nous enlaçait. L'eau peu profonde était d'une tiédeur délicieuse. Sur le fond couvert de vieux coraux et de coquillages vides, des bénitiers vivants ouvraient leur bouche violette comme pour éclairer le sol marin. Dans l'obscurité crépusculaire je surprenais encore quelques poissons multicolores qui se faufilaient entres mes membres. L'ombre des murènes chasseuses commençait à s'étendre à la sortie des petites grottes sous-marines. Il était temps de leur céder la place, de leur laisser pleine possession de leur territoire nocturne.

Dans la nuit, mes amis s'étaient réunis tout près de l'eau et de leurs voix au doux accent roulant, ils accompagnaient l'ukulélé pour chanter la douceur, pour chanter Miri Miri. Les histoires de pêcheurs, d'amour et les légendes se succédaient. Apetahi fit son entrée en scène, chaperonnée par les cordes qui ne cessaient de sonner sous les doigts épais et tatoués des musiciens. Les corps ondulaient, les mains claquaient, les cuillères transformées en percussions sonnaient au rythme des mélodies. Dans une cour voisine les coqs désoeuvrés répondaient à cette musique en se lançant dans un concours de vocalises. Tandis que les moustiques entamaient leur danse noctambule, les fourmis venaient lécher une assiette de lait de coco dans laquelle se baignait un reste de poisson cru. Assoupi, je laissais mon esprit divaguer le long du rivage. La lumière blafarde de la lune transperçait le ciel noir. Elle éclairait les cocotiers au pied desquels les crabes gourmands couraient, à la recherche de nourriture. Une noix se décrocha et vint s'écraser lourdement sur le sol. Des bruits de pas se firent entendre et une main se tendit pour ramasser le fruit. Cinq doigts délicats se posèrent sur la noix et la soulevèrent. Les ombres camouflaient la personne, ne laissant apparaître qu'un bras d'une belle finesse. La nuit absorba rapidement cette image, tandis que je sombrais dans mes rêves.
La femme s'assit près de l'eau. Elle se saisit d'un coupe-coupe et d'un geste franc, trancha la noix de coco encore verte. Elle la porta à sa bouche et en bu longuement le jus clair et rafraîchissant. Elle la posa ensuite près d'elle et se leva. Je vis sa silhouette s'avancer doucement vers le tronc d'arbre auquel je m'étais adossé. Mon regard s'attarda sur les jambes se déplaçant calmement et les hanches rebondies qui se balançaient au-dessous d'une taille dénudée. Le reste du corps n'était qu'un ensemble flou et noir, embrouillée par le fouillis d'une imposante masse de cheveux. Elle s'arrêta à quelques pas de moi, sans me remarquer, et scruta l'horizon. Je n'osais bouger de crainte de déranger cette apparition féérique. Je retenais ma respiration sans réussir à maîtriser les battements de mon cœur qui se faisaient toujours plus rapide. La vahine restait statique. Elle semblait envoutée par la lune ronde qui avançait dans le ciel et se reflétait sur l'onde lagunaire. Un vent indiscret vint rompre le silence cru qui s'était installé, faisant claquer de petites vagues sur les rochers ensablés. Une forte odeur de poisson vint chatouiller mes narines. Il me semblait qu'un pêcheur venait de débarquer sur la rive et qu'il vidait les uns après les autres perroquets, rougets et bonites. La femme respira profondément, comme pour se nourrir de cette effluve piscicole. Puis elle se retourna vers moi. Surprise de me découvrir ici, elle me fixa de ses yeux foncés illuminés d'une sauvagerie mélancolique. La lune éclaira ses lèvres qui ébauchèrent un sourire pudique et muet. Elle s'avança encore et s'accroupit à mes côtés. Je sentis son souffle frais sur ma peau brûlée par trop de soleil. Elle se tenait si proche que nos respirations se mélangèrent. Je restais parfaitement immobile, dégustant le parfum floral et la beauté de cette présence surnaturelle.
Une lueur mauve apparue doucement à l'est. Alors, dans un mouvement assuré et détendu, Apetahi se leva, et me délivra subitement de son regard. Elle se retourna et s'éloigna du lagon. Je l'observais se diriger vers la montagne. Peu à peu, la forêt absorba son corps qui disparut sous le vert dense de la couverture végétale.

L'aube légère vint interrompre de sa fraîcheur la douce nuit insulaire. Les chiens aboyèrent sans raison apparente, les enfants étendus remontèrent leurs paréos sur leur torse dénudé et les moustiques se calmèrent enfin. Miri Miri s'éveillait et je m'abandonnais à un repos d'aurore tropicale.

Les heures s'évaporaient.
J'ouvris doucement les yeux, délaissant les songes de cette nuit magique. Un vaa'a passa à l'horizon. Au large, des pêcheurs retiraient de leurs filets une multitude de poissons colorés. Des requins citrons rôdaient autour des embarcations à la recherche de proies faciles. Dans une passe voisine, un imposant poisson napoléon aux couleurs chatoyantes semblait garder l'entrée du lagon. L'intérieur de la grande barrière de corail était le domaine des petits requins à pointes noires et d'une nuée de poissons et de coquillages. Sur un banc de sable immergé, un poisson-pierre se camouflait dangereusement, prêt à diffuser son venin mortel. À ses côtés un sept-doigts inoffensif déplaçait tranquillement sa grosse coquille. La vie sous-marine suivait un ordre immuable, malgré les perturbations humaines, et l'océan berçait l'île de son incessant va et vient. Raiatea baignait dans cette humidité iodée.

En bordure de la forêt, coincées entre la mer et la montagne, des lianes de vanilliers grimpaient à l'assaut de leur tuteur. Quelques fleurs blanchâtres s'épanouissaient entre les feuilles oblongues. Elles s'étaient ouvertes pendant la nuit, pour une existence éphémère. Leur temps était compté, et comme pour pallier à la brièveté de leur vie, elles exposaient avec impudeur leur sexe jaune. Elles devaient être mariées avant le soir même, sous peine de finir leur vie dans une triste stérilité. Mais la petite abeille mexicaine, unique insecte capable d'accomplir cette tâche de pollinisation, n'était pas arrivée jusqu'ici. La belle orchidée devait s'en remettre à la main de l'homme, et à l'amour qui lui promettait. Tout était savamment orchestré et la cérémonie débuta de bon matin. Elle se déroula avec une précision experte. D'un geste sûr et délicat, le marieur préleva le pollen et le déposa sur les étamines. Tout se fit rapidement et une longue attente s'en suivit.
Les semaines passèrent, les fleurs avaient fané et du mariage étrange naquirent des haricots de couleur vert pâle. Leur gestation dura encore neuf mois ; progressivement leur robe verte se teinta de jaune, puis brunit. Les gousses furent alors cueillies et apportées à Jeanne. Cette vieille femme savait mieux que quiconque élever les gousses ordinaires au rang des condiments les plus raffinés ; elle détenait le secret de cette transformation permettant d'exhaler le parfum riche et sensuel de la vanille.
Le soleil avait atteint le zénith quand je rejoignis Jeanne dans la chaleur de son arrière-boutique. Je pénétrais dans le fond obscur de son magasin où étaient entreposées les précieuses gousses. Je saluais la vieille femme qui me répondit d'un Ia orana traînant. Elle me tendit une banane et je m'assis à ses côtés pour la déguster. Il me plaisait de pénétrer dans cette ambiance tamisée et fruitée où la gourmandise n'était plus un péché mais une réponse logique à la fragrance voluptueuse de ces lieux, un éveil gustatif simple et puissant.
Le temps s'écoulait ainsi, dans la simplicité des lieux. Je ressortais dans la rue, l'âme légère et le pas ferme.
À quelques encablures, je rejoignais d'autres amis, dans la moiteur de l'après-midi. Rassemblés au bord de l'eau, nos mains se joignirent pour une prière commune : catholique, protestant, mormon, ma'ohi ; peu importait. Nous priâmes ensemble la mer, pour demander sa clémence et la remerciâmes de tout ce qu'elle nous offrait. Après un cri d'encouragement, nous portâmes la pirogue jusqu'au lagon. Elle était lourde cette pirogue : Papi Rémi avait fixé, sous le flotteur, un tuyau en PVC rempli de béton afin de mieux nous entraîner pour la célèbre course Hawai Ki Nui. Le lagon poissonneux se dessinait devant nous, mais il ne s'agissait plus dorénavant de ramener de beaux poissons. Le vaa'a était devenu un sport. Vanina grimpa à bord, puis Poema et Chantal. La pirogue se sauva et je me hissai à mon tour, comme je le pouvais, suivie de Maea et de Mireille qui barrait l'embarcation. Les six pagaies prirent leur rythme, pénétrant dans l'eau en cadence… " Cadence, cadence ! ". Ce mot, je l'entends toujours dans mes rêves. Quels efforts il m'aura fallu pour réussir à la maintenir, cette cadence… Le petit mouvement de rotation du poignet, " hey, hey, hey " et le changement de main rapide pour ne pas perdre la cadence. Pour ma décharge, je n'avais pas eu l'opportunité de passer mon enfance sur une pirogue et malgré mes relatives capacités d'adaptation, je fus toujours une " popaa ". Papi Rémi m'avait recruté avant tout pour mon endurance : de gros bras, il en disposait autour de lui, mais il lui manquait une fille capable de ramer trois heures sans interruption ; c'était une des conditions pour mener son équipe vers la victoire. Il était donc indulgent avec moi, Papi Rémi. Je ramais longtemps et c'était le principal. Mais ce soir-là, il me lança :
- " tu as bien ramé aujourd'hui, c'est parce que tu t'en vas et que tu veux nous montrer ce qu'on perd ? "
Oui, je devais m'en aller plus tôt que prévu, abandonner l'équipe deux semaines avant l'Hawai Ki Nui, sans parler de mes autres projets. Un départ précipité.

Avant de quitter Raiatea, je me devais de rendre une dernière visite à Apetahi. Il m'était impensable de ne pas lui dire adieu. Je repris donc le chemin de la montagne qui m'était devenu familier. J'en connaissais les bruits et les odeurs, les travers et les pièges. Le cœur lourd, j'atteignis le secteur où elle poussait habituellement. Je fus soulagée de voir que les petits arbustes aux feuilles allongées portaient encore quelques fleurs blanches. Je les dépassais rapidement pour gagner le belvédère d'où l'on pouvait admirer le lagon. Je m'assis sur un rocher pour épier les voiliers qui se déplaçaient lentement entre les turquoises et les bleus profonds. La mer était calme.
Je rejoignis Apetahi qui semblait m'attendre patiemment. Plantée devant elle, je plongeais mon regard dans le blanc de sa main. Mes pieds cherchaient à s'enraciner pour mieux lutter contre la douleur de cet adieu. Je finis par lui murmurer quelques mots d'excuse en tahitien. Je n'attendis pas de réponse. Je partis.

Deux jours plus tard, j'arrivais dans le hall du petit aéroport de Raiatea. Mon amie Valentine était déjà là, la larme à l'œil et les bras chargés de présents. Elle savait comme moi que c'était un adieu plus qu'un au revoir et qu'il nous faudrait effacer l'empreinte de ces merveilleux mois de partage pour ne pas en souffrir. En grimpant dans l'avion, une énorme boule m'envahit la gorge. Je crevais d'envie de sortir de cet engin, de revenir en arrière, quand une hôtesse m'appela :
- " Vos amis vous attendent sur la piste ".
Ils étaient tous là, en retard certes, mais bien là. Le règlement de sécurité ne me permit pas d'aller jusqu'à eux ; je dus me contenter de les saluer de loin et de recevoir, par l'intermédiaire de l'hôtesse, des dizaines de colliers de coquillages ainsi qu'une pagaie dédicacée de tous. C'était à mon tour de pleurer. J'avais honte d'abandonner ainsi mes rêves et de laisser tomber mes coéquipières de pirogue au dernier moment ; je regrettais profondément ce départ. Cette tristesse était accrue par l'intuition que tout était fini, que je quittais cette île et ce que j'y avais vécu pour toujours. Ce sentiment s'est malheureusement confirmé par la suite.
Ces amis, je ne les ai pas retrouvés, pour la plupart, quand je suis revenue huit ans plus tard. Raiatea la sacrée s'était fait envahir par un tourisme de masse ; elle avait perdu son âme et ses âmes qui m'étaient si chères. Je ne retournais pas voir Apetahi, je ne devais pas. Je savais, au fond de moi, que le rêve risquait de se briser en la voyant de nouveau, peut-être fanée ou encore affaiblie. Je préférais donc me bercer de mes douces et anciennes rêveries. On me dit qu'elle était toujours là-haut, toujours protégée, pourtant peu d'humains semblaient réellement s'en soucier.
Je repartis, amère ; mais le rythme des pagaies pénétrant dans l'onde ne me quitta jamais, ni celui des chants de Mireille à l'arrière de la pirogue, ni même le mouvement ondulé du tamure que nous dansions pendant des heures sur un îlot isolé au son du ukulélé.
Les souvenirs de cette île s'imposent aujourd'hui dans ma mémoire comme nulle autre pensée. Une forte pluie ou une puissante odeur de terre me suffisent à retrouver le chemin du Temehani. Parfois, mes yeux se posent sur ma pagaie. Alors, mes mains ne peuvent s'empêcher de la saisir, d'en caresser le bois lisse et d'esquisser quelques mouvements. L'air se liquéfie soudain dans une réalité insensée et se transforme en un lagon agité par le vent du large. Entraînée par une vague, je ferme les yeux pour rejoindre mes amis. Je les entends chanter le respect, la sincérité, la tolérance et la simplicité. Je laisse mes songes ignorer la douleur piquante du retour et se perdre avec délices dans cet ailleurs, absorbés par la douceur du lait de coco, la fraîcheur du poisson cru, la moiteur de l'air et le voluptueux parfum des fleurs de tiare.
Maururu Raiatea, nana Apetahi.

Petit lexique

aito = arbre de fer ou filao
fare = maison
Ia orana = bonjour
mahi mahi = dorade coryphène
maururu = merci
miri = caresse
nana = au revoir
popaa = brûlé, nom donné aux blancs
tamure = danse traditionnelle
tane = homme
tiare = fleur
vaa'a = pirogue
vahine = femme

 


Remarque

Spécialisée dans le développement rural et l'environnement, Elodie Jamen a effectué une mission en Polynésie sur la problématique des glissements de terrain. Depuis, elle a parcouru à pied des chemins variés en Asie et en Afrique.
Elle a publié, en 2012, Abyssinie. Sur la piste oubliée, aux éditions Livres du monde. Ses ouvrages précédents sont : Grands treks au Ladakh-Zanskar, avec Rambert Jamen, 2007 ; Grands treks au Népal, avec Rambert Jamen, 2005 ; Antarctique. Un hivernage en Terre Adélie, avec Nicolas Hotellier, 2006, tous parus aux éditions de la Boussole.