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Un paradis en sursis: l'environnement dénaturé à Bali



par Franck Michel

 


L'article en format PDF

 

 

De Jakarta à Denpasar, l'état de l'environnement se dégrade partout en Indonésie. A gauche, photo d'une manifestation pour la protection de l'environnement à Jakarta en juin 2012 (Source : Kompas).
A droite, panneau lumineux à l'occasion d'une campagne d'affichage pour inciter les touristes et les habitants, à Padang Bai, dans le sud-est de Bali, à réutiliser leurs bouteilles d'eau en plastique.

 

 

1. Décors, déroutes et déchets pour un mal-développement assuré

A Bali, en 2012, les superlatifs s'invitent dans toutes les conversations : trop de véhicules, trop de monde, trop de déchets, trop de plastique, trop de touristes, etc. Par conséquent, et c'est la suite logique, on entend aussi : pas assez de routes et de transports en commun, pas assez de poubelles et d'incinérateurs, et peut-être bientôt, pas assez d'espaces verts et respirables, ou encore pas assez de quotas pour les touristes ou les Javanais qui se poussent aux portes du paradis…

On n'en est pas là mais l'échéance fatidique se rapproche dangereusement. Bali a connu le temps de la bombe, voici maintenant celui de la déroute. Car des routes il en manque et la bombe actuelle est de nature plus démographique qu'intégriste. Alors, l'île n'est pas au bord de l'explosion mais bien de l'engorgement. Humain et routier. Y circuler, dans le sud, rappelle davantage, une escapade dans les faubourgs de Jakarta ou sur le périf' parisien. Pour relier Kuta à Sanur via Denpasar, ou aller du temple de Mengwi à l'aéroport de Tuban, il faut s'armer de patience et même de sagesse. Tout en subissant un bon lot de stress et de fatigue. De résignation surtout.

Dans ces coins sur-fréquentés, enfourcher une moto relève autant de la témérité que de l'inconscience. Pourtant, voyager à moto - ce tombeau à deux-roues et à ciel ouvert - reste sans doute l'un sinon le meilleur des moyens de découvrir les sentiers battus ou reculés de Bali. Avec ses risques et périls afférents.

Bali est devenue un parfait laboratoire pour le greenwashing. A gauche, deux publicités - parmi beaucoup d'autres - pour des activités dites écolos : cuisine bio et cyclotourisme en milieu rural. A droite, deux brochures, non pas pour des séjours en Italie, mais pour des séjours dans des établissements spécialisés versés dans l'activité spa, très en vogue ces dernières années dans l'île du bien-être bio-bobo-écolo autant que celle des dieux hindous.

 

Le développement dans une impasse

En 1976, au moment où émergeait la doctrine du " tourisme culturel ", Willard A. Hanna s'inquiétait déjà, il le rapporte dans ses Bali Chronicles, de l'augmentation rapide du nombre de touristes étrangers dans l'île : 300.000 en 1976 (contre 100.000 en 1973). A ses yeux, la production de riz ne peut en aucun cas suivre cette cadence et la projection des 300.000 touristes prévus en 1976 " n'est pas spécialement rassurante au regard de l'intégrité spirituelle du futur paysan balinais transformé en produit touristique, de l'étudiant diplômé contraint de devenir beach boy ou bar girl, ou des musiciens, danseurs et acteurs qui se doivent d'adapter leurs représentations culturelles en fonction des standards des discothèques et autres night-clubs " (cf. Hanna Willard A., Bali Chronicles, Ed. Periplus, 2004, 1976). Hanna serait bien étonné de l'état des lieux et des chiffres actuels ! Pour l'année 2012, près de 3 millions de touristes étrangers et presque le double de touristes nationaux devraient visiter la petite île engorgée, au total donc plus de 8 millions de visiteurs sur une île grande comme un peu plus que la moitié de la Corse. Et à Bali habitent aussi quatre millions de Balinais (en comparaison, à peine 300.000 habitants en Corse ; et les Balinais étaient 2 millions au milieu des années 1970)…

Un seul exemple chiffré illustre ici le défi qui attend les Balinais au tournant de leur développement touristique chaotique : dans l'hôtellerie, on sait que l'offre explose bien plus que la demande, et l'île a comptabilisé 16.000 chambres supplémentaires durant la période 2009-2011, une augmentation totalement disproportionnée et dénuée de toute logique, y compris sur un plan strictement économique ; cette hausse est d'autant plus scandaleuse quand on connaît les limites des ressources naturelles actuelles : moins de terres, moins d'eau, moins d'électricité, etc. Certes, l'industrie du tourisme est le moteur de l'économie régionale, elle emploie 25% de la population active balinaise et participe à 50% du produit intérieur brut (PIB) de l'île. Mais les chiffres dépassent la raison : le nombre de chambres d'hôtel est passé de 5000 en 1982 à 90.000 en 2012. Le chaos est inévitablement au bout de cette impasse d'un développement aveugle des réalités locales, environnementales et démographiques surtout.

La seule question démographique suffit ici à démontrer l'ampleur du problème touristique auquel les Balinais sont aujourd'hui confrontés. L'impasse est inévitablement au bout de la route du développement touristique à tout-va. Désormais, deux vérités qui dérangent mais n'en sont pas moins vraies, émergent : un, il est devenu bien plus urgent de préserver la nature que la culture à Bali ; deux, l'île ne vit plus en 2012 à l'heure du fameux " tourisme culturel " mais - et cela que les autorités politiques ou les opérateurs touristiques le reconnaissent ou non n'y changera rien - à l'heure du tourisme de masse. Ainsi, tout ce que nombre de prédécesseurs soucieux de l'avenir de l'île - étrangers et Balinais - ne souhaitaient pas voir advenir est en train de survenir à une vitesse grand V… A la fin des années 1970, le mot d'ordre était " Tourism for Bali, not Bali for Tourism ". Il a aujourd'hui vécu. De plus en plus traitée comme une marchandise, certes pas encore vulgaire, la culture balinaise n'est plus certaine de pouvoir survivre longtemps. Les crémations packagées et les mises en scène folkloriques orchestrées pour les touristes mènent tout droit au déracinement culturel avec son lot de crises sociales et de perte de repères. Un destin dont les Balinais devraient rapidement mesurer la triste portée.

On arrive de nos jours à Bali bien plus pour faire du business que pour se rendre à des cérémonies, plus pour s'éclater en surf ou à la bière que pour partager le quotidien des Balinais, plus pour faire du shopping sur des marchés aseptisés que des balades sur des chemins de terre… La terre d'ailleurs il n'y en a plus beaucoup. On a construit dessus après qu'on l'ait vendue. Quant aux rizières les plus photogéniques, elles restent épargnées, mais pour combien de temps ? Si la culture connaît peut-être un sursis discutable, la nature, elle, est en train d'agoniser. Un seul exemple mais emblématique : se baigner au large de la célèbre plage de Kuta n'est sans doute pas la meilleure chose à faire pour préserver sa bonne santé mais, chut, il ne faut surtout pas le dire (ou l'écrire !) car cela ferait fuir les précieuses devises…

A l'aube du 3e millénaire, avec la décentralisation et la démocratisation - qui riment à Bali avec libéralisation et non pas avec libération - le tournant décisif vers un tourisme de masse surgit après la période trouble des attentats (surtout 2002 et dans une moindre mesure 2005), une époque où le tourisme a fortement décru, montrant par là-même aux habitants à quel point ils étaient devenus dépendants des recettes de ce secteur économique aussi prometteur que volatile. Combien de jeunes ont délaissé le travail harassant des rizières pour opter pour un job subalterne mais plus " relax " dans le tourisme ?

Le tourisme culturel a vécu. Place au tourisme d'aventure pour tous. A gauche, deux prospectus vantant l'un une " eco-adventure " auprès des requins et l'autre une promenade à cheval présentée comme une " natural balinese experience ". Des requins, des chevaux… et des éléphants. Typiquement balinais… A droite, des déchets jonchent le sol à l'arrière d'un temple hindou et au loin on voit le plastique qui décore la rizière. L'histoire, la religion, la culture et l'agriculture, domaines chers au tourisme culturel, sont en passe de laisser la main au tourisme dit d'aventure mais surtout de shopping et de divertissement. Le parc d'attraction, avec ses activités spectaculaires, attire même plus d'amateurs que le traditionnel trek dans les rizières… Le " beach walk " n'est plus une promenade au crépuscule le long d'une plage immaculée mais l'arpentage de boutiques prisées par la nouvelle élite fortunée du voyage. D'ailleurs, pourquoi le romantisme échapperait-il à la belle marchandisation en marche ?

Spéculation immobilière et corruption à tous les étages gangrènent le développement touristique de Bali. A gauche, le tout récent Beach Walk - un shopping mall nouvelle tendance, à la fois zen, vert et ouvert - vient d'ouvrir au début de l'été 2012 en face de la plage de Kuta. A droite, sur les hauteurs de Bedugul, au centre de Bali, un immense resort - dont le projet avait jadis été commandité par le clan Suharto - est resté à l'abandon depuis la chute de la dictature, faute de repreneur. Pourtant, depuis l'avènement de la démocratie, l'argent sale continue à circuler plus que jamais, à Bali comme un peu partout dans l'archipel indonésien. Si le premier s'intègre bien mieux dans l'environnement que les usines à touristes que les consortiums chinois ou jakartanais ont construit à deux pas, le second édifice, quant à lui, dégrade depuis plus de vingt ans, le beau paysage montagneux de Bedugul.

 

Depuis 2006 et 2007, les chiffres du tourisme explosent tandis que les derniers garde-fous s'effondrent. " Il faut bien vivre avec son temps " ai-je entendu de la bouche d'un Balinais d'Ubud qui considère que, sa culture étant immuable, ce sont " maintenant les affaires qu'il faut monter et l'économie qu'il faut booster ". Et la nature ? " C'est une psychose typiquement occidentale, comme depuis l'aube des temps, tout s'arrangera car la nature est omniprésente à Bali et plus forte que les hommes "… Certes. Mais ce n'est pas une raison pour jeter les sachets plastiques - également omniprésents - dans les rizières comme dans les rivières, et un peu partout sur le bord des routes. Trop souvent, sans doute par facilité ainsi que par fierté assez déplacée, les Balinais rendent responsables les étrangers - touristes et expatriés occidentaux ou asiatiques, mais aussi les autres Indonésiens, à commencer par les migrants originaires de Java et de Lombok - de tous les maux liés à la pollution et aux déchets. Pour nombre d'autochtones, les montagnes d'ordures et de plastique qui jonchent le sol ou le sable aux abords des sites touristiques ne sont pas de leur fait, la faute revient aux " autres ". Il faut pourtant d'abord balayer devant sa porte…

Renvoyer la faute sur les autres et les voisins n'est pas une spécificité balinaise mais il faut reconnaître que, dans l'île, ce genre d'accusation est particulièrement fréquent. Le mauvais exemple vient même de haut puisqu'il provient parfois des instances dirigeantes, comme par exemple de la part de ce responsable provincial chargé de la gestion des ordures, à Kuta dans le sud de Bali, il y a quelques années, et cité dans un article de Time repris par l'Australien Malcolm Scott dans un essai récent, rédigé au vitriol et durement titré Bali Raw : " Ces ordures qui inondent la plage de Kuta proviennent entièrement de l'extérieur de Bali. Rien n'a été produit localement, tout vient d'ailleurs que de Kuta. Kuta est seulement une victime (…). Aussi, il y a beaucoup de plastique dont l'origine ne provient en aucun cas de Kuta. Nous espérons également que les Indonésiens de l'extérieur vont arrêter de jeter leurs déchets dans la mer en faisant ainsi de Kuta une victime " (cf. Scott Malcolm, Bali Raw, Ed. Monsoon Books, 2012). Ces propos affligeants sortis de la bouche d'un (ir)responsable balinais illustrent aussi le fossé qui souvent existe entre les discours officiels (avec la protection de l'environnement toujours en bonne place), parfois contradictoires, et les pratiques plus officieuses qu'officielles, nettement moins glorieuses.


Des routes pour avancer et des pistes pour changer de voie

En attendant que les autorités s'attellent aux urgentes tâches écologiques qui les attendent, les mêmes autorités, mais chargées du développement touristique, continuent à promouvoir Bali sous toutes les coutures, sans prendre conscience des menaces en cours, le tout en vendant l'image immuable d'un Bali pacifique et paradisiaque. On note au passage que ces clichés idylliques sont également fort bien véhiculés par la plupart des guides de voyage et des agences touristiques. Il n'est pas trop tard pour passer à l'action même s'il faudra s'activer rapidement. Car à trop tarder, c'est la poule aux œufs d'or (le tourisme) qu'on déplume avant de la donner à frire à la mode locale (ayam goreng). Il est vrai qu'un proverbe populaire asiatique dit on ne peut plus clairement que " le tourisme peut nourrir ta famille mais il peut aussi brûler ta maison ". Sédentaires ou temporaires, tous les résidents de Bali - des locaux aux étrangers, en passant par les visiteurs de passage - devraient donc se mettre dare-dare au boulot… Sinon, le paradis ressemblera à l'enfer. Peut-on pour autant prédire que " Bali c'est fini ", comme le laisse supposer le titre de l'article, au demeurant intéressant et lucide, de Bruno Philip paru dans Le Monde en juillet 2012 ? La fin n'est pas vraiment proche, et cela fait presque un siècle que des artistes ou des intellectuels ont signé sans trop comprendre l'acte de décès de ce malade qui refuse obstinément de mourir… à moins qu'il ne renaisse perpétuellement de ses cendres, en bonne logique hindoue ? Mais si la fin n'est qu'au stade de l'annonce, le temps du sursis, lui, est déjà arrivé. Largement entamé même. Et si tous les ingrédients du jardin d'Eden sont effectivement réunis à Bali, Bruno Philip a raison d'écrire qu'il y a maintenant " le feu au paradis ". Ce n'est certainement pas la déforestation quasi totale, déjà ancienne de l'île, qui contredit ce constat amer. Toutefois, le constat établi par le journaliste ne relève point du scoop, et chacun peut voir par lui-même, les transformations radicales qui sont en cours au paradis. En cause les excès connus du tourisme de masse et la consommation quasi hystérique des Indonésiens - Balinais compris - qui semblent pressés de découvrir les mauvaises vertus du capitalisme sauvage. Evidemment, ces causes en appellent d'autres, et vont droit vers un désastre écologique majeur. Alors le leitmotiv des voyagistes malhonnêtes ou des touristes irresponsables consiste à profiter au maximum de l'exotisme de ce terrain de vacances avant qu'il ne soit définitivement trop tard. Sans verser dans la nostalgie qui n'a pas sa place ici, il reste évident que le passage du tourisme culturel au tourisme de masse ces dernières années est, et sera plus encore, lourd de conséquences pour les Balinais. Surtout lorsque les hordes touristiques bouderont progressivement cette destination…

A Bali, la forte pression démographique sur le peu de ressources naturelles disponibles a d'ores et déjà atteint un seuil critique. Le développement touristique, l'urbanisation rapide, l'essor du trafic automobile, les nouvelles constructions ou infrastructures transforment de fond en comble le paysage balinais. Tant naturel que culturel. On se demande d'ailleurs si Walter Spies, entre deux grues et un mur de béton, y reconnaîtrait encore quelque chose, et si Miguel Covarrubias ne verrait pas en tout Balinais un expert avisé de l'industrie des services ou un docile serviteur de la civilisation des loisirs, plutôt qu'un artiste né de tendance pacifiste !

Terres à vendre. Le sud de Bali a été bien sacrifié, désormais le nord et l'est voient aussi leurs terres disparaître.

 

" On n'a rien sans rien " nous enseigne froidement la sagesse populaire. A Bali, les touristes et les autochtones se multiplient à l'image des ordures qui s'amoncellent un peu partout, dégradant au passage ce pour quoi - le vert à la fois flashant et calmant des rizières et la nature somptueuse si souvent mise en peinture - les visiteurs viennent précisément ici. Plus de 150 tonnes de déchets sont produits par jour, dont 30% d'entre eux sont non biodégradables. Au quotidien, un luxueux hôtel utilise en moyenne entre 400 et 600 litres d'eau par chambre. Mais les aberrations les plus délirantes dans le domaine du gaspillage de l'eau relèvent des golfs : la plupart d'entre eux abîment les paysages balinais sans pour autant pourvoir de manière satisfaisante à de réels emplois pour les autochtones.

Si le golf international, aux capitaux surtout japonais, qui se situe non loin du lac Bratan, reçoit naturellement beaucoup d'eau de pluie, compte tenu de son emplacement, le scandale est plus manifeste sur le Bukit, cet appendice calcaire localisé dans l'extrême sud de l'île, où l'eau est par contre naturellement rare et le sol terriblement aride tout au long de l'année. Sur cette terre désolée, les nantis jouent au golf sur un vaste terrain dont l'eau doit être drainée depuis la région plus au nord, où l'or bleu est précieux pour irriguer les rizières, et par conséquent nourrir une partie de la population locale. Mais les golfeurs, concentrés dans leurs efforts, et qui sont souvent de patentés dirigeants politiques, poursuivent leur parties de jeu, avant d'aller faire, pour certains, de la figuration à un séminaire local sur la pollution alarmante dans le sud de Bali ou encore discourir brillamment devant une docte assemblée réunie lors d'un énième sommet international " pour " l'environnement en Asie, qui se tiendrait par exemple à Denpasar. Mais il est vrai, qu'à ce niveau de l'échelle sociale, où l'objectif premier est d'échapper à toute accusation de corruption et non de sauvegarder la planète, ces gens-là - à l'instar de leurs richissimes prédécesseurs remarquablement reçus à l'école du clan Suharto - ne sont plus à une ou deux contradictions près.

Dans la Gazette de Bali, mensuel francophone publié dans l'île, on peut trouver une publicité pour pratiquer du quad sur place et quelques pages plus loin une annonce de la journée internationale du triangle de corail (pour la protection des fonds marins en Indonésie) dans lequel le mensuel est d'ailleurs partie prenante. Devant la toute-puissance de l'argent-roi, et ici de l'importance que prennent les annonceurs-payeurs, l'industrie touristique tout comme le pouvoir des médias multiplient les incohérences, notamment quand il s'agit de questions environnementales : faire la promotion du quad tout en se targuant de préserver la nature revient à faire un sacré grand écart…
Mais l'éthique n'a pas vraiment sa place dans le monde d'aujourd'hui. Ce qui n'empêche pas le mensuel francophone d'évoquer régulièrement les questions environnementales dans ses colonnes...

 

L'eau est le nerf de la guerre ou en tout cas de l'horreur écologique. Une récente étude, menée par la chercheuse britannique Stroma Cole, et signalée dans le Jakarta Post (cité dans Courrier International, le 6 septembre 2012), annonce que 65% des ressources en eau à Bali sont absorbées par le tourisme, une pénurie inquiétante et de plus en plus à l'origine de conflits au sein des communautés villageoises, et surtout des subak, en charge de la gestion collective de l'eau. Je ne parle même pas des hôtels ou des villas, avec leurs spas, piscines et jacuzzis, non seulement grands consommateurs d'eau, mais aussi pilleurs autorisés des ultimes ressources en eau. Au niveau rural, ces conflits opposent notamment les subak si vitaux aux autorités communales qui à la fois autorisent le développement touristique et vendent l'eau aux entreprises qui la transforment avant de la mettre en bouteille ou en bombonne… En somme, la gestion de la nature vsla gestion des affaires. Mais là où l'eau pour l'instant " résiste " ou plutôt subsiste la vie continue, et le riz, lui, continue plus ou moins paisiblement à pousser. Pour combien de temps encore ?

Le manque d'eau potable devient donc crucial. L'ONG indonésienne WAHLI considère qu'en 2015, autrement dit demain, le seuil critique sera atteint. Bruno Philip nous apprend que, chaque année, 700 hectares de terrain sont convertis en hôtels, résidences, et en infrastructures routières. Plus grave encore, poursuit le journaliste : " 13.000 mètres cubes d'ordures sont déversés chaque jour dans les décharges publiques, et seule la moitié d'entre elles est recyclée. Des embouteillages monstres créés par un trafic à l'essor incontrôlable engorgent de nombreuses artères : 13% de voitures de plus par an et une augmentation de seulement 2,28% de routes carrossables " (cf. Philip Bruno, " Bali, c'est fini ? ", Le Monde, 21 juillet 2012). Plus exactement, le Jakarta Post précise que le nombre de véhicules augmente chaque année de 12,42%, contre une croissance de 2,28% du réseau routier. Près de 4 millions de Balinais utilisent 1,55 millions de véhicules dont 71,81% de motos, 19,39% de voitures particulières, 9,1% d'utilitaires et seulement 0,88% de véhicules de transport en commun. En outre, on relève qu'à l'été 2012, 35 nouvelles voitures et 100 deux-roues seraient immatriculés chaque jour, sans compter les véhicules extérieurs à l'île, des faits accablants qui vont jusqu'à faire dire au gouverneur Made Mangku Pastika que ce sont " les raisons pour lesquelles Bali est de plus en plus engorgé par le trafic routier ".

C'est assez scandaleux, il faut bien en convenir, de voir un tel trafic et autant de nouveaux motorisés en route, et surtout un tel taux aussi minable de transports publics, sur une île vouée à un tel dynamisme touristico-économique ! D'autant plus lorsque l'on sait que, dès 2008, la Banque mondiale avait fortement recommandé aux autorités de développer un véritable réseau de transports en commun, capable de couvrir 70% des véhicules en circulation. Mais, comme disent si souvent les Indonésiens friands d'acronymes : NATO (ou OTAN…), autrement dit " No Action Talk Only " ! Bref, les projets se multiplient mais rien n'est vraiment fait ou abouti… Des actions, pas vraiment les meilleures, sont en gestation : le gouvernement balinais a décidé au cours de l'été 2012 de construire quatre autoroutes payantes afin de décongestionner la circulation. Cela ne sera pas facile, les terres et les temples encombrent cette piste de développement routier et le soutien populaire est loin d'être acquis ; quant à l'autoroute du sud, dans le tronçon de Benoa, elle contribuera à tuer un peu plus, tout en énervant les écologistes qui manifestent déjà, le reste de mangrove qui subsistait difficilement dans le sud de Bali. Pourtant, avec une population qui annuellement atteint voire dépasse les 11 millions d'habitants, résidents et touristes inclus, les faux pas de ce développement se paieront chers… Les quatre voies sont Denpasar-Jembrana, Kuta-Seririt (via Tanah Lot), et les deux autoroutes nommées Canggu highway (dans le sud) et Purnama Beringkit highway (dans l'est). Un autre projet est dans l'air, si l'on peut dire, il s'agit de la création prochainement d'un second aéroport international, au nord, à Buleleng, toujours dans le but de désengorger le sud qui est au bord de l'explosion. Mais cela fait des lustres que cette piste d'aéroport dans le nord est évoquée sans que jamais, pour l'instant, le moindre début de concrétisation ne pointe à l'horizon.

D'ici quelques années, en tout cas, le sol des Balinais tremblera peut-être mais ne sera à coup sûr plus jamais le même. Pour n'évoquer qu'eux, les subak (traditionnelles associations hydrauliques), essentiels pour la gestion des terres et récemment reconnus par l'Unesco au titre du patrimoine mondial, entreront dans une phase de sursis plus grave encore… Effets d'annonces contre des faits têtus : à grands renforts de publicité toute politique, de nouveaux bus ont été mis en circulation, avec même des promesses de transports gratuits, mais dans les faits, qu'il s'agisse de ces tant attendus transports en commun ou de la gratuité mise en avant, rien de tout cela ne semble réellement se concrétiser… Le monopole des taxis attendant le chaland à l'aéroport de Tuban commence aussi à exaspérer beaucoup de monde, notamment les usagers… Comment se fait-il qu'aucun service de transport public, simple mais digne de ce nom (comme les minibus Damri à Jakarta ou ailleurs dans le pays), ne soit capable à Bali de desservir les voyageurs ? Même l'aéroport d'Ambon, dans les lointaines et complexes Moluques, parvient à se montrer plus efficace dans l'acheminement des voyageurs de/vers l'aéroport. Incontestablement endémique, la corruption ne peut cependant tout expliquer. Combien de temps faudra-t-il encore patienter ?

Les esprits locaux commencent à s'échauffer, et à la fin de l'été 2012, plusieurs événements illustrent que l'explosion du trafic n'évitera peut-être pas une explosion sociale. La colère monte chez les manifestants écologistes qui, de plus en plus actifs et c'est un bon début de conscientisation de la société civile balinaise, ont réussi à faire reculer le gouvernement dans sa destruction programmée de la mangrove dans le secteur de construction de la voie rapide payante reliant Benoa à Nusa Dua. Une première qu'on peut saluer, surtout que paraît en même temps une nouvelle étude d'impact environnemental sur ce projet routier controversé. Mais nulle raison de pavoiser, les travaux d'excavation dégradant la mangrove ont certes été stoppés le 22 août, mais déjà la pollution de la mangrove et de la mer s'affiche plus alarmante en raison de l'excavation réalisée, sans oublier que les militants n'ont finalement obtenu qu'un sursis temporaire… Les écologistes de la section balinaise de l'ONG WALHI (en français, " les amis balinais de la terre ") exigent également que des contrôles stricts soient effectués sur l'utilisation de l'eau dans les hôtels et les villas. Lors d'une enquête interne, les environnementalistes ont recensé plus de mille villas avec piscines attenantes dans le seul secteur prisé par les touristes et les expatriés de la région de Badung. La prise de conscience, actuellement qu'à ses débuts, ne se fera évidemment pas sans conséquences dommageables pour l'industrie touristique. Le paradis balinais risquerait-il de plus en plus de ressembler à une bulle dorée mais sous cloche ? A un éden, plus policé que polisson, placé sous étroite surveillance environnementale et autre, policière qui sait ? Difficile de prédire l'avenir.

Interrogé par la Gazette de Bali (dans son numéro d'octobre 2012), Gendo Suardana, courageux dirigeant de l'ONG WALHI installée à Bali depuis 1996, n'hésite pas à se faire l'avocat de la nature souillée balinaise, à commencer par la mangrove menacée par le projet autoroutier dans le sud. De cette autoroute " du Sud ", supposée devenir un modèle de développement à l'occasion de l'ouverture du sommet de l'APEC en 2013, il note les limites du projet et les mensonges officiellement entretenus. Sans oublier les tentatives de corruption et les menaces physiques dont WAHLI fait régulièrement l'objet depuis ces derniers mois... Pour lui, il ne faut pas non plus négliger les interactions diverses, comme par exemple " les conspirations d'investisseurs immobiliers " qui s'immiscent aussi sur cette " voie""... A part cela, treize plages du sud de l'île sont officiellement dites " polluées " et la moitié des cours d'eau de Bali - soit 200 sur 400 rivières - sont également polluées... Un constat accablant dont la population locale peine à mesurer l'ampleur et l'urgence. Le secteur touristique a beau représenter 40% de l'économie balinaise à l'heure actuelle, l'île voit son avenir fortement hypothéquée, comme le constate encore Gendo Suardana. Le militant responsable, dans tous les sens du terme, demande " un moratoire de deux ans sur la construction des hôtels et des villas ", n'hésitant pas, en toute lucidité, à répéter que " le tourisme de masse va tuer Bali rapidement ". Mais les autorités, aveuglées par les dollars et le marché, n'accordent que très peu d'intérêt à ces cris d'alarme. Plus tard, les Balinais paieront la note. Salée... A l'instar de l'eau de mer qui arrive jusqu'aux pieds des constructions du scandaleux hôtel Mulia à Nusa Dua!

En attendant, la tension monte. Ainsi, le 5 novembre 2012, le militant écologiste Gendo Suardana, à la tête donc de WAHLI (Bali Friends of the Earth), a été passé à tabac par des individus non identifiés pour le moment. Depuis plusieurs mois, nous avons vu plus haut que lui et son organisation se sont fortement mobilisés contre tous les projets de " développement " particulièrement malvenus, comme celui lié à la destruction de la forêt de mangrove au sud de l'île en raison de la construction d'une autoroute, ou encore ceux liés au gaspillage et à la mauvaise gestion de l'eau, ainsi qu'aux contrats accordés par le gouvernement régional à des compagnies privées, plus ou moins véreuses. Gendo Suardana a été battu (mais pas abattu, ni physiquement ni dans sa détermination à se battre pour de bonnes causes) par les membres tatoués d'un gang alors qu'il allait chez son avocat à Denpasar. Comme souvent, surtout qu'elle a été pressée par une foule de militants environnementalistes en colère, la police a promis qu'elle fera de son mieux pour arrêter au plus vite les agresseurs, on aimerait vraiment bien la croire! Pour l'heure, on attend toujours de savoir qui - quelle multinationale, quel homme politique, quel dirigeant économique, ou quel gang mafieux... - se cache derrière cette attaque odieuse contre l'une des principales figures démocratiques de l'île... qui n'en compte pas tant que cela!

Deborah Cassrels, dans un article à charge paru dans The Australian du 29 septembre 2012 (" Paradise lost as once beautiful Bali buckles under forklifts and fallacies ") dénonce les excès du développement du tout-tourisme à tout-va. Selon elle, c'est toute l'image de Bali qui est à revoir. Un grand nettoyage s'avère nécessaire. Déjà les touristes s'apprêtent à déserter l'île polluée pour lui préférer la plus classique Thaïlande ou la désormais prometteuse Malaisie... Les destinations de vacances au soleil ne manquent pas et une mauvaise image tue facilement la poule aux oeufs d'or. Bali est en ligne de mire. Avec l'autonomie plus forte accordée aux régions, les responsables locaux se comportent comme des roitelets que plus rien ne semble pouvoir retenir. Le pouvoir n'a plus grand pouvoir sur l'autorité de ces nouveaux seigneurs-entrepreneurs régionaux qui règnent dans leurs fiefs respectifs. Surtout dans le domaine du business. Ainsi, des villas sont illégalement construites dans les zones dites " vertes ", les 100 mètres de rigueur entre mer et hôtel ne sont plus guère respectés, etc. Une situation désespérée qui fait dire au ministre du Tourisme et de l'Economie créative (tout un programme!), Mari Pangestu, que " chaque gouvernement local essaie de gérer au mieux le surdéveloppement ". Le moins que l'on puisse dire pour l'instant est qu'ils le font, chacun de leur côté, très mal. Alors, pour commencer, le ministre juge indispensable de décongestionner le trafic routier dans le sud. Ceci, tout en proposant un sursis qui se veut visible, ne réglera en rien la question du développement et de la tragédie environnementale en cours. Le scandale actuel de l'hôtel Mulia est le symbole de ce Bali en mauvaise posture... mais qui poursuit tout droit sa course dans le mur...

Un jour de septembre 2012, quelque part dans le sud de Bali. En plein développement chaotique.
Le très controversé complexe hôtelier, de 700 chambres, du groupe Mulia, en construction sur la plage de Geger, à Nusa Dua.
Selon la loi, au minimum 100 mètres séparent le bâti de la mer... Un scandale immobilier de plus.
Gendo Suardana (WALHI): " le tourisme de masse va tuer Bali rapidement ". Il y a urgence, mais le mot est déjà trop faible...
(Source photo : Deborah Cassrels, The Australian).

 

Focalisés sur l'argent du tourisme, et de la spéculation jointe, les responsables économiques et politiques locaux prendront-ils un jour le risque de défendre le bien public et la nature pour tous plutôt que leurs juteuses affaires personnelles ? Pas sûr. Il existe cependant de rares dirigeants balinais conscients de la dégradation de l'environnement et qui tentent, tant bien que mal, de faire face. Deux récents exemples montrent que, malheureusement, discourir n'est pas forcément agir.

1) Les autorités essaient, depuis belle lurette, d'imposer une loi au niveau régional qui oblige les investisseurs/constructeurs à garder un espace libre de 150 mètres entre par exemple un hôtel et la plage, et de 5 kilomètres entre un hôtel et un temple hindou… Même votée, cette législation traîne les pieds car les responsables politiques, qui sont aussi voire surtout des acteurs économiques locaux, y voient bien plus d'inconvénients que d'avantages. Ainsi, les bupati (l'équivalent à peu près des préfets en France) en exercice à Bali s'évertuent plus à gagner de l'argent, pour investir à leur tour dans le sillage de leurs prédécesseurs ou tout simplement pour rembourser leurs frais de campagne électorale… Inconsciemment aussi, les autorités misent tout dans le développement touristique à court terme, pour mieux parvenir à leurs pitoyables fins, ce qui est un vrai risque pour l'avenir insulaire. Comme le souligne justement le député balinais Ketut Adyana, interrogé par Bruno Philip, " les responsables locaux n'ont aucune vision à long terme ". Le prix de ce mépris risque aussi de s'avérer coûteux.

2) Le gouverneur Made Mangku Pastika qui, même si lui aussi traîne ses casseroles (divers monopoles dans les transports, douteux investissements familiaux…), peut-on d'ailleurs procéder autrement lorsqu'on brigue un mandat politique en Indonésie ?, est sans doute et malgré cela l'un des gouverneurs les plus brillants et réellement soucieux du futur de Bali. Inquiet de l'évolution en cours, au début de l'année 2011, il a décrété un moratoire interdisant les nouvelles constructions dans les endroits protégés et dans les sites (touristiques ou non) trop fortement urbanisés. A long terme en effet, à n'y prendre garde, le gris du ciment peut remplacer le vert des rizières dans tout le sud de l'île… Dans ce cas aussi, les investisseurs et promoteurs de tout acabit, nationaux ou étrangers, n'y trouvent pas leur compte et tout conduit déjà à penser que cette initiative louable de la part du gouverneur en place (et qui ne se représentera plus !) finisse au fond d'un tiroir…

Manifestation de militants écologistes (de l'organisation WALHI ou Forum Indonésien sur l'Environnement) devant le bureau du gouverneur de Bali, à Denpasar, le 15 août 2012. La contestation porte sur la construction de l'autoroute payante de Benoa. En effet, la mangrove, ici vitale pour l'écosystème, et qui résiste encore dans le sud, ne supportera pas le choc de ce développement routier de grande ampleur. Pour accentuer la pression, et faire prendre conscience à la population de la dégradation environnementale liée au projet routier dans le sud, les membres de WALHI ont appelé, fin septembre 2012, à boycotter le Sommet de l'APEC qui doit se tenir en 2013 et, pour lequel l'autoroute controversée reliant Benoa à Nusa Dua devrait être achevée et inaugurée en grandes pompes.
(Source photo: Jakarta Post, 16 août 2012). A droite, business as usual, la priorité reste le développement touristique, et pour cela, il faut des routes…

 

Pas plus ni moins pacifistes que d'autres, les habitants parfois se soulèvent lorsque leurs modes ou cadres de vie sont directement menacés. Ainsi, en mai 2012, dans la région ou précisément je réside, les villageois unis pour une cause ont refusé un vaste et hasardeux projet hôtelier prévu de longue date autour du lac Buyan : la région de Buleleng (et son bupati), une fois n'est pas coutume, a joliment épaulé les militants écologistes balinais, en refusant la mise en route de ce projet controversé d'un luxueux resort de plus de cent hectares. Le pouvoir local a demandé explicitement au ministère des Forêts de ne pas redonner un droit de concession à l'entreprise Nusa Bali Abadi, chargée de ce projet. Le refus a été surtout motivé par la délicate question de l'eau qui, dans ce coin comme ailleurs, vient à drastiquement manquer. Pas la peine d'en rajouter… un resort géant ! Une autre raison invoquée a été la proximité de temples ainsi que de terres sacrées pour les hindous locaux. Un sursis a ici été gagné grâce à l'implication de la population locale, soutenue par les associations et leur préfet. Pastika, le gouverneur de Bali, a également montré sa satisfaction lorsque le ministre en charge a confirmé le refus (pour l'instant…) de mettre en chantier ce projet. Il faut rappeler aussi que, depuis 1983, au moins 25.000 hectares de forêts ont été abattus sur le sol balinais, soit un bon cinquième du couvert forestier de la province. C'est précisément dans ce coin montagneux que se trouve l'ultime et modeste partie de forêt primaire sur le territoire balinais.

De la montagne à la mer, les combats pour l'environnement se ressemblent. Selon des données récoltées par Greenpeace à propos des déchets jetés dans l'océan, on apprend que 15% d'entre eux échouent sur les côtes, 15% dérivent à la surface, et 70% coulent au fond de l'eau. On relève aussi, toujours selon l'organisation écologiste, que l'Indonésie bat tristement des records de pollution maritime : il y aurait " jusqu'à 29100 objets/km littoral retrouvés sur les côtes, et une concentration extrême de déchets gisent au fond de la mer en Indonésie avec 690000 objets/km2 " dans certains endroits… Ces chiffres, certes difficilement vérifiables, donnent évidemment le tournis mais ils ne semblent point alarmer outre mesure les autorités indonésiennes, en charge ou non des questions environnementales. Dans les mers autour de Bali, la pollution de l'eau est donc forte : dans l'île même l'eau est rare et manque de plus en plus aux habitants, sans occulter le fait qu'elle est aussi polluée. Les autochtones en rationnent dorénavant l'accès et le volume, comme j'ai pu le constater dans mon propre village de montagne, depuis déjà trois ans maintenant. Surtout, ils s'organisent, voire pour les plus éclairés anticipent une pénurie, à la fois annoncée et durable.

Ne nous voilons cependant pas la face. Le manque et plus encore la pollution de l'eau ne proviennent pas uniquement des hôtels et des golfs, loin de là, n'en déplaise aux Balinais qui, trop souvent, légitiment leur inaction en accusant par facilité les étrangers et autres touristes : déjà bien avancée, la déforestation - aussi provoquée par la collecte de bois morts ou non - et surtout la mauvaise gestion des déchets par les autochtones, et cela de la part des villageois comme des autorités (in)compétentes, contribuent fortement à rendre l'eau rare et souvent impropre à la consommation courante. Insecticides et pesticides viennent également hypothéquer l'avenir des sols et de l'eau. La mode actuelle du bio apporte cependant un peu d'air frais et une note d'espoir. Dans cet amas de constats déplorables, émerge aussi un début de prise de conscience, certes encore timide et plus individuelle que collective, mais cela est à signaler. Il reste que des rivières du milieu rural et montagnard autour de Kintamani jusqu'aux forêts de mangrove à Benoa dans le sud, la pollution de l'eau devient globale… Combien de fois, près d'une cascade à Munduk ou à Gitgit, dans un ruisseau à Gianyar ou dans une rizière de Sidemen, ai-je trouvé des piles de toutes les tailles, des sachets en tout genre, des cannettes ou des bouteilles même pas vides, bref des emballages à n'en plus finir ? A partir d'un moment aussi, résigné et/ou écœuré, hélas, on s'habitue à ce qu'il ne faudrait pas. Pas facile lorsqu'il ne faut pas non plus oublier de vivre.

Mais si à l'avenir, les autochtones, comme l'ensemble des résidents insulaires, ne souhaitent pas se résigner à survivre plutôt qu'à vivre, il leur faudra, dès aujourd'hui, apprendre à vivre autrement. Avec la nature. Avec le monde. Pour l'heure, et ce qui est vraiment dommage, à Bali comme ailleurs, c'est que trop souvent on apprend seulement après la catastrophe.

 

2. Paradise or plastic land ?

Partout en Indonésie, les déchets industriels et non organiques, notamment le plastique, envahissent les paysages terrestres et marins. A gauche, une affiche, confectionnée par l'association Peduli Alam, illustre son combat invitant les habitants de l'est balinais à déposer leurs ordures dans des poubelles spécialement affectées par ses soins dans les villages de cette région déshéritée de Bali. A droite, une peinture murale réalisée par les enfants d'une école à Banda Neira, dans l'archipel des Moluques, rappelle aux écoliers de jeter leurs papiers, gobelets ou sachets en plastique, dans des poubelles installées dans l'enceinte de l'établissement scolaire.

 

Certains disent que le paradis balinais est en sursis, que la nature n'est plus que magique ou majestueuse sur les toiles des peintres, voire pour les plus désabusés que le jardin d'Eden d'antan n'est plus qu'une décharge sauvage en plein air… Si la réalité n'est pas glorieuse, elle ne mérite pas non plus ce sombre tableau. La prise de conscience écologique ne fait que démarrer mais elle est déjà en bon chemin. Le problème c'est qu'il importe de ne pas traîner sur la route. Le temps presse au moins autant que Bali stresse. Pour que le paradis vendu à Bali ne devienne pas un last paradise, ou pire, un lost paradise. Pour ce faire, il faut commencer par diminuer la trop forte pression exercée sur la nature, notamment en gérant mieux les ordures et en essayant autant que possible d'éliminer l'usage abusif du plastique dans l'île. Pour que demain Bali ne ressemble pas non plus à un plastic land

Sur terre, dans l'eau et dans l'air, le plastique envahit les territoires et dégrade les paysages. Il se niche tel un prédateur en train de traquer sa proie à tous les niveaux de la vie quotidienne, dans les milieux urbanisés évidemment mais aussi au cœur des campagnes balinaises les plus reculées. Ironiquement, le plastique pourrait être à Bali le triste emblème, l'étendard levé pour partir à la (dé)charge ou l'épouvantail si souvent croisé dans les rizières, d'une pollution beaucoup plus vaste. Dévastatrice même. L'eau et l'air sont les premiers à en souffrir.


Un environnement à voir, à revoir, à réviser, à revisiter…

De la pollution de l'eau à celle de l'air, il n'y a qu'un pas très vite franchi, sans même devoir préciser qu'en langue indonésienne, le mot " eau " se dit et s'écrit " air ". A Bali, la religion de l'eau (agama tirta) est de mise, et l'eau, passée ou non au filtre de l'hindouisme, est naturellement sacrée. C'est donc dommage de la voir partout autant polluée. Et plus encore dommageable, pour la vie locale et la santé publique avant tout. Quant à l'air qu'on respire, c'est dans le sud qu'il est devenu le plus irrespirable, la principale responsable étant l'explosion du trafic automobile (comprenant beaucoup plus de motos que d'autos) qui engorge toutes les zones de Kuta et de Denpasar, pour ne parler que d'elles, tout au long de la journée. Pour rejoindre tranquillement l'aéroport international (Tuban) en partant de Seminyak, le mieux est de prendre la route à 3 ou 4 heures du matin : une voie dégagée est alors assurée mais il faut tout de même être vigilants à ne pas écraser en si bon chemin un touriste australien, surabondamment alcoolisé et zigzaguant au milieu de la route, ou encore à ne pas entrer en collision avec un Kuta cowboy (un gigolo local) en train de foncer à toute allure avec sa moto afin de retrouver sa troisième conquête de la nuit. Ainsi va aussi la vie interlope et nocturne dans le sud de Bali.

De la terre à la mer, la pollution ne fait que changer d'aspect. A Bali, l'érosion du littoral devient préoccupante ces dernières années. Ainsi, selon le quotidien indonésien Kompas, en 2009, 181 kilomètres de côtes ont été victimes de l'érosion, soit 41,5% du littoral balinais, contre seulement 98 kilomètres en 2008 et 49 kilomètres en 1987. On lit aussi que le budget national alloué pour 2011 à la lutte contre l'érosion ne s'élève qu'à environ 20 millions d'euros, soit suffisamment pour gérer trente kilomètres de côtes… sur les 19.000 que compte l'archipel indonésien ; pour l'année 2010, Bali aurai bénéficié d'un prêt de 400.000 euros de la part du Japon, avec pour but de protéger les plages touristiques et les sites sacrés. Les plongeurs ont pu constater ces faits, tout comme les méfaits conjugués des déchets jetés du rivage dans la mer et de ceux rejetés plus loin par les bateaux…

Même les surfeurs vont connaître la crise, et non plus uniquement en raison d'une mer polluée… Car le surf, en dépit des clichés habituels de sport nature et consorts, reste une activité plutôt polluante, il suffit de mentionner l'équipement en néoprène ou encore les flux parfois importants qui encombrent les spots et les vagues les plus recherchés dans le sud de Bali, tout cela mettant à mal le fragile écosystème. C'est bien le sud qui est à l'agonie sur le plan environnemental : dans un documentaire de Matt Brown, " Bali, paving paradise ", diffusé sur la chaîne Al-Jazeera au début du mois de septembre 2012, les destinations classiques du sud (Kuta, Nusa Dua) sont évoquées et la pollution qui y règne est considérée comme étant alarmante. Dans les environs d'Uluwatu, à l'extrême sud, les surfeurs se plaignent de la sur-fréquentation - et de l'ambiance maussade qui en découle lorsqu'il faut partager la mer ! - ainsi que de l'état du littoral et des déchets qui s'amoncellent au fil du temps. Des touristes aux autochtones, en passant par les expatriés, l'exaspération et la colère s'invitent de plus en plus sur les plages… Un ras-le-bol qui est aussi à l'origine d'une certaine prise de conscience, aujourd'hui croissante et plus politisée. Une timide levée de boucliers émerge ainsi du fond polluée de l'eau et des terres trop souillées. Dans l'intéressant mais court documentaire de Matt Brown, la parole revendicative et salutaire est notamment donnée au leader du groupe Superman is dead, un rock-band balinais engagé dans la défense de l'environnement local, ainsi qu'à Gendo Suardana, un militant écologiste déterminé qui se bat courageusement contre les immenses hôtels-usines qui bouchent l'horizon et poussent comme des champignons, surtout dans le sud. On rappelle, en passant, qu'à la fin des années 1970, il y avait un seul établissement touristique de 5 étoiles dans toute l'île ; en 2012, on trouve 41 hôtels de 5 étoiles. Pourtant, même le plus naïf des voyagistes et le plus corrompu des investisseurs sauront que le béton gris et le sable blanc ne font pas bon ménage. Mais les affaires sont pour l'heure trop juteuses pour ces prédateurs même s'ils savent fort bien qu'ils sont eux-mêmes en train de foncer tout droit dans le mur. Pourvu qu'ils ne se relèveront pas, pourraient-on penser, mais le souci c'est que le désastre à l'oeuvre concerne tout le monde. A commencer par les Balinais qui, de plus en plus souvent, estiment qu'ils ne vivent plus chez eux…

Alors que le sud se voit décrit de plus en plus comme un lieu dégradé et pollué, voire " pourri " et de perdition, c'est " l'autre Bali ", vendu un peu vite comme un territoire immaculé, qui est désormais mis en avant. Parmi tant d'autres, voici deux exemples récents, illustrés seulement par les titres de deux articles, mais qui montrent que, exit le sud, c'est maintenant le centre ou l'est, ou les deux, qui conservent à Bali un parfum d'authenticité si recherché par les touristes : " Five reasons to visit eastern Bali. Check out the Indonesian isle's unspoiled side " (in Time, 27 août 2012) et " Loin des plages, un voyage intérieur à Bali " (in Le Monde, 23 août 2012). Il reste donc des coins de Bali qui ne seraient pas souillés, loin des 5 " S " locaux : Sea, Sex, Sun, Sand… & Surf. Une destination, surtout lorsqu'elle se dégrade, c'est un peu comme un train : elle peut toujours en cacher une autre. Mais revenons aux actions menées pour demain espérer sortir la tête de l'eau. Les initiatives, il est vrai souvent suscitées et réalisées par des expatriés et des non-Balinais, se multiplient pour tenter d'enrayer la spirale infernale dans le domaine de l'écologie. Ainsi, depuis septembre 2010, Alam TV Bali, une chaîne de télévision locale, modeste mais militante, propose des reportages et des émissions, (" Bali eco report ", " Waste buster " ou " Agropolitan ", par exemple), dans le but premier de sensibiliser les habitants à l'environnement. Gérée par un Madurais, Amir Rabik, un passionné de surf et de nature résidant de longue date à Bali, cette télé mise sur l'éducation de masse par le biais du petit écran. Le but est louable, même si Coca Cola fait partie des financeurs, mais comment savoir si la population suit les émissions et les recommandations qui vont avec ?

Dans un tout autre genre, mais toujours à vocation éducative, l'impressionnante Green School de Kul-Kul Camp, située près du village de Sibang Kaja, au centre de Bali, possède des bâtiments construits en bambou et inspirés par l'œuvre architecturale de Leonard de Vinci ! Cette école, dont les niveaux vont de la maternelle jusqu'au lycée, a été fondée par John et Cynthia Hardy, tous deux déjà connus pour leurs actions dans le secteur du commerce équitable. Elle est subventionnée, entre autres donateurs, par l'association Sustainable Educational Trust. L'accent est clairement mis sur la connaissance de la nature et le respect de l'écosystème. L'initiative part d'un excellent principe mais reste, pour l'heure, réservée aux élites locales et internationales…

Un dernier exemple illustrant le fait que la société civile balinaise prend aujourd'hui progressivement conscience des enjeux environnementaux qui la taraudent : la journée dédiée à la préservation de la biodiversité marine. Le 9 juin 2012, sous l'impulsion du Coral Triangle Day et sous l'égide du WWF, l'événement consistait avant tout à focaliser l'opinion publique et six pays d'Asie du Sud-Est sur l'importance de la protection de la biodiversité marine dans cette région du monde. Diverses actions ont eu lieu dans le cadre de cette journée dans le sud de Bali : du nettoyage de la plage de Jimbaran à la distribution de prospectus décrivant tous les poissons considérés en danger ; il restait à espérer, en fin de journée, que les brochures données ne finissaient pas jetées sur la plage ou pire dans la mer… Mais beaucoup d'autres actions et associations pourraient encore être mentionnées ici.

Les expatriés résidant ici organisent souvent, avec le soutien des associations et des habitants, des opérations nettoyage/sensibilisation, afin de tenter de préserver un peu mieux leur nouvelle terre de prédilection. Tant mieux !

 

Le mieux, toutefois, sera toujours de laisser les initiatives aux Balinais, et en revanche de les soutenir activement, en souhaitant qu'ils soient plus nombreux dans le futur à se soucier de leur territoire, de leur nature et donc aussi de leur culture. Dans un article du Jakarta Post de l'été 2012, consacré à la protection des coraux au nord de Bali, on note que, depuis plus de vingt ans, la Pemuteran Coral Protection Foundation, gérée par I Gusti Agung Prana, n'a cessé d'œuvrer pour l'éducation de la population pour l'inciter à mieux respecter les fonds coralliens et la riche faune marine qui s'y niche. Prana insiste aussi sur les liens intrinsèques qui unissent, en terre balinaise, le spirituel et la nature, la mer et la montagne. Dans la région littorale de Pemuteran, connue pour la baignade et la plongée, se trouvent de nombreux temples - Pulaki, Kerta Kawat, et Melanting - tous importants aux yeux des autochtones hindous. Convaincu que son destin exige qu'il se voue, non seulement aux affaires, mais aussi au respect de l'environnement, Prana encourage les pêcheurs à cesser de recourir à la dynamite tout en promouvant des techniques de pêche plus respectueuses du monde sous-marin. La préservation des coraux est essentielle pour sauvegarder le littoral mais aussi le business qui l'accompagne… Dans ce sens, Prana opte, avec passion, pour l'éducation des villageois qui vivent au quotidien de la mer, de ses mystères et de ses produits (cf. Alit Kertarahardja, " Spiritual energy draws Prana to preservation ", Jakarta Post, 6 juillet 2012).

A Bali, partout où il en reste, le plastique envahit de plus en plus les rizières. De diverses manières.

 

En théorie, les Balinais hindous vénèrent tout particulièrement la nature. Les gigantesques banians, des arbres parfaitement " vivants " car joliment " vêtus ", occupent le centre des villages ou des places, et attestent de ce souci permanent de respect et même d'éloge de la nature. En principe, chaque élément de la nature relève de la propriété d'un esprit ou d'une déité (duwe) que les Balinais honorent par un autel (pellingih) recevant régulièrement de leur part des offrandes (sajen). Un auteur et enseignant balinais, Ketut Sumadi, dans un récent livre sur la culture insulaire, montre l'importance de l'éducation à l'environnement pour les jeunes Balinais et rappelle aussi la cérémonie Tumpek Bubuh, qui - quelques semaines avant Galungan - consiste à honorer l'environnement naturel qui nourrit et inspire les hindous (cf. Ketut Sumadi, Bali, island of the gods, Ed. Suasta Nulus, 2011).

Hélas, la réalité est souvent bien différente. Si seulement toutes les offrandes si généreusement offertes à cette occasion pouvaient également servir des causes écologistes et urgentes pour la préservation de la nature balinaise… La traditionnelle éducation à l'environnement dispensée aux enfants balinais se perd et n'est plus toujours très adaptée au nouveau contexte lié à la mondialisation. Le fameux " learning by doing ", qui fait pourtant toujours ses preuves ici (en milieu rural en tout cas), est néanmoins en perte de vitesse, notamment devant la tentation hédoniste dans sa version numérique… Pour beaucoup de Balinais et pour Ketut Sumadi notamment, " les enfants sont encouragés à utiliser leur intuition et leur pensée ; la manière n'est ni transparente ni mystérieuse. Les parents préfèrent ne pas donner trop d'explications car ils ont peur de mal se faire comprendre ". Un évitement pas forcément formateur. Ici, l'idéal est donc de leur montrer directement, ce qui revient à les emmener avec eux aux champs par exemple, et au cœur de la nature en tout cas. Pour cela, il faut encore des espaces vraiment naturels, des terres sans routes, sans villas et sans béton… Même l'optimisme de Ketut Sumadi déchante lorsque ce dernier revient brutalement aux réalités actuelles : " L'habitude de porter un enfant pendant qu'on plante des cocotiers n'est quasiment plus d'usage depuis que les Balinais, vivement occupés à vendre leurs terres, sont soudain devenus des nouveaux riches avant de retomber dans la pauvreté ". Les jeunes Balinais, à l'instar de leurs homologues américains, français ou chinois, devront désormais apprendre les vertus de la nature et comprendre l'importance du respect de l'environnement dans les livres et auprès des professeurs. Une autre paire de manches en vérité…

Mais la nature a bon dos et pour s'affairer en son nom, en ce temps d'obsession pour l'argent facile, les choses s'apprennent beaucoup plus vite. Depuis peu, à l'échelle locale, la nature balinaise tend plutôt à devenir un rentable produit marketing pour l'extérieur (pour les étrangers sur place et les touristes de passage) tandis qu'à l'intérieur (pour les autochtones), le minimum d'attention portée à l'environnement semble tristement et gravement s'amenuiser. Pour le moment, c'est donc le business qui est repeint en vert, il suffit de se balader autour de Munduk ou de Sebatu, par exemple, pour voir sortir de terre, comme par magie, d'innombrables " offres " d'agrotourisme. Mais, en général, celles-ci se résument à parcourir les allées d'un joli jardin potager, à découvrir quelques produits du terroir (comme on ne dit pas encore ici), à déguster parfois un coûteux sinon goûteux café luwak, et de repartir en achetant un " sachet " de légumes à la sauce bio (ou organic, comme on dit ici). Le filon (ou le sillon) agrotouristique est déjà bien creusé…

Certaines de ces nouvelles entreprises " vertes ", comme Sila's Agrotourism basée à Candikuning, sur les hauteurs de Bedugul non loin du lac Bratan, proposent à leurs clients-visiteurs des " tours-packages " spécial nature : on peut y pratiquer de l'équitation, du camping, du cyclisme, de la pêche, cueillir des fruits en fin de trek ou se promener dans les arbres avant de participer à un séminaire en laissant ses enfants dans la kid's zone, et casqué on peut même se frotter à l'aventure mécanique en conduisant un buggy au cœur des bois alentour… Mais ne cherchez pas de militants écologistes dans cet " environnement ", car au Sila's Agrotourism, dans ce " Recreation & Education Park " comme l'annonce leur brochure, on s'occupe de loisirs avant tout… L'écotourisme à Bali reste du tourisme tout court. Mais, dorénavant, pour toute entreprise qui souhaite perdurer sur place, s'afficher ostensiblement eco-friendly est devenu absolument indispensable. Incontournable !

Ceci dit, et malgré les réserves émises, ne nous méprenons pas, ces nouvelles formes d'activités verdâtres, émanant de plus en plus fréquemment de la part de Balinais, se déroulent généralement en milieu rural, c'est-à-dire assez loin des grands centres ou sites touristiques. Cela permet à de nombreux paysans, non seulement de se reconvertir au bio et donc de produire plus sainement, mais aussi de trouver, grâce à cet agrotourisme tendance bobo, mais à la mode, des compléments de revenus non négligeables et bienvenus pour les familles. Et, concernant l'aléatoire développement touristique, c'est en ce sens une bien meilleure direction qui est prise, en faveur des locaux et plus bénéfique également pour l'environnement. Une alternative qui s'avère cent fois plus juste et durable qu'un énième golf, administré par des Javanais ou des Japonais, qui surgirait de terre, dans l'un des derniers recoins boisés de Bali…

A Bali, la mise au vert est générale, sur les panneaux et dans les offres de prestation les plus diverses, même dans les coins encore épargnés par le tourisme de masse, comme ici non loin du village d'Asah Gobleg, dans le nord.



Le plastique… ce n'est pas fantastique !

Contre Plastic Bertrand et d'autres saltimbanques de second choix qui, du plastique ont fait - sans le faire exprès sans doute - leur miel, on peut simplement dire que le plastique est tout sauf fantastique. Pas même fantasmagorique mais sûrement dramatique. Le temps aujourd'hui n'est plus à l'adoration sans borne de ce produit moderne, jadis doté de maintes vertus, mais à la lutte contre son omniprésence ravageuse. Rappelons seulement que la durée de vie des plastiques peut aller de 70 à 400 ans. Cela en fait des générations ! Et la patience a des limites.

A Bali, à côté de la télévision, via Alam TV Bali notamment, c'est surtout la presse, certes un contre-pouvoir pour l'instant encore impuissant dans l'archipel, qui évoque régulièrement les problèmes de pollution et de déchets entassés ou qui déplore le nombre croissant de décharges sauvages qui parsèment les paysages de Bali. Mais pour passer du constat à l'action, il faut une ingérence plus claire de la part des politiques en exercice… qui manquent cruellement à l'appel. En janvier 2012, le quotidien indonésien Republika a consacré un article sur la ville de Denpasar cernée par les ordures : on y apprend, sans réelle surprise, que la situation empire et que les indicateurs de la santé publique des habitants sont au rouge. Un responsable de la municipalité de Denpasar, interrogé par le journal, a mis en cause les inondations et les pluies diluviennes qui ont brassé les ordures jusque dans les rues. D'accord… mais les humains ont aussi leur part de responsabilité, non ?

En avril 2012, le Bali Post, principal quotidien insulaire, a rappelé la promesse du gouvernement provincial qui, par le biais du programme " Bali Clean and Green ", s'était dit déterminé pour débarrasser Bali de tous ses déchets plastiques pour 2013, et le journal de s'interroger comment ce dernier entend procéder… vu que rien n'avance vraiment dans ce domaine, à l'exception des initiatives privées ou associatives. Le quotidien a aussi questionné le professeur Wayan Arthana, du Centre for Environmental Research (PPLH), qui a déclaré que " le problème des ordures à Bali constitue une bombe à retardement "… Avant d'ajouter que " sur les dix mille mètres cubes de déchets produits chaque jour, plus de 50% ne sont pas traités et rejetés autour de l'ile ; 10 à 12% de ces déchets sont des ordures en plastique et pourraient être gérées de façon bien plus efficace ". Le professeur Arthana, qui s'avoue très pessimiste, confirme pour sa part que les autorités provinciales n'ont mis en place aucune action claire pour parvenir à se débarrasser du plastique en 2013… comme cela fut pourtant annoncé à grand renfort médiatique par ces mêmes autorités.

Poubelles trouées et rouillées au nord de Bali, en face du temple Meduwe Karang, à Kubutambahan. A défaut d'autres poubelles sur place, les touristes de passage et les locaux du coin jettent parfois leur papier ou plastique dans ces poubelles sans fond : les déchets jonchent par conséquent le sol sous ces poubelles qui n'en sont pas...

 

Invoquer à toutes les sauces économiques et politiques le fameux Tri Hita Karana, géniale philosophie balinaise - récemment et à juste titre reconnue par l'Unesco - et supposée régir (magiquement ?) la pensée, mais certainement pas l'action, autour du respect de l'environnement, ne suffit visiblement plus pour régler une situation devenue dramatique. Alors, pour se tirer d'affaire, le chef de l'agence pour l'environnement de la province de Bali, Gede Alit, a expliqué que l'objectif immédiat n'est pas (plus ?) de supprimer totalement le plastique mais de progressivement améliorer la situation dans ce domaine… Voilà qui affiche nettement moins de prétention ! Et notre chef de préciser : " Nous sommes juste au début du combat contre le plastique. Il s'agit d'un problème qui a besoin d'être résolu ensemble ". Evidemment, il ne va pas y arriver tout seul… Mais il faudrait déjà s'atteler sérieusement à la tâche qu'il s'est lui-même allouée.

A gauche, en juillet 2011, de belles poubelles toutes neuves et roses, ont été placées devant l'office de tourisme au cœur d'Ubud, impossible de les rater. Cela fait surtout bonne impression pour les visiteurs, mais c'est un bon début. A droite, au nord de Bali, aux abords d'une cascade encore très peu fréquentée, on voit deux panneaux qui disent de ne pas se baigner tout nu et de ne pas jeter d'ordures ou de plastique dans ce coin…

 

Trop peu d'alternatives au sachet plastique existent aujourd'hui ici mais les choses commencent à bouger. Parfois plus symboliques que vraiment efficaces, ces actions partent toutefois de bonnes intentions, comme par exemple pour les supermarchés Hardy's qui placent aux caisses des sacs en toile (vendus un peu trop cher) tout en continuant à utiliser à outrance les sachets plastiques distribués gratuitement : qui, dans ces conditions, parmi les locaux surtout, va donc utiliser les sacs en toile ? Très peu de gens assurément… Mais la bonne conscience du commerçant est sauve ! Plus opérationnels, depuis l'été 2012, les hypermarchés Carrefour, très présents à Bali et ailleurs en Indonésie, ont aussi voulu répondre au mot d'ordre (à la terminologie un peu inquiétante) du gouverneur Pastika, à savoir " regenerating Bali ", consistant à éradiquer le plastique de Bali ! Ils ont décidé de ne (presque) plus fournir de sachets plastiques à leurs clients. Pour l'instant, cela vaut pour les deux enseignes existantes à Bali. Le début de cette décision a pris acte le 1er juillet, à l'occasion de la journée intitulée " International Plastic Bag-Free Day ". Opération pro-marketing tout autant que pro-environnement, l'entreprise Carrefour propose des sacs verts et solides pour l'équivalent d'un euro pièce (ce qui reste assez cher localement) et encourage ses clients à apporter également leurs propres sacs ; elle propose enfin à leur clientèle des sacs plastiques biodégradables (en deux années, tout de même), pour seulement moins de 5 centimes d'euro pièce… Dans ce cas, ce n'est vraiment pas cher mais pas très écologique non plus.

Mais ne boudons pas cette action qui reste à ce jour une première sur le plan local, en espérant plutôt que d'autres enseignes commerciales se lanceront à leur tour dans cette rude mais juste bataille contre le plastique. Ceci dit, l'important serait qu'émerge partout à Bali une prise de conscience collective, relayée à grande échelle par les autorités régionales, les banjar locaux, les écoles villageoises, les familles… Il n'est pas (encore) interdit de rêver.


Peduli Alam ou le défi de prendre soin de la nature dans l'est de Bali

L'association Peduli Alam, dévouée corps et âme à l'action écologique, a certainement inscrit dans ses prérogatives une indispensable part de rêve. En effet, cette association, dirigée par la Française Charlotte Fredouille, repliée dans l'extrême est de Bali autour de Bunutan et d'Amed (une région relativement préservée sur le plan de l'environnement, réputée tant pour sa belle campagne traditionnelle que pour son littoral et ses fonds marins), s'est fixée des objectifs, concrets tout en restant idéalistes, de gestion de déchets qui méritent le respect. Partant du constat que le plastique est en train de tuer la biodiversité dans cette belle région côtière mais rurale, la mission de Peduli Alam est avant tout de sensibiliser les autochtones sur l'impact de la pollution, à commencer par la quantité de sachets plastiques qui jonchent partout le sol et les routes, mais qui polluent aussi les rivières, les champs et, last but not least, la grande bleue…

Le travail se focalise surtout auprès de la population locale directement associée aux actions associatives. Inlassablement, Charlotte et son équipe de bénévoles parcourent, au fil des jours et des semaines, les villages du coin, visitant les familles de paysans et de pêcheurs, les écoles du district, en intervenant dans les classes et en interpellant les instituteurs, s'efforçant toujours de trouver les bons mots pour prêcher une bonne parole écologique qui puisse être entendue et bien comprise sur place. Convaincre sans forcer ni heurter. Un travail résolument de longue haleine. Un autre but est de faire prendre conscience des dangers de la pollution aux divers établissements hôteliers de la région, aux restaurants et aux warungs, ces précieuses gargotes locales dont les propriétaires locaux n'ont souvent pas idée du mal qu'ils peuvent faire en déversant leurs ordures sur le bas-côté ou dans la mer… Une bonne nouvelle tout de même : de plus en plus d'hôtels, a fortiori les établissements classés de cette région (mais cela est valable pour l'ensemble de Bali), essayent depuis peu d'obtenir les labels Green Globe ou Tri Hita Karana, des certifications qui sont spécifiques à Bali ; cela représente une nécessaire et réelle avancée dans l'hôtellerie balinaise. En revanche, pour les guesthouses familiales, les déchets et leur indispensable gestion demeurent un immense souci… Mais pas insolvable cependant, comme le prouve l'action de l'association dans l'est de Karangasem. Armée d'une patience à toute épreuve, depuis déjà quatre ans, l'association Peduli Alam fournit et installe des poubelles, instaure autant que possible le tri sélectif, et fabrique depuis peu des poubelles spécialement adaptées aux lieux spécifiques du secteur. Depuis un an, elle possède aussi un camion pour le ramassage des ordures et travaille de plus en plus en partenariat avec les autorités locales et provinciales, ainsi qu'avec d'autres associations, comme Anak, pour des campagnes d'informations dispensées dans les écoles dans l'est et le nord de l'île.

L'association - peduli alam signifie " préserver la nature " - n'a pas lésiné sur les efforts pour se faire accepter par la population locale et de tenter de faire évoluer la situation. Prendre bien soin de l'environnement relève parfois du sacerdoce. Aujourd'hui, les premiers fruits de ces longs efforts sont nettement apparents : moins de papiers et de plastique parterre, des poubelles à tous les coins de rue et devant les gargotes, et bien entendu dans toutes les écoles… Le rayon d'action s'étend progressivement et aujourd'hui leur travail de sensibilisation et de collecte de déchets concerne plus de 500 familles balinaises. Actuellement, le but est d'arriver à inciter la population locale à modifier durablement ses habitudes et ses comportements, notamment avec les déchets non-organiques et le plastique, et de la rendre actrice de son propre développement, plus responsable et plus solidaire.

Autres lieux, autres expériences, autres constats. Dans l'est de Bali, l'association Peduli Alam a installé des poubelles bien plus adaptées et surtout plus remplies grâce aux constants efforts de sensibilisation et d'éducation menés auprès des écoles et des habitants de la région (Source des 2 photos : site internet de Peduli Alam).

 

Charlotte Fredouille, en excellente connaisseuse du terrain des ordures est-balinais, a eu la gentillesse de nous livrer ses réflexions sur la protection de l'environnement à Bali. Elle revient en détail sur les intentions affichées en 2010 par le gouverneur, que nous avons évoquées plus haut dans ce texte, et qui avait alors déclaré publiquement vouloir combattre la pollution à Bali en lançant (un peu comme une bouée à la mer ?) son fameux objectif " Bali clean and green " pour 2013. Sur ce point, Charlotte brosse un bref état des lieux et constate qu'à seulement quelques semaines de l'échéance annoncée, on est très loin d'un résultat probant : " à part dans les grandes villes et dans les zones touristiques, il n'existe pas de programme gouvernemental pour la collecte des déchets des habitants. C'est d'autant plus incroyable que Bali est la première destination touristique d'Indonésie. Lorsque je suis arrivée à Amed en 2008, seuls les hôtels payant une taxe allant de 30.000 à 100.000 Rp par mois (de 3 à 10 euros, selon leur taille), se voyaient ramasser leurs déchets par le service du Dinas Kebersihan dan Pertanaman (le service officiellement en charge du nettoyage sur le territoire local) ". Charlotte Fredouille ajoute que le camion de collecte géré par les autorités " négligeait religieusement les décharges sauvages et les déchets des habitants ". Un souci hélas récurrent dans toute l'île. La présidente de l'association Peduli Alam poursuit son récit en rappelant que depuis que son équipe a commencé le projet de poubelles, le gouvernement a toujours été d'accord avec elle ; les autorités ont invité l'association en octobre 2010, soit quelques mois après les déclarations du gouverneur, à des séances de sensibilisation dans tous les kecamatan du kabupaten de Karangasem (respectivement à peu près l'équivalent d'un district et d'un département). " Et heureusement d'ailleurs. Car la délégation qui nous accompagnait n'avait de son côté pas de documents d'information à distribuer et elle a pu photocopier le nôtre pour le diffuser. De plus, son discours ne semblait pas très pertinent ni convainquant, car eux-mêmes ne savaient pas expliquer les raisons du danger des déchets "... Charlotte se souvient bien de sa première conférence qu'elle a donnée puisque, à l'issue de celle-ci, la femme du bupati (l'équivalent grosso modo du préfet), responsable du bureau de l'association (à la fois locale et gouvernementale) des femmes (Ketua kantor PKK), supposée être à la tête de ces séances de sensibilisation, lui a dit : " c'est incroyable je ne savais pas tout ça "... et du coup, les séances d'après, précise Charlotte, " ils ont répété mes paroles comme des perroquets "… C'est à force de patience et de volonté que les choses avancent. Souvent doucement, voire de manière bancale, mais elles avancent, et c'est l'essentiel, ce que Peduli Alam semble avoir parfaitement compris. Sa présidente note que, depuis ce moment de rencontre avec les autorités, rien de neuf est vraiment arrivé… " sauf que nous ne passons plus pour des guignols mais bien pour des gens qui ont l'air de faire une action utile. Tout le monde nous dit que c'est bien, mais les chefs de village eux-mêmes continuent de tolérer des décharges sauvages sur leur circonscription, ce qui est vraiment étonnant au regard de la prise de conscience du gouvernement ".

Et, plus récemment, en 2012, les dirigeants politiques locaux, notamment ceux chargés de la gestion des déchets, ont officiellement visité Peduli Alam afin de remercier l'association du bon travail réalisé sur place (et Charlotte de relever avec raison " qu'ils peuvent bien nous remercier… surtout qu'on fait le travail à leur place "). Mais leur visite de courtoisie ne s'arrête pas là : " pour montrer leur soutien, ils voulaient organiser une journée de nettoyage dans notre commune. Le chef du village, où se trouve notre association, ne nous a jamais concrètement aidé, alors que nous avons construit une poubelle devant son domicile (poubelle à peine utilisée et bourrée de déchets organiques, alors que nous imposons un tri préalable pour ne jeter que les déchets non organiques dans nos poubelles) ; mais en ce jour, il est venu et disait 'notre camion', 'nos poubelles'... Bref, il s'est considéré comme à l'origine de nos activités, ce qui m'a un peu surprise. Donc, les voilà dans notre bureau, nous annonçant que le 10 août sera LA journée pour Peduli Alam soutenue par le gouvernement devant toute la population. 'Chouette' qu'on s'est dit. Le jour J, à 6h30 du matin, énorme délégation sur la plage de Bunutan : le préfet (bupati), 25 voitures à plaque rouge et une centaine de personnes de l'administration venues pour nettoyer. Chaque village a été sommé de participer au nettoyage et tout le monde s'affairait au bord des routes. 'Chouette' qu'on s'est encore dit. 7h… ah, plus de préfet (qui du coup ne m'a même pas serré la main), les enfants de l'école primaire du coin restent les seuls à s'affairer dans les déchets et les gens de l'administration sont assis sur les voitures à discuter... déjà moins chouette... 7h30, soit une heure après le grand débarquement, plus personne… Les habitants sont déjà rentrés chez eux, l'équipe de l'administration repartie... Et nous sommes restés comme des nouilles avec notre camion et notre équipe… même pas un discours… un vrai coup d'épée dans l'eau... voilà l'administration indonésienne ". Ces anecdotes-là sont fréquentes, trop fréquentes, en Indonésie. Charlotte et son équipe le savent bien, mais ils savent également qu'il faut " faire avec " pour tenter de faire évoluer la situation. Pour passer des mots aux actes. Sortir de l'impasse du NATO !

Pour le futur, Charlotte Fredouille estime qu'il ne serait pas trop difficile de toucher la population si le gouvernement local leur fournissait des infrastructures peu coûteuses et organiserait correctement des ramassages d'ordures réguliers. Mais " si le gouvernement ne dégage pas des budgets pour construire de vraies décharges responsables ou autres incinérateurs, si des programmes efficaces ne sont pas mis en place, il me semble que les décharges sauvages vont continuer à pulluler "... Et pour ce faire, et Charlotte le précise bien, des lois doivent être mises en place et ensuite être réellement appliquées… " Pour l'instant, mis à part quelques rares cas comme la zone de Lempuyang où le chef de village impose à ses ouailles de débarquer à chaque conseil de village avec ses déchets plastiques moyennant une amende si jamais quelqu'un débarque les mains vides, mis à part ces quelques cas, personne ne semble vraiment prendre en main le problème pourtant décrié dans les journaux ".

Dans ce contexte qui confère au mieux vers un attentiste et au pire vers un je-m'en-foutisme, Peduli Alam a mis directement les mains à la pâte, dans le cambouis et les ordures : " en trois ans nous avons déjà réussi un beau parcours, car en partant de rien, nous avons pu convaincre 100% des gargotes (warungs) et 100% des écoles à trier leurs déchets et jeter tous leurs plastiques dans des poubelles. Mais les familles sont beaucoup plus difficiles à convaincre. Ce que nous constatons c'est que les résultats sont bien meilleurs quand nous fournissons du matériel à chaque personne. Les locaux n'aiment pas trop la notion d'infrastructure publique... et souvent, si le bac public est à plus de 10 mètres de la maison, c'est la rivière qui servira de poubelle "… La clé du problème au niveau ultra local consiste à " minimiser les efforts à fournir par les habitants et distribuer du matériel approprié dans chaque maison " ; en faisant de la sorte, l'association parvient aujourd'hui à ramasser cinq tonnes de plastiques par mois, à remplir douze camions pleins jusqu'à ras-bord, et " c'est déjà ça qui ne finira pas dans la nature ". Charlotte Fredouille remarque d'intéressantes spécificités : " Curieusement, nous constatons que plus les zones équipées sont éloignées des touristes et plus elles sont efficaces. Les poubelles placées dans les zones près des hôtels sont souvent peu ou mal utilisées, alors que cela devrait être le contraire puisque la place devrait être propre pour les touristes. Les poubelles équipant les villages de montagne sont beaucoup mieux utilisées. Les déchets sont mieux triés (organique-non organique) et les poubelles se remplissent plus vite. On s'est demandé pourquoi. Nous avons compris que dans les zones reculées, les habitants sont plus disciplinés et acceptent plus facilement de nouvelles contraintes, leur mode de vie dépendant de la communauté traditionnelle. Dans les zones enrichies par le tourisme, la survie ne dépend plus de la structure communautaire, et l'argent facile rend les mentalités rebelles. Du coup, leur environnement les préoccupent beaucoup moins que leur porte-monnaie ".

Toujours dans l'est de Bali, la situation des hôtels est également problématique, compte-tenu du type de développement touristique en cours. Charlotte m'explique ainsi le rôle d'une nouvelle classe émergente autour d'Amed, " une classe moyenne qui a gagné ses galons en travaillant pour les touristes : serveurs, taxis, réceptionnistes, etc. Après 10 ans de bons et loyaux services, ces personnes se mettent à leur compte en montant un restaurant de 4 tables ou un hôtel de 4 chambres, parfois les deux en même temps. Contrairement aux plus grands hôtels, appartenant souvent à des occidentaux qui ne rechignent pas à payer la taxe pour le ramassage, ces modestes propriétaires ne voient pas l'utilité de payer pour qu'on leur enlève leurs déchets... Et voici toutes ces nouvelles structures qui produisent des déchets (une cinquantaine construite ces trois dernières années car ça pousse comme des champignons !) et qui ne peuvent pas bénéficier de l'aide de Peduli Alam car nous ne pouvons pas aider les infrastructures touristiques qui peuvent se payer le ramassage du service officiel et gouvernemental chargé de la gestion des déchets. Donc que font-ils de leurs très nombreux déchets ? Et bien tout simplement ils les jettent en face de l'hôtel, dans le ravin qui fait face à la mer... ou bien ils les brûlent, mais plus rarement, car leurs déchets sont pleins de pelures de fruits et autres coquilles d'œuf qui brûlent difficilement... Ou alors, troisième option : ils jettent les poubelles de la cuisine dans nos poubelles !!! Les remplissant de restes de nourritures qui pourrissent et qui poussent les habitants à les brûler ! Ce qui nous oblige ensuite à réparer, à remplacer les portes cramées... bref il y a un vrai problème qui émerge et dont personne ne se soucie sauf nous, évidemment, puisque cela nous fait du boulot en plus ! ". Comme nous l'avons dit à plusieurs reprises, Bali n'est pas seulement un territoire jonché de déchets et de plastique, c'est aussi une terre de redoutables contradictions, sur laquelle il est parfois délicat d'avancer.

Pour conclure sa réflexion, Charlotte Fredouille souhaite que le gouvernement indonésien se préoccupe vraiment des problèmes d'environnement et tente, enfin, de trouver des solutions viables : " Mais leur frein majeur est qu'il ne sait pas comment s'organiser et surtout comment dégager des budgets. Leur inefficacité sur le terrain même lorsqu'il se donne du mal pour se déplacer rend toute action vaine. Je pense que le mouvement est quand même en marche et que cela va avancer. Malheureusement, cela va avancer très doucement, trop, et la pollution risque de s'aggraver sérieusement avant que les solutions ne soient efficaces sur le terrain. Selon moi, il faut une réelle volonté pour que chaque chef de village puisse voir naître dans ses obligations, une nouvelle trame, celle de l'environnement. Il faut que cela lui soit imposé par ses supérieurs. Mais le dégoût des Balinais pour les contraintes autres que religieuses et familiales rend les dirigeants mous. Enfin, ce qui m'inquiète c'est que les déchets, avec l'enrichissement de l'île, vont bientôt changer de nature... Pour l'instant, nous nous occupons de sacs plastiques, de sandales usagées et autres bassines cassées, mais 'quid' des futurs micro-ondes, mixeurs de jus de fruits, téléphones portables et autres téléviseurs ? ".

A ce moment, la bataille contre les déchets à Bali entrera dans une autre dimension dont personne, pour l'instant, n'ose imaginer les conséquences…

Une rizière au nord de Bali, avec deux exemples d'objets susceptibles d'éloigner les oiseaux nuisibles et autres prédateurs : une effigie casquée et revêtue d'un tee-shirt au nom du président indonésien (SBY) et un sachet plastique flottant au vent… A moins qu'il ne s'agisse d'une métaphore politique montrant un président-girouette et épouvantail-casqué agitant un drapeau blanc pour tenter d'apaiser tous les mécontentements populaires ! Mais plutôt que de s'atteler aux problèmes bien terre à terre, les autorités optent pour un tourisme plus paradisiaque qui permet d'admirer Bali du ciel, de là où séjournent les dieux. Certes cela dégrade fortement l'environnement mais, vu du ciel, on ne voit pas les plastiques : on profite donc de la belle vue ave la bonne conscience en prime ! Alors, " the only way to see Bali… without any rubbish around " consisterait d'abord à prendre de la hauteur ?

 

Mise à part l'action courageuse effectuée sur les déchets par l'association Peduli Alam, quantité d'autres actions, partout dans l'île mais surtout dans le sud où la situation est de loin la plus dramatique, sont menées depuis au moins une décennie pour tenter d'enrayer la pollution et préserver, sous les formes les plus diverses, l'environnement local, sur terre et dans la mer. Sans lien direct, on note toutefois que les initiatives - avec l'implication plus forte des ONG et une vague de créations d'associations, etc. - se sont multipliées après deux événements majeurs dans l'histoire contemporaine de Bali : l'attentat islamiste d'octobre 2002 et le terrible tsunami de décembre 2004. On citera ici juste quelques-unes des actions en faveur de l'environnement sachant pertinemment que beaucoup sont abandonnées, en cours de réalisation, ou en projet. Car les entreprises de solidarité, c'est un peu comme les vagues, elles vont et viennent, elles arrivent et repartent, elles lancent des pistes géniales et elles ne finissent pas toujours les projets engagés…

Parmi les actions de longue date qui ont porté d'indéniables fruits en dépit d'une situation insulaire qui vire au tragique, on peut évoquer le travail militant et hautement éthique mené par l'organisme indonésien Bali Fokus, dirigé par Yuyun Ismawati qui, dans ses légitimes batailles, organisées sur la décharge de Suwung, ou dans son combat pour la distribution d'eau potable aux plus démunis, ne craint jamais d'affronter les lobbies surpuissants ou les entreprises plus ou moins véreuses. Dans un genre différent, disons plus entrepreneurial, EcoBali, est une société de ramassage et de retraitement des ordures, dirigée par l'Italienne Paola Cannuciari, depuis vingt ans installée à Bali. Avec d'autres structures et les autorités locales, elle veille avec son entreprise d'améliorer le traitement des déchets domestiques sur la principale et immense décharge gouvernementale de Bali, celle de Suwung, pour le secteur de Denpasar et Badung, et logiquement la plus problématique. Sa société travaille aussi avec plusieurs centres de valorisation des ordures, notamment celui de Jimbaran Lestari, basé à Jimbaran dans le sud, et sans doute le mieux équipé. Pour elle, comme pour tous les acteurs investis dans la gestion des déchets à Bali, l'un des soucis urgents est la propagation des décharges sauvages qui défigurent parfois définitivement des paysages autrefois somptueux. Son implication consiste évidemment aussi à informer les Balinais lors de campagnes de sensibilisation et lors d'interventions diverses dans les lieux publics.

Voici une petite anecdote d'un lieu qui n'est pas moins anecdotique, au nord de Bali, et qui a servi, à un moment donné, pour communiquer, artistiquement parlant, sur les dégâts induits par la propagation du plastique. A une intersection entre le chemin d'accès au lac Tamblingan et la route qui mène au village de Munduk, dans la région de Buleleng, on tombe inévitablement sur une étrange construction en forme de pyramide maya ou encore de mystérieux temple inca ! En fait, cette énigmatique pyramide se situe bien en terre balinaise et il s'agit d'un " monument en plastique ", comme le surnomment les riverains, réalisé avec une masse de plastique compressé, le tout dans l'objectif de sensibiliser les habitants du secteur à propos du fléau que représente le plastique. Avec un succès mitigé, il faut bien le dire… D'ailleurs, ce " monument en plastique " a été construit au début des années 1990, sur commande de l'Etat indonésien. Je me souviens encore, il y a une quinzaine d'années, lorsque le monument était montré comme une véritable " œuvre d'art écologique ", avec un brin de militantisme subventionné par l'autoritarisme alors de saison. Il reste que, de loin, on dirait vraiment des briques ; d'ailleurs à l'époque, le gouvernement local avait même apposé une pancarte devant la pyramide qui mentionnait : " obyek wisata " (" objet/site touristique "… donc un endroit à visiter !). C'était lorsque les gens voulaient éventuellement admirer des constructions artificielles en plastique, matériau déjà toxique mais révolutionnaire. De nos jours, les temps ont changé, le plastique - sous la forme d'art, de sachet ou de déchet - est tellement présent partout que les visiteurs font tout leur possible pour ne pas le rencontrer sur leur chemin de vacances… Ce bizarre monument pyramidal dédié au plastique pour mieux le combattre a été depuis amplement délaissé (aucune signalétique ne précise désormais son " objet "), et beaucoup de gens, qu'ils soient locaux ou touristes, s'interrogent sur ce que peut bien vouloir signifier cet étrange édifice placé à ce croisement stratégique ! En principe, les carrefours - à moins qu'ils ne soient des hypermarchés ! -sont des endroits occupés par des autels bourrés d'offrandes censées protéger les usagers des accidents de la route. Si seulement, cette pyramide, presque mythique mais bien en toc, pourrait tous nous protéger du plastique qui envahit - tel un démon assoiffé de sang à l'idée de nuire - la petite et fragile île de Bali…

Une étrange pyramide maya ou un mystérieux temple inca ? Non, seulement un " monument en plastique ", œuvre d'art moderne et militante, qui se trouve entre Tamblingan et Munduk, dans la région de Buleleng.

 

Pour en finir, avec ce texte ici et si possible avec le plastique à Bali, quelques mots de conclusion pour tenter modestement de contribuer à la lutte contre les maux qu'engendre la pollution dans ce coin qui se veut un paradis touristique. Localement, la solution au problème consiste sans doute à trouver les moyens pour parvenir à modifier en profondeur la donne actuelle - où l'écologie ne sert que des intérêts économiques - qui empêche toute évolution véritable : cela implique de tout faire pour que les questions environnementales deviennent prioritaires, non plus pour, comme c'est le cas aujourd'hui, encourager et développer le tourisme, mais pour assurer la vie des générations actuelles et futures de Balinais… et donc aussi de tout le monde qui vit et vivra sur place et visitera un jour l'île.

L'environnement, en tant que tel, n'existe pas pour faire et gagner de l'argent mais pour permettre aux habitants de continuer à vivre sur terre, si possible en vivant harmonieusement et sainement, et ensuite, si certains le souhaitent, ils pourront toujours s'affairer sur le dos de la nature qui, comme on l'a vu, a plutôt bon dos… Jusqu'au jour fatidique où les éléments, naturels évidemment, décident de reprendre le dessus. Nombre de Balinais ont ainsi interprété le sens du terrible tsunami de décembre 2004… Les Balinais n'ont pas été touchés comme les Sumatranais. Mais ce fut un cinglant avertissement. Peut-être divin. En tout cas un cri de colère venu des entrailles de la terre outragée, une sorte de puissante sonnette d'alarme en provenance de la terre et de la mer, de notre Terre-Mère, et de notre planète à tous donc. Dommage que les dirigeants, qu'ils soient balinais ou autres, négligent trop souvent ces signes si particuliers de la nature qui se révolte. Mais ils peuvent toujours en prendre conscience. Mieux vaut tard que jamais, pour l'instant…

Dans les allées de l'aéroport international, dont " l'environnement " a été récemment agrandi et bétonné,
les touristes en partance découvrent cette affiche qui semble miser sur un optimisme peut-être un peu démesuré…



Remarque

Pour voyager sur place, le meilleur guide - puisque nous parlons ici d'environnement - est, indéniablement, le Natural Guide Bali & Lombok, Ed. Viatao, 2011.

Pour un bref aperçu, plutôt lucide et justement critique, sur l'état touristique et environnemental du sud de Bali, voir le récent documentaire de Matt Brown, titré " Bali, paving paradise " : http://www.balihappenings.com/articles/bali-danger/

Parmi les innombrables ONG ou associations, désormais dévouées, de près ou de loin, à la protection de l'environnement, mentionnons notamment deux structures qui s'attellent courageusement à sensibiliser la population locale et à réduire l'impact de la pollution liée aux déchets : 1) Peduli Alam (www.pedulialam.org), gérée par notre amie Charlotte Fredouille, que je tiens ici à remercier pour ses précieux éclairages apportés dans cet article, et dont le travail de fond et de proximité dans l'est de Bali commence à porter de jolis fruits ; 2) Bali Fokus (www.balifokus.org), dont les actions sont portées à bout de bras par l'équipe locale menée sous la houlette de Yuyun Ismawati.

Enfin, pour des informations plus générales, autour de l'écotourisme et de l'environnement dans l'ensemble de l'archipel, cf. The Indonesian Ecotourism Network (www.indecon.or.id).