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Littératures, livres et lectures en Indonésie

L'aventure d'une petite bibliothèque rurale balinaise


par Franck Michel



L'article en format PDF




Des livres d'auteurs divers et aussi de Balinais. Des ouvrages d'ici et d'ailleurs, sur Bali et à Bali.
Le défi à relever : amener les gens à la lecture !

 

" J'ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres "
Jean-Paul Sartre, Les mots (1964)

 

Ces " mots " rapportés par Sartre s'appliquent à de nombreux Occidentaux nés dans un environnement où se rangeaient et traînaient des livres. Ce n'est que très rarement le cas pour les petits Indonésiens comme pour tant d'autres enfants répartis autour de la planète. Lire n'est pas donc donné à tout le monde. Comme préalable, il faut déjà posséder ou disposer de livres. Ensuite, une " culture " du livre ne s'improvise guère. La lecture ne tombe pas du ciel, c'est un apprentissage de longue haleine où le plaisir se doit de se mêler à la connaissance. Cela commence tôt ou alors cela risque de devenir toujours plus éprouvant. L'univers de la lecture n'est pas exempt de rites de passage.

En 2012, dans le domaine de l'enseignement primaire et secondaire, la Finlande est montrée en exemple à suivre pour les autres pays européens. Une des raisons de ce succès : l'importance accordée à la lecture et la place de choix donnée aux livres sous toutes leurs formes (des tablettes d'antan aux I-Pad d'aujourd'hui) et dans toutes les activités d'enseignement et d'épanouissement. Outil de tous les savoirs mais aussi de divertissement non abrutissant, le livre est par conséquent bien plus qu'un objet culte : un moyen de grandir, de s'élever, de s'enrichir. En Indonésie, lire " pour tous " reste un défi à relever, un challenge à partager. Des avancées sont notables même si elles restent timides. Des actions émergent mais l'autocensure et des pressions de toutes sortes demeurent vivaces, et le courage fait partie - contrairement à nos contrées tempérées - des vertus essentielles si l'on veut lire ce qu'il faut et non pas ce qu'on doit. La première difficulté pour celle ou celui qui tente cette voie délicate mais salutaire consiste à trouver, dénicher, extirper les ouvrages cachés et autres œuvres littéraires interdites jusqu'à récemment.

Depuis 2011, sur l'île de Java, dans la région de Semarang, un collectif de femmes qui n'ont pas eu la chance d'aller à l'école s'est auto-organisé pour lancer un mensuel (Pasinaon, ce qui signifie " études " en javanais). Support pour l'alphabétisation, cette revue s'avère un outil d'émancipation pour des femmes un peu oubliées, une arme pour gagner en indépendance, à commencer par leurs droits fondamentaux. Car le bonheur de lire conduit souvent vers un autre bonheur complémentaire : écrire. Et pour revenir à Sartre, on se souvient lorsque le grand écrivain indonésien Pramoedya Ananta Toer, emprisonné par le régime de Suharto à la fin des années 1960, recevait un colis contenant une machine à écrire, offerte par le philosophe engagé pour la défense des libertés. Lire et écrire sont d'indispensables véhicules pour atteindre ou seulement espérer côtoyer la Liberté avec un grand " L ".

Après avoir rapidement évoqué le passé trouble et l'actualité originale d'une littérature indonésienne, puis plus précisément balinaise, mon propos se focalisera sur l'aventure d'une modeste bibliothèque associative que j'ai pu mettre en place au nord de l'île de Bali, à l'écart des circuits touristiques, en milieu rural et montagnard. L'objectif mené de concert avec les villageois était et reste de susciter de la curiosité pour toute forme de savoir, de promouvoir la lecture pour tous, le tout dans un contexte post dictatorial plutôt lourd. En effet 32 ans de chape de plomb par un régime autoritaire sous la houlette du clan Suharto ont saccagé toute idée de culture engagée ou simplement non diligentée au service du pouvoir en place. La littérature a tout particulièrement souffert de ces années de plomb. Nombre d'auteurs, de poètes, de cinéastes, d'intellectuels en tout genre, ont péri ou été emprisonnés durant " l'ordre nouveau " cher à ce régime répressif.

Ce projet de bibliothèque consiste à redonner vie à des formes d'engagement citoyen, à des réflexions sur l'histoire et le présent, à " oser " se plonger dans les livres. Car lire est encore considéré par certains ruraux comme un acte subversif. Plus d'une décennie après la fin de la dictature, l'autocensure en matière de culture continue à sévir. C'est là aussi l'un des souhaits de cette bibliothèque : proposer d'autres chemins de pensée que ceux des médias officiels et surtout de la télévision toujours aux ordres du pouvoir. Les habitants, des élèves de l'école voisine aux prêtres hindous attachés aux temples du village, en passant par les paysans du coin et les employés dans le secteur touristique de la côte, tous ont ici la possibilité de repenser leur savoir, réfléchir et argumenter sur le monde en mouvement mais aussi sur l'identité balinaise en pleine gestation en ce moment. Bref, cette bibliothèque tente modestement de participer à l'élan démocratique que connaît - tant bien que mal - l'archipel indonésien depuis 1998. L'ouverture est fragile, et ouvrir une brèche par le biais des livres est une voie pour avancer. Autrement et si possible mieux.


Depuis la fin du régime autoritaire de Suharto en 1998, de plus en plus de traductions d'œuvres étrangères viennent occuper les rayons des étagères des bibliothèques. Une aubaine pour l'Indonésie… Surtout, pourvu que cela dure ! D'autre part, des ouvrages censurés d'auteurs indonésiens sont enfin disponibles pour tout le monde. Encore faudrait-il que les Indonésiens se mettent à les consulter. L'autocensure semble encore opérer, en effet on ne sort pas de 32 ans de dictature et de chape de plomb culturelle d'un simple coup de baguette magique…



1. Brève introduction à la littérature indonésienne

En Indonésie, politique, langue et littérature sont fortement imbriquées. Assurément, l'histoire de la littérature contemporaine indonésienne est étroitement liée à l'émergence de la nation indonésienne et donc à la rude lutte pour l'indépendance. Cette dernière a été obtenue officiellement le 17 août 1945 mais n'est devenue réellement effective qu'à la fin de l'année 1949. L'aventure politico-littéraire commence bien avant, en 1928 précisément. Cette année, alors que la colonisation hollandaise était à son apogée, le " Serment de la jeunesse " scella de facto le destin d'une nation en pleine construction sinon formation. L'idée, simple et nette, consistait alors à ériger les bases solides d'un Etat souverain proprement indonésien, le tout à partir de trois concepts qui rappellent un peu l'œuvre de Renan et d'autres penseurs de la Belle Epoque (européenne) laissée quelques décennies auparavant : " une nation, une langue, un pays ". Ainsi donc naîtra, de la volonté des nationalistes en lutte contre l'occupant, l'indonésien - bahasa indonesia - une langue artificielle - agrégeant divers apports de langues et dialectes - mais fondée d'abord sur le malais, idiome commercial par excellence de l'ensemble de la région. Une langue également utilisée comme une véritable arme politique.

Une littérature neuve, nationaliste et engagée

Dès le début des années 1930, à la faveur des engagements et des revendications nationalistes, la littérature indonésienne émerge même si elle reste à ce moment fortement marquée par le sceau du malais. Notons que jusqu'au début du XXe siècle, les travaux en langue malaise - appelés " Pujangga lama ", c'est-à-dire littéralement " les anciens poètes " - prédominaient largement dans toute l'Insulinde. Ensuite, le contexte politique est devenu tellement essentiel que des écrits en néerlandais - mais dénonçant clairement la colonisation - intègrent pleinement ladite littérature indonésienne de l'époque. Raden Ayu Kartini, femme célèbre issue de l'aristocratie javanaise et auteure féministe avant l'heure, est sans doute la figure la plus marquante de cette période. Kartini est toujours une icône et elle a aujourd'hui son jour férié annuel pour tous les Indonésiens qui d'ailleurs la portent haut dans leur cœur. Si l'île de Java réunit à cette période le plus de nationalistes entreprenants, il en est de même pour les écrivains de la première heure. Mais ceux de Sumatra, surtout du pays Minangkabau (Sumatra Ouest), viennent rapidement occuper le devant de la scène littéraire en plein essor : ainsi, dès 1920, le poète Muhammad Yamin délaisse le pantun (forme poético-littéraire de tradition avant tout malaise) pour opter pour une nouvelle poésie moderne, entièrement rédigée en indonésien. " Sastra Melayu lama " est l'appellation de la littérature indo-malaise produite entre 1870 et 1942. Le terrain littéraire est malais et populaire (pantun, syair, hikayat…) et les œuvres lues par un public essentiellement sumatranais, chinois et eurasien, voire javanais. C'est l'époque aussi où Robinson Crusoé a été traduit, tout comme d'autres ouvrages célèbres occidentaux.

En 1922, c'est Marah Roesli qui signe, avec la parution de Siti Nurbaya, la sortie du premier roman authentiquement indonésien, dont le récit conte un amour impossible où apparaît (déjà) le choc entre tradition et modernité, thème qui deviendra fréquent par la suite. Une autre époque faste s'ouvre avec " Angkatan Balai Pustaka ", période plus directement " indonésienne " et dominée par des romans, des nouvelles et de la poésie. Publiés surtout entre 1920 et 1950, par la maison d'édition Balai Pustaka (d'où l'appellation mentionnée plus haut), ces travaux innovants voulaient encourager des écrits de qualité et rédigés dans diverses langues régionales issues de l'archipel : malais, javanais, sundanais, et même en batak, madurais et balinais… Parmi les auteurs notables de cette période fructueuse, nous avons mentionné Marah Roesli, mais il y a aussi Sutan Takdir Alisjahbana (qui initiera aussi le mouvement " Pujangga baru ", également le nom d'une revue littéraire, avec le souhait de favoriser une pensée à la fois élitiste, nationaliste et anticoloniale), Hamka, ou encore l'auteur balinais Anak Agung Pandji Tisna. Puis, d'autres auteurs, comme Sanusi Pané, considèrent que les Indonésiens doivent puiser leur inspiration dans l'histoire pré-islamique de l'archipel.

Après 1945, la littérature indonésienne entre dans l'ère adulte et devient toujours plus dynamique, notamment grâce aux écrits relatant les affres de la colonisation et la lutte pour l'indépendance. C'est dans ce contexte que Chairil Anwar devient à ce moment le personnage clé du mouvement critique littéraire, dénommé " Angkatan 45 ", autrement dit " Génération de 1945 ". Les années de règne de Sukarno sont riches en production culturelle et littéraire. Puis, les années 1960 seront marquées par d'interminables conflits entre intellectuels dits " neutres " et ceux clairement affiliés ou seulement proches/sympathisants du PKI (parti communiste indonésien), réunis pour la plupart dans le groupement culturel dénommé " Lekra " (ou " Lembaga Kebudayaan Rakyat ", soit " Institut de culture populaire "). La bataille des idées verra notamment s'affronter Pramoedya Ananta Toer, l'intellectuel engagé le plus connu d'Indonésie, membre de Lekra, et l'écrivain sumatranais Mochtar Lubis qui, de son côté, minimisera quelque peu ses critiques contre le pouvoir dictatorial qui se met progressivement en place. Certains auteurs se rallient au pouvoir sans le promouvoir pour autant, comme par fatalité, tandis que d'autres - plus téméraires et déterminés - luttent pour échapper aux tueries ou au bagne…


L'année 1965, ses réalités et ses suites politico-littéraires

L'affrontement " intellectuel " de cette période est parfois plus idéologique que littéraire et les artistes/intellectuels engagés, à l'instar de celui que les Indonésiens surnomment " Pram " (Pramoedya Ananta Toer), paieront le prix fort de leur liberté de penser. D'exister tout simplement. Beaucoup seront assassinés ou " disparaîtront ", d'autres émergeront à nouveau dans les années 1990 après des années de privations, de prisons, d'exils volontaires ou forcés… Certains auteurs si souvent poursuivis, torturés ou emprisonnés pendant la dictature, comme le poète balinais Putu Oka Sukanta, réapparaissent aujourd'hui, avec leurs travaux plus largement diffusés, et tout cela pour notre grand plaisir à tous ! Mais combien d'autres ont été réduits à jamais au silence, leurs œuvres comme leurs auteurs enfouis dans quelque charnier ou tombés dans l'oubli pour toujours. Les témoignages des derniers intellectuels survivants de cette époque tragique sont d'autant plus précieux aujourd'hui.

La terrible et sanglante répression anti-communiste de fin 1965 sera dramatique pour les intellectuels indonésiens et elle décimera toute une génération d'écrivains très prometteurs. A.-G. Nilsson Hoadley, dans son récent ouvrage, Indonesian Literature vs New Order Orthodoxy, explique que les regards et les opinions des écrivains indonésiens diffèrent clairement de ceux des intellectuels occidentaux. Durant le bain de sang suivant ledit coup d'Etat de fin septembre 1965, au moins un demi-million de vies ont été perdues, abattues, assassinées. L'auteure montre dans son livre que la littérature fut alors le seul domaine où l'on pouvait, envers et malgré tout, encore débattre des meurtres et autres exactions commises par le nouveau régime mis en place par Suharto et ses sbires. La fiction littéraire fut en quelque sorte l'ultime et l'unique refuge - et un moyen de continuer à vivre ! - pour certains écrivains pour décrire et dénoncer les abus et les massacres. A l'instar de Pram, nombre d'auteurs, si durement traqués au cours de cette longue période, ont également recherché de l'inspiration dans l'essence de la culture javanaise sans oublier de puiser dans l'héritage politique de Sukarno. Véritable désert intellectuel et culturel - à l'exception d'un folklore manufacturé pour les affairistes et touristes internationaux… et leurs précieuses devises - la longue période du président-dictateur Suharto (1965-1998) n'aura pas laissé de souvenirs littéraires impérissables, les plus grands penseurs, écrivains et intellectuels étant réduits au silence, c'est-dire au cimetière, derrière les barreaux ou encore ostracisés très loin de leurs pénates. Au cours des années 1980, les célèbres romans de Pramoedya Ananta Toer sont (encore) interdits mais sont déjà diffusés, clandestinement et " sous le manteau " (expression plutôt inappropriée en Indonésie, d'abord parce que la chaleur ambiante ne laisse guère voir des gens portant des manteaux dans la rue, et ensuite la culture de contestation ne fut pas le fort des habitants pendant que les militaires géraient d'une main de fer l'ordre dit nouveau dans la rue…).

Auparavant, emprisonné à plusieurs reprises avant d'être envoyé sur l'île-bagne de Buru, l'écrivain de Bumi Manusia (" Terre des hommes ") avait reçu en cadeau une machine à écrire de Jean-Paul Sartre, mais les autorités militaires et carcérales ne lui laissèrent guère de temps pour écrire et en profiter… Guettant le Nobel de Littérature à la fin de sa vie, lorsque ses travaux furent enfin publiquement reconnus en Indonésie après 1998, Pram s'est éteint en 2006, à l'heure où sa notoriété s'est imposée localement. Peu après sa disparition trop tôt survenue, l'ancien dictateur Suharto s'est également éteint, tranquillement à l'hôpital, à l'abri d'un procès et de geôliers, comme quoi même en jeune démocratie l'Indonésie n'est pas encore délivrée de ses vieux démons du passé. Les années de plomb ont été un immense gâchis sur le plan culturel pour l'Indonésie, aujourd'hui la jeune génération paie lourdement le prix de ce manque à gagner... Du temps sera nécessaire pour venir à bout de l'inculture si savamment entretenue par trois décennies de mensonges et d'oppressions.


Avec l'avènement de la démocratie, une lente renaissance littéraire

La créativité culturelle attendra la fin du règne du clan Suharto et, en même temps que l'art, la littérature connaîtra un essor dès les premiers signes de l'effritement du système, soit déjà au courant des années 1990. Une nouvelle génération d'écrivains - dominée par des femmes - prendra peu à peu la relève des auteurs engagés dans les années 1960, aujourd'hui fatigués ou disparus, tout en proposant une littérature contemporaine ancrée dans l'époque actuelle, celle de la mondialisation et de la société de consommation. Une des auteures les plus réputées ces dernières années est incontestablement Ayu Utami, notamment avec son roman Saman, dont une traduction française (chez Flammarion) est désormais disponible.

Ce renouveau littéraire est prometteur et significatif de la nouvelle vitalité culturelle d'une Indonésie qui a envie de vivre. Et non plus de survivre. On remarque également que la fin du régime Suharto a permis de reconnaître le rôle essentiel des Sino-Indonésiens dans la vie culturelle et littéraire nationale. Là également, des réhabilitations intellectuelles sont en cours. Ainsi, la " Sastra Melayu-Tionghoa " (ou " littérature sino-malaise "), dont la production fut si foisonnante entre 1870 et 1960 (plus de 3000 œuvres pour environ 800 auteurs !), est finalement sortie de l'ombre, doucement mais sûrement. Bref, après la chute de la dictature, en mai 1998, plusieurs auteurs ont émergé sur la scène littéraire indonésienne : Seno Gumira Ajidarma, Ayu Utami, Dewi Lestari, Goenawan Muhammad, etc. Les efforts de la fondation Lontar, active depuis 1987 et à la tête de la promotion littéraire dans l'archipel, sont remarquables. Récemment, la fondation Lontar a travaillé de concert avec un anthropologue espagnol, Arenas Angel, dans le but de réaliser un projet intitulé " Le monde, un poème géant " qui consiste à populariser et promouvoir la poésie en public. Des performances ou actions " poétiques " ont eu lieu dans diverses îles et villes indonésiennes et le succès s'avère évident. Un signe fort de ce renouveau culturo-littéraire qui donne un peu d'espoir… alors que la lecture semble se raréfier, comme un peu partout, auprès du jeune public…

Un autre phénomène récent mérite d'être mentionné. Il s'agit du livre Laskar Pelangi (" Les soldats de l'Arc-en-ciel "), de l'écrivain indonésien Andrea Hirata. Un article d'Ilham Khoiri, paru dans le quotidien Kompas du 4 janvier 2011, est éloquent à ce sujet : plus de cinq millions d'exemplaires du livre vendus à ce jour, ce qui n'est pas rien pour un pays comme l'Indonésie, où lire n'est pas vraiment un sport collectif. Cet ouvrage, dont l'histoire a également été portée avec grand succès à l'écran en 2008 (par Riri Riza), a été un véritable événement dans l'archipel. D'ailleurs, le village de Linggang, sur l'île de Belitong (Sumatra), où se déroule l'essentiel des scènes du livre/film, renaît depuis ce soudain succès littéraire. En effet, le best-seller a transformé le destin de l'île de Belitong, et l'école du village, désormais célèbre, est la parfaite réplique de celle dans le livre et film. Délaissée, cette île commence une nouvelle vie grâce à l'œuvre de cet écrivain, Andrea Hirata, lui-même originaire du petit village de Linggang. Le roman raconte la bataille des enfants du village pour sauver leur école alors que le chaos économico-social paraissait inévitable. Déjà avant la sortie du film, Andrea Hirata avait atteint la notoriété internationale, son livre ayant été entre autre été traduit en anglais. Aujourd'hui, les écoliers, heureux héros malgré eux, ont même composé une comédie musicale, l'institutrice (Bu Muslimah) est une véritable star nationale (on la voit désormais dans des publicités télévisés !), et les touristes indonésiens affluent massivement dans l'île, pourtant quasiment abandonnée il y a quelques années seulement. Au total, les retombées économiques sont bonnes pour le village et pour les habitants. Désormais, les recettes jadis promises par la mine d'étain le sont par celles de l'industrie médiatique et touristique. La mode " Belitong " bat son plein, et en 2010 un festival annuel a été lancé en novembre. Tant mieux si les locaux bénéficient réellement de cet engouement. Encore plus fou, les organisateurs ont eu l'idée de faire du hameau de Linggang un véritable " village littéraire ", une sorte de Montolieu en version indonésienne ! Une des rues de Linggang a d'ailleurs été baptisée " Rue des troupes de l'arc-en-ciel " tandis que d'autres voies ont pris le nom d'écrivains indonésiens célèbres. Des voies renommées aux voix entendues et lues il n'y a qu'un pas, et voilà donc aussi une manière de promouvoir la lecture et la littérature à l'échelle nationale… Une " Maison de la poésie Andrea Hirata " a été construite, avec des résidences d'écrivains-artistes ainsi qu'un club de lecture et une bibliothèque ! Cette belle histoire démontre en quelque sorte que la littérature peut aussi contribuer à changer le monde, ou en tout cas à le rendre un peu meilleur… On peut vivement espérer que de telles initiatives se multiplient ailleurs dans le pays. Et dans le monde.

Dans un autre registre, on peut aussi se féliciter de la parution, en indonésien comme en français, et surtout grâce au minutieux travail d'E. D. Inandiak, d'un véritable chef-d'œuvre oublié de la littérature javanaise, le Centhini, en fait un long poème aux accents joliment érotiques, intitulé en français : Les chants de l'île à dormir debout. Le livre de Centhini. Certains musulmans javanais enragent mais d'autres exultent car un monument de la littérature locale a ainsi été extirpé de l'oubli. Là aussi, ce renouveau est porteur d'espoir, malgré un contexte religieux en Indonésie encore bien délicat et difficile. Désormais, les Indonésiens peuvent se plonger dans ces Mille et une nuits javanaises, ou sexe et littérature ne font plus qu'un (et même bon ménage !), pour le plaisir de tous, et en défiant tous les sectarismes toujours prêts à surgir. La littérature indonésienne, sacrée ou profane, religieuse ou politique, est aussi subversive. Mais n'est-ce pas là même le véritable sens de toute littérature digne de ce nom ? Bouleverser les idées-reçues et soulever les consciences ?

De l'œuvre sociale de Pram à l'épopée érotique de Centhini, la littérature indonésienne a décidemment beaucoup à offrir au monde. Mais la vigilance est de mise car la liberté d'expression en Indonésie reste fragile et rien n'est acquis dans la durée : récemment, en janvier 2012, l'intellectuel engagé George Junus Aditjondro, auteur de nombreux travaux salutaires, critiquant à bon escient la corruption actuelle et la dictature d'antan, risque aujourd'hui de passer quatre ans derrière les barreaux pour avoir insulté la famille du sultan de Yogyakarta… Des progrès restent donc encore à faire, c'est certain, mais ne boudons pas non plus le plaisir de lire et déguster ce qu'on peut déjà (et enfin !) lire et apprécier…


La bibliothèque associative de Déroutes & Détours, à Wanagiri, Buleleng, au nord de l'île.

 

 

2. Brève introduction à la littérature balinaise

Sans nul doute, la littérature traditionnelle balinaise mériterait un bien meilleur sort que celui qu'on lui attribue généralement. En effet, tout le monde connaît, un peu au moins ne serait-ce que par l'intermédiaire d'un séjour touristique dans l'île, les danses, la musique, la peinture, la sculpture et le théâtre balinais. Films, documentaires, romans et autres écrits ont largement œuvré pour faire connaître voire populariser ces joyaux de la culture balinaise. Mais la littérature ? Jusqu'à ce jour, elle semble réservée aux seuls initiés ou spécialistes… Pourtant, l'héritage littéraire balinais s'avère autant diversifié que riche : mythes, légendes, poèmes, mais également recueils d'astronomie ou de magie, traités moraux, livres de médecine ou de philosophie, sans parler des innombrables manuels ou récits qui parlent de religion. D'ailleurs ces derniers sont sans doute encore aujourd'hui le genre de livres qui intéressent le plus les Balinais, et donc ceux qu'on trouve le plus facilement dans les rares librairies existantes dans l'île… Il est vrai aussi que les débats autour de la spiritualité et autres discussions autour des courants de pensée hindouistes, avec toujours la " balinité " (l'identité balinaise) en ligne de mire, sont populaires et d'une actualité constante, notamment aux yeux des élites, des intellectuels et des prêtres balinais.


Petites notes sur la littérature classique balinaise

Solidement ancrée dans le sacré, la littérature classique balinaise plonge directement dans l'histoire de l'archipel, elle puise ses sources d'inspiration dans la littérature javanaise. En quelque sorte, Bali, pour la culture en général et la littérature en particulier, est la gardienne de la tradition depuis que l'île voisine de Java est passée, avec armes et bagages, à l'islam au XVe siècle. L'ancienne littérature balinaise a ainsi préservé nombre d'œuvres écrites javanaises, la littérature orale a tant bien que mal perduré, et l'écriture d'origine indienne a également subsistée lors de ces bouleversements politiques et religieux issus de la lente mais durable conversion d'une majorité d'Indonésiens à la foi musulmane.

La littérature traditionnelle balinaise est transcrite en sanskrit, en vieux javanais, en moyen javanais ou, enfin, en balinais. Le support habituel utilisé est la feuille de palmier (lontar), les lettres étant gravées à l'aide d'un petit couteau appelé (pangrupak). Jusqu'à nos jours, les feuilles de palmier sont toujours d'usage pour les textes sacrés exploités par les prêtres. Ces lontar font non seulement partie intégrante du patrimoine local mais les Balinais considèrent que leur caractère sacré leur confère une puissance et une valeur bien plus fortes que le papier… Ce dernier a beau être nettement plus pratique, il ne sera jamais aussi efficace - symboliquement mais aussi pour le pouvoir magique - que le lontar. L'usage du lontar doit ainsi être minutieux et bien approprié faute de quoi des malfaisances sont à craindre… Une cérémonie spécialement dédiée aux manuscrits lontar a lieu chaque année lors de l'anniversaire de Saraswati, déesse de tous les savoirs. A cette occasion, les manuscrits sont rassemblés puis bénis par un pemangku (prêtre). Les écrits rédigés sur des feuilles de palmier se faisant toutefois de plus en plus rares, soyons réalistes, désormais les livres aussi bénéficient de cette fête et bénédiction. Un bel hommage au Savoir même s'il est un peu dommage que cette journée soit tellement importante… qu'il est fortement déconseillé de lire de peur d'importuner la déesse… A moins qu'il ne s'agisse encore d'une de ces excuses sataniques que les dieux ont inventé pour empêcher aux gens de lire, d'apprendre et de s'informer, et donc aussi de réfléchir, de contester voire de se rebeller ? Mais, c'est là une autre histoire !

L'histoire et l'écriture jouent un rôle évidemment essentiel dans l'émergence d'une littérature classique à Bali. On peut dans ce cadre, par exemple, la diviser en trois phases et groupes en fonction de l'usage de la langue et du contexte historique :

1) Le vieux javanais : ce premier groupe s'inscrit dans l'héritage littéraire de Java avant l'islamisation déjà mentionné plus haut. A cette époque, les Balinais ont " sauvé " des textes fondamentaux, comme le Nagarakertagama (1365), retrouvé grâce à des copies à Bali et surtout à Lombok, dans un palais d'un raja balinais. Pour les Balinais, l'aristocratie de leur île descend de celle du royaume hindouiste de Majapahit. Cette filiation provient de deux dates et événements successifs : a) 1343, la victoire de Majapahit sur un étrange roi balinais, à tête de cochon et doté de pouvoirs surnaturels. Ce fait, suivi de l'installation de soldats javanais sur le sol balinais, signe le début de certaines lignées royales actuelles (source : Nagarakertagama) ; b) 1527, la défaite de Majapahit face à l'avancée des forces musulmanes (et la prise de Demak cette même année), provoquant la fuite des prêtres et des élites vers Bali. Dès lors, à l'est de Java, là précisément où Majapahit avait son siège, le territoire de Blambangan reste à majorité hindouiste et se voit placé sous la protection des autorités balinaises. De tout cela, le mythe se mêle à l'histoire, et de nombreux intellectuels - comme l'anthropologue américain Clifford Geertz - estiment que ces récits légitiment en fait le contrôle de l'aristocratie balinaises sur la masse de paysans qui sont avant tout leurs sujets… Cette hypothèse est certainement assez juste même si elle n'explique pas tout. Et toujours est-il qu'aux yeux des rois et même du peuple balinais, Blambangan rappelle le prestige de Majapahit et reste une terre de pèlerinage incontournable et très prisée, hier évidemment et toujours, dans une moindre mesure, aujourd'hui.

2) Le moyen javanais (ou javano-balinais) : ce second groupe littéraire est notamment composé de kidung, des chansons de geste qui content l'époque dorée de Majapahit. Parmi les légendes les plus réputées, mentionnons le Kidung Rangga Lawe, le récit de la révolte du prince Rangga Lawe de Tuban contre le roi de Majapahit, et le Kidung Sunda qui évoque une dramatique histoire d'amour (et aujourd'hui encore très connue pour les jeunes balinais) entre le roi Hayam Wuruk et la princesse Dyah Pitaloka, la fille du roi sundanais. D'autres écrits fameux sont les aventures de Panji, un prince javanais très populaire, ou encore le cycle de Calon Arang avec sa sorcière malaimée Rangda, figure célèbre (et crainte) pour tous les Balinais. Signalons aussi le Pararaton ou " Livre des rois ", une chronique généalogique sur la royauté de Singasari (en place avant l'avènement de Majapahit). Des incertitudes demeurent quant à savoir précisément si ces textes redécouverts grâce à des manuscrits trouvés à Bali appartiennent davantage à Java (en tant qu'héritage pré-islamique) ou directement à Bali (en qualité d'œuvres propres provenant de lettrés balinais encore culturellement javanisés !)… Ce conflit d'identité ravive toujours de nos jours les intellectuels javanais et balinais assez susceptibles dès qu'il s'agit de défendre un régionalisme contre un autre… En revanche, ce qui est sûr, c'est que la perte de la principauté de Blambangan dès la fin du XVIIIe siècle, en coupant d'une certaine manière le cordon ombilical culturel reliant les deux îles, ôte aux rois balinais tout lien durable avec Java. Un bouleversement culturel et religieux qui créa un " fossé " entre les deux îles, désormais plus rivales que partenaires. Même l'arrivée des colonisateurs hollandais ne parviendra pas à vraiment réduire ces clivages entre les deux îles voisines.

3) Le balinais : en toute logique, les Balinais ont aussi produit une littérature réellement indigène, c'est-à-dire entièrement écrite dans leur propre langue. Les écrits les plus connus, appelées babad, sont des chroniques des principautés balinaises avec leur lot d'intrigues de palais. L'objectif fut d'abord patrimonial, à savoir se souvenir du passé et de la vie de l'aristocratie balinaise. Mais si la généalogie prime, certaines babad sont remarquables sur un pur plan historique ou littéraire. La personnalité de l'auteur n'est pas encore ce qui domine la démarche intellectuelle ou artistique, mais progressivement des auteurs originaux apparaissent mêlant univers traditionnel/collectif, où culture et nature sont omniprésents, et univers intérieur/personnel, où s'exprime plus librement les sentiments et les émotions, mais aussi le caractère, l'individu et la modernité qui grignotent peu à peu du terrain…

Ce riche et multiple patrimoine littéraire nous est parvenu par le biais de manuscrits qui ont été classés par certains intellectuels et brahmanes balinais en six catégories distinctes : 1) weda (hymnes, formules, rituels) ; 2) agama (codes, instructions, préceptes) ; 3) wariga (manuels généraux, par exemple sur la cosmologie, le mysticisme ou la moralité : tutur) ; 4) ithasa (genre épique, comprenant les parwa, les kakawin, les kidunq, les gaguritan) ; 5) babad (chroniques historiques) ; 6) tantri (traditions populaires, fables, légendes).

Il ressort que les littératures classiques balinaises sont donc imprégnées de sacré et même chargées de pouvoir magique. La religion hindouiste est inextricable à cette littérature comme le démontrent les chroniques historiques (babad) mais également les écrits " fantastiques " (à savoir, emprunts de magie : kawisesan, kaputusan), les traités médicaux (usadha), les textes d'astronomie et de divination (wariga), les manuels spécialisés (pour le maître de marionnettes ou dalang : dharma pewayangan ; pour les riziculteurs : dharma pemaculan). Ces écrits traditionnels balinais se fondent dans la vie quotidienne des habitants, en fait dans un " Tout " culturel propre à l'identité locale. De même que le gamelan (orchestre traditionnel) est partout présent, chaque fête balinaise, qu'elle soit villageoise ou familiale, religieuse ou profane, ne peut véritablement se passer de déclamations de poésie épique (kakawin) et de chansons traditionnelles interprétées par des locaux (pesantian). Les mortels sont satisfaits de leur vie à condition que les dieux le soient également. Ainsi vit-on à Bali, par delà le bien et le mal…

Aussi, cette littérature si singulière, comprend également pour principaux thèmes : le voyage en enfer (plutuk), l'aventure et l'amour (malat, wargasari), la sorcellerie (cf. les récits de Calon Arang ou du sorcier Basur). Ces sujets restent populaires de nos jours, et même visibles au détour des rues principales, dès lors que l'on se donne la peine d'échapper aux autoroutes touristiques. D'autres thématiques perdurent aussi en dépit des mutations culturelles en cours : par exemple, les kakawin (le Ramayana, l'Arjunawiwaha, etc.) continuent d'être récités (surtout à l'occasion des crémations). Le kidung, reflet de la balinité et évoqué plus haut, connaît un regain d'intérêt auprès des écrivains de l'île. Ces sursauts en faveur de la culture locale et de la littérature traditionnelle suffiront-ils à préserver ce précieux patrimoine sans le folkloriser à outrance ? Difficile d'être très optimiste, les changements actuels étant rapides et imprévisibles, mais l'avenir nous le dira…

Depuis les années 1930, puis surtout après 1945, une littérature moderne - avec des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre, des poèmes - s'est également développée, de concert avec la littérature indonésienne, de facture plus " nationale " sinon nationaliste. Le chercheur balinais, I Nyoman Darma Putra, dans une récente et brillante analyse de cette littérature balinaise contemporaine, a montré comment les écrivains autochtones ont su résister, tant bien que mal, aux " pressions culturelles extérieures " en conservant leur identité et leur intégrité. Effectivement, à Bali, quoiqu'il s'agisse désormais d'un " lieu-dit " très moderne, cette littérature s'imprègne toujours, comme pour le fond culturel classique, de la vie quotidienne des habitants, en accordant une place importante à la nature et au sacré.


Chaque année balinaise (selon un calendrier de 210 jours), on célèbre Saraswati, déesse des arts et des lettres. Ce jour-là, on fête le Savoir avec un grand " S ", les livres sont à l'honneur : on les bénit et ils sont tellement vénérés qu'il est même tabou de lire !
On les asperge d'eau lustrale, on dépose des offrandes et on se prépare à les lire… plus tard !
Ici, Saraswati trône dans un lycée et un prêtre bénit mes ouvrages dans une pièce de la maison.


 


Un auteur balinais réhabilité, une bibliothèque en un lieu reculé à Bali

Evoquons en guise d'ouverture à la littérature contemporaine, un récent recueil de nouvelles d'un écrivain et poète balinais, Putu Oka Sukanta, auteur maudit durant le règne de Suharto, aujourd'hui enfin réhabilité… et même traduit récemment en français. Remercions au passage le Forum Jakarta-Paris (ainsi que l'EFEO) qui est à l'origine de cette parution et traduction, et espérons que d'autres ouvrages de ce genre verront prochainement aussi le jour. D'emblée, l'un des plus grands mérites de cet ouvrage (et des autres parus dans la même collection) est qu'il est peu coûteux et accessible en Indonésie même, constituant ainsi une source de savoir supplémentaire et disponible, tant pour les francophones résidant sur place que pour les Indonésiens étudiant le français. Revenons au livre proprement dit, il porte comme titre : Le voyage du poète. Nouvelles et poèmes de l'intranquillité. Avec ce " Voyage " littéraire, c'est le poète et écrivain balinais, Putu Oka Sukanta, qui est d'abord à l'honneur. Jadis auteur traqué par le régime dictatorial de Suharto, pour lequel il a payé le prix fort, Putu Oka Sukanta offre ici au lecteur francophone un bel extrait d'une littérature indonésienne et balinaise particulièrement méconnue en France. Dans les nouvelles, ici présentées, la petite histoire rejoint la grande. L'auteur nous fait revivre les pages sombres de " son " histoire ainsi que de celle de son pays dont l'élite intellectuelle a failli être totalement éradiquée en trois décennies de pouvoir absolu aux mains d'un clan. Une famille surtout, aux ordres des généraux, du FMI et des Etats-Unis. Car, et l'auteur le précise dans ses mots, le demi-million de morts issus des massacres organisés faisant suite au dit " coup d'Etat " de fin 1965, n'ont toujours pas trouvé refuge pour reposer en paix. Les survivants, et Putu en est, ont tous connu l'exil ou la prison, et leur lutte pour se " réintégrer " socialement fut une bataille interminable et pénible. L'avènement, lent mais sûr, de la démocratie en 1998, aura eu pour premier mérite de respecter à nouveau toutes ces vies confisquées, ces destins brisés par la folie de l'histoire.

Dans ce recueil, fort bien écrit, Putu Oka Sukanta, n'évoque pas seulement cette tragédie hélas un peu oubliée par l'Occident et même en Indonésie - où les autorités tentent toujours de minimiser les crimes commis - mais également, dans quelques superbes nouvelles, les coutumes et les croyances balinaises. Celles qui ont bercé son enfance et qui, bon gré mal gré, en dépit des soubresauts politiques, ont également survécu jusqu'à nos jours. N'est-ce pas précisément pour ces raisons, et d'autres encore, que les touristes continuent de penser que Bali est une île divine et paradisiaque ? Une chance que ce livre soit disponible en français car il permet aux lectrices et aux lecteurs (et donc également aux touristes) de mieux comprendre Bali et l'Indonésie, mieux saisir leurs réalités occultées et leurs beautés éternelles. Bref, " comprendre autrement " un archipel complexe, une île sacrée et un peuple fier, bien mieux en définitive que ne peut prétendre le faire un guide ou un magazine de voyage. La littérature autochtone est souvent une meilleure conseillère en voyage que des guides imprimés et recopiés les uns sur les autres…

Pour conclure ce détour par la littérature balinaise, comment ne pas mentionner la modeste action de ma non moins modeste association Déroutes & Détours, dont l'une des taches est justement de promouvoir la lecture - et si possible l'amour de la littérature ! - dans un petit village au nord de Bali ? Dans cette partie montagnarde et rurale de Bali, l'accès au savoir est difficile et les livres sont rares. Trop rares. Il faut connaître le contexte local : à Buleleng, au nord de Bali, et surtout dans le coin de Wanagari (souvent dans les nuages et perché à 1400 mètres), le simple fait de lire est un acte souvent perçu dans les foyers comme étant plus subversif que pédagogique ! En effet, à 10 ou 15 personnes, enfants et adultes, réunies le soir dans une pièce mal éclairée et devant une télé allumée, il est difficile pour celle ou celui tenté (je n'ose pas dire absorbé !) par la lecture de s'isoler du groupe, tout comme il est rare d'avoir chez soi à la fois une lampe suffisamment correcte et des livres qui soient génialement intéressants…

Cette petite bibliothèque, qui en 2012 compte tout de même 4000 bouquins sur ses étagères, permet à quelques-uns de se fournir en livres, de les emprunter, bref de se plonger dans les pages et découvrir un autre monde, que ce soit pour le plaisir de lire ou pour celui d'apprendre. Ou encore celui de se divertir " autrement ". L'expérience de ces trois ou quatre dernières années a démontré que certains livres (BD, mangas, romans d'amour… ou plutôt à l'eau de rose, etc.) sont davantage sollicités que d'autres - et jouent ainsi un rôle prépondérant de " produits d'appel " vers d'autres lectures - puis, progressivement, certains habitants, surtout des lycéens, enseignants et autres adultes (des pemangku notamment), se tournent vers d'autres livres, d'autres univers culturels et intellectuels.

Ces lectrices et lecteurs s'étonnent parfois de découvrir, dans les rayons de la petite bibliothèque, des auteurs indonésiens et/ou balinais, autrefois interdits, censurés, tabous. Comme Pramoedya Ananta Toer (" Pram " pour les intimes), le romancier indonésien le plus connu, emprisonné sous Suharto et désormais (il est mort en 2006) totalement réhabilité ; mais aussi par exemple Putu Oka Sukanta, évoqué brièvement ci-dessus, un écrivain et poète de la région, dont les écrits sont à nouveau accessibles. Et puis il y a aussi toute la littérature " mondiale " (des Mots de Jean-Paul Sartre à Neige d'Orhan Pamuk, en passant évidemment aussi par Da Vinci Code, Twilight et Hunger Games !), jadis en grande partie mise à l'index par le pouvoir en place et qui aujourd'hui, massivement traduite en indonésien, (ré)apparaît avec un immense bonheur aux quatre coins du pays. Au demeurant, il est aussi assez ironique et surprenant de voir des écrits de Lénine, Marx ou encore Rosa Luxembourg et Che Guevara, être récemment traduits en indonésien… Ou encore Baudrillard ou Marcuse. Et tant d'autres, des plus consensuels aux plus subversifs. L'objectif de cette bibliothèque est donc non seulement de proposer des livres d'enfants, des contes balinais et autres légendes asiatiques, des livres sur les cultures indonésienne et l'identité balinaise, d'autres autour de la religion hindoue ou des spiritualités orientales, ou encore des livres d'histoire nationale et de politique internationale, mais également des publications trop longtemps censurées ou jetées dans les oubliettes de l'histoire d'une dictature en mal de propagande…

N'oublions pas non plus que cette partie nordique de l'île a particulièrement souffert, lors des événements tragiques de 1965-66, du simple fait que les habitants étaient plus pauvres, souvent issus de castes plus basses et plus facilement attirés par les sirènes marxistes. Jusque dans les années soixante, il existait à Buleleng une réelle vie intellectuelle, des revues littéraires, des poètes engagés, etc. Tout cela a brutalement disparu avec l'établissement de " l'Ordre Nouveau " cher au général Suharto. Ce dernier a, durant 32 longues années et sous couvert de " développement ", posé ou plutôt imposé une chape de plomb sur le pays et bien sûr dans cette région défavorisée de Bali, moins rentable touristiquement et plus inquiétante politiquement… Indignés, effrayés puis apeurés, les habitants se sont tus car le régime a construit des routes, apporté de l'électricité et d'autres formes de progrès, en particulier la télévision (encore aujourd'hui en partie aux mains des militaires), toujours prête à diffuser la bonne parole idéologique… Au fil du temps, les villageois ont perdu le goût de lire et avec lui celui de réagir contre les injustices, ils se sont alors - comme un peu partout en Indonésie - contentés de survivre puis de s'enrichir en silence, laissant de côté le savoir et la connaissance critique pour des jours meilleurs. Ces jours heureux sont arrivés depuis la fin de la dictature…

Aujourd'hui, donc, la donne a profondément changé : le gouvernement indonésien est l'un des plus démocratiques (avec quelques bonnes réserves tout de même, ne soyons pas dupes ni aveugles !) du continent asiatique et, en l'espace de dix ans seulement, l'une des presses d'Asie les plus scellées est devenue l'une des plus libres. C'est un fait établi. Certes fragile, mais un fait tout de même. Cette situation a ouvert une (belle) brèche, mais rien n'indique que cela durera longtemps... Déjà des signes d'épuisement ou de repli apparaissent, d'aucuns estimant que la démocratisation a ses limites, surtout lorsqu'il s'agit du Savoir...

Mais, en attendant, la brèche reste entrouverte, des traductions de titres célèbres pullulent et une véritable scène littéraire indonésienne émerge au fil des ans... Notre objectif, pour le village et pour l'association, est de profiter au mieux de cette éclaircie culturelle voire de ce durable renouveau littéraire. Ainsi, des maisons d'éditions indonésiennes (la plupart javanaises), souvent modestes et relativement indépendantes, sont de plus en plus nombreuses à se lancer dans l'aventure du livre. Des fictions originales, des essais courageux - critiquant notamment la corruption ou revenant sur ce terrible passé qui ne passe pas - et bien entendu des traductions en indonésien d'œuvres majeures ou critiques, anciennes ou récentes, arrivent peu à peu dans les rayons des trop rares librairies du pays, cela pour le plus grand bonheur des habitants de ce gigantesque archipel (même si pour l'heure cette mini révolution littéraire concerne essentiellement l'île de Java, où se concentrent les universités et les intellectuels). Un autre but de notre petite association est d'accompagner cette contagion du savoir à d'autres îles, à commencer par Bali, et aussi le monde rural et montagnard. Certes, le défi est considérable mais, à nos yeux, le jeu en vaut largement la chandelle ! Parmi les freins, réels, qui relativisent la portée de cet enthousiasme, on peut signaler : d'abord, le prix des livres est cher pour les autochtones ; ensuite les habitants ne connaissent généralement pas l'existence de ces parutions ou nouvelles traductions ; enfin l'absence de " culture du livre " est délicate à combler et cela prend beaucoup de temps, exigeant donc non moins de patience... C'est précisément là où trois décennies de dictature, et de mal-développement à la mode Suharto, ont lessivé toute argumentation critique contre le pouvoir et la société.

Notre modeste projet entend simplement proposer des livres pour comprendre, agir et aussi réagir s'il le faut. L'enjeu consiste à promouvoir des savoirs utiles à tous, pour comprendre le monde et se préparer à mieux y vivre, avec plus de tolérance et d'échanges. N'oublions pas que les mentalités évoluent moins rapidement que l'économie ou même la politique, et que les anciens réflexes - hérités du temps mauvais de l'Ordre Nouveau - ont encore cours à la montagne ou à la campagne : certains ne lisent toujours pas car il n'y aurait pas de livres intéressants, seulement des ouvrages idéologiques, consensuels ou de propagande, etc. Le recours à la lecture s'apparente parfois à un retour à la liberté.

Au final, le but de la bibliothèque est d'offrir l'opportunité à celles et à ceux qui le souhaitent de lire autre chose que ce qu'ils ont l'habitude de lire (ou relire), que ce soit à l'école, au lycée ou dans les quelques bibliothèques existantes… La formation intellectuelle, collective ou autonome, n'est l'apanage ni de l'Occident, ni des hautes castes (balinaises) ou des nouveaux riches (indonésiens), et tout le monde devrait pouvoir avoir accès à ce bien universel qu'est le savoir : un droit en principe pour tous...

Il n'y a pas de littérature balinaise " vivante " sans livres à lire ni de lieu où on peut les trouver... s'ils existent. Et ils existent bien. Ici dans ce lieu reculé comme ailleurs, à Ubud par exemple. Certains de ces précieux livres et témoignages ont même été heureusement déterrés de l'oubli… Il reste une chose à faire : lire !

Note

Pour en savoir plus sur la bibliothèque associative de Wanagiri, Projet BALI

 

 

Références citées et pour aller plus loin

- Chambert-Loir H., La littérature indonésienne. Une introduction, Paris, 1994.
- I Nyoman Darma Putra, A literary mirror. Balinese reflections on modernity and identity in the twentieth century, Leiden, KITLV Press, 2011.
- Inandiak E. D., Les Chants de l'île à dormir debout. Le Livre de Centhini, Paris, Seuil, 2005.
- Nilsson Hoadley A.-G., Indonesian Literature vs New Order Orthodoxy. The Aftermath de 1965-1966, NIAS Press, 2005.
- Prameodya Ananta Toer, The Mute Soliloquy. A Memoir, Londres, Penguin Books, 2000.
- Putu Oka Sukanta, Le voyage du poète. Nouvelles et poèmes de l'intranquillité, Jakarta, EFEO-Forum Jakarta-Paris, 2010.