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De l'histoire des Philippines au patrimoine des Ifugao


par Franck Michel



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Dans la brume et dans l'île de Luçon, au nord du pays.

 

Cet article évoque les fondements de l'histoire singulière de l'archipel philippin, avant d'étendre davantage la réflexion sur les rizières du nord de Luçon et autour du peuple Ifugao qui occupe de longue date ce territoire, aujourd'hui mis en tourisme et " patrimonialisé " sous l'égide de l'Unesco. L'histoire des Ifugao et de leurs fameuses rizières n'a pas non plus échappé aux voyageurs, aux colonisateurs et aux écrivains occidentaux, durant tout le long XXe siècle…

 

 

1. Une brève histoire des Philippines

 

Le pays est une riche mosaïque culturelle aux apports historiques variés : des sultanats s'établissent au XVe siècle dans l'archipel de Sulu et sur l'île de Mindanao, deux colonisations viennent durablement perturber ce premier ordre politico-religieux : d'abord l'espagnole entre 1565 et 1897, puis, comme dans une course de relais, l'américaine entre 1898-1946. L'heureux métissage de la population est donc directement issu de ces tourments de l'histoire. Le peuple philippin est le fruit d'un brassage complexe, et sa population présente une profonde mixture culturelle et linguistique, où l'Orient et l'Occident se croisent parfois sans très bien se rencontrer au demeurant… Cependant, ce mélange est assez unique ou en tout cas spécifique sur tout le continent asiatique.

Combien de voyageurs, revenant d'un séjour aux Philippines, racontent y a voir vues de formidables tranches de cultures hispaniques, américaines, chinoises, indigènes, y avoir côtoyés des échantillons de vies ultramodernes et terriblement traditionnelles, bien catholiques et fortement musulmanes ? Certes, c'est là le seul pays d'Asie à majorité chrétienne (92% du pays) ! Les langues officielles sont le filipino, basé sur le tagalog (le filipino - ou pilipino - se transformant en une sorte de dialecte tagalog qui aurait été nationalisé !), et l'anglais, omniprésent. En effet, la langue anglaise domine largement, le catholicisme règne sur la foi, et le rêve américain demeure un objectif (presque) pour tous… Authentique pays asiatique, l'archipel philippin est surtout un lieu où se fabrique la mondialisation, avec ses vertus et ses travers. L'identité philippine, nourrie à la fois de nationalisme et d'américanisation, s'est construite au fil du temps et de l'histoire coloniale, ce qui explique son fort ancrage dans la foi chrétienne et sa proximité avec la culturelle occidentale. Pour le meilleur et le pire.

Entourées d'eau par la mer de Chine et l'océan Pacifique, les Philippines comptent plus de 7100 îles - dont 2000 sont officiellement habitées - sur son territoire. Beaucoup de ces îles ne sont en fait que des îlots, puisque les onze plus grandes îles de l'archipel totalisent à elles seules plus de 95% des terres. En 2012, la population totale des Philippines est estimée à 98 millions d'habitants (officiellement 93,8 millions en 2010). Aujourd'hui, les Philippines se découpent en trois archipels (Luçon, Mindanao et les Visayas) et comptent seize régions distinctes, à l'autonomie relativement restreinte, sauf dans le sud du pays où la région autonome de Mindanao (Mindanao Sud ou ARMM), à majorité musulmane, jouit d'un statut particulier dans un contexte religieux mais aussi géopolitique de crise durable. S'ajoute encore à ce découpage administratif la métropole et capitale du pays, Manille, qui avec ses 12 millions d'habitants en 2012, est une mégalopole qui cumule tous les bienfaits et méfaits caractéristiques de son gigantisme.

A l'image de leurs voisins indonésiens plus au sud, les Philippins sont majoritairement d'origine malaise, avec également une bonne souche austronésienne, et l'une des minorités ethniques les plus actives est celle des Chinois qui, comme dans les autres pays de la région, ont joué un rôle important dans le commerce, à partir du IVe siècle de notre ère.
Après avoir connu une dictature redoutable, le pays est aujourd'hui une démocratie qui tente de se frayer un chemin à lui dans la région. Voici ici un aperçu sur l'histoire longue placée sous le sceau de multiples dominations étrangères.

Deux cartes, l'une du pays en général et l'autre sur les principales langues de l'archipel philippin (source : Internet).



De la préhistoire locale à l'histoire coloniale

C'est au nord de Luçon que tout aurait commencé. Des chasseurs de grand gibier devaient sans doute peupler la vallée de Cagayan qui regorge de divers outils préhistoriques de pierre, retrouvés par les archéologues. Les îles de Mindanao et de Palawan, où se trouvent les grottes de Tabon, sont d'autres lieux originels : on y a retrouvé des jarres enterrées et des traces d'installation de chasseurs-cueilleurs armés de silex datant de trente mille années. Des poteries en terre-cuite utilisées lors de rites funéraires ont également été dénichées dans la grotte de Manunggul, toujours à Palawan. Si les débats sur l'origine du peuplement ne sont pas clairs et ne cessent d'évoluer en fonctions des nouvelles découvertes de la recherche, il semble toutefois que les plus anciens restes humains connus sur le sol philippin soient ceux de l'homme de Tabon, remontant à 22.000 ans av. J.-C. Puis vinrent respectivement sur ses traces les Négritos et les Austronésiens. Une bien longue histoire.

A ces premiers nomades, chasseurs et cueilleurs, s'ajoutent donc plus tard des pêcheurs et autres peuples de la mer. L'apparition des pirogues appelle au voyage et ainsi débute les flux migratoires vers 3000 avant J.C. Peu à peu, par couches successives et en deux millénaires, une longue marche (sur l'eau) vers le sud, de Taïwan et de la Chine vers les Philippines puis vers l'Indonésie, sera à l'origine d'immenses flux et de métissages culturels aux impacts fondamentaux.
Ces navigateurs austronésiens ont laissé des traces jusque dans le vocabulaire courant des langues vernaculaires de toute l'Insulinde. Si " pirogue " ou " barque " se dit prao en filipino (et prahu en indonésien), le mot " village " devient barangay en filipino, dont l'étymologie se rapproche du terme " bateau ". Il n'est pas étonnant que les " nomades de la mer " (bajao), si décriés aujourd'hui par les gouvernements régionaux, sont les derniers descendants de ces " peuples marins " qui autrefois sont venus " coloniser " les rivages de l'archipel. Depuis les premières siècles de notre ère, tous les peuples insulindiens communiquent, peu ou prou, et si les terres intérieures restent mystérieuses, les côtes sont sporadiquement occupées sinon aménagées, et le régime géopolitique alors à l'œuvre porte le nom de thalassocratie.

Avant que les " découvreurs " occidentaux ne viennent " redécouvrir " à leur manière l'archipel à la fin de notre Moyen Age, les populations vivaient en tribus et cultivaient déjà du riz et des légumes, tout en continuant à chasser et à pêcher. Grâce aux échanges avec les peuples voisins, le travail du fer et celui autour du textile se répandent sur tout le littoral. Un peu plus tard, au seuil de l'an mil, arrivent à la faveur du commerce régional en plein essor, la céramique, l'or, le corail, les perles, bref tous les apports et les biens apportés par les marchands chinois, arabes, indiens… Dans ce contexte marchand, la présence chinoise se fait de plus en plus active, mais la thalassocratie s'organise et passe pour un temps sous la coupe du royaume bouddhiste de Sriwijaya, originaire de Sumatra, puis de celui du royaume hindouiste de Majapahit, originaire, lui, de Java. Ces empires maritimes doivent ensuite, à partir du XIVe siècle, progressivement céder la place aux sultanats musulmans, soutenus par une forte et nouvelle immigration massive d'origine malaise, et dont l'installation aux Philippines commence par la région des îles du sud, Mindanao et Sulu.
C'est au moment où l'islam imprègne doucement le pays et entame sa remontée vers Luçon, et que ces nouveaux occupants rencontrent les autochtones, que d'autres envahisseurs posent leurs premiers pieds dans le coin…

Chez les Ifugao, dans le nord de l'archipel, les filles continuent à travailler très jeunes.

 

De la colonisation espagnole à l'impérialisme américain

C'est l'explorateur portugais Ferdinand Magellan qui est paradoxalement responsable de l'ingérence espagnole en territoire philippin. Le célèbre navigateur a voyagé pour le compte de l'Espagne et il demeure officiellement - cela s'est passé le 16 mars 1521 - le premier Occidental débarqué sur les côtes philippines.
Les Philippines entrent dans une nouvelle phase historique lorsque les Espagnols pénètrent dans l'archipel et christianisent brutalement ce pays qu'ils ont d'ailleurs eux-mêmes baptisé Islas Filipinas, en hommage au puissant roi Philippe II. Après avoir combattues les forces musulmanes en place, l'occupant espagnol va contribuer à unifier l'archipel et à l'occidentaliser, même si dans un premier temps, entre 1565 et 1821, les Philippines furent directement administrées à partir de Mexico ! Cette région extrême-orientale de l'immense empire colonial espagnol n'a jamais été une priorité de la couronne hispanique. Madrid cependant va gérer l'archipel entre 1821 et 1898, date de la fin de la guerre hispano-américaine.

Durant cette longue période coloniale, alors que les Philippines se voient plutôt dépourvues de richesses - comme l'or qui abonde dans leurs possessions sud-américaines ou les épices que l'on trouve plus au sud dans les Moluques - l'archipel est d'abord une terre conquise sur les mécréants et un avant-poste pour l'évangélisation de la Chine et du Japon. Aux Philippines, l'Eglise catholique règne de concert avec le pouvoir politique royal, plus facilement qu'ailleurs dans la région. En outre, le pouvoir " réel " étant longtemps situé au Mexique, l'Eglise a eu ici les mains libres pour n'en faire qu'à sa tête : construction effrénée d'églises au style plus ou moins baroques, conservatisme politique favorisants les grands propriétaires privés et les familles aristocratiques. En effet, l'Eglise et l'Etat ont aux Philippines souvent été amalgamées, les deux avançant main dans la main… Aujourd'hui, les plus belles églises baroques du pays, ainsi que la cité historique de Vigan dans le nord, forment des sites historiques classés au patrimoine mondial de l'humanité (la capitale Manille n'aura malheureusement pas cette chance puisque son centre historique a été fortement bombardé en 1939-45).


Paysages et rizières en terrasses dans la cordillère du nord de Luçon.

 

Le XIXe siècle voit le gouvernement colonial espagnol se battre, lors de guerres intestines, contre divers sultanats du sud, notamment celui de Sulu. Certes, à l'issue d'une farouche résistance, Sulu devient contre son gré le vassal de l'Espagne en 1878, avant que le colonisateur quitte les lieux en 1899. Ces batailles, à la fois politiques et religieuses, laisseront une triste empreinte dans le temps. A cette époque aussi, se développe un mouvement de libération dont la figure de proue sera l'écrivain-poète, mais aussi médecin-chirurgien et nationaliste-révolutionnaire, José Rizal. Vite avorté mais hautement symbolique, son combat prend fin trop vite, puisqu'il est exécuté en 1896, mais Rizal deviendra un encombrant martyr national, source du mouvement d'indépendance qui prend peu à peu forme. Mais constituer une identité commune dans cet archipel très émietté est une délicate entreprise. Eu au fil de son histoire, le peuple philippin n'a jamais réellement pu parler d'une même voix. Nulle identité culturelle nationale n'a pu émerger et cela est aussi dû à la forte diversité ethnique et surtout linguistique à l'œuvre dans le pays.

Avec d'un côté l'éclatement territorial des îlots et des vallées, et de l'autre environ 80 langues parlées dans l'archipel, sans compter les dialectes plus modestes, il faut avouer que ces singularités expliquent en partie l'impossibilité d'unifier véritablement le pays. L'ingérence américaine dans l'histoire de l'archipel s'origine dans l'affirmation un brin contradictoire - mais les Nord-Américains ont toujours été de férus impérialistes tout en étant farouchement anticolonialistes (les Français auront aussi du mal à se faire à cette idée !) - qui consistait à soutenir le mouvement d'indépendance à la fin du XIXe siècle. Alliant les actes aux paroles, et sur demande expresse d'Aguinaldo, les Américains n'hésitent pas à intervenir de manière militaire dans l'archipel. En décembre 1898, le traité de Paris signe la fin de ce qui restera pour la postérité la guerre hispano-américaine. Déjà, le territoire philippin fut à cette époque davantage un terrain de jeux guerriers sur lequel s'affrontaient par Philippins interposés des puissances étrangères, décidées à en découdre… Toutefois, à l'issue des hostilités, l'Espagne refuse de céder et " vend " les belles Philippines aux Etats-Unis pour la modique somme de 20 millions de dollars. Le pacte conclu et les transactions faites, un maître en remplace un autre, et progressivement on passe d'un colonialisme classique à un impérialisme moderne.

Un maître peut en cacher un autre… Mais Rizal a faits des petits et la contestation gronde à nouveau. Ainsi, le 4 février 1899, c'est une nouvelle guerre qui est lancée, entre cette fois les nouveaux indépendantistes philippins aux nouveaux maîtres des lieux, les Américains. Ce conflit particulièrement sanglant, parfois appelé la " guerre américano-philippine ", fait plus d'un million et demi de victimes, presque toutes philippines. A sa suite, durant plusieurs décennies, s'entame une forte volonté d'américanisation de la part des autorités, afin d'abord d'éradiquer l'héritage hispanique, et ensuite d'imposer la langue anglaise dans tout le pays ainsi que la culture anglo-américaine qui va avec. A partir de 1935, une plus grande autonomie est accordée au pays, et le président Manuel Quezon impose le tagalog comme langue nationale, il étend ses pouvoirs politiques, surtout au niveau de la reconnaissance internationale. De nos jours, Quezon City est le nom de l'une des " cités " de l'énorme Metro Manila. C'est en 1987, avec la nouvelle Constitution, que le tagalog est remplacé officiellement par le filipino en tant qu'unique langue " nationale ", l'anglais devenant (comme le filipino aussi) une langue " officielle "…

La Seconde Guerre mondiale a bouleversé le devenir des Philippines. L'occupation japonaise est effective en 1942 mais la résistance reste omniprésente et déterminée. Les troupes japonaises multiplient les exactions qui culminent d'horreur avec ce qu'on appelle " la marche de la mort de Bataan " et plus encore le terrible massacre de Manille en février 1945. , où plus de 100 000 civils trouvent la mort. Après d'abord des échecs subis sur place, le général américain Douglas MacArthur parviendra ensuite à libérer le pays en 1945, ouvrant ainsi la voie à l'indépendance qui adviendra le 4 juillet 1946.


Partout dans le pays, une architecture et des églises qui rappellent l'ancienne présence espagnole.

 

De la dictature de Marcos aux règnes démocratique du clan Aquino

La guerre est finie, voilà le temps de la liberté recouvrée avec l'indépendance en plus. Advenue le 4 juillet 1946 (une date symbolique et très " américaine " aussi), l'indépendance survient à la suite des élections présidentielles, remportées par Manuel Roxas, qui s'étaient déroulées au mois d'avril 1946. L'ère " démocratique " débute donc par l'élection d'un général à la présidence… Les Philippines se rangent derrière l'Occident et particulièrement les Etats-Unis, notamment à la faveur de la Guerre froide qui fait rage dans l'ensemble de la région, et la concrétisation de cette alliance date de septembre 1954, c'est-à-dire au moment où est créée l'organisation du traité du sud-est asiatique (OTASE). Dans un contexte tant national qu'international tendu, et avec le soutien à peine larvé de l'administration américaine, Ferdinand Marcos est élu le 9 novembre 1965 à la présidence du pays.

Au même moment, avec le poids de la Chine maoïste et la guerre du Vietnam en cours, toute l'Asie est en ébullition et jetée dans une Guerre froide de plus en plus chaude. Ainsi, chez le voisin indonésien, le dictateur Suharto vient d'arriver au pouvoir par la force, accordant son feu vert à l'armée pour un massacre organisé des communistes. Un précédent qui n'aura pas échappé à son homologue philippin Marcos qui tentera, dans ce domaine comme en d'autres, de marcher au pas et sur ses traces… Ainsi en instaurant sa " Nouvelle Société " (Bagong Lipunan), Marcos ne fait qu'imiter ou reprendre " l'Ordre Nouveau " (Orde Baru) tristement mis en place en Indonésie par Suharto.

Le parvis du Ministère du Tourisme et le parc Rizal, à Manille.


En août 1967 est créée l'association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN), avalisant un peu plus la tutelle américaine sur certains pays de la zone Asie-Pacifique. Aux Philippines, les clivages politiques s'accentuent et, dans le sillage d'un Suharto en Indonésie et bientôt d'un Pinochet au lointain Chili, la dictature se durcit tout en s'installant dans la durée. Ainsi, le 23 septembre 1972 est promulguée la loi martiale, le prétexte étant la tentative d'assassinat de Ponce Enrile, secrétaire à la Défense. A partir de ce moment, Marcos s'arroge des pleins pouvoirs, et le nombre d'opposants politiques emprisonnés - les communistes en priorité - augmente drastiquement. Nul doute que cette période sombre de l'histoire du pays pose une chape de plomb et plonge soudainement tout l'archipel dans un long silence.

Effectivement, il faut attendre le mois de février 1986 pour voir Corazon Aquino accéder à la tête du pays, suite des élections houleuses, et au réveil des Philippins épuisés par deux décennies de corruption généralisée et de régime autoritaire. Un an plus tard, le 2 février 1987, une nouvelle Constitution, nettement plus démocratique, est adoptée par référendum. La population peut enfin souffler et le pays se préparer à un nouveau départ… Mais comme d'accoutumée, cette Constitution s'inspire du modèle nord-américain, et l'influence de Big Brother reste prédominante, d'ailleurs en novembre 1989 est créée à l'échelle régionale, sous la houlette du premier ministre australien Hawke, le groupe de coopération économique pour l'Asie-Pacifique (APEC). Les Philippines ont changé de régime politique sur un plan national, mais l'archipel n'a pas du tout changé de camp idéologique, et reste ancré dans le giron de l'administration américaine. Dans le pays, une longue période de transition démocratique s'installe, et si personne ne regrette vraiment l'époque des généraux et de la dictature, les espoirs tant attendus et nourris par l'avènement de la démocratie sont vite retombés, après des affaires de corruption et les affres de la mondialisation dont les Philippines, comme les nations voisines, subissent plein fouet les conséquences.

Au nord du pays, Banaue et les fameuses rizières classées au Patrimoine Mondial de l'Unesco (source : Internet).

 

Depuis 2010, le président en exercice est Benigno Aquino n°3 (le fils de Cory) ! La continuité démocratique dans la tranquillité pour ses partisans dans l'immobilisme pour ses détracteurs. Il est donc 15e président des Philippines, le mieux élu semble-t-il depuis 1986 c'est-à-dire sans trop de zones d'ombre, et sa date d'élection est symbolique, du moins pour certains Français : le 10 mai 2010. Son mot d'ordre électoral : " Sans corruption il y a moins de pauvreté ". Mais osera-t-il vraiment s'attaquer à ce gigantesque fléau ? C'est là une autre question.

Des conflits religieux et des guérillas ethniques ont donc jalonné l'histoire contemporaine de l'archipel. Au début des années 1950, la révolte d'obédience communiste des Huks aurait fait au moins dix mille morts. Plus tard, le long conflit aux allures de guerre civile opposant les gouvernements successifs (et d'abord la dictature de Marcos) et les divers groupes communistes, aurait laissé derrière lui plus de 40.000 victimes. Parallèlement à ce conflit, d'autres affrontements, plus communautaires ont vu, de 1972 jusqu'à 2005 officiellement, s'affronter l'armée et les Moros, une terrible guerre ethnique et civile qui a fait 50.000 morts. En 1980, dans Les Philippines, le réveil d'un archipel, un livre engagé dans son époque et plein d'espoirs trop rapidement déçus, Charles-Henri Foubert dresse un bilan des diverses luttes menées contre la dictature Marcos, notamment durant toute la décennie 1970, le dictateur étant arrivé au pouvoir suite à la proclamation de la loi martiale un jour de septembre noir, en l'occurrence le 21 de l'année 1972. Une date essentielle à partir de laquelle les mouvements de contestations et de revendications vont se créer et se développer. Depuis au moins deux décennies, ce sont les rebelles du sud et plus encore les mouvements radicaux islamistes, parfois les deux ne font plus qu'un (les mouvements séparatistes musulmans, allant d'Abu Sayyaf au Front Moro de libération islamique, parmi d'autres), qui focalisent l'attention du gouvernement, de l'armée… et de la communauté internationale.

Globalement, sur un plan stratégique et géopolitique, les Philippines représentent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale la fidèle arrière-cour de l'administration américaine. Et, aujourd'hui, même si la République philippine fait partie des membres fondateurs de l'ASEAN, des conflits territoriaux perdurent sur le plan régional, à propos notamment des îles " pétrolifères " Spratleys, avec la Chine et Taïwan, ou encore concernant le territoire de Sabah, intégré pourtant dans l'Etat fédéral de Malaisie. La Mer de Sulu, par exemple, n'abrite pas seulement les derniers mais redoutables pirates des océans, elle est aussi un lieu de passage où tous les trafics sont permis et de nombreuses nations asiatiques concernées…

Alors qu'on venait de changer de millénaire quelques mois auparavant, la prise d'otages de l'île de Jolo a ouvert les yeux aux Occidentaux sur les risques encourus par l'activité sinon le métier de touriste, surtout lorsque ce dernier s'avère être un bourlingueur - qu'il soit prétentieux ou avisé - dans des contrées plutôt malfamées ! Une activité parfois " à risques " et même " à périls ", tant les cartes du jeu du voyage ne peuvent être distribuées à l'avance. Quand on est loin de chez soi, nos repères sont flous, et on ne peut espérer tout prévoir, et c'est justement ce qui donne ses lettres de noblesse au vrai sens du voyage : cette capacité à nous surprendre, à nous émerveiller, à nous émouvoir… Cela dit, il est également bon et utile de ne pas s'aventurer dans un bout du monde sans un minimum de connaissances pratiques et un maximum de bon sens. Nul besoin de verser dans la psychose collective, les Philippins sont en général très accueillants et seuls quelques rares lieux de l'extrême sud du pays sont à éviter : ainsi, Jolo et ses environs sont absolument déconseillés aux visiteurs, même 2012. A relever aussi, et sans généraliser, que des cas d'enlèvements d'étrangers ont eu lieu dans ce sud lointain, en 2009 par exemple.

Le récent film Captive (sorti sur les écrans à l'automne 2012), du Philippin Brillante Mendoza, avec à l'écran notamment Isabelle Huppert, revient sur la fameuse prise d'otage de Jolo (et d'autres " prises " moins médiatisées), sur un mode il est vrai oscillant constamment entre le documentaire et la fiction. Le film retrace le parcours de Thérèse Bourgoine, une citoyenne française qui travaille comme humanitaire bénévole pour une ONG sur l'île de Palawan. Alors que Bourgoine/Huppert apporte des provisions au siège de l'ONG à Puerto Princesa en compagnie d'une autre bénévole philippine, les deux femmes sont kidnappées en compagnie d'autres touristes étrangers, par le groupe Abu Sayyaf, des musulmans terroristes qui se battent, plutôt mal que bien, pour l'indépendance de l'île de Mindanao. Intéressant à voir pour revoir une tranche d'histoire douloureuse d'une terrible partie à trois, opposant d'un côté les rebelles et les islamistes du Sud, de l'autre l'armée et l'Etat philippins, et au milieu de tout cela les Occidentaux et les autres otages…

Mais les catastrophes naturelles peuvent se montrer plus désastreuses en vies humaines que les revendications politiques fussent-elles armées. En juin et juillet 2012, les inondations monstres ont ravagé plusieurs parties du pays : au nord et au centre de Luçon, mais aussi dans l'ensemble de la métropole de Manille, près d'un million de familles, soit environ 4,5 millions de personnes, ont souffert de près ou de loin des inondations survenues à la suite de la mousson du sud-ouest. Les pluies ont laissé près d'une centaine de morts dans leur déluge sans compter de graves dégradations pour l'agriculture, les logements et les infrastructures. Un million de ces habitants durement affectés ont été déplacés auprès de leurs proches installés ailleurs ou encore dans des campements rudimentaires, la plupart construits à la hâte au courant de l'été 2012.

Décorations ambulantes, tout en nickel et en chrome, les célèbres et typiques jeepneys…

 

Au final, on peut dire que l'une des plus anciennes républiques parlementaires du monde, les Philippines, sont en quelque sorte la première démocratie qui ait formellement foulée le sol asiatique, le premier congrès bicaméral datant tout de même de 1916, pendant qu'au même moment la déjà vieille Europe était transformée en boucherie dans les tranchées de Verdun et d'ailleurs ! Depuis cette époque lointaine, entre domination étrangère et dictature national(iste), la démocratie a connu des jours bien sombres, mais depuis 1986, celle-ci renaît progressivement de ses cendres, en dépit d'une corruption présente à tous les étages de la politique sinon de la société. Adoptée sous la présidence de la populaire Cory Aquino (à ses débuts du moins), la Constitution de 1987, avec son fonctionnement et ses institutions démocratiques, régit désormais le pays tout entier. Aves évidemment des résultats mitigés. Mais le devenir des Philippins, désormais libérés du joug de la dictature, reste devant eux et fort bien ouvert.



 

2. Des rizières de Banaue au patrimoine des Ifugao

 

La huitième merveille du monde : sous la pluie ou sous le soleil, ce n'est pas tout à fait la même chose!

 

Inscrites sur la liste du patrimoine mondial en 1995, les rizières en terrasses du nord des Philippines sont communément considérées comme la 8e merveille du monde. Une reconnaissance à la hauteur de la beauté naturelle qui s'en dégage. Voilà deux millénaires que ces rizières occupent si harmonieusement ce territoire reculée et plutôt rude de l'archipel philippin. Dans cette région très particulière, où la vie n'est pour les autochtones rarement une partie de plaisir, les liens intrinsèques entre les hommes et l'environnement, entre la culture et la nature, semblent forcément étroits voire obligés. Et de l'agriculture à la culture, les paysages somptueux ne forment pas seulement des courbes superbes sur le terrain, mais aussi des esprits bien trempés et des activités humaines, typiques des lieux, dont les sociétés ont besoin pour vivre. Rencontre avec ces cultures plurielles de Luçon…

Jeunes filles de Batad en train de piler le riz sous le regard sinon la protection du Christ…

 

Dans la région nord de Luçon, autour de Banaue notamment, les rizières en terrasses représentent un véritable paysage culturel, vivant et global, dans lequel les éléments naturels paraissent encore dominer les transformations humaines. Implantées sur les versants des montagnes peuplées de longues date par les Ifugao et par d'autres populations autochtones, les rizières étagées se situent à une altitude allant de 700 à 1500 mètres et couvrent une superficie de 20.000 kilomètres carrés, ce qui représente environ 7% du territoire terrestre philippin. Les rizières " classées " s'étendent sur les cinq provinces du nord : Kalinga-Apayao, Abra, la province dite des Montagnes, Benguet et Ifugao.

Plus exactement, et si on s'en réfère à l'Unesco, les cinq groupes inscrits sont : 1) le groupe des rizières en terrasse de Nagacadan dans la municipalité de Kiangan, groupe formé de deux rangées ascendantes de terrasses bissectées par une rivière ; 2) le groupe des rizières de Hungduan qui est le seul du genre à former une sorte de toile d'araignée ; 3) le groupe central des rizières de Mayoyao qui se caractérise par des terrasses entremêlées avec les bale (maisons) et alang (greniers) des paysans traditionnels ; 4) le groupe des rizières de Bangaan dans la municipalité de Banaue, avec en toile de fond un village traditionnel Ifugao typique ; 4) le groupe des rizières de Batad appartenant à la municipalité de Banaue, qui est niché dans des terrasses en demi-cercle semblables à un amphithéâtre avec un village en contrebas.

Pour l'Unesco, " les rizières en terrasses d'Ifugao incarnent le mélange absolu de l'environnement physique, socioculturel, économique, religieux et politique. Il s'agit, qui plus est, d'un paysage culturel vivant d'une beauté incomparable. Les rizières en terrasses d'Ifugao sont une contribution inestimable d'ancêtres philippins à l'humanité. Construites il y a 2000 ans et transmises de génération en génération, les rizières en terrasses d'Ifugao représentent une illustration immuable d'une civilisation ancienne qui a résisté aux nombreux défis et revers causés par la modernisation ". Les rizières sacrées, les gens du cru et l'Unesco forment un ensemble qui œuvre à la fois pour offrir un meilleur avenir aux jeunes Ifugao, dont la dignité est mise à l'épreuve de la mondialisation, et pour montrer aux visiteurs du monde entier l'un des joyaux du riche patrimoine de l'humanité.



Le hameau de Batad et ses environs.

 

Plusieurs groupes ethnolinguistiques, dont huit principaux, se partagent le territoire, et la densité de la population est assez forte pour ce type de relief assez difficile : entre 100 à 250 habitants/km2. De toute évidence, le champ spirituel et mythologique de ces ancestrales cultures montagnardes irrigue en profondeur l'environnement et la société autochtones. L'artisanat local, avec notamment les célèbres sculptures en bois de certaines divinités ifugao, témoigne de ces forts liens entre la foi et la loi, entre la religion et la coutume. L'histoire des rizières se croise avec le passé des habitants, tout comme l'agriculture des sols est ici intrinsèquement reliée à la culture des hommes. Une réalité incontestable mais complexe que ne perçoivent pas toujours correctement les autorités politiques et même culturelles " nationales ", puisque les seules perspectives de réaliser rapidement de bonnes affaires - par le biais du tourisme, du patrimoine et de la folklorisation - aveuglent nombre d'acteurs provenant autant de la scène politique que de la vie économique.


Le trépignant village de Banaue, carrefour des voyageurs, des commerçants et des artisans.

 

Les enjeux en effet ne relèvent pas ou plus simplement de la préservation de l'environnement, de la sauvegarde du patrimoine, de la restauration des trésors et autres lieux cultes du tourisme international, ou de la gestion des sites importants. De nos jours, un site de haute valeur, qu'il soit ou non classé, ne peut négliger en aucun cas les valeurs culturelles " vivantes " du patrimoine à protéger. Dans le cas des rizières en terrasses étendues dans la Cordillère, la culture n'est que le prolongement " naturel " de l'ingénieux système agricole, fondé sur les traditions indigènes, et qui prévaut dans cette contrée depuis près de deux mille ans. Et comme le souligne parfaitement Augusto Villalon, dans son article " Rizières en terrasses des cordillères des Philippines : nécessité d'une gestion intégrée ", paru dans les Cahiers du Patrimoine Mondial en 2011 : " L'équilibre entre tradition et progrès est la question clé à laquelle doivent répondre les Rizières en terrasses des cordillères des Philippines pour pouvoir déterminer leur avenir ".

Car le système traditionnel hydraulique qui prévaut sur ces hauteurs, avec ses canaux bien calculés et ses terres biens agencées, est fondamental pour le futur des communautés qui vivent sur place. La gestion de l'eau, denrée vitale et donnée précieuse, est également essentielle, et l'usage de machines ou de véhicules mécaniques, tout comme la pratique de l'élevage, sont limitées à leur portion la plus congrue possible. Les travaux d'entretien des rizières, de terrassement, ou de constructions de murets, sans même évoquer les habituelles taches liées à la riziculture, se font exclusivement de manière manuelle. La poursuite de la déforestation dans la région ne peut que nuire à la durabilité de cet écosystème. De plus, un sérieux tremblement de terre ou une inondation monstre peut d'un seul coup totalement bouleverser ce minutieux aménagement, toujours éphémère et fragile. Les hommes certes bâtissent ces montagnes mais c'est encore la nature qui en dispose…

L'inscription à l'Unesco est supposée freiner sinon stopper le mal-développement qui menace ce coin de paradis. Mais le sursis est à l'ordre du jour, et ce en dépit de la labellisation officielle. Dans les hameaux de la zone, comme dans le pittoresque village de Batad, les toits en chaume participent à l'harmonie globale du paysage somptueux auxquelles nous ont habituées les cartes postales et autres photos de voyagistes. Pourtant, et en dépit des aides à cet effet allouées parfois aux familles, des toits de tôle d'acier continuent de voir le jour et malheureusement de salir quelque peu le beau spectacle de la nature.

Dans les environs de Batad, accueil " musclé " mais enfantin, dans l'un des hameaux rencontrés en chemin.

 

Depuis 2001, le lancement d'un projet de cartographie SIG de l'ensemble du site devrait contribuer à la mise en place d'un plan de gestion. L'Unesco est partie prenante de ce projet et l'actuel statut de patrimoine mondial permet d'entreprendre un peu mieux de telles initiatives, en espérant qu'elles soient évidemment bénéfiques pour les paysages mais plus encore pour les communautés de vie qui résident sur le territoire classé et dans ses environs. En outre, et dans la même dynamique, un schéma directeur pour les groupes de terrasses des municipalités de Kiangan, Banaue, Hungduan, Hapao et Mayoyao, a été élaboré ces dernières années. Ce schéma a clairement démontré l'importance de poursuivre les efficaces pratiques ancestrales dans le domaine agricole tout en les reliant aux modes de vie des habitants des lieux. En effet, les coutumes, les croyances et les cultures locales doivent, selon ce schéma - mais aussi le bon sens de tous -, activement accompagner ces anciennes techniques rizicoles. La culture autochtone n'est rien sans l'agriculture traditionnelle qui perdure, et l'inverse est tout aussi vrai.

Dans ce contexte, et en reprenant les termes mis en place par les équipes de l'Unesco, les programmes engagés en matière d'éducation, d'environnement, d'agriculture, voire de " renaissance culturelle ", devraient non seulement se perpétuer mais se dynamiser davantage. Et d'abord en parfaite concertation avec les autochtones, principaux intéressés de ces politiques parfois trop institutionnelles. Aux yeux de l'Unesco, les thèmes de ces programmes sont : " la gestion des risques naturels, la gestion agricole, la gestion des bassins versants, la gestion de l'eau et l'irrigation, le développement des transports, le développement touristique, la valorisation socio-culturelle, le développement des moyens de subsistance, le développement institutionnel " (cité par A. Villalon).

De la volaille à la couture, scènes de vie quotidienne à Banaue.

 

La mission revenait dans un premier temps notamment à la " Commission des terrasses Ifugao ", instaurée suite à l'inscription du site, mais les fonds étant trop maigres, les projets sont restés dans les cartons… Cette Commission fut alors remplacée le " Groupe d'étude des rizières en terrasses de Banaue ", désigné donc comme responsable de ce projet. Mais, une nouvelle fois, le manque crucial de budget, a contribué à faire avorter l'avancement du projet… Le souci, relève Augusto Villalon, renvoie au manque d'intérêt et de sensibilisation de la part de l'Etat philippin : " Tant que les autorités nationales ne voient pas la nécessité de préserver ensemble les systèmes culturel, naturel, agricole et environnemental interdépendants, qui sont les éléments fondamentaux de la valeur patrimoniale du site, peu de projets peuvent aboutir ". Le constat est peut-être dur mais guère davantage que la réalité observée sur le terrain.

Alors, si en 2001, le Comité du patrimoine mondial avait déjà constaté le mauvais état de conservation - et de gestion - du site, il a décidé de placer ce dernier sur la Liste du patrimoine mondial en péril. Entre 2005 et 2007, des missions d'experts ont à nouveau appuyé sur la sonnette d'alarme, en montrant du doigt le développement chaotique et touristique de la région, sans oublier l'abandon des terrasses et la perte d'identité culturelle… L'Unesco diagnostique et propose mais semble également s'enliser dans son infructueuse bureaucratie administrative Il demeure que de timides mesures semblent peu à peu émerger, allant dans le bon sens, et du développement local au tourisme communautaire…

Les Ifugao, principaux autochtones de la zone concernée, sont déterminés de l'idée de conserver absolument leur mode de vie traditionnel et de faire de leur mieux pour maintenir les fameuses terrasses en état. Et, l'Etat brillant par son absence, c'est le gouvernement provincial ifugao qui a directement décidé de s'occuper des plans et politiques de conservation, avec le soutien des autorités locales et d'une ONG du nom de Sitmo (Mouvement pour la sauvegarde des terrasses ifugao). Depuis 2007, ce sont donc les locaux qui tentent de préserver au mieux leur patrimoine et leur territoire, en s'aidant des conclusions rapportées par les chercheurs de l'Unesco.

Les buffles et leurs cornes conservent un prestige inégalé malgré la mondialisation qui vient modifier le quotidien.

 

Augusto Villalon constate que cet élan autochtone pour la survie de leurs trésors culturels est une bonne note d'espoir après tant d'années de tergiversations : " Chacun a reconnu qu'en l'absence de conservation culturelle, il ne pouvait pas y avoir de conservation des terrasses puisque leur entretien fait partie intégrante de la culture et des traditions locales. Une forme adaptative de gestion locale fondée sur le savoir ancestral est maintenant en place sous le contrôle de la communauté ". C'est dans ce contexte, où les villageois ifugao se sont dignement réappropriés leur héritage, que l'artisanat traditionnel semble refleurir ces récentes années.

Surtout, les autochtones ont retrouvé l'envie et le besoin de mieux connaître leur culture, de perpétuer leurs savoir-faire, de relancer des fêtes et des traditions oubliées. Autour de ces actes forts, se fonde une identité culturelle, jusqu'alors moribonde, quelque peu retrouvée, et sur laquelle se construisent des programmes de tourisme communautaire, plus respectueux des milieux naturels et culturels rencontrés. Du pain béni pour des populations locales durement éprouvées ces dernières décennies, à force surtout d'attendre, d'espérer, et de ne rien voir venir… Cet exemple d'implication autochtone montre, si besoin en était, que pour que tout projet de ce type puisque fonctionner et porter ses fruits, la participation communautaire est essentielle et même obligatoire. Mais cette renaissance comporte des bases fragiles, et le tourisme ne peut en aucun cas être une fin en soi. Rappelons-nous ici les propos rapportés, voilà déjà quelques décennies par R. Fox, à propos du tourisme et de son caractère particulièrement volatil : " Le tourisme est comme le feu. Il peut cuire vos aliments ou brûler entièrement votre maison. (…) Quel sera le coût de ce fantastique bond (touristique) en avant pour l'intégrité - peut-être la survie même - de nos sites du patrimoine ? ". A méditer, à ne pas négliger. Un propos à ne pas oublier non plus.



La cordillère du nord en pleine saison des pluies !

 

Pour l'heure, il ne faut pas hésiter à partir se promener en ces lieux, gardés des dieux et pour l'heure encore relativement préservés de la prédation modernisatrice. Une terre où la beauté naturelle et la fierté des humains incitent au respect, à l'humilité et à la contemplation… Partons sur ces terres ifugao : à leur arrivée au village de Sagada, les visiteurs sont invités à s'inscrire à l'Office du tourisme local, puis ils décideront de ce qu'ils auront l'intention de faire les prochains jours… Leur choix sera vaste et prometteur : petites randonnées ou grands treks à Echo Valley, aux abords rizières et des chutes d'eau de Bomo-ok, de Bokong ou de Kapay-aw, visites des villages et des environs, comme le hameau de Balugan ou les grottes de Sumaging et de Lumiang. Les cercueils suspendus - comme on peut aussi en voir ailleurs en Insulinde, en pays Toraja à Sulawesi par exemple - sont devenus une attraction mais il importe de ne pas tomber ici dans du voyeurisme… Pour les emplettes de voyage, Sagada est la bonne place où faire son marché, et plus encore pour voir les tisserandes au travail. La petite cité de Sagada offre aussi des moments de repos, allant des gargotes aux guesthouses, de la petite pause prévue pour goûter au " thé montagnard ", spécialité locale très prisée par les touristes de passage, sans oublier les crêpes et autres yoghurts " typiques " du terroir…

Dans cette région montagneuse et reculée du nord, l'histoire nationale rencontre l'histoire des peuples autochtones.

 

Bref, on a ici compris que, situées dans les régions reculées de la cordillère, cette chaîne montagneuse de l'île septentrionale de Luçon, les rizières en terrasses offrent un formidable exemple de " paysage culturel " dont l'origine remonterait - mais les avis des spécialistes divergent sur ce point - au début de notre ère. Les terrasses " classées ", qui couvrent cinq provinces actuelles (et réparties dans quatre municipalités), vestiges vivants d'une époque précoloniale, sont les seules formes de construction en pierre datant de cette période ancienne. Effectivement, aux Philippines, contrairement à d'autres pays du sud-est asiatique, les cultures ancestrales furent davantage sinon intégralement fondées sur le bois et non sur la pierre. Le site des terrasses est donc l'exception qui confirme la règle. Aujourd'hui, et en dépit d'un regain de dynamisme insufflé par les autochtones ifugao, des problèmes subsistent et hypothèquent un peu l'avenir : ainsi, l'exode rural représente notamment une menace sérieuse car il limite la main-d'œuvre agricole nécessaire à l'entretien des immenses terrasses. La perte d'identité culturelle, accentuée par les sirènes de la consommation auxquelles répondent une jeunesse en perte de repères, inquiète également les derniers " sages " de la région. Enfin, ces derniers temps, le changement climatique a montré des signes destructeurs sur le site même, provocant des effets néfastes à l'origine de l'assèchement de nombreux cours d'eau, ainsi que de fortes secousses sismiques, aux graves conséquences (déplacement des sources et des terrasses, modification dans la distribution d'eau).

Des rizières étagées aux ponts suspendus, de bien belles promenades en perspective…

 

Pour terminer cette partie, on peut observer que, malgré le libéralisme et le tout-économique très en vogue dans la course au difficile développement de l'archipel, la culture et l'agriculture constituent indéniablement les deux piliers de la société philippine dans toute sa riche diversité. En milieu montagnard tout spécialement. Ce sont également elles qui nous donnent tellement envie, à nous voyageurs étrangers, d'aller voir et de toucher de plus près ces réalités aussi belles que vivantes. Car préserver des cultures ne revient pas à les muséifier.

 

 


3. La rencontre des Ifugao avec l'Occident

 

A. L'histoire du peuple ifugao et celle de l'arrivée des colonisateurs

Illustrations extraites du récit de René Jouglet, " Au cœur des Philippines ", paru en 1934.
Les légendes correspondantes sont : " sur le seuil de l'oulag " et " un vieux chasseur de têtes ".

 

Terres d'îles et de contrastes, où cohabitent de nombreuses populations hétéroclites, les Philippines méritent bien leur pluriel. Au nord du pays, les Ifugao ne composent qu'une entité de cette riche mosaïque culturelle. Leur passé et leur environnement continuent d'impressionner les voyageurs de passage. En fait, il s'agit bien là d'une vieille histoire de rencontres entre ces autochtones qu'on disait farouches et ces étrangers qui se croyaient civilisateurs.

Friands de nouvelles découvertes et partant joyeusement à la rencontre de l'Autre et de l'Ailleurs sous les tropiques, les Occidentaux ont été et demeurent nombreux à parcourir le monde, et ce depuis au moins Jean-Jacques Rousseau, dont l'année 2012 célébrait l'anniversaire du tricentenaire de sa naissance. Aux Philippines, en effet, son fameux mythe du " bon sauvage ", laissé à la postérité, a longtemps eu son heure de gloire, il reste aujourd'hui encore relayé par un certain discours touristique moins humaniste que réducteur. Explorations, missions, conquêtes militaires ou commerciales, aventures en tout genre ont contribué à nourrir une littérature prolifique toute particulière, à la fois coloniale (ou néocoloniale) et bien sûr exotique. Jusqu'à nos jours, celle-ci semble perdurer avec un certain succès, même si elle ne revêt plus les mêmes apparences : le missionnaire religieux et l'administrateur colonial ont été remplacés par l'ethnologue, l'humanitaire et les " nouveaux aventuriers ", sans oublier quelques touristes plus ou moins intrépides et curieux.

Dans la partie nord de l'archipel philippin, dans l'île de Luçon, vivent différentes sociétés " traditionnelles ", réparties à travers les régions montagneuses anciennement rattachées à l'unique entité administrative dénommée " Mountain Province ". Voici dans ce texte une modeste présentation des délicats contacts culturels prévalant entre les Occidentaux et les populations locales du début de la colonisation à la fin de notre tumultueux XXe siècle. Je partirai du cas des Ifugao, qui ont été (et restent encore de nos jours) le peuple le plus " connu " des étrangers, que ces derniers venaient " découvrir " ou qu'ils viennent désormais " visiter ".

Localisation de Luçon et du pays Ifugao au nord des Philippines.

 

Les Ifugao, le peuple et le pays

Véritable mosaïque ethnique, l'archipel philippin a connu et subit en grande partie le brassage des populations et la circulation constante de nouveaux arrivants. D'un point de vue diachronique, les divers groupes de peuplement peuvent se présenter à peu près de la manière suivante : premiers immigrants de type négroïde (vers 25.000 av. J-C), navigateurs et agriculteurs venus d'Indonésie, populations majoritairement malaises mais fortement mélangées (Chinois, Arabes, Indiens), conquérants et colonisateurs espagnols puis américains, sans oublier les missionnaires et les aventuriers, ces autres " conquérants " de l'impossible possible... Résidant au nord de l'île de Luçon, dans la Mountain Province, les Ifugao sont, aux côtés d'autres peuples, les descendants de la deuxième grande vague d'immigrants, celle principalement en provenance d'Indonésie. Appartenant, notamment avec les Bontoc et les Kalinga, au groupe ethnique des Igorot, les Ifugao furent autrefois des chasseurs de têtes notoirement redoutés dans cette région de montagnes.

Située à quelques 400 km au nord de Manille, la région des Ifugao constitue une des quatre provinces autrefois intégrées dans l'unique Mountain Province. Cette dernière fut créée par l'administration américaine en 1908, et depuis 1966, les quatre provinces sont les suivantes : Kalinga-Apayao, Mountain Province, Benguet et Ifugao. Voici la pittoresque description qu'en donne René Jouglet, un voyageur français, vers 1930 : " La Mountain Province est restée longtemps d'un abord difficile, et l'on peut dire que, en raison du manque de routes, et aussi de l'hostilité des tribus qui la peuplent, elle demeurait pratiquement inconnue voici vingt ans. Quelques missionnaires y venaient, quelques explorateurs aussi. Encore qu'aujourd'hui elle se trouve à peu près sûre, le nombre des Blancs qui y séjournent est infime. Des Pères venus de Belgique, des Pasteurs venus d'Amérique, de loin en loin un poste de la constabulary, autrement dit de la gendarmerie ".

Parmi la littérature exotique, coloniale ou missionnaire, deux exemples de récits de " voyage " en pays Ifugao, dont cet article reprend quelques-unes des illustrations qui figurent dans les ouvrages.

 

Les Ifugao occupent aujourd'hui un territoire de 2.500 km² et comptent une population totale avoisinant les 150.000 habitants. Ils sont environ 15% à pratiquer une religion agraire dont les rites investissent une bonne partie de la vie quotidienne (plus de 75% voire 80% sont désormais chrétiens, en majorité de confession catholique), les mythes et la littérature orale restent toutefois d'une grande richesse, et les relations familiales tiennent une place essentielle dans la structure sociale ifugao, une société divisée en deux classes distinctes, les riches et les pauvres...

Le terme ifugao est dérivé du mot ipugo qui signifie " de la montagne " ; la mythologie ifugao indique cependant que ipugo est lui-même dérivé de pugo qui évoque " une colline non cultivée " ou " une place surplombant les rizières ". Les habitants ne se nomment jamais entre eux " Ifugao " mais quelquefois " Ipugo " ou " Ipugao " (la lettre " f " n'existe pas dans leur langue). Il convient également de relever ici les fréquentes confusions, surtout à propos de l'emploi du terme Igorot, qui peuvent se faire quant à l'appellation des populations des régions montagneuses du nord des Philippines : les missionnaires et colonisateurs espagnols utilisèrent les noms Ygolote, Igolot ou Igorrote pour désigner l'ensemble des groupes ethnolinguistiques de cette région ; par la suite, les Américains vulgarisèrent l'appellation Igorot, habitude malvenue et incorrecte encore largement utilisée de nos jours, notamment dans la littérature et les dépliants touristiques.

Globalement, les Igorot furent jadis connus pour leurs travaux dans les exploitations minières et les Ifugao pour leurs rizières en terrasses. Mais ces derniers, en raison de leur révolte contre l'ordre colonial espagnol et de la pratique occasionnelle de la " chasse aux têtes ", reçurent le titre de " Igorot guerriers ". Et, comme pour l'ethnonyme Ifugao, les habitants de ces contrées refusent de s'appeler entre eux Igorot. En fait, aucune communauté montagnarde du nord de Luçon ne se reconnaît de son propre gré dans l'exonyme Igorot, terme assez négativement connoté par rapport aux Ifugao ou aux autres noms des peuples de la cordillère (un peu comme on peut le constater pour la différence entre Esquimaux et Inuit dans le Grand Nord américano-canadien).

Deux images-phares du monde ifugao, notablement bien entretenues, retiennent l'attention première des Occidentaux et de tous les non Igorot en général, Philippins compris : les rizières en terrasses et les " chasseurs de têtes ". Avec les Kalinga, les Bontoc et d'autres, les Ifugao " chassaient les têtes " pour deux raisons majeures : la revanche (version locale de la loi du talion) et le prestige (individuel ou familial). Si depuis plusieurs décennies, la chasse aux têtes a totalement disparu de la région (ce qui est souvent rappelé dans les documents touristiques, même si certains Ifugao et/ou Philippins vont, au contraire - soit pour attirer une clientèle touristique composée d'aventuriers téméraires, soit pour décourager le tourisme de masse, soit encore pour s'affirmer sur le plan identitaire - raconter que des coupeurs de têtes rôdent toujours dans la région !), il faut savoir qu'au début du siècle, il fallait impérativement " posséder " une tête pour être socialement accepté au sein de la communauté. Aujourd'hui, à quelques exceptions près, les récits d'anciens chasseurs de têtes que l'on surprend encore exceptionnellement ici où là, ne sont guère plus que des " légendes " rarement vécues et bien plus souvent colportées sinon inventées de toutes pièces.

Au tout début des années 1960, rendant compte des mœurs des " primitifs " peuplant les massifs boisés de Luçon, Gaston Willoquet note avec une pointe européocentriste non dissimulée, que : " Ces tribus, qui, il n'y a pas longtemps encore, se livraient à des vendettas séculaires et coupaient les têtes de leurs ennemis pour les conserver comme trophées, sont maintenant relativement civilisées ". Plus loin, l'auteur suggère que c'est " grâce " à la civilisation bienfaitrice que ces " tribus " " fournissent de plus en plus de main d'œuvre aux mines de la "Mountain Province" ". Un bon indigène serait donc un indigène qui tente de ne plus l'être et qui, partant, se mettrait (sinon on le mettra de force) au service de l'occupant. La colonisation du pays ifugao a abondamment révélé que " l'indigène " intègre le monde " civilisé ", en un mot " existe ", à partir du moment où il devient économiquement rentable...

Rendus célèbres pour leurs magnifiques rizières en terrasses (cette fameuse " huitième merveille du monde "), les Ifugao sont dans leur grande majorité riziculteurs (à environ 80%) mais vivent - ou plutôt vivaient - aussi de chasse, de cueillette et de pêche ; de nos jours, les maigres recettes proviennent davantage du petit commerce et des maigres ressources qui leur sont attribuées grâce au développement de l'industrie touristique et ses dérivés : services, transports, agriculture…

Illustrations extraites du récit du Père Oscar Michel, " Chez les coupeurs de têtes ", paru en 1947.
Les légendes correspondantes sont : " hutte des Ifugaos " et " Bontoc, les danseurs attendent le signal ".

 

D'après les travaux de référence de H. C. Conklin, les premières terrasses dateraient du VIIe siècle après J-C et non pas du deuxième millénaire avant J-C comme l'affirmaient jusqu'à récemment certains chercheurs. De son côté, le géographe Pierre Gourou avait en son temps bien fait de souligner que ce n'est pas par contrainte démographique ou pour des goûts alimentaires (thèses que plusieurs chercheurs ont pourtant défendues) que ce peuple a commencé à construire des terrasses inondées pour y établir des rizières, mais que " c'est par une orientation que n'imposaient ni l'urgence alimentaire ni les contraintes du milieu physique, que les Ifugao se sont adonnés à la consommation du riz et à la rizière ". Cela dit, je suivrai moins P. Gourou lorsqu'il traite ces derniers de " riziculteurs passionnés " ou lorsqu'il s'exprime en ces termes : " Comment ne pas considérer comme probable l'effondrement, dans tous les sens du mot, des rizières en terrasses des Ifugao ? Comment la pauvre rémunération monétaire des immenses efforts consentis par les paysans pourrait-elle ne pas éclater aux yeux des Ifugao quand ils s'ouvriront au monde extérieur ? D'autre part, comment ne pas voir que l'effondrement des rizières en terrasses ne peut passer pour une éventualité souhaitable et bienfaisante ? Les Ifugao travaillent dur, ne vivent pas dans l'abondance, mais ne sont pas misérables. Eux-mêmes ne se voient pas comme pauvres. Ils ont une nourriture suffisante, quoi que austère. Leurs maisons leur plaisent. Ils ont peu de vêtements, mais ne souffrent pas du froid. Leur vie sociale ne leur laisse pas le loisir de se morfondre dans la solitude. Ils étaient illettrés et cessent de l'être ; on ne voit pas clairement les avantages que l'alphabétisation leur apporte, mais il est évident qu'elle peut leur donner le dégoût de leur condition et le mépris des valeurs qu'ils ont jusqu'à présent acceptées. Ils commencent à sortir de chez eux pour gagner en saison sèche quelques salaires au dehors. L'assiduité au travail des Ifugao et leur ingéniosité suscitent l'admiration, et quelque mélancolie ".

Proposant des solutions à notre avis discutables à de justes et nécessaires interrogations, notre géographe est ici à l'image de nombre d'auteurs de récits de voyages qui ne cessent de regretter les temps anciens et d'aduler d'une certaine manière le " bon sauvage ". Pourquoi tant de volonté à ne pas voir d'autres accéder à ce que nous, Occidentaux et autres " privilégiés ", avons droit ? Aussi, à partir de quels critères, l'auteur de ces lignes peut-il affirmer que les Ifugao sont " passionnés " dans leur travail, que leurs maisons leur plaisent, ou qu'ils ne souffrent pas du froid ? Les Ifugao ne se sentiraient-ils donc jamais seuls et, plus grave, ne devraient-ils pas avoir le droit de savoir lire et écrire ? La question n'est pas ici de savoir si les effets modernisateurs sur une société sont positifs ou négatifs, cela est un autre débat, forcément " complexe ", pour aller dans le sens d'un Edgar Morin. Mais pourquoi ne pas laisser les Ifugao décider de leur propre destin ? Dans la préface de son livre, intitulé The Ifugao World, l'historien ifugao M. A. Dumia ne dit pas autre chose : " J'espère que ce travail aidera à encourager les Ifugao les mieux informés à écrire leur propre histoire avec le sentiment qu'il ne peut y avoir de travail plus exact que celui présenté par les autochtones eux-mêmes. Enfin, j'espère que mon travail aidera le développement socio-économique de mon peuple, les Ifugao ".

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, d'autres auteurs sont allés bien plus loin que le " maître " de géographie que fut Gourou, tel le missionnaire belge Oscar Michel, qui accorde aux Ifugao, grâce à la construction des rizières en terrasses, le statut privilégié de " demi-civilisé " : " Demi-civilisés dis-je, car ils avaient déjà un certain degré de civilisation, comme en témoignent les travaux d'irrigation qui maintenant encore provoquent l'étonnement et l'admiration des visiteurs et des touristes ". Faut-il en déduire que ce qui attire l'œil du voyageur occidental peut se voir accéder à la reconnaissance " officielle ", digne d'appartenir à LA " civilisation " ? La seule ? L'unique ?

De nos jours, on relèverait plutôt une tendance valorisant sans cesse une nostalgie imaginaire et rêvée dont voici un exemple parmi beaucoup d'autres, extrait d'un récit de Jean Cador, plutôt confidentiel et paru en 1987 : " Les terrasses de Banawe érigées, pierre après pierre, mur après mur, par l'inépuisable ardeur des hommes, sont la merveille de l'archipel philippin. Bâtisseurs et fermiers, ces hommes, descendants des chasseurs de têtes, n'en sont pas moins d'irascibles guerriers qui règlent encore leurs différents par de sanglantes expéditions punitives ". Tout n'aurait donc pas disparu... De la décennie 1980 à celle de 2010, la publicité touristique est constamment restée éloquente à ce sujet. Ainsi, un circuit entièrement organisé décrit dans une documentation du voyagiste Asika, invite le chaland à découvrir " les plus belles rizières du monde, les tribus oubliées " du nord des Philippines, avant que celui-ci aille se reposer au bord de la mer (le côtoiement des anciens coupeurs de têtes ne peut évidemment s'avérer de tout repos !) : " Ce périple permet de découvrir les diverses tribus du Nord de Luçon, avant de terminer sur les plages de l'île sauvage de Mindoro ", précise la brochure. D'autres exemples assez récurrents de " douce sauvagerie " sont donnés dans l'exhibition photographique de guerriers ifugao en grande tenue de parade, régulièrement présentée dans les publicités et autres magazines de voyage.


Militaires, missionnaires et marchands à l'assaut du nord…

La " découverte " puis la présence espagnole

Les Espagnols pénétrèrent sur le territoire des Ifugao dès le milieu du XVIIIe siècle, mais les toutes premières descriptions concernant les coutumes et les paysages ifugao ne verront le jour qu'en 1801, sous la plume du missionnaire Fray Juan Molano. Ainsi, " en 1572, les populations montagnardes furent "découvertes" par les conquistadores au cours de leur conquête des régions de Pangasinan et Ilocos ", précise M. A. Dumia, l'historien local déjà mentionné.

Illustrations extraites du récit de René Jouglet, " joueuses de flûte nasale " et " marché aux chiens ".

 

De nombreuses expéditions militaires eurent lieu entre la fin du XVIe et la fin du XVIIIe siècle, deux siècles de guerre entre Espagnols et Igorot durant lesquels ces derniers résistèrent courageusement et parfois repoussèrent même leurs assaillants : selon le couple Kessing, vers 1580, seulement 45 hommes, avec à leur tête un homme de 23 ans, un certain Juan de Salcedo, ont tenté de prendre le territoire ifugao, mais la forte détermination des villageois obligea les Espagnols à rebrousser chemin. Telle est la première " rencontre " entre quelques soldats espagnols et les villageois ifugao. Il faut néanmoins savoir qu'avant l'arrivée des Espagnols et de l'église catholique, les Ifugao furent aussi brutalement dépossédés d'une partie de leurs terres par leurs voisins qu'ils n'eurent d'ailleurs alors de cesse de combattre jusqu'à l'installation de l'administration américaine.

Plus globalement, c'est peu dire que la " rencontre " entre l'Occident et les habitants des " Philippines " n'en fut pas une, ou alors il faudrait redéfinir le sens du terme " rencontre ". Rien que le nom du pays " créé " par un représentant des Habsbourg nous montre qu'un Ailleurs possible ne peut exister dans l'imaginaire occidental de l'époque que s'il correspond à l'image même qu'il se fabrique...

Le pays ifugao passe officiellement sous le contrôle de l'administration espagnole en 1841. Cette installation des autorités politiques et militaires à Kiangan va faciliter la tâche aux religieux. Accompagnant les conquistadores dans leurs soudaines découvertes et suivant plus tard les traces des militaires espagnols, les missionnaires catholiques entreprirent de convertir et de " pacifier " les populations autochtones. C'est également à cette période que les missionnaires, dont les frères dominicains, notamment le Père Juan Villaverde, se font les premiers ethnologues des peuples qu'ils rencontrent et se trouvent de nouvelles tâches à accomplir par exemple dans l'aménagement du territoire. Ainsi le Père Juan Villaverde recueillait-il des mythes ifugao et entreprît-il la construction de nouvelles routes.

Les populations locales acceptèrent quelquefois d'embrasser la foi chrétienne dans l'espoir de posséder à nouveau leurs terres arbitrairement confisquées par les autorités espagnoles. L'Eglise exerce ainsi dans ces régions reculées un véritable chantage d'où elle sortira plus puissante. Et cela jusqu'à nos jours… Mais il est intéressant de noter que les missions furent à cette époque constamment protégées par des troupes en armes, les Ifugao se révoltant à maintes reprises au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle. Lors de cette première étape de la domination occidentale, l'adhésion au christianisme fut sans aucun doute plutôt relative...

D'autre part, il n'est pas difficile de recueillir, en parcourant la littérature de la période espagnole, un catalogue d'horreurs attribuées aux missions. Voici, par exemple, la pittoresque description des populations montagnardes en 1897, établie par un " frère " particulièrement peu fraternel : " Ils [les missionnaires] ont brillamment mis en avant les instincts sauvages et les attitudes bestiales de ces fidèles imitateurs des singes... Vu que, ni l'Espagne ni les frères ne peuvent changer le caractère ethnologique [sic] de cette race si inférieure à la nôtre, il serait simpliste de vouloir leur imposer les mêmes lois que celles qui sont appliquées chez nous. La seule liberté que les Indiens [re-sic] veulent est la liberté des sauvages " (cité par Von der Mehden).

La farouche résistance des villageois à l'influence des colonisateurs et du christianisme, puis surtout la révolution philippine contre l'Espagne, et enfin la victoire des Etats-Unis sur la puissance " européenne ", mettront fin à la présence des Espagnols dans cet espace géographique. Peu à peu, les Ifugao occupent la quasi-totalité des postes de responsabilité politiques et religieux laissés vacants par les fuyards... On peut dire qu'en 1900, il n'y a plus d'Espagnols en terre ifugao, et que durant leurs 230 années d'occupation (une présence en fait plus stratégique qu'efficiente), ils n'auront guère laissé de traces durables, tant sur le plan politique et économique que religieux et culturel.

En 1942, dans un livre resté célèbre, rédigé dans un contexte historique précis (Pearl Harbor et l'entrée en guerre des Etats-Unis), H. W. Krieger montre que les peuples Igorot ont été très peu, sinon pas du tout influencés par les Espagnols ou par les autres Européens de passage au tournant du siècle. Il observe notamment que la structure sociale des Bontoc ou des Ifugao n'est guère bouleversée, ce qui n'est pas le cas des populations côtières des Philippines. On peut en déduire que l'isolement géographique a sans doute fortement contribué à préserver, au début du XXe siècle, le mode d'être et de penser propre aux Ifugao, mais cette fragile préservation est déjà en sursis et ne tiendra pas dans le temps.

En définitive, les politiques de pacification et de conversion forcée aidant, comment ne pas voir dans la longue présence espagnole au nord de l'île de Luçon uniquement une suite d'événements plus négatifs et plus destructeurs les uns que les autres ? Difficile de trouver dans ces tranches d'histoire douloureuse de véritables " échantillons de civilisations ", pour reprendre l'expression de l'anthropologue américaine Ruth Benedict, qui s'avèrent à la fois denses et intenses.

Illustrations extraites du récit de René Jouglet, " momies igorotes " et " danseuse ".

 

L'arrivée des Américains et leur ruée vers l'Est

Dans une sorte de résolution à vouloir prolonger la " Conquête de l'Ouest ", les Américains, remplaçant désormais les Espagnols dans leur volonté hégémonique sur les autres peuples autochtones, parviennent lentement à évincer les pouvoirs locaux. Le célèbre général révolutionnaire philippin Emilio Aguinaldo, pourchassé par les troupes américaines, vient se réfugier dans les montagnes ifugao, où, ne le connaissant pas, les Ifugao contribueront à sa perte (il sera livré aux Américains en mars 1901). L'occupation américaine se distingue, dès cette année 1901, par la création d'un détachement militaire (Constabulary) spécialement affecté dans la région, dont le principal objectif est de " pacifier " les villages isolés mais aussi d'enrôler des Ifugao dans l'armée...

Toujours en 1901, on peut mettre à l'actif des Américains la mise en place d'un " Bureau des tribus non chrétiennes ", qui tente de protéger tant bien que mal les populations montagnardes (notamment contre l'exploitation dans les mines) durant les troubles fréquents qui opposent, au cours de la première partie de notre siècle, les indépendantistes philippins et les troupes américaines. Bien sûr, la volonté de contrôler - et donc de soumettre - entièrement les habitants de la " Mountain Province " n'est pas étrangère à la politique coloniale américaine, ainsi que le précise M. A. Dumia : " Le Bureau espérait élever le sentiment moral et spirituel des tribus non chrétiennes et les assimiler dans un style de vie identique aux 'chrétiens philippins les plus civilisés' ". En quelque sorte, les Américains veulent bien " aider " les populations locales si celles-ci acceptent, si possible de bon gré, de vivre de la manière qu'ils tentent de leur imposer : il n'existe, pour les Espagnols comme pour les Américains, qu'un unique " way of life ", le leur ! Une nouvelle fois, les Ifugao sont " invités " à troquer leur mode de vie traditionnel avec celui considéré comme plus " moderne " importé par les nouveaux maîtres des lieux. Quant à l'idée, pour les Américains, de s'intéresser et d'écouter, ou même seulement d'observer et d'entendre les réalités et l'histoire des Ifugao, elle ne reste qu'une vague illusion. L'heure n'est pas à comprendre ou accepter l'Autre et l'autrement pour ce qu'ils sont véritablement. Pas encore en tout cas…

Contrairement à l'espagnole, l'autorité américaine se fera grandissante dans le pays ifugao tout entier. Elle contrôle rapidement la région afin d'imposer sa conception propre de la " pacification ". Dumia note ainsi : " Le gouvernement poursuit son programme en vue de 'civiliser' les autochtones tellement efficacement qu'en 1904, une bonne partie de la population a coopéré à l'occasion des opérations de maintien de l'ordre ou de sauvegarde de la paix, et dans les constructions de routes, de sentiers, de ponts et d'habitations gouvernementales ". En dépit de cette évolution, où l'on constate que l'acceptation de l'Autre passe en priorité par l'exploitation de sa main d'œuvre (très bon marché, voire gratuite), les Ifugao se montrent de plus en plus méfiants et apprennent à se défendre autrement, avec des armes plus adaptées aux circonstances (notamment sur le plan juridique et politique, création de la " Mountain Province " et de nouvelles entités administratives, Jones Law en 1916, etc.).

La période précédant la Seconde Guerre mondiale est caractérisée par de modestes mais réelles " avancées sociales " (éducation, santé) et un certain type de " développement " économique (construction de routes, par exemple). Signalons, concernant le domaine de l'enseignement, que les résultats tant vantés par les missionnaires ne sont guère effectifs : " En 1918, un recensement nous apprend qu'il y avait seulement 237 lettrés, 200 hommes et 37 femmes. Il faut admettre que la plupart des parents habitant dans des endroits reculés ne réalisent pas, encore aujourd'hui [les années 1980], la valeur de l'éducation, et n'encouragent pas leurs enfants d'aller à l'école. Ils craignent également le fait que d'envoyer leurs enfants à l'école pourrait les rendre paresseux ". Précisons ici que M. A. Dumia, auteur de cette citation, a lui-même été " éduqué " à l'école puis à l'université des missionnaires.... Ces propos montrent également, sans ambiguïté aucune, que l'enseignement public actuel, mais plus encore celui dispensé par les missionnaires occidentaux, n'est en rien adapté aux réalités locales, et, constitue avant tout un facteur majeur d'acculturation et sûrement de déculturation.

Pression et oppression des missionnaires

Sur le plan religieux, d'autres missions, catholiques (avec la venue des Pères belges) et protestantes (avec la présence des églises nord-américaines), s'installent peu à peu, parfois en cohabitation avec les chrétiens déjà à l'œuvre sous l'égide espagnole. Les missionnaires belges, établis en 1907, vont désormais jouer un rôle de tout premier plan dans la transformation de la société ifugao, et cela d'abord par la volonté affichée de vouloir la convertir coûte que coûte au christianisme, à la fois par l'éducation et le développement de l'enseignement primaire, de même que par la mise en place de réformes sociales. C'est aussi l'époque où s'érigent d'innombrables églises sur l'ensemble du territoire ifugao. Lisons le témoignage du Père Michel : " On se figure difficilement ce que c'est que de bâtir une église en briques et pierres de taille dans ces montagnes lointaines. On devait encore tout transporter à dos d'homme, et le voyage durait huit jours. Il faut avoir vécu dans ces contrées sauvages et avoir expérimenté l'indolence énervante d'un peuple apathique et grossier pour comprendre la somme d'héroïsme, le courage indomptable, l'énergie inébranlable et l'endurance que nécessitait une telle entreprise. Rien pourtant ne rebuta le courage des Pères ".

Plus intéressant encore nous semble la vision de l'Autre, du " non civilisé ", qui transparaît dans ce court extrait : " Sous le rapport du degré de civilisation, on peut diviser les habitants des Philippines en deux catégories : les 'Filipinos' proprement dits, qui forment actuellement la majeure partie, civilisée, chrétienne, soit les neuf dixièmes de la population, et une petite minorité à savoir : les 'non chrétiens', ou tribus sauvages du nord de Luçon, Mindanao, Jolo. Nous verrons plus tard les causes de cette diversité. Elle frappe tout visiteur. Car, à côté d'une civilisation moderne, comparable donc à la nôtre, il rencontre les représentants des tribus sauvages dans un état très primitif. Cette différence de race, de tribus, a son histoire. Question résolue d'une manière facile et magistrale par mon vieil Igorotte, conservateur des légendes. Il était pourtant un peu décontenancé, je dois dire, par la couleur de ma peau assez différente de la sienne qui ne brillait pas de propreté ". Ici, un petit commentaire s'impose : le Père Michel emploie le terme " Igorotte " pour parler de " son " vieil homme de la montagne. Il s'approprie d'une certaine manière son identité, allant ainsi jusqu'à refuser l'existence même de l'Autre en tant qu'autre. De plus, il " féminise " l'exonyme " Igorot ", ce qui venant d'un Père missionnaire comme O. Michel, ne peut être perçu que de manière dégradante et abaissante (rappelons que pour l'Eglise, la femme doit la reconnaissance de son âme, et donc le droit d'être considérée comme un être humain à part entière, qu'à la présence de l'homme au sein de sa vie, ce dernier ne pouvant se passer d'elle pour exister lui-même... La femme n'a officiellement re-joint le genre homo, donc l'homme (qui lui a aussi besoin d'un conjoint), que depuis environ un millénaire... Pour le Père Michel et d'autres de ses confrères, la femme, comme le singe, n'est pas trop éloignée du mâle sauvage, lui-même placé sur le bon chemin pour accéder au statut privilégié d'homme au sens plein !

Un autre missionnaire belge, le Père Moerman résidera au pays ifugao pendant 48 ans, de 1910 à 1958. Sous son impulsion, des missions vont se développer, mais deux problèmes spécifiques aux Ifugao vont entraver le processus de christianisation qui lui est si cher : " Premièrement, la population ifugao de 140.000 personnes est largement dispersée sur plus de 750 miles de rude terrain. Deuxièmement, les Ifugao possèdent une religion hautement développée qui s'avère très résistante au changement " (cité par l'historien Fry). Cette franche hostilité à tout changement est particulièrement perceptible dans les écrits de R. F. Barton : " Nous avions souhaité préserver l'âme de ce peuple, nous détruisons rapidement une culture incalculablement ancienne. De savoir si ce processus leur profite davantage qu'il ne les perd, personne ne peut l'affirmer. Il aurait été plus judicieux de les aider à stopper les chasses aux têtes et de leur laisser le reste de leur culture intacte ".

Ce point de vue, loin d'être majoritaire dans le camp occidental de l'époque, ne l'est pas nécessairement davantage de nos jours : au milieu des années 80, l'historien H. T. Fry l'estime " conservateur " et souligne, après l'avoir cité, que les Pères belges voyaient les événements très différemment. Et de donner la description du Père Desnick qui se trouvait en pays ifugao en 1925 : " Ne croyez pas que les Ifugao n'aiment pas les vêtements. Non, mais ils sont trop pauvres pour se les acheter. Je fais de mon mieux pour que le peuple attache plus d'importance aux travaux agricoles. Feraient-ils cet effort, ils seraient capables d'accéder à plus de confort, de vivre dans de meilleures maisons, de porter des habits décents et d'avoir plus de moralité ".

Les propos du Père Desnick, cités par H. T. Fry, sont tout à fait représentatifs des rapports à l'Autre, ici en l'occurrence les Ifugao, dans lesquels les autochtones ne sont acceptés dans leurs différences que lorsque celles-ci s'accordent avec les vues et les intérêts des colonisateurs (religieux, politiques, militaires ou encore explorateurs confondus). Cette stricte non reconnaissance, qui aboutit presque inextricablement à un refus de la différence, conduit à ce que l'Autre n'est pas ou plus autre. Du fait de l'élimination de l'étrangeté, l'Autre est différent et est en réalité un mauvais même ou un semblable négatif. Une imitation, même parfaite et irréprochable, ne vaut jamais autant que l'original ; le caractère équitable voire égalitaire, mis en avant par les colonisateurs successifs (mais aussi les gouvernements " indépendants " prenant la suite), objet incessant de manipulations intéressées, n'aura jamais été qu'une pure illusion.

Là réside sans doute la racine du problème de l'impossible altérité : l'acceptation de l'Autre ne se conçoit donc que dans un autre même. La formule de Jacques Derrida, " faire de l'Autre un alter ego c'est neutraliser son altérité absolue ", devient aussi dans l'esprit de beaucoup d'Occidentaux parcourant le monde au début du XXe siècle (voire bien plus tard !), une évidence voire même un but à atteindre... L'Autre n'existe généralement qu'en tant qu'imitation de soi (ou autre même), mais presque jamais en qualité d'Autre réel.

Pour l'Européen ou l'Américain moyen, nourri d'un imaginaire fécond et plein de certitudes, arrivant sur ces terres lointaines et supposées " inhospitalières ", toute différence, inattendue, menace son univers, et comme le remarque Carmel Camilleri : " C'est pourquoi nous tendons spontanément à ignorer d'abord cette différence, en considérant celui qui la porte comme semblable à nous. Ce processus produit l'ethnocentrisme, par lequel l'étranger est tout simplement effacé ". Il y a déjà plus de quarante ans, l'ethnologue Robert Jaulin ne cessait de répéter que pour l'Occidental, " tout Autre est Soi " : " l'Autre est l'ennemi, ouvert ou caché ; ou bien il n'est rien, il n'est pas. Certes, nous savons à chaque moment son existence, mais à chaque moment nos intentions l'occultent, l'oublient ou le refusent. Ces intentions ne sont pas la réalité, bien sûr, mais elles en constituent une ligne de force, un sens. (...) les relations que nous entretenons avec les 'Autres' suscitent des définitions ou des 'sentiments' de l' 'autre' ; et plus ces relations ont de l'importance, d'une façon ou d'une autre, plus nous sommes installés dans 'l'effort blanc', la réduction de l'autre à soi ". A cogiter…

L'occupation japonaise

L'éphémère occupation japonaise (1942-1945) du territoire des Ifugao ne laissera pas davantage à ces derniers un souvenir très agréable. C'est le moins qu'on puisse dire. Echappant à l'avancée des troupes américaines, les Japonais allèrent se réfugier en lieu sûr et protégé par les éléments naturels : le pays ifugao. Evidemment, les Japonais qui viennent aujourd'hui en groupes organisés visiter (ou revisiter...) les fameuses rizières en terrasses de Banaue sont bien plus pacifiques et habités d'intentions nettement moins agressives, du moins sur le plan physique, même si ces dernières sont parfois intéressées sur un plan économique…

Revenons en temps de guerre : c'est en janvier 1942 que les forces japonaises pénétrèrent pour la première fois en pays ifugao. La résistance fut rude et longue, et les Japonais ripostèrent en organisant des représailles à l'encontre des villageois. Les pressions des militaires américains exercées alors à l'égard de leurs " alliés " ifugao reflétèrent aussi la grande superficialité des soi-disant relations amicales entre autochtones et Américains. Ainsi, sans doute pour prouver la confiance qu'il avait en eux, le général Volckmann, qui plus tard parviendra à regrouper les diverses guérillas du nord de Luçon, prévient les Ifugao que le premier d'entre eux qui livrera des armes ou se rendra aux Japonais sera fusillé sur le champ (de leur côté, les Japonais le feront également, comme le souligne Mariano A. Dumia). Cela dit, le contexte de la guerre n'explique peut-être pas tout !

Cela dit, la présence et les nombreuses exactions perpétrées par les Japonais entraînent rapidement une fuite relativement massive des Ifugao vers l'intérieur des montagnes. Et, après l'Espagne et les Etats-Unis, c'est désormais le Japon qui va tenter d'imposer " la " civilisation, la sienne bien entendu… La culture japonaise s'installe d'abord par le biais de l'école. Par ailleurs, dès que les Ifugao rencontrent un Japonais, ils sont obligés de se prosterner devant lui... Comme malheureusement partout où sévit la guerre, la volonté d'en finir avec l'Autre est complétée par la haine de " l'Autre en nous " : à compter de 1942, les Ifugao commencèrent à se battre entre eux, découvrant une nouvelle conception (" moderne ") de la guerre civile, qui aura pour principales conséquences de raviver les vieux différends inter-ethniques et voir les Japonais multiplier les opérations punitives.

L'année 1943 fut néanmoins plus calme, en grande partie grâce au commandant de garnison Miyasaki, qui ne sera pas indifférent à l'idée de la paix et à la culture ifugao. Agé d'une trentaine d'années et se présentant comme un civil plutôt qu'un soldat professionnel, Miyasaki " se mélangeait volontiers avec la population locale, et quand le temps était venu pour lui de quitter cette région, ses amis Ifugao de Kiangan louèrent un orchestre, et, alors qu'il s'en allait, écrivit Pawid, 'des larmes tombaient de ses yeux' ", écrit Howard T. Fry (notons que Luis Pawid était le gouverneur du pays ifugao durant les derniers mois de l'occupation, et après la guerre il se prononça en faveur d'une " épuration douce " en demandant que les Ifuago innocents soient épargnés). Dans la barbarie commanditée, en cette période trouble de l'histoire mondiale, tous les criminels signalés ne sont pas responsables au même titre.

Le célèbre général Yamashita viendra se réfugier, avec quelques 16.000 hommes, chez les Ifugao, alors que de fraîches troupes américaines entament la " libération " de l'ensemble de la province. La dernière bataille de Yamashita se déroula près du mont Napulauan, et le " tombeur de la Malaisie " marchera ensuite vers Kiangan avant de se rendre aux autorités américaines, le 2 septembre 1945. La guerre du Pacifique s'est donc terminée chez les Ifugao, qui, c'est sûr, n'en demandaient certainement pas tant. Le prix demandé au peuple ifugao, pour une guerre à laquelle ils n'avaient comme la plupart des autres populations absolument rien à voir, a été très lourd : d'après Fred R. Eggan (cité par Dumia), la population ifugao, estimée à environ 70.000 en 1939, serait passée à 50.000 en 1945, cela en dépit d'un fort taux de natalité au cours de ces six années de souffrances. Dans les guerres des " Grands ", qui en portent d'ailleurs toutes les responsabilités, ce sont presque toujours les " Petits " qui paient le prix le plus fort. Eternelle ritournelle…

Quel bilan pour le peuple ifugao ? Un rôle certes plus que faible dans le déroulement du second conflit mondial, mais qui débouche sur un coût en vies humaines et en déchirements sociaux et communautaires qui s'avère, quant à lui, particulièrement élevé. Un coût surtout annonciateur d'une époque nouvelle.

Des soldats " modernes " et un villageois " traditionnel " (source : Internet).

 

L'évolution depuis 1945

Après des troubles liés aux règlements de compte et à une vague d'épuration relativement difficile et pénible, la période d'après 1945 fut surtout marquée par les bouleversements culturels (mode de vie influencé par les " vainqueurs " américains, pénétration de nourriture et de produits de consommation divers, apport de nouvelles idées et pratiques, retour des Ifugao qui étaient partis, etc.) et politico-économiques (intensification du commerce qui contribuera parallèlement au développement du brigandage, mise sur pied d'institutions politiques locales, création de nouvelles municipalités, amélioration des moyens et des voies de communication, etc.). Le 18 juin 1966, la Mountain Province telle qu'elle fut définie par les Américains en 1908 éclata en quatre provinces autonomes. Le pays ifugao accéda à ce moment au statut provincial, avec Lagawe comme capitale. La province nouvellement créée envisagea de se " développer " de plus en plus dans un cadre national philippin. Les Ifugao se voient contraints, de gré ou de force, à s'assimiler.

En 1969, une véritable tragédie ensanglante à nouveau les terres des Ifugao pour une banale dispute de délimitations des champs de riz. C'est la fin d'une paix momentanée entre les villages de la région et le signal de nouvelles tensions inter-ethniques qui dans une moindre mesure perdurent à l'heure actuelle. Un premier constat peut être établi : le passage des divers conquérants et l'impact qu'ont laissé sur les populations locales, les Espagnols, les Américains, les Japonais et à nouveau les Américains accompagnés de Philippins " allogènes ", n'ont en rien changé en profondeur les habitudes " guerrières " des Ifugao. Un état de fait qui n'implique pas de devoir montrer, comme l'ont trop souvent fait presque tous les guides touristiques sur la région, des Ifugao au regard menaçant et armés de lances et de boucliers, toujours prêts à en découdre...

En tout cas, de cette situation, il ressort que les relations entre tous les étrangers et les autochtones auront laissé subsister moins de traces durables que les vieilles querelles villageoises. Autrement dit, les Ifugao n'ont pas plus " rencontré " les Occidentaux que ces derniers ne les ont " découverts ". Il est vrai qu'ils ne se sont pas déplacés chez eux pour aller les chercher... D'autre part, conquérants et découvreurs ont-ils pensé un seul instant que les Ifugao les découvraient aussi ? Il est bon d'y songer lorsque nous voyageons aujourd'hui dans ces belles contrées.

Des " prêtres " ifugao et une sculpture votive locale (source : Internet).



 

B. Des explorateurs aux touristes, l'imaginaire en action

 

Statuettes en bois de la divinité masculine du riz (Bulul), typiques de l'artisanat ifugao (Internet).

 

Dans la partie précédente, notamment consacrée nord des Philippines, j'avais brièvement présenté le pays, puis le peuple et l'histoire des Ifugao ; ici je tenterai davantage de discerner les changeantes attitudes des Occidentaux, au fil du temps, à l'égard de leurs hôtes. Par exemple, après avoir lourdement insisté sur l'exportation de la " civilisation " aux quatre coins de la terre, les Européens - auxquels s'ajouteront par la suite les Nord-Américains et les Japonais, et désormais les " nouveaux riches " des pays dits émergents - essayeront davantage de " faire le monde ", de voyager, de partir à la rencontre des cultures " autres ". Une rencontre le plus souvent biaisée, sinon impossible, mais fort heureusement les temps changent, et de belles histoires, mutuelles et partagées, naissent également. Le voyage dans tous ses (bons) états ! Retour sur rencontres d'antan et d'aujourd'hui.


De la " découverte " à tout prix pour les explorateurs et les aventuriers !

Si pour R. Kipling, " les transports c'est la civilisation ", cela est également vrai pour tous les aventuriers, en herbe ou confirmés, arrivant de plus en plus nombreux dans le nord des Philippines depuis les années 1970. Ce n'est pourtant pas la civilisation qu'ils viennent ici chercher mais plutôt son " absence " ou du moins l'idée qu'ils s'en font. Au début du XXe siècle, l'état d'esprit était pourtant bien différent : les Pères belges pouvaient annoncer fièrement que " c'est à ces sauvages aux mœurs féroces que les missionnaires venaient annoncer la doctrine de paix ", martèle par exemple le Père Oscar Michel. Le long et douloureux XXe siècle a multiplié, en ces terres de mission chrétienne et plus encore de soumission coloniale, lesdites " missions de paix " et autres politiques de " pacification " chez les Ifugao. Ces derniers s'en souviennent encore mieux, non sans mal.

Arrivent sur les pas des trois " M " (Militaires, Missionnaires et Marchands), les aventuriers-explorateurs, et dans leur sillage, les autres touristes-voyageurs. Ces Occidentaux privilégiés, en particulier les aventuriers d'hier et d'aujourd'hui, ont la plume facile. Leurs écrits témoignent souvent des réalités locales qu'ils perçoivent comme ils le peuvent, c'est-à-dire avec leurs propres yeux, leurs bagages culturels et leurs croyances religieuses. Et il est évident que le roman d'aventure et le récit de voyage sont indissociables de l'aventure, coloniale ou non, elle-même. Trop d'exemples l'illustrent, ainsi que le souligne fort justement E. W. Saïd dans son ouvrage majeur L'Orientalisme, lorsqu'il affirme que l'âge d'Or du roman est aussi celui de l'essor colonial. La littérature " exotique " nourrit l'imagination des lecteurs tout en leur faisant miroiter la supériorité de la puissance coloniale : l'Asie fut alors rêvée dans les âmes au moins autant que conquise par les armes. Prenons quelques exemples de cette littérature si parlante, ancrée dans son époque, notamment avec en évoquant l'ouvrage de Réné Jouglet, paru dans les tumultueuses années 1930.

Hier comme aujourd'hui, un certain imaginaire perdure.
Clichés exotiques d'autrefois (Internet).

 

Le " cœur sauvage des Philippines " de René Jouglet

Au début des années trente du siècle dernier, René Jouglet a voyagé quelque temps chez les Ifugao : son témoignage reste d'un grand intérêt, moins pour les indications ethnographiques qu'il avance que pour les éléments qu'il apporte en vue d'essayer de mieux comprendre les préoccupations majeures de l'aventurier à cette époque. Evoquant son ami qui lui parle " du pittoresque de la région qui s'étend au nord de Luçon, une sorte de chaos montagneux où, ajoutait-il, des peuplades assez peu connues vivent dans un Etat de belle sauvagerie ", Jouglet montre (sans l'ouvrir, d'autres l'ont fait avant lui) la voie en quelque sorte " classique " des voyageurs qui sont partis à la recherche d'un Ailleurs, en quête d'un Eden tropical qu'ils seraient évidemment les premiers à découvrir. Comme le remarque fort justement J. M. Goulemot, dans les colonnes de la revue Sociétés : " On ne peut confondre la connaissance de soi et la connaissance politique, ethnologique et sociale des autres, l'accent mis sur les hommes rencontrés, leurs mœurs et leurs caractères avec cette réduction à soi. Si dans le récit de voyage traditionnel, la description de l'autre est souvent un moyen d'atteindre l'universel, dans la promenade rousseauiste, le paysage contemplé et parcouru est avant tout une voie privilégiée pour accéder à la connaissance du moi particulier ". Cette dernière tendance semble être partagée par René Jouglet comme par le plus grand nombre des voyageurs de son époque.

Lorsque Jouglet arrive dans la Mountain Province, une lettre l'attend déjà : " J'ai 24 ans et je suis gradué de l'Université des Philippines. J'aimerais devenir votre secrétaire ou même votre domestique, sans aucun salaire ou compensation. Tout ce dont j'ai besoin c'est de l'aventure et du risque. Je peux vous accompagner n'importe où aussi longtemps que vous aurez de l'amitié pour moi. Ici, aux Philippines, je peux vous conduire dans tous les endroits qui présentent de l'intérêt, car j'ai beaucoup voyagé, je connais la vie sauvage de la Mountain Province (Bontoc, Ifugao) ".

Cette lettre, riche de sens, fait surtout ressortir deux observations : le fort sentiment de dépendance et de soumission du Philippin à l'égard du Blanc et la pertinence des remarques sur les " centres d'intérêts " susceptibles d'intéresser le voyageur occidental. Soixante années se sont écoulées depuis l'expédition de Jouglet : l'accession des Philippines à l'indépendance, l'abolition de la dictature Marcos, le relatif développement économique de l'archipel ont, entre autres, difficilement fait leur " apparition " au cours de la seconde moitié du XXe siècle, mais ce type de comportement n'a pas pour autant totalement disparu.

Voici quelques exemples d'attitudes et de comportements " peu civilisés " relevés par l'auteur :
1. Poussant sans prévenir la porte d'une " case ", Jouglet a quelques remords : " notre incorrection allait sans doute un peu loin. Je craignis qu'ils ne se fâchassent, et, les saluant par le truchement du guide, je leur offris ce qui me semblait convenir le mieux à la galante circonstance : des bonbons " ;
2. Se trouvant sur un lieu de grand combat : " On ne trouve point d'obélisque pour le commémorer ; il n'en restera pas moins célèbre dans les annales parlées, célèbres jusqu'au jour où les Igorots se moqueront de la bêtise de leurs ancêtres " ;
3. A propos des rizières en terrasses de Banaue, dont l'auteur discute l'ancienneté (" découvrir ", " trouver " la datation exacte peut aussi quelquefois être considéré comme une obsession toute occidentale, voire une hantise, qui renvoie évidemment à notre conception du temps) : " On le sait. Les Igorots n'ont pas d'histoire. Ils ne connaissent pas non plus de réelle division du temps. Ils comptent le temps par les récoltes. On pense que les terrasses peuvent dater de deux mille années ".

En-dehors de l'inexactitude de cette dernière affirmation, Jouglet enfermé dans son propre environnement culturel, s'obstine dans sa perception mécanique du temps qu'il voudrait définitivement fixer (il voudrait tellement dater les événements, oubliant que dans l'univers non occidental, l'événement peut exister sans être nécessairement fixé par une chronologie) ; il accuse ainsi bien des difficultés à comprendre la conception du temps chez les Ifugao. Il utilise aussi indistinctement les termes Ifugao et Igorot. Pour le moins éloquents, d'autres thèmes sont récurrents dans cet ouvrage très instructif de René Jouglet, extraits dont tout le monde peut tirer des éléments d'analyse et de conclusion.

Les idées reçues et le sentiment de supériorité

" La route (...) fait à tout le moins saisir sur le vif la dissemblance de l'être primitif et du civilisé. La civilisation - ou plutôt l'une de ses formes : la route - est venue si vite qu'elle a pour le moment laissé intactes les mœurs des Igorots. Ou plus exactement les Igorots n'ont pas encore compris " ; " C'était raisonner en Européen, autrement dit en détenteur de la vérité " ; " Notre rationalité ne les touche pas " ; " Ce garçon (...) n'était pas encore marié. On le pressait de prendre épouse ; il s'y refusait, comme au travail. Il manquait évidemment d'équilibre ".
" J'avais emporté un phonographe et il m'arrivait de le faire jouer devant ces sauvages. (...) Ne parlez pas à mes Igorots de bel canto, de grand opéra. Ce n'est pas la mélodie qui les touche, c'est le rythme, c'est ce qui leur rappelle la cadence des gongs " ; " Les procédés d'exploitation employés par les Igorots n'ont pas grand'chose de commun, on s'en doute, avec les procédés modernes " ; " Ces gens, on ne sait au fond ce qu'ils pensent à l'égard des intrus que nous sommes, ni dans quel sens la palabre peut à l'occasion les pousser ".

Les comparaisons avec l'Occident

" Les villages igorots sont faits de paillotes. De loin, on les prendrait pour des meules assemblées sous des bananiers " ; Parlant des femmes, " elles étaient drapées (...) comme les Grecques des statues antiques " ; " La cohabitation des jeunes gens et des jeunes filles, chez les Igorots, est une institution d'Etat " ; " L'interdiction d'entrer dans une case où l'on prépare le vin de riz peut s'expliquer par analogie : j'ai connu, dans nos villages de France, maintes brasseries où les allées et venues des femmes n'étaient pas admises pendant la fermentation ".
" On retrouve chez les Igorots (...) des pratiques qui se trouvaient en honneur dans le Moyen Age européen, particulièrement l'épreuve de l'eau bouillante " ; " C'est une sorte de bénédiction. (...) On pense à la communion des fidèles. (...) On pense au feu des vestales, à la lampe de l'autel " ; " Les combats des Dieux et des géants n'appartiennent pas, on le verra, à la seule mythologie hellénique ; les Igorots ont les leurs, les mêmes, à quelque variante près ".

Nudité, pudeur, femmes et fantasmes

Les titres de deux chapitres : " L'île des trois cents femmes " et " Histoire de la femme infidèle ". Sur les habitations communes des jeunes gens, " cette organisation dont le libéralisme dépasse ce que le plus audacieux des libéraux a pu envisager dans cet ordre. (...) Entre le récit et la constatation qu'on en fait par ses propres yeux, il y a une belle distance. C'est cette distance-là que je mettais un peu de temps à franchir " ; " Tchapayan, Fantek, jeunes filles légalement pourvues d'amants... (...) Un amant, en pays blanc, c'est un produit défendu. En pays igorot, c'est un produit obligatoire. Nous sommes convenus d'appeler vice ce qui, dans cet ordre des choses, se passe en dehors de l'union légale. (...) Je ne veux pas m'étendre sur ce chapitre de l'amour. (...) On ne peut nier toutefois que ces sauvages n'aient établi un véritable système social, répugnant, si l'on veut, mais réfléchi. On a bien des surprises avec la sauvagerie " ; " On était sûr de trouver, à chaque cascade, une Igorote en train de se doucher ".
Tentant de la photographier, " elle avait vite fait de disparaître dans un fourré. La pudeur n'est pas ce qui la dirigeait ; une Igorote ne se sent pas impudique pour se montrer nue. Mais les manigances des Blancs, on ne sait pas à quelle fin désastreuse elles aboutissent. L'âme est peut-être volée si l'image est prise. Nous sommes en pays de superstitions " ; " La petite fille avait vécu comme vivent tous ces enfants, nue ou à moitié nue. Quel est le sentiment qui pousse les Kalingas à vêtir soudain les défunts ? " ; " Il était dit que nous devions finir ce voyage sur quelques notes de gentillesse. Nous trouvâmes là une demi-douzaine de jeunes filles, et deux d'entre elles parfaitement nues. Sveltes, souples au surplus, de forts gracieux petits objets humains. (...) Elles ne se préoccupaient pas de passer le pagne qu'elles venaient d'enlever et qui était tout trempé par l'averse. Elles étaient au contraire parfaitement à l'aise, naturellement à l'aise. Elles n'étaient pas touchées, celles-là, par l'enseignement des Pères et des pasteurs venus d'un autre continent ". " Voilà, il faut le dire : elle avait fait des études alors que son hérédité la destinait à faire l'amour. (...) Elle se tenait renversée contre une colonne, toute adhérente à ce montant de bois comme une proie de sacrifice. A ce moment, elle était belle ".

Retour de voyage, " préoccupations touristiques " et souvenirs

Rappelant ses " trophées touristiques " : " Il existe une hache spéciale à l'effet de trancher les têtes. J'en possède plusieurs spécimen " ; " Nous trouvons (...) un Igorot à l'air stupide, la lance au poing. On dirait qu'on l'a mis là en sentinelle. Il désire simplement nous vendre sa lance " ; au sujet des momies découvertes dans les grottes, " il est même arrivé qu'un photographe irrévérencieux les en sortît pour composer, dans un bon éclairage, un groupe, une espèce de concile de décharnés qui est bien ce que l'on peut voir de plus hideux " ; sur le chemin du retour, " j'avais vu bien des choses que je désirais voir. (...) Pour prendre une connaissance réellement profonde de ces hommes, on aurait besoin de beaucoup de mois et même d'années. Mais il en est ainsi partout, et c'est le temps qui manque. Au surplus, je souffrais passablement de la chaleur " ; " Le monde est en grande partie derrière nous. (...) Je me souviens à ce moment de la facilité avec laquelle j'ai pénétré dans les villages de paillotes ; pas une seule fois ces gens-là ne m'ont demandé mon passeport, n'est-ce pas invraisemblable ? ".

A la fin de son livre, Jouglet tient à faire observer que : " D'un côté, les sauvages et de l'autre les civilisés. Je n'ai pas l'intention de donner les sauvages en exemple. Je n'ai pas le moindre goût pour le chromo du bon sauvage et du méchant Blanc ", et d'ajouter deux pages plus loin : " Le plus grand bonheur qu'on puisse souhaiter aux sauvages igorots, c'est que l'or disparaisse de leur sol ; les mangeurs d'or disparaîtront du même coup, et comme la Mountain Province n'offre pas d'autres ressources capables de tenter un homme d'affaires, les danses pourront continuer... Messieurs, rassurez-vous. Je ne compte pas sur le miracle. C'est le contraire qui va se produire ".
Au final, ce texte, publié en 1934, prend ici une signification très actuelle, même si depuis 60 ans, c'est en effet le contraire qui s'est produit.


En terre ifugao, les métiers traditionnels et à tisser survivent tant bien que mal.
En haut, des mises en scène touristiques (Internet) ; en bas, des tisserandes au travail (photos de l'auteur).

 


Exotisme, altérité et... tourisme

On peut mettre cet ouvrage en parallèle avec le récit de voyage de Marc Chadourne, titré Extrême-Orient, écrit à la même période (en 1935), qui nous brosse un tableau de la société ifugao assez comparable à celui proposé par Jouglet : " Quant à leurs femmes, basses sur pattes, assez naines, elles voilent leurs croupes d'un pagne à raies circulaires jaunes et rouges qui fait cible ".
Evoquant ensuite " trois derrières nus, assez terreux, sortis dirait-on des Niebelungen ", l'auteur écrit que " les derrières sont ceux des Igorots qui ne s'habillent même en zone puritaine [sic] que jusqu'à la taille, mais par en haut ". La foule au marché est décrite en ces termes : " C'est une étonnante foire de postérieurs boucanés, cambrés, tout en muscles, d'ex-cannibales ". Rappelant enfin une phrase du gouverneur américain sur place : " Le jour où nous ne serons plus là, ils reviendront complètement à leurs mœurs sauvages. Ou bien, exploités par d'autres, ils disparaîtront ".

D'autres " aventures " peuvent être moins pacifiques et troquer l'exotisme de pacotille contre les armes à feu. Au cours de l'été 1902, une délégation américano-philippine entreprit de faire un " voyage scientifique " de deux mois. Le récit de cette expédition, d'après le témoignage laissé par un certain David P. Barrows, atteste de la difficulté pour les " voyageurs " de s'entendre avec les autochtones qu'ils rencontrent et " découvrent " sur leur passage Après avoir précisé certains accrochages avec les Ifugao, puis décrit l'arrivée dans un village où le pistolet d'un lieutenant fut volé, on lit : " Cela engageait une bagarre. Un jeune autochtone était tué sous mes pieds pendant que je l'aidais à sauver sa vie. Un autre était abattu par un tir dans le bras et l'abdomen. (...) Il n'y avait rien à faire sauf d'abandonner notre équipement et tenter d'atteindre Benguet (...). Nous avions été attaqués une fois que nous sortions de la vallée... Une fois franchis le lieu de passage près du sommet de la montagne, nous regardions vers le bas en direction de la grande communauté de Lubuagan. C'était noir de centaines de guerriers en colère ". Une bien curieuse façon de faire connaissance !

Certains périples au bout du globe, prétextant parfois des intentions purement " scientifiques ", peuvent aussi aboutir à des résultats plus ou moins nuancés. Il faut bien admettre ici que l'alibi de l'étude, de la " recherche approfondie " mettant en avant la crédibilité scientifique, n'empêche en rien des dérapages orientés vers un ethnocentrisme facile mais confortable, quelquefois complété d'une agressivité digne des vaillants prédécesseurs militaires et missionnaires. Voici par exemple ce que dit un peu crûment Robert Jaulin de la " science ethnologique " : " L'ethnologie est certainement la science à avoir le plus participé à la méconnaissance des autres, et par voie de conséquence à notre méconnaissance propre. La méconnaissance des autres n'est pas seulement non connaissance, mais 'connaissance négative', artificialisation de l'homme, mépris de la signification : la Négation de la Vie incarnée dans les actes quotidiens ".

Un avis que ne semble pas partager Marc Augé, pour qui le but avoué de l'anthropologue (peut-être aussi est-ce pour cela qu'il préfère quelquefois utiliser cette dernière dénomination plutôt que le terme plutôt suspect voire clairement teinté de colonialisme d' " ethnologue " ?) est sensiblement différent, ainsi qu'il le dit dans son essai, intitulé Le sens des autres : " L'autre des ethnologues, c'était d'abord celui qu'ils sont allés chercher au-delà des mers et qui les intriguait par sa différence : de l'autre à l'ailleurs et de l'ailleurs à l'autrement, l'enchaînement aurait pu sembler aller de soi, si tout le propos de l'ethnologie n'avait été de se rapprocher de cet autre-là, justement, de l'étudier au plus près, et l'idéal de l'ethnologue, sous certaines conditions, de participer à sa vue des choses, de devenir pour un temps semblable à lui ". Pourtant, plus loin dans le texte, le même auteur note que : " Par un court-circuit de la pensée partout attesté, les hommes souhaitent moins connaître le monde que s'y reconnaître, substituant aux frontières indéfinies d'un univers en fuite la sécurité totalitaire des monde clos ".

Pour revenir un instant à René Jouglet, il est intéressant d'observer qu'à plusieurs reprises dans son ouvrage, le romancier (à l'instar de très nombreux écrivains-voyageurs et ethnologues), dans sa volonté d'inverser les rôles, tente de se mettre dans la peau du parfait aventurier, c'est-à-dire dans celle de " l'indigène " : " Les Blancs étaient des hommes curieux. (...) Assis sur le talus, ils assistaient à la bataille. Neutres, bien entendu. Neutres jusqu'au moment où leurs amis commencèrent à se débander. Ils comprirent qu'à ce moment-là ils risquaient eux aussi leurs peaux. Ils ne pourraient pas décemment soutenir, devant un ennemi ignare, qu'ils étaient des attachés militaires ". Agissant de la sorte, il se déguise en faux Autre, un Autre en forme de trompe-l'œil qui n'est pas moins un autre Autre… Processus que l'on voit souvent à l'œuvre sur les grands espaces non touristiques où des touristes très anti-touristes - c'est-à-dire qui critiquent souvent âprement les comportements touristiques - tentent désespérément de justifier puis de prouver leur statut de " voyageur "...

Ces " nouveaux aventuriers " veulent être dignes de leurs célèbres prédécesseurs, et marquer de leur empreinte (comme les grands écrivains-voyageurs d'autrefois) les nouveaux " territoires " conquis. Dominique Giovacchini peut observer à ce propos : " C'est d'abord le moi qui se rêve autre et qui, dans la tradition souvent évoquée par Lévi-Strauss de toute une littérature qui en exalte les mythes, s'imagine recréé par la conquête de l'ailleurs. Le désir de découvrir un Nouveau Monde semble alors beaucoup plus affirmé que celui de rencontrer un Autre homme ". De la même manière ou presque, depuis environ deux décennies, les néo-aventuriers et autres " conquérants de l'impossible " - après la fascination première qui s'offre à tous lorsqu'on découvre le paysage des splendides rizières inondées de Banaue - entrent dans cette petite localité où depuis déjà belle lurette, les touristes ne trouvent plus grand-chose à " explorer ". Certains guides culturels, qu'ils soient imprimés ou en chair et en os, semblent regretter que Banaue soit devenue une destination majeure pour les touristes les plus fortunés.

Il est vrai également que le gouvernement philippin sait remarquablement utiliser à ses fins la manne touristique qui, potentiellement, peut s'avérer considérable. Si dans le domaine de l'hébergement le secteur privé à récemment repris le dessus, à Banaue même, au milieu des années 1990, le plutôt luxueux " Hôtel Banawe " ainsi que le plus modeste " Banawe Youth Hostel " étaient entièrement régis par le ministère du tourisme philippin. Point de départ pour les ballades dans les villages situés aux alentours, dont certains restent estampillés " authentiques ", Banaue n'a plus tellement d'offres alléchantes à proposer aux touristes de passage. A moins de les créer de toutes pièces évidemment. Comme dans cette brochure diffusée pendant toute la décennie 1990, et distribuée par le ministère du Tourisme philippin, qui représente le peuple ifugao comme " la race fière ". En outre, l'illustration qui accompagne le texte montre un " guerrier " ifugao, donc à la fois fier et menaçant, avec sa lance dans la main, et bien sûr fin prêt pour le combat. Mais quel combat ? Celui pour la survie de sa culture, celle de son peuple et de son identité ? Un combat au destin pour le moins incertain au train où vont les choses pour les populations montagnardes du nord des Philippines…

Les anciens coupeurs de têtes, reconvertis depuis longtemps dans le petit commerce, contraints parfois de se mettre en scène au risque de se folkloriser à outrance, n'impressionnent plus aujourd'hui que quelques rares Occidentaux assez peu exigeants mais dont l'imagination reste hantée par les trophées humains ifugao, nostalgiques qu'ils peuvent être de leurs rêves d'enfance. Un autre combat pourtant bien réel existe pour les divers groupes ethnolinguistiques résidant dans la cordillère : il s'agit d'abord d'un combat politique, non plus directement dirigé contre un envahisseur étranger comme par le passé, mais contre l'Etat philippin qui rechigne à les respecter comme ils le méritent, à leur accorder une plus grande autonomie politique, et qui est surtout le premier responsable des confiscations des terres et de la mise en œuvre de mégaprojets en matière de développement économique (qui se traduit pour les montagnards par une atteinte à l'environnement et au domaine ancestral). Déjà en 1989, dans les colonnes du Monde diplomatique, Jacques Decornoy prévenait le gouvernement de ce qui pouvait arriver, avertissement qu'on peut réitérer aujourd'hui, soit un quart de siècle plus tard, de la manière la plus déterminée : " Le mouvement vers l'autonomie ne peut plus être arrêté et, si les espoirs des populations devaient être déçus, le gouvernement devrait affronter une situation encore plus violente qu'elle ne l'est actuellement ". On peut ici rappeler que l'ancien président des Philippines, Fidel Ramos (sans même remonter à la période de la dictature de Marcos), s'appuyait, lorsqu'il était ministre de la Défense, sur les groupes paramilitaires d'extrême-droite pour mater durement les révoltes des populations montagnardes de Luçon. Depuis la fin des années 1990, les troubles politiques du nord connaissent une réelle accalmie, tandis que certaines îles du sud sont entrées, durablement et sur fond de revendications de l'aile radicale musulmane, dans une spirale de la violence.

Dans cette région difficile d'accès et reculée des Philippines, la situation économico-sociale stagne depuis des décennies, les populations montagnardes étant généralement les laissés-pour-compte de la marche vers le développement. Le tourisme représente pour l'instant un secteur assez viable et toujours prometteur, même si ces affirmations sont répétées depuis le début des années 1980… L'essor du secteur touristique n'est ni rapide ni brutal mais la région souffre également d'un manque d'infrastructures et, malgré cette faible croissance, les impacts sur la culture locale sont importants, même s'ils proviennent sans doute davantage des affres de la mondialisation dont le tourisme ne représente qu'un maillon de la chaîne. Depuis l'inscription des rizières étagées au Patrimoine de l'Humanité de l'Unesco au milieu de la décennie 1990, le gouvernement a certes multiplié les initiatives pour tenter de développer plus rapidement le tourisme dans le pays ifugao, mais pour l'heure les principaux touristes étrangers dans l'ensemble de l'archipel restent - comme d'accoutumée et depuis plusieurs décennies - les Japonais. Les Occidentaux, notamment les Européens, préfèrent encore - pour l'heure - visiter d'autres pays du sud-est asiatique. Pourtant, les Philippines - et le pays ifugao l'atteste fort bien - mériteraient certainement une meilleure image à l'international.

L'image même des Ifugao devrait opter pour une autre " vision ", plus réaliste et moins exotique, plus simple et moins spectaculaire ! En effet, et cela ne date donc pas d'hier comme nous l'avons vu plus haut, les descriptions exotiques et pittoresques, dont nous abreuvent les prospectus et magazines touristiques, abondamment illustrés, montrent toutes des Ifugao " emplumés ", vivant nus et pratiquant toujours leurs traditions ancestrales, ce qui devrait également contribuer à attirer les touristes... Ainsi, une brochure officielle philippine présente à l'intention des voyageurs étrangers les instruments de musique traditionnelle, une musique toujours montrée comme populaire et bien vivante : deux illustrations nous laissent voir un jeune et une vieille femme Ifugao, tous deux vêtus de leurs habits les plus pittoresques, jouant respectivement du sulibaw (sorte de tambourin en bois) et du ungiyong (flûte à bec en bambou). D'autres documents officiels illustrent la culture ifugao également sous un mode folklorique voire misérabiliste des plus discutables, comme on peut le voir sur certaines images ici collectées sur Internet.

 

Il ne faut pas se leurrer. Rares sont actuellement les Ifugao qui, surtout au sein de la jeunesse, pratiquent ou même parviennent encore à jouer des instruments traditionnels, portent régulièrement des habits traditionnels, etc. La presse de voyage grand public joue aussi la carte de l'exotisme facile tout en se gardant de décourager les adeptes de l'aventure sans risques. Raconter que les Ifugao étaient de farouches chasseurs de têtes, c'est bien, mais ensuite préciser qu'ils ne le sont plus et qu'ils se sont majoritairement christianisés, c'est mieux et, surtout, cela rassure ! Suivons les " bons conseils " d'un guide, paru en octobre 1986, dans le magazine Géo : " Banaue, panorama de rizières. Le circuit le plus sportif, le plus étonnant aussi, commence à Baguio, la station touristique des Manillais, desservie par deux vols quotidiens de la PAL [Philippines Airlines]. La meilleure formule est de louer une voiture, éventuellement avec chauffeur, car la route appelée le 'mountain trail' qui mène à Bontoc et Banaue s'obstine à serpenter entre ravins et éboulis. Une vue panoramique qui se mérite ! Au kilomètre 63, à l'embranchement de Kabayan, si vous avez également le courage de faire quatre heures de marche, vous pouvez atteindre les grottes du même nom qui abritent dans des troncs d'arbres évidés des momies accroupies vieilles de cinq cents ans. Au bout de cent cinquante kilomètres (prévoir six heures de route), arrivée à Bontoc, au confluent des rivières Chico et Pazil. La tôle remplace ici le chaume traditionnel et les coupeurs de têtes se sont assagis, 80 pour 100 sont chrétiens ".

Un autre numéro du magazine Géo nous donne un aperçu de l'aventure occidentale dans l'archipel. Une certaine aventure, dont les mythes renvoient à notre imaginaire et notre passé " glorieux " teinté d'européocentrisme. Le discours touriste-voyageur-aventurier-scientifique tend ici à se confondre. Concernant un " voyage journalistique " effectué aux Philippines pour le compte du magazine Géo en 1982, Jacques Klein raconte : " Lorsque je quitte Sangali, je me sens frustré de n'avoir pas, ici non plus, rencontré l'islam philippin. Mais les régions où les traditions sont vives paraissent trop risquées pour un Blanc. Il me reste à tenter une échappée hors du temps. Je m'envole donc pour General Santos City, à l'extrémité sud de l'île de Mindanao. C'est dans cette province de Cotabato que l'on a découvert (officiellement) en 1971 une tribu oubliée de la civilisation, celle des Tasadays. Il s'agit en fait d'un petit clan, réduit aujourd'hui à vingt-six individus, qui vivait depuis quelques siècles à l'écart de l'histoire. A peu près nus, utilisant des outils de pierre comme dans la préhistoire, ces 'bons sauvages' vivent dans la forêt tropicale dense et humide, où les seules voies de communication sont les rivières semées de rapides et où la végétation est si luxuriante qu'elle cache les grottes leur servant d'habitation ". A cette époque cette découverte, plus ou moins fumeuse, avait fait couler beaucoup d'encre… Mais, nous sommes ici loin des préoccupations locales et des difficultés de la vie quotidienne d'un grand nombre de peuples philippins. Comment répondre, sinon politiquement, à cette phrase d'un Ifugao - à savoir l'historien M. A. Dumia - fier de l'être et ardent défenseur de sa propre culture aujourd'hui gravement en péril : " Le pire de tout sont ces luttes que mènent les membres d'une famille lorsqu'ils transportent les malades dans des hamacs, sur des chemins difficilement praticables, dans l'espoir de trouver un hôpital à temps " ? Cet exemple nous renvoie à la vraie vie, et la survie, des Ifugao…

Les Ifugao n'échappent pas non plus à une forte mise en scène touristique… et folklorique (Internet).

 

Certes, 2012 n'est pas 1920 ni même 1990. Et si autrefois, la société ifugao était très hiérarchisée, de nos jours le sens du prestige s'amenuise sérieusement et le délitement socio-culturel s'accroît gravement. Jadis, une classe formée d'aristocrates, se trouvant en haut de l'échelle sociale (les kandangayan, des " possédant " de terres et autrefois également d'esclaves), dominait une autre classe moins prestigieuse et puissante, composée de travailleurs et surtout d'agriculteurs (les natumok), une classe assez démunie souvent contrainte de s'endetter, et intégrant parfois, en cas de coup dur familial et radical, celle peu envieuse des esclaves. Ce temps est fort heureusement révolu. Seuls demeurent quelques vestiges de cette époque - notamment dans les domaines de l'art et de l'artisanat - qui fut d'ailleurs aussi celle de la chasse aux têtes et des interminables guerres interethniques ou familiales. A noter également que le symbole du statut du kandangayan est et reste le habagi, ce grand banc en bois massif placé en principe devant la maison clanique, à l'issue notamment d'un festin éponyme consacrant le statut social du notable concerné.

Comme ailleurs en maints endroits du monde, ce sont les femmes qui sont ici les gardiennes de la tradition. Par exemple, le hudhud est une tradition de chants narratifs - comportant plus de deux cents récits ou légendes - qui s'expriment au moment des semailles et de la récolte du riz, mais aussi à l'occasion des rites funéraires. La récitation de ces histoires locales - essentielle pour la transmission des savoirs ancestraux - revient exclusivement aux femmes. Rappelons que les Ifugao relèvent, traditionnellement du moins, d'une culture matrilinéaire, certes aujourd'hui égratignée par l'ingérence du dogme chrétien. De plus, le hudhud est clairement lié à la récolte manuelle du riz, mais désormais cette récolte est presque partout mécanisée. Et malgré le fait que les fameuses rizières en terrasses aient été inscrites sur la non moins fameuse liste du Patrimoine Mondial de l'Unesco, le nombre de cultivateurs ne cesse de décliner dans l'ensemble de la région. Et de l'agriculture à la culture il n'y qu'un pas trop vite franchi : ainsi, un pan entier de la culture ifugao, orale et vitale, est aujourd'hui en danger, bien plus sans doute que les rizières elles-mêmes…

Dans leur irrésistible quête d'eux-mêmes dans l'Autre, les Philippins, dont certains tentent désespérément d'imiter - ou plutôt de singer- les Occidentaux et d'accéder coûte que coûte à leur mode de vie, considèrent comme autres, " étrangers ", leurs concitoyens dispersés dans les montagnes isolées. Eux-mêmes ne connaissent guère suffisamment leur histoire et confondent souvent les noms des divers groupes ethnolinguistiques établis dans les quatre provinces... N'est-il pas encore plus humiliant et déshumanisant de passer de la haine de l'Autre à la haine de Soi ? Dans cet acte ontologique de négation totale, l'être humain ne se vit que dans la peau d'un Autre, un Autre restant pourtant impossible à revendiquer en qualité de Soi. Au bout du " voyage ", il ne peut qu'y avoir encore plus de dépendance voire d'asservissement à l'encontre de l'Autre... C'est précisément le noble rôle de l'éducation que celui d'inverser cette macabre tendance à l'œuvre dans bon nombre de pays du globe. Aux Philippines, la situation certes s'améliore, mais doucement. Trop doucement, tellement l'économique prévaut sur le culturel.

Aujourd'hui, les touristes préfèrent parfois " visiter " les rizières en terrasses que les agriculteurs à qui elles appartiennent. Ce fait aussi ne date pas d'hier : rapporté en septembre 1994 dans un article de la Far Eastern Economic Review, hebdomadaire hongkongais aujourd'hui disparu, le précieux témoignage de Tilod Caga, un vieil Ifugao qui se souvient encore de la fin de la présence espagnole en 1898, nous apprend qu'il vit toujours de la même manière que ses ancêtres. Dans ses propos, il se plaint du fait que les jeunes délaissent leurs activités agricoles, recherchant des occupations plus lucratives, parmi lesquelles le tourisme constitue l'exemple le plus probant : " Caga raconte que les Ifugao pratiquent toujours la "chasse aux têtes", notamment en raison des conflits territoriaux. Mais comme les autres populations indigènes des Philippines, la tribu est rapidement intégrée aux communautés de la plaine, contrainte par des pressions d'ordre économique, social et religieux, de mettre fin à ses traditions. Lorsque Caga et d'autres de sa génération ne seront plus, la culture ifugao disparaîtra " (propos cités par Belinda Rhodes).

La télévision câblée tout comme le téléphone portable ont progressivement fait leur apparition à Banaue et les jeunes passent désormais leurs soirées à regarder des matches de basket et des feuilletons américains. Même si on continue à jouer pour de vrai au basket, et au polo ou au billard… Certains préfèrent discuter avec les " routards " ou autres " trekkeurs " occidentaux qu'ils rencontrent au marché central, dans les restaurants ou aux abords des diverses guesthouses qui poussent ici ou là, à Banaue ou encore à Sagada. Quelques bouquinistes aussi perdurent dans le centre de Banaue : les livres prêtés ou vendus sont presque tous en langue anglaise, une manière comme une autre d'entrer dans l'univers occidental pour des jeunes Ifugao avides, comme leurs homologues Nord-Américains, Japonais ou Européens, de produits de consommation. Rien de plus normal à cela. Il n'est pas difficile de comprendre que pour ces jeunes, de plus en plus attirés par " la grande ville ", les rizières de leurs pères représentent ce qu'ils ne veulent plus connaître ni vivre : un travail qu'ils considèrent comme étant ingrat pour, au bout du compte, un trop maigre revenu. Une image des rizières très différente de celle qu'en ont - ou s'en font - les touristes internationaux...

Pour tenter d'intéresser à nouveau les autochtones à cultiver le riz, le gouvernement a créé, dès 1994, l'Ifugao Terraces Commission. Les deux objectifs principaux de cet ambitieux projet furent : 1) réaménager les rizières et augmenter la surface des terres cultivables ; 2) attirer davantage de touristes locaux et étrangers et mettre en valeur l'ensemble de la région. Cité dans l'article de Belinda Rhodes, Mary Billagot, de la Cordillera Region Department of Tourism, expliquait à cette époque de relatif " boum " touristique à l'échelle locale : " Il faut préserver les rizières en terrasses. Si nous protégeons l'agriculture, les terrasses attireront les touristes et contribueront à augmenter les revenus locaux ".

Nous avons vu plus haut que ces mesures restent intéressantes et sans doute nécessaires, mais les Ifugao - hier comme de nos jours - ne sont pas à l'abri d'une certaine dépendance vis-à-vis du tourisme, laquelle pourrait à terme s'avérer plus destructrice encore qu'à l'heure actuelle. Pourtant de belles brèches, amorcées par le tourisme durable mais aussi social, apparaissent ces dernières années. C'est assurément par des actions conjointes, à la fois éducatives et économiques, que les Ifugao parviendront à préserver l'essentiel : leur intégrité et leur identité culturelle. Ce à quoi devront impérativement s'ajouter de réelles perspectives de développement dans lequel les Ifugao doivent impérativement devenirs des acteurs engagés et participatifs. Le tourisme, mais aussi l'agriculture ou l'artisanat, en dépit des graves effets de la déforestation, sont tous à leur manière des éléments qui permettront ce développement " pour tous " et avec lui l'indispensable amélioration des conditions de vie des Ifugao.

Des projets de tous types se multiplient sur le terrain (en-dehors de l'Ifugao Rice Terraces Commission, les actions menées par le Department of Education, Culture and Science, qui a tenté de convaincre les jeunes de rester vivre au village ou dans la proche région, les activités de l'European Union Founded Central Cordillera Agriculture Program, les actions de l'Unesco, et bien sûr les diverses ONG de plus en plus présentes) et des résultats encourageants et concrets apparaissent (comme par exemple la cimentation des sentiers pour permettre aux enfants d'aller à l'école toute l'année et pour mieux contrôler l'eau dans les travaux rizicoles), ce qui laisse entrevoir une amélioration véritable, dont il faut évidemment espérer que les principaux bénéficiaires seront les Ifugao eux-mêmes. Belinda Rhodes modère quelque peu cet optimisme en précisant que " les facteurs politiques et le faible niveau d'éducation des bénéficiaires peuvent freiner cet élan ". Ce qui était déjà vrai en 1994 l'est toujours vingt ans plus tard, malgré les quelques avancées constatées.

Les Ifugao inspirent l'art sous toutes ses formes, comme ici avec la BD ou le contemporain (source : Internet).

 


Un avenir en sursis ?

En définitive, pour les Ifugao, les autres ne cessent de changer de visage, de couleur de peau, d'attitude et de comportement, de mentalité ou de politique, mais restent toujours profondément autres, de même que les Occidentaux ou le gouvernement philippin ont vu et voient encore chez les Ifugao des autres, des êtres différents, qu'il s'agit avant tout de contrôler et donc de soumettre, de rendre en fait semblables (mais jamais comparables) à ceux qui les oppressent ou les dirigent. Le tourisme, pourtant, pourrait dès aujourd'hui intelligemment servir de passerelle économique et culturelle, voire politique, entre ces deux mondes qui s'ignorent, qui se méprisent. Il reste à souhaiter que tous les acteurs du voyage en terre ifugao se mette d'accord, à l'unisson, pour réfléchir sur le devenir raisonnable du tourisme en ces lieux bénis par la nature, sans hypothéquer pour autant de l'avenir déjà menacé des cultures autochtones. Pour que demain on ne constate plus, chez les Ifugao ou ailleurs, cette érosion culturelle que décrit par exemple Dexter Osorio, un autochtone bien avisé de cette épineuse question identitaire : " Depuis que l'éducation occidentale standardisée et le christianisme ont été introduits dans les Cordillères, les vieux rituels ont été délaissés et les croyances traditionnelles oubliées, ce qui conduit à une apathie et à l'érosion du sentiment d'identité " (cité par Yuson). Mais il n'est jamais trop tard pour agir, et dans ce cas bien précis, le tourisme peut alors devenir une arme de pacification extrêmement bienvenue…

On se permettra de conclure sur cet extrait à nouveau emprunté à René Jouglet, dans lequel celui-ci nous interroge sur le bien-fondé de notre mode de vie - et de consommation - occidental : " N'est-il pas curieux que les sauvages de la littérature, de Bernardin de Saint Pierre à nos plus récents auteurs, aient eu pour principal souci de ne rien faire ? On ne les voit pas se hâter vers un métro dont les senteurs, dont les relents défient le qualificatif et la comparaison, on ne les voit pas sombrer dans les mines avant l'aube, s'en relever à la nuit, ou bien dormir, les rideaux tirés, pendant le jour. Ils vivent au soleil, ils y poussent comme leurs bananiers. Je sais bien que je ne suis pas le premier à le remarquer, mais il n'est pas superflu de le redire, encore que l'exemple n'y change jamais rien ; ce n'est pas l'exemple qui persuade les hommes, c'est la nécessité. Il semble que les sauvages soient les seuls êtres au monde appelés à connaître la joie ". N'est-ce pas pour trouver - ou retrouver - un peu de cette joie perdue que les Occidentaux et d'autres se rendent dans ce beau pays ifugao, pour en admirer les rizières en amphithéâtre et les habitants qui les cultivent ?

Pour le plein de découverte et de bonheur, le pays ifugao est à découvrir à pied.

 

 


Références bibliographiques

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