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Arrêt sur images : Hambourg 2012


par Gianni Cariani

 


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Bref éloge de la girafe dans les rues de Tokyo

Par nature instable, mutant et empirique, l'espace urbain donne l'illusion d'une maîtrise et d'un contrôle qui sont cependant improbables et aléatoires. Cette remarquable qualité de rester insaisissable autorise des instants d'une parfaite singularité. En parcourant l'espace d'une ville, les moments inopinés sont nombreux tant les connexions imprévisibles prédominent. Ainsi la lisibilité de la cité se devine en des strates diversifiées et toujours renouvelées. Les éléments qui contribuent le plus à modifier la perception de l'espace urbain, à le détourner et à le revisiter sont sans aucun doute les tags et les graffitis. Du simple signe de reconnaissance, expression sommaire d'une sur-identification par le biais d'une signature, à l'expression d'une ambition complexe, l'ensemble des productions intégrant l'espace urbain véhicule des enjeux recouvrant tant le champ politique que le territoire culturel. Ce qui prime cependant est l'inscription dans le champ social en ayant comme procédure un aspect d'immédiateté, de transgression, d'appropriation illégale d'un support et d'un espace. C'est une forme d'expression qui par ses différents niveaux de lecture interpelle nos émotions, bouscule nos idées, perturbe l'appréhension conventionnelle de notre environnement. Le langage né au sein de l'espace urbain comme action et perception exerce un certain pouvoir, soit par un aspect de sublimation, soit par une dimension complètement incongrue.

Ölmuhle, Hambourg, août 2012

Nous sommes arrivés à Hambourg vers 22 heures. En quête d'un restaurant, le hasard nous a fait remonter à partir de notre hôtel sur Gross Bleichen Strasse, la Kaiser-Wilhelm-Strasse et la Feldstrasse pour aboutir sur une grande place. De front, une fête foraine et sa grande roue, sur la droite Ölmühle. Nous nous engageons plus avant. Chaque portion de mur est tagguée ou graffitée. Tout cela va dans tous les sens. Enfin, nous tombons sur le Mangold Lokal, un restaurant planté au milieu de nulle part. Il y a une terrasse et des herbes folles. Il fait nuit, l'air est doux. Une autre table de la terrasse est occupée. Peu de monde. Nous dînons. Vers 23 heures 30, nous refaisons le parcours en sens inverse. Nous nous promettons de revenir. Nous voulons revoir ce quartier de jour parce qu'il possède quelque chose de vraiment particulier. Le lendemain, vers 20 heures 30, nous nous retrouvons face au Mangold Lokal. C'est une excellente surprise, le quartier est effectivement singulier. Nous déambulons dans ce périmètre assez restreint au cœur d'une agglomération d'environ 4 millions d'habitants. La circulation est dense tout autour. Mais dans ce très petit district les choses sont bien différentes. Il y a deux rues parallèles d'un peu plus de 200 mètres, coupées par 2 ou 3 petites perpendiculaires. Ce quartier est situé au nord de Sankt Pauli. Son périmètre est délimité par Marktstrasse, Glashüttenstrasse, Mathildenstrasse, Ölmühle et Marktweg. Il est comme séparé du reste de la ville et forme une sorte de petit village où l'ambiance est atypique.

De la cabane à la mégalopole : la dynamique des processus urbains.

Ce quartier de Hambourg est surtout un quartier d'habitations et de commerces indépendants, en retrait des grandes artères et des axes de circulation, occupant néanmoins une position centrale, mais fonctionnant quasiment en vase clos. C'est cette mixité sociale qui a permis cette floraison de tags et de graffitis. Par ailleurs, le quartier est voué à de profondes mutations. En effet, les promoteurs immobiliers comme on nous l'a expliqué sont plus que sur les dents. La valorisation immobilière du secteur est pour aujourd'hui. Tags et graffitis seront sans doute éphémères tant il est certain que de nouvelles règles seront prochainement établies. Il y a une forme d'urgence à parcourir cet espace urbain en re(dé)composition, entre le quartier historique de Sankt Pauli et le nouveau district du port. Ainsi le processus qui conduit à cette esthétique urbaine sur un mode anarchique associe et véhicule un nombre d'enjeux et de références assez conséquents. Ces enjeux vécus le plus souvent sur un mode conflictuel concernent aussi bien la vie sociale de la ville que ces tensions politiques, l'organisation de l'espace, les flux et les circuits de circulation, le centre et la périphérie, les usages et les fonctions de telles places ou rues, la segmentation et la ségrégation au sein de l'entité urbaine. Le petit quartier situé autour de Ölmuhle propose toute une thématique des plus suggestives. Les graffitis et les tags en tant que court-circuit social et esthétique contribuent largement à la rénovation et à la réinvention de l'espace urbain. En convoquant et en combinant, aussi bien une dimension politique qu'un aspect culturel puissamment ancré dans une situation et un contexte social, graffitis et autres marques urbaines réalisés à l'arraché représentent une bien suggestive source de questionnements.