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Affront musical et front radical en Indonésie

Satan est avec nous... au risque de nous rendre tous "gaga"!


par Franck Michel



L'article en format PDF

 

Satan est parmi nous...
L'enfer est la seule porte de sortie pour Lui, pardon, Elle!
Source: Internet.

 

"Let me introduce myself…" & "Please to meet you…"
The Rolling Stones, Sympathy for the Devil

 

Des propos similaires à ceux ici cités dans la célèbre chanson des Stones auraient pu sortir de la bouche de Lady Gaga, au début de son spectacle, si toutefois elle avait pu donner son concert à Jakarta, comme cela était prévu, le 3 juin 2012. La pression islamiste en a décidé autrement. Alors en remplacement, et au pied levé, un autre concert sera organisé : les Rolling Stones ? Non le groupe est trop satanique aussi ! Aerosmith ? Ils auraient pu jouer leur morceau " Devil's got a new disguise ", cela aurait peut-être permis d'exorciser le cas Gaga… Mais non, le rock n'est pas de bonne sainteté pour les autorités indonésiennes, et ce sont d'anciens boys bands totalement has been qui sont censés faire oublier le répertoire et l'accoutrement de Lady Gaga : New Kids on the Block et Backstreets Boys, il était vraiment difficile de faire pire, sont donc arrivés à la rescousse des jeunes filles en fleur encouragées à se déplacer des quatre coins de Jakarta, avec la bénédiction du FPI. Bons garçons contre mauvaise fille, le tour était joué. Mais n'est pas gaga qui veut, et les anciens boys qui ont pris du bide, qui n'ont ni talent ni talon, n'arrivent même pas à la cheville de Lady Gaga. Look aseptisé des garçons devenus adultes, musique absente sinon abrutissante, ne parlons même pas des textes des chansons, bref guère de groupes auraient pu postuler pour davantage de présence politiquement correct sur la scène locale et dans les tabloïds nationaux. On s'étonne que les Indonésiens ne soient pas descendus dans la rue pour manifester contre cet affront musical fort bien toléré par le front radical des peine-à-jouir musulmans. Pourtant, l'occidentalisation si redoutée chez Gaga est autrement présent chez ces garçons pas dans le vent mais prêts à se vendre au premier extrémiste qui les engagerait… Double échec donc : sur le plan des libertés fondamentales et sur celui d'une musique digne de ce nom.

En Indonésie, dont le gouvernement s'enorgueillit d'ouverture d'esprit dès qu'il s'agit de réunir islam et démocratie, la tolérance est en perte de vitesse, en pleine régression même. Toutes les mouvances islamistes sont sur la brèche, le gouvernement devenu sourd se montrant impuissant à donner de la voix contre toutes les formes d'excès religieux. Une forte majorité d'Indonésiens ne se retrouvent absolument pas dans le véhément discours islamiste mais, quand il s'agit de manifester son refus de l'intolérance ou de défendre les libertés individuelles, personne ne va braver les pavés de la capitale avec une banderole à la main ou le poing levé. La rue sera pourtant noire de monde dès que les autorités annoncent une hausse du prix du carburant. On peut toucher aux idées mais pas au portefeuille… C'est là un problème qui, à terme, risque de coûter très cher aux Indonésiens, comme d'ailleurs à d'autres Asiatiques et pays de la région, trop systématiquement versés dans un matérialisme. La société de consommation ainsi ne semble pas compatible avec des partis " progressistes " mais s'accommode fort bien des islamistes. Dans la discutable démocratie indonésienne, il est bon de rappeler qu'il n'existe aucun parti " de gauche ", seuls s'affrontent dans l'assemblée de cette démocratie de facto bancale deux groupes politiques : les conservateurs nationalistes contre les conservateurs islamistes, le tout avec l'armée en décor et toujours aux abois. C'est dans un tel contexte d'absence de débat véritable à l'échelle nationale, qu'une pensée unique tout droit héritée du règne de Suharto voit poindre le jour : qu'elle soit d'obédience nationaliste ou musulmane (ou des deux à la fois !) ne prime guère, l'essentiel est que dans les deux cas elle est d'abord conservatrice. Et donc allergique à tout changement réellement démocratique…

Attention aux raccourcis simplistes et aux amalgames faciles : le FPI représente une petite minorité d'Indonésiens, et l'islamisme radical qu'il défend n'a rien à voir avec le fondamentalisme qui inspire et traverse nombre de courants islamiques dans le pays.
Ici, à Banda Aceh, sa grande et belle mosquée, ses écoles modèles coraniques et ses stricts codes vestimentaires. Aceh est une province où la charia est appliquée avec la bénédiction des habitants qui furent trop longtemps exaspérés par une corruption endémique héritée de l'époque du régime de Suharto. De la sorte aussi, le FPI tente d'occuper la scène politique, d'abord locale et régionale puis nationale. L'une de ses missions séculaires consiste à remplir le vide laissé derrière elle par une classe politique corrompue ou inefficace

 

1. Le Front des Défenseurs de l'Islam (FPI) et l'Indonésie nouvelle

On en parle beaucoup mais sait-on réellement de quoi et de qui on parle ? L'islam a de multiples visages, du plus riche au plus pauvre, du plus ouvert au plus fermé. De nos jours, en Indonésie, les courants prônant un islam tolérant restent nettement majoritaires, reléguant les groupes radicaux à " faire du bruit " afin qu'on les entende ou qu'on ne les oublie pas. Et visiblement, ça marche, car on n'a jamais autant parlé de l'islamisme dans sa version FPI et d'aucuns estiment même qu'il serait en passe de triompher dans l'archipel. Etrangement, les tenants de l'islam radical indonésien ne boudent pas leur plaisir dès lors qu'il s'agit de faire un " show " ou de s'offrir en spectacle sur la scène médiatique et politique. Ainsi parle-t-on aujourd'hui plus du Front des Défenseurs de l'Islam (comme un peu hier du Laskar Jihad) que des deux principales organisations musulmanes du pays, la Muhammadiyah (plus " moderniste ", tendance santri) et le Nadhlatul Ulama (plus " traditionaliste ", tendance abangan), les deux associations rassemblant tout de même près de 70 millions de membres fidèles. Affichant son extrémisme moyenâgeux servi par de nouvelles têtes, le FPI est vite devenu populaire dans un vaste pays où la démocratie est bien souvent plus digeste sur le papier que dans les faits. Pour la population, trop d'attentes ont conduit à d'énormes déceptions, et trop d'envies de consommer restées insatisfaites ont amené à certains une dernière envie : celle d'en découdre avec le système actuel.

Si l'islam - y compris dans la nébuleuse de l'islam radical - est pluriel, il en est de même des islamistes car, si l'islamisme (plus politique) ne doit pas se fondre ni se confondre avec le fondamentalisme (plus religieux), les islamismes sont très divers en fonction de leur histoire, de leur géographie, de leurs traditions culturelles. Impossible donc de généraliser dès que l'on parle d'islam politique, de religion musulmane, ou d'islam tout court. Ici il est question plus précisément d'une frange indonésienne de l'islam radical, le Front des Défenseurs de l'Islam, qui ces derniers temps, à la faveur d'une mutation des mentalités plus que d'une crise économique, semble avoir le vent en poupe. On me rétorquera, à chaque démocratie, ses hurluberlus et ses extrémistes de circonstance : en France, il y a le FN, en Indonésie il y a le FPI ; le premier n'aime guère l'islam, le second le glorifie. Dans la haine, il existe déjà des points communs. Les opposés d'ailleurs parfois se rejoignent, en général c'est pour le pire, rarement pour le bien de tous.

Régulièrement, le FPI se démarque et fait parler de lui, à coup de grandes déclarations ou de violentes opérations coups de poing. Dernier événement porteur pour ce courant de l'islam politique radical : Lady Gaga. Le Jakarta Globe du 16 mai 2012, rapporte ces propos du président du FPI, Salim Alatas qui, à propos de la diva pop (ou trash, c'est selon) Lady Gaga, dira qu'elle exerce " une influence dangereuse pour la jeunesse indonésienne ". Lui et ses ouailles n'hésitent pas à l'accuser d'être " une enfant de Satan ". Il aura gain de cause puisque le concert de la star internationale sera interdit à Jakarta. La police, de mèche avec le FPI, refus catégoriquement la tenue du concert. Mais une interrogation demeure : le FPI, lui, il ne représente pas une influence dangereuse pour la jeunesse indonésienne ?

C'est sur les cendres encore chaudes du régime autoritaire de Suharto que s'est bâti, radical et moderne, l'islamisme indonésien du XXIe siècle. Mouvement récent, fondé le 17 août 1998 par Muhammad Rizieq Syihab, le Front des Défenseurs de l'Islam a d'emblée bénéficié de soutiens et de complicités de toutes sortes de la part des appareils militaires et policiers. Merci à Suharto pour cet héritage laissé, non à sa famille, mais aux jeunes générations d'Indonésiens contraints désormais de " faire avec " l'islamisme radical. Comme j'ai pu l'écrire dans un ouvrage paru en 2000, " dès 1990, avec la création par Suharto lui-même - qui pensait ainsi courtiser et canaliser l'électorat et les mouvements issus de l'islam, un calcul qui s'avérera aussi erroné que dangereux - de l'Association des intellectuels musulmans indonésiens (ICMI), dont le dirigeant a longtemps été Habibie, l'islam politique revient en force ".

Aujourd'hui, il est bien là, et les nuisances de l'ère Suharto se poursuivent bien au-delà de sa disparition. Reliquat de cette époque révolue, le général Wiranto, militaire tortionnaire, désormais reconverti dans la politique et même dans la chansonnette, est le parfait exemple d'un proche du clan Suharto qui a directement fricoté avec le FPI. Plus récemment, grâce à Wikileaks, on sait maintenant aussi que le FPI touche des fonds importants de la police indonésienne, réputée corrompue à tous les niveaux, et dont certains chefs s'affichent clairement avec des membres du FPI et louent leur bons et loyaux services pour la protection de la nation… Des paroles et des actes pas franchement républicains même si, derrière, c'est pour gagner le paradis, céleste et financier…

Certes, fort heureusement, des voix ici ou là s'élèvent pour critiquer et contrer les agissements et les idées des islamistes et du FPI en particulier. Mais, en dépit des demandes, l'interdiction du mouvement ne viendra pas, du moins pour l'instant. L'International Crisis Report considère le FPI comme une simple " association de malfaiteurs urbains ", mais en attendant, ces " voyous " qui ont pignon sur rue gagnent en popularité, promettent monts et merveilles avec le bon Dieu en prime. Ils souhaitent en priorité instaurer en Indonésie la charia ou loi islamique sur l'ensemble du territoire national. Dans ce cas, car la province d'Aceh n'est pas l'Indonésie tout entière, une ou plutôt des guerres civiles sont quasi assurées…

Zada Khamani, dans son ouvrage sur l'islam radical en Indonésie (une première dans le pays puisqu'il s'agit d'une thèse soutenue dans une université indonésienne, publiée dans la foulée sous forme de livre, toujours dans le pays), a porté ses recherches sur quatre mouvements parmi les plus actifs et significatifs sur place :
1) le Front des Défenseurs de l'Islam (FPI) ;
2) le Comité Indonésien de Solidarité avec le monde islamique (KISDI) ;
3) le Conseil des Moujahiddins (Majelis Mujahiddin) ;
4) le Laskar Jihad.

Au moment où paraît son travail, en 2002, le FPI n'avait pas encore quatre ans d'existence ni l'aura qu'il possède actuellement, et surtout le contexte global s'inscrivait dans l'ère instable post-Suharto, de " transition démocratique ". Depuis, une décennie est passée et nombre de groupes et plus encore de groupuscules islamistes, peu ou prou, ont proliféré dans tous les coins de l'archipel, avec des intentions et des profils parfois très divers. Le pire peut côtoyer le meilleur. A l'image de l'islam tout entier. Et de toutes les religions au demeurant.

Rappelons ici une nouvelle fois que, même si cet article fait la part belle à l'extrémisme musulman, la grande majorité des musulmans indonésiens pratiquent un islam ouvert et tolérant, influencé autant par les riches traditions régionales indonésiennes que les diverses écoles de soufisme. Plus précisément, en Indonésie, Zada Khamani explique que l'islam radical - FPI donc inclus - se détache de l'islam classique en se distinguant nettement sur cinq points précis :
1) refus de séparer le religieux et le politique ;
2) instauration d'un Etat islamique ;
3) stricte application de la charia ;
4) refus et condamnation de la démocratie ;
5) interdiction d'une femme d'accéder à la présidence de la République. A l'époque, indiscutablement, l'élection de Megawati à la présidence, est très mal passée chez les islamistes.

Retour au front. Le Front des Défenseurs de l'Islam - en indonésien Front Pembela Islam (FPI) - est un groupe islamiste radical indonésien. Sa réputation, sinon sa notoriété, provient de la violence de ses actes proférés lors des razzias (ou raids si l'on préfère) et organisés contre des bars, des discothèques, des lieux de massages et de jeux, des bordels et parfois des hôtels. Beaucoup d'Indonésiens, conscients du danger d'accorder trop de place - politique et médiatique - au FPI ont demandé, en vain, l'interdiction du mouvement. Il faut avouer que la violence est pour le FPI, ses membres fanatisés qui agissent telles des milices surentraînées, un véritable mode opératoire, habituel et donc banalisé au fil du temps. Le quotidien Kompas, dans son édition du 19 février 2012, avance que pour les années 2010-11, la police indonésienne a officiellement recensé que le FPI était à l'origine de 34 cas de violence ou de destruction, surtout à Java et à Sumatra.

En mai 2012, l'affaire Lady Gaga a une nouvelle fois magistralement montré que les islamistes, FPI en tête, sont plus dirigeants qu'observateurs de la vie politique indonésienne. Quelques mois auparavant, le gouvernement avait créé une force opérationnelle chargée de veiller, sous le contrôle du bien nommé " Ministère du Bien-être du Peuple " (pour la terminologie, on sent ici toutefois une inspiration plus soviétique qu'islamiste !), à l'application de la loi anti-pornographie - autre cheval de bataille du FPI - au niveau des grandes zones du quadrillage administratif (provinces et kabupaten) dans l'ensemble du pays.

Les membres du FPI, comme ceux du Laskar Jihad qui faisaient plutôt la " une " il y a encore une décennie, sont des militants acharnés, convaincus et déterminés. Des guerriers modernes avec des idées anciennes. Des Ninjas criminels aussi. Certains détracteurs les appellent les " voyous " ou les " islamo-fascistes ". Bref, il y a sûrement des Indonésiens plus fréquentables que les guerriers au service de l'islam radical. Il est bien dommage, pour l'instant, que les médias au mieux manquent de courage pour contrer les idées nauséabondes du FPI et au pire courbent l'échine faisant semblant de ne pas voir le train de la mort passer sous leur fenêtre. Alors, pour ne pas se détourner, c'est donc souvent - dès qu'on parle de combattre l'islamisme - vers l'extérieur qu'il faut se tourner, comme par exemple vers le Straits Times de Singapour.

Ambon, archipel des Moluques : omniprésence des signes extérieurs de distinction religieuse.
Ici, deux photos prises dans deux villages du nord de l'île d'Ambon seulement séparés par quelques kilomètres.
Chacun marque son territoire comme s'il recherchait que l'autre en face remarque plus aisément sa différence.
Non pour l'intégrer ou mieux la connaître, mais pour la combattre ou mieux l'abattre.
Inévitablement, le choc des communautés locales - et non des civilisations - est imminent, brutal et fatal.
Une autre voie est souhaitable : toutes les idées sont les bienvenues…
Fort heureusement, car la vie doit continuer, des voies dissonantes existent aussi…

 

Dans un article révolté, daté du 12 juin 2008, signé de Julia Suryakusuma, et au titre sans équivoque, " Indonesia's Islamofascists ", il est clairement établi un rapprochement entre l'essor du Troisième Reich dès les années 1920 puis surtout 1930 et l'essor rapide du FPI depuis la fin de la dictature du clan Suharto. On sait que le défunt dictateur avait dès les années 1980 ouvert la boîte de Pandore, en fricotant avec l'islam politique et ouvrant les portes à ses représentants d'alors, mais de là à penser à la situation actuelle, il y a encore un pas de géant qui a été franchi.

Julia Suryakusuma a sans doute raison de comparer les méthodes musclées de " gestion de l'ordre " initiées par les SA (Sections d'Assaut) dirigés par Röhm durant la période de nazification de l'Allemagne avec celles également fondées sur la violence, soudaine et souvent gratuite, orchestrées par les chefs des milices islamistes sous les ordres de Salim Alatas, président du Front qui n'est pas national mais qui à certains égards en a tout l'air. Le Front des Défenseurs de l'Islam (FPI), puisque c'est de lui qu'il s'agit, partage avec l'idéologie nazie, et plus généralement fasciste, ce " génie " de fomenter des conflits et des haines, et d'entraîner derrière leur bannière les miséreux et autres laissés-pour-compte de la société dominante. Pour Julia Suryakusuma, les tactiques éprouvées des troupes d'assaut de l'Allemagne nazie " semblent revivre dans l'Indonésie moderne ", ce que démontrent par exemple les attaques des militants sur des hommes désarmés, mais aussi des femmes et des enfants, rassemblés lors d'un meeting autour du monument national à Jakarta le 1er juin 2008 pour célébrer le 63e anniversaire du Pancasila (philosophie d'Etat officielle en Indonésie depuis son indépendance). Ce n'est qu'un exemple qu'on pourrait multiplier à l'envi. Mais l'envie nous manque.

Le terme " islamo-fasciste " pour définir les voyous du FPI pourrait convenir mais il comporte au moins deux défauts :
1) c'est G. Bush qui l'a popularisé et instrumentalisé, et de ce seul fait, le mot est partiellement décrédibilisé, en raison surtout des stigmatisations qu'il induit ;
2) la comparaison historico-philosophique est aussi un peu bancale, l'islamisme radical indonésien n'ayant rien en commun avec l'héritage du fascisme européen, sans négliger le fait que le premier s'affiche très religieux et le second s'est prétendu en son temps très athée…

Cela dit, l'islamo-fascisme n'est pas un vain mot non plus, et Julia Suryakusuma le pense encore davantage que moi, car des ressemblances aussi réelles que troublantes sont aisément discernables : " Les fascistes européens avaient du mépris pour la démocratie et usaient de la violence pour terroriser ceux avec qui ils n'étaient pas d'accord. Ce sont des constats que le FPI partage, tout comme le font les autres organisations qui utilisent (et corrompent) l'islam dans le but de légitimer la violence ". La devise nationale Bhinekka Tunggal Eka (" l'unité dans la diversité ") a été mise à mal par les radicaux musulmans et les manifestants ont voulu alerter l'opinion et afficher leur solidarité avec les membres d'Ahmadiyah, un groupe musulman minoritaire, accusé par les extrémistes islamistes de déviant voire d'hérétique… Ces exotiques et modernes Cathares de l'Insulinde ont été humiliés et battus, emprisonnés aussi, sans que depuis ils n'aient été réhabilités par le frileux pouvoir en place… Durant l'attaque en règle, le 1er juin 2008, contre les manifestants à Jakarta, les soldats du FPI crient " Allah Akbar " tout en frappant lesdits mécréants à leurs yeux… rougis de sang. Parfois ils scandent carrément n'importe quoi, au moins " Allah Akbar " c'est cohérent et ça reste une valeur sûre. L'idéologie a ses limites et ce sont d'abord des combattants car, ainsi que le relève pertinemment Suryakusuma, un peu dépitée : " Comment quelqu'un peut-il être une marionnette américaine et en même temps un laquais du communisme, cela me dépasse ! "… Je pense que cela dépasse tout le monde ou presque. Sans doute que les soldats autoproclamés au service de Dieu qui, lui, n'a rien demandé à personne, feraient-ils mieux - s'ils souhaitent absolument se battre pour une cause - de lire les écrits de Che Guevara ou de Hô Chi Minh plutôt que d'éplucher les navets sur Hitler ou de son chargé de communication Goebbels… Mais on ne refait pas ainsi l'histoire de la pensée, qu'elle soit politique ou religieuse, d'un trait de plume ou d'un coup de lecture.

Autres lieux, mêmes constats : le 1er juin 2008 à Jakarta, aucun membre du FPI n'a été blessé dans les batailles rangées, pourtant 32 personnes furent hospitalisées du fait des violents affrontements. Quatre ans plus tard, dans la soirée du 15 mai 2012, à Ambon, des villageois remontés et islamistes pour la plupart (FPI ou non) débarquent à l'occasion d'une célébration officielle (en l'honneur de Pattimura, indépendantiste et héros national, originaire de Saparua, une île voisine d'Ambon, comme la majorité des insurgés de cette nuit là) et commencent à en découdre : 57 blessés officiels et au moins 2 morts, au demeurant ces décès ont été confirmés par les autochtones mais restent occultés par les autorités et les médias officiels… Plusieurs sources locales m'ont précisé qu'il n'y avait aucune (ou presque aucune) victimes musulmanes issues des assaillants… Ces agressions rappellent des règlements de compte et appellent in fine toujours à la vengeance, et voilà que le cycle infernal de la violence reprend sa route sanglante… Et la police dans tout ça ? Souvent elle se défausse en prétextant faire du " maintien de l'ordre " mais de ne pas rajouter de la violence à la violence. Du coup les milices islamistes ont une autoroute devant eux. A Ambon, le lendemain des événements, un militaire posté sur les lieux de la bataille nocturne me dit, un sourire aux lèvres, " bah, ne vous inquiétez pas, c'est comme toujours, ils se tapent dessus et après ils s'entendent de nouveau ". Hum... La consigne pour lui, c'est vrai, c'est de rassurer pas d'informer, surtout si le type à qui il s'adresse est un étranger de passage.

Depuis l'attentat de Bali le 12 octobre 2002, plus de 500 " terroristes " ont été arrêtés, et au cours de ces dernières années l'Indonésie a été, à l'échelle internationale, félicitée pour son efficacité en matière de lutte contre le terrorisme. Mais comment le gouvernement indonésien peut-il fixer une " frontière " aussi rigide entre les " mauvais " (musulmans terroristes, dangereux… et exécutés s'ils sont attrapés) qu'il faut traquer sans broncher et les " bons " (musulmans radicaux, un peu excités c'est tout…) qu'il convient de guider, de contrôler, d'accompagner, bref de comprendre et parfois d'accepter aussi. Une étrange " paix des braves ", d'ordre politico-religieuse, mais qui risque d'exploser dans les mains mêmes des maîtres chanteurs des faiseurs de la vie économique et politique à Jakarta.

Qu'on la déplore ou qu'on l'encourage, l'islamisation - forcée, subie ou voulue - poursuit son travail de sape partout en Indonésie. On a vu et connu en un peu plus d'une décennie un nombre importants d'exactions, allant des gros attentats aux petits actes de vandalisme, en passant par des églises brûlées ou des femmes tabassées. Le gouvernement indonésien, même gagné par le tout-libéralisme, ne pourra éternellement " laisser faire " une telle situation. Les lendemains risquent rapidement de déchanter.

En attendant que le président SBY daigne bien se bouger, les islamistes se sont mis au boulot : des raids anti-alcool opérés dans les bars de la capitale ou ailleurs, des Bataks chrétiens sont agressés à Jakarta et des églises interdites à Manado au nord de Sulawesi, un jeune à Sumatra a été arrêté pour avoir écrit que Dieu n'existait pas, la secte musulmane Ahmadiyah a été mise à l'index, les minorités gays et lesbiennes sont harcelées sinon pourchassées, la censure regagne du terrain, le magazine Playboy avant et la chanteuse Lady Gaga maintenant dérangent car ils déstabilisent, près de Solo un spectacle de théâtre traditionnel javanais a été brutalement interrompu par des lascars enivrés de mauvaise foi, etc. Beaucoup est à craindre, surtout lorsqu'on voit que depuis 2011, le nouveau chef de la police nationale, un certain Timur Pradopo, lui-même un des cofondateurs du FPI, est un chaud partisan d'un partenariat " naturel " entre les gentils policiers débordés et ces sympathiques milices islamistes qui pourraient s'avérer très utiles pour la sécurité…

Avec une telle police à la botte et une telle corruption à la petite semaine, le FPI jubile. D'autres conséquences sont à anticiper. Ainsi, en février 2011 à Kalimantan Centre, devant l'incontinence des autorités officielles, les Dayaks décident de faire eux-mêmes le ménage et refusent donc que des types du FPI débarquent dans leurs villages… Ils gagnent cette bataille, mais pour la guerre rien n'est moins sûr. Car celle-ci peut s'avérer longue et rude. Les plus déterminés vaincront. Et, c'est bien connu, avec la foi on y croit d'autant plus. Mais quelle foi ? La religion rejoint la justice dans le sens que c'est la foi du plus fort qui gagne…

La fermeté du gouvernement à l'endroit des islamistes, et d'abord du FPI, sera le meilleur test pour arguer de sa crédibilité, de son sens des responsabilités, de son sens de l'histoire également. Car offrir aujourd'hui trop d'espace politique et public au FPI c'est demain lui octroyer l'espace vital qu'il exigera, et c'est - comme ailleurs en 1933 - ouvrir la boîte de Pandore dont nul ne sait ce qui en sortira de mauvais… Le retour à la loi du plus fort qui paraît dans maints lieux de l'archipel de nouveau s'appliquer constitue un terrible recul démocratique et représente une menace pour le devenir même de l'Indonésie.

Pour terminer sur une note d'espoir, on aimerait créditer ces propos livrés en 1951 par l'écrivain Roger Vailland, suite à une escapade dans la nouvelle Indonésie, fraîchement devenue indépendante : " L'islam indonésien est la religion la moins voyante, et la plus tolérante du monde. (…) Le tort de beaucoup d'Européens est de juger de l'islam à la mesure du catholicisme ". L'heure était alors au syncrétisme religieux même avec la philosophie du Pancasila en contre-point. Aujourd'hui, dans un monde complexe rendu à l'état de village planétaire, où le territoire s'est tristement réduit au terroir, le syncrétisme - à l'instar du métissage - n'est plus ni un rempart ni une solution. Il faudra pourtant, inévitablement, y revenir. Si toutefois, demain, les Indonésiens comme le reste des habitants de ce monde, ne souhaitent pas succomber face aux nouveaux et encombrants démons de l'archipel…

A gauche, manifestation à Jakarta dès le 29 avril 2012 contre un concert programmé le 3 juin et… finalement annulé (photo : Reuters).
A droite, Habib Salim Alatas, le président du FPI (Front des Défenseurs de l'Islam), chez lui à Jakarta, le 15 mai (source : Libération et AFP).
Sur le montage photo, on dirait qu'il fait coucou à Lady Gaga, mais cela doit être une illusion toute satanique.
En fait, le coucou est plutôt un au revoir ! Un adieu. Ultime et unique. Voire un clin d'œil à Dieu. Unique aussi, Lui. Pour certains en tout cas, c'est sûr...

 

2. L'Indonésie gaga du FPI ? L'islam croissant et la sexy lady

Pour l'Indonésie, et notamment ses médias, le mois de mai 2012 fut celui de l'accident du Sukhoi, survenu sur les hauteurs du mont Salak, non loin de Bogor. Tout le monde ou presque, sans jamais négliger une bonne dose de pathos, ne parlait que de cette tragédie, dont l'essai aérien devait être une première et non pas une dernière… jusqu'à ce que surgisse sur la scène politico-médiatique - et non sur la scène musicale d'un stade à Jakarta - Miss Lady Gaga. Et là, les esprits s'émoustillent voire s'échauffent, les pupilles se dilatent avant de se refermer sur une chape de plomb religieuse qui a certainement de quoi inquiéter le devenir des Indonésiens. Ensuite, lorsque la frustration et l'excitation s'en mêlent, la tragédie cède certes le pas à l'ironie, mais les pinceaux s'emmêlent encore davantage : " Ah, c'est pas bon pour le pays et j'espère qu'elle ne viendra pas… mais si elle devait venir, tu crois qu'elle enlèvera son soutien-gorge sur scène ? " ai-je entendu de la bouche d'un jeune indonésien, mi-joueur et mi-sérieux ! Difficile à interpréter ce genre de propos…

Vous n'êtes pas sur Mars mais en Indonésie, et c'est Satan qui attaque !
Le FPI rassemble régulièrement ses troupes pour manifester contre ce qu'il appelle le " libéralisme "…
(photo : Reuters)


La fureur de Lady Gaga

Qualifiée de " satanique " par les islamistes indonésiens, Lady Gaga ne se produira pas en concert à Jakarta, comme cela était prévu de longue date, le 3 juin 2012. Pourtant, ce ne sont pas les islamistes - avec leurs courants divers - qui gouvernent l'Indonésie mais bien une démocratie parlementaire avec à la tête du pays un président qui, à force d'offrir des gages à tout le monde - islamistes compris - ne sait plus où donner de la tête… et ne plus se faire respecter.

Au passage, on note que l'Indonésie et l'islam n'ont en rien le monopole de l'absurdité rétrograde perceptible lorsque politique et religion se mêlent de ce qui ne les regarde pas forcément. Ainsi, la Russie actuelle et autoritaire, avec ses extrémistes chrétiens orthodoxes et ses ultranationalistes plus ou moins nostalgiques, n'ont pas du tout apprécié certains morceaux du groupe de rock féministe Pussy Riot, surtout lorsque les trois sympathiques punkettes ont entamé une " prière punk " aux accents vigoureusement anti-Poutine, cela en pleine cathédrale moscovite… Emprisonnées pendant plusieurs mois, puis jugées à la fin du mois d'août 2012, lesdites " sorcières " russes ont été officiellement accusées de sacrilège. Tous les réactionnaires de la place, qu'elle soit rouge ou brune, ont soutenu ce pseudo procès qui en rappelle d'autres, plus anciens, des bûchers de l'Inquisition à ceux de l'époque de Staline… Les trois jolis anges du démon, dont les chansons font un tabac sur Youtube, ont écopé chacune de deux ans de camp, histoire que ces Russes, belles et rebelles, retrouvent le droit chemin, autrement dit celui pavé par une dictature mafio-capitaliste à la sauce russe : jouer du punk, écrire des textes anti-gouvernementaux, le tout par des femmes, jeunes et sexy, et de surcroît féministes tendance anarchiste, voilà qui ne pouvait pas durer !

Mais revenons en Indonésie en mai 2012. Les organisateurs du concert et le staff de Lady Gaga tombent un peu des nues et s'étonnent de la décision de la police jakartanaise de ne pas autoriser cet événement… en dépit des plus de 50.000 billets déjà vendus. Les " petits monstres " - surnoms des fans de la chanteuse - étaient pourtant au parfum puisque leur idole relevait du démon et même de Satan en personne. Sans compter que " l'idolâtrie " est un péché autant pour les instances musulmanes que chrétiennes. Pour les fans ainsi martyrisés peut-être serait-il plus judicieux d'opter pour une vieille religion politique, désuète mais populaire à une époque, le marxisme ! Ici pas de dieu officiel, et Big Daddy, promoteur de la tournée de Lady Gaga, adopte déjà la terminologie marxiste. Ne laissant pas tomber l'affaire jusqu'au dernier moment, il lance un vibrant " Poursuivons le combat ". On peut en rire mais c'est dit. On peut aimer ou détester Lady Gaga, là n'est pas le souci, mais chaque époque a sans doute les combats qu'elle mérite…

Devant cette menace plus érotique que musicale, le " Conseil des oulémas " ou MUI (la plus haute autorité religieuse islamique dans le pays) a rapidement porté plainte contre la tenue de ce concert : trop trash, trop sexy. La police a emboîté le pas, la cadence plutôt. Quant au fameux Front des Défenseurs de l'Islam (FPI), à la réputation bien établie dans l'archipel, et connu pour ses actes violents et autres opérations punitives, il avait promis de réunir au moins 30.000 militants, plus ou moins en tenue de combat, pour empêcher la chanteuse de " répandre sa foi satanique ". Dans le Jakarta Post du 10 mai 2012, on peut lire que le FPI fera ce qu'il faut pour attendre la star à sa descente d'avion et pour la remettre, de gré ou de force, dans le même avion, afin qu'elle quitte immédiatement le territoire. Les menaces se sont concrétisées au fil des jours, le FPI restant sur une ligne dure comme d'accoutumée : " Soyez prêts au chaos à Jakarta. Nous sommes prêts à être jetés en prison et être tués " a déclaré Salim Alatas, le prolixe et fringuant patron du FPI. Plus délirant, lorsque ce dernier exige que la star dise publiquement " qu'elle n'est pas une enfant de Satan "… Qu'est-ce qu'il vient faire ici lui ? On se le demande. Quelques jours plus tard, alors que l'interdiction était devenue effective, Habib Salim Alatas revient à la charge contre la star, avec encore plus d'entrain : " elle ne porte que des culottes et un soutien-gorge. Elle est très dangereuse pour les jeunes générations. Elle a elle-même dit qu'elle était le messager du diable ". Et si l'Indonésie aurait davantage besoin de psychanalystes que de prédicateurs ?

Devant la toute-puissance, qui n'a rien de divine, du FPI, la police baisse les bras, impuissants, les politiques se comportent comme de vulgaires tire-au-flanc, masquant à peine leurs intérêts égoïstes et électoralistes, les autres religions se terrent ou se taisent, le président pondère, c'est d'ailleurs à peu près ce qu'il sait faire de mieux… On le voit, face à tant de démissions, le contexte est favorable pour les islamistes en général et pour le FPI en particulier.

A partir du 14 et surtout du 15 mai, et faisant suite à la décision d'interdiction de la police, le débat autour de la tenue du concert de Lady Gaga monte d'un cran, et chacun y va de sa surenchère démagogique. Plutôt surréaliste, un débat télévisé, diffusé sur la chaîne indonésienne TV One, le 16 mai en soirée, s'est intitulé " FPI versus Lady Gaga ". Commentateurs et bonimenteurs, journalistes et islamistes s'en sont donnés de tout cœur pour attaquer la chanteuse qui gêne au point qu'elle est parfois présentée comme une dégénérée. Il est surtout incroyable de voir qu'à l'issue du " débat ", personne n'a réellement eu le courage d'affronter publiquement Salim Alatas du FPI et même d'autres responsables d'organisations musulmanes. Dans cette même émission, un islamiste pouvait ainsi expliquer, sans être interrompu, que Lady Gaga n'était qu'une lesbienne qui représentait et travaillait pour l'Etat d'Israël, parmi d'autres idioties du même acabit. Il reste nombre de tabous à déboulonner si le pays souhaite instaurer une authentique démocratie... Même le populaire " Jokowi " (alias Joko Widodo), réputé maire de Solo et candidat au poste de gouverneur de Jakarta, a épaulé la décision de la police, ne souhaitant visiblement prendre aucun risque… Lors du débat télévisé évoqué ci-dessous, il était également présent et gardait la tête basse rechignant à s'exprimer. Et lorsqu'il parlait c'est pour lâcher un " …mais, au fait, qui est donc Lady Gaga ? ". Pour lui, sa musique ne lui parle pas et ne correspond pas aux Indonésiens, il dit préférer le son lourd mais clair de Metallica…

C'est différent en effet, plus consensuel et moins sexy aussi ! Mais, en regardant ce débat, cela rappelait des images douloureuses où l'on voyait, au printemps 1933, les sociaux-démocrates faire comme si de rien n'était pendant que les nazis prenaient possession des bancs de l'assemblée du Reichstag et bien plus encore de la rue… Toutes proportions gardées, et à 80 ans d'écart, le FPI de Salim Alatas en 2012 c'est un peu les SA de Ernst Röhm en 1932, à la veille de la prise du pouvoir, en toute légalité, par les nazis.

Vie paisible et nonchalante dans la fraîcheur toute relative d'une belle mosquée toute verte à Ambon. Ce jeune croyant porte pourtant un tee-shirt dangereux qui risque de lui attirer les foudres de Satan : " rock & desire ", n'est-ce pas précisément ce qui inquiète les musulmans extrémistes. Il est en tout cas bien agréable de voir ce jeune homme s'amuser dans la mosquée entouré de ses amis. On me rétorquera qu'il ne pouvait pas aller au concert de Lady Gaga puisqu'il a été annulé, alors il s'est rebattu sur la mosquée…

 

Pourtant, cette affaire Gaga commence aussi à exaspérer tous les Indonésiens progressistes, fatigués de subir et trop souvent incapables d'agir, et qui souhaitent un changement dans l'évolution des mœurs. Pour la jeunesse et pour l'Indonésie. Des intellectuels et des journalistes se mobilisent aussi pour exprimer leurs inquiétudes. Le titre d'un article du Jakarta Post du 17 mai 2012 est explicite : " Le tollé autour de Gaga prouve que des 'fractions dures' (de l'islam) dirigent ce pays ". Cet article donne la parole au recteur de la Syarif Hidayatullah Islamic State University, Komaruddin Hidayat, qui considère que " certains groupes sociaux ou religieux sont parvenus à influencer, avec succès, le gouvernement dans le but qu'il intervienne pour limiter la liberté d'expression en Indonésie ". Un constat grave et accablant, et le recteur poursuit : " Cette situation prouve qu'il existe des officiels frauduleux qui instrumentalisent les groupes extrémistes pour satisfaire leurs propres intérêts politiques "… La non-venue de Lady Gaga à Jakarta aura au moins eu le mérite de dévoiler des pratiques honteuses et de mettre certains sujets politiques et religieux sur la table. Mais comment, maintenant, ne pas les évacuer d'une seule traite ? Comme si ces soucis n'avaient jamais existé…

Le gouverneur de Bali, Mangku Pastika, comme pour assombrir un peu plus le climat religieux délétère mais tel aussi un agréable bol d'air frais, lance en forme de boutade que si Jakarta n'autorise pas le concert de Lady Gaga, cette dernière peut si elle veut donner un concert à Bali, une île certes indonésienne mais où les apports internationaux et les brassages culturels font partie du quotidien de tous les habitants de l'île. Pastika a ainsi déclaré dans les colonnes du Bali Daily ce propos plutôt rassurant : " Je pense qu'il n'y aurait aucun souci pour elle de donner son concert ici à partir du moment où son spectacle est en phase avec la culture locale ". Dommage toutefois que la star n'ait pas pu sauter sur l'occasion… Car, en attendant, l'étau partout se resserre, et même à Bali ? En pleine page de l'hebdomadaire The Bali Times daté de fin juin 2012, un article explique qu'après l'interdiction du concert de Lady Gaga, les islamistes portent désormais aussi leurs efforts sur les chanteuses et danseuses indonésiennes qui se trémoussent et se déhanchent de façon trop sexy à leur goût (mais forcément à leurs yeux !)… Apparu dès les années 1960 et popularisée en 1973 par Rhoma Irama, mêlant influences pop, rock et surtout bollywoodienne, le style " dangdut " connaît depuis un demi-siècle un succès croissant et populaire jamais démenti. Autour de 2004, une polémique déjà ancienne - avec l'artiste et danseuse un brin vulgaire Inul Darista en ligne de mire - avait alors placé ce thème sur la scène médiatique et attiré les foudres des soldats d'Allah. A l'époque, les radicaux musulmans se faisaient la main, si l'on peut dire, et désormais - jugeant le dangdut et d'autres performances voisines comme étant trop érotiques - ce sont les chanteuses Dewi Persik et plus encore la ravissante Julia Perez qui font les frais de cette montée de l'intolérance religieuse dans tout l'archipel.

Fin juin 2012, The Bali Times rappelle que Habib Salim Alatas, le bruyant responsable du FPI à Jakarta, après avoir promis de " brûler la scène " si Lady Gaga montait dessus, poursuivait son combat de haine en précisant que les chanteuses ou danseuses de dangdut indonésiennes ne sont pas différentes de la pop star américaine. La menace, à peine voilée, qu'elles terminent en enfer est donc à l'ordre du jour.


Le courage dévoilé de Irshad Manji

La parution en Indonésie (et en indonésien) du livre Allah, Liberty & Love de Irshad Manji, activiste et féministe musulmane, auteure (" controversée " comme on dit poliment ici) de textes qui font bondir les islamistes, est " l'autre affaire " qui jouxte celle de la sexy lady internationale. Deux femmes liées par le contexte et par, dans une moindre mesure, leur forte personnalité et leur implication en faveur des homosexuels et d'une certaine idée de la liberté d'expression.

En effet, début mai 2012, la venue et la promotion du dernier livre de l'écrivaine canadienne - d'origine ougandaise - Irshad Manji ont été également très mal perçues par nombre de musulmans indonésiens et pas seulement de la part des extrémistes ou des membres du FPI. Ouvertement féministe et lesbienne, Manji critique, arguments à l'appui, les interprétations littérales du Coran qui, comme chacun sait, sont utilisées selon des intérêts précis et ciblés. Ennemie publique n°1… de Ben Laden, elle revendique haut et fort son attachement à une tradition musulmane ouverte sur le monde (désignée sous le nom de " ijtihad " et qui revendique une pensée indépendante et libre, c'est son " cheval de bataille "). Devenue rapidement la bête noire des islamistes radicaux, Irshad Manji est sortie de l'ombre grâce à son ouvrage Musulmane mais libre (paru en 2004) qui a défrayé la chronique internationale dans le petit monde des livres. Sans verser dans l'angélisme - ce qui serait un comble pour une personne accusée de collusion avec le satanisme ! - sa vie de femme, d'étrangère, de musulmane, de militante aussi, fut pavée d'embûches. Mais exilée au Canada, dont elle deviendra citoyenne, son ascension personnelle et ses multiples combats en faveur du droit des femmes et de toutes les minorités font leur petit bonhomme de chemin. Politicienne, journaliste, intellectuelle engagée, l'un de ses combats les plus importants consiste à donner une autre image de l'islam. Ainsi, elle critique en particulier la vision de l'homosexualité délivrée par les extrémistes de l'islam traditionnel qui, contrairement à la loi coranique, récusent ce dit du prophète : " Allah a rendu excellent tout ce qu'il a créé ". Pas étonnant que dans ce contexte elle soit devenue l'amie de Salman Rushdie et qu'elle partage avec lui, en outre du plaisir des livres, celui moins jouissif d'avoir été menacée de mort à plusieurs reprises. Sorte de porte-parole des femmes en terre d'islam, Manji est cependant souvent critiquée pour son mode de vie jugé trop occidental, ses propos considérés comme étant parfois trop " doux " envers Israël ou trop anti-arabes lorsque qu'elle rapproche (un peu vite il est vrai) la culture arabe d'un " islam du désert ". Alors, lorsqu'elle arrive en Indonésie pour la parution - dans sa traduction indonésienne - de son dernier livre, Allah, liberté et amour (2012, disponible en français), les islamistes de l'archipel et de tout poil sont hérissés, énervés, échaudés… Mais l'écrivaine a toutefois pu discuter, débattre et promouvoir " librement " son livre traduit en indonésien, ce qui en soi est déjà un véritable exploit compte-tenu du contexte actuel. Il demeure qu'en ces temps troubles Irshad Manji est en quelque sorte devenue la parfaite " compagne " de route de Lady Gaga pour des médias et des habitants peu soucieux de vérité et de réflexion… Symptôme inquiétant de ce vent mauvais qui souffle sur l'Indonésie, la liberté d'expression semble perdre du chemin même auprès de celles et ceux qui la défendent comme ils peuvent. La force du FPI et de ses sbires est d'arriver à ronger jusqu'aux fondements des relations humaines. Même certains chercheurs ou sociologues se sentent par exemple contraints de faire des compromis. Ida Ruwaida rapporte ainsi au Jakarta Post daté du 16 mai 2012 que " le gouvernement aurait pu autoriser Lady Gaga à donner son spectacle dans le pays mais en lui précisant qu'elle ne pourra pas porter tous les styles de vêtements " ; de l'avis de l'enseignante-sociologue, cela n'aurait pas offensé la chanteuse qui aurait compris qu'il s'agit simplement de respecter la culture du pays hôte. Heureusement, notre sociologue avait trouvé plus d'égard et de crédit à la venue de Manji lors de la promotion de son livre. Peut-être que tout simplement elle n'aime pas Lady Gaga. Moi non plus. Et alors ?

On notera d'ailleurs qu'au même moment où, sous la pression islamiste, le concert de Lady Gaga a été officiellement interdit à Jakarta et donc annulé, à Kuala Lumpur, dans la capitale malaysienne, on a refusé à Irshad Manji de parler devant un auditoire d'universitaires et d'étudiants. Causer de quoi ? D'islam, de liberté et d'amour évidemment. Des thèmes risqués et dangereux, il serait en effet plus judicieux d'évoquer la bourse, le dernier 4x4 à la mode ou l'ouverture du dernier Starbucks dans la capitale… Ici aussi, le principal libraire impliqué et l'université qui souhaitait l'inviter ont dû faire marche arrière suite au diktat rendu par le tout-puissant " département de la religion islamique " de Selangor. La Malaisie semblait jusqu'à ce jour nettement plus " fermée " que l'Indonésie sur le plan " culturel " : Beyoncé a par exemple dû annuler un concert à Kuala Lumpur en 2007, et Lady Gaga n'a même pas tenté d'y chanter, le risque est maintenant de voir l'Indonésie marcher sur ses traces de fermeture… Mais la résistance s'active. Beaucoup d'Indonésiens, jeunes et moins jeunes, sont effarés et écoeurés des tournures de cette affaire, et ils le racontent massivement sur les forums des sites de la presse (notamment le Jakarta Globe), sur les blogs, Facebook, Twitter, etc. Un début d'insoumission salutaire ? Peut-être lorsqu'on lit sur les divers sites que la vraie menace n'est pas l'art ou la musique mais le FPI ou la corruption…

Dans l'actualité du fanatisme, le 9 juin 2012, la littérature remplace la musique, et le FPI parvient à ce que Gramedia (éditeur et distributeur) non seulement retire mais brûle les exemplaires d'un récent ouvrage qui " insulte le prophète " selon les dires des intolérants de service : le livre à bannir s'intitule Cinq villes qui ont dirigé le monde, il est signé de Douglas Wilson (un théologien américain, ce qui évidemment n'aide pas dans ce contexte). Un passage du livre présente le prophète comme " un pirate et un meurtrier qui attaquait marchands et caravanes pour contrôler Médine ". Pourtant, sauf erreur et au risque de m'attirer les foudres de Satan, le sabre et le goupillon ne furent point une spécialité chrétienne, et les conversions aux nouvelles religions du Salut (dont l'islam) n'ont guère fait l'économie des armes et de la violence. Toujours est-il que l'entreprise Gramedia, qui a beau être le plus grand libraire-éditeur de l'archipel, s'est confondue en plates et publiques excuses tout en procédant à un immense autodafé comme cela a été exigé par les islamistes radicaux. Un comble pour un vendeur de livres que de devoir les brûler, sans oublier que cela nous renvoie à des heures bien sombres de l'histoire…

En Indonésie comme en Malaisie, l'émergence économique tant vantée " dehors " n'a pas encore débouchée sur une émergence dans le domaine des libertés " dedans "… " Dépenser oui, penser non ", pourrait être le nouveau mot d'ordre des autorités politiques en charge ! En espérant toutefois qu'ils ne feront pas trop de zèle dans cette direction. Ou alors, c'est donner libre cours à toutes les dérives.

Au village de Lonthoir, à Banda Besar (Moluques), avec son " beau " tee-shirt, le gardien et intendant de la belle mosquée At-Taqwa.
Même dans ce coin reculé, les " boys band " les plus abrutissants sont plus en odeur de sainteté pour les fervents musulmans que la sulfureuse Lady Gaga…

 

Satan et les Moluques

Poursuivons avec l'exemple de l'Indonésie orientale. Là, a fortiori aux Moluques, le risque est de voir Satan surgir à tous les coins de rue. Déambulant dans les rayons de la librairie Gramedia à Ambon, je tombe non sur Satan lui-même mais sur son ombre, son fantôme peut-être : Hitler, Adolf de son prénom. Satan serait donc débusqué ? Surtout lorsque, sur la couverture du livre, je vois en haut de la tête du sanglant moustachu, ce titre ravageur et vrai scoop si ce n'était pas totalement bidon : " Hitler est mort en Indonésie ". Ben oui, il fallait y penser. C'est écrit en bahasa indonesia, et personne - ni chrétiens ni musulmans du cru, pour une fois unis - ne paraît s'offusquer ou même déplorer ce genre de production " littéraire ". A croire que les autodafés n'ont jamais été effectués pour les " bons " livres… L'inculture mène à toutes les dérives, les plus tragiques et les plus risibles. Ici, dans les Moluques, on trouve les deux. Mais, reprenons, car je tente de poursuivre ma route pour trouver Satan qui menace l'intégrité de la nation et la moralité de la jeunesse. Donc, un quart d'heure après avoir quitté la librairie et l'Adolf à bottes, voilà que je me trouve devant une vaste église protestante, située un peu à l'écart, protégée par des statues de prime abord angéliques mais dont une observation plus rapprochée m'invite soudain au malaise : encore lui ! Non, pas vraiment Adolf, mais le nazisme… C'est troublant de voir un ange faire le salut nazi à 12.000 km de de l'Axe Berlin-Paris (cf. les deux photos qui suivent) ! En plus il y en a une petite dizaine de ces anges diaboliques qui se signent ainsi. Consternant aussi car, venant d'apprendre que le chef des nazis était mort en Indonésie, il se pouvait que certains de ces fidèles lieutenants se trouvent à quelques pas de moi, peut-être réfugiés dans ce temple protestant et religieusement protégés par ces anges de la mort qui trônent devant les entrées… Je me ressaisis et, constatant qu'une classe de primaire venait d'arriver, entonnant des chants religieux tonitruants et portant fièrement le missel à la main, je me suis dit, sans doute pour me rassurer, que tout va bien et que ces mômes étaient bien trop mignons pour avoir quelque lien avec les anges exterminateurs du voisinage. Cela dit, les nazis aussi avaient des enfants… Toujours est-il qu'après cette escapade, Satan pour moi avait tout l'air d'un ange. Et cela ne pouvait convenir ni aux chrétiens ni aux musulmans, des Moluques et d'ailleurs.

Satan n'est pas un ange et vice-versa. Car Satan est une femme qui ressemble à Lady Gaga. C'est clair, net et précis. Maintenant il va falloir lui régler son compte. Le FPI est bien placé pour activer la fureur à sa manière et ses troupes d'élites ne sont pas des anges justement. Par exemple, dans une petite mosquée d'un hameau perdu du nord de l'île d'Ambon, un bulletin hebdomadaire d'information est offert aux fidèles (Bulletin Dakwah Al Islam), et qu'y trouve-t-on ?

Au centre de la ville d'Ambon, déniché dans une grande librairie voici un livre à ne pas acheter… et à quelques centaines de mètres de là, devant une plutôt belle église protestante, un ange semble faire le salut nazi.
Mais tout cela n'est qu'illusion : le véritable ennemi n'est pas l'intolérance politique et religieuse, c'est Satan, il est parmi nous, et le Mal - à défaut de mâle - porte désormais un nom : Lady Gaga, évidemment…

 

Dans l'édition du 11 mai 2012 de ce bulletin, le sujet porte sur " Liberalisme, Agama & Budaya " (libéralisme, religion et culture). Mais attention, en Indonésie, où l'on ne badine pas avec la foi, " libéralisme " est nettement plus proche du sens qu'on donne en français au terme " libertinage " qu'à celui de " capitalisme " ou même de " libéralisme " au sens habituel anglo-saxon… Et là, sur ce tract d'un bout du monde, on peut déceler une attaque en règle à la fois contre l'homosexualité et contre Lady Gaga, dont le concert à Jakarta était encore à cette date officiellement prévu. Nul doute que les rédacteurs du bulletin n'aiment guère la démoniaque chanteuse qu'ils considèrent non seulement " vulgaire " mais surtout encourageant le sexe à tous les étages et promouvant la cause homosexuelle. Ce bulletin stipule encore qu'en Indonésie " l'agenda du libéralisme (comprendre en termes de sexualité et de mœurs) ne consiste à rien d'autre qu'à détruire l'islam et briser la communauté de croyants ". Whouah, cela accorde beaucoup de pouvoir et de responsabilité à Lady Gaga, non ? Pas vraiment gaga la lady mais peut-être un peu chamane, non ? A l'image de ces prêtres " bisu ", à Sulawesi-Sud, en bonne terre d'islam, mais où chamanisme, féminité et même sexe n'ont pas toujours été des mots proscrits… Cela ne règle pas pour autant notre histoire bien satanique où, bizarrement, certains thèmes récurrents des deux fascismes, musulmans et nazis, le nouveau et l'ancien, se découvrent de troublantes ressemblances. Un premier pas vers l'harmonie ? Pour l'heure, " l'ennemi de mon ennemi est mon ami ", c'est bien connu : on a vu cela en 1939 avec le pacte germano-soviétique et aujourd'hui de la part de certains islamistes radicaux lorsqu'ils éructent que Lady Gaga serait un dangereux agent sioniste envoyé tout droit d'Israël pour détruire l'islam et l'Indonésie, rien que ça !

Bref, malgré la délation ambiante, Satan reste introuvable. On ne peut le " fixer " ni le virer, donc on va se contenter de l'empêcher de pénétrer sur le territoire national indonésien… Un peu comme pour les citoyens d'Israël.

La " Une " du 16 mai 2012, du quotidien local Ambon Ekspress, qui illustre les violents affrontements (le titre évoque une " pluie de pierres ") de la veille qui ont embrasé le centre de la capitale des Moluques.
A droite, page de garde du bulletin pro-islamiste distribué dans certaines mosquées.

 

Alors, Satan caché dans un buisson ardant ? Ou Satan déguisé en drag-queen (voire en ogoh-ogoh à Bali )? Il reste que Satan rôde et cela pose un problème certain : non pour Lady Gaga qui trouvera un autre archipel où donner de la voix, mais pour les Indonésiens eux-mêmes, tous ceux - et ils sont nombreux - qui souhaiteraient vivre ensemble en bonne entente et intelligence. C'est peut-être ces deux termes (" entente " et " intelligence ") qui semblent terriblement manquer aux deux monothéismes bourrus de certitudes et qui, mutuellement, se sermonnent puis s'affrontent allègrement à la machette. On a vu qu'au sujet de Lady Gaga, les extrémistes protestants sud-coréens ont totalement partagé le point de vue des extrémistes musulmans indonésiens. Ce qui prouverait, par l'absurde, que les deux religions pourraient un jour s'entendre ? En attendant, Satan court toujours, mais à Ambon, le 15 mai au matin, on compte au moins deux morts et une soixantaine de blessés, presque tous chrétiens. Pour les médias locaux, rien ne filtre, pas de morts, seulement des affrontements " interethniques " habituels, il ne faut pas s'alarmer de trop ni mettre de l'huile sur le feu. Même si la maison a commencé à brûler…

Et Lady Gaga dans tout ça ? Elle n'était pas de la partie, et tout a en fait explosé lors d'une célébration de commémoration nationale (à propos du héros Pattimura)… mais la chanteuse de Poker Face, dont tout le monde parle, s'est invitée sur scène sans le savoir (encore un coup de Satan ou un voyage chamanique ?). Sans le vouloir aussi. Face à l'islam croissant dans l'archipel, le pays va devoir jouer son va-tout… A poursuivre cette politique de l'autruche, c'est toutes ses plumes qu'il perdra, toutes prendront les voiles vers un paradis fortement incertain.

Au lendemain des émeutes d'Ambon, le 16 mai 2012 : tensions apparentes et occupation militaro-policière.

 

Alors l'Indonésie complètement gaga du FPI ? Non, et on doit tous espérer que non, en revanche le pays est totalement groggy par les agissements du FPI. Avec un président plus qu'absent et des islamistes omniprésents. En politique comme dans la vie, on aurait tort d'oublier qu'une place laissée vacante est vite occupée par des énergumènes plus dynamiques, toujours aux abois, et qui parfois aboient très fort. Trop fort.

Au début de l'été 2012, l'hebdomadaire Tempo a rendu publique une affaire de corruption de la part des pro-islamistes présents dans le gouvernement actuel et qui pourtant se gaussent d'être un modèle de propreté en la matière. L'affaire concerne des pots-de-vin amassés par des fonctionnaires du Ministère des Religions qui se sont enrichis lors de l'acquisition de millions d'exemplaires du Coran destinés à être distribués aux plus pauvres de l'archipel. Le livre saint se voit ainsi désacralisé par les tenants même de l'ordre moral islamiste ! Les faits remontent à 2010 et renvoient à la direction générale de l'Education musulmane (au sein du Ministère des Religions, dont la réputation est déjà ternie suite à d'autres affaires plus anciennes, comme la gestion financière de certains candidats au pèlerinage à La Mecque). A ce moment-là, Nassaruddin Umar, actuellement vice-ministre des Religions, dirigeait ce département… L'affaire se corse, impliquant également des membres du Golkar, notamment un certain Zulkarnaen qui, depuis 2009, remportait toujours l'appel d'offres au centre de cette histoire de corruption. En effet, le Ministère des Religions 'recherche' en permanence deux millions à pourvoir aux écoles confessionnelles et aux habitants les plus pauvres du pays. Ces exemplaires sont censés être distribués gratuitement. Mais l'entreprise de Zulkarnaen récupère la mise concernant l'édition et l'impression du livre saint… Siégeant aussi à la commission religieuse au Parlement (hum… pour le budget), Zulkarnaen a la main sur le portefeuille et décide des contrats. Ironie du sort, l'affaire éclate au moment où se déroule la plus importante lecture publique du Coran (à Ambon) en présence du président et de sa suite… Les incohérences politico-religieuses deviennent la norme dans un archipel, assez mal gouverné il faut bien le dire, tenté par un retour du nationalisme agressif et un protectionnisme économique radical, qui se veut pourtant encore un exemple d'islam ouvert et modéré. Dans ce but, des efforts importants restent à faire.

Une autre ironie du sort montre que, tandis que le Ministère des Religions tente de dénicher ses deux millions de Coran annuels, une campagne de propagande clairement islamiste et raciste s'est développée dans le pays, sous la pression aussi des groupes islamistes des pays arabes. Elle s'intitule " Save Maryam ". L'objectif est d'enrayer une soi-disant vague de conversion au christianisme en Indonésie. A l'aide de chiffres totalement tronqués, les propagandistes annoncent sans rire que deux millions de musulmans deviennent chrétiens chaque année en Indonésie. Il s'agit donc pour eux de relever les manches pour défendre l'islam ainsi soudainement menacé et, comme le diffuse les réseaux sociaux en continu sur la toile, il faut " empêcher Maryam de devenir Marie "… Cette campagne internationale, surtout véhiculée sur Internet, souhaite trouver des fonds pour soutenir les madrasas (écoles coraniques) et lutter contre la corruption; elle entend aussi critiquer le gouvernement indonésien pour son attitude jugée anti-islamique… Ce qui n'est pas notre opinion, compte-tenu des gages que l'actuel président a concédé ces récentes années aux islamistes, modérés ou non !

La démocratie indonésienne semble avoir une sérieuse gueule de bois. Le mieux est alors d'arrêter de boire. Ah ! mais voilà enfin un propos qui devrait plaire à certains, comme quoi il est toujours possible de s'entendre…



Références bibliographiques

Feillard Andrée, Madinier Rémy, La fin de l'innocence ? L'islam indonésien face à la tentation radicale de 1967 à nos jours, Paris, Les Indes savantes, 2006.
Les Cahiers de l'Orient, " L'Islam en Indonésie ", n°92, dir. Agnès de Féo, Paris, 2008.
Manji Irshad, Allah, liberté et amour. Le courage de réconcilier foi et liberté, Paris, Grasset, 2012.
Michel Franck, L'Indonésie éclatée mais libre. De la dictature à la démocratie (1998-2000), Paris, L'Harmattan, 2000.
Suryakusuma Julia, " Indonesia's Islamofascists. Zero tolerance for bullies and thugs ", Singapour, The Straits Times, 12 juin 2008.
The Bali Times, " Lewd and raunchy Dangdut under fire after Gaga kerfuffle ", Denpasar, 22-28 juin 2012, p. 11.
Vailland Roger, Boroboudour, voyage à Bali, Java et autres îles, Paris, Kailash, 1996 (1951).
Zada Khamani, Islam radikal. Pergulatan ormas-ormas Islam garis keras di Indonesia, Jakarta, Teraju, 2002.

Voir également le film-documentaire, fort instructif, au titre inspiré, Les démons de l'archipel, de Beaudouin Koenig, Paris, Mano a Mano, Arte, documentaire, 2011 (durée : 1h16).

Et, bien sûr, réécouter Sympathy for the Devil, des Rollling Stones, sans pour autant faire l'impasse ou jeter en enfer Lady Gaga… On peut aussi écouter les morceaux de Pussy Riot (surtout ceux qui attaquent le pouvoir en place à Moscou), ce groupe punk féminin russe, dont les trois jeunes femmes sont actuellement enfermées dans un camp, pour leur apprendre à se révolter…