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EDITO


Bouger et se bouger: partir et ne rien lâcher

 

par Franck Michel

 


L'article en format PDF

 

Le mur des lamentations à Jérusalem (Israël) et un mur du quartier catholique de (London)Derry en Irlande du Nord.
Ces deux photos datent du milieu des années 1980. Depuis cette époque, des murs sont tombés, d'autres se sont érigés.
Les religions, les monothéistes avant tout, n'ont fait qu'envenimer la vie des hommes et persécuter les idées de liberté.
C'est aussi pour abattre certains murs de haine et de honte qu'il importe de bouger, pour voir, et de se bouger, pour agir.



 

"A ceux qui, narquois ou éplorés, me disent que je veux déplacer les montagnes,
je réponds que, si tout homme de bonne volonté déplaçait une ou deux poignées de cailloux,
les sommets de la misère auraient du souci à se faire
"
Georges Bogey

"Ce n'est pas une vie que de ne pas bouger"
Alexandre Yersin (cité par Patrick Deville)

 

Bouger. Un seul mot, mais un grand mot, et qui en dit long. Une envie, un désir, un besoin. D'ailleurs et d'autre chose. Bouger c'est avant tout quitter son nid douillet, son lit et son pays, son père et ses pairs, ses habitudes et ses réflexes. En un mot : "se dépayser". Un mot qui rime aussi avec "se déniaiser". Car quand on bouge, on sort aussi de sa coquille, on se lâche et on se dévoile : une mise à nu qui peut, au bout d'un mauvais trip ou d'une trop belle nuit, conduire à une mise à mort. De soi ou d'autrui. Ce n'est pas toujours très beau à voir mais c'est ainsi. L'être humain, ce n'est un scoop pour personne, est loin d'être une créature parfaite, on le sait depuis belle lurette même si l'on rêve d'autre destin. Si bouger c'est souvent partir un peu, se bouger c'est surtout ne rien lâcher.

De la même manière que la bougeotte n'exclut pas la jugeote, bouger dans l'espace ne fait que gagner en intensité dès lors que se bouger dans son corps et sa tête complète l'idée seule de déplacement. Bouger c'est circuler ; se bouger c'est circuler en se demandant pourquoi on le fait. Dans ce cas, pourquoi encore partir au bout du monde, "cette idée d'aller dans le tiers-monde", comme le précisait fort justement Claire Bretécher dans Turista, "alors que le quart-monde est à sept stations de métro" ? (1). En effet on se le demande toujours. Même si le tiers ou quart-monde n'est plus - puisque le terme, forgé autrefois par Alfred Sauvy ("Tiers-Monde" renvoyait alors à "Tiers-Etat"), a été remplacé par l'expression plus positive, nourrie d'espoir, "pays en voie de développement" puis par "pays en développement" (alors qu'il aurait été certainement plus juste de dire "pays en proie au développement") - l'idée demeure quasiment intacte dans les têtes bien modelées de nos contemporains. Trop plate aux yeux de ses habitants, en raison sans doute aussi de leurs platitudes ressassées au fil des générations, la terre n'est pas assez ronde pour bien tourner. Henri Michaux, dès 1929 dans Ecuador, note que "la terre n'est pas ronde, pas encore, non, il faut la faire ronde" (2). A sa manière, bien plus littéraire que militaire, à une période trouble de l'histoire où les planisphères se déroulaient avec des rêves de grandeur ubuesques, il y contribuera, sans toutefois véritablement y parvenir ! Personne d'ailleurs n'y parviendra. Beaucoup auront pourtant essayé.

On fait aujourd'hui, dans un monde qui marche sur la tête, plus facilement le tour du monde que le tour de la question qui traite de son devenir. Il est vrai que de ne pas y réfléchir est bien plus confortable et évite les méchants maux de tête. De nos jours, explique Jean-Didier Urbain, la diagonale (du fou ?) du voyage - allant de la "grégarité" au "cénobitisme" - est assurément "l'axe de gravité des mobilités de loisir" (3). Le fantasme du touriste contemporain oscille donc entre une boîte techno sur une plage d'Ibiza et une cellule monacale sur le mont Athos. Entre les deux lieux et styles, la palette des trips reste large. Qu'importe le contenu, pourvu qu'on ait l'ivresse du voyage…

Pour sortir de l'engrenage toujours possible conduisant au voyage organisé, ou pire au tourisme encadré et enclavé, l'une des voies consiste à se mettre en marche autrement : seul, à pied, simplement. La marche du monde, demain, en dépendra peut-être ; en attendant, il est déjà envisageable et souhaitable d'opter pour d'authentiques voyages désorganisés (4). Dans notre univers obsédé par le travail et ses dérivés qu'on appelle "loisirs" (dans notre société, les mots ayant un sens, le loisir a d'ailleurs remplacé la culture…), une plus grande disponibilité au monde requiert en général une mise à pied, voire une mise au ban, de la société, tant dominante que bien-pensante. Marcher dans le bon sens c'est d'abord marcher à contre-courant. Et voyager debout c'est vivre totalement une vie mouvementée.

Mais marcher c'est aussi vaquer autrement à ses occupations. Déjà, en 1834, George Sand goûtait à la marche en reliant Venise à Paris, préférant souvent faire usage de ses pieds que de s'asseoir à bord du véhicule qui circule à ses côtés… Snobisme avant l'heure ? Peut-être. Mais certainement aussi une envie de s'émanciper de l'ordre imposé, que ce dernier s'avère paternaliste ou s'affiche nationaliste. Et, des cris aux écrits, Sand n'a pas lésiné sur les combats à mener (5). Car c'est bien une femme, portant stratégiquement un patronyme masculin, George Sand, qui laissera à la postérité ces mots : "Un voyage est un abrégé de la vie de l'homme, l'art de voyager, c'est presque la science de la vie". Plus d'un siècle plus tard, avec des écrivains plus voyageurs encore - comme Bouvier ou Kerouac - le "presque" tombera de la phrase comme la feuille de l'arbre (6). Avec le temps, le voyage gagne ainsi en liberté, tandis que les Roms et les touristes - pour des raisons nettement différentes ! - perdent cette même liberté, à force d'être trop encadrés. Et, pire, recadrés...

La marche est le premier pas du voyage. Elle marque la première étape de toute aventure digne de ce nom. On se souvient de Bruce Chatwin, pataugeant en Patagonie, pour qui le seul dieu qui valait quelque chose était celui des marcheurs, et qui estimait alors qu'on n'aurait plus besoin d'autre dieu que celui-là… Certes. Mais, on peut aller plus loin, en délaissant par exemple les dieux uniques et iniques, au bord du chemin, qu'il soit de Damas, de Rome ou d'ailleurs. Adossés à l'ingérence du devoir de croire, ces chemins seront toujours de croix. Marcher est certainement aussi ce qui nous permet de nous passer de dieu, et de mieux nous débarrasser une bonne fois pour toutes des religions pour ne retrouver, au bout de l'allée du monde ou en bordure du sentier, des brins de spiritualité plus inspirée par la philosophie que par la théologie. Dans son recueil Qu'est-ce que je fais là ?, Chatwin considère que "la marche n'est pas une simple thérapeutique mais une activité poétique qui peut guérir le monde de ses mots" (7). Et pourquoi pas une activité politique qui pourrait guérir le monde de ses maux ?

La marche relève d'une forme de voyage qui permet, en partie du moins, de répondre aux raisons de l'évasion passagère, souvent saisonnière et rarement définitive, de certains de nos contemporains parfois plus agités des jambes que du bocal. Au célèbre "je sais bien ce que je fuis mais non ce que je cherche" de Montaigne, répond une quête plus intérieure, un besoin vital de dépaysement qui, par le biais de la coupure temporaire, permet de se replonger dans l'arène du monde dès la promenade terminée. La marche aide à résoudre cette étrange équation ou interrogation suggérée par Montaigne à une époque pourtant bien différente de la nôtre. Elle esquisse surtout des pistes neuves, des voies autres pour tenter de vivre autrement, mieux si possible, avec des itinéraires propices à l'exploration de notre précieuse et belle terre, enfin "rincée de son exotisme", comme le prédisait Michaux.

Garçons à Peshawar au Pakistan et détail à l'arrière d'un tuk-tuk à Bangkok en Thaïlande. Des mondes en mutation.
A l'heure où l'imagination est partout sauf au pouvoir, les lendemains qui chantent... et déchantent.
Au Pakistan, par exemple, si les garçons arborent le sourire, les filles sont souvent privées d'école et de tout rire.
Alors on s'interroge, avec l'universitaire sénégalais Abdoul Aziz Kébé, lorsqu'il s'inquiète des dérives durables de l'islam.
Il précise pourtant bien, dans Courrier International (début octobre 2012), que l'islam est avant tout une religion fondée sur le principe de la liberté de conscience.
Cela est d'ailleurs attesté par deux versets, extraits de la sourate de La Vache et de celle de La Caverne:
"Nulle contrainte en matière de religion" & "La vérité vient de ton Seigneur. Croit qui veut, doute qui veut". C'est beau, mais...
On est terriblement loin du compte. Et la religion peut également être d'ordre politique. Le stalinisme et le capitalisme l'ont sacrément prouvé.
En vérité... beaucoup de chemin reste à parcourir pour éradiquer la mauvaise foi des religions aux divinités trop uniques. Trop iniques aussi.
En 1910, Bakounine écrivit: "L'abolition de l'Eglise et de l'Etat doit être la condition première et indispensable de l'affranchissement réel de la société".
En 2013, alors que beaucoup de nos contemporains croient au retour de l'Etat et se réfugient dans la religion, on est ici à nouveau très loin du compte...


Se bouger c'est remettre en cause l'ordre figé du monde. A commencer par ces trois éternelles et terrifiantes "valeurs refuges" qui contribuent de nos jours à empêcher le monde d'avancer correctement : la famille, le patrimoine, la religion. Trois mots pour trois maux. Autrement dit : le moi, le soi, la foi. Pas de quoi succomber à une crise de foie mais bien de dépression voire de pressions de toutes sortes. A force de survivre ainsi nos contemporains frileux ont oublié de vivre. Ces trois fausses valeurs-refuges s'adressent en priorité aux personnes résignées à la désespérance ambiante. Aux gens qui ne bougent plus vraiment ou plus du tout. Il suffit de regarder autour de soi. Pour faire l'éloge du chemin face à la fixation de la maison, on convoquera encore une fois Bruce Chatwin qui, toujours en train de se demander Qu'est-ce que je fais là ?, écrivit avec enthousiasme, avant de mourir bien trop jeune, que "le vrai domicile de l'homme n'est pas une maison mais la route, et la vie elle-même est un voyage à faire à pied". A méditer en nouant ses lacets, en beurrant ses tartines ou même en se rasant le matin…

Il reste qu'on peut ne pas se résigner. Et, par exemple, opposer à ces trois refuges peu valorisants mais bien moribonds - très peu enclins à susciter des voyages qu'ils soient extérieurs ou intérieurs - trois "objets cultes", tant pour les sédentaires que les nomades, qui ne peuvent qu'éveiller les joyeux plaisirs de la vie. Mais de tout cela dépend l'angle de vue et l'état d'esprit… L'auteur de ces lignes n'étant en aucun cas illuminé par l'idée de la trinité sacrée, cela se devait d'être précisé, ces trois vecteurs, objets anodins et banals du quotidien, mais sources matérielles de plaisirs véritables, sont : le lit (le sexe, plaisirs des sens), la table (la nourriture, plaisirs de la bonne chair), le bureau (la pensée, plaisirs de la réflexion, de la lecture, de l'écrit… et même de l'ordinateur, car aucun plaisir bien géré n'est à bouder). Tout le monde ou presque possède un lit, une table et un bureau… mais quels usages en faisons-nous réellement ? Le lit ne sert pas que pour dormir, la table ne sert pas que pour s'alimenter, et le bureau ne sert pas que pour travailler ! Heureusement. Mais ces évidences ne semblent pourtant plus très évidentes, tant la domestication des êtres est allée loin ces derniers temps. Se bouger peut donc également se faire sur place. Mais il faut agir plutôt que réagir, et faire n'est pas fuir.

Se bouger c'est ne pas rester indifférent lorsque la majorité a depuis longtemps baissé les yeux ou les bras. Ou encore la tête. Mais se bouger c'est justement lever la tête pour relever les défis. Tandis que l'indifférence confère à la complicité, et celle-ci à la collaboration, souvent passive, parfois active. Pour ne prendre que quelques exemples, ce qui se déroule en Syrie depuis trop longtemps ou ce qui se trame en terrible hypocrisie entre Tsahal-Israël et Hamas-Gaza, n'est pas digne d'humanité. Le déluge de feu et le bruit des bottes n'ont jamais rien arrangé et toujours dérangé. En Indonésie, sur la petite île touristique de Bali, un militant écologiste - Gendo Suardana - a été tabassé en novembre 2012 tout simplement parce qu'il se battait courageusement pour de nobles causes : la préservation de l'environnement, l'essor du mouvement démocratique, et bien entendu un autre développement qui serait un jour réellement durable... Mais ces combats-à ne semblent guère peser dans la balance de l'économie et du fric (8). Mais "les affaires sont les affaires" aurait sans doute précisé jadis un certain Octave Mirbeau. Alors, hier comme aujourd'hui, à ces précieuses et parfois si dérangeantes affaires, et bien on n'y touche pas à moins de vouloir jouer très gros : à ses risques et périls (9). A ce sujet, je peux vivement conseiller aux lectrices/lecteurs de cet édito en ligne de changer un instant d'écran, et de regarder le récent film de Costa-Gavras, Le Capital, car il permet de se replonger, non pas vraiment dans le marxisme, mais dans l'incrédulité des affaires et dans le cynisme du monde des banques et de l'idéologie ultralibérale où seul l'argent est roi (10).

Se bouger se distingue aussi de la simple promenade par l'engagement voire par le courage de s'immiscer dans les affaires des autres et surtout dans celles du monde. A l'heure de tous les replis et de l'individualisme triomphant, cela n'est pas rien. Précurseur en la matière, situé quelque part entre le situ de Guy Debord et le clash de Joe Strummer, Hakim Bey, partisan d'une "anarchie ontologique" et d'un "terrorisme poétique", proposait, dès le début des années 1990, via ses fameuses "zones autonomes temporaires" (TAZ), de se pencher sur les manières de se bouger afin de ne pas crever sur place : "La libération se réalise dans la lutte, c'est l'essence de la 'victoire sur soi' de Nietzsche. Cette thèse peut également prendre pour signe son idée de l'errance. C'est le concept précurseur de la dérive, au sens situationniste et de la définition de Lyotard du travail de dérive. Nous pouvons apercevoir une géographie complètement nouvelle, une sorte de carte de pèlerinage sur laquelle on a remplacé les lieux saints par des expériences maximales et des TAZ : une science réelle de la psychotopographie, que l'on pourrait peut-être appeler 'géo-autonomie' ou 'anarchomancie'" (11). On a depuis, malgré les altermondialistes et les indignés, plutôt oublié ces autres voies indispensables de la pensée "en marche", ces walk/work in progress. Pour tenter, plus ou moins vainement, de réenchanter un monde en perdition et de se bouger autrement. Il reste pourtant hautement utile de rappeler ces tentatives.

Plus récemment, dans les colonnes du Diplo et en focalisant leur propos sur cette "oisiveté bien encadrée" qu'est le tourisme, Philippe Bourdeau et Rodolphe Christin reviennent sur cette utile sinon salutaire actualité de la pensée situationniste : "L'art de la dérive psychogéographique chère à Guy Debord visait le renversement perceptif du quotidien grâce à l'itinérance, et celle-ci commençait ici. Il s'agissait d'éprouver la réalité de manière inédite, hors de tout schéma fonctionnel dicté par l'utilité socio-économique. Le poétique rejoignait explicitement le politique. Ce projet reste d'actualité, et suggère que, au-delà d'un raisonnement limité à la recherches de tourismes différents, il est aussi possible de penser en termes d'abandon du tourisme" (12). De gré ou de force, le monde actuel, qu'il se trouve en forte ébullition ou en proie à tous les doutes, devra bien commencer à y réfléchir. La situation l'impose mais les habitants, retranchés dans leurs bulles de protection ou leurs rêves inachevés, n'osent pas encore y songer. Alors, ils profitent, encore et encore, sachant pertinemment que leurs privilèges de nantis ne dureront pas, mais - notre société ayant l'égoïsme qu'elle mérite - ils préféreront sombrer avec la masse plutôt que de s'avouer vaincus ! Le monde est ainsi fait. Plutôt mal... C'est bien aussi pourquoi il n'est pas superflu de se bouger.

Retour à la bougeotte, cet état plus ou moins second qui consiste à ne pas pouvoir rester en place, à ne surtout pas confondre avec le bougisme qui, lui, consiste avant tout à brasser du vent pour rien. L'acte de "bouger" - qui revient en gros à voyager autour de sa chambre ou au bout du monde - est donc aussi vital que discutable mais le fait de "se bouger" implique davantage sa propre et petite personne, et du coup donne réellement sens à la bougeotte. Bouger sans se bouger c'est faire les choses à moitié. Opter pour le premier sans acter le second, c'est passer à côté du voyage, c'est un peu comme rater son envol ou rester coincé le temps du périple dans une forteresse dorée, un aéroport climatisé ou un camp de vacances par exemple. Autant rester chez soi. Cela vaut mieux pour tout le monde. Surtout pour la vie des autochtones et pour l'état de la planète. Et même pour le candidat au séjour exotique qui, ainsi cloîtré, ne parviendra pas à confirmer ses préjugés, une première fois arrivé sur place puis une seconde fois à son retour.

Inutile d'aller jusqu'à invoquer Carlos Castaneda et ses expériences mexicaines pour comprendre que "voir" doit aussi et surtout conduire au "savoir". Et pour bien voir, il importe de quitter l'univers factice de l'avoir. C'est un préalable qui permet ensuite d'ouvrir en grand les portes du voyage comme source inépuisable de rencontres. Bouger c'est bien. Se bouger c'est mieux.

A la fin du XIXe siècle, Alexandre Yersin, disciple de Pasteur et découvreur du bacille de la peste, n'aura pas été seulement un chercheur-scientifique réputé ou seulement un voyageur-aventurier intrépide, mais incontestablement les deux à la fois. Voir et savoir ensemble pourraient bien composer son credo. Mais aussi : découvrir, comprendre et respecter. Exactement 70 ans après sa mort, survenue en 1943 au Vietnam, alors encore sous domination coloniale mais occupé par l'armée japonaise, les Vietnamiens d'aujourd'hui - tout comme Patrick Deville dans le beau livre qu'il lui a consacré (13) - continuent de lui rendre hommage, lui qui a décidé d'être inhumé sur sa terre d'adoption pour laquelle il a tant fait et donné.

A l'issue de ce court texte, ici présenté en édito du n°9 de L'Autre Voie, la savoureuse recette du docteur Yersin, "ce n'est pas une vie que de ne pas bouger", est donc une belle lapalissade… dès lors qu'on se décide à remplir joliment et sereinement sa vie - et ses voyages - du mieux qu'on peut. Dans l'estime de soi et dans le respect d'autrui.
Et pour poursuivre comme j'ai commencé cet édito, c'est-à-dire par un petit détour par la littérature, voici encore ce que fait dire le poète-promeneur Georges Bogey à l'un de ses personnages, dans une récente nouvelle, sur fond d'humanisme salutaire et de Philippines en crise : "Je ferai tout pour que mon livre ne soit ni la consolation des braves gens ni la jubilation des voyeuristes mais une incitation à bouger et à faire bouger les choses" (14). Dont acte. Inciter n'est pas faire mais invite au passage à l'acte. De la sorte s'entame un mouvement salutaire et mécontent de tout immobilisme.

A noter que si la littérature peut changer le monde et nous faire quitter nos fauteuils plus rassurants que roulants, la musique et le cinéma ne sont pas en reste. Ainsi, parmi tant d'autres artistes et musiciens, avec leur album " Les temps modernes ", HK et les Saltimbanks se réfèrent à Chaplin et au monde qui marche sur la tête. Ils remettent également le couvert sur l'indispensable devoir d'indignation déjà servi par Stéphane Hessel en lui rendant au passage un vibrant hommage dans le morceau "Indignez-vous" : "Soyez citoyens sans frontières, de ces peuples qui se soulèvent, contaminez la terre entière de vos révoltes et de vos rêves, indignez-vous, c'est votre droit ; et en mémoire de tous ceux-là qui meurent chaque jour de ne pas l'avoir, ce droit est en fait un devoir" (15). Eh oui, oyez oyez oyez bonnes gens, ce n'est pas le moment de dormir, et il faut se bouger pour ne pas se laisser endormir. Pour rester forts, des efforts et encore des efforts... Seul ou ensemble.
Il est nettement plus aisé de ne rien lâcher quand on a l'habitude de ne pas faire de concessions, de ne pas accepter l'enveloppe tendue, de ne pas courber l'échine, de ne pas plier devant l'insupportable... De dire non quand tout le monde dit oui. Nous avons toutes et tous le pouvoir de dire non, alors pourquoi s'en priver ? Surtout lorsque ce non s'impose, non ?

Dans le concert des démissions en chaîne en ces temps de fortes mutations, cette bataille éthique est aussi délicate que courageuse, et souvent une affaire bien solitaire. Comme le raconte Claude Lanzmann dans Le lièvre de Patagonie : "J'étais un solitaire, voulais le demeurer, et rétrécir le champ des possibles me devenait de plus en plus impossible" (16). On ne lâche plus rien lorsqu'on a décidé de tenir coûte que coûte. Une obstination de la quête de liberté qui relève parfois du dur combat et toujours du pur bonheur. Car tenir, c'est ici bouger, c'est surtout se lever pour mieux s'élever : contre. Autrement dit aussi, bouger plus c'est contester plus pour vivre plus. Pour gagner en qualité, le terme "mieux" remplace ensuite les trois "plus". Au final, il s'agit bien d'une invitation hédoniste plutôt que d'un mot d'ordre politique. Plus alarmiste, se bouger pour ne pas succomber, confère également à un autre puis à un meilleur droit à l'existence. Se résigner jamais demeure une constante inéluctable dans tous les cas.

Sur grand écran, on peut retourner un instant se vautrer dans les fauteuils confortables mais pour mieux rebondir une fois terminé le générique de fin. Avec La Pirogue (de Moussa Touré) c'est le périple tragique des pêcheurs sénégalais qui refusent de se fixer sans l'espoir d'un avenir qui nous est conté : certains décident de partir tout en sachant que "là-bas ce n'est pas le paradis". Avec Les Fils du Vent (de Bruno Le Jean) ce sont les Manouches bien de chez nous qui grattent plus que jamais là où ça fait mal, pour se faire et nous faire du bien, la guitare devenant le remède pour ne pas sombrer mais aussi l'outil pour ne pas entrer en désespérance. Si la liberté n'a évidemment pas de prix, le musicien virtuose Angelo Debarre - l'un des quatre mousquetaires manouches du film - constate toutefois, lucidement, que la vie des gens du voyage "ce n'est pas des vacances". Il suffit de suivre l'actualité pour s'en convaincre (17).

Accompagnant nos lectures voyageuses, ces voies et ces voix, ces périples et ces musiques ne peuvent qu'encourager toutes celles et tous ceux qui sont encore debout à ne rien lâcher. A chacun d'entre nous d'oeuvrer pour la bougeotte qui nous convient. Qui nous convie à la même table de la convivialité. Qui porte notre regard au loin, du voisin jusqu'au prochain. Qui nous garde en vie, tout simplement. Une bougeotte salutaire qui nous donne la force de lutter de notre mieux contre l'inertie ambiante et contre toutes les formes d'injustices et d'abus... et pour nous bouger. Pour découvrir un autre monde sans le conquérir, l'apprécier sans le déprécier. Tout cela pour ne plus faire de surplace et ne pas crever sur place. Partir et ne rien lâcher.

Très bonne lecture de ce numéro à toutes et à tous.


Ces images d'enfants du Pakistan remontent à l'année 1991.
La mixité - alors déjà mise à mal - n'avait pourtant rien à voir avec les excès d'aujourd'hui,
même si on doute fortement que le thé servi ici l'ait été pour des femmes attablées dans un café donnant sur la rue...
Plus à l'ouest du Pakistan, c'est précisément l'Occident qui fait peur autant qu'il nourrit l'espoir d'autres lendemains.
Pour la gent féminine tout particulièrement.
Mais, après plusieurs "printemps arabes", la révolution mentale et sexuelle est plus que jamais dans l'impasse,
à l'heure où les nouveaux pouvoirs politiques (et toujours religieux) dépendent désormais des partis musulmans,
que ces derniers s'affichent officiellement modérés ou se montrent clairement radicaux.

Dans les colonnes de Foreign Policy (repris dans Courrier International, fin octobre 2012), la journaliste et féministe
égypto-américaine Mona Eltahawy revient sur la haine des femmes par ces hommes des terres d'islam surtout moyen-orientales:
"Nos révolutions politiques ne réussiront pas si elles ne s'accompagnent pas de révolutions de la pensée. Nous avons besoin
d'une révolution culturelle, sociale et sexuelle pour faire tomber les Moubarak qui règnent sur nos esprits et dans notre chambre à coucher".
Des propos qui ne sont pas uniquement destinés à l'Egypte aux mains aujourd'hui des frères musulmans
mais à tous les pays - du Maroc à l'Indonésie - où les droits fondamentaux, notamment ceux liés aux femmes et aux libertés,
sont bafoués, souvent parce qu'ils ont été placés sous la coupe d'une religion monothéiste et dogmatique.



Notes

1. Claire Bretécher, Turista, Dargaud, 2007.

2. Henri Michaux, Ecuador, Gallimard, 1990.

3. Cf. Jean-Didier Urbain, L'envie du monde, Bréal, 2011, ainsi que le dossier "L'imaginaire du voyage", Sciences Humaines, juillet-août 2012.

4. Cf. les deux ouvrages de Franck Michel, La marche du monde et Eloge du voyage désorganisé, parus chez Livres du monde, à l'automne 2012.

5. Il est toujours utile de rappeler que Georges Sand, de son vrai nom Amantine Aurore Lucile Dupin, avait lancé en 1848, en plein "Printemps des Peuples", le journal La Cause du Peuple. Dans son sillage, des murs tombent et des brèches s'ouvrent, sans oublier que la publication tout comme le peuple feront beaucoup causer d'eux pendant un bon siècle et demi... Un hebdomadaire du même nom réapparaîtra à la faveur d'un autre printemps : 1968. Ainsi, La Cause du Peuple, nouvelle version et organe officiel de la Gauche Prolétarienne d'obédience maoïste, est créée par Roland Castro à l'occasion du 1er mai 1968, date symbolique s'il en est. Ancêtre historique en quelque sorte du quotidien Libération (recréé en avril 1973), l'hebdo La Cause du Peuple comptera successivement de prestigieux directeurs de publication : J.-P. Le Dantec, M. Le Bris, J.-P. Sartre, S. July. Terminons donc avec Libération, dont le journal a également connu plusieurs vies : d'abord fondé en 1927 par l'anarcho-syndicaliste Jules Vignes, Libération est ensuite repris avec brio et courage en 1941 par la Résistance française, avant de renaître en 1973, dans la foulée et les effluves de Mai 68. Jean-Paul Sartre sera directeur de ce dernier-né mais nouveau Libé, et Serge July lui succédera en 1980. A partir de ce moment et cela jusqu'à nos jours, certes progressivement, Libération n'aura plus grand-chose en commun avec l'esprit et l'éthique de La Cause du Peuple...

6. Lire le dossier "Eloge du voyage", Le Magazine littéraire, juillet-août 2012.

7. Bruce Chatwin, Qu'est-ce que je fais là ?, Grasset, 1997.

8. Le 5 novembre 2012, Gendo Suardana, à la tête de l'ONG WAHLI (Bali Friends of the Earth), a été passé à tabac par des individus non identifiés pour le moment. Depuis plusieurs mois, lui et son organisation sont fortement mobilisés contre tous les projets de "développement" particulièrement malvenus, comme par exemple celui lié à la destruction de la forêt de mangrove au sud de l'île en raison de la construction d'une autoroute, ou encore ceux liés au gaspillage et à la mauvaise gestion de l'eau, ainsi qu'aux contrats accordés par le gouvernement régional à des compagnies privées, plus ou moins véreuses. Gendo Suardana a été sévèrement battu - mais non abattu dans tous les sens du mot - par les membres d'un gang alors qu'il était en déplacement chez un avocat à Denpasar. Comme souvent, surtout lorsqu'elle a été pressée par une foule de militants environnementalistes en colère, la police locale a promis qu'elle ferait de son mieux pour arrêter au plus vite les agresseurs. On aimerait bien la croire… On attend donc toujours de savoir qui - quelle multinationale, quel homme politique, quel dirigeant économique, ou quel gang mafieux? - se cache derrière cette attaque barbare contre l'une des rares figures démocratiques de l'île. Pour plus d'informations sur la situation écologique à Bali, lire mon article dans ce numéro de L'Autre Voie, "Un paradis en sursis: l'environnement dénaturé à Bali".

9. Comédie rédigée en prose, Les affaires sont les affaires est une pièce qui date de 1903, elle est l'oeuvre de l'écrivain français Octave Mirbeau. Cette pièce de théâtre connut un immense succès dans toute l'Europe au début du XXe siècle. Et jusqu'à nos jours ce succès n'a jamais été démenti, il est vrai que le "sujet", déjà très moderne à l'époque, est à nouveau ces derniers temps d'une cruelle actualité. La comédie décrit parfaitement les ravages de "la puissance de l'argent", le triomphe du mercantilisme, où tout est à vendre et où seuls comptent l'argent et les marchands. La pièce montre notamment comment le fric ne peut s'accommoder d'éthique et que la corruption reste souvent l'unique et inique résultante de toutes les manoeuvres qui lui sont liées. Des magouilles sur tout le littoral en Corse, à Ibiza ou à Bali, des affaires géopolitiques dans un Moyen-Orient embrasé aux délitements démocratiques dans les zones plus tempérées, partout les mauvaises affaires gangrènent les univers de vie et de survie. Table ouverte sur le monde, dans ce cas, à tous les aventuriers sans foi ni loi, tel justement cet Isidore Lechat mis en scène par Mirbeau, pour engranger en toute impunité, des pactoles et des liasses de fric extirpés des mains des plus faibles et des plus pauvres. Elevé sur un terreau mafieux, en plein air ou dans des salles obscures, ce gangstérisme légalisé atteint aujourd'hui des sommets, et même si rarement certains de ces délinquants en col blanc finissent derrière les barreaux, les évasions fiscales restent légion. Tout comme les dégâts et les conséquences pour les plus démunis et/ou les plus vertueux.

10. Cf. la bande annonce de Le Capital, film de Costa-Gavras, sorti sur les écrans en novembre 2012.

11. Hakim Bey, TAZ, Zone Autonome Temporaire, L'Eclat, 1991.

12. Lire le dossier "Tourisme, l'industrie de l'évasion", Le Monde diplomatique, juillet 2012.

13. Patrick Deville, Peste & Choléra, Seuil, 2012.

14. Georges Bogey, La Maison des Caméléons, Livres du monde, 2012.

15. Ecouter tout l'album "Les temps modernes" de HK et les Saltimbanks, et ici même: Indignez-vous.

16. Cf. Claude Lanzmann, Le lièvre de Patagonie, Gallimard, 2009. Nous avons déjà brièvement parlé de La Cause du Peuple et de Libération, et de leurs diverses époques et moutures ; et après avoir évoqués plus haut Les temps modernes - le film de Chaplin et l'album de HK et les Saltimbanks - il ne faut pas non plus oublier de mentionner la célèbre revue Les temps modernes, créée à l'automne 1945 par Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Elle est actuellement (et depuis 1986) dirigée par Claude Lanzmann.

17. Cf. les bandes annonces de ces deux beaux films qui nous plongent dans le réel: La pirogue & Les fils du vent.

 

Khajuraho en Inde & Angkor au Cambodge: la passion de la sagesse...


Alcools d'Apollinaire distribués dans un café de Paraty et les Misérables fortunées de Hugo sur un mur de Rio...
La littérature est morte? Non... mais on boit et on se rhabille déjà un peu pour oublier qu'elle est en train de disparaître...
Le Brésil, pays émergent par excellence, terre de la cachaça et du paraître, est aussi l'un des pays du monde où l'on lit le moins!


Avocat du végétarisme et de la non-violence, avocat tout court, Gandhi est plus que jamais d'actualité, à l'heure où les bêtes se consomment plus que tout et où la bête humaine ressurgit sur fond de guerre et très peu de paix. Le Mahatma exprimait un jour ces conseils qui tiennent toujours: "Je sais me contenter tout simplement. Vivre simplement c'est simplement vivre. La seule constante de nos jours est le changement".

Photo: affiche dans un restaurant indien à Singapour, 2012.


Des girafes au coeur de nos villes. Pour insuffler un peu de vie dans nos mornes voire mortes existences?
A gauche à Lisbonne
(photo: F. Michel) et à droite à Tokyo (photo: G. Cariani).

 


...et pour terminer...

Un bref détour par le début de cet édito... et aux murs qui restent à abattre...
Les murs ne sont pas faits pour les chiens alors pourquoi pour les êtres humains?
Les supprimer c'est déjà ouvrir l'horizon et élargir le champ des possibles...


Manille - Philippines


Pondichéry - Inde