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Au Laos, la bataille des barrages sur le Mékong fait rage



par Franck Michel

Photographies de Luciano Lepre



L'article en format PDF

 

Pêcheur à Don Sahong (photo: Luciano Lepre)

 

Le barrage hydroélectrique est un symbole fort du développement. Il barre un passage et dresse une barrière. Parfois, à moins que cela ne soit le contraire, il inonde ou assèche des terres pour mieux nourrir et pour plus produire. Souvent, il bloque la migration des poissons. Plus généralement, Il découpe le paysage en morceaux et coupe les hommes entre eux, le tout sous prétexte de progrès indispensable et incontournable. Mais si pour les autochtones, de nouveaux contours s'imposent pour rentrer chez eux, d'autres voies demeurent pensables, indispensables également.

De la Chine au Chili, en passant par les pays de l'ex-Indochine, les barrages ont une histoire, parfois douteuse, souvent douloureuse, à dominante bien plus économique qu'humaine, en dépit des arguments avancés par les investisseurs affairés et les dirigeants impliqués. Le sacro-saint développement ne connaît que la ligne droite et il est difficile de lui barrer le passage. En ce sens, construire des barrages sur les fleuves équivaut un peu à poser des bornes sur les routes. A force de baliser le monde, c'est la " fausse route " assurée. Les autorités " compétentes " avouent surtout ne pas vouloir se tromper de chemin pour l'avenir, tout en fonçant, inconsciemment ou non, droit dans le mur… Les barrages placent en gage le destin des gens du fleuve. Les poissons également font les frais de cette politique du pire. Pourtant, comme le veut la tradition confucéenne (on peut l'admirer sur les murs du temple de la Littérature à Hanoi), le poisson est un vecteur de sagesse et lorsqu'il nage à contre-courant, il symbolise la pensée profonde et l'effort de réflexion vénérable. On est évidemment très loin des autoroutes de la pensée dominante si chère aux constructeurs et promoteurs de barrages ! La sagesse n'est que rarement du bon côté de l'histoire, celle des vainqueurs, évidemment. Les poissons du Mékong et les habitants de ses rives sont ici les grands perdants.


Du Laos et du Mékong

Le Laos, petit pays enclavé du sud-est asiatique, n'est pas en tête de la liste des pays émergents. Englué dans une période postrévolutionnaire qui n'en finit plus de finir, coincé comme il l'est entre de puissants " petits " voisins - d'un côté par la Thaïlande qui le domine pour l'économie et la culture et d'un autre par le Vietnam qui conserve sa mainmise sur les affaires militaires et politiques - sans oublier la supervision du géant nordique, la Chine, qui affirme ses visées multiples de plus en plus clairement, le Laos n'a guère de voix au chapitre économico-culturel et géopolitique dans cette région d'Asie. Il est, qu'il le veuille ou non, un acteur plus passif qu'actif sur la scène politique régionale. Il n'y a en fait que son voisin du sud, le Cambodge, qui soit incapable de prendre réellement le dessus sur lui. Mais le temps ne joue pas en faveur du Laos, certes un sublime pays au million d'éléphants comme on sait, mais également un pays bloqué par d'anciens révolutionnaires, ce qu'on sait un peu moins, qui ont oublié d'être sages même s'ils sont redevenus bouddhistes, ce qui par les temps qui courent s'avère un comportement bien plus adroit que de s'obstiner à se dire marxistes. C'est encore le développement, avec le tourisme comme ingrédient principal, qui est ici à l'origine de cette reconversion religieuse particulièrement intéressée : le nouvel opium du peuple porte non seulement la marque du bouddhisme mais surtout celle du tourisme, voire de l'opium tout court comme jadis, ou encore d'une idéologie du développement dont le leitmotiv consisterait à " booster " l'économie " en domptant artificiellement les éléments. Plus efficace que l'opium mais aux effets peut-être plus toxiques encore, pour les autochtones et la nature en tout cas. L'élément le plus précieux sur ce territoire montagneux et rizicole est l'eau. De l'or bleu en puissance.

Un barrage c'est aussi la gestion de l'eau qui passe ou trépasse. Le Mékong, fleuve asiatique et mythique par excellence, traverse six pays sur presque 4900 kilomètres, il est très convoité par les constructeurs de barrages. Fort de son potentiel hydraulique, le Mékong - ce " Rhin asiatique " comme le baptisent les Chinois - est aussi un " fleuve tumultueux " dès qu'il entame sa " descente " et traverse la province du Yunnan, dans le sud-est de l'empire du Milieu. Lorsque le Mékong quitte la Chine c'est pour servir directement de frontière entre le Laos et la Birmanie. Sur une longueur de 236 kilomètres, il traverse le pays Shan dans l'extrême-est de la Birmanie, et inaugure ainsi son entrée au cœur du Triangle d'Or, carrefour de tous les trafics et de tous les excès. Longeant la frontière thaïlandaise, le Mékong pénètre ensuite au nord et au centre du Laos, pays qu'il parcourt sur une longueur totale de 1865 kilomètres. Dans ce pays trop bien encadré, privé d'ouverture sur la mer, le fleuve traverse les principales villes. S'il reste cependant encore peu navigable et si les rapides sont aussi fréquents que dangereux, le Mékong reçoit tout au long de sa descente d'innombrables affluents qui nourrissent le territoire ainsi que les échanges commerciaux et culturels intérieurs.

Les Laotiens vénèrent et dépendent fortement de cette " Mère des Eaux " (Mae Nam Khong), fleuve aussi nourricier que sacré. Mais son flux leur échappe en grande partie. Dans sa chute sudiste, et bien avant de poursuivre son périple au Cambodge puis de l'achever au Vietnam, le Mékong devient un important enjeu économique, culturel et géopolitique. Déjà, entre Thaïlande et Laos, des ponts plus ou moins amicaux relient les deux rives comme des lianes s'accouplent dans une jungle idéologique et commerciale. Ces passerelles accentuent les échanges mais aussi les changements dans les modes de vie locaux. Le fleuve-frontière devient aussi un fleuve-paysage pour le bonheur des marchands et des voyageurs. Le Mékong est alors un axe de communication et un objet d'exploitation où la rencontre cède malheureusement le pas à l'ingérence. Du Triangle d'Or au Triangle d'Emeraude, les voisins se côtoient davantage mais ne se méfient pas moins les uns des autres que par le passé. Un passé qui, douloureux et confisqué, de la plaine des Jarres au nord-est du Laos aux charniers des Khmers Rouges au Cambodge, éprouve bien du mal à passer. Si l'eau du fleuve est une indéniable source de vie, le Mékong a aussi charrié son lot de morts.

Mais l'histoire ne date pas d'hier. On se souvient des Français qui, exaltés par la nouvelle frénésie coloniale, entre 1866 et 1868, ont tant voulu ouvrir un passage via le Mékong afin de commercer en Chine... Menée par Doudart de Lagrée, cette expédition sera retracée par un autre membre de l'équipe, Francis Garnier, dans son Voyage d'exploration en Indochine. Première du genre qui en appellera beaucoup d'autres par la suite, cette expédition typiquement coloniale a d'abord eu pour vocation de servir les intérêts de la France et de parvenir, avant les Anglais, à se frayer une place de choix dans l'exploitation économique de l'Asie, de la Chine en particulier... Aujourd'hui, les batailles pour la conquête du fleuve (et de son électricité) sont plus économiques que politiques. A l'époque, partis de Saigon, aujourd'hui Ho Chi Minh Ville, au sud du Vietnam, les membres de l'expédition ont bourlingué et répertorié les lieux et cultures traversés lors de leur périple, proposant de fait une première approche ethnographique, économique et géographique de l'Asie du Sud-Est. Un récit d'aventure également, qui prouve une fois de plus que la science tout comme la fiction ont fait alliance avec la culture coloniale et ses politiques afférentes.

Il n'empêche que les descriptions données dans le récit par Francis Garnier sont aujourd'hui riches en enseignements afin de mieux comprendre les situations de l'époque, du côté des autochtones comme de celui des colonisateurs. On retiendra que le passage des rapides de Tang Ho, sur le Mékong au nord du Laos, n'a pas été une partie de plaisir pour ces aventuriers coloniaux : " Je franchis la barrière de rochers, au milieu desquels rugissaient les eaux du rapide Tang Ho ; un seul passage sinueux, d'une trentaine de mètres de large, s'ouvre dans cette ceinture de pierre. Aucun radeau ne pourrait en descendre le courant sans se briser ; aucune barque ne pourrait, même avec des cordes, le remonter sans se remplir. (...) En continuant ma route, je constatai que le fleuve s'inclinait de plus en plus vers le nord-est, et paraissait enfin se diriger vers les frontières de la Chine, cette terre promise ". C'était il y a presque un siècle et demi… Plus loin, sur le fleuve comme dans le récit, Francis Garnier va quitter la " Mère des Eaux " comme on quitte un membre de sa famille bien-aimée : " C'était la dernière fois que nous naviguions sur les eaux du Mékong ; il fallait dire un adieu définitif à tous ces paysages imposants ou gracieux avec lesquels nous avait familiarisés un long séjour sur ses bords. Les fêtes sur l'eau, les courses de pirogues, les illuminations vénitiennes, les dangers et les plaisirs qui lui avaient fait une place à part dans nos souvenirs, tout cela allait être remplacé sur la scène du voyage par des décors nouveaux et des impressions d'un autre genre. Allions-nous gagner au change? ". Délaissant tout juste le fleuve, et son image dure mais nourricière, Francis Garnier s'inscrit déjà dans la nostalgie, à la manière des touristes actuels, ébahis et contemplatifs, confortablement lovés sur ces eaux mythiques dont les effluves sentent toujours le parfum pas très doux des colonies perdues... En 2012, cependant, la priorité n'est pas le développement du tourisme dans cette région mais la survie des villageois et des pêcheurs qui dépendent du fleuve sacré et se méfient des barrages qui commencent à occuper le paysage… Pour le meilleur et plus encore pour le pire.

Troisième plus long fleuve d'Asie (après le Yangzi Jiang et le Gange), le Mékong est aujourd'hui un fleuve en sursis, menacé de pollution irrémédiable, de surexploitation économique, voire de chantage géopolitique au profit de la Chine ou encore de touristification massive. Au milieu de son cours, qui est tout sauf un long fleuve tranquille, il passe par le Laos. D'amont en aval, ses eaux s'usent au fil des explorations historiques et des exploitations économiques, tandis que les peuples et surtout les Etats, d'hier et d'aujourd'hui, abusent des dons naturels qu'offre à tous cette mère aquatique. Mère des eaux donc. Une Mère-Nature aussi, désormais mise à mal par des barrages qui défigurent son cours au risque de faire payer aux petits pays et aux petites gens l'appétit vorace et démesuré des grands...

Pêcheur à Don Phapeng (photo: Luciano Lepre)



Des barrages et des hommes

L'hydroélectricité est le nouvel objectif - nouvel opium aussi - pour les Etats concernés par son exploitation. Mais dans ce domaine une terrible inégalité règne et ne fait que se développer : la Chine - en amont du fleuve - est la grande puissance qui, forte de son dynamisme économique, est en train de dominer une bonne partie de l'exploitation des ressources du fleuve. De sa capacité à gérer ces ressources dépend aujourd'hui l'avenir du Mékong. En quelque sorte, les autres pays - en aval - notamment le Laos, la Thaïlande, le Cambodge et, dans une moindre mesure, le Vietnam, dépendent dorénavant tous étroitement du bon vouloir des autorités chinoises. Une dépendance économique qui peut rapidement virer à la dépendance politico-militaire. De manière imagée, on peut dire que la Chine décide d'ouvrir ou de fermer le robinet de l'eau du Mékong ! Et si tel ou tel Etat plus au sud oserait contredire ou défier la Chine, cette dernière s'arroge le droit de refermer le robinet à tout moment... Un contexte crucial à l'heure où l'eau - ce précieux or bleu - est en train de supplanter le pétrole comme ressource essentielle pour la survie de l'humanité. Aujourd'hui, les entreprises chinoises sont déjà en train d'imposer leurs vues, leurs choix et leurs politiques dans l'ensemble de la grande région du bassin du Mékong. Ce sont elles qui décident de l'implantation de tel ou tel barrage, ce sont elles aussi qui financent les grands projets, en imposant leurs conditions, pour le malheur des populations locales bien plus que pour celui de leurs dirigeants qui, souvent corrompus, bradent leur patrimoine naturel pour des poignées de mains et quelques promesses éphémères. Des dizaines de barrages sont en construction ou en projet, et les pays en aval du fleuve auront de plus en plus de difficultés à préparer l'avenir, étant donné qu'ils ne savent pas la quantité d'eau qui leur restera dans quelques années...

Il ne faut pas oublier que sur ce contexte énergétique et commercial se superposent des tensions d'ordre géopolitiques ancrées dans l'histoire ou dans une actualité très mondialisée. Par exemple, le Laos et le Cambodge, deux pays coincés entre Thaïlande et Vietnam, véritables frères ennemis asiatiques, subissent aujourd'hui de fortes dominations économiques, culturelles, linguistiques, militaires, etc., de la part de ces deux voisins, aussi émergents qu'encombrants. Et comme si cela ne suffisait pas, Laotiens et Cambodgiens sont également fortement menacés par les prétentions politico-économiques de la Chine et de ses protégés déjà actifs sur place. Au-delà, nous trouvons encore les agissements et autres intentions clairement affichées par les Etats-Unis, et plus modestement, celles du Japon et de la France. Il demeure que de nos jours, le véritable danger consiste à voir la Chine s'approprier le Mékong à ses fins, pour ses intérêts propres, vassalisant les autres nations ou populations à leurs dépens. On peut craindre de la part de la Chine qu'un impérialisme teinté d'idéologie communiste mais surtout marqué par un capitalisme sauvage soit actuellement à l'œuvre pour le contrôle économique, et à terme géopolitique, de l'ensemble du bassin du Mékong.

En Thaïlande, les barrages - celui de Nam Theun 2, mais surtout celui de Pak Mun - ont amplement montré leurs limites et leurs impacts négatifs, sur les milieux naturels et humains. Leur coût prohibitif et les dégâts engendrés ont été massivement critiqués. Récemment, en septembre 2012, la mobilisation se poursuit pour critiquer les choix gouvernementaux en matière de politique énergétique. Dans son édition du 19 septembre 2012, le quotidien The Nation signale la pétition et les manifestations en Thaïlande pour protester contre le projet de barrage de Xayaburi. Les protestations s'adressent au Premier ministre, Mme Yingluck Shinawatra, pour la presser de stopper ou au moins d'amender ce projet. Un brin immoral et bien cynique, le barrage est aussi à l'image de notre monde : inégal. En effet, si c'est bien une entreprise thaïlandaise qui sera en charge du projet, c'est en réalité le Laos qui construit l'édifice et produira l'électricité… avant de la vendre ensuite à la Thaïlande ! Une situation qui ne peut qu'accroître des relations de dépendance.

En Chine, où les besoins énergétiques sont énormes, une poignée de barrages sont opérationnels et une douzaine d'autres projets à l'étude. La Commission du Mékong, chargée de l'évaluation et du contrôle des barrages, a ces dernières années nettement accusé la Chine de ne pas respecter les pays voisins du sud avec ses divers projets en cours (par exemple en refusant de les consulter ou de les informer correctement). Pourtant, depuis l'aménagement du premier barrage en Chine, le mal est fait et le ver dans le fruit : l'eau vient à manquer sur de nombreux tronçons tandis que les jacinthes d'eau envahissent et bouchent des voies fluides, les migrations de poissons sont bloquées, et les dauphins, lamantins et poisons chats sont désormais menacés de disparaître sous la surface du fleuve… Plus on descend le cours du Mékong et plus la pollution, le manque d'eau voire les risques de famine deviennent préoccupants. Alors, les gouvernements décident de déplacer les populations… qui pourtant n'avaient rien demandé ni fomenté ! En 2010, un rapport de l'organisation WWF, intitulé " Le Mékong sauvage ", fait état de 208 espèces animales, la plupart endémiques, dans la région sud du bassin du Mékong, une nouvelle espèce de singe, vingt-huit reptiles et vingt-cinq poissons, ont été découverts lors de ces recherches, attestant une fois de plus de la richesse de l'écosystème du Mékong, particulièrement dans cette région du sud.

Dans une excellente série de 22 courtes vidéos, titrée " Mekong Diaries ", Radio Free Asia informe à bon escient l'opinion publique des projets en cours tout en décrivant la lente mais irrémédiable destruction de l'écosystème du Mékong, si complexe et si vital pour les populations locales. Par exemple, dans la province cambodgienne de Ratanakiri, au nord-est du royaume, les habitants ont subi de terribles inondations en 2009. Le responsable de cette tragédie ne fut pourtant pas la pluie mais un barrage située en amont, au Vietnam : le barrage des chutes de Yali. Les crues monstres ont décimé des familles entières, dévasté les récoltes, et rendu encore plus délicates les liens entre les deux pays voisins dont la frontière est proche. Mais le plus grave et le plus inquiétant c'est que le gestionnaire de ce barrage (situé au Vietnam) soit une entreprise vietnamienne, qui a pignon sur rue dans les ministères cambodgiens, et qui a désormais également en charge le projet d'un barrage similaire au Cambodge même. Comme l'indique parfaitement Ian Baird, expert sur les problèmes de pêche et de développement du Mékong, c'est au Cambodge que la situation risque de devenir la plus critique : " Pour bien vivre, les locaux n'ont pas tellement besoin de plus de riz et de légumes, mais ils ont besoin de plus de poissons ". Rappelons que c'est dans le poisson qu'on trouve dans ces contrées le principal apport en protéines. Les conséquences, sur la santé publique notamment, seront alors dramatiques. Bref, voilà donc un projet de barrage hydroélectrique de plus, un projet déraisonnable qui risque de s'avérer plus catastrophique encore que d'autres…

Ces barrages peuvent donner la rage, et la mobilisation contre eux, les protestations internationales ou locales, elles aussi, commencent à faire rage. Dans ce contexte très trouble, à l'image de l'eau brassée par le Mékong, l'avenir et les mouvements de son bassin sont plus que jamais incertains. Fleuve majeur en développement croissant ou en sursis prolongé, l'avenir le précisera, le Mékong est en tout cas au confluent de deux rives qui risquent cependant de se perdre dans les méandres du mal-développement. D'abord, il est un " lieu de mémoire " fondamental où coexistent divers patrimoines, naturel et culturel, matériel et immatériel. Un lieu vital qu'il s'agit de préserver. Ensuite, il représente une " chance " pour ledit développement ou en tout cas une belle opportunité affairiste et touristique pour les dirigeants et investisseurs régionaux, un " bien " précieux qui doit rapporter et qu'il s'agit d'exploiter… Au risque de hâter la mort d'un fleuve mythique.

Pêcheur à Don Sahong (photo: Luciano Lepre)

 


Le projet de barrage de Don Sahong

C'est au sud du Laos, dans la région de Siphandone, également appelée " les 4000 îles ", que la situation est donc aujourd'hui la plus critique. Nous sommes au nord de l'immense plaine fluviale qu'on appelle le " grand Mékong " - un vital grenier à riz qui se concrétisera dès l'entrée au Cambodge - et cette région de Siphandone est lovée entre la chaîne montagneuse Dongrak à l'ouest et les pentes plus douces du Plateau des Bolovens au nord-est. Un endroit reculé, préservé car oublié, qui s'apparente à un refuge. Une terre d'eau recluse comme pour déguster un parfum de paradis si loin des bruits du monde. Difficilement navigables, les chutes de Khone - surnommées parfois " les chutes du Niagara asiatiques " - et la région de Siphandone abritent notamment les fameux dauphins d'eau douce de l'Irrawaddy, aujourd'hui sérieusement menacés d'extinction. Ici, à cinquante kilomètres à la ronde, l'horizon n'est fait que de bancs de sables ou de poissons, de rapides et de canaux, de criques et de blocs, et bien sûr de cascades sublimes et de paysages rocheux et fluviaux immaculés…

Ici aussi, pendant longtemps, la nature a bien fait les choses : outre des panoramas à couper le souffle, plus de deux cents espèces de poissons d'eau douce vivent à domicile et que dire, surtout, des derniers dauphins de l'Irrawaddy qui ont trouvé, dans ce jardin d'éden aquatique situé à la frontière entre Laos et Cambodge, des eaux de refuge jusqu'alors préservées de la prédation humaine et industrielle…

Aujourd'hui, ce tableau idyllique est drastiquement remis en cause. En développement surtout. La folie moderniste des hommes en quête de paradis artificiel ou financier n'aura pas seulement eu raison d'une nature fabuleuse mais également de cultures millénaires risquant l'extinction pure et simple. Des techniques de pêche et des modes de vie ancestraux, patiemment transmis entre les générations, risquent ainsi de disparaître à jamais laissant au bord de la route du développement - et du fleuve souillé - environ cent mille personnes qui habitent sur ce territoire et dépendent largement des ressources naturelles locales, notamment de la pisciculture traditionnelle. Car la pêche n'est pas une activité folklorique mais un moyen de survivre et même de vivre : avec plus de 1200 espèces de poissons qui se débattent dans les eaux du Mékong, 205 d'entre elles se dénichent dans la petite zone de Siphandone qui, de fait, représente ainsi un extraordinaire microcosme de l'ensemble de tout le bas-Mékong, delta compris. Cette vaste région du bas-Mékong est l'une des zones de pêche les plus productives au monde, avec plus de deux millions et demi de tonnes de poissons captés par an. Une sacrée prise, salutaire pour un bassin démographique qui n'a rien à envier, en terme de flux, au hydraulique, avec son débit et sa présence. Cette masse de poissons pêchés procure jusqu'à 80% des besoins en protéines à près de 60 millions de personnes qui se logent et se pressent autour des vertus du fleuve.

A Siphandone, l'eau n'épargne pas la terre, et cette dernière fait aussi vivre une bonne partie des cent mille habitants du lieu : fruits des cultures maraîchères ou récoltes des rizières irriguées, élevage de gros bétail et survivance du petit commerce, complètent les revenus et les activités directement liés à la pêche. Les habitants de certains hameaux situés les plus au sud de cet archipel, composé de 4000 îles, continuent, tant bien que mal, à pratiquer des techniques agricoles, et plus encore de pêche, héritée de leurs ancêtres qui nécessite une parfaite connaissance de l'écologie de la " Mère des Eaux " et de son environnement, qu'il soit aquatique ou non. Par exemple, les " pièges " à poissons sont ingénieux et traduisent de réels talents de confection : " ou " est un piège qui permet d'attraper des poissons quand il y a peu d'eau dans le fleuve ; " li ", plus connu, est un piège imposant dont se servent les pêcheurs lorsqu'il y a beaucoup d'eau, surtout donc pendant les mois d'août et de septembre. Ces précieux savoir-faire sont clairement menacés par le nouvel univers industriel de la pêche et les projets de barrages, sans oublier la fascination pour le matérialisme et la consommation qui s'exerce sur la jeunesse locale…

L'un des soucis de la pêche dans cette partie du Mékong touche à la spécificité migratoire des poissons : à la saison sèche, tandis que le niveau d'eau baisse, les poissons quittent leur " niche " pour remonter le fleuve en quête d'un refuge plus nourricier, comme par exemple les bassins d'eau dispersés dans la zone de Siphandone. A l'arrivée de la mousson, ils migrent plus vers le sud et traversent joyeusement les canaux à toute blinde ! Pendant toute la saison des pluies, leurs œufs et larves dévalent les eaux du fleuve jusqu'au delta vietnamien, en passant évidemment dans le très poissonneux Lac Tonlé Sap au Cambodge. Environ 75% des poissons pêchés dans cette véritable mer intérieure cambodgienne dépendent de la migration des poissons qui se sont réfugiés en amont, au cours de la saison sèche, entre Kratié et Siphandone. D'où notamment l'importance de préserver cet environnement naturel autour de Siphandone… La survie des paysans et pêcheurs cambodgiens est aussi à ce prix. Les " développeurs " de tout poil et de barrages en particulier devraient y penser ! Pour l'instant, ce sont les ONGs et les associations de protection de l'environnement, avec entre autres l'ONG Terra ou l'organisation International Rivers Conservation, qui sonnent l'alarme, leurs constats s'adossant sur les recherches de scientifiques que les autorités ne prennent pas en considération… Ainsi, les analyses sérieuses d'Ian Baird pointent les dysfonctionnements et les dangers des politiques actuelles. Ce spécialiste de la pêche et du Mékong tente d'alerter la communauté internationale et les dirigeants locaux sur les dégâts générés, en insistant précisément sur la tragédie imminente que ces barrages font peser sur l'avenir de la paysannerie cambodgienne.

Le secteur du canal de Hou Sahong, lieu désigné d'un immense projet de barrage, est justement stratégiquement essentiel pour cette migration, comme le reconnaissent les communautés locales qui vivent de la pêche. Depuis un demi-siècle, le gouvernement laotien avait même interdit toute activité de pêche, pour certaines périodes, dans la microrégion maritime de Hou Sahong. Les chutes de Khone, à seulement deux kilomètres de la frontière cambodgienne, sont au cœur de la polémique : le canal Hou Sahong, avec ses sept kilomètres de long, est le plus profond de cette aire géographique. Le barrage Don Sahong (260 à 380 Mégawatts) doit être construit un peu au sud, après l'île de Don Khiew. Le projet s'étale sur près de dix kilomètres que comprend le chenal, exactement là où la migration saisonnière des poissons est fondamentale… Ce coin stratégique est le lieu obligé de passage des poissons, un lieu donc aussi idéal pour pêcher de bonnes prises et mieux gagner sa vie pour les locaux. Décidé en 2006 par le gouvernement laotien, le projet de ce barrage a été une première fois validé en février 2008 puis confirmé en septembre 2009. L'accord pour la mise en œuvre du projet est alors signé par l'Etat laotien et le chantier a été attribué à l'entreprise malaisienne Mega First Corporation Berhad… sans que les villageois de la zone n'aient été proprement informés ou consultés ! En outre, des études d'impacts environnementaux n'ont pas été rendues publiques, des consultants à la botte du pouvoir laotien ayant également estimé qu'il n'y a avait pas " d'impact négatif majeur " à craindre ! Il faudra donc les croire sur parole… La plupart des pêcheurs sont désemparés par ce projet mais certains, conscients des bienfaits de la modernité et peut-être " aidés " par les autorités, ont cédé aux sirènes alléchantes de la consommation… Vivre sans les ressources naturelles qu'offre le Mékong revient pourtant pour les autochtones à mourir à petit feu. Doucement mais sûrement.

Effectivement, nombre de pêcheurs locaux considèrent que si le poisson ne passe pas correctement par ce " canal historique " c'est tout le Laos qui en souffrirait plus ou moins sévèrement… Le temps arrivera alors où, comme ailleurs déjà, le poisson frais en provenance du Mékong sera remplacé par du poisson surgelé à la provenance hasardeuse… Fini aussi, dans ce cas, les rites et les mythes reliés aux modes de vie ancestraux, aux nouvelles et pleines lunes qui rythment la vie, à la pêche et à la nature qui sous-tendent tout cet édifice culturel et spirituel. Par exemple, entre janvier et mars, les poissons migrent pendant que les fêtes occurrent : une excellente occasion pour les villageois pour confectionner la fameuse (et odorante !) pâte de poisson, appelé pa dek au Laos (prahoc au Cambodge), et préparer une quantité impressionnante de poissons séchés ou fumés. La fête aussi ça donne la pêche, et inversement ! On se remémorera ensuite les bons moments passés lorsque survient la saison des pluies, vers mai et surtout juin, quand la " Mère des Eaux " se décide soudain d'inonder, de déborder, bref d'en faire qu'à sa tête… Le fleuve est alors agité, le courant puissant, on attrape des poissons à l'aide de filets ou nasses spécialement fabriqués, en bois et en bambou. Parmi les victimes si peu consentantes figurent beaucoup de poisson chats, parfois même des " géants ", à cette époque surtout.

A ce jour, le plus gros poisson-chat géant du Mékong récemment péché pesait presque 300 kg ! Dépassant plus de 2 mètres de long, une espèce de raie géante a pour sa part été péchée en 2009, avoisinant elle aussi le poids impressionnant de 300 kg… Pour l'heure, des filets de poisson se vendent correctement et on trouve maintenant même des poissons capables de bien s'adapter à l'eau salée, ainsi qu'une espèce qu'on dénomme le " saumon du Mékong " ! Mais si elle rapporte bien, la pêche se fait plus rude, et le temps de la fête paraît déjà loin. Mais le cycle se poursuit, en principe, c'est-à-dire si rien ne vient troubler cet ordre local du monde…

Un piège "li" aux chutes de No Ka Soi (photo: Luciano Lepre)

 


Pêche, nature et tradition…

Dans tout le bassin du bas-Mékong, et dans la région de Siphandone notamment, la pêche traditionnelle est désormais entrée en phase de sursis. La principale responsable de cette évolution est la mise en place des barrages sur le fleuve. Les réservoirs et les barrages bloquent en fait la migration naturelle des poissons, leurs itinéraires en sont désorientés et leurs flux déstabilisés. L'eau passe moins vite dans les canaux, les poissons ne passent parfois plus du tout. L'impact sur la vie aquatique est considérable : la température de l'eau, sa puissance et sa qualité, l'érosion qui se forme et les alluvions qui se déposent, tout cela change, hypothéquant un peu plus la survie d'un milieu naturel pourtant reconnu pour sa splendeur… On pourrait encore évoquer les poissons qui passent à la moulinette dans les turbines, ceux qui se traînent dans les inondations qui pullulent, les œufs et les larves qui ne parviennent plus en fin de cycle, menaçant tout un écosystème de bien fonctionner. De fonctionner tout court. Car on ne badine pas avec la nature, et la colère des éléments vient sporadiquement rappeler aux humains trop avides qui a véritablement le dernier mot. Souvent, c'est aussi le mot de la fin…

Le projet de barrage sur le canal Hou Sahong constitue la menace la plus prégnante. Un immense mur ne va pas uniquement défigurer un paysage unique, il va créer un vaste bassin de rétention d'eau. Les pêcheries disparaîtront mais les Mégawatts défileront à toute vitesse ; les Laotiens manqueront de poissons frais mais pourront mieux regarder la télévision, et faire chauffer leurs plats cuisinés grâce au four micro-ondes acheté avec les ultimes deniers issus de la pêche… C'est un choix économique et politique qui ne relève pas nécessairement des villageois-pêcheurs de Siphandone. La santé publique n'en sortira sans doute pas grandie non plus. Mais, entre l'électricité et les poissons, les autorités ont choisi pour la voie du " progrès ". Une voie qui ne fait que progresser dans le mauvais sens pour la vie des autochtones mais qui file droit dans le mur pour les autres. En revanche, les sbires du FMI, de la Banque mondiale et d'autres affairistes, s'avoueront satisfaits de cette importante évolution pour les populations laotiennes. Les conséquences de ces choix sont dramatiques pour l'environnement, pas seulement pour les dauphins d'eau douce de l'Irrawaddy, dont la disparition est d'ores et déjà planifiée.

En parcourant cet étrange mais attrayant archipel au cœur d'un fleuve-mer, de prestigieux pitons rocheux ou de simples amas de cailloux sont visibles de part et d'autres des canaux (hou), plus ou moins étroits, où surgit souvent à grande vitesse une eau propulsée aux allures de jets de boue miraculeuse, comme pour bénir les intrépides voyageurs venus courageusement jusque-là. A l'issue du périple, une fois traversé le large canal Hou Phapheng, on parvient aux fameuses chutes de Khone Phapheng, les plus connues de toute la région, celles dont tous les guides offrent les louanges. Celles-ci pourtant ne sont qu'une infime partie de l'ensemble des chutes d'eau, parsemées de nombreux bassins naturels, connues internationalement sous l'appellation " Khone Falls ". Les espèces menacées de dauphins de l'Irrawaddy ne sont pas loin, le Cambodge non plus. On relève que le bassin frontalier de Veun Nyang-Anlong Cheuteal, en aval de Siphandone, est l'endroit prisé par une dizaine de dauphins d'eau douce de l'Irrawaddy. Ils y séjournent durant la saison sèche trouvant poisons et nourriture, et dès que survient la saison des pluies, ils déménagent à quelques centaines de mètres du site où se trouve le barrage : leur fin serait donc effective au démarrage du barrage… Cette espèce de dauphins est aujourd'hui en voie d'extinction, il ne resterait en tout qu'environ 90 dauphins de ce type en Asie du Sud-Est. Le barrage de Don Sahong n'annonce donc rien de positif pour les populaires dauphins de l'Irrawaddy ni pour la beauté recherchée des chutes de Khone Phapheng, ces deux " attractions " constituant aussi des valeurs sûres pour le développement touristique de cette région. Mais, au-delà du potentiel touristique ainsi atteint, ce sont surtout les destins brisés des villageois et des pêcheurs et la mort annoncée de la pêche traditionnelle qui dominent dans les esprits de la population locale. L'arrêt des migrations de poissons sur le fleuve intéresse moins les touristes et leurs agences mais il concerne au plus haut point les habitants de la région. Sans parler des tonnes de poissons qui périront tristement sans même finir leur course dans nos assiettes…

L'Unesco n'a pas hésité à " patrimonialiser " de jolies rizières au nord des Philippines ou à Bali en Indonésie, parmi d'autres sites naturels mondiaux exceptionnels, combien de temps faudra-t-il attendre avant que la région de Siphandone - avec en point d'orgue les fameux rapides de Khone - ne soit inscrite sur cette précieuse liste ? Un récent congrès de l'UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature), réuni en septembre 2012 en Corée du Sud, a validé un projet intéressant : la création officielle d'une " liste rouge " des écosystèmes menacés dans le monde. Fort bien, sauf que les moyens mis en œuvre sont modestes et surtout que ce projet ne devrait aboutir qu'en 2025 ! D'ici là, les barrages auront depuis belle lurette barré la route de tous les poissons du Mékong… Mais cette mesure va bien entendu dans le bon sens. Protection et patrimoine ne suffiront pas à enrayer les actions engagées sur place, de même que le tourisme n'offrira aucune alternative viable et durable, quoiqu'en disent les discours enjolivés sur le développement d'un tourisme durable dans la région.

Par ailleurs, l'urgence ici, c'est vrai, n'est pas d'accélérer le flux de visiteurs pour découvrir ce lieu magique mais bien plus de stopper les projets de développement, à commencer par le barrage controversé de Sahong, qui dégradent la vue des paysages et la vie des hommes. Le temps presse, et si le patrimoine mondial conserve encore une authentique mission, c'est avant tout celle de protéger des sites d'une beauté exceptionnelle des prédateurs qui officient un peu partout au nom de la technologie triomphante et du marché dominant. Sauvegarder cet héritage, rare et magnifique, attesterait d'une belle victoire du bien sur le mal, une tache qui honorerait grandement l'honorable institution onusienne…

On entend souvent dire " on n'arrête pas le progrès " ! Sans doute. Pour notre part, on dira aussi, en écho avec les militants écologistes et les villageois qui vivent des bienfaits naturels du Mékong, qu'il ne fait pas non plus arrêter de combattre les dérives du progrès.

Un "pont de singes" à Do Pa Soi (photo: Luciano Lepre)

 


Le temps d'une mobilisation générale ?

Au printemps 2007, au moment où le projet du barrage de Don Sahong est devenu public, 28 ONGs ont adressé une lettre au gouvernement laotien lui demandant de reconsidérer les termes de ce projet ; dans la foulée de cette action, ce sont aussi 34 scientifiques qui par courrier ont incité les décideurs du gouvernement à revoir leur copie, afin de constater les terribles impacts négatifs sur le plan environnemental que ce barrage hydroélectrique infligera à la région et au fleuve… Des appels à suggérer des études d'impacts plus complètes, plus sérieuses et indépendantes, ont alors été lancés. L'entreprise Mega First Corporation Berhad, en charge du projet, est supposée rendre compte des effets et des impacts de ce vaste projet, mais les Laotiens de la région n'ont reçu pour l'instant que des informations éparses et floues, tandis que les populations cambodgiennes en aval ont reçu encore moins de précisions ou même d'informations de base… Les gens du fleuve attendent toujours des comptes et des faits, et non pas qu'on leur raconte des histoires ou qu'on leur promette monts et merveilles. Les merveilles ? Ils les ont déjà, il s'agit du fleuve et de ses richesses naturelles, de la beauté du site et de ses fameuses cascades dans lesquelles sautent les derniers dauphins et parfois même des touristes… En mai 2012, la compagnie Mega First annonce que l'étude d'impact sur l'environnement a été approuvée par le pouvoir laotien, ouvrant la voie à la signature d'un droit de concession de 30 ans pour l'entrepreneur malaisien. Joies de la mondialisation : n'oublions pas que l'électricité ici produite un jour par cette entreprise malaisienne est destinée en priorité à la Thaïlande et au Cambodge, le Laos ayant pour l'heure moins de besoins urgents…

Au début du mois de septembre 2012, la situation a évolué, mais pas vraiment dans le bon sens. En effet, alors que la mise en place du premier barrage hydroélectrique au Laos (celui de Xayaburi, à la frontière thaïlandaise) accumule les polémiques et les problèmes, en matière de dégradations écologiques surtout, voilà que le gouvernement laotien vient de lancer officiellement la construction du second barrage du même type dans le pays : celui de Don Sahong. En août 2012, les autorités laotiennes ont précisé aux villageois qu'ils n'auront plus le droit de pêcher à l'aide de grands pièges traditionnels (les " li ") à partir de l'année 2014. C'est là, tout simplement la fin annoncée d'un monde marin et d'un savoir-faire unique. La fin, surtout, des revenus de la pêche, si indispensables pour les habitants. Rappelons qu'une famille de pêcheurs peut gagner autour de 5500 euros par an grâce à la technique traditionnelle des " li ", une pratique efficace et transmise par les aînés aux plus jeunes depuis des lustres. Bref, la vie continue, et les travaux (notamment d'excavation) ont réellement commencé dès le mois d'août 2012 alors que la Commission du Mékong n'a toujours pas livré ses conclusions, comme l'exige en principe un accord sur le Mékong, signé par tous les pays concernés en 1995. Mais, ici comme ailleurs, l'éthique n'a jamais fait bon ménage avec la politique et l'économie ; pour les barrages ce constat est une évidence. Toujours est-il que le barrage de Don Sahong est prévu pour devenir " opérationnel " dès 2013. Il faudra sans doute attendre 2014, mais faire marche arrière ne semble plus être une option vraiment plausible… A moins que les protestations deviennent monstres, sinon monstrueuses ?

Un rapport officiel, paru en 2010 (" Strategic Environmental Assessment ", rédigé sous l'égide de la Commission du Mékong), a montré formellement que le barrage bloquerait le seul passage du fleuve où les poissons peuvent passer pendant la saison sèche (le canal Hou Sahong). En 2011, des villageois ont noté que la compagnie malaisienne responsable du projet avait creusé un nouveau canal un peu plus loin afin de permettre aux poissons migrateurs de passer par une voie alternative, mais rien n'indique que cela fonctionnera de la sorte, et pour creuser ce passage il aura aussi fallu détruire une cascade… Peut-être est-ce là le début d'une sinistre série de destructions, certes regrettables, mais bien validées par le pouvoir ? Selon International Rivers Conservation, ce barrage sera un désastre pour les pêcheries du Mékong car il stoppera les migrations des poissons et il décimera les modes de vies des populations locales qui dépendent étroitement des produits de la pêche. Et de leurs importants revenus. Ce n'est pas seulement l'écosystème qui est tué mais également le cycle de la vie sur le fleuve, celui de la nature et celui mis en place par les humains. Les dommages seront par ailleurs transnationaux. Pour les militants écologistes et la majorité des associations/ONGs, les barrages de Don Sahong et de Xayaburi constituent des points noirs sur la carte du Laos, et ils attendent une réaction plus ferme de la Commission du Mékong, voire de la communauté internationale, pour contrer ces projets inappropriés, démesurés et dévastateurs pour les milieux humains et naturels du pays. En vain semble-t-il…

Premrudee Daoroung, la co-directrice de l'ONG Terra (Towards Ecological Recovery and Regional Alliances), considère que le barrage de Don Sahong est l'archétype de ces nouveaux barrages construits dans la région (une douzaine d'autres projets plus ou moins similaires sont dans les cartons…). L'activiste estime fort justement que ces projets de " développement ", conçus par des groupes industriels privés et bénéficiant du soutien des autorités politiques nationales, ne vont guère contribuer à aider les peuples autochtones. Au contraire, les entreprises capitalistes, qu'elles soient locales ou étrangères, récoltent presque tout le temps l'essentiel des bénéfices au détriment des habitants du cru, rendus à n'être que des sujets passifs et non pas d'authentiques acteurs participatifs.

On voit aussi qu'en Thaïlande, avec surtout le cas désastreux du barrage de Pak Mun, les expériences ne furent pas à la hauteur des attentes de la population. Hélas, les leçons de l'Histoire ne servent pas pour d'autres histoires de barrage en cours de réalisation… Il demeure que sans réelle participation des villageois à ces projets - ce qui n'est même pas d'actualité ! - le présent projet de barrage hydroélectrique de Don Sahong, à l'instar des précédents et des futurs du même acabit, ne peut qu'accentuer les dégradations sociales et environnementales déjà bien avancées. Pêcheurs et paysans, acteurs sociaux et militants écologistes, membres des ONGs et chercheurs réputés, de plus en plus de gens s'élèvent contre ces projets et se mobilisent pour alerter l'opinion publique des impacts négatifs des barrages. Le souci d'informer " mieux " est également fondamental : évoquer les liens intrinsèques entre la pêche dans le Tonlé Sap et la pollution du Mékong plus en amont ; s'interroger sur les questions de santé publique et de pénurie, notamment d'eau potable et de protéines ; s'inquiéter de la disparition prochaine des dauphins d'eau douce voire des poissons chats géants du Mékong… Autant de questions qui se posent et qui attendent des réponses claires. Et ce n'est pas l'augmentation des flux touristiques qui compensera demain la diminution des bancs de poissons ! D'ailleurs, si le tourisme - même sous le vocable plus attrayant d'écotourisme durable - émergerait véritablement dans cette belle région, cela serait avant tout pour sa beauté naturelle incontestable et non pas pour ses barrages bétonnés, qu'ils soient déjà en fonction ou seulement en construction…

Les sites prestigieux de Siphandone, de Khone Phapheng ou de Li Phi, ne renverraient alors plus qu'un souvenir nostalgique, et seule une littérature exotique ou coloniale nous permettrait encore de nous plonger dans les pages glorieuses de leur beauté naturelle, sinon dans l'eau trouble et revigorante des célèbres chutes de Khone… Gardons en mémoire ces mots de Francis Garnier, cités plus haut, et datant d'un siècle et demi : " tout cela allait être remplacé sur la scène du voyage par des décors nouveaux et des impressions d'un autre genre. Allions-nous gagner au change ? ". Pas sûr. Si rien n'est fait " en amont " pour lutter contre l'illusion du développement actuel, en 2013, dans la région de Siphandone, les nouveaux décors risquent de se résumer à des murs de bétons tandis que la scène du " vrai " voyage deviendra virtuelle. Pour ne pas oublier le bon temps d'antan. Tristes suites de ce Barrage sur le Pacifique de Duras que ces modernes et ravageurs barrages sur le Mékong...

Village en bordure du fleuve, avec une parabole TV, à Siphandone (photo: Luciano Lepre)