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Sur les routes du Bangladesh

4200 kms à travers le sous-continent indien au guidon d'un cyclo-rickshaw à la rencontre des Rickshaw-Wallahs



par Jean-Louis Massard

 


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Jean-Louis Massard débarque un jour d'octobre 2008 à Dhaka au Bangladesh, la capitale emblématique des rickshaws si il y en avait une, avec en main les coordonnées de Mustaffa, paysan villageois devenu rickshaw-wallah. Avec lui, il plonge dans les quartiers populaires de banlieue et s'immerge aussitôt dans l'univers étourdissant des Compagnies de rickshaws, achète un vélo-taxi pour appréhender plus encore le quotidien des rickshaw-driver, puis part seul au guidon de son tricycle sur les routes du pays, avant de poursuivre son voyage en Inde… Retour sur l'aventure…

Good morning Dhaka

7 octobre 2008. Dhaka. Banlieue nord. Airport Road. Quartier de Kuratoli. La circulation est dense et surchargée. Pétarades et vrombissements de moteurs retentissent. Des cyclos, des rickshaws, des CNG ces petits triporteurs verts motorisés, des autos, des bus, des camions. Un coup d'oeil vers l'arrière, et Mattahab, notre rickshaw-wallah, se dresse debout sur ses pédales, tire le guidon à lui et jette lourdement son corps en arrière, le bascule à droite, se redresse péniblement, puis le projette à gauche au prix d'un lourd effort. Deux passagers à tracter sur un tricycle sans vitesse d'une centaine de kilos. Le rickshaw progresse, lentement, très lentement. Au plus vite certes, mais lentement. Mattahab s'engage à traverser la voie. "
- Tuuuuut ! Tuuuuut ! Tuuuuuuuuuut ! ! ! "
Coups de klaxon, coups de frein, crissements de pneus. Un de plus. Peu s'en faut. Et puis alors ! L'automobiliste stoppe quasiment, nous esquive et poursuit son chemin. Ni insulte, ni cri, non. Il faut bien que tout le monde passe. Et tous s'en font raison. C'est le code de conduite ici. Je viens d'arriver à Dhaka il y a quelques heures avec en main les coordonnées de Mustaffa, rickshaw-wallah. J'ai rencontré Mustaffa hier, et nous allons ensemble ce matin à sa Company. C'est là bas qu'il vit la plus grande partie de l'année, étant originaire du nord du pays et ne rentrant au village qu'aux saisons des récoltes pour prêter main forte.
La chaussée traversée, nous quittons l'avenue et plongeons dans une rue étroite. Des dizaines de sonnettes carillonnent et couvrent des chansons aux voix aiguës féminines que crachent de vieux postes radios. La terre battue remplace le goudron, et des trous béants au sol imposent à Mattahab la plus grande vigilance. La voie est bordée de petites échoppes. Ce ne sont parfois que des abris de tôle ouverts aux quatre vents enclavés entre des baraquements de pierres et de bois enchevêtrés. Des fils électriques serpentent de façon anarchique le long de bâtis décrépis. Ils sautent de mur à mur, courent d'un coté à l'autre de la rue. Nous doublons un homme qui pousse un plateau de bois sur lequel sont érigées des petites pyramides d'oranges, de pommes et de citrons qui défient l'équilibre. L'étal est garni et alléchant, et ses couleurs chatoyantes transgressent le gris poussiéreux à la ronde. Un adolescent est adossé contre un mur au coin d'une rue. A ses pieds, posées sur une bâche plastique, quatre oranges.
Rien de plus.
Les clients abondent dans les échoppes, les passants fourmillent sur la chaussée. C'est la fin de matinée. Il est onze heures.
Mattahab tinte de sa sonnette. Il a du mal à se frayer un chemin au milieu des piétons, des vendeurs ambulants, des rickshaws et de quelques autos aussi. Des gamins se poursuivent en courant, de jeunes chiots faméliques détalent en couinant. Nous nous engageons dans une ruelle étroite, et nous sommes alors de plus en plus ballottés et malmenés. Au sol, ce n'est qu'une succession de trous béants et de bosses. Mattahab se dresse péniblement sur ses pédales au passage de chacune d'elles. Effort banal pour lui sans doute.
Nous longeons des box ouverts. Dans l'un d'eux, assis à une machine à coudre d'un autre temps, un vieil homme est appliqué à son travail, les yeux cachés derrière des verres épais. A deux pas, des gamins surpris par ma présence ici dans le quartier accourent vers nous. Leurs regards s'illuminent. Ils me chuchotent quelques mots puis cavalent à nos cotés en riant.
Nous arrivons près d'un portail. Mattahab stoppe et descend de selle.
" - This is my Company ! " me lance Mustaffa fier et heureux de me présenter à ses compagnons de travail.
Nous sautons à terre.
" - Hellooooo ! My friend ! " me lance l'un d'eux entre deux éclats de rire.
" - Balo acen ! Balo acen (Bonjour / Bienvenue, en bengali)! "
Les hommes sont agglutinés autour d'une cabane de bois montée dans la rue sur quelques pierres à deux pas du portail. C'est le tea-shop du quartier. Des sachets de biscuits et des régimes de bananes pendent, accrochés à l'avancée. A l'intérieur, un homme, à l'âge incertain, est assis en tailleur devant une petite caisse de métal. Il surveille le thé qui boue dans une casserole d'alu.
" - Drink tea ? " me lance-t-il.
" - Oh yes ! Yes ! I do ! "
Le tenancier verse le thé dans deux petits verres, ajoute dans chacun une cuillérée de lait concentré et nous tend nos chaï (thé au lait). Des clients se lèvent aussitôt de leur banc et nous invitent mon compagnon et moi à prendre place. Je m'assois, mon verre en main, et je scrute, à gauche à droite, devant derrière. Je n'entends plus. C'est Silence. Je découvre. J'y suis donc alors, au milieu des rickshaw-wallahs. Depuis le temps. Des passants s'approchent. Ils viennent voir le bideshi (étranger). C'est donc lui, doivent-ils se dire. L'attroupement devient conséquent. Certains, plus curieux, ne se satisfont pas de ne pas être au premier rang. Ils faufilent alors leur tête par-dessus des épaules, par-dessous des bras. Leurs yeux, rieurs, grands ouverts, sont ceux d'enfants émerveillés. Mes yeux, les miens, sont tout autant illuminés, j'imagine. Est-ce le coté improbable et incongru de la rencontre qui nous rend tous si radieux et colore nos états d'âme ? Sans doute.
Nous échangeons de rudiments d'anglais et de bengali, de gestes et de plaisanteries, quand Mustaffa me signifie de me lever. L'attroupement se fissure alors et nous laisse aller. Quelques pas, et nous entrons dans une vaste cour au sol de terre battue, où cinq ou six rickshaw-wallahs inspectent leur monture. A droite, une vingtaine de rickshaws, enchevêtrés les uns aux autres sont parqués sous une longue plateforme de bois perchée à deux mètres de haut. Un toit de tôle, soutenu par des poteaux tortueux entre lesquels sèche du linge, couvre ce plancher.
" - Sleeping here ! " me lance mon compagnon d'un large sourire. " - It's free ! ". Le dortoir, ouvert aux quatre vents. Un rickshaw-wallah en descend par une échelle, une couverture jetée sur l'épaule. Ils sont une centaine à dormir ici à la Company ajoute Mustaffa.
Faisant face de l'autre côté du patio, un second dortoir similaire. Dessous, une cabane de tôle de trois ou quatre mètres carrés a été érigée. A proximité, deux mécaniciens examinent avec inquiétude le pédalier abimé d'un rickshaw. Dans un coin de la cour, une femme nettoie avec délicatesse des poissons à une fontaine, tandis qu'un homme accroupi à la seconde borne d'eau, savonne et rince ses vêtements avec énergie. Après avoir échangé de sourires et de balo acen, nous filons et nous contournons la paroi élevée au fond de la cour faite de feuilles de palmier tressées. Nous pénétrons alors dans un patio cuisine de quelques mètres carrés. Accroupies au bord de foyers légèrement rehaussés, des femmes remuent le riz qui cuit dans des marmites d'alu. M'apercevant, elles se relèvent aussitôt et remettent en place par de petits mouvements d'épaule leur sari coloré plissé. Elles me dévisagent, me fixent du regard sans timidité aucune, et s'adressent à mon compagnon. Puis elles rient, des rires spontanés et naturels.
" - This is nothing ! Nothing ! " me lance aussitôt Mustaffa comme s'il cherchait à me rassurer. Je ne ressens nul besoin d'être rassuré. Je le suis en ces lieux.
Pour une trentaine de takas (monnaie bangladeshie : 1 euro = 96 takas, en nov. 2008), soit une trentaine de centimes d'euros, ces femmes habitant le quartier préparent le repas des rickshaw-wallahs qui déjeuneront ici ce midi ajoute-t-il.
J'abandonne mes compagnons quelques instants, et je m'en vais déambuler dans la Company. Je flâne, au hasard. Certains, par curiosité, m'emboitent le pas et m'accompagnent dans mon errance. Chacun se fige à mon passage et me suit du regard, interrompant son activité. Sans doute que je dérange, ou je surprends plutôt. Pas de prise d'images, non, ni de son. Je ne vole rien ce jour, je ne prends rien. Je laisse tout. Je reviendrai. Je sais…

 


Un Voyage pour palier à ces rendez-vous manqués

Correspondance
Juillet 2007 : "(…) Cette idée de voyage m'est venue comme ça, sans que je sache très bien comment, très bien pourquoi. En provoquant un peu, j'allais te dire que je n'y suis pour rien. C'est vrai, j'ai cette étrange sensation que c'est le projet qui m'est tombé dessus, plus que je ne l'ai choisi, et je le suis au gré des informations que je glane ici et là, au gré des rencontres et des conseils que je trouve. J'ai cette impression étrange de n'être que l'exécutant d'une chimère enfouie qui surgit là maintenant et qui m'entraine. Pourquoi maintenant ? Va savoir ! (...)
(...) Vois-tu, je me suis rendu plusieurs fois en Inde, et j'ai réalisé il n'y a pas longtemps que je ne connaissais rien à la vie des rickshaw-wallahs, des rickshaw-wallahs que j'ai pourtant croisés maintes fois au cours de mes précédentes escapades. On passe, on circule, on bourlingue, mais pas mal de choses nous échappent au fond dans un voyage, on ne capture pas tout. Je suis sans doute passé à coté d'autres gens aussi dans mes périples, à coté de mille autres fortunes.
C'est peut-être pour palier à ces rendez-vous manqués que ce projet a surgi naturellement, de fait, et me voilà au début de l'histoire (...) "
Septembre 2008 : " Etre en accord avec soi. Ce projet n'est rien d'autre. J'emmènerai loin cette chimère surgie de je n'sais où. De l'inconscient peut-être, nourris des souvenirs tronqués, de ces rencontres que je n'ai pas eues avec les rickshaw-wallahs au cours de mes précédents voyages en Inde, de ces rendez-vous manqués. Je ne sais pas.
Et puis, après tout, pourquoi expliquer, pourquoi justifier, pourquoi chercher à savoir.
Seulement " faire ". Ramasser ses pensées, s'effacer, s'abandonner à elles et se laisser conduire. "

 

Les doutes du voyageur

Au détour d'une rue, le cliché. Attachée à une barricade, une bâche bleue maintenue par des piquets de bois à une hauteur d'un mètre cinquante empiète sur le trottoir. A deux pas, des femmes et des enfants vêtus de haillons aux couleurs ternes bavardent autour d'une fontaine, près d'un foyer, tandis que des bambins de quelques mois se trainent sur le macadam autour. Des familles habitent ici.
Hier, c'est cette femme allongée au sol sur une toile de jute, recroquevillée, que je croisais sur un trottoir de Banani (quartier d'affaire et résidentiel de Dhaka), ou bien encore cet homme squelettique demandant l'aumône, ou cet autre accroupi, aux boursouflures multiples, tendant la main. Le pire, c'est que je ne sais rien de ces gens là. Je n'ai rien su leur dire. Je n'ai rien voulu apprendre, rien voulu savoir d'eux. Mes yeux ont eu raison de moi, de ma voix, d'une parole. J'aurai pu leur balbutier quelques mots. Rien. Nada. Ils agitaient leur gamelle d'alu pour demander l'aumône. Je leur ai tendus une pièce. Leurs mouvements rassuraient ma conscience. Ils n'étaient point cadavre. Je pouvais filer. J'ai filé. Sans rien dire. Des yeux ne voulaient plus voir ça.
Quelques jours plus tard, je circule au guidon de mon rickshaw dans les faubourgs d'une ville au sud du pays. Une petite fille d'une dizaine d'années court pieds nus sur le bord de la route en me précédant, tractant une caissette de bois aux petites roues métalliques. Elle rit et court en se retournant vers moi, s'amusant visiblement de ma présence. Le rickshaw-wallah que je talonne peste contre l'enfant et son manque d'attention, craignant de la renverser. Celle-ci se pousse alors sur l'accotement, s'arrête et me regarde passer, son visage s'illuminant de ses yeux émerveillés et d'un large sourire. A mon passage, mon regard se pose soudain sur la caissette qu'elle tracte : un petit garçon handicapé y est recroquevillé.
Ce qui brillait là dans le regard de cette enfant pouvait-il être le Bonheur ? Je ne sais pas. Je ne sais pas, parce que j'ai tant de mal à concevoir et accepter que des sourires puissent ainsi fleurir sur des bribes aussi chétives de la Vie. J'ai tant de mal, parce qu'en mon fort intérieur, ces bribes, ces soubresauts de la Vie résonnent toujours des râles de la déchéance et de la Mort qui rode, et je ne sais pas, je ne peux pas, dissocier l'infortune du désespoir. Cette petite fille, d'un simple regard, venait de l'accomplir.
Alors, n'en déplaise à certains stéréotypes qui ont trainé longtemps dans mes esprits, chaque sourire ici au Bangladesh raconte que ce n'est pas la désolation que l'on croise dans le pays, mais la Vie. La Vie qui s'agite de partout, sur un chicot de terre cultivée émergé entre deux eaux, sur un trottoir urbain providence. La Vie qui s'agite et frétille quand bien même elle s'essouffle, dans les lieux publics parfois. Elle n'a pas de pudeur, et l'effroi est là. Et jusqu'aux râles d'un dernier soupir, elle s'ébroue et s'ébranle encore comme un ultime défi au néant qui guette, à la mort qui rode, au cliché morbide sur lequel on fantasme en pareille situation. Et comme une bouée de sauvetage, dans ces circonstances là, l'écriture devient alors la seule thérapie pour se décharger de son fardeau…

 

Les Rickshaw-wallahs. Des conditions de vie précaires

Durisnam a vingt ans. Il y a dix ans, un ami de la famille est allé le chercher chez lui, dans son village près de Mymensingh au nord du pays, et l'a ramené ici dans cette Company. L'homme leur avait parlé d'un Eden à Dhaka, et d'un job aussi, celui de rickshaw-wallah. Durisman se souvient très bien de ses premiers tours de roue au guidon de son rickshaw. Il avait dix ans, et arrivant de sa campagne, il était fasciné, il est vrai, par la grande ville qu'il découvrait à chaque course et les takas qui tombaient si facilement. Tout semblait féerique ces premières heures. Cela a duré un jour, peut-être deux. Et puis au bout de trois, son corps, ses muscles se sont faits douloureux. L'émerveillement de la ville ne suffisait plus. Ses courbatures, qu'il n'entendait pas pris qu'il était dans l'hypnotisme de Dhaka, elles étaient bel et bien là. Il fallait s'endormir avec. Se réveiller sans, c'était autre chose. Il avait dix ans. Il avait dix ans, et il dormait déjà là haut sur ce plancher de bois nous dit-il en nous montrant le dortoir. Il en a vingt maintenant. Avec tout ça, il n'est jamais allé à l'école. Il sait écrire son nom. C'est déjà bien. Il bosse de sept à onze heures, et de quatorze à dix-neuf, pour trois cents à cinq cents takas quand tout va bien (3€ à 5€). Ça dépend des jours, des clients aussi, de ceux qui paient, et de ceux qui ne veulent pas payer. Parce qu'en dépit d'un prix convenu au départ de la course, ils sont nombreux à ne pas tenir promesse et à payer moins, si toutefois ils paient. Que faire ? En venir aux mains ? En appeler aux policiers alentours ? Qu'est-ce que cela changerait ? Rien, strictement rien. Les policiers, comme les clients, méprisent aussi les rickshaw-wallahs.
A ces sommes, il faut retirer la location du rickshaw, moins quatre-vingt takas (0,80€), et les repas du jour, moins soixante-dix takas (0,70€). Alors que reste-t-il ? L'incertitude d'un lendemain.
Tout comme Durisnam, ce n'est pas une histoire d'une quelconque caste (les rickshaw-wallahs n'appartiennent pas à une caste au sens propre du terme. Ce sont très souvent des paysans venus en ville chercher un job, le travail de la terre ne suffisant plus) ou d'un quelconque clan qui a conduit Nurun à grimper sur un rickshaw. Non. Tout comme Durisman et ses compagnons, c'est la pauvreté qui l'a amené ici, à Dhaka d'abord, dans cette Company ensuite. Nurun travaillait la terre au village, mais cela ne suffisait plus pour rembourser la dette de plus de trente milles takas contractée (300€). Alors un jour, il est parti à la capitale. Seul d'abord. Il a trouvé ce job de rickshaw-wallah dans cette Company. Un job facile pour lui qui ne sait ni lire ni écrire. Un non choix en sorte. Il lui reste bien quelques souvenirs de l'école coranique. Juste de quoi savoir écrire son nom et signer. C'est déjà bien. Son ami Mustaffa, lui, ne sait pas signer et fait une croix pour suppléer. Voilà donc dix-sept ans que Nurun pédale dans les quartiers de Banani et Gulshan. Il y a trois ans, il a fait venir les siens, sa femme et ses deux enfants.
Nous sommes invités chez lui ce midi. Nous allons par des ruelles de terre battue étroites d'un mètre ou deux et bordées de maisons de tôle ondulée. Parfois, un baraquement déborde de l'alignement et empiète sur la rue, et nous devons nous faufiler par un passage étranglé de quelques centimètres. Nous arrivons chez Nurun. Sa femme qui nous attend sur le palier avec ses enfants, ses amis et ses voisins, nous signifie d'entrer. Nous nous déchaussons. Il nous faut alors courber la tête pour passer sous une petite porte basse, comme si l'asservissement à la pauvreté et au dénuement dans ces quartiers commençait là au seuil de sa porte, par cette contorsion tel un rituel.
Nous entrons dans une pièce sombre et exigüe de trois mètres sur trois au sol de terre battue. Les parois sont de tôles fixées contre des piquets de bois tortueux. Le plafond est très bas, et il nous faut veiller à ne pas effleurer les pales du ventilateur avec la tête. Contre le mur face à l'entrée, une commode en bois coincée par l'unique lit contre la paroi. Trois sacs de toile gisent sur une planche suspendue au dessus. Sur la droite, une étagère sur laquelle reposent vaisselle et ustensiles de cuisine surplombe une seconde commode. Accroché au mur, un tube néon vacille et agonise, éclairant par saccades la pièce. Aucune fenêtre. Pas de cuisine. Pour préparer les repas, il faut aller dehors, à quelques pas de là sous un appentis commun nous précise Nurun. C'est donc ici dans ces dix mètres carrés qu'il vit avec sa femme et ses deux enfants. Qu'en est-il de leur intimité ?
Nurun nous présente avec fierté son petit garçon de quatre ans et sa petite fille de six ans sous le regard attendri de sa femme. Sa femme est couturière dans une entreprise de confection nous dit-il. Elle réajuste les pièces défectueuses, travaille sept jours sur sept pour une centaine de takas par jour (1€). Parfois, le mercredi est jour de repos. Il y a dix-sept ans, quand il a commencé son job de rickshaw-wallah, il travaillait lui aussi tous les jours du matin au soir. Maintenant, il ne peut plus, les courbatures ont épuisé son corps vieux et usé, et les dérangements intestinaux de plus en plus fréquents avec l'âge qui avance l'obligent au repos. Il ne bosse plus que quatre ou cinq jours par semaine, de sept heures à quatorze, ou de quatorze à minuit. Cette tranche horaire rapporte plus, mais on y ramasse davantage d'alcooliques et de marginaux, c'est plus dangereux. Et tout ça pour deux cents à trois cents cinquante takas (2 à 3,5€) ?! Non ! Quand la dette sera payée, qu'un peu d'argent sera gagné, il retournera chez lui au village, c'est certain, nous dit-il.
Nous sommes invités à déjeuner ici en ce début d'après-midi et à nous asseoir sur le grand lit unique, lieu de vie multifonctions. On y mange, on y bavarde, on y dort aussi parfois, quand il y a une place. Un poulet accompagné de rice and dal nous est servi, et nous nous en régalons sous le regard réjoui de nos hôtes. Nurun, après quelques hésitations, retire une assiette de sous le lit puis se sert de rice and dal uniquement. Le poulet, ce n'est que pour nous les invités.
Le repas terminé, son épouse part travailler, tandis qu'un de ses amis entre dans la pièce. Après quelques bavardages, nos hôtes entonnent un chant, puis un autre. Les voix sont éraillées, mais peu importe. Nurun, ses amis et les enfants présents enchaînent les chansons. L'un tapote sur une assiette d'alu, l'autre sur la commode de bois. Le rythme est donné, et nous tapons alors tous dans nos mains. L'après midi est belle dans cette pièce au dénuement absolu. C'est alors qu'une sorte de vertige et de honte m'assaille brutalement, une honte à être heureux, moi, ici, dans ce lieu si miséreux. Une espèce de malaise confus et indéfinissable pointe au fond de moi, et des pensées décousues et insaisissables s'enchevêtrent. Comment puis-je m'autoriser à être heureux ? Ces bonheurs, le mien, ceux de tous ces gens ici présents, ces bonheurs qui dansent dans cette pièce sont pourtant bien tangibles. Je sais bien. Mais ils portent en eux des malaises et des sentiments troublants…

Le Voyage et ses incertitudes perçus par un rickshaw-wallah

Novembre 2008. C'est un matin pas comme un autre, le dernier ici. Le petit-déjeuner avalé et la toilette faite, je range de façon machinale mes affaires. Mes pensées s'embrouillent, le sac est long à faire. Je suis agité, troublé, perturbé. Je vais quitter Dhaka, cette Company de rickshaw, et je n'y reviendrai peut-être plus. Plus jamais. Adieu ces regards, ces visages.
Mustaffa m'invite à prendre un dernier chaï au tea shop à deux pas : " You mustnt'go to India by rickshaw ! It's too dangerous ! Where will you sleep!? Some people are good, and some people are not good! It's too dangerous! Do you understand ? ! " me lance-t-il, soucieux.
Mon compagnon est inquiet pour moi, inquiet de mon sort de voyageur, lui qui ne sait pas s'il gagnera demain assez pour manger le soir, qui ne sait pas ce qu'il deviendra si un accident l'envoie à l'hôpital ou sur une chaise roulante, lui qui ne sait pas ce qu'il adviendra si l'un de ces cyclones du Bengale balaie d'un simple revers sa maison là-bas dans son village ou son dortoir ici. Ses inquiétudes à mon sujet me semblent en total décalage avec les faits et la réalité. Ok, je ne sais pas où je dormirai ce soir, mais pour le reste, ma santé, mes moult assurances en tout genre et mes finances, mes cartes et mon portable font que les incertitudes de mon voyage sont toutes relatives. Et qui plus est, toutes ces garanties qui me rassurent peut-être, m'éloignent plus encore de mon compagnon, parce qu'elles font que je ne pourrai jamais être en empathie avec lui, même avec la plus grande compassion du monde. Le voyageur ne reste que voyageur et ne peut se mettre dans la peau des gens qu'il croise sur son chemin, si bien même embrasserait-il leur cause.
Son inquiétude à mon égard n'est pas sans me rappeler cet épisode passé. Nous venions d'arriver à Chittagong, et nous errions dans une nuit noire incertaine à la recherche d'un hôtel. Mustaffa semblait très perturbé par notre situation, lui qui évolue tous les jours dans un même cadre immuable, dont il connaît exactement chaque règle, chaque repère et chaque code. Là, ce soir, c'était un tout autre monde qu'il découvrait, un monde qui se dérobait à lui et le délestait de la confiance et de la sécurité que lui confère son environnement quotidien, qui si fragile d'apparence soit-il, n'en demeure pas moins rassurant pour lui. Ne voyageant pas lui-même, Mustaffa n'a pas le recul et la facilité d'adaptation du voyageur.
Plus tard, après le repas, je proposais à Mustaffa de nous rendre au marché de la ville.
" - No possible ! " me répondait-il. " It's too dangerous ! ". Il prétextait qu'il faisait nuit, certes, et que nous ne connaissions pas la ville, que " some people are good and some people are not good ! ". Déjà.
Mon bonheur d'arpenter les rues, d'humer des senteurs inconnues, de contempler des étals colorés et éclatants, d'écouter des chansons aux voix aiguës féminines qui résonnent dans les ruelles, de croiser des visages radieux au regard émerveillé, de rencontrer des hommes et des femmes plein de gentillesse, ce bonheur là, c'était le mien, celui d'un voyageur en errance, à l'affut de la surprise, de la découverte, avec en suspend cet espoir secret que l'inattendu surgisse à tout instant. Mais ce bonheur là était à mille lieux de l'entendement de Mustaffa, lui qui, loin de son environnement fragile mais immuable, périt d'angoisses et d'inquiétudes.
Notre propre culture, notre propre environnement nous enseignent nos propres peurs, notre propre perception de l'inconnu et de l'incertitude. J'avais beau insister, chercher à dissiper ses craintes et ses a priori. Rien n'y faisait. Alors, nous n'étions pas allés au marché, nous étions rentrés nous coucher. Le fossé qui nous séparait était gigantesque, et c'étaient peut-être là les limites de notre voyage ensemble.

Au revoir Bangladesh

C'est la fin d'après-midi. Le soleil flamboyant se fait boule rouge puis roule dans le ciel, et la luminosité devient belle et douce puis s'apaise. Derniers coups de pédales sur Tes terres, sais-Tu.
Je flâne. Ou plutôt, je n'avance pas, je n'avance plus. Je n'ai pas envie d'avancer, plus envie…
Qu'est ce que Tu me fais là à me rendre triste. Quand on se quitte…
Je n'ai fait que glisser sur Tes terres, au fond. Je n'ai fait que passer. Qu'est-ce que je sais de Toi ? ! Qu'est-ce que je connais de Toi ? !
Il y a ces questions auxquelles je n'ai pas trouvé réponse. Des clichés, des images, des situations, des instants, des Hommes des Femmes des Enfants, qui resteront à jamais des interrogations. Il y a ces souvenirs que je Te laisse, que je n'emporterai pas, ces photos que je n'ai pas prises, que je n'ai pas pu prendre, que je n'ai pas su prendre.
Il y a ces paysages, ces couleurs, ces lumières, ces odeurs, ces sonorités aussi qui resteront Tiennes, que je n'emmènerai pas.
Il m'aurait fallu une toute autre mémoire pour emporter tout ça.
Tu as tant à donner. Et Tu donnes tant. Et ma mémoire est ce qu'elle est. Elle a gravé ce qu'elle pouvait. Elle n'est pas à la hauteur de Ta générosité. Je sais. Je le regrette. Je sais aussi que Tu l'as parfois griffée de Ton intimité. Et je m'en remettrai alors à mon inconscient quand ma mémoire fera défaut, et il me rappellera à Toi, dans mes nuits parfois. Lui s'est imprégné de Toi.
Et je reviendrai alors à Toi. Pendant des mois, des mois encore, des années.
Je reviendrai, seul. Personne n'en saura rien. Nous garderons cela pour nous. Rien que pour nous deux.
Et si j'osais…
Je T'aim'… Bangladesh…

 


Epilogue

- La très grande majorité des rickshaw-wallahs louent leur rickshaw. C'est grâce au soutien et à l'accompagnement d'une association, d'une banque (micro-crédit) ou d'un étranger (initiative personnelle) que les rickshaw-wallahs parviennent à devenir propriétaire de leur outil de travail. Ces rickshaw-wallahs sont peu nombreux au Bangladesh et en Inde.
- A Dhaka, on estime le nombre de rickshaws à 200 000, chiffre " officiel ". Certains parlent de 400 000, d'autres de 500 000. Leur nombre est inconnu, la plupart exerçant sans licence d'exploitation. Celles-ci sont très souvent illicitement copiées, leur nombre ayant été arrêté par le passé. Des contrôles sont parfois effectués, et les rickshaws sans licence sont alors saisis, puis ensuite détruits par les autorités ou parqués et laissés à l'abandon. Le rickshaw-wallah remboursera le rickshaw confisqué au propriétaire en lui louant un nouveau rickshaw pour travailler.
- Prétextant qu'ils sont la cause des embouteillages dans les mégalopoles du sous-continent indien, les autorités multiplient les interdictions d'accès aux rickshaws à certaines artères.
- Les rickshaw-wallahs sont essentiels à l'économie de l'Inde et du Bangladesh. Au Bangladesh, ils pallient tant en milieu rural qu'en milieu urbain aux insuffisances des moyens de transports, ceux-ci étant encore mal organisés et de qualité médiocre (correspondances aléatoires, prix fluctuants, confort inexistant…).
Contrairement au Bangladesh, les rickshaws sont peu nombreux en Inde sur les grands axes routiers, et ils se concentrent essentiellement en milieu urbain. Le transport des personnes et le fret des marchandises d'un village à l'autre est assuré en Inde par auto, camion ou bus, et pas par rickshaw comme au Bangladesh. D'un coût abordable pour les populations, les bangladeshis et les indiens ne sont pas prêts d'abandonner les déplacements à rickshaw, et leur suppression, parfois évoquée, serait un non-sens.
- Les rickshaw-wallahs m'ont très souvent félicité pour mon initiative. Ceci étant, j'ai été parfois mal perçu par la population locale. Ainsi, un hôtelier, après avoir accepté de m'héberger dans un 1er temps, n'ayant pas encore vu mon rickshaw, m'a ensuite annoncé dès qu'il l'a aperçu, qu'il n'avait plus de chambre, ajoutant quoiqu'il en soit, que je ne trouverai jamais d'hôtel " avec " mon rickshaw ! Bon nombre de ses confrères, après m'avoir dévisagé longuement (j'étais vêtu d'un lungi et de sandales aux pieds), prétextaient avec un large sourire qu'ils étaient " full !". D'autres encore, des particuliers, séduits dans un 1er temps par mon initiative qu'ils trouvaient fascinante, m'invitaient chez eux dans l'effervescence de ce 1er contact… avant de revenir sur leur engagement et de " m'abandonner ", prétextant d'artifices les plus extravagants.
- La presse locale a relayé mon voyage et m'a donné l'occasion d'en évoquer les raisons. Elle a très souvent rebondi sur cette évocation pour interviewer les rickshaw-wallahs.
- Je suis retourné ce printemps 2012 à Dhaka, où j'ai rencontré des artistes peintres de rickshaws (c'est dans les années 1930, soit une soixantaine d'années après leur première apparition au Japon, que les premiers rickshaws sillonnent les rues de Dhaka. Vingt ans plus tard, des peintres, artistes ou non, entreprennent de les décorer et font du tricycle le support d'un art populaire d'expression), Rob Gallagher qui a travaillé sur le sujet des rickshaw-wallahs dans les années 90 (auteur de " Rickshaws of Bangladesh " University Press Limited), des associations qui en concertation avec les syndicats de conducteurs de rickshaws, les syndicats de propriétaires de rickshaws et les autorités de Dhaka et du Bangladesh, œuvrent en faveur des rickshaw-wallahs. Quatre ans après cette aventure, j'envisage la création d'une structure ayant pour but d'améliorer la situation des rickshaw-wallahs du Bangladesh en soutenant et en impulsant toute initiative socio-économique mise en place en leur faveur par des acteurs locaux référents, tels ces associations précédemment évoquées, aucune structure similaire ici en France ne travaillant sur cette problématique.
- Pour plus d'information : http://www.carnet-rickshaw.com et Bangladesh Rickshaw (préface de Claude Marthaler), Editions Les 2 Encres, 2012.
Possibilité de conférences : Diaporama (extrait) : http://www.youtube.com/watch?v=A8nu9QDDGwY.
Exposition photo : http://www.youtube.com/watch?v=XhKfdcA-I-0
Le voyage sur ARTE : http://www.dailymotion.com/video/xp4o6y_l-autre-visage-du-bangladesh-2-2_travel à 6mns 45

Remarque: Jean-Louis Massard est dessinateur en architecture, voyageur photographe, sa curiosité et sa soif de découverte l'ont emmené en Europe, en Afrique, au Proche Orient et sur le sous-continent indien, qu'il a parcouru à pied, sac à dos, en bus, en train, à vélo ou à moto. Après plusieurs séjours en Inde, il se prend de passion pour les rickshaw-wallahs, ces conducteurs de vélo-taxi méprisés de l'Asie…
" J'ai cette impression étrange que ce voyage m'a fait et me façonne encore… " J.-.L M.