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A Bali... dans la bibliothèque de Déroutes & Détours



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Sommaire des 40 comptes rendus

 

Gilbert Vieillerobe, Rats de marée, L'Harmattan, 2012.
Patrick Deville, Peste & Choléra, Seuil, 2012.
Georges Bogey, La Maison des Caméléons, Livres du monde, 2012.
Pierre Hanot, Aux armes défuntes, La Baleine, 2012.
Velibor Colic, Sarajevo omnibus, Gallimard, 2012.
Eriko Nakamura, Nââânde! Les tribulations d'une Japonaise à Paris, Nil, 2012.
Gérard Bastide, La Voie cyclique. Sommets méditerranéens à vélo, Le Pas d'oiseau, 2011.
Amin Maalouf, Les désorientés, Grasset, 2012.
Alice Médigue, Temps de vivre, lien social et vie locale, Yves Michel, 2012.
Kim Thúy, Ru, Liana Levi, 2009.
Ouv. Coll., Voyageuses, Livres du monde, 2012.
Gaston-Paul Effa, Je la voulais lointaine, Actes Sud, 2012.
Valentine Goby, Banquises, Albin Michel, 2011.
Chico Buarque, Quand je sortirai d'ici, Gallimard, 2012.
Aude Seigne, Chronique de l'Occident nomade, Zoé, 2011.
Gisèle Sapiro, ed., L'espace intellectuel en Europe, La Découverte, 2009.
Toni Morrison, Home, Christian Bourgois, 2012.
Olivier Weber, Conrad. Le voyageur de l'inquiétude, Arthaud, 2011.
Yves Michaud, Ibiza mon amour. Enquête sur l'industrialisation du plaisir, Nil, 2012.
Dominique Fernandez, Transsibérien, Grasset, 2012.
Juan Marsé, Calligraphie des rêves, Christian Bourgois, 2012.
Joseph Bialot, Le jour où Einstein s'est échappé, Métailié, 2008.
Jean-Louis Massard, Bangladesh Rickswaw, Les 2 Encres, 2012.
Gérard Oberlé, Emilie, une aventure épistolaire, Grasset, 2012.
Jean-Yves Loude, Planète Brasilia, Ed. Tertium, 2008.
Nicolas Bouvier, Il faudra repartir. Voyages inédits, Payot, 2011.
Alexandre Romanès, Un peuple de promeneurs. Histoires tziganes, Gallimard, 2011.
Uwe Tellkamp, La tour, Grasset, 2012.
Pino Cacucci, Ce que savent les baleines, Christian Bourgois, 2012.
Paolo d'Iorio, Le voyage de Nietzsche à Sorrente, Ed. CNRS, 2012.
Peter Stamm, Au-delà du lac, Christian Bourgois, 2012.
Albéric d'Hardivilliers, Mathieu Raffard, Nationale 7, Transboréal, 2008.
Sébastien Jallade, Espíritu pampa. Sur les chemins des Andes, Transboréal, 2012.
Charif Madjalani, Nos si brèves années de gloire, Seuil, 2012.
Béatrice Commengé, Voyager vers des noms magnifiques, Finitude, 2009.
Roberto Arlt, Eaux-fortes de Buenos Aires, Asphalte, 2010.
Michel Butel, ed., L'Impossible, revue, depuis mars 2012.
Alfredo Bryce-Echenique, Guide triste de Paris, Métailié, 2003.
Vincent Dubois, Le politique, l'artiste et le gestionnaire, Ed. du Croquant, 2012.
Abdourahman A. Waberi, Passage des larmes, Jean-Claude Lattès, 2009.


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Gilbert Vieillerobe, Rats de marée, Paris, L'Harmattan, 2012, 172 p.

D'un côté il y a les scientifiques. L'auteur - qui réside dans les Alpes du nord - situe une partie de l'action dans l'une de ces villes qui s'est faite une spécialité de ce que l'on appelle les " technologies du futur " regroupées dans des Technoparcs : informatique, nanotechnologies et autres sciences en blouse blanche et chambres stériles. Les scientifiques sont-ils des apprentis sorciers ? L'auteur les présente comme des personnes passionnées par leurs recherches et ne voyant que le bon côté des applications futures - quand ils en voient… Dans ce laboratoire, des aoûtas miniaturisés pourraient aller inoculer un vaccin dans une cellule cancéreuse ou renouer des cordes vocales : " enfin, vous voyez, que des trucs sympas ". Dans cet autre labo on est sur le point d'aboutir à un " nanofil ", un fil d'un milliardième de millimètre sur lequel on enfilerait des atomes comme on enfile des perles… " Génial, non ? A vrai dire on ne sait pas encore quoi en faire… Des couronnes mortuaires pour cellules cancéreuses ? Des dreadlocks pour têtes de génomes ? " Mais les bienfaits potentiels de la science peuvent évidemment être détournés et utilisés à d'autres fins.
Dans son roman, Gilbert Vieillerobe imagine ce qui pourrait se passer si des " terroristes " (les " Bricoleurs " ) tentaient de " détourner la science et la technique " pour la " mettre au service de l'humanité " ? Avec des applications… inattendues et qui vont provoquer une sacrée pagaille. Une pagaille que le Pouvoir ne peut évidemment pas admettre. Face aux scientifiques et aux " terroristes ", le pouvoir temporel, très temporel, est décrit avec pas mal de railleries. Mais l'auteur n'est peut-être pas si loin de la réalité. Car on voit bien que plus les " Bricoleurs " agissent - parfois avec quelques ratés… - plus les problèmes deviennent incompréhensibles, et moins les fins limiers de la Républiques (qui se détestent, qui n'échangent évidemment pas leurs informations) ont de réponse, et plus les chefs et les ministres valsent. Impuissants. Uniquement préoccupés par le présent et leurs prébendes. Le Président est déprimé, " à demi drapé dans une robe de chambre bleue, allongé sur une bergère, il tient sa tête levée en s'appuyant sur un coude ", il boit de la vodka à la santé de son " copain le Premier Ministre de Russie ". Son homme de confiance est surnommé Mazarin. Bref, Vieillerobe démontre que dans certains cas il est possible de ne rien savoir, de n'avoir aucun élément et pourtant de prendre des décisions… La comédie du pouvoir.
Comme dans tout bon roman, qu'il soit d'anticipation ou pas, il y aura un grain de sable… Il y a toujours un grain de sable (et même : deux !). Mais il ne faut pas en dire trop. Sinon que si vous rentrez dans cette histoire, il est possible que vous ne puissiez pas lâcher facilement ce livre. Le sujet est passionnant, bien présenté, bien amené, le suspens est bien ficelé. L'écriture de Gilbert Vieillerobe est simple, efficace. Et l'auteur ne manque pas d'humour. Vraiment un bon livre de divertissement - entre conte philosophique et roman d'anticipation - mais aussi de réflexion sur nos sociétés " technicistes, hiérarchisées et mondialisées ". Le meilleur des mondes n'est pas encore sûr…
Les premières lignes : " Les carrosseries offrent leurs fronts, luisants et blêmes, aux caméras de surveillance. Impossible de trouver une seule place libre sur l'immense parking de l'hypermarché. Phénomène inhabituel, le nombre de véhicules stationnant sur les bas-côtés, les voies d'accès réservées, les contre-allées, les parterres même, laisse chacun incrédule. Une affluence remarquable ! Devant les écrans, dans la salle confinée, Gustave, le chef de la sécurité, mi-allongé dans son fauteuil, un pied posé sur une chaise voisine, engouffre son quatrième pain aux raisins ".

Lionel Bedin



Patrick Deville, Peste & Choléra, Paris, Seuil, 2012, 224 p.

Patrick Deville a le profil parfait pour le poste qu'il occupe. Cet arpenteur du globe terrestre dirige à Saint-Nazaire la Maison des écrivains étrangers et traducteurs (MEET). On l'imagine mal installé derrière son bureau en calculant ses points de retraite. D'ailleurs, ses lecteurs ne connaissent pas l'endroit où il se pose au quotidien. Dans la catégorie surpeuplée des écrivains-voyageurs, on rencontre des voyageurs qui écrivent et des écrivains qui voyagent. Patrick Deville est de ces derniers. Du voyageur, il a le goût des lieux perdus, des bistrots glauques à la courbe du fleuve, des personnages pittoresques. De l'écrivain, l'art de faire sens avec ces choses vues qu'il tisse de fils historiques, et celui de faire dévier le regard de l'anodin vers l'essentiel qui y sommeille. Après avoir publié cinq romans subtils aux Editions de Minuit, Patrick Deville a senti l'air du large et pris la route d'Ouest en Est. Quatre livres témoignent de son périple : en 2004, Pura Vida parcourait l'Amérique latine des révolutions, des utopies et de leur échec, sur les traces d'un aventurier, William Walker et de beaucoup d'autres rêveurs plus ou moins dangereux... La Tentation des armes à feu (2006) complétait cette galerie de fous prêts à brûler des cervelles, celles des autres et la leur. Avec Equatoria (2009), le narrateur traversait d'Amérique en Afrique, suivant cette fois Savorgnan de Brazza, passant de São Tomé en Angola, croisant Stanley et Livingstone, Céline et Pierre Loti. A peine quitté les Khmers rouges de Kampuchéa (2011, réédité en poche Points dès 2012), Patrick Deville a repris la route avec Peste & Choléra, sur la piste d'un chercheur brillant et insaisissable. Alexandre Yersin est né en Suisse en 1863, dans une famille qui « expie à l'ombre de l'Eglise évangélique libre ». Il mourra en 1943, à Nha Trang, en Indochine, « dernier survivant de la bande à Pasteur », ce qui lui vaut, un temps, de revenir chaque année à Paris où il loge au Lutetia et préside l'assemblée des directeurs des Instituts Pasteur éparpillés en Afrique et en Asie. Mais, s'il est passé par là et y a laissé sa marque indélébile, il en est loin, installé dans sa grande maison où il attend la mort après une vie qui aurait pu remplir plusieurs autres vies. « Yersin sait bien qu'il est un nain. Il est cependant un assez grand nain. » Alexandre Yersin a grandi sur les bords du Léman. Il fut un bactériologiste de génie, formé avec Robert Koch à l'Institut Koch en Allemagne et avec Louis Pasteur à l'Institut Pasteur à Paris. La crème de la crème de la recherche de l'époque. On lui doit, très jeune, des travaux capitaux sur la tuberculose, le choléra, puis, tout simplement, l'éradication de la peste. Mais ce Suisse singulier s'est aussi taillé une destinée « rimbaldienne », comme le dit Patrick Deville. Scientifique touche-à-tout, prodigieusement doué, il fut aussi homme de mer, commerçant, agriculteur et l'un des principaux explorateurs de l'Indochine. Deux hauts lieux de villégiature au Vietnam, Dalat dans la montagne et Nha Trang en bord de mer, ont été découverts et même inventés par lui. Peste et choléra saisit les bruissements de l'Histoire par courtes touches dont la brièveté fait aussi l'élégance. Ce sont des dizaines de romans potentiels qui s'ouvrent à chaque chapitre. Car peu de mots suffisent à faire se lever les fantômes. Les vivants, après tout, ne feront que passer.

Joël Isselé

 


Pierre Hanot, Aux armes défuntes, Paris, La Baleine, 2012.

La première partie de Aux armes défuntes, roman de Pierre Hanot, commence par un voyage, en 1948 dans le port de Marseille. Polmo (abréviation de Paul-Maurice) embarque pour l'Indochine. Polmo n'a pas beaucoup de culture, " il savait vaguement que là-bas, plus loin que l'Afrique, les gens bouffaient du riz avec des baguettes. " Polmo a raté le début de sa vie de militaire en étant prisonnier des Allemands. Il n'a pas pu tirer un coup de feu. Il a bien l'intention de se rattraper avec les Viets. A Port-Saïd, durant une escale, il se forge l'opinion que l'Egypte est un repaire de brigands, et tombe amoureux d'une entraîneuse. C'est l'aventure. " Par la magie du voyage, il était Surcouf le corsaire, la planète applaudirait ses exploits, l'aventure coucherait dans son lit. " Après seize jours de navigation " vertigineuse de crasse et d'inconfort " la troupe débarque en Cochinchine. Là, Polmo attend la vraie guerre au mess, un endroit minable avec un ventilateur HS, " les mouches copulaient sur les pales immobiles en toute quiétude. " Chez l'aumônier ça n'est guère mieux : " Mon Père, osa Polmo, j'ai abandonné la femme de ma vie en Égypte… Absolution, mon fils ! Lundi nous irons au bordel. " Polmo n'aura pas le temps d'aller voir : vient l'heure de l'accrochage dans la clairière. Dernier voyage. Polmo est tué.
Polmo est mort. Mais la deuxième partie, qui débute en 2109, exploite quelques possibilités scientifiques encore à l'état de théorie en nos années 2012, pour le ramener à la vie. " Cent-quatre-vingt-quatorze berges, c'est tout, sauf raisonnable. " Surtout dans un monde qui n'est pas gai. " Les mouettes se posent pour agonir, gavées de mercure ou de capsules de plastique. " La France est " ensevelie au tombeau de la sénescence. " Et Polmo, qui avait été un meneur d'homme un peu raciste sur les bords, se retrouve moins que rien dans un monde de castes, dirigé par les Dominants retranchés sur l'Ile d'en haut, avec les femmes, denrées rares. Sur l'Ile d'en bas : le menu peuple… Maintenant, " l'étranger, c'est lui, en expiation. "
On n'en dira pas plus. Il faut découvrir ce nouveau monde créé par Pierre Hanot, peuplé de personnages plus incroyables les uns que les autres, et qui fait avancer une histoire dont on retrouve des bribes et des idées dans la mythologie (Cerbère, saint Georges terrassant le Dragon), dans les grandes tragédies (les bagnes), dans les grands romans (Robinson, Dante et son Enfer). On passe d'une théorie psychologique à un refrain de musique punk ou de " fucking rock ", de la fabrication d'une pagaie à l'utilisation de gadgets à la James Bond. Tout ça est délirant, déjanté. On dirait un opéra-rock. Mais de " fucking rock " !
Ce récit est porté par la gouaille et l'incroyable verve de l'auteur - que l'on devine assez " remonté " contre quelques illusions et vendeurs d'illusions de notre monde, et bien différent d'un mouton qui suit le troupeau… Le style est simple, rythmé, efficace. Le vocabulaire est précis, parfois même soutenu. Quelques concepts historiques et philosophiques sont revus et corrigés, et cette histoire incroyable avance à toute allure avec beaucoup d'humour, souvent grinçant, avec pas mal de jeux de mots, parfois inégaux, et aussi avec beaucoup de poésie (au sens " moderne " hein, Hanot n'est pas Lamartine…). On rentre petit à petit dans cette histoire complètement déjantée et de plus en plus abracadabrantesque, dans ce roman de l'inversion des valeurs, court, violent mais burlesque, délirant, avec une mayonnaise qui prend bien. On en ressort haletant, rincé, essoré.
Les premières lignes : " A l'heure de la sieste, les rues étaient exsangues, Marseille ne bourdonnait plus que par son port et sur les quais, les bidasses embarquaient dans la pagaille. Peuchère, en ville, la guerre aux portes de la Chine, tout le monde s'en battait l'aïoli. A peine pansées les blessures, on venait de survivre encore une fois aux fridolins, pourquoi donc se soucier des conflits à venir, surtout pas de celui-ci, à des milliers de kilomètres, aux extrémités de l'Orient, aux confins de nulle part…".
Pierre Hanot a été et est maçon, romancier, routard, musicien, professeur d'anglais, poète, chanteur, guitariste. Avec son groupe Parano Band il a beaucoup joué dans les prisons.
Plusieurs romans ont été publiés dont Les Clous du fakir (prix Erckmann-Chatrian en 2009).

Lionel Bedin

 

Georges Bogey, La Maison des Caméléons, Annecy, Livres du monde, 2012, 64 p.

Avec son bel habillage, tout en bambous vert pastel, le minuscule ouvrage s'ouvre par une citation de Camus - " vivre, c'est ne pas se résigner " - qui révèle tout ou en tout cas dit d'emblée l'essentiel. Disons-le tout net : s'il est une nouvelle qui devrait arriver sur toutes les bonnes tables c'est bien celle-là. En non pas ces mauvaises nouvelles qui minent sans arrêt notre quotidien, en grande partie, de nantis (il est toujours bon de le rappeler). Cette singulière Maison des Caméléons, joliment bâtie dans l'imaginaire fécond d'un promeneur-poète, devenu (sans doute un peu malgré lui tellement l'écrivain est humble et modeste) le spécialiste du massif des Aravis, est un grand texte sous petit format, une petite nouvelle qui compose souvent le sel des longs récits, un peu comme le modeste cours d'eau qui en aval donnera un immense fleuve. La rivière ici mise en mots est tranquille, à la fois tragique et traumatique, mais toujours heureuse. Car la vie mérite d'être vécue ce que l'auteur s'attelle si bien à démontrer. Ce petit ouvrage au grand cœur a été écrit en soutien à l'association Caméléon, créée en 1997 par Laurence Ligier sur l'île de Panay aux Philippines, et dont l'objet consiste à combattre la maltraitance et l'exploitation des enfants - notamment des filles - dans l'île. Les enfants sont recueillis et choyés dans des " maisons " où le maître mot est la chaleur humaine. La Maison des Caméléons n'est donc pas qu'une belle nouvelle mais surtout une expérience concrète qui porte de beaux fruits. Les deux si bien réunis se complètent admirablement.
L'aventure se déroule aux Philippines, dans une île perdue de cet archipel lui aussi perdu - et historiquement si souvent " vendu " à d'autres - au bout du monde. Même si la nouvelle commence et s'achève avec les papillons, ce sont deux jeunes filles, au destin dramatique, Karen et sa petite sœur Joy, qui sont les principales héroïnes de l'histoire. Même abandonnées sur " la montagne fumante ", voici des héroïnes pour une fois pas anonymes de la tragédie de la mondialisation où les plus pauvres s'appauvrissent et les plus riches s'enrichissent. On connaît la chanson. Ce n'est pas une raison pour s'y résigner. Camus l'a souligné d'entrée de jeu, Bogey le confirme dans toute la nouvelle. La " rencontre " impromptue avec Charles, enfoui dans les immondices, change la vie, leur vie, celle des filles et celle de l'homme. Une rencontre qui se mue en amitié véritable au fil de sa construction. La reconstruction des petits êtres broyés par la vie peut alors également avoir lieu. En d'autres lieux. A l'écart de du bruit et de l'odeur des poubelles… Dans la " vraie " Maison des Caméléons par exemple. L'humanitaire rencontre ici l'humanisme (et le travail social rencontre aussi le travail d'écriture). Une très belle rencontre pas si souvent opérée dans ce qui reste fréquemment un business de la bonne conscience occidentale. Les blessures de la vie et les morsures du monde empêchent trop souvent nos univers communs mais tellement distincts de se croiser. Et puis se croiser n'aboutit pas nécessairement à la rencontre, les Croisades par exemple en témoignent. Survivre sur une monstrueuse décharge à ciel ouvert n'est pas une vie pour deux filles de 10 et 15 ans, d'autant plus qu'elles sont abusées - sexuellement et psychiquement - par leurs frères, leurs pères, et parfois aussi leurs pairs… (puis, pour d'autres, de l'être par leurs maris). Le monde des hommes peut être effrayant. On le sait, mais on ne fait guère de ramdam pour lutter contre. Au Pakistan ou en Afghanistan, des jeunes filles luttent courageusement, contre une société talibanisée et pour le droit à l'école, au péril de leur vie ; aux Philippines, la situation est certes moins caricaturale, mais le silence des médias et les tabous culturels n'arrangent pas les choses et encore moins la vie des enfants maltraités…
Cela dit, la fatalité n'a pas sa place pour les gens qui décident de vivre debout, ni pour ces deux filles décrites par l'auteur qui arriveront - en dépit de tout - à lutter, ni pour les membres dévoués des associations qui, comme ceux de Caméléon, œuvrent - ici comme ailleurs - pour un meilleur vivre-ensemble et davantage de solidarité. Dans la nouvelles, un homme retrouvé, quasi ressuscité, ça change aussi la vie, surtout dans un pays gangrené par un christianisme omniprésent et parfois dogmatique. Mais l'esprit - sain toujours, Saint pourquoi pas - peut s'ouvrir à toutes et à tous, toutes confessions et chapelles confondues. Le passage sur " la prière " est à ce titre intéressant : Karen s'interroge sur sa foi et, par l'échange avec d'autres cultures et le respect mutuel de tous, elle parvient à accepter la différence. S'ouvrir à l'Autre en refusant de le voir comme un autre Moi. Ainsi, lorsqu'elle entend Charles lui dire que " plus on sait et moins on croit ". Elle reçoit le message, le trouve évidemment bien étrange, mais elle décidera, un jour peut-être, d'aller creuser ce qui s'y cache derrière… Auparavant, au début de la relation entre la jeune philippine désoeuvrée et l'humanitaire français venu à sa rencontre, le climat était certainement plus tendu, la confiance prend du temps à s'instaurer, rien d'étonnant donc, surtout pour une fille qui se méfie terriblement - et pour cause - des hommes qui viennent l'accoster pour la posséder. Karen avait par exemple répondu à un marchand d'êtres humains qui passait " comme par hasard " dans la décharge : " Je ne veux rien de toi ! Ce n'est pas parce qu'on vit dans une poubelle qu'on est des déchets. Laisse-nous ! ". En agissant ainsi, l'avenir n'est pas totalement bouché et l'espoir vit, il y a incontestablement de la bonne graine de rebelle chez cette jeune fille ! Son " cahier ", qui fait suite à celui de Charles, raconte son histoire, son parcours de combattante et non seulement de victime. Charles aussi s'interroge sur sa " propre " présence sur ce tas d'ordures ; lui, il sait qu'il peut quitter ce " trou infect " quand il veut, il est libre. Alors, il culpabilise. Un peu, beaucoup, à la folie, c'est selon, cela dépend toujours du vécu personnel et de la philosophie de chacun d'entre eux, de chacun d'entre nous.
Bogey nous fait passer par l'écrit, du particulier à l'universel. Et Charles, s'apprêtant à rédiger un bouquin qui relate son expérience sur place, dit, sous la plume de Georges Bogey (qui se dévoile sans doute un peu en sa personne) : " je ne suis pas venu ici pour mettre en scène le malheur du monde et en faire un spectacle. Je ferai tout pour que mon livre (qui n'est pas encore écrit !) ne soit ni la consolation des braves gens ni la jubilation des voyeuristes mais une incitation à bouger et à faire bouger les choses. J'aimerais tant que les lecteurs, après avoir lu ce livre, partent sur les chemins défoncés pour réparer le monde déglingué même s'ils ne savent pas par quel bout commencer. C'est ce type d'ouvrage que je dois écrire sinon rien. A ceux qui, narquois ou éplorés, me disent que je veux déplacer les montagnes, je réponds que, si tout homme de bonne volonté déplaçait une ou deux poignées de cailloux, les sommets de la misère auraient du souci à se faire ". Ce très beau passage de la nouvelle est riche d'enseignements. Emouvant. A l'image de tout ce modeste et grand livre.
Butinant par mots, monts et vaux, Georges Bogey nous livre ici une ode à la vie, pétrie d'humanisme profond dont chacun dénotera aussi un bel éloge de la liberté, un appel à l'autonomie pour les dépossédés, et un indispensable combat en faveur de l'émancipation des filles, abusées ou désabusées, des Philippines et d'ailleurs. De cette brève lecture enchanteresse - l'éditeur nous assure, non pas sans rire, qu'en 48 minutes top chrono l'affaire est dans le sac et la nouvelle dans le cerveau (et dans le cœur plus encore) - on ressort empli d'émotions, prêt à vivre ou à revivre. Rechargé en quelque sorte. Les batteries pleines, on se bat mieux, c'est sûr. Vivre plus et mieux. Autrement aussi. Un livre à mettre entre toutes les mains, surtout dans les écoles. Il est même parfait pour les heures de colle car il nous apprend, aux professeurs et responsables assermentés comme aux enfants sauvages et autres élèves collés, le juste prix de la liberté et le bon sens des responsabilités non moins justes. En n'oubliant jamais de se battre contre toute forme d'injustice : l'enfant qui a la chance d'être scolarisé peut être collé avec ou sans raison, tout est dans la bonne mesure, le juste milieu ou la voie médiane dirait-on plus à l'est du monde. Mais la raison sans la passion n'a guère de raison d'être. Cette nouvelle, extrêmement émouvante, est un fort bel exemple de " résilience ", un terme à la mode pour une réalité qui ne l'est pas moins, et elle renvoie précisément à la passion, en fait plutôt à une double passion, la seule qui vaille à nos yeux comme je le suppose aussi à ceux de l'auteur : celle de la vie et de l'amour. Faire quelque chose de sa vie plutôt que de résigner à la subir vaut nettement mieux que tous les plans de carrière. Plutôt des projets sur la comète que des plans d'ajustements trop structurels… " Je voulais être le père de quelque chose et non le fils de quelqu'un ", écrit quelque part Georges Bogey, voilà un excellent sujet de dissertation pour une école du savoir, du gai savoir et forcément buissonnière…

Franck Michel

 


Velibor Colic, Sarajevo omnibus, Paris, Gallimard, 2012.

Dans une langue brillante, l'écrivain Velibor Colic revient sur l'histoire tourmentée de « sa » ville de Sarajevo à travers Sarajevo omnibus, son nouveau roman. Velibor Colic aime arpenter les trouées de l'Histoire, se glisser entre les interstices des données factuelles. Il dit que c'est là que se niche l'écriture, dans les creux ignorés des biographes. « Une seule évidence : la mémoire est aussi Histoire, sauf qu'on ne la vérifie pas. » Lui qui, dans Perdido, a su réinventer la vie du jazzman Ben Webster, et celle de Modigliani dans La Vie fantasmagoriquement brève d'Amedeo Modigliani, a décidé de remonter le cours de l'histoire d'une ville-monde qu'il a bien connue. Après Jésus et Tito, récit autobiographique de son enfance, il déploie Sarajevo omnibus, un portrait de Sarajevo à travers différents personnages historiques ou lieux emblématiques, qui ont tous un rapport avec la tragédie inaugurale du vingtième siècle : l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand le 28 juin 1914. Tous ont assisté à la mort de l'archiduc. « Il s'agit d'une une oeuvre de fiction avec des personnages historiques Ce n'est donc pas une interprétation historique, encore moins une analyse scientifique, juste un roman, imaginé et conçu comme un omnibus cinématographique, comme cinq chapitres d'une même histoire. » Construit sur de multiples portraits, de courtes séquences poétiques, Sarajevo omnibus est une oeuvre éclatée dont le seul gage de linéarité demeure dans l'histoire de la ville. Une toile en mouvement L'autre réussite du roman réside dans le souffle d'une écriture qui tente de faire parler un passé pétrifié. Il y a, dans la langue de l'écrivain, une précision dans le verbe, une aptitude à saisir le mouvement des êtres, à les dessiner dans l'espace. Il fait de la page une toile en mouvement et de ses personnages des êtres de chair et de sang. Un réalisme magnifié, transcendé par une écriture poétique très simple où l'humour affleure sans cesse. Depuis une vingtaine d'années, ses textes peuplent de personnages singuliers et précieux, telle une fabuleuse foire aux fantômes, un monde en déréliction. Né en Bosnie, émigré en France dont il a pris la langue pour écrire, il séjourna à Strasbourg mais habite aujourd'hui à Douarnenez. Quand il ne bricole pas ses « petits trucs » littéraires, il écoute de la musique, lit, se perd dans les concerts, la lumière tamisée des bars. Echappé de la guerre qui déchira la Yougoslavie, Velibor Colic est doté d'un sens de l'humour et de l'observation irrésistible, en plus d'une excellente oreille, sans préjugé ni parti pris.

Joël Isselé



Eriko Nakamura, Nââânde! Les tribulations d'une Japonaise à Paris, Paris, Nil, 2012, 168 p.

Voici un livre rafraîchissant à savourer sur une terrasse de café parisien... Un livre simple et clair. On y apprend bien des choses sur l'interculturalité et on rit beaucoup en le lisant. L'auteure, Eriko Nakamura, une Japonaise mariée à un Français, une présentatrice vedette sur une chaîne de télé nippone dans les années 1990, désormais vraie Parisienne mais qui raconte ici les indispensables rites de passage et autres mésaventures culturelles pour espérer parvenir à saisir la réalité française en générale, et parisienne en particulier. Le chemin fut long mais, semble-t-il, en valait la chandelle. D'ailleurs le rêve de beaucoup de Japonaises n'est-il pas de rencontrer l'authentique french lover et de s'installer dans la ville des Lumières qui, pour les Nippons, est d'abord la cité mondiale du romantisme par excellence... Avec le titre de ces "tribulations d'une Japonaise à Paris", l'essentiel est dit: "Nââândé!" Un terme que l'on peut selmement mal traduire par "oh la la mais que se passe-t-il?", en fait un cri d'étonnement, de surprise toujours et d'angoisse parfois, une expression et une attitude qui rend pantois ou bouche bée... En Indonésie, on s'exclamera par un "Addduuuuhhh!" allant crescendo, et dans le monde anglo-ricain, où les mots se font plus gros, par un "Fuuuuck!", plus courant sur notre village planétaire, mondialisation pro-américaine oblige. Ce livre drresse un portrait plus complaisant que déplaisant des Français au quotidien. L'humour est toujours au rendez-vous de cette prose, même lorsque l'auteure évoque ces Parisiens qui, pour faire bonne figure, doivent toujours arriver en retard aux rendez-vous pour ne pas donner l'impression de venir du fin fond d'une province reculée de l'empire des Gaules... Si le récit est drôle, il est aussi instructif, car les comparaisons entre Japon et France dépassent parfois les clichés les plus éculés. Ainsi, les dîners (mondains) en ville, les virées chez le médecin, en taxi ou dans le métro comportent des moments épiques ici retracés sur le papier. L'organisation n'est pas le fort des Parisiens, c'est plutôt le sympathique bordel ambiant prime dans la vie quotidienne, ce qui peut évidemment étonner voire embarrasser les visiteurs étrangers, asiatiques surtout, qui gambadent dans la capitale. "Joyeux bordel" disait Bourdieu... Ici, c'est de la bonne mais modeste sociologie du dimanche. Endimanchée même, comme lorsque Eriko Nakamura évoque la gestion du mariage à la française ou la propreté douteuse des habitants et plus encore des toilettes publiques... La société française est décryptée et le résultat est décapant, surtout que le portrait brossé dévoile également des pans entiers de la société... japonaise, où l'on voit que Tokyo n'est pas l'exact miroir oriental de Paris. Ce n'est pas pour rien que nombre de Japonais, fascinés par Paris - son image, sa littérature, son cinéma, sa culture... - venant la première fois dans la capitale sombrent dans une violente dépression qu'on appelle très officiellement: le syndrome de Paris. Le Parisien au volant de sa voiture ou le boucher du coin, une sortie en boîte de nuit ou quelques heures dans un commissariat, autant de situations, de rencontres aussi, qui analysent nos contemporains par le biais d'un scanner japonais... en voie de francisation. Un petit livre, vite lu, et qui fait bien réfléchir sur nos modes de vie respectifs d'un bout du monde à l'autre. Eriko Nakamura montre ainsi, par le biais de la mode vestimentaire, comment les Japonaises cherchent avant tout à ressembler aux autres, tandis que les Françaises tiennent absolument à se distinguer les unes des autres. Pour terminer ce petit tour de nos différences, le chapitre sur les policiers en dit long sur l'ancrage des mentalités qui ont bien du mal à évoluer: "Connaissez-vous la différence entre la police française et la police japonaise? Au Japon, si vous vous faites voler votre sac, vous attendez quinze minutes et la déclaration dure quatre heures. En France, vous attendez quatre heures et votre déclaration dure quinze minutes". Boutade ou non, la réalité n'est pas très loin, à tel point qu'à Paris, "depuis 2005, certains gardiens de la paix on été formés pour recevoir les plaintes des Japonais victimes de vol sans provoquer chez eux... un deuxième traumatisme"! L'auteure précise qu'à Tokyo la police est prévenante et très à l'écoute... Difficile de faire le même constat en France, et logiquement, les Français le rendent donc bien aux policiers à qui on évite en général de demander son chemin!
Divertissement ludique et plongée dans le comparatisme culturel, la lecture de ce petit ouvrage est l'assurance de passer un bon moment, en se marrant tout en apprenant...

Franck Michel

 


Gérard Bastide, La Voie cyclique. Sommets méditerranéens à vélo, Ed. Le Pas d'oiseau, 2011.

" Polyfaiseur de multichoses ", comme il se définit lui-même sur son site, Gérard Bastide est entre autre un " écriveur polygraphe " et un " cycliste oblique ". Sans compter un goût certain pour le sud… Tout ça ne peut donner qu'une œuvre peu catholique (pardon…) et originale. A priori tout ça me plait bien. Lisons La Voie cyclique, dont le titre est déjà une occasion de constater l'humour et le jeu avec les mots que l'on retrouvera tout au long du recueil. " J'ai tant de choses à voyager ". Le propos de l'auteur est de nous emmener, à vélo, sur les sommets méditerranés. J'aime bien la montagne. Je n'aime pas le vélo. Et les récits des cyclotouristes me laissent souvent sur ma faim : je n'adhère que rarement aux histoires de dérailleurs qui déraillent et de mollets qui fléchissent. Mais dès les premiers mots - la citation en exergue du premier récit, ce " Pour survivre, il faut raconter des histoires " de Eco - et les premières lignes de " Précyclule ", je me sens un peu rassuré. Il s'agit de " circonscrire une quête ", de " chercher une identité commune " à une " entreprise déraisonnable (qui) n'exclut pas un certain pragmatisme. " On dirait que ça ne va pas être triste, tout en restant à une certaine hauteur…
Mais d'abord: faut-il y aller à vélo ? Où, dit plus crûment : est-ce utile de remplacer une sieste par quatre heures de pédalage en plein soleil ? Oui et non. D'abord parce que " toutes les forces physiques qui mettent ce monde en branle semblent s'être liguées contre l'homme debout. " Mais quand on cherche une " voie ", et que le taôisme propose des étapes " assez longues et sans ravitaillement ", la " voie cyclique " est peut-être ce qui convient le mieux à ce sportif du sud, à ce " cycliste tendance romantique musclé. " Et puis il y a, comme après tout effort physique ; à pied ou à vélo, une sorte de récompense. " Le Bon Faiseur qui récompense les cyclistes méritants a généralement placé au haut des cols d'agréables descentes qui font de l'air, sèchent la sueur et permettent d'oublier les tourments de la veille. " " Cette montagne me va à gravir ". Dans ces récits on trouvera donc plein d'histoires, et aussi des références à quelques voyageurs ou nomades, comme Thoreau, Kenneth White ou Sylvain Tesson, ce qui n'a rien d'étonnant pour ces voyageurs qui préfèrent " l'ailleurs " au sens physique, mais aussi au sens intellectuel, un " Tibet mental ".
Suivons Bastide. Partons aux Pyrénées, à l'Etna, aux Baléares, au Canigou, au Ventoux, à l'Olympe… à la recherche de ces " cultures de l'altitude, tout ce que la longue mémoire des hommes et leurs croyances ont pu forger à partir de ces sommets. "
On relèvera, entre autres choses, un bref éloge de l'âne : " Qu'aurait été la méditerranée sans l'âne ? Une Laponie sans rennes, une Australie sans kangourous " ; de nombreux jeux de mots, aphorismes, néologismes, traits d'humour - il y a du Allais et du Vialatte dans l'air… - qui donnent un tour joliment décalé aux récits ; des citations comme ce proverbe d'Asie centrale : " Garde-toi de demander le chemin à qui le connaît, tu risquerais de ne pas t'égarer " ; et quelques pensées définitives et pacifistes qui relativisent notre présence sur terre et nos éternels questionnements : " Les armées ont avancé à cheval, les religions à dos d'âne. Les unes et les autres laissant derrière elles le même sillage de mouches et de crottin, de pisse et de sang. "
Ce que je pensais en ouvrant ce livre s'est avéré : ces récits - ce " concerto pour route et cyclo " - sortent de l'ordinaire des journaux de voyages cyclotouristiques. La machine est bien là, elle est même le pivot des récits, mais elle est " l'outil commode pour arriver à mes fins personnelles ", elle sert surtout à avancer sur la route, de préférence hors des sentiers battus, et est plus souvent prétexte à des bavardages philosophiques - mais une " philosophie du vélo (…) au même titre qu'il y a une philosophie de la clé de 12 ou une éthique du grille-pain " - qu'à des considérations techniques ou topographiques. Pari gagné, si c'était le propos de l'auteur. Très bon petit livre, qui peut être lu et relu - c'est important quand on n'emporte qu'un livre dans le sac à dos, ou la sacoche.
Les premières lignes : " Il s'avance debout au fond des couloirs du temps. L'homme. Avec quelques autres formes dont il partage l'espace, les termitières, les girafes, les autruches et les pingouins, les ours en colère, la pluie, le filet de fumée, il apprend à se tenir droit. Dressé. Bipède. C'est l'arbre qui lui explique tout ça. Et la montagne ".

Lionel Bedin



Amin Maalouf, Les désorientés, Paris, Grasset, 2012, 528 p.

Dans une région du Proche-Orient, des amis se retrouvent à l'occasion du décès de l'un d'entre eux. L'écrivain franco-libanais Amin Maalouf dit avec mélancolie la souffrance d'un monde et la douleur des êtres. Un livre qui clôt sans douceur la saison des cartes postales. Il s'agit bien d'un voyage, en pays levantin choyé puis abandonné par le destin : on y rencontre des êtres jadis si proches, aujourd'hui loin, courbés par la trahison ou les désillusions. Le cadre idéal pour d'ultimes collisions. L'écrivain - et désormais académicien - confie d'emblée s'être inspiré « très librement de [sa] propre jeunesse ». Avouant d'un même élan sacrifier à « une nostalgie incurable pour le monde d'avant ». On y lira pourquoi une poignée d'hommes, formant autrefois le « cercle des Byzantins » dans ce Liban qu'il ne nomme pas - ni même un lieu ou une date, évoquant juste la Mer et la Montagne - entreprennent, à l'initiative d'Adam, le narrateur, de se réunir dans leur pays, que le lecteur a tôt fait de reconnaître par l'exhalaison de ses senteurs et délicatesses qui, à tout le moins, ne dégagent plus que la puissance évanescente des souvenirs rémanents. Exilé volontaire à Paris depuis un quart de siècle, Adam voit son passé ressurgir quand un ancien ami de jeunesse lui téléphone en pleine nuit. Resté au pays natal, Mourad est en train de mourir et souhaite le revoir une dernière fois.
Amin Maalouf est un conteur qui ne connaît pas la ligne droite et qui préfère installer des jeux de miroirs pour faire hésiter son lecteur. Le « je » qui parle, qui est censé écrire le livre, ne sera donc pas l'auteur mais sa créature. Le puzzle se met en place petit à petit, et il déroule devant nous un tableau somptueux, avec des personnages attachants, à commencer par Sémiramis, l'hôtelière bienveillante à la souffrance rentrée. Mais aussi Bilal, l'idéaliste ; Ramzi devenu frère Basile... tous éparpillés à travers le monde, la faute à la guerre. Les pensées, souvenirs, notes et réflexions, qu'égrène et consigne Adam dans ses carnets, tout le long de ce roman, sont celles d'un historien et écrivain, en panne d'inspiration, qui « sèche » depuis trop longtemps sur la vie d'Attila, le roi des Huns, en vue de son prochain livre. Ce voyage de ressourcement, dès lors, survient à point nommé pour le convier à se poser les bonnes questions, et tenter d'y répondre. Tout ce qu'Amin Maalouf raconte nous est confié avec un naturel étonnant, qu'on doit sans doute à un travail considérable, mais qui passe inaperçu. Il réussit une véritable performance, avec une simplicité qui force l'admiration tant elle donne à son roman la force de l'évidence.

Joël Isselé

 


Alice Médigue, Temps de vivre, lien social et vie locale, Paris, Ed. Yves Michel, 2012, 240 p.

Voici un livre qui dresse un constat lucide sur l'état de notre nature ravagée et notre terre outragée sans pour autant négliger toutes les pistes - à commencer par les voies les plus alternatives et néanmoins les plus concrètes - pour tenter de sortir de cette spirale infernale. D'en sortir collectivement et de s'en sortir individuellement. Ce n'est pas le moindre des atouts de ce livre que celui de proposer d'autres voies dans le but de construire une société à taille humaine.
Après avoir suivi un cursus en histoire et en sciences de l'éducation, Alice Médigue est devenue chercheuse autodidacte ? Ces dernières années, elle écrit notamment sur les formes de résistance individuelle et collective déployées par la créativité. Et nul besoin ici de rappeler que résister c'est créer… Evidemment, mais il est toujours - et aujourd'hui peut-être plus que jamais - utile de le souligner à nouveau. Car des sociétés en panne d'utopies ne sont pas à l'abri de l'amnésie et/ou de l'aveuglement. De l'immobilisme surtout dans un monde gangréné par l'industrialisation de la peur. Celle de vivre avant tout. Le titre - avec ses trois mots-clés (temps de vivre, lien social, vie locale) - fait quasiment office de programme pour sortir non plus seulement du nucléaire, mais plus encore de la crise et de l'économisme ambiant. La nature offre une belle passerelle pour changer d'univers mais pour ce faire il faut aussi faire preuve de courage politique.
L'auteure nous explique que nous (sur)vivons dans une société de la démesure ordonnée par le temps de l'urgence et cadencée par la course perpétuelle. Le stress prévaut sur l'adresse, et la vitesse est devenue totalement perverse. Nos espaces sociaux ont été domestiqués par la gestion et la consommation, deux univers prédateurs régis par les mots d'ordre qui vont d'efficace à rentable, en passant par la logique et l'utilitaire. L'être humain est contraint de se cacher et la littérature peut se rhabiller. Et c'est à l'honneur de l'auteure et un pur bonheur de lire en exergue de son texte quelques belles " bribes poétiques ". Comme pour indiquer un autre chemin à suivre, comme pour démontrer que le/la politique sans le/la poétique n'est qu'une coquille vide.
D'emblée, Alice Médigue explique que " ce livre est né de la volonté de mettre en lumière les processus qui conduisent à la désapprobation individuelle et collective des liens que toute personne entretient avec le monde, les autres et soi-même ". Voilà qui précise le propos et devrait, déjà, nous inciter à le lire. Surtout que quelques ligne plus loin, l'auteur ajoute que son ouvrage " aimerait s'unir aux voix de la résistance sensible qui proposent et construisent au quotidien des alternatives dans notre rapport au monde ". En effet, ce livre ne se contente pas de diagnostiquer le malaise de notre civilisation et les délitements en cours, il propose et suggère des batailles et des idées, en refusant la résignation ou l'abattement. Rien, de facto, ne nous force à accepter le processus à l'œuvre de désappropriation du monde. Cela ne dépend que de nous pour redevenir ou rester maîtres de notre vie ; de la même façon rien nous rend officiellement dépendants de la voiture, de la télé ou du portable, qu'il soit téléphonique ou informatique. Mais l'autonomie ne peut faire l'économie de l'action, bien plus que de la simple réaction.
Ce livre nous invite à nous réapproprier notre espace-temps, à être d'authentiques acteurs du monde, à reconquérir nos territoires de vie et nos libertés de circuler et de penser. Au croisement des pensées d'un Thoreau et d'un Gandhi, Alice Médigue nous invite à ce combat pour tous en prônant, notamment, un retour ou plutôt une (re)découverte de la simplicité volontaire.
Tour à tour, l'auteure brosse un état des lieux des divers champs de la désappropriation mentionnée plus haut (sociologie, écologie, anthropologie, économie, urbanisme, etc.), puis elle analyse les malaises qui découlent de ce monde en voie de privatisation qui appartient de moins en moins à ses habitants (humains, animaux et plantes…) et de plus en plus à des puissances occultes, comme la finance internationale par exemple (exclusions, dépressions, fuites, manques, désenchantements, etc.), enfin elle explore et inaugure des pistes et des solutions pratiques dans le but de se réapproprier à la fois l'espace et le temps (AMAP, éco-villages, finances solidaires, jardins partagés, etc.).
Ces réflexions et ces innovations entendent contrer la dictature de la consommation ainsi qu'encourager les citoyens libres à ne plus dépendre des institutions macro-douteuses et de privilégier les microstructures plus proches et à l'écoute des gens. Justement, en épilogue à son livre, Alice Médigue propose un bref et salutaire " éloge du jeu et de l'écoute " dans lequel elle souligne l'importance de combattre les tenants de la " non-culture ". Et celle d'insuffler dans nos sociétés moribondes du jeu, du doute, de l'écoute… Les architectes irresponsables de la démesure n'ont pas seulement banalisé le mal mais également aseptisé toute idée belle ou rebelle. Et les nouveaux résistants, avec les nouveaux paysans entre autres, s'ils souhaitent conserver un peu d'espoir pour une vie meilleure, se doivent de lutter contre " l'idéologie néo-libérale actuelle qui entretien cette non-culture ", " la pensée unique dominante " ou encore " le discours sécuritaire ambiant ".
L'auteure termine sur cette note d'espoir, car ce combat collectif ne fait que commencer, en citant à nouveau quelques-unes des initiatives qu'il est, par le mauvais temps qui dure, toujours bon de rappeler et d'encourager : " J'ai bon espoir que la pensée éco-systémique perce de plus en plus, soutenue comme elle l'est par l'intelligence et la créativité de multiples initiatives citoyennes. Les ruches en villes, les friches fleuries, les paysans de retour avec les AMAP et les revendications pour une agriculture paysanne relocalisée, les vergers et les jardins collectifs dans les quartiers, l'appel à la sensibilité qui déborde des squats artistiques, les Indignés, les blogueurs de l'humus, les Vélorutionnaires, les sociétaires de la NEF ou d'Enercoop, les parrains de sans-papiers, les opposants aux méga-projets qui détruisent leurs espaces de vie, les agroécologistes et autres permaculteurs qui cultivent leurs jardins en nous apprenant à penser le monde en synergie "… Il y a là résolument, nous dit l'auteure, un processus " en train de mûrir ". Pour demain, tout simplement, ne pas mourir. Ainsi, entre mûrir et mourir, le choix est clair. Enfin, il devrait l'être ce qui est loin d'être le cas pour la majorité de nos contemporains.
Incontestablement, ce livre ajoute sa pierre à l'édifice pour contrebalancer un monde qui ne tourne plus rond. Au total, nous avons là un livre à la fois d'analyses pertinentes et un recueil de témoignages sur de belles et courageuses initiatives citoyennes. Un ouvrage qui devrait nous faire méditer sur notre propre rapport au monde, à l'argent, à l'altérité, à l'environnement, à l'ailleurs, à soi… A lire donc pour tous.

Franck Michel

 


Kim Thúy, Ru, Paris, Ed. Liana Levi, 2009.

Il est précisé au début du livre que " en français, ru signifie " petit ruisseau " et, au figuré, " écoulement (de larme, de sang, d'argent) " (Le Robert historique). En vietnamien, ru signifie " berceuse, bercer ". On ne peut pas dire que l'on est beaucoup bercé dans ce livre. Le souvenir qui reste après la lecture de ces souvenirs, de Saigon en Malaisie et jusqu'au Québec, est plutôt celui de l'agitation…
Par exemple celle de l'évasion d'un pays qui ne veut plus de vous - le Vietnam - et qui vous transforme en boat-people. " Les gens assis sur le pont nous rapportaient qu'il n'y avait plus de ligne de démarcation entre le bleu du ciel et le bleu de la mer. On ne savait donc pas si on se dirigeait vers le ciel ou si on s'enfonçait dans les profondeurs de l'eau. Le paradis et l'enfer s'étaient enlacés dans le ventre de notre bateau. "
Plus loin, dans un autre pays, il faudra reconstruire. Et l'auteur, enfant, se souvient des recommandations de ses parents. Par exemple celle-ci qui consiste à ne pas trop posséder. " Plus encore, ils nous ont offert des pieds pour marcher jusqu'à nos rêves, jusqu'à l'infini. C'est peut-être suffisant comme bagages pour continuer notre voyage par nous-mêmes. Sinon, nous encombrerions inutilement notre trajet avec des biens à transporter, à assurer, à entretenir. " Ailleurs la mère donne deux fruits à partager entre trois frères et sœurs…
Un très beau livre, avec des textes courts et incisifs, poétiques, mêlant le banal et l'insoutenable, le comique et le tragique, le quotidien et le rêve.
Les premières lignes : " Je suis venue au monde pendant l'offensive du Têt, aux premiers jours de la nouvelle année du singe, lorsque les longues chaînes de pétards accrochées devant les maisons explosaient en polyphonie avec le son des mitraillettes ".

Lionel Bedin

 


Ouv. Coll., Voyageuses. Partir avec… Clara Arnaud, Anne Brunswic, Yanna Byls, Aude Créquy, Karen Guillorel, Évelyne Jousset, Gaële de la Brosse, Sylvie Lasserre, Alice Plane, Caroline Riegel, Aude Seigne, Ingrid Thobois, Annecy, Livres du monde, 2012, 192 p.

Des femmes qui voyagent…
Qu'est-ce qui différencie une femme qui voyage d'un homme qui voyage ? Sédentaires ou nomades les femmes doivent se confronter à des systèmes sociaux et politiques qui ne les considèrent pas comme les égales de l'homme. Dans les systèmes phallocrates, un voyageur est un aventurier, une voyageuse une fille perdue, au propre comme au figuré ! " Mille et une fois on promit de prier pour mon salut : c'est à dire que je trouve un bon mari. " écrit Caroline Riegel. On pourrait dire, en paraphrasant Orwell, que les voyageuses et les voyageurs sont égaux devant le voyage mais les voyageurs sont tout de même un peu plus égaux que les voyageuses ! Il semblerait bien que voyager soit plus difficile et plus dangereux pour une femme que pour un homme mais à la lecture des leurs récits on ne ressent chez elles ni la peur ni l'angoisse car elles ont toutes assez d'énergie pour les dominer.
Des voyageuses qui écrivent…
On constate très vite que ces voyageuses sont toutes des écrivains. Chacune a pour traiter son sujet une manière personnelle, un style spécifique, une tonalité originale. Narration romanesque, style journalistique, récit d'aventure, envolées lyriques, dialogue théâtralisé, interview, vibrations poétiques, pensées philosophiques, avec diverses variantes, incises, nuances et déclinaisons. Aucune de ces voyageuses ne se borne à l'évènementiel, à l'anecdotique ou à l'exotique, tous les événements relatés sont porteurs de sens, ils éveillent notre curiosité, apportent des éléments pour une réflexion sur le voyage et font souvent naître en nous une profonde émotion. Quand l'écriture de voyage est une écriture sur le voyage on peut parler de littérature de voyage. Ce qui caractérise la littérature c'est sa capacité à dépasser son objet, quel qu'il soit, tout en faisant corps avec lui. En littérature matière et manière sont liées. La littérature de voyage n'échappe pas à cette règle. Voici les thèmes principaux qui traversent l'ensemble de ces douze textes.
Le voyage n'est pas une somme de kilomètres ni un inventaire de destinations lointaines.
Voici ce qu'en dit Clara Arnaud : " Il est des bergers qui voyagent plus dans leurs pâtures que les touristes boulimiques. " Cela nous rapproche de Franck Michel qui nous dit que " le voyage commence au bout de sa chaussure. " Il y aurait là matière à disserter longuement sur la différence de nature entre le voyage et le tourisme. Le premier étant exploration, le second consommation.
Bouger c'est faire bouger quelque chose en soi.
Tous les voyageurs savent que le voyage les transforme sans qu'ils puissent forcément identifier, et encore moins maitriser, les forces qui agissent en eux ; au final, personne n'est capable de mesurer l'étendue et la nature des changements. Aude Créquy écrit : " En voyage, rien ne se maîtrise et c'est le propre du voyage que de se laisser façonner par ce qui nous entoure. " Nicolas Bouvier l'avait bien compris : " On croit qu'on va faire un voyage mais bientôt c'est le voyage qui vous fait ou vous défait. " Un voyage imprévu est donc un pléonasme !
Pour découvrir le monde la voyageuse doit être disponible et attentive.
Pour pouvoir se nourrir de l'imprévu la voyageuse doit être curieuse de tout, réceptive à tout. Gaële de La Brosse cite Éluard : " Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous. Les scientifiques définissent le hasard comme " une chaine de causalités non prédictibles. " Contre Éluard, j'ai la certitude que le hasard existe, cela nous met donc dans la nécessité d'être prêts, disponibles et toujours présents aux rendez-vous qu'il nous fixe. Cette disponibilité n'est pas passivité mais réceptivité.
Pour comprendre le monde il faut l'aimer, pour aimer le monde il faut le comprendre.
Toutes les voyageuses aiment le monde et les vivants. Yanna Byls l'exprime de la manière suivante : " Je dédierai ma vie à glaner les fabuleuses histoires des peuplades de la terre afin d'offrir une mosaïque étincelante des visages du monde. Et pour une lanterne d'espoir dans le cœur des gens…" La passion du voyage c'est la passion amoureuse. Caroline Riegel écrit : " L'amour peine à trouver sa place dans un tel emploi du temps " ; ce qui me permet de rappeler qu' on distingue trois sortes d'amour, l'amour érotique (éros), la tendresse (philia) et le don de soi (agapè). Éros et philia exigent (ou du moins espèrent) une contrepartie alors qu'agapè est un amour sans attente de retour. La voyageuse est une amoureuse qui certes n'a pas à faire l'impasse du sexe et de la tendresse mais qui fondamentalement accepte d'offrir aux autres le don de son voyage sans forcément recevoir une rétribution affective en retour. L'absence de contrepartie dans l'amour est ce cadeau précieux qu'on nomme détachement ou encore abnégation mais qui n'a rien à voir avec la résignation et la soumission.
Voyager c'est avoir un regard neuf sur toute chose.
Le cinéaste Mitzoguchi dit qu'il faut se laver les yeux entre chaque regard. Chaque pas dans le voyage doit être un premier pas, chaque regard un regard neuf, chaque regard un regard innocent. Le vrai voyageur est un enfant qui découvre le monde.
Lire la littérature de voyage c'est commencer le voyage et l'écrire c'est le continuer.
Karen Guillorel cite Alexandra David-Néel qui, parlant des récits de Jules Verne, écrit : " Leurs héros peuplaient de leurs exploits mes rêveries enfantines (…) Ma résolution était prise… Comme eux et mieux encore si possible, je voyagerais. " Cette phrase tous les voyageurs pourraient en faire leur maxime ! Ingrid Thobois résume parfaitement bien ce qu'est le triptyque voyager - écrire - lire : "La lecture, le voyage, l'écriture, c'est l'histoire d'une passion en boucle. " Chez ces voyageuses, l'écriture est étroitement liée au voyage. Pour certaines c'est la cause, pour d'autres la conséquence, pour d'autres enfin les deux à la fois. Clara Arnaud : " J'ai mis des mots sur mes petits chevaux de voyage pour ne pas oublier le rythme de leurs pas chaloupés. "
Le retour a une durée.
Se retrouver chez soi (et seule avec soi !) peut prendre des années. Tout attachement se solde par un arrachement. Alice Plane écrit : " Je suis de ces gens qui s'attachent vite et très fort à toute amitié nouvelle et qui ont tant migré qu'ils savent qu'il ne faut pas attendre le dernier moment pour se livre à l'autre. " Le retour est un long voyage.
Aucune des voyageuses ne sait pourquoi on contracte le virus du voyage.
Elles savent qu'elles doivent partir mais ne savent pas pourquoi. Elles peuvent identifier le déclic - souvent comparable à un coup de foudre amoureux - mais pas la cause profonde. À cette question récurrente du pourquoi, bien peu trouve une réponse. Aude Créquy ne trouve pas plus de raison à son amour du grand Nord qu'à son amour du voyage. " L'Arctique est une évidence. Ne me demandez pas pourquoi, je n'en ai aucune idée. " Elle exprime bien ce que toutes ressentent et disent d'une manière ou d'une autre : elles ne savent pas pourquoi elles partent mais elles partent : c'est ce qui fait la somptueuse beauté des départs !
Voyager est-ce fuir ?
Aude Seigne écrit : " Ce n'est pas parce qu'il est fuite que le voyage n'est pas merveilleux. " La fuite, on peut l'admettre, peut être l'élément déclencheur du voyage mais le voyage n'est jamais une fuite. Voyager par défaut n'est pas voyager. Fuir n'est pas voyager. Un fuyard, obnubilé par ce qu'il fuit, n'a pas le temps de percevoir ce qu'il rencontre. Il voyage en passant à côté du voyage. On ne vit pas longtemps sur ce malentendu : il y a forcément un moment où le fuyard devra transcender sa fuite pour en faire un voyage.
Voyager est un acte politique.
La réalité du monde est composite : c'est sa beauté et sa laideur. On ne peut pas rendre compte du monde sans rendre compte de ses laideurs. On ne peut pas jouir de ce qui va bien et occulter ce qui va mal. On trouve cette phrase chez Anne Brunswic : " À Ramallah j'ai tout de suite découvert ce que cela faisait de vivre sous l'occupation (…) À Ramallah j'ai perdu cette innocence de principe j'ai appris à penser et je l'espère plus juste. " Voyager est un acte politique. La voyageuse ne peut pas échapper à l'Histoire qui s'écrit sous ses yeux, d'autant qu'en tant que femme elle est bien placée pour savoir ce qu'endurent les opprimé(e)s. " On écrit parfois simplement (…) pour rendre justice. Aux morts jetés à la fosse commune, aux vivants qu'on piétine. Mais on ne le sait qu'après. " (Anne Brunswic). Voyager fait découvrir de " terribles pays des merveilles. " (Alice Plane). Issues de sociétés démocratiques les voyageuses doivent adapter leur comportement aux régimes dictatoriaux qu'elles parcourent de même qu'issues du monde des nantis elles doivent s'adapter au monde des démunis.
Pèlerinage et voyage.
On sait que chez la plupart des voyageurs le chemin importe plus que le but alors qu'il semblerait que ce soit l'inverse chez les pèlerins. Le but d'un pèlerinage est d'essence religieuse ou du moins spirituelle. Un voyageur pourrait tout à fait passer devant l'église de Saint Jacques de Compostelle sans s'y arrêter alors que pour un pèlerin c'est un passage obligatoire, sinon le but final. Gaële de La Brosse écrit : " Un pèlerin part avec des certitudes et revient avec des questions. " Se poser des questions n'est pas spécifique aux pèlerins. Tout honnête voyageur qui marche avec des certitudes rencontre immanquablement des doutes en chemin.
Voyager c'est apprendre à vivre ensemble.
Karen Guillorel parle du " désir très fort d'apprendre à vivre ensemble, justement. " Sylvie Lasserre : " Ma vie allait devenir un véritable kaléidoscope, s'enrichissant à chaque nouveau voyage. " Évelyne Jousset : " Voyager c'est aussi accepter d'être bousculée par les cultures. " Voyager c'est comprendre les autres et les comprenant à apprendre à mieux vivre avec eux.
Ne plus voyager ?
Clara Arnaud nous dit : " Un jour sans doute, je n'aurai plus besoin de voyager. " Peut-être faut-il rapprocher cette cessation des voyages de la cessation des transmigrations bouddhistes ? Quand l'être a éteint en lui tout désir, toute activité, toute passion, il triomphe du cycle incessant des renaissances (le karma.) Il sort du cercle des changements de vie pour entrer dans l'éternité de la paix. On peut envisager cela après la mort… mais vivant : est-ce possible ? Et est-ce souhaitable ?
Le voyage régénère !
Pour bien voyager il faut être en bonne santé aussi bien physiquement qu'intellectuellement et psychiquement. La fatigue est l'ennemi du voyageur. Il faut voyager reposé. Paradoxalement, le voyage fatigue mais (re)charge le le voyageur en énergie nouvelle. Le voyage a une fonction dynamisante.
Littérature féminine de voyage ou littérature de voyage au féminin : c'est comme on voudra. En tout cas il s'agit bien ici de littérature de voyage. Les régions du monde que les douze voyageuses ont parcourues sonnent comme les mots d'un poème parfois doux, parfois rocailleux, parfois paisibles, parfois dangereux… Afghanistan, Azerbaïdjan, Kazakhstan, Iran, Tadjikistan, Himalaya, Soudan, Zanskar, Inde, Groenland, Sibérie, Moldavie, Palestine, Bénin, Tibet et d'autres encore… La lumière que le récit de l'expérience des voyageuses apporte sur le voyage est plus importante que le récit du voyage lui-même. Un récit montre un chemin et c'est bien ; la lumière sur le récit montre un foisonnement de chemins et c'est mieux. Non seulement ce livre nous parle des voyages de douze voyageuses mais il nous interroge sur les voyages que nous lecteurs nous devons entreprendre. Il est urgent de lire ce beau livre écrit par ces grandes voyageuses qui sont toutes de belles personnes.

Georges Bogey

 

Gaston-Paul Effa, Je la voulais lointaine, Arles, Actes Sud, 2012.

Revenant sur la force de la transmission entre un grand-père et son petit-fils, dans Je la voulais lointaine, Gaston-Paul Effa livre un roman impressionnant de force et de sensibilité. Son écriture déploie tout l'arsenal de la littérature, au service de la beauté. Jeune Africain exilé en Europe, Obama est nostalgique de ses racines africaines. Il culpabilise d'avoir failli à ses devoirs envers sa communauté et les siens. Dans un précédent roman (Nous, enfants de la tradition, 2008), Effa avait raconté l'histoire d'un émigré africain qui, pour mieux se conformer à la tradition, envoyait tout son salaire d'ingénieur à ses parents restés au pays, mettant ainsi en danger la survie de la famille qu'il avait fondée en France. Les enjeux que le Camerounais met en scène dans ce neuvième roman sont moins matérialistes, mais ils n'en sont pas moins vitaux pour autant. Je la voulais lointaine renoue avec le motif de « l'homme tiraillé entre deux mondes ». Partir, rester, revenir, s'accomplir. Entre chaque événement (la fuite de Julia, le retour en Afrique, le visage de Elé, son grand-père), Effa déploie une langue d'une beauté dense, propre à retranscrire tout à la fois le paysage et les sentiments du personnage. Comme il le faisait déjà dans L'Enfant noir, le récit s'offre aussi la possibilité de discourir sur les paysages, la littérature, avec une acuité qui n'exclut pas la musicalité des phrases. Il en sera ainsi tout au long de ce beau et grand roman d'apprentissage.

Joël Isselé

 


Valentine Goby, Banquises, Paris, Albin Michel, 2011.

Un point de départ simple et une histoire simple pour Banquises de Valentine Goby : une jeune femme part sur les traces de sa sœur disparue trente ans plus tôt lors d'un voyage au Groenland.
D'abord camper les personnages. C'est ce que fait l'auteure dans le premier chapitre. Le père. La mère. Les deux sœurs, Sarah et Lisa. Sarah, l'ainée, a une passion : la musique, le beau son, les salles de concert, qu'elle visite de par le monde comme d'autres visitent les musées. Une passion envahissante. Du coup tout le monde oublie un peu la petite, Lisa. Et puis le drame : un jour Sarah quitte la France pour le Groenland. Quelques mois plus tard l'avion revient sans elle. La mère s'enfonce dans la dépression. Le père trouve des dérivatifs. Lisa est toujours ignorée, non pas en raison de la trop grande présence de sa sœur, mais cette fois en raison de sa trop grande absence.
Petit à petit, en parallèle au voyage de Lisa au Groenland, nous apprenons à mieux connaître Sarah et quelques moments importants de sa vie, comme l'agression par un chien de vagabond, et la mort de l'une de ses amies. Et au fur et à mesure que tournent les pages se pose une question : est-il possible d'en savoir moins sur ses proches qu'un biographe sur la personne qu'il étudie, ou un glacionaute sur les cent mille ans qu'il a dans sa carotte ? Que sait Lisa sur sa sœur Sarah ? Que sait le " fils de Paul-Emile Victor " sur ce père " si souvent absent qu'il ne lui a pas lu d'histoire, le soir " et qu'il appelle " PEV, comme tout le monde ", et dont la recherche des lieux habités autrefois par ce père dans le cadre de ses célèbres explorations, ne donnera rien de plus. Tout finit par disparaître ? " D'abord le corps, la mémoire ensuite " ? Alors, la recherche de Lisa sur les traces de sa sœur sera-t-elle vouée à l'échec ? " Si c'est ça on ne sait rien de Sarah, rien de ce qu'on pensait savoir. Et croyant marcher sur ses traces, ici, on la perd encore. "
Bien sûr une grande partie de ce roman est consacrée à l'analyse des réactions des principaux personnages concernés par la disparition de Sarah : le père, " saturé de chagrin " mais qui tente de résister ; la mère, face à ce " un silence pire que la mort ", ne pense qu'à un retour toujours possible, et Lisa, la sœur, qui subit, qui a du mal à exister, à s'affirmer, encore plus oubliée que durant son enfance. Que faire devant l'absence, et surtout devant une absence inexpliquée, inexplicable ?
Ce très bon roman est aussi un reportage dans certains endroits de la planète qui sont en train de disparaître. Groenland. Banquise. Réchauffement. Sonnette d'alarme. D'abord la fin probable de la vie sociale : moins de pêche, moins de revenus, moins de nourriture, alors il faut tuer les chiens. Puis un jour il n'y aura plus de vie, et plus personne ne sera là pour raconter.
Les premières lignes : " Au sous-sol, le niveau départ, sous chape de ciment brut, plafond traversé de bouquets de fils électriques à nu, de câbles et de néons en barre. On y est sans y être, à l'aéroport. Des portes automatiques trouent ça et là le béton, laissant voir des portions de la route circulaire, silhouettes floues, carrosseries de voitures et de cars Air France mal détourés dans l'obscurité - dehors, à vingt mètres de ce boyau, invisible, le jour ".

Lionel Bedin



Chico Buarque, Quand je sortirai d'ici, Paris, Gallimard, trad. par Geneviève Leibrich, 2012, 176 pages.

Le musicien Chico Buarque est aussi un romancier de talent. Dans Quand je sortirai d'ici, son quatrième roman, il y déroule habilement deux siècles d'histoire de son pays à travers le monologue d'un vieillard sénile Chico Buarque, oui, le chanteur et compositeur brésilien, l'ami de Caetano Veloso, lui dont les titres ont été repris et adaptés par Nougaro, Dalida, Moustaki et tant d'autres, Chico Buarque est romancier, et très bon même. Il vient de publier Quand je sortirai d'ici. Le titre en portugais/brésilien est bien plus imagé, Leite derramado : « Lait répandu » en vain, semence perdue. Ce n'est pas très élégant en français, mais c'est bien de perte qu'il s'agit au long de cette saga familiale compactée. « Quand je sortirai d'ici, nous nous marierons dans la ferme de mon enfance heureuse, là-bas au pied de la montagne », est-il écrit à la première page. Cette offre s'adresse à l'infirmière qui vient faire sa piqûre à Eulalio de Asumpçao, vieillard grabataire qui gît, ruiné, dans un hôpital public de Rio de Janeiro. Quant à la ferme promise, elle a été expropriée en 1947, une favela en occupe aujourd'hui le terrain et la chapelle consacrée par le cardinal archevêque vers 1800 est devenue un temple évangéliste. Le couple pourrait alors s'installer dans le « chalet » en lisière de la plage de Copacabana datant des années 1920 ? Ou dans le palais de Botafogo, construit au début du XXe siècle ? Mais il y a longtemps que ces demeures n'existent plus, bradées, détruites, remplacées par des immeubles, des parkings, des taudis... « Quand je sortirai d'ici », fantasme le vieillard. Mais on comprend bien vite qu'il n'ira jamais plus loin que le cimetière. Le lecteur se promène dans le délire d'un centenaire, dans ses souvenirs erratiques. Contradictoire, confus et répétitif, son monologue résume pourtant deux siècles d'histoire du Brésil. C'est le talent de Chico Buarque d'avoir réussi à concentrer en moins de deux cents pages l'ascension et la chute d'une riche famille carioca. Venus du Portugal, les ancêtres ont fait fortune sur le dos des esclaves : plantations de café, de cacao, plus tard trafics d'armes avec la France. Ils ont acquis des titres de noblesse de fantaisie. « Je suis Brésilien, j'ai de l'or » : comme dans La Vie parisienne d'Offenbach, on vient dépenser dans la Ville-Lumière tout ce que là-bas on a volé ! Le tableau de la haute bourgeoisie brésilienne n'est pas glorieux : préjugés de classe, de race, machisme, inculture généralisée, corruption, clientélisme, collusion de l'Eglise, de l'Etat. Faire tenir toute une existence, toute une époque, dans le délire d'un vieillard, le procédé n'est pas neuf, mais ici, il fonctionne très bien. Chico Buarque renouvelle le genre avec brio et beaucoup d'ironie.

Joël Isselé

 


Aude Seigne, Chronique de l'Occident nomade, Genève, Zoé, 2011, 144 p.

Un jour, devant " la mer scintillante comme un désert bleu ", c'est la révélation. " Le désert de glace aveugle et défile alors que le ciel est d'un bleu pâle infini. J'ai quinze ans mais je ne me suis jamais réveillée sur un tel panorama et des milliers de générations d'humains ont dû le faire tous les jours avant moi. Quelque chose craque en moi ce jour-là, une paroi se rompt sans crier gare, la possibilité de l'abîme se dévoile en même temps que celle du bonheur absolu. "
Reprenant les réflexions de Nicolas Bouvier, Aude Seigne découvre que l'état nomade à quelque chose à lui apprendre. " On ne sait pas très bien pour quoi on s'embarque quand on commence à voyager, mais comme dans un roman, tout est déjà là dès l'incipit. " Alors Aude Seigne est partie. Ce livre est une pause dans l'errance de cette jeune " bourlingueuse du XXIe siècle ", un moment d'écriture, un point sur elle-même, avant d'autres probables départs.
Pour la voyageuse, le voyage permet toujours de se découvrir soi-même - même si l'on pense se connaître, " il y a des moments où je ne sais plus très bien d'où viennent certains confins de moi-même " - et permet de vérifier que voyage et amours sont étroitement liés. " Comment aller à la rencontre de l'autre ? C'est la question de l'amour, de l'amitié, c'est aussi la question des voyages. " Et là aussi les découvertes se suivent. " Comment la timide collégienne au caractère doux et effacé que j'étais il y a peu encore se retrouve-t-elle un jour dans un avion pour rejoindre à Rome un jeune Cambridgien qui fut son amant d'une nuit ? " Nous sommes tous passés par là. Même sans prendre un avion. Et peut-être sommes-nous aussi arrivés à l'idée que " l'amour absolu existe. Mais il n'existe que parce qu'il est irréaliste. Il n'est pas de ce monde. "
Le voyage, les rencontres, permettent de se poser des questions, et de mieux comprendre le monde actuel et les difficultés à s'écouter et à se comprendre. Exemple avec ces Indiens qui regardent une chaîne de télé diffusant des clips de chanteuses, des " femmes aux corps sublimes qui se trémoussent en strings ", images non seulement bien loin de leurs préoccupations, mais qui faussent leurs regards : " ce qu'ils ne savent pas, c'est que ces images sont aussi irréelles pour nous que pour eux. Et c'est là qu'il y a incompréhension. " Quant aux lieux, faut-il les décrire, pour qui, comment ? Ou bien est-ce l'esprit du voyage qui doit compter avant tout ? Réponse : " Ce sont les rues qui font un pays, ce sont les rues qui font qu'on y est allé. Tout le reste se trouve sur Internet ou dans des livres de voyage, guides, livres d'art ou portfolio. " C'est en écrivant sur sa " Russie malheureuse ", ou sur son " obsession, parfois, d'aller au bout des choses ", sur ses peurs, sur ses " attentes démesurées " et ses déceptions, ses moments difficiles - nombreux, voire ses désillusions, ou bien sur les lieux qu'elle considère comme sa " géographie personnelle ", sur ces endroits où elle " pourrait s'installer plusieurs mois seule avec le vent et la lumière ", ou sur ces " instants clos ", ces quelques instants vécus " comme de petits voyages poétiques à l'intérieur de plus grands voyages réels " ; c'est en (se) posant des questions comme désir ou besoin de partir ? ; c'est en écrivant sur tout cela que Aude Seigne confirme que tout est lié, imbriqué. On ne parle pas du voyage, de l'amour, de l'écriture, de la lecture, de façon indépendante. " J'allais écrire qu'il y a beaucoup à dire sur le lien aimer-voyager. Mais il y a également beaucoup à dire sur lire-voyager, sur écrire-aimer et donc sur lire-écrire-aimer-voyager. "
Le livre est constitué de petits chapitres qui mêlent donc les voyages, les époques, les souvenirs, les idées. " C'est cela que je dois faire. Ce n'est pas me forcer à écrire des histoires cohérentes, bouclées, finies, sur des voyages que je ne vois plus de manière isolée. J'ai besoin de dire le travail de la mémoire. " Alors ne comptez pas lire un récit de voyage… Mais plutôt de petites histoires, des sensations, des nuances. " Je vous raconte le monde dans sa discontinuité. " Le tout avec beaucoup de sensibilité. Comme ce chapitre consacré au dimanche. La vacuité du dimanche. Arriver dans une ville un dimanche. Du coup " la récurrence fait son travail signifiant. " Kiev, Eger, Trieste livrent des souvenirs et des sensations liées aux dimanches. " Je bois mon capuccino, ce moment, ces minutes. Les passants marchent lentement. Dimanche. " (Jacques Lacarrière a écrit : " un dimanche cela ne se voit guère dans un paysage ", mais il marchait alors dans la campagne française des années 70)...
Si, comme les vraies voyageuses, Aude sait savourer l'instant présent, elle sait aussi parfaitement le décrire pour que chaque lecteur (re)trouve sa propre sensation. " J'étais entrée dans cette librairie d'occasion comme un point d'éternité. La vie superbe. L'instant était là, parfait, uni, tremblant. " Et si elle reconnait que " les mots des autres on bercé ma vie ", elle n'est pas du genre à raconter des " exploits " comme ceux qui couvrent les pages d'une certaine " littérature dite nomade ". Aude Seigne raconte de préférence les choses les plus simples, les plus subtiles : " j'entends le silence " ou " les ombres tournent ". Enfin : " S'allonger dans le désert sans dormir et se taire. " En effet : que dire de plus ? Il ne reste plus qu'à écouter la voyageuse : " ailleurs est à la porte " et " partir est le meilleur moment. " Les premières lignes : " Comment cela a-t-il commencé au juste ? Pourquoi ce mouvement tout à coup, ces ailleurs, ces hommes ? Est-ce que j'écris sur les voyages, est-ce que j'écris sur l'amour ? Difficile à dire. Au début du mouvement, je vois un ferry qui arrive sur la Grèce un matin de juillet. J'ai quinze ans. Je me couche un soir sur le pont à Brindisi. J'ai quinze ans. Je vois mes compagnons de voyages dérouler un fin matelas de camping sur le ponton crasseux. Il n'y a pas un mètre carré de libre, il faut enjamber ces îles humaines comme on traverserait une rivière au lit peu marqué. J'entends d'ici la réaction petite bourgeoise qui crie en moi. Mais on ne va pas dormir ici quand même ? ".
Aude Seigne vit à Genève, elle a reçu pour ce récit le prix Nicolas Bouvier en 2011, remis lors du festival " Etonnants Voyageurs " de Saint Malo. Outre sa participation à plusieurs ouvrages collectifs, elle a publié Variation sur un hiver amoureux, un recueil de poèmes, aux éditions Baudelaire. En 2012, elle a également participé à l'ouvrage collectif Voyageuses, paru chez Livres du monde.

Lionel Bedin

 


Gisèle Sapiro, ed., L'espace intellectuel en Europe. De la formation des Etats-nations à la mondialisation, XIXe-XXe siècle, Paris, La Découverte, 2009, 401 p.

A l'heure où l'Europe n'en finit pas de se construire comme entité politique, l'une des questions fondamentales qu'il faut soumettre à l'interprétation et à l'analyse serait bien de savoir s'il existe une identité européenne. Si la réponse est positive, celle-ci est-elle bien réelle ? Elle semble façonnée par une longue histoire qui a vu se succéder pour la période la plus récente une Europe des nations à une Europe dynastique. Le dernier mouvement, après la Deuxième Guerre mondiale, étant bien sûr représenté par la création des institutions européennes supranationales. A l'inverse, cette identité est-elle seulement virtuelle ? Ne serait-elle pas fondée sur une illusion forcée et un discours nourri à l'excès d'arguments préfabriqués ? Nous dirons que la voie est médiane, les aspirations peuvent être contredites par les faits, les discours peuvent masquer des réalités, une image officielle ne peut reposer souvent que sur un piédestal à la maçonnerie faite d'argile. L'approche mise en œuvre dans cet ouvrage collectif interpelle dès le titre. Il s'agit bien de l'espace intellectuel en Europe et non pas de l'Europe. C'est une nuance de taille puisque une ambiguïté est soulevée dès l'entame, l'Europe et son idée reste un processus. Le menu de cet ouvrage est donc copieux puisque le prisme de l'Europe intellectuelle est le centre du questionnement. Une approche qui ouvre de vastes horizons tant les contributeurs se répondent pour l'essentiel sur un credo méthodologique d'une grande densité.
Dès l'introduction, Gisèle Sapiro pose le problème dans la longue durée. Des années 1850 jusqu'à la Première Guerre mondiale, l'Europe intellectuelle est dominée par l'espace concurrentiel des Etats-nations. Entre les deux guerres mondiales, au-delà des rivalités, un champ se constitue autour du monde de l'édition et de la traduction, des échanges universitaires ou de la propriété littéraire. La circulation des idées et des œuvres s'amplifie même si l'écueil des perceptions nationales reste bien présent. Cependant, la nécessité de confronter et de conforter les savoirs et les idées autorisent la mise en place de réseaux et de structures prévalentes. Et en effet, la dimension principale de l'ouvrage réside dans cette mise en évidence des structures, de leur mode de fonctionnement, des stratégies déployées, des réseaux de diffusion, qu'il s'agisse de tendances et d'orientations soit symboliques (par exemple, l'édition universitaire, n'attend pas un retour sur investissement), soit commerciales (la rentabilité et le profit rentrent dans l'équation de ce type d'édition). En cela, les réseaux littéraires et universitaires sont concomitants de la formation d'un espace artistique transnational. Des recherches menées en sociologie de l'art suggèrent, par ailleurs, que la formation des mouvements artistiques à partir de la Sécession viennoise et jusqu'aux avant-gardes se fonde de manière générale sur un manifeste, un lieu de production et d'exposition partagé, la publication d'une revue. C'est-à-dire sur un ensemble de structures qui permettent aux regroupements une autonomie et une transversalité plus grandes.
Gisèle Sapiro ne manque pas de conclure sur les problèmes de la recherche où prédomine toujours une approche au ressort puissamment alimenté et coordonné par les " nationalismes méthodologiques ". En effet, qu'en est-il des catégorisations et des typologies ? Etre un intellectuel ne recouvre pas le même champ et le même sens en Angleterre, en France ou en Allemagne. Après les avancées du comparatisme, les apports liés aux transferts culturels depuis une vingtaine d'années démontrent les orientations nécessaires pour faire évoluer ces questionnements. Placé sous la figure tutélaire de Pierre Bourdieu, dont les travaux pionniers dans le cadre de cette thématique sont indiscutables, les auteurs proposent plutôt un ensemble de pistes et de chantiers que des conclusions définitives.
Victor Karady en s'intéressant à la constitution d'un espace intellectuel européen montre combien le registre de la " nation " après 1848 est prégnant. L'exemple emblématique dans la constitution de cet espace étant représenté par les grandes expositions universelles qui, outre le fait de proposer un arrêt sur image du monde, se fondent avant tout sur le prestige des nations, la tentation d'un leadership pour les plus influentes, l'ambition d'un rattrapage pour celles situées à la périphérie du noyau central constitué par l'Allemagne, la France et l'Angleterre. Les travaux menés par ailleurs au sujet de la critique artistique lors de ces expositions universelles permettent des conclusions et des perspectives similaires. La contribution de Christophe Charle décrypte comment le concept en lui-même d'intellectuel est un facteur déterminant et nouveau de l'Europe culturelle en formation à la fin du XIXe siècle. La définition en elle-même du concept montre des lignes de partage entre les différentes nations. Les orientations prises en France suite à l'Affaire Dreyfus sont distinctes de celles qui se font jour en Allemagne ou en Angleterre. En ce sens, la force de l'analyse de l'auteur réside dans sa mise en perspective ou se croisent " évolution sociale des conditions de la vie intellectuelle ; changement de statut des activités intellectuelles ; nouveaux rapports entre vie intellectuelle et vie politique ". Si Christophe Charle insiste à juste titre sur les distinctions nationales, la forme, la constitution et l'évolution des élites, il souligne en conclusion les chantiers à ouvrir. Il rappelle aussi, et il s'agit ici du nœud gordien, d'un point de vue méthodologique, que " ce champ d'étude dans la mesure, où il est, par nature, international, devrait être analysé par les chercheurs de chaque pays en ayant le souci de transgresser systématiquement les habitudes nationales héritées de chaque tradition historiographique : refuser la division du travail entre les disciplines traitant ce thème propre à chaque système universitaire, tester la problématique du pays voisin sur son propre terrain national, s'interroger systématiquement sur les transferts souterrains gommés de façon intéressée par les intellectuels dominants de chaque pays, bref renouer avec le meilleur de l'héritage du XVIIIe siècle résumé par les deux termes de " république des lettres " et d'encyclopédisme ". Dans le prolongement de ces contributions initiales l'ouvrage questionne notamment la recomposition de l'espace intellectuel en Europe après 1945, le positionnement des sciences sociales entre nationalisme et internationalisme, les incidences de la mondialisation, les nouvelles configurations qui apparaissent entre les " centres " et leurs périphéries. Le dernier chapitre notamment met en perspective l'internationalisation de la recherche en sciences sociales et humaines en Europe entre 1980 et 2006, analysant non seulement les évolutions récentes du système mais relevant aussi les nouvelles disparités.
En définitive, cet ouvrage collectif invite à différentes remarques, de nature méthodologique et qualitative. Il prolonge et souvent ouvre de nombreux chantiers relatifs à la diffusion des œuvres, à leur réception, à leur interprétation. Il montre avec force l'organisation et la constitution du champ symbolique, la répartition des rôles, les différents niveaux de perception, les stratifications sociales et intellectuelles, les groupes pionniers et leaders, les regroupements majoritaires et les retardataires. En quelque sorte, il permet de saisir pourquoi certains canaux de diffusion deviennent dominants et d'autres restent mineurs, partageant les sphères d'influence. Il délimite aussi les modalités de la découverte, de l'appropriation et de l'appartenance. Il met également en évidence les stratégies et les acteurs de l'espace symbolique. Entre la deuxième moitié du XIXe siècle et le début du XXIe siècle, les lignes de partage ont bien changé. Les enjeux à l'heure de la mondialisation, dans un monde multipolaire, démontre que s'il existe une identité européenne celle-ci reste diversifiée et fluctuante.

Gianni Cariani

 


Toni Morrison, Home, Paris, Christian Bourgois, trad. par C. Laferrière, 2012, 154 p.

Home chante la saga de deux individus aux destins meurtris et interroge l'histoire de l'Amérique à travers la voix de Toni Morrison. La littérature afro-américaine n'a pas fini de faire des étincelles. Il y a des jeunes romanciers prometteurs, comme Percival Everett ou Colson Whitehead. Il y a Edwige Danticat, qui réinvente la sarabande de son Haïti natal. Il y a Alice Walker, la fée noire d'Atlanta. Il y a le puissant John Edgar Wideman, qui n'a pas son pareil pour restituer les voix courroucées des ghettos, dans le sillage de Ralph Ellison. Il y a Jamaica Kincaid qui, d'une plume incantatoire et furibarde, évoque les malheurs d'Antigua, l'île déguenillée des Caraïbes où elle a grandi - l'un de ses derniers livres, Mr Potter, en 2002, rend hommage à un père maudit, constamment bafoué, qu'elle n'a quasiment pas connu. Et bien sûr, juchée sur son Nobel, il y a l'immense Toni Morrison.
De Tar Baby au Chant de Salomon et à Sula, ses romans chantent le blues et se déhanchent comme du free-jazz. En dévoilant l'aliénation culturelle d'un peuple déraciné et humilié. En renouant avec le folklore du passé. En retraçant le parcours historique et spirituel des Noirs, sans jamais tomber dans les clichés manichéens. Dans Beloved, par exemple, elle dénonce les pathologies de l'enfermement minoritaire et, dans Paradise, elle fustige les folles errances d'une communauté black qui revendique son identité jusqu'à l'apartheid. « Je sais que je ne peux changer l'avenir, mais je peux changer le passé », dit Toni Morrison, cette exorciste qui rend aux Afro-Américains leur dignité perdue. Et qui les réconcilie avec leur mémoire, dans les rythmes d'une prose musicale flamboyante, sous le signe du réalisme magique et de la féminité reconquise. « Le destin du XXIe siècle sera modelé par la possibilité d'existence, ou par l'effondrement d'un monde que l'on peut partager. » Dans Home, Frank Monney vient d'être démobilisé. Il a atterri du côté de Seattle, où il tente de noyer dans l'alcool les souvenirs de ce carnage sanguinaire. Il n'est plus qu'une épave et Lily, un amour de passage, vient de l'abandonner à ses cauchemars. Ils resurgiront tout au long du roman, en un cortège de scènes insoutenables. L'autre histoire que raconte Home, c'est le voyage de Frank à travers l'Amérique - de Seattle à Atlanta - afin de porter secours à sa soeur cadette, Cee, qui sert de cobaye à « un médecin démoniaque ». Comme toujours chez Toni Morrison, ces drames intimes révèlent, à travers une narration complexe, des pans de l'histoire des Noirs américains. On y entend aussi un appel à la prise de conscience du désespoir et de la tristesse, de la destruction de la condition humaine. L'amour de Toni Morrison pour son peuple est immense. Son génie, sa magie, est de saisir la richesse, la truculence de toutes ces vies cahotées par l'histoire et rendre ainsi universel l'héritage culturel noir à la manière d'un aède ou mieux encore d'un griot.

Joël Isselé

 


Olivier Weber, Conrad. Le voyageur de l'inquiétude, Paris, Arthaud, 2011.

Retrouvons Joseph Conrad (1857-1924) dans ce qu'Olivier Weber appelle une " simple promenade littéraire en sa compagnie ", et sous un aspect, une " lucarne " ignorée, selon l'auteur de cette biographie, celle de l'inquiétude, celle de ses angoisses. En effet, pour Weber, Conrad, cet auteur de récit d'aventures, pour qui le paysage est un élément important du récit, serait aussi et autant un " aventurier du dedans ", et ses récits seraient des " plongées dans les tréfonds de la nature humaine " à partir d'un échec ou d'une faute.
Dans le chapitre " Larguer les amarres ", Olivier Weber sait nous faire sentir la " chaleur lourde ", la " fièvre " qui doit saisir Conrad lors de ses premières escales à Bornéo à partir de 1887, quand il s'appelait encore Korzeniowski. La terre et la mer seront la matière des futurs récits qui s'ébauchent ici. Plus loin, Weber revient sur l'enfance de Joseph, très tôt orphelin, sur ses relations familiales, et finalement sur ce " désir de rompre avec tout " et l'idée d'une mer " terrible et merveilleuse ".
Vient alors le temps de l'appel du large, de l'apprentissage du déchaînement de la nature, le temps de courir les mers, une mer " à la fois belle et cruelle ", le temps de la découverte de la " double petitesse de l'homme face à l'univers et à son désarroi ". Peur, effroi, inquiétude… A la variété inouïe des paysages, Conrad ajoutera " un portulan des émotions cristallisées dans ces décors géographiques et humains. " On lira bien sûr quelques pages sur la navigation du fleuve Congo, genèse de Au cœur des ténèbres - un récit à mettre dans toutes les bonnes bibliothèques - confirmation des lois de la nature humaine et de celles de la nature tout court.
Enfin, à trente-huit ans, après vingt ans de navigation, Conrad " raccroche son uniforme de marin ". Désormais il va se consacrer à l'écriture… et à la vie de famille. Il lui reste trente ans à vivre. " Faire voir ", écrivait Conrad quand il parlait de ses livres et de ce qu'il voulait faire. Ce qui rappelle le " sortir, aller là-haut et voir " de Kenneth White. Après avoir vu de ses yeux, Conrad, explorateur des mers et de la nature humaine, va essayer de nous faire voir, à nous, lecteurs. La Folie Almayer (son premier livre publié, en 1896), le Nègre du Narcisse, Typhon, Un paria des îles… Autant de récits qui, pour Weber, vont " au-delà du roman d'aventure " et qui proposent " une expédition qui est celle de l'esprit, avec ses drames, ses bateaux ivres qui remontent des fleuves fabuleux ". Une " biographie " très bien écrite, riche de bruits, de sons, d'odeurs, de tangage et de roulis, de mots ; une " promenade littéraire ", comme annoncée dans l'introduction, qui se lit très bien, et qui donne furieusement envie de se (re)plonger dans quelques romans ou récits de Conrad.
Les premières lignes : " Des flots de boue, un bras de mer qui se confond entre rivière et large, une forêt improbable. Bornéo est un paradis et en enfer, un lieu de rédemption et le creuset de tous les désespoirs. Les bruits de la jungle ne laissent jamais indifférents, comme si une terreur secrète se cachait dans le tronc des arbres et sur le velours des feuilles luxuriantes. Il appartient à chacun de saisir dans cette sylve angoissante ou prometteuse le miroir de ses affres ou le reflet des espérances de l'homme ".

Lionel Bedin

 

Yves Michaud, Ibiza mon amour. Enquête sur l'industrialisation du plaisir, Paris, Nil, 2012, 348 p.

Philosophe de son état, Yves Michaud vit aussi depuis de longues années à Ibiza. Il rend compte dans ce livre, enquête de trois ans à l'appui, de la situation et de l'évolution de ce traditionnel coin paradisiaque devenu une plateforme - dans le sens du livre éponyme de Houellebecq aussi! - internationale de "l'industrialisation du plaisir". Image vectrice de liberté et lieu assumé de dépravation, Ibiza est l'archétype de l'île de la fête et de la nuit, avec ses débordements convenus et son hédonisme artificiel, parfois sans borne et souvent sans norme. Mais, en réalité, Ibiza n'est plus une terre de contre-culture, plutôt une île-miroir des maux ainsi que des joies de notre société-monde. Le plaisir absolu, même illusoire, est la quête ultime. Avec cette socio-philosophie appliquée à Ibiza, Michaud décortique l'univers festif et balnéaire, touristique et commercial, dans lequel l'île s'est engouffré. Les trois millions de touristes qui se pressent dans les boîtes, les bars, les hôtels-usines ou sur sable lors des pleines lunes, sont logés au coeur d'un monde insulaire, où la déprise va avec la prise de risque, où le temps des vacances permet tout (ou presque) ce qui en temps normal ne relève que du fantasme. Le tourisme de masse, ayant ici pour focale la fête dans sa version la plus profane, est aussi le royaume des mafieux et des parvenus, des It-Girls ou des DJs célèbres, et Ibiza constitue la parfaite île globale du règne de l'éphémère cliquant et du ludique marchand. Rondement menée, l'enquête d'Yves Michaud nous décrit en profondeur cette actuelle industrialisation du plaisir à l'oeuvre, à Ibiza certes, mais ausi dans d'autres îles...

Franck Michel

 


Dominique Fernandez, Transsibérien, photographies de Ferrante Ferranti, Paris, Grasset, 2012.

C'est en mai 2010 qu'une vingtaine d'écrivains, journalistes et photographes, embarquent à bord du Transsibérien, pour un voyage culturel franco-russe. Transsibérien est le récit que rapporte Dominique Fernandez, l'un des écrivains invités, illustrés par les photographies de Ferrante Ferranti (les deux hommes ont déjà travaillé et écrit des livres ensemble).
Les joies du voyage en Sibérie.
Départ : Moscou. En quelques années la place Rouge a changé. Ce qui se remarque le plus n'est pas le Kremlin mais le fameux Goum, ce magasin du peuple, devenu aujourd'hui une galerie de " boutiques de luxe à la façade étincelante, cavernes d'Ali Baba inaccessibles à qui n'est pas un nouveau Russe. " L'auteur constate que les Russes sont passés " d'un despotisme sanglant à un capitalisme agressif. " Est-ce un progrès ? Pour qui ? Cette question se posera plusieurs fois tout au long du voyage. Nijni-Novgorod. Ville de moments importants et de célébrités. Andreï Sakharov y fut exilé, avant de recevoir le Nobel de la Paix. Et Maxime Gorki est né dans cette ville, qui porta un temps son nom en son honneur. Comme il le fera ailleurs, l'arrêt dans cette ville - très court : une journée - est l'occasion pour Fernandez de revenir sur l'histoire et même sur l'Histoire.
Continuons. A Kazan, " où Mahomet défend le vin, mais l'autorise comme remède dans certaines maladies, les marchands de vin portaient sur leur enseigne le mot balzam (pharmacie). Le Tatar assoiffé entrait dans la boutique, buvait une rase et ressortait guéri. " Kazan est aussi la patrie de Rudolf Noureev. Puis le paysage change. " La différence entre les routes russes et les routes sibériennes était frappante : au lieu de chaussées goudronnées, il n'y avait plus que des chemins mal empierrés, souvent des pistes de terre, plus ou moins défoncées, qui desservaient de petits villages de bois à toits de tôle. Nous étions passés dans un autre monde, fait de pauvreté et de simplicité. "
Sibérie. La terre des exilés. La terre des moustiques et de l'ennui… Fernandez est un peu gêné. " Et nous, les quinze écrivains, de nous laisser promener dans un train " de luxe " (pour la Russie) à travers ces régions à tout jamais maudites… " Sibérie : les arbres derrière la vitre du train. " Ce n'est ni gai ni triste, l'humeur psychologique n'a rien à voir là-dedans. Les yeux grands ouverts à dévorer l'espace, je n'en viendrai jamais à bout. J'admire, jusqu'à la limite de mes forces. La forêt est devant moi, dans tout l'éclat de sa présence. "
Irkoutsk est " la ville la plus séduisante de Sibérie. " Et un bus transporte le groupe jusqu'à une petite bourgade au bord du lac Baïkal - qui, s'étonne Fernandez, malgré son importance, " n'a jamais fourni un sujet ou servi de décor à un grand roman russe ", avant de signaler le récit du " jeune écrivain Sylvain Tesson. " Nous laisserons les lecteurs passer par Oulan-Oudé, par la Bouriatie, et terminer par trois jours dans le Transsibérien avant d'arriver à son terminus : Vladivostok.
La culture sibérienne.
Le voyage est autant " culturel " que " touristique ". Et de nombreuses " rencontres " avec la presse, avec les chargés de la Culture, avec les lecteurs, émaillent le parcours. Rarement profitables, souvent sources d'incompréhensions mutuelles. Fernandez avoue ignorer qui est Gabdoulla Toukaï, le " Pouchkine tatar " et les étudiants d'ici où là n'ont évidemment jamais entendu parler des " écrivains " qui sont dans le train. Les discussions tournent parfois aux échanges politiques. Si les voyageurs ne sont pas dupes, Fernandez tempère. " Une fois de plus, nous aurions tort de nous défier d'une manifestation qui, préparée pour nous, n'en garde pas moins une saveur authentique. " Les fanfares ou les chorales accueillent toujours les voyageurs sur les quais… Et puis, comment expliquer à des sibériens que l'occident est envahi par le mode de vie américain (roman, cinéma, nourriture…) ?
Ce récit - Fernandez nous prévient et s'en excuse - " sera farci de lectures et relectures. " Il fait donc une grande place à la littérature russe, et notamment sibérienne. Tchékhov, Résurrection de Tolstoï, Vassili Grossman, Evguenia Guinzbourg, Varlam Chalamov, Slavomar Rawicz… La littérature française n'a pas oublié ces contrées et les " aventures " qui pouvaient y advenir, comme Le Maître d'armes d'Alexandre Dumas - livre peu connu en France - ou Michel Strogoff de Jules Verne - roman ignoré des Russes. Beaucoup de réflexions - et d'anecdotes - autour de ces livres. Beaucoup d'autres livres sont cités et le lecteur pourra se constituer une bibliothèque (trans)sibérienne. Beaucoup d'analyses et de réflexions sur l'art, sur l'architecture, sur la peinture - et la découverte de quelques peintres peu connus en nos contrées, comme Nicolaï Roerich. " La peinture des années soviétique n'est pas si nulle que cela, il faudrait rouvrir le dossier. " Bien sûr la musique n'est pas oubliée. Comme à Ekaterinbourg, haut lieu de la musique classique. Soirée à l'opéra. Fernandez égratigne un peu ses compagnons de voyage, qui ne l'accompagnent pas dans la " bonbonnière à l'italienne " pour un Barbier de Séville passable mais qui démontre que " le sens du comique fait défaut au tempérament russe. " - Plus loin Fernandez analyse un autre penchant de l'âme russe : la " déraison du sacrifice ", cette idée qu'il faut de temps en temps amputer la société d'un (ou plusieurs) innocent(s) pour assurer la survie collective. Autre grand lieu de la musique russe : Novossibirsk, avec son chef charismatique, Evgueni Mraveinski.
Récit foisonnant, très riche d'informations sur l'Histoire - on y croise bien sûr tous les grands personnages : Ivan le Terrible, Nicolas II, Lénine, Staline… les cultures, la société actuelle. Riche d'informations également sur le voyage en train, dans le Transsibérien, qui nécessite quelques règles et habitudes que les voyageurs observent assez facilement. Les wagons sont privatisés. Même s'il faut traverser les voitures pour se rendre au wagon restaurant. À noter que ce parcours a ceci de particulier : toutes les gares, y compris la gare d'arrivée, affichent l'heure de Moscou, et non pas l'heure affichée par la montre du voyageur qui tient compte des changements de fuseaux horaires. On voit déjà ce qui est sous-jacent : le pouvoir que l'immense Russie tente de conserver à Moscou. Et donc quelques dialogues de sourds entre les " autorités " locales, administratives ou culturelles, et des voyageurs occidentaux - même les plus avertis : Dominique Fernandez n'en est pas à son premier voyage sur ces terres.
Et comme toujours avec cet auteur, un très bon récit de voyage de nos jours en Sibérie, plus " culturel " que géographique.
Les premières lignes : " Le Transsibérien quitte chaque jour Moscou, gare de Iaroslav, à 16h50 (heure de Moscou = Paris +2). Une semaine plus tard il arrive à Vladivostok, son terminus en Sibérie orientale. Il est alors, à la montre du voyageur, 9h30 (heure de Vladivostok = Moscou +7). Le train n'a pas pris une minute de retard, bien qu'il ait parcouru 9288 kilomètres. La fameuse incurie russe ? Ignorée de l'organisation ferroviaire, qui non seulement respecte l'horaire avec une précision méticuleuse, mais se montre exemplaire jusque dans le programme esthétique. La gare de Vladivostok, point d'arrivée, est l'exacte réplique de la gare de Iaroslav à Moscou, point de départ : une sorte de château russe, blanc ; de style composite, avec un corps central et deux ailes, assemblage harmonieux d'arches, de toits pointus, de créneaux, non sans un brin de fantaisie supposée cosaque ".

Lionel Bedin

 


Juan Marsé, Calligraphie des rêves, Paris, Christian Bourgois, 2012, 410 p.

C'est un grand voyage au pays des espoirs et des décombres auquel convie Calligraphie des rêves . Un roman - le 15e de Juan Marsé - au parfum enivrant, gorgé d'une imagination flamboyante, où l'avenir ne se construit plus mais se rêve. On a comparé sur certains points Juan Marsé à Claude Simon pour le tressage de ses thèmes et le traumatisme récurrent qui se démultiplie dans la mémoire. La blessure de Simon, c'est le calvaire de cavaliers perdus dans la débâcle de 1940, celle de Marsé le calvaire des vaincus de la guerre civile espagnole dans un faubourg misérable de Barcelone, cadre de son enfance (il est né en 1933). Calligraphie des rêves prolonge aujourd'hui la vaste chronique amorcée en 1982 par Adieu la Vie, adieu l'amour et poursuivie par Un Jour je reviendrai et Boulevard du Guinardo. Même arrière-plan : Barcelone, mais d'après la guerre cette fois, métropole toujours meurtrie, sous haute surveillance linguistique, policière et religieuse, avec ses arrestations, ses tabassages, ses disparitions et ses exécutions clandestines, ses opacités sur le sort de tout ce qui milita à gauche, et l'opulence inquiète des profiteurs et délateurs favoris du régime, le tout vu à travers le regard d'enfants perturbés.
Nous sommes en 1948. Le narrateur est un adolescent, écartelé entre rêves et réalité, témoin de scènes aussi pathétiques que burlesques. Plusieurs destins s'entrelacent. Au premier plan, celui de Vicky Mir, masseuse, grande consommatrice de petits cognacs et amoureuse trahie. Il y aussi Violeta, sa fille. Une adolescente à la vilaine figure mais aux jolies jambes. Le pianiste à neuf doigts se cherche un avenir Au second plan le père de Ringo, dératiseur dans les cinémas, libertaire, en révolte permanente contre tout le monde y compris contre ce fils un peu trop rêveur. Ce dernier se verrait bien pianiste jusqu'au jour où un accident du travail le prive de l'un de ses doigts. Qu'importe il se réfugie, livre à la main, dans le bar Rosales, point stratégique pour observer Madame Mir et Violeta, écouter les ragots et imaginer un avenir pour un pianiste à neuf doigts. Il finira bien, un jour, par découvrir quelques secrets bien gardés. On quitte Ringo au seuil de l'âge adulte. Il est employé dans une librairie, a publié quelques textes, travail à un roman. Le chemin semble tout tracé. La calligraphie des rêves se dessine. Il y a une habilité presque magique chez Juan Marsé à passer de l'enchantement au désenchantement. Merveilleux conteur, Marsé creuse ainsi le tombeau de « ces rêveurs de paradis », armés de leurs seules désillusions. Ce qui précède guidera dans ce roman touffu, mosaïqué, plein de trouvailles de style. Dans une langue chatoyante, pleine de saveurs, qui habille Barcelone d'une aura mythique, l'écrivain catalan dresse un portrait faussement romantique de ses perdants errants pour qui le salut se résume à l'impossible choix de l'oubli ou du vide. Marsé, comme Claude Simon, travaille sans gants ni moralisme dans la complexité de la pâte humaine et insuffle à ses personnages une telle présence charnelle qu'on ne peut les oublier.

Joël Isselé

 


Joseph Bialot, Le jour où Einstein s'est échappé, Paris, Métailié, 2008.

" Je crois qu'à chaque moment important de la vie, tout type normal a envie de s'en aller. " S'en aller, c'est effectivement le leitmotiv d'Einstein dans ce roman de Joseph Bialot : Le jour où Einstein s'est échappé. On ne sait pas ce que l'avenir nous réserve, mais arpenter les couloirs d'une maison de retraite avec des " vaincus " pour compagnons, ça ne semble effectivement pas un avenir très prometteur. Surtout quand on est vieux. Ou senior, pour utiliser cet euphémisme inventé par " les médias et autres marchands de perlimpinpin. " Vieux, senior... tant que les sphincters tiennent bon...
Einstein est en colère et révolté. En colère contre la famille. Il est parqué depuis plusieurs mois dans une maison de retraite par ses enfants qui n'ont pas trop envie de cette charge. Révolté par la vie. " Si je veux commettre une saloperie, je trouverai toujours un juriste pour justifier mon acte, un psy pour l'excuser et un con pour le pardonner. " Qu'est-ce qui reste ? Partir ? La liberté ? C'est quoi, la liberté ? " Etre libéré des contraintes, être libéré de la culpabilité, être libéré de l'amour, ne plus avoir à aimer son prochain comme soi-même, ne plus avoir à s'aimer. Et s'en aller... Ficher le camp... Changer d'ailleurs. " Ailleurs. " Un simple adverbe, un lieu placé (...) sur la courbure de la terre et dont le point central se situe là, chez vous, dans votre tête (...) ".
Le jour où Albert Einstein s'est échappé est le récit d'une virée. Une dernière virée. D'abord dans Paris, un Paris désert, avec un chauffeur de taxi qui se fait complice malgré lui. Avec pour commencer cette fuite en avant, des retours vers des lieux anciens, comme une sorte de pèlerinage, prétexte à des pensées sur tout, notamment sur un passé qui valait bien le présent, ou parfois, au contraire, un passé douloureux. " A la guerre, les mecs continuent leur jeu de gamins. Pigeon vole! Tu connais? Tout vole. Vroum! Boum! Ça pète, ça explose. Fumée. Caillasse. Les objets volants passent. Une tête, un bras, un flingue, des morceaux d'os, des bouts de fringues. Tu t'habilles de sang, de poussière et de cris. "
Le voyage se poursuit vers la côte, le bord de mer. Là, des rencontres entraînent Albert vers le dénouement. Les enfants, d'abord, qui tentent de rattraper le fugitif, de le faire revenir à sa condition de prisonnier. Paula, enfin et surtout, la femme, la seule femme " à m'avoir entraîné au-delà. " Celle qui trouvera la solution, la clé de cet ultime voyage. Car voyager, à la fin, ça sert au moins à se retrouver. A se reconnaître, à recoller les morceaux avant le grand saut, à balancer " les mille tonnes que je traîne avec moi, l'immense baluchon qui m'a poussé à tracer la route aujourd'hui. "
Les premières lignes : " Je veux m'en aller... Je ne dors plus. Immobile, je garde les yeux clos avec, dans ma tête, toujours ces mêmes mots pour inaugurer ma journée. La première phrase d'un livre, l'incipit de mon existence quotidienne toujours recommencée. Je veux m'en aller... Couché en chien de fusil dans un lit étroit, j'ouvre un œil. La lumière me fait replonger dans mon rêve éveillé et, en écho, je reçois le grincement du sommier lorsque je pivote sur le côté. C'est reparti pour un jour avec, en perspective, des heures molles passées à traîner avec moi la tonne de mélancolie qui me taraude. Est-ce le ciel d'automne, qui bétonne de gris sale la ville tout entière, ou mon blues permanent qui m'a poussé à franchir le Rubicon ? Je ne le saurai jamais, mais cette fois il n'y aura plus de "Demain, je pars !", non, plus de solution dilatoire, c'est aujourd'hui ou jamais. Je m'en vais ! "…

Lionel Bedin

 


Jean-Louis Massard, Bangladesh Rickswaw. A la rencontre du Bangladesh et de ses conducteurs de rickshaw, Ed. Les 2 Encres, 2012.

C'est en octobre 2008 que Jean-Louis Massard - voyageur, photographe - arrive au Bangladesh. A Dhaka. Il connait bien le sous-continent indien, qu'il a déjà parcouru. Mais ce qu'il va chercher lors de ce voyage, c'est la rencontre avec ces " humbles " conducteurs de rickshaw et le partage de leurs conditions de vie. Il a même dans l'idée de conduire lui-même l'un de ces vélos-taxis sur les routes du pays. Et Jean-Louis a raison : le voyage au ras du bitume et à la vitesse du pédalage est un excellent moyen de fréquenter les gens, de découvrir la société, de se coltiner avec la réalité.
On verra que le Bangladesh est un pays dont l'économie ne fonctionne pas comme dans certains pays occidentaux. Et que beaucoup d'habitants doivent se partager les ressources. Ainsi, dans un restaurant, plusieurs " commis " assurent chacun une petite tâche, en complémentarité, alors que le travail pourrait être fait par beaucoup moins de bras. Au ciné, la pub avant le film vante des articles de vaisselle ou des aliments, mais " rien pour les parfums, ni pour les voitures, ni pour les vêtements, rien non plus pour les nourritures pour chiens et chats, ni pour les produits à maigrir. " Jean-Louis fait beaucoup de rencontre et partage souvent le quotidien des gens qui le reçoivent. Ce qu'il appelle une " communauté familiale. " Il écrit même " j'ai vécu là trois jours hors du temps. J'ai rencontré l'exceptionnel. "
Mais bien sûr la grande partie de ce récit porte sur " l'aventure " en rickshaw. Car un jour c'est le grand saut. " Après quelques centaines de mètres je demande à Mustaffa de stopper. Je me sens d'attaque. Il descend de selle, grimpe sur la banquette tandis que je me mets au guidon. Des piétons témoins de la scène s'arrêtent et nous regardent procéder à ce changement de driver avec des yeux incrédules. Un coup d'œil vers l'arrière, personne. Je me dresse alors sur les pédales. Un tour de roue, puis deux, puis trois. J'élance Milou. C'est parti ! " Sous le soleil ou la pluie de Old Dhaka, fasciné par cette ville " entre séduction et répulsion ", Jean-Louis va partager le quotidien d'une Company de rickshaw-wallah, au guidon d'un tricycle aux couleurs chatoyantes, puis partir seul sur les routes du pays. Là aussi les rencontres seront variées et inoubliables. Il en rapportera une autre image du Bangladesh. Modestement il conclut que " ce voyage est une quête de rencontres avec des gens méprisés et une façon de leur rendre hommage, rien de plus. " Un récit plein de bruits, de couleurs, à la lecture duquel nos certitudes et nos habitudes sont bousculées. Dépaysement garanti.
Les premières lignes : " Premières heures. Acte 1. 7 octobre 2008. Dhaka. Banlieue nord. Airport road. Quartier de Kolatori. La circulation est dense et surchargée. Pétarades et vrombissements de moteurs retentissent. Des cyclos, des rickshaws, des CNG, ces petits triporteurs verts motorisés, des autos, des bus, des camions. Un coup d'œil vers l'arrière, et Mattahab, notre rickshaw-wallah, se dresse debout sur ses pédales, tire le guidon à lui et jette lourdement son corps en arrière, puis le bascule vers la droite, se redresse péniblement, puis le bascule vers la gauche. Deux passagers à tracter sur un tricycle sans vitesse d'une centaine de kilos ".

Lionel Bedin

 


Gérard Oberlé, Emilie, une aventure épistolaire, Paris, Grasset, 2012.

Certains écrivains trouvent leur bonheur dans la fugacité et la vacuité du temps qui passe. On dit généralement d'eux que ce sont de fins observateurs de notre époque. Ce ne sont que des marchands d'histoires à consommer sur place et vite périssables. La mode est mauvaise conseillère. D'autres répètent inlassablement la même rengaine, comme une prière, une déclaration, une voix à entendre pour que l'écho s'accroche et laisse une trace durable dans les consciences. Gérard Oberlé n'est pas un écrivain à la mode, et il est fort à parier qu'il ne le sera probablement jamais. Comment le serait-il ? Le degré d'exigence dans l'écriture tout comme la viticulture ne sont pas des critères de réussite au box-office littéraire. Depuis 1999 et la publication de Nil rouge, Oberlé dit sa condition d'homme, son rapport à la terre matricielle mais aussi ses goûts et dégoûts à des lecteurs à l'écoute de ce paysagiste de l'âme. Gérard Oberlé a quitté l'Alsace de son enfance, où son père postier venait le traquer dans le grenier aux mille livres qui lui servait de caverne d'Ali Baba. Désormais, le Morvan est son repère. Et son lieu d'inspiration. Lâchant la bride à au style impétueux et sarcastique qui le caractérise dans la vie comme dans ses livres, il publie un recueil des lettres qu'il offrait chaque mois aux lecteurs du magazine Lire. Quel bonheur ! Emilie, une aventure épistolaire rassemble ainsi des textes parus pour la plupart en 2004 et 2010. Quoi de mieux qu'une chronique de Gérard Oberlé ? Deux chroniques, trois chroniques ; en un mot : une foule de chroniques. En voici 65, et toutes du meilleur cru. Un bonheur de lecture, tout d'abord.
Gérard Oberlé ne pontifie pas, il écrit des lettres. Le style épistolaire est tombé dans une désuétude tragique, comme si désormais il était devenu grotesque de coucher par écrit ses pensées ou ses sentiments alors qu'un coup de téléphone ou un mail suffit à les déverser. Oberlé écrit à Emilie. Une toute jeune fille presque imaginaire, rencontré un jour d'intervention dans une classe de lycée. Il s'agissait de parler du plaisir de la lecture. Elle lui a écrit. Il lui a répondu. De cette écriture qu'il prend dans ses bras, d'une langue vivante, travaillée mot à mot. Une langue qui veut étreindre les odeurs, les regards, les silences, une langue qui veut percer l'agitation de l'époque. Ce que son ami Jean-Claude Pirotte dit de Chardonne, il pourrait le dire à Oberlé : « Ses chroniques sont une manière de journal au fil duquel ce qu'il consigne des autres et du monde tels qu'il les pratique le dévoile lui-même, en quelque sorte de profil. » Chacun des textes se clôt par une recette de cuisine ou de « coquetèle », donnant à boire et à manger en guise d'apostille. Lire Oberlé donne toujours une curieuse impression : celle d'ouvrir les robustes battants d'une armoire en bois massif, et y trouver en y plongeant les sens, les parfums exaltés et rustiques des vieux grimoires. Les réflexions se mêlent au souvenir, trace d'un patrimoine indivisible qu'il rêve de transmettre. Eclats de vie, rencontres et coïncidences, lignes de fuites et d'écriture, l'écrivain trouve, mélangeant les chemins d'hier et le pointillé des époques, un souffle et cette matière première pour son livre. Les noces de l'écriture et de l'érudition, destin de lente maturation et bonification secrète en partage. C'est là un éloge de la patience qui définit bien le rapport d'Oberlé à la création littéraire. Car c'est la langue qui fait la manière et la matière de l'homme, une écriture ouvragée en cachette, pesée, tournée et retournée sur le métier, et qui pourtant sourd de la page comme une conversation. Comme une nature flagrante, d'une incroyable richesse qui se présente avec la modeste ambition de dire les choses vues, et qui entre en nous comme une évidence de littérature.

Joël Isselé

 


Jean-Yves Loude, Planète Brasilia, Paris, Ed. Tertium, Coll. " Pays d'encre ", 2008.

Brasília fête ses 50 ans. L'occasion de lire Planète Brasília de Jean-Yves Loude. En 1960 Jean-Yves Loude feuillette Paris-Match. Le numéro 581 du 28 mai est consacré à " la capitale que le Brésil vient de se donner " : Brasília. Depuis, l'écrivain n'avait plus qu'une idée en tête : " j'irai à Brasília ", " j'ai toujours voulu savoir ", " je n'ai jamais oublié Brasília ", " je voulais savoir ", et enfin " il fallait bien, vois-tu, que j'aille à Brasília. " Cette fois on y est. C'est quoi Brasília ? Un projet idéal, une ville utopique ? Avec quels mots peut-on la décrire? Fierté? Record? Mais aussi espérance? Exclusions? Cœur?
Brasília ville des records : " Les statistiques le prouvent : un voyage a de forte chances de commencer en taxi. A Brasília c'est inévitable. " Les taxis sont des SAMU pour les piétons suffoqués. La ville est celle au monde qui compte le plus de voitures par habitant. Le piéton, le flâneur ont été oubliés. Brasília aurait également le plus grand nombre de piscines privées, et son lac artificiel sera plus grand que la baie de Rio… Est-ce brai ? Est-ce pour faire un pied de nez à la rivale ? Ce serait aussi la ville la plus arborée de la planète. Certain ? L'air de Brasília serait aussi sec que celui du Sahara. Peut-être. C'est assurément une ville sans croisement : le trafic est fluide. Sans compter le ciel : on disait que c'était la mer de Brasilia. Bref : " Brasília n'est pas une ville ordinaire. "
Jean-Yves Loude commence sa lettre, il nous écrit pour nous raconter son voyage. Au début il n'y avait rien… Le Point Zéro. Puis " une croix que forment deux pistes tracées dans le néant du plateau. " La signature du contrat qui faisait de la future ville la future capitale d'un Pouvoir qui désirait alors s'établir au centre du pays. C'était le rêve, la vision d'un homme : Juscelino Kubitschek. Au pouvoir depuis quelques années, il a lancé le Brésil sur une voie de progrès. Le geste politique fort ne sera rien d'autre que la création d'une nouvelle capitale. Tout fut minutieusement pensé. Les actes, les faits et gestes, les dates, les décisions : tout fut orchestré, millimétré. Le 21 Avril 1960 Brasilia fut officiellement inaugurée. Ce fut un geste extrêmement symbolique. " L'avènement du Brésil moderne impliquait une coupure franche du cordon ombilical avec la mer. Rio n'était plus la capitale. La ville moderne : nous avons tous en mémoire des images de Brasília. Des bâtiments modernes, audacieux. Les gratte-ciel du quartier des banques. Les tours jumelles de l'Administration. La cathédrale. Et cet axe monumental. " Loude apprécie. " Je ne nierai pas que cet axe donne de la gueule à la ville. Ce vide impératif en impose. "
Nous avons tous retenu ce nom : Oscar Niemeyer. L'architecte de la cathédrale de Brasilia. " J'aime sans conteste l'ensemble unique au monde que forment le dôme du Sénat, la coupole renversée de l'Assemblée Nationale et les tours jumelles de l'administration. J'y vois la magistrale interprétation de la complémentarité, l'illustration des oppositions constructives, du dehors-dedans. " Brasília est une capitale de l'architecture moderne. Elle a bénéficié du génie artistique de son époque. C'est aussi un carrefour des cultures. Samba. Et, on l'oublie, un " grand chaudron de la cuisine brésilienne. " Feijoada.
Tout ne va pas bien. Une fois fait le tour de la ville, de Brasília " viable et civilisée ", de son architecture, de ses monuments, de son " décor improbable ou tout fonctionnerait bien ", de son histoire, de sa mythologie, Loude se rend à l'évidence : " ce n'est pas vrai. Tout ne va pas bien. " La violence " pousse sur le terreau de la misère périphérique incontrôlée. " Brasília a fait envie. La capitale de l'espérance a attiré du monde. Trop. Deux millions de personnes alors qu'on en avait prévu 500 000. En ce début du XXIe cohabitent un centre ville et une périphérie. Deux " planètes ". Deux populations qui s'ignorent. Si le " plan Pilote " offre un cadre de vie desserré, aéré, qui peut porter au rêve et à la culture ceux qui n'en ont pas égaré les modes d'emploi, il faut bien constater que dans la citadelle " on ignore la population qui vit hors les murs. "
Planète Brasília est une lettre au ton très personnel. Au goût amer. Loude est partagé entre la beauté, l'idée qui sous tendait cette ville, et la réalité. Il raconte un voyage dans une Brasilia elle-même à la recherche de la " Cité du bonheur " qu'elle devait être. L'auteur balance entre émerveillement et indignation. Il constate que si l'architecture de Brasília danse la samba, la " cité idéale " rejette une partie de ses habitants à l'extérieur de ses belles places. Brasilia : une ville utopique dans laquelle beauté et révolte rôdent et se mêlent. Un récit hautement recommandé.
Les premières lignes : " Je m'apprête à quitter Brasília et je ne sais toujours pas ce qui est le plus beau pour moi : la ville ou son histoire, les monuments érigés ou l'épopée de leur construction. Je reste étonné. - Tu peux aller à Brasília, tu peux aimer ou ne pas aimer, mais tu ne peux pas dire que tu avais déjà vu avant une chose pareille ! C'est l'opinion d'Oscar Niemeyer, l'architecte héros de la ville, et je la partage : oui, je n'ai jamais vu une chose pareille ". Les photographies sont de Viviane Lièvre.
La lecture de ce récit peut être complétée par Les Larmes de Rio, de Laurent Vidal, paru aux éditions Aubier. Le 20 avril 1960 est pour Rio le dernier jour comme capitale fédérale du Brésil. Le 21 avril le Président Kubitschek fait ses adieux au port dont les Bragances avaient fait leur capitale en 1763. Beaucoup de solennité. Laurent Vidal décrit les moments clés de ce départ, de ce transfert. Passionnant.

Lionel Bedin

 


Nicolas Bouvier, Il faudra repartir. Voyages inédits, textes réunis et édition établie par F. Laut et M. Pasa, Paris, Payot, 2011, 224 p.

Lire, partir, rencontrer, raconter. Ce livre donne l'occasion de lire des extraits de " carnets " inédits de Nicolas Bouvier sur des régions ou des pays absents de son œuvre publiée. François Laut avait lu ces textes - entre " témoignages à valeur historique " et " voyages initiatiques aux divers âges de la vie " - lorsqu'il y écrivit la première biographie consacrée à l'auteur : Nicolas Bouvier. L'œil qui écrit (Payot, 2008). Il écrit dans le texte de présentation : " L'intérêt des textes est aussi bien dans ces régions ignorées de l'œuvre que dans les multiples facettes qu'ils montrent de l'homme à travers cet abrégé de sa vie qu'est un voyage : le poète ou le journaliste, le conférencier ou l'historien, le photographe ou le " naturaliste ", jamais l'homme de lettres, bien plutôt, dirait Gustave Flaubert, " le frère en Dieu de tout ce qui vit ", qu'il décrit et peint avec son œil hors pair. " Nous partons d'abord pour Copenhague durant l'été 1948, puis en France en 1957-1958, en Afrique du Nord à l'automne 1958, en Indonésie à l'été 70, en Chine durant l'été 1986, au Canada en 1991 et en Nouvelle-Zélande durant l'été 1992.
Restons sur le voyage en France de 1957-1958. Bouvier fait une tournée de conférences pour remplacer l'un de ses amis. Anecdote : " A l'écran un film, sur scène l'auteur ". Slogan bien connu de " Connaissance du Monde ". Sur scène : Nicolas Bouvier. A l'écran : un film qu'il n'a pas réalisé. D'ailleurs il n'a pas encore mis les pieds en Chine… Sur ses carnets, de nombreuses notes prises qui, à lire aujourd'hui, sont assez réjouissantes. L'organisation d'une conférence n'était pas toujours très rigoureuse. Et même parfois un peu relâchée. " Retour, rebouffe, petit cognac et foncé dans le tas. Parlé dix minutes devant deux cents personnes, puis film. Dix bouquins vendus à l'entracte - dédicacés. Les noms, les noms bizarres qui existent qu'on ne supposerait jamais. De grosses demoiselles les yeux baissés, des types en blouson. Des médecins. Ce qui plait le plus c'est la steppe. Tout ce public confiant comme des bœufs de labour. Je me couche. " D'autres jours c'est l'angoisse - et la solitude, bien qu'accompagné par Éliane - du conférencier. " A minuit la salle se vide dans un tonnerre, trop d'images dans la tête. On se retrouve tout seul avec 500 mètres de bobine à rembobiner. " Ou " En habit bleu, vanné, les mains noirs d'aluminium dans les petites chiottes des restaurants de province, titubant de fatigue. " Cholet. Saumur. Chambéry. Loches. " Ville ravissante ; petit cinéma rempli de gens têtus et froids. " Paris. Châtellerault Roanne. " Dans les montagnes du Centre, ces gros hôtels aux façades austères, leurs portes discrètement haussées d'insignes de clubs et derrière lesquelles on trouve une poignée de voyageurs de commerce groupés là dans la fumée des gauloises comme des cloportes sous une même mousse. "
Les textes présentés ne semblent pas avoir été écrits pour être publiés. Certains sont visiblement des notes prises en voyage et non retravaillées. Mais l'ensemble est bien du Bouvier, avec notamment, comme l'explique F. Laut, des " thématiques " que l'on retrouve dans l'œuvre publiée : sur le fond, la mise à l'épreuve de soi ; sur la forme, l'usage du poème dans le récit de voyage. Il est sans doute préférable d'aborder Bouvier par ces récits plus construits. " Il faudra repartir. Et vous, ravissements, ciels gonflés d'étoiles, poissons, morsures du cœur, lumière embrassante des regards, échos et prestiges, serez-vous encore là ? ".
Les premières lignes : " Mardi 13 juillet (1948). Départ pour la Finlande. Chez moi assez triste. Je fume la pipe flamande ramenée hier de Berne. Mes amis ont donné à leurs adieux hier un tel caractère de derniers sacrements que je n'ose pas les appeler ce matin. Aucune recommandation de famille, j'aimerais partir pour très longtemps ".

Lionel Bedin

 


Alexandre Romanès, Un peuple de promeneurs. Histoires tziganes, Paris, Gallimard, 2011, 128 p.

Les Gitans n'ont pas de chance : " Rien n'est plus visible qu'une minorité " et, autre particularité de cette " minorité ", " être Gitan c'est aller en prison plus vite qu'un autre. " Les Gitans, on ne les croit jamais : " si tu veux dire la vérité / assures-toi que tu as un bon cheval " et on les prend toujours pour des voleurs - alors que " Vous les Français, vous avez volé la moitié de l'Afrique. / Curieusement, on dit jamais / que vous êtes des voleurs. " Dans Un Peuple de Promeneurs, dans ces histoires tziganes, il est donc souvent questions de brimades, de tracasseries administratives, des difficultés de la vie sociale, et des CRS. Mais il n'y a pas que les flics dans la vie, même s'ils sont envahissants. Alors on passe d'un poème où il est question des CRS - dont un CRS amoureux d'une Gitane - à la réflexion d'un gamin de dix ans : " Papa, ça serait joli s'il n'y avait que des femmes. " Des femmes comme la délicieuse Délia - " je ne bois jamais d'alcool / je ne bois que du champagne " - qui se demande " comment font les gadjos / pour reconnaitre leur maison ? / D'abord, elles sont moches, / et elles se ressemblent toutes. " Mais Délia restera-t-elle parmi les siens ? Car " Délia ou le vent, c'est pareil. " Partir. Peut-on être plus " nomades " que les Gitans, ce " peuple de promeneurs " ? À une question posée à Tamara, 11 ans : " tu aimerais avoir une maison ? voici sa réponse : Pour quoi faire ? " Ou bien cet autre petit poème : " Je demande à Florina de dessiner une maison / Elle dessine une maison portée par des jambes. " Pourtant : " Dans la banlieue parisienne / j'aperçois un campement tzigane / sous une bretelle d'autoroute. / Les caravanes sont délabrées, / c'est la misère. " Dans ce campement ou dans un autre vivent des hommes et des femmes qui préfèrent cette liberté à celle, plus ou moins artificielle, d'un monde dans lequel " il paraît qu'il y a des garçons de mon âge / qui vitriolent le visage des jeunes femmes ; / que la foudre les anéantissent. " En effet, ou est le " bien ", ou est le " mal " ? Incroyable poésie qui semble faite de rien, de mots si simples, d'expressions si faciles. Rien n'est plus simple en effet que les mots utilisés, que les situations décrites, que les paroles transcrites. Une " nudité spirituelle " comme l'écrit Christian Bobin (à propos d'un autre livre : Sur l'épaule de l'ange.) Mais rien n'est plus évocateur que ces mots simples, qui parlent bien sûr du quotidien d'une communauté à qui on ne rend pas les choses faciles, mais aussi des mots qui disent les mêmes questions que se posent tout homme ou toute femme sur cette planète : les années passent, est-ce que le jour approche " où je prendrai mes filles dans mes bras pour la dernière fois ? " Puis-je avoir confiance en toi ? Le vent ne va-t-il pas arracher le chapiteau du cirque ? Quelle est la différence entre diplômes et intelligence ? Pourquoi cette mélodie me tire-t-elle des larmes ? Ou bien est-ce ce violon ? Des mots si simples enfin pour des réflexions si profondes : " on devrait avoir deux vies : / une pour apprendre / l'autre pour vivre " ou pour ce magnifique aphorisme " Tout ce qui n'est pas donné est perdu. " Attention : ce recueil de poèmes, plus ou moins en vers, plus ou moins en prose - aucune importance, disons en vers " libres " -, est un grand bol d'air, une lecture subversive. Pourrait donner des envies de liberté…
Alexandre Romanès est né à Paris en 1951. Il est le cofondateur du cirque Romanès, et l'auteur de plusieurs recueils de poèmes dédiés à la culture tzigane.

Lionel Bedin

 


Uwe Tellkamp, La tour, Paris, Grasset, trad. par O. Mannoni, 2012, 965 p.

Dans La tour, Uwe Tellkamp raconte l'ambiance des dernières années de la RDA, à travers le destin de la bourgeoisie est-allemande. « Nous n'avons pas encore suffisamment écrit notre propre histoire. » A ce constat d'un personnage du romancier Christoph Hein, les écrivains de l'ancienne RDA, comme lui et Uwe Tellkamp, ne finissent pas de répondre. Avec La Tour, son imposant roman salué outre-Rhin par le Prix du livre allemand 2009, ce dernier s'attache à combler un peu plus cette lacune. Du reflet de cette époque dans la littérature, on peut estimer en connaître assez. Reste que les regards portés aujourd'hui sur ce passé offrent des perspectives plus distanciées, moins éloignées qu'il n'y paraît des préoccupations actuelles. Libérée des contraintes des événements et de l'urgence d'un engagement du moins littéraire, l'écriture de Tellkamp, né en 1968, se préoccupe davantage de la condition de l'être, des enjeux des changements d'alors et de leur portée présente. Dans sa structure même, La Tour figure la situation de ceux qui tournent le dos à un monde où il avait été décidé que le vivant serait enterré. Dresde 1982, une famille de la petite bourgeoisie intellectuelle s'est depuis belle lurette accommodée de conditions de vie étriquées pour se fabriquer son propre monde, isolé des bruits de l'extérieur. Avec une sensibilité fine, Tellkamp évoque l'état d'esprit et les sentiments de trois générations et en dépeint le reflet dans la triste et oppressante grisaille des paysages. Des bouffées de vie animent çà et là cette réalité étouffante, liée au repli sur soi et à la peur. Et se crée l'illusion qui fait croire que l'amour de la culture, la pratique de la musique ou une vie familiale harmonieuse permettent d'oublier les soubresauts d'une société en train de se lézarder. Malgré un évident parti pris de noirceur, Uwe Tellkamp manifeste une étonnante variété de rythmes et de tons. Clair et précis dans ce qu'il dénomme ou suggère, il dit ce qui entrave la liberté de l'être. Et exprime ainsi avec précision une problématique vaste et importante puisqu'elle touche aux fondements de la liberté et à des limites ne pouvant se réduire à celles d'un état totalitaire, même en phase d'explosion.

Joël Isselé

 


Pino Cacucci, Ce que savent les baleines, trad. de l'italien par Lise Chapuis. Paris, Christian Bourgois, 2012.

D'événements graves (les Conquistadors, le massacre des baleines) à d'autres plus anecdotiques (la " véritable " histoire de l'Hôtel California), en passant par les moment de grâce, tels les spectacles de la nature qui laissent " muet, en extase " comme ces baleines grises " qui ponctuent de souffles vaporeux toute la ligne d'horizon (et) s'approchent du bord et remuent le fond sablonneux à quelques mètres du rivage ", Pino Cacucci emmène ses lecteurs pour une promenade du sud au nord de la " Baja California ", la Basse-Californie, de La Paz - la première tentative d'implantation espagnole, là où Hernán Cortés s'avança en 1535 - à la frontière, du côté de Tijuana. Son credo : la nature. "
On part. Et pour ce long voyage, on a une robuste Dodge Durango, plus spacieuse et confortable que la Bronco. En fond sonore : Bruce Springsteen. " La région semble belle, avec des bords de mer magnifiques, des baies des anges, des terres où poussent " le petit cactus tonneau jusqu'au robuste saguaro ou au cactus cierge haut de vingt mètres ", des pics du diable et, " en somme, traverser la Baja en février est un plaisir sublime. "
Cacucci est un connaisseur de la région, déjà parcourue et déjà décrite dans un livre, Poussières mexicaines (Payot). Il raconte beaucoup de choses : des histoires de trésor, de corsaires, de mutineries, de perles dans les huitres, de Jésuites et d'Indiens, de peintures rupestres peut-être liées à des migrations pas encore expliquées. Il rappelle qu'en 1869 le phylloxera fait des ravages en Europe et que si nous buvons du vin aujourd'hui on le doit aux cépages rapportés - entre autre - de cette partie de la Californie.
Cacucci propose également sa vision de l'écologie, et se demande si nous avons appris quelque chose en regardant la nature et les baleines. Pour le voyageur, les grands moments de bonheur c'est lorsque " pas loin de là, les baleines voltigent, font des cabrioles et exhalent leur haleine vaporeuses. " Plus encore lorsque les baleines approchent la frêle embarcation et que " la grosse tête historiée de concrétions blanches se dresse et nous observe en restant parfaitement à la verticale. En l'espace de quelques minutes c'est tout un grouillement de dos et de queues, et nous restons ébahis face à cette majesté inquiétante, face à une telle force qui pourrait nous briser en deux d'un léger coup de nageoire, mais au contraire… " Bien sûr Cacucci se pose quelques questions sur le fait que les baleines semblent sentir la présence des personnes bien disposées à leur égard - " oui, elles le savent " -, voire qu'elles pourraient communiquer avec l'homme, mais pour conclure que " le comportement des baleines constitue un insondable mystère. " Très bon récit, d'un voyageur très proche de la nature - malgré la Dodge citée plus haut - et très cultivé sur l'histoire et la géographie du pays traversé ; indispensable dans le sac à dos lors d'une balade en Basse-Californie.
Les premières lignes : " Il s'appelait le Black Warrior. C'était un baleinier mis à l'eau dans les chantiers de Duxbury, Massachusetts, en 1825. Pendant un quart de siècle il avait massacré des cétacés dans le Pacifique et dans l'océan Indien. Pour finir, il avait été acheté par un amateur d'Honolulu, et le nouvel équipage avait fait route vers le sud, vers la Californie restée mexicaine après la guerre d'invasion par les États-Unis de 1847 ". Pino Cacucci est né en 1955. Depuis près de 25 ans, il vit entre l'Italie et le Mexique. Il écrit des romans dont certains ont été portés à l'écran.

Lionel Bedin

 


Paolo d'Iorio, Le voyage de Nietzsche à Sorrente. Genèse de la philosophie de l'esprit libre, Paris, Ed. CNRS, 2012, 246 p.

Nietzsche est alors un jeune professeur de philosophie à Bâle, un poste qui commence à lui peser lorsque, à l'invitation de son amie Malwida von Meysenbug, il part à Sorrente, où il retrouve d'autres amis. Dans cette petite ville du golfe de Naples on y croise des habitués, comme Wagner, dont Nietzsche est alors un fervent propagandiste. Mais ce voyage va tout changer. Car si la première raison du séjour à Sorrente est la santé du philosophe, ce qui va se passer en réalité est d'une importance capitale pour Nietzsche - et du coup pour la philosophie. " Cheminer par des allées de douce pénombre à l'abri des souffles, tandis que sur nos têtes, agités par des vents violents, les arbres mugissent, dans une lumière plus claire. " A Sorrente, Nietzsche jouit " de l'état d'âme particulier du voyageur, de celui qui ne cherche pas à être chez soi mais veut être ailleurs, qui apprécie le voyage, le paysage, les beautés de la nature et de l'art avec des yeux de touristes ". Des dispositions bienvenues pour qui veut s'ouvrir au monde. Et pas n'importe quel monde ! " De balcon de la Villa Rubinacci, Nietzsche voit tous les jours dans le lointain, au milieu de la mer entre le Vésuve et Capri la silhouette escarpée de l'île d'Ischia. " Il y a pire… Et il y a sans aucun doute un rapport avec les îles bienheureuses de Zarathoustra.
C'est dans ces paysages que Nietzsche se promène, regarde, écoute, discute. Entouré par " une sociabilité joyeuse et confiante qui fertilisa son élan créateur ". Beaucoup de ces sensations et de ces informations - les " pensées à l'état naissant que le philosophe a saisies entre la mer et la montagne, entre le parfum des orangers et celui du sel marin le long des étroits chemins parmi les oliviers " - serviront plus tard, la réalité sera alors traduite, transcrite, transfigurée. Les chemins de Sorrente ont offert à Nietzsche de quoi traduire ses pensées en images. Le travail de l'écrivain fera le reste.
Nietzsche a trouvé à Sorrente " cette voix qui parlait de liberté de l'esprit et d'amour du voyage. " Il a beaucoup apprécié ce voyage et ce séjour. " Nietzsche a dit récemment qu'il ne s'est jamais senti si bien dans la vie et que probablement il ne sentira jamais plus aussi bien. " (Malwida). Ce séjour a même eu des effets positifs sur sa santé. " Il va beaucoup mieux, a-t-il dit, et commence à pressentir ce qu'est la santé. " (Malwida). L'auteur du livre utilise les rares notes prises par Nietzsche dans des carnets - sa mauvaise santé et sa vue affaiblie ne lui permettaient pas de les tenir régulièrement - mais surtout de nombreuses lettres échangées par les protagonistes de ce séjour avec leurs famille ou leurs amis - " quatre personnes qui mènent dans la plus parfaite harmonie et sans gêner la liberté de chacun, une vie commune, satisfaisante à la fois du point de vue intellectuel et du confort personnel " (Malwida) - pour démontrer que ce séjour à Sorrrente et ces événements - ses lectures, les échanges avec les compagnons de voyages et de villégiature, les promenades - ont eu une influence capitale sur la pensée du philosophe, notamment en détaillant certains aphorismes de Humains trop humains - ou Choses humaines, trop humaines - rédigés plus tard, première œuvre sous la forme d'aphorismes qui inaugure la " philosophie de la maturité ".
Evidemment au-delà du simple récit d'un voyage touristique, ce livre vaut bien sûr pour les explications données par l'auteur sur la " métamorphose " de Nietzsche durant ce séjour. Il n'est pas très difficile à lire mais, comme l'indique le sous-titre du livre, il s'agit quand même d'un récit qui est plus qu'un document sur le séjour de Nietzsche à Sorrente. Les développements sur le cheminement de la pensée du philosophe et ce tournant " généralement qualifié de positiviste " ainsi que quelques notions propres au philosophe peuvent rebuter les personnes peu habituées à cet exercice. Nietzsche quitte Sorrente le 7 mai 1877. Il n'y retournera jamais. Mais il ne retourne pas non plus enseigner à Bâle. Ce voyage dans le Sud change radicalement le cours de sa vie et de sa philosophie.
Les premières lignes : " Le voyage à Sorrente n'est pas seulement le premier grand voyage de Nietzsche à l'étranger, son premier grand voyage au Sud, mais la véritable rupture dans sa vie et dans le développement de sa philosophie. Il survient en 1876, à un moment où Nietzsche traverse de graves souffrances morales et physiques. Sa santé a décliné, de fortes névralgies l'obligent à rester au lit au moins une fois par semaine avec d'insupportables migraines. C'est aussi le temps d'un bilan intellectuel ".

Lionel Bedin

 


Peter Stamm, Au-delà du lac, Paris, Christian Bourgois, 2012, 182 p.

L'écriture de Peter Stamm est comme un piment mexicain : il suffit de peu pour en avoir plein la bouche ; à ceci près qu'avec le Suisse de Winterthur le goût est riche de mille finesses, de saveurs diaprées. Comme leur auteur, les livres de Peter Stamm mènent une existence nomade. Agnès, son premier roman publié en 1998, débute à la bibliothèque municipale de Chicago. Le suivant, Paysages aléatoires, nous entraîne aux extrémités septentrionales et glacées de la Norvège. Les nouvelles de Verglas passent par l'Italie, New York et une île hollandaise. Celles réunies dans Au-delà du lac se déroulent autour du lac de Constance, mais nous emmènent aussi en Toscane. On voyage beaucoup en compagnie de Peter Stamm. « Je préfère ne pas connaître trop bien les endroits dont je parle dans mes livres. Cela facilite mon travail d'écrivain. D'ailleurs, je décris assez peu les lieux. » Si Peter Stamm détient un secret, c'est celui de son pouvoir de suggestion. Son écriture est économe. Serrée. Laconique. Elle se refuse aux effets de manches. Elle ne confond pas la littérature avec l'exécution virtuose d'un numéro de cirque. Portée sur l'esquisse et l'ellipse, cette écriture éveille pourtant chez le lecteur une étonnante profusion d'images, de sensations, de troubles intimes. Les livres de Peter Stamm exercent une séduction magnétique. On pouvait y succomber dès les premières phrases d'Agnès, frappées comme les trois coups d'un lever de rideau : « Agnès est morte. Une histoire l'a tuée. Il ne reste d'elle que cette histoire. » Ses dix récentes nouvelles, dans Au-delà du lac, témoignent du même talent. Peter Stamm, écrivain des petits événements et de la souffrance ordinaire, affectionne les êtres qui se consument d'attente et de vide. Des vies engourdies par le manque de lumière, soumises aux hivers qui s'étirent comme aux printemps tardifs, où le silence règne en maître et où il est de bon ton de savoir se satisfaire de ce que l'on a. D'ailleurs, si au détour d'une conversation vous demandez à l'un des personnages comment fut sa vie, il y a fort à parier qu'il vous réponde : « Froide. J'ai eu froid tout au long de ma vie. »

Joël Isselé

 


Albéric d'Hardivilliers, Mathieu Raffard, Nationale 7. Un road-trip à la française, Paris, Transboréal, Coll. " Clé des champs ", 2008.

La Nationale 7 c'est un peu comme un conte. Alors je peux bien commencer cette chronique de Nationale 7. Un road-trip à la française par " Il était une fois... ". Il était une fois la Nationale 7 et deux voyageurs, Albéric d' Hardivilliers, l'écrivain, et Mathieu Raffard le photographe. Un jour ils décident de prendre la route. Dans tous les sens du terme, et même de la géographie. Ils partent et, comme tous les voyageurs dignes de ce nom, se mettent en état de " vacance ", disponibles, à l'écoute des gens, des paysages, des histoires et des choses. Du coup, Nevers ou Montélimar deviennent aussi prometteurs et intéressants que Pékin ou Istanbul. Question de point de vue. Restait à voir sur place.
Pour rester dans la métaphore photo, sur place et selon l'angle de vue, les panneaux publicitaires à la sortie d'Orange ressemblent étrangement à ceux que l'on trouverait sans doute aux abords d'une ville du Kansas ou d'ailleurs. C'est encore plus évident quand on voit certaines photographies de ce livre, qui ne sont pas sans rappeler quelques tableaux de Hopper, qui n'est pourtant jamais venu à Magny- Cours ni à Varennes sur Allier. Des intérieurs désolés, des flippers qui attendent dans un coin, des pompes à essence, des voitures à l'arrêt. Seule différence : une Mercedes à la place d'une Cadillac. Toutes les photos de ce livre racontent des histoires, aussi bien qu'un portrait ou qu'un paysage. Le hasard ou la composition rendent certaines photos absolument superbes. Les sites s'y prêtent. Et l'œil du photographe fait le reste.
Les textes, de courts chapitres sur la page de gauche, comme le veut cette collection, sont le plus souvent consacrés aux rencontres, aux gens. Car au fil des kilomètres se produisent les rencontres les plus improbables, donc les plus belles, avec des gens ordinaires mais indispensables qui se confient volontiers et dont l'auteur fait le portrait. Des gens avec des tas d'histoires, ou, au contraire, pas assez d'histoires. Des gens comme vous et moi. En tout cas comme moi, qui connais bien ce centre de la France que je fréquente encore, en prenant ce qui reste de la nationale 7, en traversant ces mêmes villes et villages, mais sans avoir le regard, la présence d'esprit, le talent d'en faire un livre. Heureusement que d'autres s'en chargent.
Extrait : " Entre les chambres d'hôtel, identiques d'Istanbul à Pékin, et toutes les voix que nous ne comprenions guère, nous finissions par trouver à Roscoff et Saint-Étienne un caractère d'étrangeté aussi prometteur que Kashgar ou Aden. Nous avions envie de pouvoir réentendre les gens, de pouvoir rattacher les paysages à une histoire plus ou moins connue et l'idée d'un voyage sans exotisme, à l'exotisme défloré, ne nous déplaisait pas. Ce que nous voulions aussi, c'était retrouver la route et ses penchants : cigarettes cérémonieuses posées le long du jour comme des balises, vent chaud, cheveux poussiéreux, villes inconnues, et la chaleur surtout, qui brûle les derniers restes d'orgueil. Alors, quand il a fallu partir, nous n'avons pas hésité longtemps ".

Lionel Bedin

 


Sébastien Jallade, Espíritu pampa. Sur les chemins des Andes, Paris, Transboréal, 2012, 180 p.

C'est quoi les Andes ? Un " territoire inaccessible ? " Un " enchevêtrement de couleurs sans orgueil " ? " Tout se ressemble : une vallée, puis une autre, un écheveau de montagnes si monotone qu'il m'empêche de trouver mon chemin. " C'est pour essayer de répondre à ces questions, de comprendre, que Sébastien Jallade nous propose un incroyable périple dans Espíritu pampa. Sur les chemins des Andes. " Marcher sur la grande route inca en ignorant le temps présent n'aurait aucun sens. " Marcher sur le Qhapaq ?an - nom quechua signifiant " chemin royal " souvent traduit par le Chemin de l'Inca - en ignorant qu'il fut un " axe majeur d'autres enjeux, ceux de la conquête espagnole et des premières tentatives d'évangélisation " n'aurait évidemment pas plus de sens. Le Chemin de l'Inca fut un axe essentiel de l'économie et de la politique de l'Empire Inca. Qu'est-ce qui existait avant cette conquête - dans le quotidien, mais aussi dans l'imaginaire ; quelles sont les croyances qui ont façonné ce Nouveau Monde ? Qu'est-ce qu'il en reste aujourd'hui ? Est-il possible de parvenir à un " syncrétisme " en parcourant ces chemins ? Est-ce souhaitable ?
Sébastien Jallade a parcouru les Andes durant quatre années, de l'Équateur à la Bolivie. Il a rencontré des gens, très différents : des paysans - et des paysannes -, des artisans, des artistes, un librairie, une ouvrière de poupée, un animateur de radio, des mineurs, des gens ordinaires, un peintre… Sans se " limiter au champ étroit de la géographie ", il a visité les lieux, les plazas de armas, les marchés aux bestiaux, les sites archéologiques de Cuzco, les sentiers vertigineux, les places de villages, les musées, les " Bienvenido al señor turista ", les vallons froids et ventés à 4000 mètres d'altitude. Parfois en perdant son chemin. Mais toujours à la recherche d'un " esprit ", d'une éventuelle identité collective. Il a cherché la " cité perdue ", et Pachachaca, le " pont sur le monde ", la rivière Pampas et les innombrables églises des villages andins, les canyons profonds et arides. Il a récolté les paroles, les faits, les croyances. " Je veux toucher à ce pays-là, qui résonne des mille visages du territoire andin, de ses habitants et du faisceau inédit des possibilités qui s'offrent à eux. "
Parfois les jours passent " identiques et monotones ", à d'autres périodes " le vent siffle dans la pampa interminable et le soleil se répercute sur la terre calcinée. " Et c'est à Lima, dans les rues du quartier touristique de la ville - et aux abords du malecón - que la quête s'achève, au moins provisoirement. Sébastien Jallade, le caminante, le marcheur - " Je marcherais, je regarderais, je rencontrerais, je m'abreuverais " - déjà auteur de films et animateur de sites Internet sur le sujet - ajoute son " enquête " personnelle à la mémoire du Chemin de l'Inca. Une impressionnante bibliographie termine ce livre, avec cette particularité, que l'on aimerait voir plus souvent : les livres sont commentés. A ajouter sur les étagères de récits de voyages en Amérique du Sud.
Les premières lignes : " La première fois que j'ai découvert les routes incas, je me trouvais dans la communauté de Tarmatambo. Le toponyme m'inspirait - il signifie " le caravansérail des taras " en langue quechua, du nom d'un arbrisseau très présent dans les Andes. Voilà un village isolé qui était l'hériter des chemins précolombiens. La population s'était étroitement imbriquée autour des vestiges. Le centre cérémoniel était devenu un terrain de football, l'église était coiffée de vielles pierres récupérées sur un temple et les paysans cultivaient leurs champs autour de palais en ruine ".

Lionel Bedin

 


Charif Madjalani, Nos si brèves années de gloire, Paris, Seuil, 2012, 190 p.

Dans Nos si brèves années de gloire, Charif Madjalani revient sur le Liban d'avant 1975 et la guerre civile. La vie du narrateur est une allégorie de l'histoire de son pays ravagé par les guerres et qui toujours se relève. Ghaled, issu d'une famille libanaise ruinée et désireux d'occuper une position sociale plus digne de lui, cherche le moyen d'y parvenir. Il le trouve quand il s'associe avec le propriétaire d'une usine textile installée à Alep, en Syrie. Le matériel sophistiqué qui y est entreposé est à l'arrêt. Les machines, passées aux mains de l'Etat syrien, vont s'abîmer et personne n'en tirera profit. A moins de réussir à rapatrier clandestinement le contenu de l'usine vers le Liban. Ce dont Ghaled est chargé, contre une participation dans la nouvelle usine. Commence alors une aventure très risquée. Trouver assez de camions et leurs chauffeurs pour transporter les monstrueuses mécaniques, démonter et embarquer en secret des tonnes de matériel, traverser une partie de la Syrie, franchir les montagnes et la frontière en évitant les axes les plus surveillés... Le récit de cette entreprise occupe une trentaine de pages traversées par un souffle épique aussi poétique, quoique sur un autre registre, que les autres chapitres. Il y a plus fort encore : un peu plus tard, il faut remettre ça, procéder à un nouveau déménagement. Car la guerre civile a commencé au Liban, en 1975... Abandons et envolées Nos si brèves années de gloire parle d'un temps où Beyrouth pouvait être, aux yeux d'un jeune homme ambitieux, le tremplin qui lui permettrait d'aimer au grand jour une femme de son rang, ou plutôt du rang de sa famille autrefois. Faire fortune, est-ce si difficile ? Il suffit de plaire, de manoeuvrer habilement, d'avoir un peu d'audace, et le tour est joué. Mais pour quel résultat, d'un point de vue humain ? Charif Majdalani n'encombre pas les rayons des librairies d'ouvrages qui se bousculeraient les uns les autres pour le seul bénéfice d'exister. Né à Beyrouth, en 1960, et directeur, en cette même ville, du département de lettres françaises de l'université Saint-Joseph, sa vaste culture et son intelligence du monde lui permettent d'échapper aux frontières imposées par une nationalité, l'usage d'une seule langue ou la sujétion à une idéologie ou à une religion. Histoire de la grande maison (2005) tenait la note du conte sur un rythme à trois temps pour une première histoire d'ambition. Caravansérail, deux ans plus tard - récemment reparu en poche - poussait le lecteur dans les sables avec une caravane transportant un sérail, d'où le titre, autant mot-valise que respectueux du sens habituel. Nos si brèves années de gloire est seulement son troisième roman et rejoint les précédents par une qualité d'écriture rare, par des abandons presque langoureux, préludes à des envolées inattendues. On entre avec un peu de crainte dans la décennie que raconte l'écrivain, sachant qu'elle se terminera mal, au moins pour le Liban. Puis on se laisse aller au balancement des phrases, au chant rauque et beau qui en émane. Et on finit par croire, avec le narrateur, à un « avenir et une descendance heureuse ».

Joël Isselé

 


Béatrice Commengé, Voyager vers des noms magnifiques, Ed. Finitude, 2009.

Dans Voyager vers des noms magnifiques, petit livre " magnifiquement " édité, Béatrice Commengé propose des cartes postales, des petits textes sur des " lieux magnifiques ", ces endroits fréquentés par des écrivains " dont les mots se confondent avec ces lieux " : Röcken et la tombe de Nietzsche - et quelques autres lieux nietzschéens, la Trieste de Saba, de Svevo et de Joyce, des îles grecques, Sigmaringen, le Nil de Flaubert…
Ces promenades permettent de rappeler des petits faits qui font désormais partie de l'histoire de ces lieux, comme la " noble pyramide de pierre, haute de six mètres " qui contient les cendres de Paul Morand dans un petit cimetière de Trieste avec ces mots sur une plaque: " le voyageur " ; de peindre quelques paysages comme ce " champ de luzerne mauve, derrière le béton, [qui] me redonna quelque espoir " ; de décrire des ambiances de voyage : " Au matin, la pluie tombée pendant la nuit avait emporté la lumière " ; d'écouter quelques sons rares, comme " le bruit de l'ancre que l'on jette à l'entrée des ports - le premier bruit de la vie dans une île. " Ces promenades permettent de revenir sur quelques livres que nous avons pu oublier, et de revoir des villes dans lesquelles " le temps ne passe pas ". Un petit plaisir.
Les premières lignes : " Le mois de juin est la saison des coquelicots. Ils se pressent au bord des fossés, là où on les laisse encore vivre, entre route et blé. Quand on roule, on les espère comme un morceau d'enfance. Quand on les voit, on n'a pas perdu sa journée, ni son voyage ".

Lionel Bedin

 


Roberto Arlt, Eaux-fortes de Buenos Aires, trad./présenté par Antonia García Castro, Ed. Asphalte, 2010.

" Si on me l'avait raconté, je ne l'aurais pas cru. C'est vrai, je ne l'aurais pas cru. Si je n'avais pas été Roberto Arlt, et si je lisais ce texte, je ne le croirais pas non plus. Et pourtant c'est vrai. "
Cette citation pourrait être en exergue des Eaux-fortes de Buenos Aires de Roberto Arlt.
En Argentine au début des années 30, et notamment à Buenos Aires, il fait chaud. L'être humain a du mal à travailler. Surtout l'homme. Alors c'est souvent la femme qui dirige l'atelier de repassage pendant que l'homme, dont le travail essentiel consiste à chercher du travail, le mari, qui a flairé la bonne affaire, le bon mariage, monte la garde sur le seuil, "l'aile du chapeau ombrant le visage, le torse convenablement ventilé par les trous de son marcel."
Dans cette ville, les voleurs ne sont pas tous des voleurs, mais les boiteux sont tous " mauvais, incapables d'une bonne action ", le mot fourbe est bien d'origine italienne et " la corporation des épiciers se compose en grande partie de commerçants ibériques. "
Ailleurs est expliqué comment trouver dix centimes, ces dix centimes qu'il manque toujours quand vous voulez payer un billet de théâtre à votre belle, ou quand une dame, qui s'est complu à vous jeter trois œillades, monte dans le tramway… que vous n'avez pas les moyens de prendre.
Instantanés du royaume de la rue, scènes variées et variables, hommes et femmes mêlés, sains ou fous, jeunes ou vieux, oisifs ou amoureux, riches ou fauchés (le plus souvent fauchés), c'est tout ça que Roberto Arlt décrit, écrit, raconte, dans ces "eaux-fortes", - mot choisi par l'auteur - pour ces chroniques publiées dans le journal El Mundo entre 1928 et 1933, dans une langue à la fois simple et précise, mais avec des tournures empruntées à l'argot des bas quartiers. Indispensable pour une plongée dans Buenos Aires dans les années 30, et peut-être même sur place aujourd'hui.
Les premières lignes, de la première chronique intitulée " Les gosses qui naissent vieux " : " Je déambulais aujourd'hui du côté de Rivadavia, à la hauteur de Membrillar, lorsque j'ai vu au coin d'une rue un jeune aux allures de pépé, les basques de son manteau rasant ses chaussures, les mains fourrées dans les poches, le feutre cabossé et un grand pif tout pâle qui s'affalait comme de la pluie sur le menton. On aurait dit un vieux et pourtant il n'avait pas vingt ans… ".
Signalons également du même auteur : Un terrible voyage, trad. par Lucien Mercier, Ed. Ombres. Dès le premier chapitre on le sait : ce voyage sera "une traversée de l'horreur". Le narrateur "pressent la catastrophe" dès les premières lignes. Il faut dire qu'il s'est enfui, poursuivi par la police; qu'il est monté sur un bateau, que le personnel navigant est composé d'anciens brigands, d'un cordonnier devenu steward, d'un garçon de cabine ancien aiguilleur de voie ferrées à l'origine d'un accident de chemin de fer; et que les passager - le fils d'un lointain émir arabe, un millionnaire péruvien, son épouse et trois sœurs de celle-ci, Luciano le cousin, Mariana, une jeune fille - se jalousent, voire se haïssent. Sans compter que le Blue Star s'appelait auparavant Don Pedro II et qu'il est bien connu "qu'un bateau qui change de nom excite contre lui toutes les forces plutoniques." L'histoire commence dans le port d'Antofagasta et le drame va se jouer dans l'océan Pacifique. Intrigues, inquiétudes, accidents… la vie à bord de ce navire scientifique chargé d'étudier les profondeurs de l'océan n'est pas de tout repos. D'autant plus que le danger approche. "Regarde, le vent souffle et l'eau ne remue pas." Les phénomènes physiques vont apparaitre et entrainer d'autres phénomènes, psychiques si l'on peut dire. Des épreuves devront être surmontées par les passagers. Les comportements de chacun vont se révéler. Les fous sont-ils ceux qui le disent ? Les croyants sont-ils ceux qui croient ? Le maelström va-t-il tout emporter? Science? Science-fiction? "Étrange naturel"? Cette nouvelle publiée en 1941 est haletante, et assurément à découvrir.
Les premières lignes : " Certain astrologue me dit un jour que le signe zodiacal sous lequel j'étais né présageait, entre autres accidents, d'effroyables périls courus en mer. Je souris doucement : je ne croyais pas à l'influence des astres. Aussi, lorsque j'entrepris mon voyage à Panama, je n'eus pas un instant l'idée que m'attendaient des aventures assez terribles pour e fournir une chronique comme celle que je livre ici. Chronique qui, s'ajoutant aux informations télégraphiées d'Honolulu par le correspondant du Times, constitue une des histoires les plus surprenantes que la Géologie ait pu souhaiter pour compléter ses études sur la dislocation des fonds du Pacifique ".

Lionel Bedin

 

Michel Butel, ed., L'Impossible, revue (qui fait suite à feu L'Autre Journal), depuis mars 2012.

Michel Butel faisait vivre il y a vingt ans L'Autre Journal, le revoilà avec L'Impossible, nouvelle matière à rêves et à pensées traversières. Il conserve le titre de son ancêtre en sous-titre : L'Impossible est la résurrection de L'Autre Journal, mensuel disparu il y a vingt ans, animé par Michel Butel, où l'on lisait Gilles Deleuze ou Marguerite Duras, où l'on trouvait à réfléchir, à rêver, à penser autrement. Michel Butel (re) lance aujourd'hui L'Impossible : « Nous avons inventé ce petit objet pour les nuits blanches et pour les jours sans fête, écrit-il en lettres rouges dans son « prologue » du premier numéro, paru en mars 2012. « Lisez-le, dispersez-le, donnez-le : faites de la politique. »
« L'Impossible, j'en rêvais depuis des années, pour un livre. Mais j'ai décidé de donner mon titre au journal, on n'en trouvait pas d'autre. On avait pensé à l'Indien, mais ça faisait trop gauchiste aux cheveux longs à San Francisco. Ou le Passant, mais là ça faisait un peu je ne suis pas concerné. Et puis j'adore ce mot, "l'impossible". C'est comme une rubrique en soi : il étend la sphère du journal. On pourrait mettre le mot sur un tee-shirt et les gens le porteraient. Il y a aussi le côté rieur de la phrase de Churchill : "Tout le monde savait que c'était impossible à faire, puis un jour est venu un homme qui ne le savait pas. Et il l'a fait." C'est comme faire un journal ».
Petit de format mais vivant d'idées. On lira, dans le deuxième numéro paru, des inédits, on rira aux larmes avec les dialogues de Palomar et Zigomar signés Delfeil de Ton, on se réjouira en lisant l'interview de Jean Rochard par Francis Marmande ; on sera ému et vivifié en découvrant l'analyse du printemps arabe par le géographe syrien Youssef Courbage raconté par Sélim Nassib, on découpera peut-être les « Nightwalker » de Marta Orzel... Quelle que soit la page où on l'ouvre, explorer L'Impossible est une aventure de lecture.

Joël Isselé



Alfredo Bryce-Echenique, Guide triste de Paris, trad. par J.-M. Saint-Lu, Paris, Métailié, 2003.

A celles et ceux qui seraient rebutés par les réflexions un peu alambiquées de Vila-Matas dans Paris ne finit jamais, voici le Guide triste de Paris, d'Alfredo Bryce-Echenique. Beaucoup plus simple, terre à terre, romantique, mais tout aussi poétique et littéraire. " Il y a des guides pratiques, des bons, des mauvais, mais que je sache il n'y a pas de guides tristes, et encore moins de Paris. " De quoi s'agit-il ? Qu'est-ce que ce guide triste ? Paris, triste ?
Ce recueil est composé de quatorze histoires. Des histoires, des tranches de vie, des moments vécus - à moins qu'ils ne soient sortis de l'imaginaire, avec un naturel parfait - dans le Paris des années 70, les années du premier séjour de l'écrivain péruvien. Quelques-unes de ces histoires sont des chroniques de voyage écrites pour des journaux, et dans lesquelles, écrit l'auteur, " l'imagination finit manifestement pas faire des siennes et par donner un poids fondamentalement littéraire à ce qui, à l'origine, devait être, avant tout, du journalisme. "
Ces histoires racontent donc les tribulations d'un péruvien à Paris, le narrateur et ses personnages. On suivra par exemple " un vrai rouquin (…) si grand et si roux et si costaud qu'il n'avait pratiquement pas l'air d'un Latino-américain mais d'un acteur d'Hollywood type année 50 ", ou un autre personnage, moins grand, plus anonyme, un riche ou un moins fortunés, des amis, des amants, des hommes et des femmes, la faune de la bohême, mode de vie typiquement parisien, avec la faim au ventre, les chats (noirs si possible), les livres, mais aussi les filles, les cafés. Le sport favori de ces jeunes hommes étrangers semble être la drague. " Tel était Luis Antonio Vera, Verita pour ses amis et Baguette magique pour ses amies. Je le revois encore, fonçant à moto à travers tout Paris avec une fille sur le siège arrière. Et une fille différente chaque jour. "
On est dans les années 70, tout semble permis, possible. Mais, quand on est étranger, immigré, différent, les rencontres - à part pour Verita - sont aussi difficiles en 70 qu'en d'autres temps.
Quatorze histoires à déguster sur un banc du jardin du Luxembourg, par exemple. " Et je continuai ma promenade dans ce Quartier Latin peuplé de Latino-américains, où déjà on lisait un Miguel Angel Asturias, un Julio Cortázar, un Mario Vargas Llosa. Et où tous les Latino-américains étaient de gauche. Oui, ils étaient tous de gauche. Jusqu'à ceux de droite en vacances qui l'étaient. Tous, absolument tous étaient de gauche dans ce quartier encore étudiant à l'époque où je continuai ma promenade en fredonnant une chanson qui, quelques années plus tôt, avait je crois fait le tour du monde : " Pauvres pauvres Parisiens, Ils ont vraiment une vie de chien… ".
Les premières lignes : " Le père de Remigio González lui avait dit, quand il lui avait fait ses adieux, là-bas, dans sa Lima natale, de ne pas faire de bêtises à Paris, de tirer un énorme profit de sa bourse pour étudier le coopératisme et, surtout, attention, hein, vraiment, attention à ne pas chopper de gonorrhée en hiver ".

Lionel Bedin



Vincent Dubois, Le politique, l'artiste et le gestionnaire, Lyon, Ed. du Croquant, 2012, 270 p.

Quelles politiques culturelles pour demain ? Sociologue et professeur à l'Université de Strasbourg, Vincent Dubois publie Le politique, l'artiste et le gestionnaire, un livre-enquête touffu qui éclaire sur les rapports entre culture et politique de ces cinquante dernières années. Dans ce livre, Vincent Dubois - en collaboration avec Clément Bastien, Audrey Freyermuth et Kévin Matz - ausculte plus de cinquante ans de politiques culturelles et se demande par quels mécanismes l'idéal de départ s'est mué en fatalisme budgétaire. Néanmoins, un vaste système qui s'est construit pour que la culture ne soit pas une marchandise comme les autres. Le politique, l'artiste et le gestionnaire, sous-titré "(re) configurations locales et (dé) politisation de la culture déroule" brosse un panorama assez complet dans un style relativement abordable pour les profanes. De ces années où l'on glisse de l'éducation populaire et du socioculturel à l'institutionnalisation et à la politisation des politiques culturelles écartant au passage les pratiques amateurs et le milieu associatif sur fond de décentralisation. Et la rupture progressive avec les idéaux du Ministère de l'action culturelle incarnée par André Malraux puis de l'après 68. La culture mise au service du développement économique: Dubois s'attache également à expliquer et faire comprendre les ressorts du changement qui se poursuivent en ce début de XXIe siècle, entre autres, la place des nouvelles technologies. Surtout, le professeur, qui enseigne la sociologie et l'histoire des politiques de la culture à Sciences Po, s'efforce, à partir d'observations locales, de révéler une évolution beaucoup plus générale des politiques culturelles. Parmi la foultitude des questions abordées, le mode de financement occupe une place centrale. « La démocratisation culturelle comme principe ordonnateur a été peu à peu remplacée par le développement économique de la culture » détaille-t-il. Auteur, en 1999, de La politique culturelle (chez Belin), Vincent Dubois montre ici comment la culture peut être au service du développement économique. « Cela se traduit aussi par la remise en cause du principe selon lequel les politiques culturelles poursuivent des finalités avant tout culturelles. Cette évidence s'est progressivement délitée puisqu'aujourd'hui on voit très nettement - au niveau local mais pas seulement - l'imposition, la diffusion d'une rhétorique très économiciste par le biais du développement économique. Le risque, parfois avéré, étant celui d'une dilution des politiques de la culture et d'une perte de l'autonomie des acteurs du champ culturel qui se retrouvent contraints à ajuster leurs propositions à des finalités ou des logiques qui leur échappent. » Il y est aussi question de la politisation contre les politiques culturelles, les dilemmes de l'institutionnalisation, les premières luttes pour la compétence politique légitime en matière culturelle. De quoi alimenter autant de réflexions et de débats à l'aube des élections passées et futures.

Joël Isselé



Abdourahman A. Waberi, Passage des larmes, Paris, Jean-Claude Lattès, 2009.

Djibouti est, au moment où se situe l'action de ce roman, un " morceau de basalte " entouré par " trois voisins faméliques ", la Somalie, Éthiopie et Érythrée, et que divers pays se disputent : la France, pas vraiment sortie du colonialisme, les États-Unis - les forces armées américaines y ont élu domicile -, Dubaï, et les islamistes de ces régions reculées mais stratégiques.
Djibil est né le 17 juin 1977, jour de l'indépendance de Djibouti. Il y a vécu, grandi. On l'appelait Djib. Il s'en est échappé. Parti. Destination : Montréal. Là il apprend une autre vie. Un métier. Il devient une sorte de conseiller en renseignement. Ironie du sort, son agence l'envoie chercher des informations dans son ancien pays, sur son ancien sol. Les plaies se ravivent, les fantômes du passé frappent à la porte des souvenirs. Un père, une mère, un frère, laissés là.
" Me voici en mission dans le pays qui m'a vu naître et cependant n'a pas su ou n'a pas pu me garder près de lui. " Une phrase d'émigré. De retour à Djibouti " à travers les siècles et les roches, tout ici fait signe et sens. " Pour le voyageur, " l'ailleurs et l'hier " sont entremêlés. Ce retour géographique sera l'occasion d'un autre retour vers son passé personnel et vers le passé historique du pays. Le passé ce sont aussi les souvenirs de son frère, qu'il revoit " s'escrimant à l'apprentissage du Coran ".
Djibouti : " une terre sans eau. Une terre rocailleuse, labourée par les pas têtus de l'homme. " Et pourtant, " surgie du chaos préhistorique, elle fut autrefois plus verdoyante que l'Amazonie. " Les hommes sont là " depuis la nuit des temps, les pieds poudrés par la poussière de la marche. " De la chaleur, de la poussière, du soleil. Mais aussi un potentiel uranifère. Des hommes avec des téléphones portables qui retentissent comme l'appel du muezzin. A Djibouti des parias des temps modernes sont les victimes d'un capitalisme rutilant. A Djibouti le seul droit que les gens veulent exercer, c'est celui de la boucler ou de quitter le pays le plus vite possible. " A Djibouti on manipule, on est manipulé. Les larmes du passé coulent, les larmes du pétrole aussi. Quel est l'avenir ? Un état islamique unifié dans toute la Corne de l'Afrique, comme le rêvent certains ? A Djibouti, quelque part dans une prison, une " petite voix " suit partout le narrateur. On sait qui il est, ce qu'il a fait ici, ce qu'il est revenu faire. Ici, et depuis la nuit des temps " les hommes naissent, sortent leurs poignards, s'entre-dévorent et meurent. " En sera-t-il autrement ? Un livre fort sur le souvenir, les ravages de la pauvreté, du fanatisme, la séparation, l'avenir incertain d'une région et d'une ville, l'exil.
Les premières lignes : " Une si longue absence. Carnet 1. Lundi 2 octobre. Déjà trois jours que je suis de retour. Je suis revenu à Djibouti pour des raisons professionnelles et non pour m'inviter à la table de la nostalgie ou rouvrir de vieilles blessures. J'ai vingt-neuf ans et je viens de signer un contrat avec une compagnie nord-américaine qui me vaut des émoluments substantiels. Je dois rendre le fruit de mon enquête qui satisfera, à coup sûr, son appétit d'ogre. Un dossier complet avec fiches, notes, plans, croquis et clichés photographiques qui devra être livré au bureau de Denver, dans le Colorado, dans les meilleurs délais. J'ai une petite semaine pour conclure cette affaire ". Et : " La route vers la maison est plus belle que la maison-même ", belle citations de Mahmoud Darwich, citée en exergue par A. Waberi.

Lionel Bedin