Retour à l'accueil

 

De la place de l'étranger dans un pays en révolte

(Syrie)



par David Lagarde



L'article en format PDF

 


En partant du principe qu'un voyage à l'étranger, qu'il soit touristique ou professionnel, nous place forcément dans une position de touriste à un moment de notre séjour, mon arrivée en Syrie, le 13 avril dernier, - soit près d'un mois jour pour jour après le début du soulèvement démocratique contre le régime de Bachar al Assad - à rapidement soulevé des questions relatives à ma position d'étranger au milieu de tels évènements. Aurais-je dû venir ? Pour quelles raisons rester ? Ma place est-elle vraiment ici ? Entre les inquiétudes de mes proches inondés d'images sanglantes diffusées par les télévisions du monde entier, et l'incompréhensible atmosphère de "calme" qui règne dans le centre-ville de Damas, ce début de séjour a tendance à développer chez moi une réelle schizophrénie. Après deux semaines passées dans la capitale, où rien ne semblait pouvoir venir perturber les lieux, j'ai décidé de sortir de Damas afin de prendre le pouls de la situation dans le reste du pays. Pour cela, il me fallait tout de même choisir une destination sûre et avec un intérêt touristique pouvant justifier ma présence sur place. Deir ez Zor, ville située à l'Est de la Syrie, sur les berges de l'Euphrate, semblait être la destination la plus adaptée à cette escapade hors de la capitale. Entourée de sites archéologiques et restée jusqu'alors à l'écart du mouvement de contestation, j'allais pouvoir allier tourisme et "investigation".

 


L'Euphrate et la forteresse de Halabiyya (au second plan) depuis la citadelle de Zalabiyya


Jeudi 28 avril, 18h15, je prends place à bord du train n°183 à destination de Qamishle. Comme c'est généralement le cas dans ce pays, je suis rapidement pris en main par les Syriens qui m'entourent. Deux contrôleurs m'accompagnent jusqu'à mon compartiment, avant de repasser m'offrir un thé, et s'assurer que je ne manque de rien. Le voyage se déroule sans encombre et à 5h10, notre train arrive à Zalabiyya, où nous ne sommes que deux passagers à descendre. Il n'y a rien aux alentours, si ce n'est la gare, qui se résume à un abri de parpaings sous lequel sont disposés deux bancs en fer, et un bloc de toilettes dont le sol porte encore les stigmates de la dernière tempête de sable ayant sévie dans la région. Un peu plus loin, quelques tentes de bédouins s'éveillent doucement. Une légère fumée s'échappe des cheminées de tôle qui dépassent de ces abris de fortune faits de toiles de joute. Les ruines de Zalabiyya se trouvent environ à 2 kilomètres de la gare, perchées en haut d'une falaise surplombant l'Euphrate. En une vingtaine de minutes, j'ai atteint le sommet du promontoire rocheux sur lesquels reposent les restes de cette antique forteresse. La vue y est splendide et me permet d'admirer la campagne se réveiller sous les premiers rayons du soleil. Au fur et à mesure que celui-ci s'élève dans le ciel, le contraste entre l'aridité du désert et la vallée verdoyante se révèle être de plus en plus saisissant. A 6h30, une population sortie de nulle part s'affaire en silence à diverses occupations : les enfants pêchent, les hommes surveillent leurs troupeaux, tandis que les femmes s'affairent au milieu des champs. Seul le bruit des poissons et du vol de quelques oiseaux, profitants des victuailles que leur offre ce fleuve millénaire, vient troubler le silence d'une scène quasi mystique. Après une heure d'observation attentive de l'univers qui m'entoure, je continue mon chemin en longeant la crête de la falaise. C'est alors qu'un hameau situé en contrebas attire mon attention. Je décide d'aller voir de plus près ce qu'il se passe dans le village. Arrivé en contre-bas, je fais la rencontre d'un groupe de bergers. S'ils semblent d'abord étonnés de ma présence, de grands sourires se dessinent finalement sur leurs visages, et c'est avec beaucoup de sympathie qu'ils m'indiquent la direction de Deir Ez Zor, que je compte rallier à pied.

Le paysage change rapidement à mesure que je m'éloigne de la vallée. Après quelques dizaines de minutes de marche, un décor lunaire fait de pierre et de poussière laisse place aux cultures verdoyantes. La terre n'étant ici plus irriguée, le désert reprend vite ses droits. Pendant plus de 3h, j'avance, longeant cette route droite, interminable et monotone. C'est alors que je distingue une large tache de verdure à l'horizon. L'Euphrate réapparait en contrebas du plateau sur lequel je chemine. Arrivé en surplomb du fleuve, je sors mon appareil photo pour prendre quelques clichés. C'est alors qu'un homme que je n'ai vu arriver de nulle part m'interpelle. Il paraît très étonné de voir un étranger égaré ici, ce qui le conduit rapidement à m'interroger. Après lui avoir donné les raisons de ma présence sur place, je décide de poursuivre mon chemin. Lui m'emboîte le pas et quelques minutes plus tard, il sort un téléphone de sa poche pour appeler un interlocuteur dont je n'arrive à distinguer ni l'identité ni la fonction. La seule chose que je comprends, c'est que je fais l'objet de leur conversation. De retour dans la vallée et toujours suivit à la trace, un berger m'interpelle pour que je le prenne en photo. Je m'exécute sous le regard de mon ombre, qui ne m'a toujours pas quitté des yeux depuis tout à l'heure. C'est alors qu'il s'adresse au berger. Ce dernier me demande dans la foulée de lui montrer mon passeport. D'abord étonné, je comprends mieux sa requête lorsqu'une voiture de police s'arrête à notre niveau.


La longévité du règne des Assad s'explique en grande partie par le travail d'espionnage mené par ses agents, les moukhabarat. Symbole du verrou de la peur en Syrie, ils n'hésitent pas à recourir aux méthodes les plus diaboliques pour espionner et obtenir des aveux des individus qu'ils soupçonnent d'être opposés au régime. Il ne fait donc aucun doute que la présence de ce délateur en plein milieu du désert doit beaucoup aux différentes personnes qui ont croisé mon chemin depuis ma descente du train. Des dires même des Syriens avec qui j'ai eu l'occasion d'aborder le sujet, la délation est un sport national qui s'apprend dès l'école primaire, où les élèves sont tour à tour choisis pour surveiller leurs camarades, et même parfois leurs instituteurs. Le mécanisme d'apprentissage fonctionne tellement bien chez certains qu'ils sont rapidement recrutés pour devenir les sbires du régime.


Après un rapide contrôle d'identité et quelques questions sur ma présence en Syrie, les agents de police me souhaitent plusieurs fois la bienvenue dans leur pays avant d'arrêter un microbus afin qu'il me ramène illico à Deir ez Zor. Même si la ville n'a pas encore répondu à l'appel de liberté lancé à Deraa quelques semaines plus tôt, le régime a pris ses précautions. Toutes les entrées de la ville sont filtrées par des militaires, accompagnés d'agents en civil armés de kalachnikovs. Le ciel est gris, chargé de nuages. Le vent souffle et charrie avec lui une épaisse poussière venant du désert. Tout cela donne à cette scène un inquiétant climat d'apocalypse. Nous devons passer trois barrages pour arriver jusqu'à la ville. Le chauffeur nous fera finalement descendre après le pont traversant l'Euphrate, à l'entrée du centre. L'appel du muezzin retentit entre les murs de la cité, tandis que je me dirige d'un pas décidé vers l'hôtel où j'avais déjà séjourné l'an dernier. Une fois installé, je préfère rester quelques heures à bouquiner afin de sonder la température extérieure depuis l'intérieur de ma chambre. Vers 14h, j'entends monter le bruit des manifestants dans la rue. Je sors sur le balcon et voit un cortège s'approcher rapidement en scandant des slogans appelant à la chute du régime. Il se dirige vers la place centrale où les opposants vont rester jusqu'à la fin de l'après-midi dans une ambiance relativement calme. Vers 15h, je décide de sortir de l'hôtel. Arrivé sur les bords de l'Euphrate, à quelques centaines de mètres de l'endroit où campent les contestataires, les terrasses des cafés sont pleines de familles venues goûter aux premiers rayons d'un soleil printanier.


Le caractère extrêmement localisé des manifestations est observable dans de nombreuses villes du pays. C'est en particulier le cas à Damas. Si le centre-ville ne bouge toujours pas véritablement 7 mois après le début du soulèvement, les habitants des quartiers périphériques sont nombreux à s'élever contre le régime. Des opposants se font tuer à Harasta, Qaboun, al Midan, Roukneddine, Yarmouk. Mais à quelques centaines de mètres des rues où les forces de sécurité se livrent à d'inadmissibles exactions sur les manifestants, dans le même quartier, au même moment, on peut trouver des personnes affairées à leur traditionnel barbecue du vendredi. Tout cela rend l'ampleur du soulèvement d'autant plus difficile à évaluer qu'il est localisé et contrasté d'un quartier, voir même parfois d'une rue à l'autre. Les autorités en jouent en diffusant sur les chaînes nationales des images de quiétude, tournées dans des villes connues pour être au centre du soulèvement, alimentant ainsi la propagande pro-régime.


Le soir, en me dirigeant vers mon hôtel, je passe près de la place centrale où des pompiers armés de canons à eau tentent de disperser définitivement les derniers manifestants. D'après les dires des personnes avec qui j'ai pu échanger, aucun affrontement direct avec les forces de l'ordre n'aurait eu lieu. Seul le caillassage et l'incendie d'un bâtiment officiel sont à déplorer. En revanche, dans le reste du pays, la répression semble avoir pris une toute autre tournure, avec la mort de plus de 80 manifestants.

Le lendemain matin, les cultivateurs de la vallée de l'Euphrate sont venus nombreux pour vendre leurs produits sur le célèbre marché du samedi, à l'endroit même où s'était déroulée l'essentiel de la manifestation d'hier. La vie semble avoir repris son cours, et il est difficile d'imaginer les scènes d'émeutes de la veille. Après avoir parcouru les étales, je décide de prendre un microbus pour me rendre à Doura Europos, un autre site archéologique situé au bord de l'Euphrate, à une petite centaine de kilomètres d'ici, en direction de l'Irak. La journée se déroule sans encombre jusqu'au moment du retour où, à l'entrée de la ville, les forces de sécurité filtrent la circulation. Listings et photos de manifestants en main, ils recherchent méticuleusement les agitateurs. La preuve en est que lorsque le régime ne tue pas les manifestants, il les observe consciencieusement pour pouvoir ensuite les retrouver et les soumettre à de terribles interrogatoires.

Après deux jours passés sur les rives de l'Euphrate, je reprends la route en direction de Palmyre où j'ai prévu d'effectuer une escale d'une soirée avant de retourner à Damas. Une fois sur place, rien à voir avec Deir ez Zor. On croirait que la ville vient d'être touchée par une épidémie qui aurait décimée la population. Cette cité habituellement si animée est aujourd'hui étrangement calme. Je n'ai pas croisé un seul touriste entre la gare routière et le centre, pourtant distants de plusieurs kilomètres. Arrivé à l'hôtel, le gérant me propose une chambre près de 30% moins cher que le prix habituel, alors que je n'ai même pas cherché à négocier. Après m'être installé, je décide d'aller admirer le coucher du soleil depuis la citadelle qui domine les majestueuses ruines de Palmyre. Sur le chemin, je ne croiserai qu'une vingtaine de voyageurs. L'activité touristique qui se développait ici de manière croissante depuis une dizaine d'années est désormais au point mort. Des dires même des professionnels, ils n'ont plus de clients depuis trois semaines. Le tourisme étant leur unique source de revenus, on envisage déjà les méfaits à moyen terme de cette mono-activité sur les familles des environs. Comme à Deir ez Zor, ici aussi une manifestation a eu lieu l'avant-veille. Et comme là-bas, la police a laissé la population s'exprimer dans une étonnante liberté, tout en filmant rigoureusement la scène afin d'arrêter les opposants au cours des jours suivant. L'oncle d'un restaurateur avec qui je passerai une partie de la soirée à converser s'est fait arrêter la veille, après avoir pris part au mouvement de contestation. Sa famille reste depuis lors sans nouvelles de lui.

Lundi, je prends un bus pour rejoindre Damas en milieu d'après-midi. Arrivé aux abords de la capitale, la tension est déjà palpable. Des militaires bloquent l'autoroute pour fouiller les voitures et vérifier les identités. Une fois dans le centre, l'atmosphère a effectivement changé. Les voitures se font rares, le souk Hamadieh, habituellement si animé, est désormais quasi désert, et les rues se vident entièrement dès la tombée de la nuit. Un climat de crainte est tombé sur la capitale. Tandis que de nombreux étrangers décident de plier bagages, et malgré les "observations" peu réjouissantes que je ramène de mon aventure hors de Damas, je n'arrive toujours pas à me faire à l'idée de partir. Finalement, ce court périple m'aura tout de même permis de trouver une réponse à mes interrogations. Pourquoi rester en Syrie malgré la situation ? Premièrement, pour des raisons très égoïstes, pour ne pas éprouver ce sentiment de culpabilité qui ne m'aurait pas lâché si j'avais quitté prématurément ce pays alors qu'il traverse des moments difficiles. Hors de question également de jouir de cette habituelle position privilégiée d'Occidental dans un pays du Sud, qui a la possibilité de prendre la fuite dès qu'il le souhaite. En particulier lorsqu'on connaît les difficultés qu'ont les Syriens pour obtenir un visa pour l'Europe, qu'il s'agisse d'une demande d'asile ou d'un simple séjour touristique (1). Voir l'inquiétude se dessiner sur le visage de mes amis syriens ne m'aide pas non plus à partir. Ils se voient déjà dans la peau des réfugiés irakiens, si nombreux à Damas depuis l'invasion de leur pays par les forces de Georges W. Bush en 2003. Nombre d'entre-eux ont tout perdu, tout laissé derrière eux, et éprouvent aujourd'hui les pires difficultés à se reconstruire une nouvelle vie dans leur pays d'accueil. Les Syriens savent qu'un sort similaire pourrait les attendre en cas de glissement du conflit vers une guerre civile. Pour toutes ces raisons, et même si je suis contraint de passer le reste de mon séjour dans cette douce prison qu'est Damas, encerclée par l'armée prête à intervenir au moindre signe de soulèvement, je le ferai tant que mon intégrité physique ne sera pas véritablement menacée. Ma position de touriste, dans ce contexte si particulier, sera donc celle d'un observateur de l'intérieur, pouvant témoigner à mon échelle, aussi mince soit elle, des réalités syriennes de ces derniers mois.

Je partirai finalement fin juillet, comme je l'avais prévu. Certains de mes amis étrangers sont toujours sur place, restant chacun pour des motifs différents. Comme c'est le cas lors de n'importe quel voyage, il revient en effet à chacun de savoir pourquoi il part, pourquoi il reste et ce qu'il recherche dans sa démarche. Aujourd'hui encore, mon esprit est très occupé par la situation en Syrie et mon envie d'y être est grande. Toutefois, n'ayant plus de visa, c'est à l'ambassade de Syrie que revient la décision de m'accorder la possibilité de repartir. Etant apparemment très occupée à poursuivre et agresser les opposants syriens en France, accorder des visas aux étrangers est une préoccupation qui n'est pas à l'ordre du jour. En effet, le régime préfère mener sa salle guerre contre son peuple loin du regard des étrangers, qui restent les derniers témoins extérieurs en mesure de relater les exactions dont il est l'auteur. Pendant ce temps, la Syrie s'enferme inexorablement dans sa coquille, rendant les informations de plus en plus difficiles à obtenir, et laissant au régime la possibilité de massacrer en toute liberté.


Vue de l'Euphrate au niveau du site de Doura Europos

 


Note

1. Pour un aperçu des pièces à fournir pour l'obtention d'un visa, visiter le site de l'ambassade de France en Syrie à l'adresse suivante : http://www.ambafrance-sy.org/spip.php?article306.

 

Remarque

Plus d'infos à propos de l'auteur et de ses activités: http://lagardedavid.wordpress.com/