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La fiancée du bout du monde… au Laos



par Yanna Byls



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Voici un extrait d'un ouvrage à paraître, un récit de voyage au long cours à travers le continent asiatique, à la rencontre de mariages traditionnels et en quête d'exotisme pour nos noces nomades…
Tout commence au Laos, sur le plateau des Boloven…

 

Nous sommes à l'aube d'une aventure grandiose. De bon matin, Bastien loue une moto, pour une semaine entière, et me propose une incroyable épopée. Mon fiancé est devenu un motard invétéré. Il désire nous entraîner dans de folles pérégrinations, autant inoubliables qu'insolites. La plus originale des lunes de miel. La tournée des treize cascades. Il m'entraîne au café, afin de m'expliquer le périple. Le soleil dort encore. L'intensité nous guette. Bastien parle avec une exaltation déterminée. Je l'écoute en silence, l'âme en papillote.

Nous sillonnerons le plateau des Boloven, au cœur d'une nature luxuriante semée d'une multitude cascades pittoresques, parmi les plus impressionnantes du Laos. A travers les célèbres plantations de café et de thé, nous irons à la rencontre des minorités ethniques, dont les katu, les alak, les tahay ou les ngaï, au mode de vie et coutumes ancestrales. Un périple de cinq cents kilomètres, à moto sur les hauteurs reculées et sublimes. Je vibre comme une palme dans le vent. Il n'y a rien que j'aime de plus au monde, que d'explorer en joyeuse vagabonde, des terres inconnues. La vie est une route à déchiffrer.

Le lendemain, à l'aube tendre, nous quittons la civilisation pour rallier le fameux plateau, connu pour son climat exceptionnel, ses plantations immenses et ses peuplades traditionnelles. La moto file sur une grande route, avant de bifurquer vers les hauteurs riches et vertes. Un vent léger caresse ma peau. Le soleil se lève doucement et annonce la fournaise. Au loin, se dessine le contour dentelé des montagnes qui rayonne d'une lumière bleue dans le petit matin. La route déserte borde des plantations de caoutchouc, dont les fins arbres brillent dans la lumière naissante. Nous rallions la première cascade du périple, du nom de Phaxuamcliff, d'une beauté impressionnante. Nous sommes seuls. Le silence est un chant de vent et d'eau. Nous empruntons un pont suspendu en bambou qui traverse une large rivière. Plus loin, de hautes roches forment un triangle duquel s'épanchent de magnifiques chutes d'eau. Nous longeons à pied les berges rocailleuses, qui tourbillonnent avec violence et dégringolent dans le lit de la rivière. Un petit temple animiste comme une cabane pour les oiseaux décorée de rubans soyeux très colorés, se tient avec grâce devant la cascade. A l'intérieur, sont disposées des boulettes de riz gluant peintes et des bouteilles vides de soda. Le liquide a été répandu sur l'autel pour une offrande de protection. Depuis l'aube des temps, dans une nature aussi bénie, les forces de l'eau et les esprits des ancêtres peuplent le monde invisible. Depuis l'âge d'or du monde, les offrandes représentent des ponts entre les mondes où les vivants et les esprits communient. Nous nous rapprochons des chutes. L'eau jaillit avec une force indescriptible. Au-dessus des embruns un merveilleux arc en ciel se dresse entre les roches, symbole de l'unité des éléments. Nous rebroussons chemin et prenons un thé aux feuilles locales. La musique inépuisable des eaux nous berce.

Nous montons à bord. Sur des ponts de bois, nous traversons une multitude de rivières ravissantes. La moto file sur une route très vallonnée, qui longe des plantations gigantesques de café. Cette région à la terre fertile et au climat agréable, s'avère être la région productrice de café, la plus importante de tout le pays. Nous faisons halte sur le bas-côté et pénétrons à pied dans une plantation par un sentier qui quadrille les allées de café. Les grains rouges en grappe brillent comme des bijoux occultes. Là, nous nous reposons. Nous rebroussons chemin et retrouvons la moto. Maintenant, la route grimpe sur les hauteurs et offre une vue imprenable sur la chaîne montagneuse, inaccessible à l'horizon. Des fleurs d'un jaune étincelant bordent le chemin. Un vent de liberté s'engouffre dans ma poitrine. Nous croisons une femme à la tenue vestimentaire traditionnelle, dont le sarong coloré est ceint à la taille, par une bande de tissu tressé et brillant comme les indigènes du Guatemala. Elle se promène avec indolence, accompagnée d'un petit chien en laisse, tandis qu'un vieillard vêtu tout de noir, transporte sur le dos, une hotte artisanale jusqu'aux champs. Nous faisons escale pour déjeuner. Le restaurant du bord de route semble perdu parmi les champs et la nature tropicale alentour. Des baffles diffusent un rock laotien, dans un grésillement inaudible. Une jeune fille charmante nous offre une omelette avec du riz, l'unique plat que recèle la maison. Nous sommes affamés. Cette escale nous paraît bienheureuse malgré le son tonitruant qui semble décaper la campagne autour. Nous reprenons la route qui sillonne dans une plaine sauvage. Ici et là, apparaissent des villages fait de cases sur pilotis, qui se marient admirablement à la tranquillité oubliée du décorum. Nous passons les villages de Huay Hin et de Laongam qui ressemblent à des villes fantômes. Absolument rien ne s'y passe. Le vent se lève et la chaleur épouvantable décroît. En milieu d'après-midi, nous rallions la superbe cascade du nom de Tad Lo, qui s'étale devant une large rivière. Les chutes s'apparentent à une fresque primitive. Nous traversons un pont pour rejoindre le village délicieux. Des bungalows de bambou plantés au bord des rives de terre brune, invitent les voyageurs à la détente. Face à nous, la cascade merveilleuse s'étire en longueur, à l'horizon. L'heure crépusculaire approche à pas de loup. Au bord de l'eau, nous dénichons une cabane en bambou dans un jardin. Ici, nous passerons la nuit. Nous déposons nos affaires dans la demeure nomade. Les murs sont tellement fins qu'ils pourraient bien s'envoler avant la prochaine aube. Nous éclatons de rire pour un rien, épuisés que nous sommes, après les affres du chemin. Nous désirons nous imprégner de la magie de la cascade à l'heure du soleil couchant, savourer les douceurs exquises de cette nature enchanteresse, et nous délasser des fatigues de la route.

Bastien gare la moto pour la nuit, sous un auvent de chaume et me rejoint sur le pont, qui fait face à la fascinante cascade. La musique ronronne et nous hypnotise. Une lumière, composée de dégradés de rose et d'ombres chatoyantes, danse sur la cascade comme un serpent mythologique, qui serait sorti du ventre du monde, au soleil couchant, pour le simple plaisir de nous saluer. On aperçoit un pêcheur esseulé qui se tient debout face aux eaux tumultueuses. Il brandit une ligne mais se fait entraîner au cœur des chutes. Nous progressons sur les roches. Je m'imprègne des forces vives, vieilles comme la terre. Une paix sensuelle semble colorer l'univers. Nous remontons le lit de la rivière par un sentier de terre, et regagnons les berges parsemées de gros rochers plats, sur lesquelles nous nous lovons. Nous sommes seuls comme des amants en cavale, et plongeons complètement nus dans la rivière cristalline. Une joie magnétique nous enveloppe. L'eau est délicieusement agitée et nous caresse de son étreinte glaciale. Au loin, des montagnes couleur saumon brillent dans l'éclat de la fin du jour. Une jungle superbe nous encercle comme au premier jour de la vie. Un bonheur piquant me perce l'âme. Joyeux, nous nous couchons sur une pierre chaude. Au-dessus de nos têtes, le convoi des nuages défile. La transparence innocente du ciel me bouleverse. Il se charge de paillettes de soleil à mesure qu'il progresse dans un mouvement chorégraphique et aérien. Je caresse le torse élancé de mon amant. Mes mains absorbent les milliers de goutte dont il est recouvert. Cette sensation est un miracle. Il me semble qu'éprouver est le premier pas vers l'intuition qui régit l'existence. Délicatement, le soleil meurt derrière les monts inconnus devenus noirs. Des ombres claires se dressent sur les eaux. Nous rebroussons chemin jusqu'au village, dînons d'un excellent curry de légumes accompagné de riz gluant, puis regagnons notre maisonnette de fortune. Un vent frais s'infiltre par les fentes.

L'aube nous accueille. Les chants des coqs et les aboiements des chiens nous tirent de notre sommeil. Nous reprenons la route en direction de Sékong, passons par le village de Ban Beng, puis traversons une nature vierge sans rencontrer âme qui vive. La route grimpe vers les hauteurs du plateau. L'air matinal nous glace. Nous longeons des plantations de café et de bananes pour atteindre, sur un replat, une forêt exotique d'altitude, époustouflante de beauté. Comme une clairière, quelque chose s'ouvre dans le paysage. Un panorama se déploie sur les sommets bleus de brume, du lointain. Nous rallions le hameau Ban Kok Pung Tai, perdu dans la forêt infinie. Immuable comme depuis mille ans. Nous atteignons le village de Thateng. Il recèle un marché très authentique, peuplé d'ethnies qui vendent des tissus traditionnels et des objets artisanaux. Nous faisons halte. Je suis ravie de m'imprégner de ces images folkloriques. Bastien prend de l'essence tandis que j'arpente les allées sombres du marché. On trouve des poissons vivants qui frétillent dans des bassines, des étals de fruits et de tissus multicolores. Je m'arrête devant une échoppe de sarongs que porte les femmes de ces hauts plateaux. Les motifs fleuris sont de toute beauté. Je ne peux m'empêcher d'acheter des pagnes, lasse de porter mes sempiternels pantalons décatis d'un voyage au long cours. Je regarde avec émotion des femmes appartenant aux minorités ethniques. Elles sont d'une allure remarquable. Elles passent devant moi, avec une douce indifférence mêlée de curiosité puis s'enfoncent dans les ombres du marché couvert. Je rejoins Bastien et monte à bord.

Nous rallions Sékong, le gros village de la région. Affamés, nous pénétrons dans le premier restaurant que nous croisons. Nous avalons dans un silence ivre, une soupe de nouilles de riz aux feuilles de menthe et aux pousses de bambou. L'ombre nous repose des brûlures de la route. Bastien me confie que notre périple est incroyable. Nous nous aventurons au marché pour acheter des provisions. Pendant que Bastien se prélasse à l'ombre et se prépare à quelques kilomètres avant la nuit, je fais les courses. Je reviens avec de l'eau, une pastèque, des yaourts et quelques biscuits secs. Nous vivons l'incertitude du chemin et ne savons de quoi sera faite la prochaine escale. L'heure tourne. Mon chevalier me presse de partir. Je saute sur la moto qui démarre en trombe. Il m'apparaît que mon fiancé prend de l'assurance. Il dirige à la perfection, notre expédition sur le plateau des Boloven. Nous rallions la cascade Tad Faek. Un sentier s'engouffre dans une forêt touffue et s'achève sur les rives d'un adorable lac. Deux cascades alignées fendent la rivière. La beauté est intacte et la solitude vibrante. Cette tranquillité presque secrète me donne des frissons. Nous nous délassons face à cette formidable vision, puis reprenons la route jusqu'à la cascade de Tad Hua Kon, où nous passerons la prochaine nuit. Un sentier cabossé de pierrailles s'engouffre à travers la verdure ombragée des berges. Au travers des branchages sombres, nous apercevons une fascinante chute d'eau qui s'étire sur toute la longueur d'un fleuve bleu azur. L'image est idyllique. Bastien stoppe la moto. Nous prenons place sur les cailloux qui peuplent la rive entre les arbres. L'eau jaillit avec une envoûtante violence aussi douce que poétique. Je pourrais rester là une éternité, à me laver l'esprit devant la cascade, qui déferle en abondance et nourrit la terre. Nous rêvons, l'âme en voyage vers l'ailleurs. L'heure du soleil couchant approche. Le ciel devient jaune, les ombres tournent au noir et l'eau se teinte d'un mauve profond. Bastien m'invite à poursuivre le chemin difficile, afin de trouver un bungalow avant la nuit. Nous rallions une auberge au bord de l'eau. La vue sur la rivière est exquise. Une dame joviale nous accueille. Elle semble étonnée de notre visite. Nous lui révélons que nous sommes en lune de miel. Ravie, elle nous installe dans une cabane élégante de bambou. Nous découvrons un lit de bois massif, de l'époque coloniale, et qui rappelle nos campagnes de jadis. Ce style ancien contraste avec l'isolement des lieux. Une moustiquaire drape l'espace comme un baldaquin de dentelle. Nous sommes admiratifs. La dame nous indique notre salle de bain, au bout du bungalow. Je découvre subjuguée, un plancher gorgé d'eau, près à se rompre à chacun de nos pas. Bastien me confie avec ironie qu'à la prochaine douche nous descendrons d'un étage. Nous éclatons de rire. La dame nous souhaite une très belle soirée et nous quitte. Les dernières lueurs du jour nous attirent à elles comme des forces telluriques. Nous courons sur la plage de rochers qui borde la rivière pure. Des carrés de ciel bleu, échappés à la révolution solaire se reflètent. Nous sommes seuls comme des oiseaux migrateurs. Bastien se jette dans l'eau glacée. Un fort courant l'empêcher de nager. Il s'accroche à une branche et se laisse flotter. Au loin, le soleil abricot disparait dans un souffle derrière les montagnes noirâtres. Un voile sombre comme un monstre, semble soudain recouvrir les vallons et les plaines. Je poursuis sur les roches jusqu'à une lagune verdâtre, qui dort paisible à l'abri des eaux déchaînées. Je me déshabille et me baigne. Un plaisir primitif. Une mosaïque de rouges compose les cieux. Mon amant me rejoint sur les rochers et me photographie comme une muse callipyge. Dans son regard, je deviens un modèle d'Ingres ou de Gauguin. La nuit tombe et un froid d'altitude se lève. Une musique de karaoké résonne de la case restaurant, pour nous seuls comme pour une foule qui célèbrerait des noces. Nous regagnons notre bungalow détrempé, où une araignée énorme et velue nous guette d'un mauvais œil. Cette atmosphère décalée nous fait rire d'effroi. Bercés par le chant du courant, la nuit nous offre un délicieux repos.

A l'aube, la dame nous prépare avec générosité un thé aux herbes traditionnelles que nous lapons en silence. Nous faisons nos adieux et reprenons la piste cabossée, en sens inverse jusqu'à la route principale. Je contemple une dernière fois la rivière limpide qui jaillit des montagnes et les petits lacs que dessinent ici et là des formations rocheuses, et dans lesquels les arbres et les cailloux se mirent avec exactitude. Une paix enthousiaste s'éveille avec le jour. Sur les berges les restes d'un feu crépitent comme un mystère nocturne. Des jeunes amants se seraient-ils réchauffés devant ces braises chaudes ?

Nous reprenons la route, croisons un homme à vélo tirant une charrette dans laquelle est assis un petit garçon, caché sous une ombrelle rose. L'image est un cliché unique. Nous rallions le village de Ban Lak sur la route d'Attapeu, et de là bifurquons sur la droite, de manière à achever la boucle, d'ici quelques jours. Nous empruntons un très beau chemin de terre qui borde une nature vierge et dense. Comme par enchantement, la forêt s'ouvre. La moto file au sein de cette splendeur cachée. De géantes montagnes au loin, nous offrent un goût d'infini. Des parfums poivrés et des chants d'oiseaux sauvages nous donnent des frissons. De hauts roseaux dansent dans le vent du matin. Nous ne croisons personne. Nous nous croyons perdus, comme dans les contes de fée. Nous atteignons un replat verdoyant qui abrite quelques cases en palme et en chaume. Les maisonnettes semblent dormir d'un repos éternel, lovées dans cette immensité. Nous faisons halte pour demander notre chemin. Quelques femmes vêtues de costumes traditionnels nous dévisagent d'un air étrange. Nous réalisons que nous sommes dans un village, où vivent les minorités ethniques, dont les coutumes ancestrales semblent immuables depuis des siècles. Une jeune femme secoue un tamis de céréales au-dessus de quelques poules affamées, qui se jettent sur une épaisse poussière argentée. Une jeune fille pile du grain, à l'aide d'un gigantesque pilon de bois comme en Afrique. Nous nous approchons doucement, sans vouloir troubler cette scène authentique. La première femme se retourne, nous contemple surprise et m'indique d'un geste de la main que ses poules sont bien nourris. Son regard de jais est profond et mystérieux. Aux lèvres, un large cône de tabac enroulé dans une feuille verte. Je ne peux la quitter des yeux. Doucement elle me sourit. Je suis subjuguée. Je demande avec les mains, si la route que nous empruntons mène bien quelque part. Elle me fait signe que oui. Autour d'elle, des enfants presque nus et repeints de poussière nous fixent avec un étonnement d'humanité première. Nous leur offrons des biscuits secs avant de reprendre la route. Au moment de partir, la tribu nous fait de grands signes pleins de tendresse.

Le chemin de terre rouge grimpe vers les hauteurs de la profonde forêt tropicale. La moto semble s'essouffler. La montée incessante se poursuit à flanc de falaise, comme si nous contournions la montagne, sur une ceinture étroite. Au-dessus de nos têtes s'érige une impressionnante falaise. Je suis épatée de nous retrouver ici, dans ce pays reculé et merveilleux. Plus bas, un gigantesque ravin semble s'engouffrer vers le néant. Une lumière obscure colore l'atmosphère. Des lianes géantes traversent la forêt dans un chaos esthétique et troublant. Des oiseaux poussent des cris effrayants. Maintenant la route sillonne au gré de vallons orange et traverse plusieurs rivières, pour s'élancer l'assaut d'un autre plateau. Cette jungle est un bijou sauvage et semble exister pour nous seuls. Au hasard d'un lacet, apparaît soudain une cascade grandiose, entourée d'un folle nature qui s'épanche des hauteurs impraticables. Bastien coupe le moteur, comme pour ne pas déranger cette nature vierge. L'espace d'un instant, je me crois en Amazonie. Ces chutes impressionnantes semblent inaccessibles. Une musique de roulement de tambour fait vibrer la terre. Bastien roule avec la lenteur propice à la découverte. Il découvre étonné un sentier qui semble mener tout en haut de la cascade, du nom de Katamtok.

Le chemin de terre zigzague dans la forêt et débouche sur la rivière. Elle suit tranquillement son cours avant de s'échouer de la raide falaise. Nous nous baignons face au vide époustouflant. L'horizon enfumé est un délire. Des volutes de brumes comme des présences s'élèvent jusqu'à nous. Un vertige me saisit. Je médite au cœur de cette grandeur insolite. Notre tranquillité est brisée par la venue de pêcheurs. Ils surgissent comme de nulle part, pour faire leur toilette dans la rivière. Ils nous saluent avec une gaité exaltée, surpris de rencontrer des étrangers sur ce plateau solitaire. Une famille de papillons d'un bleu électrique ou d'un jaune vif nous entoure en guise d'adieu et semble nous prodiguer un rite protecteur. Nous reprenons la route sinueuse qui s'élance vers les hauteurs infinies. Nous atteignons un plateau où se dressent quelques cabanes de style Far West. Nous faisons halte devant une sombre gargote pour prendre de l'essence. Des hommes aux manières ivres et au regard flou, nous hèlent dans l'intention de festoyer avec nous. Derrière la gargote, je remarque une troupe d'enfants apeurée. Ils jouent à cache-cache avec moi, en me cherchant du regard. Doucement, je m'approche et tente de lier connaissance. Bastien discute avec un homme sympathique, qui semble s'enthousiasmer de cette rencontre improbable. Il m'invite à le rejoindre, me présente Sulyn, puis me donne les nouvelles fraîches. Ce dernier désire nous inviter dans sa maison de bois, à l'orée d'une jungle magnifique. Son jardin est un paradis méconnu, semé de cascades géantes et pures. Nos regards d'aventuriers complices se croisent. Nous saisissons cette chance qui se présente à nous, comme un génie exhausserait un vœu afin de se libérer de l'étreinte de la lampe. Nous acceptons la proposition, avec joie. Sulyn affiche un air d'une gaité exacerbée. Avec entrain, il fait ses adieux à la compagnie éméchée. Je regarde cet homme encore jeune mais buriné, son sourire vrai, son profond désir de communiquer. Il grimpe sur sa moto rouge vif et démarre en trombe. La poussière vermeille tourbillonne en creusant un sillon sur son passage. Nous montons à bord de notre moto et tentons de le suivre.

Devant nous, la moto disparaît au détour d'un virage dans un nuage de sable rougeâtre. La piste pleine de crevasses serpente dans le sable. J'ai le cœur qui bat. Des péripéties extraordinaires nous attendent. C'est pour ces instants là que l'écriture jaillit. Sur le bord de la route, nous découvrons un panneau de style naïf qui indique les cascades. Elles portent le nom de Sulyn, baptisées par le propriétaire des lieux. Une piste chaotique nous conduit vers un superbe jardin. Il surplombe un grand ravin, où de parts et d'autres, s'épanchent de délicieuses cascades. Nous sommes enchantés. Notre hôte nous accueille avec une joie débordante. Il semble heureux de notre présence, venue éclairer sa solitude. Sulyn nous entraîne à travers le jardin semé de fleurs, qui rougeoient sous la brûlure solaire. Nous déambulons entre les jeunes arbres. Avec une énergie de passionné, il pointe ici et là, des chutes d'eau cachées dans la jungle, dont nous n'entendons que le chant, comme un roulement de tambour mystérieux et sacré. L'enthousiasme de notre hôte me fait dire qu'il ne s'est jamais accoutumé à détenir sur le pas de sa porte des trésors bénis. Avec une gentillesse propre aux être qui vivent dans des lieux retirés, Sulyn nous présente le gîte rustique destiné aux voyageurs de passage, dans lequel nous passerons la nuit. Il nous presse cependant de rallier le village de Huay Kong, un peu plus loin sur la piste, en direction de Pak Xong, afin d'acheter des vivres, pour le temps que nous passerons ici. Bastien me confie qu'il faut en effet décamper sur le champ, si l'on veut savourer avant la nuit, les joyaux paradisiaques de cette escale. Nous roulons sur la piste orange et voilée de poussière jusqu'à Huay Kong. Les habitations de bois rectangulaires, perdues au cœur de cette nature grandiose ont un style de Far West. Affamés, nous nous installons dans une épicerie qui recèle quelques tables, pour prendre un repas. Une femme nous sert une copieuse soupe aux pâtes de riz fraîches accompagnée de menthe, de bambous, de salade verte et d'une omelette aux tomates. Nous dévorons en silence. Nous nous rendons au marché pour faire nos courses. Nous achetons des légumes verts, des courges et des concombres que je prends pour courgettes, du lait de coco, des biscuits, des bananes et du café. La vendeuse semble étonnée de rencontrer des étrangers qui dévalisent son éventaire. Nous reprenons la piste en sens inverse, et arrivons chez Sulyn. Nous regagnons le gite de bois sans porte ni fenêtre dans lequel nous passerons la nuit. Nous déposons nos courses à la hâte, avant de nous lancer à la conquête des merveilles naturelles, que renferme ce jardin de légendes. A pied, nous empruntons un sentier de terre qui progresse dans la forêt tropicale. Il fait une boucle à flanc de montagne avant de dégringoler dans la folle végétation. Soudain, au cœur de cette nature enchevêtrée et divine, l'horizon s'ouvre sur une cascade monumentale qui déferle d'une falaise avec une puissance incroyable. Excités, nous dévalons la pente incertaine et sauvage jusqu'au pied des chutes. Une falaise effrayante enclave la pure cascade, comme une terrible sorcière qui garderait jalousement un tour de magie millénaire. Il y a un arbre au tronc lisse et immense dont l'extrémité rejoint le plateau. Cette harmonie minérale et végétale aux portes d'une jungle insolite s'apparente à la création du monde. L'eau se fracasse contre les roches dans un bruit assourdissant. La pression est telle qu'il est impossible d'approcher. Une brume blanchâtre de vapeur d'eau semble se propager comme une onde. Nous courons à travers les marécages jusqu'à un petit mont humide, qui fait face à ce fascinant spectacle. La vision est onirique. En un clin d'œil, nous sommes trempés. Émue jusqu'aux larmes, je remercie les Dieux pour ce songe. Mon fiancé m'enlace avec intensité. Dans l'effervescence de l'eau qui saupoudre le monde, nous formulons à l'Univers nos vœux de félicité. Complètement détrempés, nous regagnons à la hâte le chemin qui grimpe vers la maison.

Nous rallions le jardin radieux où Sulyn interrompt la réparation de sa moto. Il pointe, par-delà la jungle sauvage, un autre ravin derrière lequel se love une cascade tout aussi divine. Pris d'euphorie, nous dévalons la pente raide en nous accrochant aux racines de passage, échappées aux éboulis de terre. Ici et là, nous écartons les ronces, pour nous frayer un chemin au cœur de cette nature impénétrable. Enfin, nous atteignons une rivière limpide qui fend la forêt tropicale, et dans laquelle il est possible de se baigner. Depuis des temps immémoriaux se tient l'indicible cascade, à la beauté picturale. Il me semble toucher à quelque chose d'immuable. Une force mystique émane de ce lieu reculé. Nous nous retrouvons nus comme Adam et Eve, et pataugeons dans les eaux originelles d'une nature enchanteresse. Nos rires fous se marient aux cris rauques des oiseaux et à la mélodie vibrante de l'eau. L'énergie occulte des lieux secrets éveille en nous de brûlants désirs, comme si la cascade attendait notre venue pour s'abreuver de sensualité. Pris d'une foudre ardente, nous faisons l'amour comme des possédés. Notre jouissance est un chant dans le parfum des eaux, un ballet d'écume dans l'ombre humide du torrent qui caresse la terre. Je crois voyager hors de mon corps. La jungle obscure et magnétique semble nous offrir l'apothéose de ses pouvoirs. Nous revenons à nous comme après un rêve à sensation. Nous reposons sur une roche noire qui surplombe le vide. Mon amour sublime ressemble à un chaman, qui aurait soudain eu connaissance de ses vies antérieures. Le temps se dissout dans le vent du soir. Le froid nous tire de la contemplation. Nous quittons les ombres inquiétantes de la cascade et remontons le précipice. Les dernières lueurs solaires inondent le jardin. Sous un auvent baigné de lumière rose, Sulyn fume une cigarette. Il ne semble pas surpris à la vue de nos mines illuminées. Avant les prémisses de la nuit, je commence à cuisiner car la demeure ne dispose pas d'électricité. Je m'installe à une table du jardin et épluche les légumes de notre curry improvisé. Dans l'obscurité d'une cuisine artisanale, les hommes préparent le feu et font cuire le riz. Nous dînons devant les braises, notre potion étrange. Un bonheur indescriptible m'envahit. Nous désirons discuter avec Sulyn. Mais, nous ne disposons d'aucune langue commune. Nous bavardons avec les mains et des bribes de mots attrapés au vol. Sulyn désire conter une histoire de son existence. Nous comprenons qu'il n'est pas marié et qu'il se désespère dans la solitude recluse du plateau. Pour lui réchauffer le cœur, je lui confie qu'un jour prochain une voyageuse viendra s'égarer par ici. Dans un grand rire, il nous remercie de croire à l'amour. Je confie à Bastien que chaque être humain doit croire à l'extraordinaire, s'il désire que son existence se transforme. Nous rions de bon cœur. Bastien se met en tête de dénicher une légende pour mon recueil. Il tente de faire entendre à Sulyn, qu'il aimerait écouter un conte, qui aurait bercé de son enfance. Comme notre hôte ne comprend pas ce que nous lui demandons, mon fiancé se met à griffonner sur un morceau de papier, les éléments d'une légende. Une montagne obscure, un chevalier armé d'une épée, une princesse prisonnière d'un maléfice et un dragon affreux à combattre. La scène s'étire. Comme des enfants, nous pénétrons dans le monde du merveilleux. Nos mines sont réjouis et nos yeux brillants. Cependant, Sulyn ne voit pas où nous voulons en venir. Il nous dévisage avec un air interrogatif, s'empare du croquis, l'observe comme une énigme. La tension monte et nous coupe le souffle. Soudain, son regard s'anime d'une lueur nouvelle. Les yeux rivés sur lui, nous sommes pleins d'espoir. Il pointe le dragon et d'une voix forte, déclare : "here, no have !".

Des rires comme jamais fusent dans la nuit. Je comprends qu'il cherche à nous rassurer, comme si nous craignions de rencontrer sur les routes du plateau, l'animal terrible et mythologique. Patiemment, Bastien reprend son dessin, et tente de le mettre sur la voie d'une légende de son enfance, à nous offrir. Il lui propose même de croquer des brises de l'histoire à côté de la sienne, afin de comparer les cultures. Mais rien n'y fait. Sulyn ne comprend pas ce que nous cherchons avec tant de passion. Je reste interdite. N'importe où en Afrique, un villageois d'une tribu retirée, même sans un seul mot en commun, aurait compris intuitivement notre requête et aurait raconté une histoire comme un griot. Bastien, qui ne veut pas s'avouer vaincu, déniche un petit dictionnaire aux pages arrachées, et tente de définir avec les sonorités improbables du laotien, le concept d'histoire ou de conte. Sulyn nous sourit aimablement mais nous sentons bien que cette conversation l'étonne, au plus profond. Le feu meurt doucement, la bougie s'éteint avec le vent, nous sortons à l'air. Un ciel comme un océan d'étoiles s'étire par-delà les mondes, à l'infini. La splendeur est d'une pureté première. Dans un élan généreux, Sulyn nous invite à prier les esprits des ancêtres et des Dieux qui peuplent la jungle. Comme de coutume, un autel de bois se tient devant la maison. Chaque jour, les habitants le décorent d'offrandes de nourriture, de bougies et d'encens. Sulyn nous fait signe d'approcher de l'autel, et nous tend à chacun deux bâtonnets d'encens, que nous allumons dans le silence bleuté de la nuit. Nous joignons nos paumes proches du front, les bâtonnets s'élevant au-dessus de nos têtes. Les vapeurs d'encens semblent flotter vers les étoiles innombrables, comme autant de souhaits à exhausser. Nous prions avec sérénité. Puis levons les yeux au ciel. La nuit ornée de mille constellations comme une poudre d'or, est d'une beauté renversante. Nous restons en communions avec l'absolu. Un froid piquant nous tire de l'extase. Nous nous souhaitons bonne nuit, puis regagnons notre couche glaciale ouverte aux quatre vents.

Nous nous réveillons avant l'aurore, frigorifiés. Sulyn est déjà debout et prépare un café au lait sucré, pour nous réchauffer. Nous restons ainsi dans le silence bleu de l'aube, puis faisons nos adieux. Nous nous enlaçons comme des frères, en nous souhaitant bonne chance. Nous sommes tristes. La route reprend. L'heure de l'aube est un délice avant la fournaise prochaine. Nous roulons sur la même piste sablonneuse de la veille, en direction de Huay Kong puis de Pak Xong. Avant le village, nous faisons halte devant plusieurs cascades étonnantes dont des sentiers ravissants bordent la route. Un chemin de terre traverse des plantations de café et pénètre dans un jardin oublié dans lequel se déploie une belle cascade solitaire. Une autre sente nous conduit vers une rivière sauvage traversée d'un pont de bambous suspendu. Bastien gare la moto à l'ombre d'un arbre. Nous empruntons le pont avec l'attention d'un funambule en scène. Sur la rive deux belles cascades s'échouent avec grâce, dans un fracas musical. Nous nous délassons, prenons du repos avant la route qui nous attend. Je fais une lessive dans l'eau translucide tandis que mon amant se baigne avec lenteur. Nous reprenons la piste jusqu'à Huay Kong qui s'élance sur une voie d'un rouge oranger, noyée de poussière. La moto vrille dans le sable. La piste en mauvais état remplie de nids de poule incessants, demande à Bastien une grande concentration. Par endroits, des travaux pour construire une nouvelle route. Sur le bas-côté, des tas de terre brune confèrent une atmosphère de désolation au paysage. Une impression de tristesse semble se propager comme une pluie mélancolique. Nous croisons quelques huttes de bambous tressés et des cases de chaume, dans lesquelles vivent les ethnies qui peuplent cette région hostile et fascinante. Nous longeons des villages katu, constitués de cases en palmes et disposées en cercle autour d'une cabane penchée, qui sert de chambre nuptiale pour les hommes de la tribu. Cette ethnie est réputée pour ses sacrifices d'animaux destinés à honorer l'esprit du village. Au cours de cérémonies impressionnantes, la tribu rend hommage aux forces invisibles capables de la protéger. Les rites et coutumes des katu sont restés profondément animistes à l'image de leurs ancêtres. Nous faisons halte à la cascade de Suan Tad. Un enfant nous conduit près d'un bassin au sein d'une plantation de café. L'enfant se lave le visage puis disparaît dans la verdure. La musique de l'eau nous délasse. Nous reprenons la route. Après des heures de chevauchée cahotante, nous atteignons enfin la cascade de Tad Yuang, au cœur d'une forêt luxuriante près de laquelle nous passerons la nuit. Nous nous installons dans l'unique gite des environs. Nous sommes repus. Une douche chaude nous paraît l'invention la plus formidable du monde. Nous dînons d'un riz aux légumes et d'un thé aux herbes locales avant de sombrer dans un sommeil si profond qu'il semble nous aspirer vers les souterrains de la terre.

Nous décollons à l'aube, pour rallier Paksé et achever ainsi la boucle initiée il y a cinq jours. Une belle route bitumée nous indique que nous regagnons peu à peu la civilisation. En chemin, nous faisons halte à la fabuleuse cascade de Tad Fane, dont deux rubans d'écume blanchâtres s'épanchent d'une falaise au loin, au cœur d'une jungle inaccessible. A l'horizon, la vision s'apparente à un tableau d'art naïf tribal. Nous prenons un thé face à cette peinture de l'âge d'or de la terre. Puis rallions l'ultime cascade de notre périple, du nom de Tad Champee. Un grand bassin d'un vert turquoise nous invite à contempler deux chutes exquises et délicates qui s'épanchent avec une douceur inspirante. Un silence mauve nous entoure et confère au site tranquille, une atmosphère magique. Bastien et moi, entrons en silence comme en méditation. Il me semble que chacun se recueille et rassemble les souvenirs de ces péripéties rocambolesques. A cet instant, une émotion poétique colore la vie. Une nostalgie nous habite déjà, celle de laisser derrière nous d'invraisemblables péripéties. Nous nous enlaçons, nous remerciant l'un l'autre de l'envolée. Nous rallions Paksé comme deux automates errants. Nous nous souviendrons longtemps, encore du chemin aux treize cascades. Et c'est ainsi que s'écrivent les récits de voyage.


Remarque

Yanna Byls est comédienne, conteuse, auteure et voyageuse. Elle a publié en 2011, Soleil Citron Vert, aux éditions Livres du Monde (www.livresdumonde.net).
Elle prépare actuellement une exposition photographique, "Les mariés d'Asie", et son prochain livre s'intitule La fiancée du bout du monde, dont nous venons ici de lire un extrait.
Plus d'infos sur notre écrivaine & voyageuse: www.yannabyls.com