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Origine et identité des Cumanagoto du Venezuela



par Maria del Rosario Blanco Ould-Abbas

 

 


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Le peuple cumanagoto appartient à la famille karib. Il habitait une partie du littoral nord-oriental du Venezuela, ainsi que les nombreuses îles disséminées dans la mer des Caraïbes. Dans un ouvrage paru en 1982, l'historien José Mercedes Gomez écrit : " Contrairement aux Aruacos, qui sont rentrés des régions du Sud par les voies des grands fleuves et à travers les régions du centre du pays, [les Karib] sont arrivés dans la région du Nord-Est, peut-être mille ans avant la "découverte" et ils se sont imposés aux peuples déjà établis dans ces régions ". Et il ajoute : " La dernière invasion a été celle des Caribes. Contrairement aux Aruacos, les Cumanagoto étaient de stature élevée, minces, de peau blanche et les cheveux lisses qu'ils laissaient pousser vers l'arrière. Ils étaient de coutume guerrière, courageux, audacieux et avec de grandes connaissances maritimes ".

Avant l'arrivée des Espagnols, en 1498, date officiellement reconnue par les écrivains d'origine espagnole, mais en 1494, selon les recherches de José Mercedes Gomez, l'aire d'influence économique des Cumanagoto s'étendait de la région des Indiens Caracas, située dans le centre-nord du littoral vénézuélien et les Cumanagoto occupaient les territoires qui correspondent aujourd'hui à la ville de La Guaira. Les territoires cumanagoto allaient jusqu'à l'est de la côte de la péninsule de Paria et probablement jusqu'au delta de l'Orénoque à l'extrême est du pays, ceci est corroboré par la mémoire orale.

José Mercedes Gomez précise encore : " Certaines communautés anciennes étaient établies dans l'État de Sucre : Guayqueries, Cumanagotos, Chaimas, Chacopatas, Pariagotos, Coares ou Tapacoares, Guaraunos ". Pour l'ethnologue Julio Cesar Salas : " La famille cumanagoto occupait les territoires de Paria jusqu'à Unare dans les environs du Cabo Codera, que les Espagnols appelaient Maracapana, ils allaient tout nus ou bien ils portaient un guayuco ou maritur ". Les Karib commerçaient avec d'autres peuples : les Caracas, les Wayus dans l'extrême nord-ouest de la région du littoral vénézuélien. Des Cumanagoto, comme Josefa Del Carmen Blanco témoignaient en disant : " Nous avions dans ces temps anciens, une façon très simple de recenser nos populations : nous calculions le nombre de conucos (1) ou guanapur (grandes et petites fermes) ou bien le nombre des jardins potagers, avec les maisons collectives, les grands caneyes et les cases ou casas, le nombre de radeaux, des canots (grands et petits), les pirogues, plus le matériel de guerre, de chasse et le nombre de chamans, car il y avait, et il y a encore, un chaman par communauté. À partir de ces données, le nombre d'habitants, par village et ville, qui occupait ces territoires, pouvait être estimé ".

C'est Christophe Colomb lui-même, semble-t-il, qui a décrit le premier les côtes de l'actuel Venezuela : " On peut supposer que l'amiral Christophe Colomb est arrivé jusqu'à Cumaná ", précise encore Gomez. Le territoire que nous appelons actuellement Venezuela et que les Espagnols, à l'époque de la colonisation, appellaient Terre Ferme, a reçu ce nom de Christophe Colomb, lors de son troisième voyage. Venezuela signifie " petite Venise ". D'autres auteurs pensent que c'est Americo Vespucci qui lui aurait attribué ce nom, inspiré par la vue des nombreuses maisons construites sur pilotis au bord de la mer (cela est étudié dans les écoles vénézuéliennes). Dans Historia del Estado Sucre, José Mercedes Gomez, après de longues recherches, soutient l'idée que la découverte de Paria jusqu'à Cumaná a pu être faite en 1494 et non en 1498. Il écrit : " Toujours Christophe Colomb sera le découvreur de ces terres et sa grandeur historique ne sera diminuée par le fait qu'un de ses marins ou un groupe de ses marins naufragés, par le pur hasard, ait trouvé le premier ces côtes. Dans tout fait historique, il y a toujours des antécédents et des circonstances préalables ". Et il ajoute : " Le fait fondamental est que durant l'année 1499, toute la zone côtière de l'État de Sucre, de Paria jusqu'à Cumaná et les régions voisines ont été reconnues et visitées ". Guillermo Moron, dans son livre Historia de Venezuela, publié en 1971, précise : " Le jour du 2 juillet 1591, dans sa résidence de San Lorenzo du Escorial, le roi Felipe donne à Cumaná le titre de procureur général de la province, cité par la sollicitude de Juan Lopez ". Notre histoire orale, transmise de génération en génération, confirme ces faits.


Les nouveaux arrivants et les Cumanagoto

Les nouveaux venus avaient été reçus de façon solidaire, généreuse et spontanée par les populations, les " naturels " comme ils disaient parfois. Peut-être que plus tard une partie de ces hommes se sont échoués sur les côtes du pays des Cumanagoto. Dans les mythes et légendes orales, on racontait souvent qu'un jour des hommes viendraient de terres lointaines, par la mer, du côté est et s'installeraient dans ces territoires, qu'ils y vivraient et se mêleraient à ces populations pour le bien de tous. Ces étrangers apporteraient des nouvelles connaissances, des nouveaux outils de pêche et de chasse et peut-être qu'avec le temps des femmes et des hommes issus de leurs alliances matrimoniales seraient capables d'apporter encore plus de prospérité et de bien-être à ces populations. Toujours selon la mémoire orale, ces nouveaux arrivants ont très mal remercié les Cumanagoto après leur établissement, et après avoir pris connaissance des lieux et du mode d'organisation de leurs hôtes. Le résultat a été la destruction d'une population qui, finalement, a été prise en otage pendant plus de deux cent cinquante ans. Les survivants ont été mis en cage, torturés puis réduits en esclavage. La privation de liberté de ces populations a conduit les survivants et les populations voisines à déclarer la guerre aux arrivants qui étaient venus dans ces régions avec le désir de s'installer et de demeurer à jamais. Ceux-ci s'approprièrent la terre et ses richesses, violèrent les femmes et plus tard, en profitant du système d'esclavage et suivant les suggestions de Bartolomé de Las Casas, ils arrachèrent des Africains à leur mère patrie, et ils les obligèrent à se soumettre à leur volonté. Les envahisseurs se donnaient le droit de vie et de mort sur les esclaves ainsi acquis.

Pour présenter les données sur la vie actuelle des Cumanagoto, j'ai réalisé une enquête orale sur la base de conversations formelles et informelles et de discussions discrètes dans les villes actuelles de San Bernardino, Caigua, El Pilar et les villages de Campo Alegre, La Peña, La Palmita, La Esperanza, el Cambural, lieux où j'ai retrouvé les Cumanagoto, survivants de la colonisation espagnole. Préparer un travail de terrain pendant plusieurs années était nécessaire, avec un programme de conférences, des réunions communautaires et des assemblées générales de toutes les collectivités réunies et suffisamment de photos qui montreraient l'état des maisons, des routes, des dispensaires, des maisons collectives de réunions, des places, des églises, des ruines du temps de la colonisation, ainsi que les problèmes liés au manque d'eau et à la pollution des petites et grandes lagunes. Tout cela devait permettre de préparer le rapport pour le présenter et le donner aux autorités compétentes locales en vue d'améliorer la situation actuelle, social et économique, de la grande majorité des familles cumanagoto. Les Cumanagoto étaient, au moment de la conquête espagnole, en 1498 ou en 1494 selon José Mercedes Gomez, politiquement organisés, avec des Conseils d'Anciens, que l'on pourrait comparer à des assemblées d'élus et des délégués (témoignages de Alberto Atagua, Humberto Conoto, Lourdes Campos Guipe, Maria Andarcia Guipe, le chaman Francisco Tempo, tous Cumanagoto et Cumanagoto-Kari'ña).D'après les nombreux témoignages recueillis chez les Cumanagoto (Josefa Del Carmen Blanco, Alberto Atagua, Humberto Conoto, Lourdes Campos Guipe) vers la fin des années 1800, probablement vers 1882, une poignée d'indigènes s'était réfugiée dans les profondeurs des forêts de la rive gauche du fleuve Orénoque, dans la région proche du sud de l'État Anzoátegui et de Monagas, pour fuir les colonisateurs. Ces témoignages sont corroborés par Marc Civrieux. Selon l'anthropologue Filadelfo Morales, vers l'année 1882, plus personne n'entend parler des Cumanagoto (selon mes entretiens de novembre 1996 et octobre 2002). Le 3 avril 1783, et pendant deux années, Luis de Chavez y Mendoza, le oidor (2) assure le commandement à Cumaná. Des communautés indigènes kari'ña, cumanagoto, chaima et piritu administrent la justice et prennent les mesures des terres indigènes. Les évènements du 19 avril 1810 marquent le début de l'indépendance vénézuélienne. Théoriquement, l'indépendance met fin aux massacres perpétrés contre les indigènes, mais dans la réalité et pour diverses raisons, les indigènes ont continué à être brimés, marginalisés et même massacrés. De nombreuses communautés ont disparu et les rares survivants ont trouvé refuge dans les zones les plus inaccessibles des rives de l'Orénoque. L'indépendance du Venezuela est proclamée le 5 juillet 1810.

Les Cumanagoto, tels qu'ils étaient connus et nommés, ont officiellement disparu de notre histoire écrite vers la fin de 1800. Le 3 avril 1783, Luis de Chavez y Mendoza assure la fonction de délégué du Conseil des Indes. Il a pour rôle de trouver une solution à la situation des terres indigènes et régler les problèmes survenus entre les indigènes et les colons espagnols. C'est par Luis de Chavez y Mendoza que les Cumanagoto sont mentionnés pour la dernière fois. Selon la mémoire orale cumanagoto, cette date est corroborée par Filadelfo Morales lors de sa conférence pour le Congrès des Peuples Indigènes du Venezuela en janvier 2003 à l'université de Merida au Venezuela.

C'est au début du XXe siècle que les descendants des Cumanagoto ont décidé de revenir vers leurs anciens territoires. Ils ont alors, selon le témoignage de nombreux Cumanagoto, commencé à aller vers les villes de l'État Anzoátegui qui était leur ancien territoire et ont adopté le mode vestimentaire des vénézuéliens citadins. Ils ont décidé de vivre très discrètement en communautés et de se déclarer comme paysans au moment des recensements. Les Cumanagoto actuels cultivent la terre, sous la forme de conucos comme dans l'ancien temps, dans les environs de Barcelona, capitale de l'État de Anzoátegui. À vingt-six kilomètres de cette ville commencent les territoires actuels des Cumanagoto. Ils parlent uniquement la langue espagnole parce que leur langue maternelle leur a été formellement interdite par les colonisateurs, dès le début de la conquête de ces terres. Les peuples vénézuéliens sont un mélange d'Africains, surtout originaires de l'Afrique équatoriale occidentale, d'autochtones, d'Arabes et d'Européens. De ce mélange est né un être qui se particularise par un syncrétisme culturel, social et religieux très fort et original.

Suite à ma rencontre avec le gouverneur des communautés Alberto Atagua, nous avons conseillé aux populations cumanagoto de reconstituer le Conseil d'Anciens et de changer l'appellation de " communaux " (comuneros) de San Bernardino et de tous les autres peuples de ces territoires pour l'appellation de " Peuple Indigène Cumanagoto ", comme ces peuples sont désignés actuellement par la nouvelle Constitution vénézuélienne de 1999. Il a été proposé à ces populations de chercher un emblème pour que la distinction soit plus évidente en utilisant le cactus ou la plante maya, plante sacrée depuis des millénaires pour les Cumanagoto appelée " bromelia lasiantha ou plante sacrée des Pléiades ". Ces plantes sont typiques, nourrissantes et très abondantes dans ces territoires. Une partie importante de ce travail est réservée à la vie actuelle et l'adoption des nouvelles technologies, pour cela un projet culturel a été développé, qui pourrait s'adapter à cette société. Il existe un dictionnaire écrit en langue cumanagoto entre 1675 et 1680 du père franciscain observateur Matias Ruiz Blanco, source d'inspiration des travaux de Marc Civrieux. Manuel Yangües a écrit une grammaire cumanagoto qui complète le dictionnaire élaboré par Ruiz Blanco. Diego Tapia a écrit en 1752 une oraison ou prière quotidienne en langue cumanagoto.

Actuellement, il y a dans ces territoires, des écoles qui commencent à enseigner la langue cumanagoto. Une des responsables est la déléguée cumanagoto Maribel Caguana. Le projet culturel que nous proposons a l'ambition de contribuer à rétablir un équilibre entre le développement économique et la richesse morale et spirituelle, pour permettre aux générations futures de vivre dans le bien-être, dans la convivialité et dans l'acceptation d'un syncrétisme culturel qui pourrait naître de l'harmonie entre un héritage culturel propre et la modernité inhérente à cette culture. Nous voulons débuter ce travail par une explication des mythes qui, pour les Cumanagoto comme pour Mircea Eliade constituent une vérité profonde: " Le mythe raconte une histoire sacrée, il relate un évènement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des "commencements". Autrement dit, le mythe raconte comment, grâce aux exploits des êtres surnaturels, une réalité est venue à l'existence, que ce soit la réalité totale, le Cosmos ou seulement un fragment : une île, une espèce végétale, un comportement humain, une institution ". Dans la société cumanagoto, une telle explication définirait une vérité profonde considérée comme une valeur sacrée de ces communautés.

C'est pour cette raison qu'il est nécessaire de créer des mouvements culturels indispensables pour la réactualisation des mythes et de cette culture et civilisation. À travers ce projet, nous souhaitons donc :
- La création de groupes de travail pour la récupération et la divulgation des contes, des mythes et des légendes véritablement cumanagoto dans les instituts et centres éducatifs.
- La création d'ateliers de travail pour la récupération de la culture matérielle traditionnelle : tissage, tressage, poterie, sculpture sur bois, sur os et sur pierre, travail des parures en fibres végétales, en plumasserie, peinture corporelle, danse, musique, chant et poésie, sans oublier la fabrication d'instruments de musique.

Dans cette perspective, ces populations pourraient profiter des nouvelles technologies à tous les niveaux pour enrichir le patrimoine culturel et les aider à s'adapter aux réalités et aux besoins actuels de ce peuple. Il s'agit en fait de stimuler les esprits, stimulation déjà active par les nombreuses réunions tenues de 1998 à 2006, et de permettre un retour aux sources par leurs traditions, coutumes et croyances ancestrales.


Les origines des Cumanagoto

Des explications contradictoires provoquent des discussions passionnées à propos de l'origine des Cumanagoto. Certains descendants des Cumanagoto disent qu'ils sont venus par la mer des Caraïbes, de régions très éloignées en provenance de l'est et que c'est justement pour cela que dans l'ancien temps, de grands navigateurs se préparaient, pendant de longues années, pour le long voyage vers le large, vers l'est. Dans la revue Terre Sauvage, dans un article intitulé " Les conquérants de l'Amérique seraient venus d'Australie ", nous pouvons lire : " Découvert au Brésil, un squelette présente d'étranges similitudes avec les aborigènes. Un crâne vieux de douze mille ans a été retrouvé près de Belo Horizonte, au Brésil. Celui d'une femme d'une vingtaine d'années. Ses découvreurs l'ont baptisée Luzia, " Lucy " en portugais, en référence à notre plus vieille ancêtre découverte en Afrique. Mais pour Walter Neves, anthropologue à l'université de Sao Paulo, le plus étonnant n'est pas l'âge de Luzia, mais la forme de son crâne qui la rapproche du type négroïde, cela est renforcé par la récente découverte, dans une grotte de l'ouest de l'Australie, d'une fresque vieille de vingt mille ans. Elle présente une embarcation de haute mer " (cf. Terre Sauvage, 1999). Cet article rend possible la croyance des Cumanagoto qui témoigne des longs voyages de nos ancêtres vers le large en direction de l'est pour y trouver, après quelques six mille kilomètres, les terres lointaines des hommes à la couleur noire et en naviguant encore, vers le nord en suivant les côtes, aller à la rencontre d'hommes à la peau blanche et les cheveux lisses et jaune doré comme le maïs mûr dans les régions cumanagoto d'Anzoátegui et de Sucre sur le littoral de l'ancienne Terre Ferme.

D'autres assurent qu'ils sont venus du nord, des terres froides, qu'ils ont fui les terres glacées et le manque de nourriture, pendant les longs hivers. D'autres encore certifient que les ancêtres sont venus de la jungle amazonienne, après avoir parcouru d'immenses distances en canots, traversant de nombreux fleuves et montagnes, venant de l'ouest, en provenance de l'Océan Pacifique, qu'ils ont traversé à l'aide de vents favorables, qui les poussaient vers les côtes sud-américaines, aujourd'hui le Chili, pays qu'ensuite ils ont traversé, ainsi que la Cordillère des Andes, pour finir et rester sur le littoral vénézuélien actuel, à cause des riches ressources halieutiques, du gibier abondant, du sel et de l'abondance des fruits, légumes et racines comestibles et où règne, à longueur d'année un climat très clément. Josefa Del Carmen Blanco et Jesus Blanco aujourd'hui décédés, Alberto Atagua et Humberto Conoto (Cumanagoto résidents à Barcelona, État d'Anzoátegui), témoignent : " La famille karib constituait la nation la plus nombreuse du nord de l'Amérique du Sud, puisqu'elle comptait douze millions d'âmes. Nous, les Cumanagoto, étions les plus forts, les plus farouches et les plus courageux ; nous avions établi des alliances avec les nations voisines, les Kari'ña, les Chaimas, les Warao et beaucoup d'autres, même avec les peuples de l'Amazonie. Nous étions les plus grands navigateurs de toutes ces terres, et nous avons réalisé de très grands voyages vers l'est et nous avons trouvé des immenses territoires peuplés par des hommes de couleur noire et en naviguant encore et encore nous avons trouvé des populations complètement différentes à la peau blanche.

La mer des Antilles porte le nom de notre famille d'origine, les Karibs, el mar Caribe. Toutes ces îles, petites et grandes, nous appartenaient et nous avions créé une nation très riche et florissante avec une culture millénaire de plus de trente mille années de civilisation. Nous étions très forts dans la construction de grandes embarcations, pour parcourir les mers, pendant de longues lunes, le jour en suivant nos connaissances des vents, des nuages, des odeurs, du soleil et la nuit guidés par les étoiles. Nous étions très rapides dans la course à pied à travers les forêts, les montagnes et sur les fleuves avec nos immenses pirogues. Nous faisions le commerce par le troc avec tous les peuples voisins et lointains, nous pouvions nous absenter plusieurs lunes [plusieurs mois] et même des années. Les femmes, dans leur grande majorité, étaient des guerrières, beaucoup étaient très grandes et fortes comme des hommes. Ces ancêtres venaient de ces terres lointaines " (mémoire orale, témoignage de Josefa Del Carmen Blanco et les collaborateurs).


Conclusion

Le choc entre ces cultures autochtones de ces terres si éloignées des continents jusqu'alors connus et la culture espagnole, est si fort qu'il aura fallu plus de cinq siècles pour commencer à comprendre le caractère et la mentalité de ces populations autochtones. Il a fallu d'innombrables rébellions, des guerres, des révolutions, des dictatures civiles et militaires pour reconnaître que ces populations étaient des sociétés évoluées dans leur contexte et à leur façon, qu'elles étaient civilisées et organisées socialement, politiquement et économiquement dans la diversité et dans la différence, des communautés traditionnelles dans leur modernité propre qui évoluent dans leur espace et le temps à un rythme et d'une façon qui lui est propre. Ici comme ailleurs, on constate que toute culture est, à un moment donné, à la fois traditionnelle et moderne. Nous nous sommes toujours considérés comme un peuple vivant dans l'évolution des temps en nous adaptant aux nouveaux défis que nous impose la vie, mais gardant présent à l'esprit que notre culture doit continuer son chemin avec les atouts que nous avons acquis pendant plus de trente mille ans de progrès et de civilisation. Actuellement, les Cumanagoto réalisent leur renaissance en gardant leurs anciennes connaissances, croyances et coutumes de leur culture et les atouts d'une modernité propre. Nos chemins se poursuivent dans une époque où nos droits sont reconnus, où notre liberté s'épanouit et nos défis se concrétisent. Nous avons à nouveau notre Conseil d'Anciens, nous avons élu des délégués, des représentants de notre peuple dans toutes nos communautés, nous avons des gouverneurs, des guides spirituels, des hommes médecins et des guérisseurs.

Actuellement il y a dans la République Bolivarienne du Venezuela un Ministère pour les Affaires et les Droits des Indigènes, le " Ministerio para los Derechos y los Asuntos Indigenas ". Nous les Cumanagoto acceptons et reconnaissons le mot " Indio ", nous l'utilisons chaque jour avec fierté et désinvolture. Notre peuple appartient à la République Bolivarienne du Venezuela et nous faisons tout ce qui est indispensable pour continuer notre évolution dans notre modernité avec notre civilisation millénaire. Nous sommes sûrs que, de plus en plus, notre avenir se construira dans la paix et la démocratie que nous avons pratiquées dans l'ancien temps et qui s'offrent à nous à nouveau, pour léguer à nos futures générations des communautés florissantes utilisant l'arme du dialogue dans une nature protégée par nos soins qui s'épanouira de plus en plus pour le bien-être de tous.

Ce sont les systèmes de croyances, les coutumes, les traditions, l'organisation sociale, la façon de sentir, de comprendre et d'expliquer les événements et les sentiments qui font la différence entre les peuples. Chaque culture a ses valeurs, ses lois orales ou écrites. Chaque culture est unique, différente et performante à sa façon. Dans ces sociétés, les responsabilités envers les personnes âgées étaient sacrées. La vieillesse était considérée comme une valeur et un capital ancestral et peu à peu ces valeurs reviennent par l'intermédiaire du Conseil des Anciens, avec l'aide des instituteurs cumanagoto dans les nombreuses écoles, collèges, instituts et universités récemment créés. Avec las Misiones (Sucre, Barrio Adentro, Che Guevara) une nouvelle étape de progrès s'ouvre devant nous. Les siècles de colonialisme ont détruit en partie l'identité du peuple cumanagoto et c'est face à ce besoin impérieux de reconstruction que la mémoire ancienne individuelle et collective va jouer un rôle primordial dans la construction de ces identités presque anéanties, qui, à un moment donné de leur histoire et dans leur parcours du temps, se sont décidés à se recomposer à l'aide des anciens mythes, des anciennes et des nouvelles croyances. Avec la valorisation de nos croyances et de la prémonition et interprétation des rêves, avec le retour du chamanisme interdit par la colonisation espagnole, avec la renaissance de la médecine traditionnelle et l'usage des peintures corporelles, la mémoire du passé continue à se développer en s'appuyant sur les connaissances ancestrales et enrichies d'un syncrétisme original qui va peu à peu fortifier au jour le jour la vie collective de ces communautés.

La mémoire du passé va agir comme une entité vivante qui va permettre une réelle construction de l'avenir. La mémoire n'est pas faite pour dire une vérité qui est toujours relative mais pour raconter d'innombrables réalités qui vont édifier un passé déjà construit et c'est là que les communautés cumanagoto se donnent les moyens de renaître, fortifiées de leurs échecs, en partie détruites par la colonisation et les dictatures civiles et militaires. Elles se sont fixé un but depuis le jour de la proclamation de l'indépendance le 5 juillet 1810. Le but d'accomplir leur périple social, économique, politique et culturel dans leurs propres territoires, reconnus et légitimés par la nouvelle Constitution de 1999. Ces collectivités enrichies des nouvelles coutumes, des nouvelles croyances par le brassage continu avec des populations différentes réussissent peu à peu, mais de façon continue leur évolution et achèvent la reconstruction d'une nouvelle identité cumanagoto.

 

Notes

1. Le conuco implique un travail collectif appelé cayapa en cumanagoto, avec la méthode de brûlis.
2. Le oidor est un titre administratif de l'époque coloniale qui signifie " celui qui écoute ".

 

Remarque

Maria del Rosario Blanco Ould-Abbas est l'auteure, en 2011, d'une thèse doctorale en ethnologie (Université de Strasbourg) dont le titre est : Les Cumanagoto, un peuple du nord-est du Venezuela. Une société en quête de reconnaissance.