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Confession d'une religieuse



par Gilbert Vieillerobe

 

 


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La carapace craquait comme brindille morte sous la tenaille de mes mandibules. A la pensée d'aspirer cette matière grise, mon corps frémissait de plaisir. Tôt ce matin, j'avais ingurgité en entier deux de mes amants ; ma fringale apaisée, je dégustais, d'un troisième, uniquement le contenu de sa tête. Et maintenant, alors que le soleil au zénith pétrifiait la vie sur la garrigue et que les végétaux se tordaient dans ses flammes, je déchirais délicatement le blindage à la base du cou et introduisais mon suçoir dans la cervelle de ce quatrième amant.

Un met de choix ? Pas seulement : j'avais l'intuition qu'en me gavant de cette matière ma conscience prenait de l'ampleur, s'épanouissait, plus vive, plus lucide. Ma perception de l'environnement, du vivant qui m'entourait me poussait dans l'entonnoir de Darwin : j'allais devenir un être supérieur !

Au fait, ne le suis-je pas déjà ! Je vous entends me désigner religieuse ! Ma posture fait superbement illusion, preuve de la fragilité de votre prétendue intelligence. Quel dieu voudriez-vous que je bénisse ? Allons, sachez que les diables me possèdent, qu'ils me dirigent sur les sentiers de la connaissance. Mes bras levés n'implorent ni ne prient, ils empoignent tout animal vivant qui par distraction s'aventure à leur portée. Sa cervelle sera ma gelée royale ; voyez comme ma tête imperceptiblement se développe, enfle et se modèle en une forme qui doit bien vous rappeler quelque chose !

Je décide que les substances tirées de mes amants ne suffisent plus à assurer mon évolution ; il me faut trouver réserves plus conséquentes. Je me laisse glisser au long de mon perchoir et découvre alors qu'il m'est possible de marcher sur mes pattes arrières : littéralement, les bras m'en tombent et se balancent au long de mon corps au rythme de mes pas. Les crochets acérés et rigides qui hérissaient leurs extrémités se révèlent être de souples tentacules. J'avance, debout, maladroitement sur le sol inégal où le gravier semble un monstrueux rocher. Je me saisis alors machinalement d'un fétu de thym ; cette canne pointue se transformera à l'occasion en un terrible poignard.

Dame musaraigne au sortir de sa sieste, attentive à sa toilette, transpercée par ce glaive n'aura le loisir, ni de surprendre la vie s'enfuir de son corps, ni de savoir quelle intelligence s'enrichira de ses neurones spécifiques. Je plongeais dans cette matière immense et riche, me reprochant d'avoir tardé aussi longtemps à en rechercher l'existence. Ma raison naissante me rappelle alors que l'évolution doit suivre son cheminement et qu'il est hors de question de griller les étapes, même si je suis persuadée qu'un destin exceptionnel m'est dévolu.

Résignée, je multipliais les agressions de petits rongeurs ; j'en extrayais, comme vous dites, la substantifique moelle. Me mirant un matin dans un lac de rosée au creux d'une feuille de rhubarbe, je découvris un front bombé surplombant des yeux sombres et minuscules encavés dans une orbite profonde. L'épieu que je tenais fermement en main, arme redoutable, était un éclat de bambou tranchant et froid comme une lame de glace. Combien de carnassiers ai-je passés au fil de cette épée, et, suite à ces meurtres, combien de cervelles pleines et juteuses ai-je avalées goulument ? J'ai compris que le nombre devait en être impressionnant lorsque je me suis vue défier et occire un lion gigantesque, lui fendre le crâne en deux et puiser à pleine main dans son cerveau tiède et fumant. A force d'ingurgiter quantités de neurones de grands prédateurs, de carnassiers impénitents, imperceptiblement, n'étais-je pas en train de devenir moi-même un dangereux prédateur ?

 

2

Le gorille peut vous le confirmer, lui qui un matin de printemps me rencontra au détour d'un sentier. Confiant, esquissant un sourire, il avançait vers moi la main tendue. Pacifiquement, il ouvrait la bouche pour me dire … il ne put vomir qu'un flot de sang sombre car je venais de lui transpercer le poumon et le cœur de mon pieu effilé ! Inconsciemment je m'empiffrais de cerveaux d'hominiens avec l'espoir de trouver un peu de paix, d'atténuer mes instincts de meurtre, de me fixer quelques grammes de compassion, de bonté.

Peine perdue, car, étant issu d'une lignée d'anthropophage puisqu'anthropomorphe de naissance, il m'était impossible de me séparer de ce gène. Pour plus de malheur, je n'avais de cesse de développer encore et encore le volume de mon cerveau, d'en faire une monstrueuse usine qui ne pouvait générer que des idées de destruction massive.

Impossible d'assouvir cette faim qui me tenaillait jour et nuit, jusqu'à cette presque dramatique apothéose. A la recherche de cerveau de plus en plus gros, je saute sur le dos d'un pachyderme. Surprise, l'éléphante se secoue pour se débarrasser de cet insecte qui l'indispose. Alors qu'à la hache je m'acharne à lui fendre le crâne, elle devient folle, démarre au galop la trompe haute en poussant d'effrayants barrissements de douleur, suivie par toute la troupe, une vingtaine d'individus tous plus massifs les uns que les autres. Je n'ai que le manche de la hache plantée dans son crâne pour me tenir en équilibre : quel rodéo ! Obligé de lâcher prise alors que la trompe d'un mâle qui m'a repéré est sur le point de m'enlever ! Je valse dans un arbre énorme où, d'instinct, je fais corps avec une haute branche, comme je sais le faire, les membres supérieurs joints imitant l'attitude d'une religieuse en prière. La horde mis deux jours à se disperser, abandonnant les recherches.

Durant ces deux jours de retraite forcée, une évidence s'imposa : j'étais parvenu au terme de ma métamorphose. Etrange découverte que de ressentir l'insistance de mes sexes à vouloir m'imposer une conduite animale, résurgente. Plus étonnante encore la parole qui m'est venue pour les remettre à leur place ; cette voix gutturale m'inquiétait bien un peu, mais vous m'affirmiez qu'elle subirait sa mue, s'apaiserait. Les milliards d'impulsions électriques d'une nanoseconde, qui animaient mon cerveau, m'aidaient à comprendre vos dires, à mener mes propres réflexions : conscience et intelligence me hissaient en votre paradis !

Oui, j'étais bel et bien un des vôtres désormais et je devais me consacrer à ma vie d'homme. L'irrésistible ascension que je venais de vivre ne pouvait s'arrêter ainsi : il me fallait devenir le plus grand d'entre vous ! Le plus difficile serait d'inspirer confiance. Pour tester mes capacités dans ce domaine, je vais me servir d'un truc formidable de votre invention : la politique et le suffrage universel !

Ma voix se révéla atout maitre. Je devins vite un orateur adulé ; vos regards et votre enthousiasme me laissaient entendre que j'étais enfin devenu quelqu'un, certainement un de vos mentors. A un détail près : affublé d'un costume militaire, casquette plate à large visière noire et boucle de ceinturon où l'on pouvait lire " dieu avec nous ", je portais une petite moustache noire sous le nez et une mèche noire barrait mon front bas.

 

 

Remarque

Gilbert Vieillerobe est l'auteur de La route de l'ambre bleu, paru chez L'Harmattan.
A lire avant de se rendre dans les espaces sibériens…