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Entre protection et ouverture touristique des aires paysagères :
le cas de l'Aire Paysagère de Wulingyuan (Hunan, Chine)



par Xiang Wei


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Comme les aires protégées sont souvent à la fois des paysages remarquables mais aussi des espaces où l'économie connaît des difficultés, il ne semble pas évident de concilier l'objectif du développement de la région avec la protection de ces sites, notamment dans le cadre d'un développement du tourisme dans les pays émergents.

Dans un pays en plein essor comme la Chine, la croissance économique au niveau national et l'instauration des congés payés favorisent fortement le développement des activités de loisirs parmi la population. En outre, l'importance des aires paysagères ("Guojiaji fengjingqu") dans le pays, sur le plan touristique, se traduit par une considérable multiplication des flux touristiques nationaux vers ces destinations. L'urbanisation et la mercantilisation très importantes, la pollution environnementale et la dégradation paysagère provoquées par cette utilisation intense, ainsi que l'insuffisance de sensibilisation du public et des habitants en faveur de la protection de la nature sont les conséquences d'une gestion inadaptée. Dans ce contexte socio-économique, la plupart des aires paysagères entrent dans une phase de plein essor, marquée cependant par une confrontation permanente entre le développement économique et la protection de la nature.

L'Aire Paysagère de Wulingyuan, notre étude de cas, se situe dans ce contexte-là, mais elle est encore plus complexe. Non seulement c'est une aire habitée (par les Tujia entre autres), mais elle fait aussi partie du Patrimoine naturel de l'UNESCO. La protection et la gestion des patrimoines (naturel, culturel, architectural, paysager), le développement économique, la satisfaction des populations locales sont les trois objectifs fondamentaux pour la direction de l'APW (Aire Paysagère de Wulingyuan). Les deux premiers ont été en partie atteints. Reste à pourvoir au troisième...


Le contexte de la politique de démolition

Il nous semble que, malgré les nombreux efforts consentis par les administrations locales pendant les phases de création et de consolidation de l'APW, elles n'ont pas assez pris conscience de l'entrée dans cette nouvelle phase d'essor. Certaines politiques et le système de gestion ne correspondent plus à la nouvelle situation de developpement. La direction de l'APW n'a pas bien associé le rapport entre protection du patrimoine naturel et sa valorisation. Elle considère le patrimoine naturel plutôt comme une ressource touristique ordinaire. De nombreux et importants investisseurs venus de l'extérieur, se montrent souvent actifs dans la construction d'équipements touristiques et récréatifs. Certes, ces investissements sont importants pour les retombées économiques de la région. Cependant, les populations locales ne semblent pas assez bénéficier de ces retombées (une grande disparité des croissances absolues entre district et habitants).

De leur côté, bien qu'inexpérimentés dans l'organisation et la gestion, attirés par les profits économiques venant du tourisme, les habitants à l'intérieur du site se sont joints spontanément aux foules exploitant le site. Tous ces facteurs sont à l'origine de l'urbanisation sauvage et de la mercantilisation du site et des fortes modifications apportées au paysage naturel. Six ans après l'inscription sur la liste du Patrimoine naturel, ce problème a été constaté et clairement établi par l'UNESCO en 1998. Quand il s'agit des conflits d'usage entre protection de la nature et dévéloppement du site, paradoxalement, une solution radicale qui va à l'encontre de l'idéologie traditionnelle (harmonie entre l'homme et la nature) a été apportée par l'administration locale. Face à la pression conjointe de l'organisation internationale et de l'Etat chinois, la direction de l'APW a commencé à réfléchir à cette question et essayé de trouver la solution la plus rapide et la plus efficace. La politique de démolition est née dans ce contexte.


Les conséquences de cette politique de démolition

Sans une consultation approfondie auprès des habitants concernés, la politique de démolition - qui a entraîné de nombreux sacrifices pour une partie des populations locales - a recueilli une grande incompréhension, voire l'hostilité des habitants. De surcroît, la différence d'exécution de cette politique entre les gestionnaires (Bureau de Gestion du Parc de Zhangjiajie et Administration du District de Wulingyuan) a provoqué une situation inégale des deux communautés touchées. Avec la crise de confiance entre l'ADW et les habitants concernés, et la différence de traitement apportée aux deux communautés à l'intérieur du site, les conflits s'installent.

Trop focalisée sur le sujet et pressée par le problème de cette urbanisation sauvage, l'administration locale a impulsé une mesure radicale pour résoudre le déséquilibre entre le développement et la protection du site, en mettant en oeuvre une vigoureuse politique de démolition des équipements d'accueil tant pour les habitants que pour les commerçants. Ce faisant, elle a perdu de vue et négligé les causes profondes qui avaient amené le problème d'urbanisation : le déséquilibre entre l'exploitation des ressources naturelles touristiques et la protection du patrimoine naturel d'un côté, et le déséquilibre entre le développement du site et celui des communautés de l'autre.

La politique de démolition a donc intensifié ces déséquilibres, entraînant de nouveaux conflits sociaux. Faute d'une intégration active dans les projets touristiques, les habitants se marginalisent peu à peu. Ils perdent aussi leur motivation pour un développement du site qui dissocie le développement des communautés. Sans leur participation, le problème du déséquilibre entre la protection de l'environnement naturel et le développement économique de la région n'est pas près d'être résolu. De ce fait, les politiques de protection, fondées principalement sur la démolition massive, n'ont pas résolu la question du déséquilibre entre protection et développement du site. De plus, elles ont créé de nouveaux problèmes sociaux.


Remise en question au système des aires paysagères en Chine

Le cas de l'APW et d'autres aires paysagères ne met pas seulement en cause la responsabilité des autorités locales mais aussi celle de l'Etat. Pour ce qui concerne la définition des aires, l'autorité étatique privilégie le repos et la visite offerts aux touristes au détriment de la protection et de la préservation dues aux sites. Les réglementations souffrent de n'être pas toujours appliquées fermement et devraient être remplacées par des lois, de caractère plus contraignant. Le système de gestion de l'ensemble des aires paysagères d'échelon national pâtit d'un déséquilibre dans la répartition des effectifs : trop d'acteurs d'un côté, trop de pénurie de l'autre. Le financement n'est pas à la hauteur de l'enjeu : 1 million d'euros au total pour l'ensemble des 208 aires paysagères d'échelon national, inchangé depuis de nombreuses années. La dénomination des espaces classés est confuse : une appellation en chevauche parfois une autre, et le degré de protection à accorder aux espaces n'est pas toujours clairement établi. La coordination entre administration centrale et locale pourrait être améliorée par l'installation d'un régulateur d'Etat sur chaque aire. Il nous semble donc important de clarifier la responsabilité de l'Etat et des administrations locales pour améliorer le travail de gouvernance.


Conclusion

Protection et développement sont souvent antagoniques, mais pas inconciliables, à condition d'établir des priorités. Nous pensons qu'il faut favoriser la protection du patrimoine naturel car c'est d'elle que découleront les ressources touristiques d'une façon naturelle et durable, et qu'elle évitera à l'avenir les phénomènes d'urbanisation, de mercantilisation, d'artificialisation et de sur-fréquentation. Mais il nous paraît aussi important de sensibiliser et d'y intégrer les populations locales plutôt que d'imposer une protection de la nature venue d'en-haut et appliquée strictement et sans nuance en cas de conflits d'usage entre protection et développement du site. Renforcer la participation communautaire dans le processus de territorialisation de l'APW favoriserait l'intégration et la motivation des habitants pour une véritable application de tourisme durable.


Larmes de joie à la veille d'un mariage traditionnel chez les Tujia
(cliché de l'auteure)

 


Les touristes dansent "ensemble" avec les Tujia
(cliché de l'auteure)

 

Bibliographie

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Remarque

Xiang Wei est titulaire d'un doctorat en Géographie (Université de Grenoble).
Le titre de cet article - qui résume son travail - reprend celui de sa thèse.
Elle enseigne désormais à l'université en Chine (à Shanghai).