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En Inde... dans la rue


A Bali... dans une bibliothèque



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Sommaire des 32 comptes rendus

 

Rui Zink, Le destin du touriste, Paris, Métailié, 2011.
Patrick Manoukian, Le temps du voyage. Petite causerie sur la nonchalance et les vertus de l'étape, Paris, Transboréal, 2011.
Gary Victor, Le sang et la mer, Paris, Ed. Vents d'Ailleurs, 2011.
Dany Laferrière, Tout bouge autour de moi, Paris, Grasset, 2011.
Philippe Pollet-Villard, Mondial Nomade, Paris, Flammarion, 2011.
Amir Valle, La Havane Babylone. La prostitution à Cuba, Paris, Métailié, 2010.
Rodolphe Christin & Philippe Bourdeau, ed., Le tourisme : émancipation ou contrôle social ?, Lyon, Ed. du Croquant, 2011.
James Noël, Le sang visible du vitrier et La fleur de Guernica, album illustré par Pascale Monnin, tous deux parus éditions Vents d'Ailleurs, 2011.
Bengt Jangfeldt, La Vie en jeu. Une biographie de Vladimir Maïakovski, Paris, Albin Michel, 2011.
Alexis de Tocqueville, Quinze jours au désert, Paris, Ed. Le Passager clandestin, 2011.
Arnaud Dubus, Thaïlande, Paris, La Découverte, 2011.
Jean-Marie Breton, ed., Patrimoine, tourisme, environnement et développement durable, Paris, Karthala, 2010.
Serge Michel et Paolo Woods, Marche sur mes yeux, Paris, Grasset, 2011.
Kossi Efoui, L'ombre des choses à venir, Paris, Seuil, 2011.
Klaus Mann, Speed et Aujourd'hui et demain 1925-1949, Paris, deux ouvrages parus chez Phébus, 2011.
Sylvie Crossman, Jean-Pierre Barou, Tibet, une histoire de la conscience, Paris, Seuil, 2010.
Michel Beaud, Face au pire des mondes, Paris, Seuil, 2011.
Georges Bogey, Le promeneur des Aravis, Annecy, Ed. Livres du monde, 2011.
Pierre Gras, Le temps des ports. Déclin et renaissance des villes portuaires (1940-2010), Paris, Tallandier, 2010.
Sorj Chalandon, Retour à Kyllibegs, Paris, Grasset, 2011.
Jean Rolin, Le Ravissement de Britney Spears, Paris, POL, 2011.
Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Paris, Gallimard, 2011.
Lilyane Beauquel, Avant le silence des forêts, Paris, Gallimard, 2011.
Frédéric Durand, Timor-Leste, premier Etat du 3e millénaire, Paris, Belin, 2011.
Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, Marseille, Agone, 2010.
Soth Polin, L'anarchiste, Paris, La Table Ronde, La petite vermillon, 2011.
Guillaume Piketty, Résister. Les archives intimes des combattants de l'ombre, Paris, Textuel, 2011.
Putu Oka Sukanta, Le voyage du poète, Paris-Jakarta, EFEO, 2011.
Martin Malia, L'Occident et l'énigme russe. Du cavalier de bronze au mausolée de Lénine, Paris, Seuil, 2003.
Marie-Pierre Rey, Le dilemme russe. La Russie et l'Europe occidentale d'Ivan le Terrible à Boris Eltsine, Paris, Flammarion, 2002.
Francis Métivier, Rock'n philo, Paris, Bréal, 2011.
Franck Michel, Voyages pluriels. Echanges et mélanges, Annecy, Ed. Livres du monde, 2011.

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Rui Zink, Le destin du touriste, Paris, Métailié, 2011, 192 p.

A l'heure où le tourisme extrême et autres formes de " voyageurisme " se développent sur les décombres d'une société mondiale vouée à la consommation, obsédée par la nouveauté et qui ne sait plus où puiser l'exotisme, ce livre évoque le périple de Greg dans un quelconque pays du Sud. Comme tant d'autres touristes déboussolés, soucieux d'assouvir des désirs inavoués, excités par l'idée d'un prometteur " tourisme du réel ", la quête de sensations fortes devient le principal mobile de l'acte de partir. Ce que ces contemporains, trop à l'aise dans leur confort mais abrutis par un train-train lobotomisant, recherchent avant tout c'est donc l'enfer au paradis, avec une bonne dose d'adrénaline, à la fois garantie et programmée. Greg est de ceux-là, même si ici on atteint parfois un bienvenu cynisme. Il quête ainsi le danger et la violence sans prétexter de faire sembler de le faire. Un impératif guide ses pas : être au cœur de l'événement, de l'action, de l'horreur. Sans jamais rater les pires scènes du spectacle de la misère du monde ; Amadou, son guide protecteur, est là pour l'orienter sur les chemins du voyeurisme touristique. Pour Greg, il s'agit de trouver une issue à la routine et surtout à l'ennui qui le mine. C'est pourquoi, entre autres " activités ", il souhaitera se balader sur une plage minée, se prélasser dans une piscine remplie de piranhas ou assister à un match de football d'enfants unijambistes. Il demandera à son guide de l'emmener " dans un endroit où il se passe quelque chose ", n'est-ce pas là une demande souvent entendue ? Les touristes ont peur du vide, c'est bien connu, c'est d'ailleurs pourquoi les voyagistes se chargent aussi bien de leur remplir leur emploi du temps vacancier… Donc, l'objectif poursuivi par ces quêteurs de (mauvais) trips consiste à voir le monde dans sa crudité banale et dans sa cruauté quotidienne comme pour, enfin, donner un " vrai " sens à une vie qui n'en a plus guère. En bon client comme il se doit, et le touriste étant au-dessus de tout, il est naturel que son caractère " divin " n'ait pas échappé à l'auteur qui va jusqu'à convier Dieu lui-même à son voyage : " Dans un monde sans destin, Dieu est le touriste suprême. Il apparaît quand il veut. Et ensuite il se casse. Il est et il n'est pas partout, c'est-à-dire qu'il est toujours en transit. Il n'assume aucune responsabilité, grâce à l'escroquerie du libre arbitre. Et nous, nous avons été faits à son image et à sa ressemblance… " (p. 164).
En fin d'ouvrage, la " Note de la Commission " - évidemment engagée dans le développement durable - révèle quelques belles perles sur le tourisme actuel mais également sur l'état de notre démocratie globale : " Nous devons affronter la dure réalité : le tourisme est, de nos jours, la seule industrie qui reste aux régions qui, malgré tous les fonds structurels reçus, ont prouvé leur incapacité à prospérer d'une autre façon " (p. 178). Le romancier portugais se fait volontiers, avec recul et bonheur, critique d'un discours dominant, trop convenu, si facilement repris par les développeurs et autres promoteurs touristiques. Non dénué d'humour, ce roman ou conte - c'est selon - interroge nos propres comportements de vacanciers et interpelle nos regards sur les autres et les Suds en particuliers. Zui Rink propose ici un roman satirique et dynamique qui a le mérite notable de questionner le bien-fondé du tourisme international à l'aune d'une mondialisation mais aussi de la crise. A propos de ce livre éclairant sur le phénomène actuel du dark tourism, le mot de la fin pourrait revenir au détective de l'hôtel de Greg qui dit que " sur cette terre nous sommes tous touristes ". C'est bien aujourd'hui ce qu'il faut craindre.

Franck Michel

 

Patrick Manoukian, Le temps du voyage. Petite causerie sur la nonchalance et les vertus de l'étape, Paris, Transboréal, 2011, 90 p.

Ce modeste livre, paru dans la collection " Petite philosophie du voyage " chez Transboréal, nous transporte dans le temps du voyage, celui qu'on prend et qu'on attend de tout voyage digne de ce nom. L'auteur, Patrick Manoukian, auteur-éditeur et surtout bourlingueur, montre la voie en précisant d'emblée que pour lui " voyager c'est s'arrêter. Faire une pause paresseuse entre l'étape achevée et celle qui viendra ". Il entend partager ici ses réflexions, nourries de réel et de vécu, sur le nécessaire temps du voyage. Et aussi sur le temps " en " voyage. Il nous explique notamment que, dans l'univers du voyage, le temps tient bien mieux la route que la distance, " parce que le temps est de l'ordre de l'intime et de l'émotion, alors que la distance tient à la perception et à la sensation ". De la même façon qu'il préfère la rencontre à la visite, la pause bienfaisante le retient plus que le rythme de croisière, et il privilégie " l'inattendu sur le prévu ". Le seul rythme qui sied véritablement à notre auteur-voyageur est celui de la nonchalance. Il y a là également une manière de voir le monde plutôt que de le faire. Le déclic pour l'auteur vient d'une expérience malheureuse : trop précipité par sa propre conquête de l'ouest (et de soi), il " rate " en 1969 le fameux festival de Woodstock et comprend du coup que " le voyage n'était pas tant dans le mouvement que la pause " mais aussi que " la façon de voyager importe plus que le voyage lui-même ". A ce titre, c'est le moment présent qui compte en voyage et les haltes ne sont donc plus des étapes dans l'attente d'un but mais des moments privilégiés et imprévus à croquer pleinement. " Pour voyager heureux, il faut voyager surpris, c'est-à-dire ne pas avoir de but pour saisir, à chaque instant, l'occasion d'une halte imprévue ". Pour Manoukian, voyager côte à côte favorise la rencontre tandis que le face-à-face est plus propice au conflit, et il est vrai en effet que la fréquentation des autres au cours de nos pérégrinations confirme cette forte tendance. L'auteur déplore aussi avec raison et non sans amertume que " beaucoup d'entre-nous ont perdu, dans l'art du voyage, le sens du partage ". Avec la technologie triomphante et le fameux progrès on sait ce qu'on gagne mais rarement ce qu'on perd. On prend - ou on paie - sans donner en retour, sans oublier le fait que " l'échange n'est pas un paiement. C'est un partage ". Au final de ce périple aux confins temporels du voyage, l'auteur nous explique que l'acte même de " voyager c'est 'prendre le temps' d'être ailleurs ". D'être tout court et d'être autrement aussi.

Franck Michel

 

Gary Victor, Le sang et la mer, Paris, Ed. Vents d'Ailleurs, 2011.

Ecrivain, scénariste et journaliste basé à Port-au-Prince, Gary Victor revisite ici le rêve du prince charmant à la mode haïtienne. Roman de lucidité poétique. " Je voulais dire, je voulais hurler", clame le narrateur, écrivain, de Je sais quand Dieu vient se promener dans mon jardin (2004), l'un des premiers romans de Gary Victor parus en France. "Je voulais secouer la torpeur de ces gens perdus dans un labyrinthe de mythes et de mensonges. " L'auteur mène le même combat : dire les choses comme elles sont, les situations les plus drôles comme les plus tragiques. " A Haïti, dit-il, le chaos est permanent. C'est comme si la réalité était enterrée dans l'imaginaire, comme si rien n'existait, que tout était à l'envers, le jour et la nuit, la vie et la mort. Ça empêche d'agir, de se remettre en question. Le mythe, chez nous, est comme une prison ! " Mais pas question de lutter contre les mythes en les ignorant. Gary Victor nourrit ses histoires de références - au vaudou, à la politique, à l'idée qu'Haïti a l'éternité pour résoudre ses problèmes. Il met des colliers de symboles au cou de ses personnages, dont plus d'un avance masqué d'ignorance, de fausse innocence, entre fantastique et réalité, drame social et pamphlet.
Son treizième roman, Le sang et la mer, accompagne une femme à la poursuite de ses rêves. Hérodiane, orpheline, a quitté son village avec son frère pour s'installer à Paradi, un bidonville de Port-au-Prince. A la poursuite du prince charmant - un homme au teint clair et aux yeux bleus - qui l'emmènera loin de " cette fournaise de béton. " Le mulâtre finira par venir, dans une Jeep - noire comme la peau d'Hérodiane -, mais la réalité sera encore une fois rugueuse à étreindre. Roman des amours, mais aussi des bigarrures de la société haïtienne, de la tolérance et de l'espoir, Gary Victor évoque sans fard le mal-être de son pays. " L'imaginaire est mon matériel de romancier, mais je veux dire les choses en toute nudité, sans peur des mots. Et y aller fort, car les Haïtiens ont besoin d'un électrochoc. Il faut, comme dit Frankétienne, que cette macaquerie cesse ! " Gary Victor est l'auteur le plus lu d'Haïti. En dépit de grincements de dents, ses livres sont plutôt bien accueillis. Comme s'ils étaient attendus. Agronome devenu journaliste, rédacteur en chef du quotidien Le Matin jusqu'en 2004, Gary Victor s'implique dans la reconstruction d'Haïti depuis des années. Dans ses articles. En humoriste - il est l'auteur, en radio, de sketchs du genre des Guignols, où deux personnages discutent politique de manière très libre. En scénariste d'un feuilleton télé, pour le cinéma et la radio. Et dans ses romans et nouvelles, à la verve puissante. " L'avenir d'Haïti, dit Gary Victor, dépend du regard que les gens vont poser sur la réalité. Chez nous, le principe de réalité n'existe pas. Va-t-on parvenir à se délivrer de l'imaginaire, notre drogue première, et à voir la réalité en face ? "

Joël Isselé

 

Dany Laferrière, Tout bouge autour de moi, Paris, Grasset, 2011.

Depuis le prix Médicis qu'il décrocha pour L'énigme du retour, en 2009, il y a eu le séisme. Au-delà du malheur, Dany Laferrière témoigne de l'après 12 janvier et veut croire à la renaissance de Haïti, qu'il montre si bien dans Tout bouge autour de moi.
Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer
et Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ? : Dany Laferrière, Haïtien exilé depuis plus de trente ans à Montréal, n'a pas toujours fait dans la concision, donc. Mais cette particularité importe peu, parce que derrière chacun de ses titres drôles et interminables on retrouvait un questionnement stimulant, empreint de finesse et d'humour, parfois irrésistible. Au centre de tout, la quête difficile de l'identité chez un artiste poussé loin de ses terres, traqué par les Duvalier.
Après plusieurs entretiens et textes parus ces derniers temps dans les journaux du monde entier, Laferrière revient sur son expérience et précise, souvent avec humour, ses ambitions pour Haïti, ce pays magnifique-misérable douloureusement meurtri. Dany Laferrière était à Port-au-Prince le jour du tremblement de terre, invité par le festival Étonnants voyageurs. " Ce 12 janvier va rester un moment fondamental dans l'histoire haïtienne, comme l'est le 1er janvier 1804, date de notre indépendance, affirme-t-il au bout du téléphone. A cette époque, toutes les grandes puissances se sont détournées de nous, car nous mettions en question la pratique si rentable de l'esclavage. Avec le tremblement de terre, tous les regards se sont tournés vers nous. Cet événement dramatique a touché les médias mais d'abord les gens. Le choc a été terrible mais très vite, la vie a repris. Le lendemain, une Haïtienne s'est installée en face de mon hôtel pour vendre une demi-douzaine de mangues. C'est cela, Haïti, la vie malgré tout ".
Il est question de cela dans Tout bouge autour de moi, mais aussi de cette minute interminable où la terre s'est mise à onduler comme une feuille de papier, les immeubles à s'agenouiller, emprisonnant les gens dans leur ventre. Pratiquement douze mois après, la survie des Haïtiens demeure très difficile, l'aide internationale, massive, n'est pas encore bien organisée. " Le rapport au temps n'est pas le même ici et là-bas, reprend Dany Laferrière. Ici, on est devant sa télévision, et on voudrait que, chaque fois qu'on revient après avoir quitté la pièce, quelque chose se soit passé, que cela ait changé. A Haïti, tout est très lourd : Port-au-Prince est une ville de plus de deux millions d'habitants qui n'est pas simple à manoeuvrer. Quand j'appelle ma mère là-bas, elle me dit que ça ne va pas du tout. Quand j'ai mon neveu, il me dit que ça peut aller, qu'ils ont à manger. Ma mère est contestataire, mon neveu est optimiste. Pour aider Haïti, il ne faut pas agir de façon névrotique. Il faut prendre le temps ".
Trois jours durant, l'écrivain-scénariste a vu la capacité du peuple haïtien à résister et à durer. Il était nécessaire de témoigner de tout cela sans pathos et sans lyrisme. " Il ne faut pas pleurer pour les Haïtiens, conclut-il. S'ils vous voient tristes, ils le seront aussi. Même après ce cataclysme, quand il y a des rencontres de Haïtiens de la diaspora, il y a toujours des moments joyeux. Le bureau des contributions aussi s'est effondré : pour ceux qui n'avaient pas payé leurs impôts, c'est comme pour le gamin qui n'avait pas fait ses devoirs et apprend qu'il n'y a pas classe. Puisque tout est cassé, personne n'a plus rien, on est tous au même niveau. Et quand on ne sait pas où on va, tous les chemins sont bons. C'est un moment neuf, inédit. Homère le disait : les dieux envoient des malheurs aux hommes pour qu'ils en fassent des chants. On ne va pas chômer, donc ".

Joël Isselé

 

Philippe Pollet-Villard, Mondial Nomade, Paris, Flammarion, 2011.

" Ne m'indique pas mon chemin car je risquerais de ne plus savoir me perdre ". Un homme invente un concept lié à un monde en pleine mutation - surtout des mutations de postes d'un pays à l'autre : le garde-meuble transparent, des hangars en blocs de verre à la périphérie des villes, dans lesquels celles et ceux qui changent de ville, voire de continent pour conserver un travail, mettent de côté leur " mobilier résiduel ", ces objets qu'ils ont " cru posséder un jour pour toujours et qui vous ont possédé au point de vous donner l'illusion d'appartenir à une maison, une famille, un quartier, une nation ". Dans l'espoir de revenir, et de récupérer les commodes et fauteuils stockés à bon prix. Fortune faite, Rem vend son affaire et devient très riche, " condamné à être très riche pour cinq ou six cents ans. " Pas simple. Surtout si l'on pense que " les gens qui ne possèdent rien éprouvent moins de difficultés à retrouver les chemins de la liberté ". Que faire avec tout cet argent, et une fois que l'on a jeté les médicaments à la poubelle et rompu avec le passé professionnel ? Une photo retrouvée dans le tiroir d'un bureau sera le déclencheur d'une sorte de quête de sens et le conduira en Inde, pays dans lequel des entreprises françaises ont délocalisé leur production et leur personnel français ; pays dans lequel des marques de vêtements gèrent des prisons et où des villes portent le nom de firmes automobiles. Bref, une sorte de cauchemar, règne absolu de l'argent. Là il se souviendra qu'il est déjà venu, quand il était " jeune aventurier parcourant le monde, arpentant le bord des routes ". Au bout de quelques jours et de quelques rencontres improbables " un monde se retraçait dans ses artères, le voyage reprenait place en lui ". Finalement, après des années " rectilignes " de vie professionnelle, il se rendra à l'évidence que " savoir voyager n'est peut-être pas beaucoup plus compliqué que savoir marcher, réapprendre ne demande pas de gros efforts ". On sait que " dans un voyage ce n'est pas la destination qui compte, mais presque toujours le chemin parcouru, et les détours surtout ". Rem devra choisir entre mensonge et vérité. " Depuis toujours les gens se moquent de connaître la vérité. Mentir fait partie du voyage, absolument ". Rem a rendez-vous avec son destin. En lignes courbes. Mais est-ce le plus important ?
Les premières lignes : " Rem Jean-Charles était un homme profondément bon qui avait bâti son empire, non sur le vide comme nombre d'entrepreneurs de ses contemporains, mais sur le trop-plein. Les très fameux et très populaires garde-meubles Mondial Nomade, vous vous en souvenez peut-être ? Eh bien, c'était lui ".

Lionel Bedin

 

Rodolphe Christin & Philippe Bourdeau, ed., Le tourisme : émancipation ou contrôle social ?, Lyon, Ed. du Croquant, 2011, 284 p.

Voilà un ouvrage collectif particulièrement bienvenu sur le présent et le devenir touristique dans le monde. Bien transformé, l'essai rassemble une dizaine de contributions émanant de scientifiques comme de journalistes. Les auteurs distillent ici une pensée utilement critique et joliment argumentée, le tout proposant des alternatives au discours dominant que des chercheurs de plus en plus dépendants des intérêts économiques ont depuis longtemps abandonnées. A l'instar des chercheurs labellisés et des professionnels du tourisme, ce sont également les touristes qui doivent aujourd'hui être sensibilisés au nouvel ordre touristique qui se dessine. Comme le précisent d'emblée les deux maîtres d'ouvrage, R. Christin et Ph. Bourdeau, il s'agit donc de " réveiller le touriste qui sommeille en nous ". Pour ce faire, il importe de " bousculer le consensus " et de " résister aux diverses mystifications de la communication touristique ". Cela n'est et ne sera pas une mince affaire, et les auteurs répondent dans la foulée tout en s'interrogeant : " Le tourisme, partie prenante de l'industrie du divertissement, ne contribue-t-il pas à nous faire accepter le monde tel qu'il va ? ". Ce n'est plus seulement un risque mais une réalité. D'où précisément l'intérêt d'un tel livre collectif, afin de suggérer d'autres voies pour penser puis agir sur l'avenir du tourisme, et plus encore du voyage. L'objectif annoncé (p. 10) est clair et net, mais également salutaire : " pousser le tourisme dans ses retranchements, afin d'imaginer de nouvelles manières de découvrir le monde ". Rodolphe Christin entame le ban en s'attelant à décrypter " le tourisme enfermé " et analyser " une société touristifiée " de plus en plus gangrenée par le biais d'un " totalitarisme gestionnaire " qui ne dit pas son nom et rassure même des citoyens qui ont oublié de se défendre jusqu'à bientôt perdre leurs droits. Dans cette société hyper contrôlée, si bien lissée par une hypothétique démocratie mondialisée, le tourisme épouse l'ordre libéral momentanément triomphateur, ce qui fait dire l'auteur : " Ce que le tourisme révèle et que le tourisme accepte, c'est qu'il n'y a pas d'évasion géographique possible dans les lieux mis aux normes sous ce prétexte. Or, ces lieux-là se généralisent et changent le monde en un vaste supermarché. La tangente y est phantasme, seulement phantasme. L'ingénierie sociale a pris la main sur nos déplacements et la réalisation de nos désirs ". Mais, " faut pas rêver ", et si le constat est accablant il n'empêche en rien la majorité des touristes de partir ou plutôt fuir temporairement un quotidien honni pour aller rêver d'exotisme le temps des vacances. La patrimonialisation de la planète en cours pour l'usage des touristes et les espaces préservés - parfois sous bonne escorte, des girls aux soldats - pour les accueillir dans un monde trop agité, sont là pour " rassurer " : les marchés, les clients, le développement, l'exotisme, sans oublier la bonne conscience. Dans cette planète vouée au divertissement global, les autochtones n'ont qu'à s'adapter. Ou se faire oublier, ou encore disparaître voire émigrer. Un voyage peut toujours en cacher un autre. Les contributions de ce livre explorent les horizons à revisiter sous des angles multiples : le travail, le progrès, le social, le sport, la géopolitique, l'altérité, l'éthique… Repenser le tourisme est une tache aussi immense que le monde qui nous entoure, tant les freins et pressions prédominent. En fin d'ouvrage, dans son texte sur " l'après-tourisme " qu'il cherche à mieux appréhender comme à ré-imaginer, Philippe Bourdeau insiste sur l'importance de l'évasion, non pour fuir mais pour se libérer. Et pour recouvrir cette autonomie perdue (ou niée, parfois reniée), il importe de remettre au goût du jour… des utopies. L'utopie, au pluriel, tout comme nos mondes et nos voyages actuels. Non pas des utopies du passé, dépassées, voire mortifères. Mais de nouvelles utopies, essentielles et inédites, naturelles et joyeuses, ancrées dans le monde d'aujourd'hui, au sein d'un univers global où l'indignation peut s'avérer créatrice, formatrice et refondatrice d'un autre vivre-ensemble. D'un autre voyage donc aussi. Cet ouvrage ouvre de nouvelles perspectives pour visiter ou plutôt découvrir le monde autrement.

Franck Michel

 

Amir Valle, La Havane Babylone. La prostitution à Cuba, Paris, Métailié, 2010, 308 p.

Voilà un ouvrage particulièrement bienvenu sur la prostitution. En excellent journaliste et non moins excellent écrivain, Amir Valle décrit la réalité de l'univers prostitutionnel à Cuba. L'auteur-journaliste, qui vit désormais à Berlin, fait ici également œuvre d'historien et plus encore de socio-anthropologue, tant les descriptions et analyses sur les itinéraires de proxénètes et surtout de " cavaleuses " (terme ici préféré à " cavalières " qu'on retrouve dans d'autres écrits) sont justes et précises. Dans ce livre très bien construit et agencé - avec ses sept chapitres toujours divisés en plusieurs parties très différentes et complémentaires, agrémentant et rythmant avec bonheur la lecture - c'est notamment la force des témoignages qui représente l'essence même du corpus ici densément décrypté. Ces tranches de vie souillée, déniée, volée, le plus souvent de la part de " cavaleuses ", ou ces propos crus émanant d'interviews de proxénètes, d'hôteliers, de dealers et d'autres personnages, en disent en effet bien plus que nombres d'études universitaires. Ancrées au plus près d'un réel le plus souvent sordide, les enquêtes journalistiques et la retranscription des témoignages légitiment les fines analyses d'Amir Valle, qui démontre ici avec brio - et avec un réel talent d'écrivain en plus - que l'ancien " bordel de l'Amérique " d'avant la révolution castriste s'est transformé depuis l'effondrement du bloc communiste en territoire de chasse aux touristes et donc aux devises, où sévit à nouveau " un monde de la nuit obscur " propice à " célébrer un culte au Marquis de Sade ". A l'heure où les recherches universitaires sur le tourisme sexuel et sur la prostitution semblent découvrir les vertus du libéralisme en la matière et où les chercheurs en humanités s'évertuent à comprendre toujours mieux les aspirations desdites " travailleuses du sexe ", le livre d'Amir Valle sur la prostitution (notamment touristique) à Cuba vient rappeler que les " cavaleuses " subissent au quotidien davantage d'humiliations et de mépris que de valorisation ou de reconnaissance, même si le matérialisme et l'argent jouent, à Cuba comme ailleurs, un puissant pouvoir d'attraction auprès d'habitants trop longtemps privés de tout ou en tout cas de biens de consommation. Mais la quête du gain et l'argent-roi ne justifient pas (encore) toutes les démissions et c'est tout à l'honneur d'Amir Valle, à l'issue d'une vaste investigation de dix ans dans les archives et d'enquêtes auprès des bordels et des hôtels, des maquereaux et des prostitués, mais aussi des policiers véreux et des agents de tourisme corrompus, d'opter en ce sens dans cette fine analyse de ce " mal social " comme on dit toujours pudiquement à Cuba. Cet ouvrage est une belle description d'un univers cynique, le tout véritablement bien écrit et décrit. Seul petit hic à cet éloge : l'étude couvre certes bien l'histoire du pays et surtout la décennie si douloureuse des années 1990, avec quelques renvois au début des années 2000. Le manuscrit initial datant de 1999, une belle idée consisterait à actualiser ce travail pour l'amener jusqu'à 2012, sûre que la situation ait encore fortement évolué, pas forcément pour le meilleur d'ailleurs… Dans l'attente, ce livre est à mettre d'urgence entre toutes les mains pour mieux comprendre l'industrie du sexe à Cuba, ses gros rouages et ses petits arrangements, mais aussi pour saisir la réalité et le poids du couple politique-tourisme qui, depuis deux décennies au moins, contribue à douter du côté paradisiaque de l'île - tant vanté et mis en scène notamment par la femme cubaine " vendue " comme argument touristique - que les autorités locales et autres voyagistes internationaux tentent de promouvoir. Grâce à la détermination de l'auteur, ce livre rétablit certaines vérités.

Franck Michel

 

James Noël, Le sang visible du vitrier et La fleur de Guernica, album illustré par Pascale Monnin, tous deux parus éditions Vents d'ailleurs, 2011.

James Noël écrit, à Haïti, ce qu'il vit, ou en se souvenant : c'est toujours à hauteur d'homme que le poète tente de faire coïncider l'être et la lettre. Un pays qui s'enfonce un peu plus tous les jours dans le chaos. La misère et l'analphabétisme érigés en symboles éternels de la nation. Des maisons d'édition inexistantes. Des écrivains sans lecteurs qui pourtant publient (le plus souvent à compte d'auteur). C'est tout le paradoxe d'Haïti. En tête de ces écrivains qui font de la création un geste insurrectionnel, et de la misère une matière littéraire, il y a James Noël, infatigable inventeur de mondes, créateur de langages hors pair, à l'instar de Frankétienne, son mentor. Né en 1978, Noël n'a de cesse de creuser les mots pour mieux nous faire entendre cette langue sensuelle et allusive, pour " dire l'amour brisé aux vitres / Le vieux temps mort sur un pays / La nuit des temps d'années-lumière. "
Une langue en perpétuel mouvement, qui semble s'inventer sous nos yeux et paraît tenir à la fois de l'expressionnisme, de l'écriture automatique et de la tradition orale : "Comment tuer le temps / hormis d'un coup mortel / comment le tuer / tant à coup de crosse / et à coup sûr / est-ce parce que le monde / est petit / que le fustigent orages / et le font tomber pierres tombales / ô ma terre / myope / babel à bout de langue / barbouillé de sang pour du roucou / le crime était à son troisième avril / Comment tuer le temps / mis hors / du jeu de mots."
Mais l'oeuvre de Noël ne saurait se réduire à une simple démarche formaliste. Si esthétique il y a, c'est une " esthétique de la beauté ", qui puise sa source dans une conscience aiguë des sentiments et des choses. Il pourrait tomber dans le piège de l'exotisme, de la mièvrerie - il n'en est rien, car si les métamorphoses de Noël s'inscrivent dans la réalité, sa poésie, cette langue-chant qui semble surgie du fin fond de l'être, est portée vers un ailleurs, un imaginaire qui lui donne une dimension universelle et l'élève au rang des belles oeuvres. Et si le ton est parfois mélancolique, la musique est celle d'une chair qui sait les légendes noires - et roses - de l'amour, la nudité du désir et le simple bonheur d'être en vie, à Haïti ou ailleurs.

Joël Isselé

 

Bengt Jangfeldt, La Vie en jeu. Une biographie de Vladimir Maïakovski, Paris, Albin Michel, 2011.

Cette passionnante biographie de Vladimir Maïakovski, par Bengt Jangfeldt, rend à la poésie le poète embaumé par Staline. Le 14 avril 1930, Vladimir Maïakovski laisse une lettre qui est son dernier poème. Il dit : " Je meurs, n'en accusez personne ", et aussi : " Le bateau de l'amour s'est brisé contre la vie courante ". Il vient de se tirer une balle dans le coeur. Il n'a pas encore 37 ans. Accuser, il aurait pu. Les amours erratiques, la passion, les liens déchirants avec Lili Brik qu'il a rencontrée en 1915 et à laquelle il a dédié ses plus beaux textes. Le peuple au-devant duquel il est allé crier ses vers et sa foi en l'avenir. Le conformisme qu'il voulait écraser comme un insecte malfaisant. Le succès même, car il en a eu, qui ne pouvait le satisfaire. La bureaucratie, le gel qui s'est emparé de la Russie et qui n'a cessé de briser les espoirs de la révolution bolchevique dont Maïakovski aurait voulu faire le nid de l'homme futur. Son corps à peine refroidi, le dictateur Joseph Staline, qui a déjà la main sur tous les rouages du pouvoir, décide de faire de ses funérailles une cérémonie de canonisation en saint laïc de la révolution soviétique. Il le confisque, lui construit une statue qui ne ressemble pas au poète étourdissant, à celui que ses amis surnommaient le " double mètre " tant il était grand et tonitruant. Maïakovski devient officiel. Il avait ça en horreur. Il devient un homme lisse, lui qui était divisé. Un homme de fer, ou de bronze, dressé comme modèle sur les places publiques, lui qui n'avait d'exemplaire que sa faculté de se relever à chacun des combats perdus.
Après 1930, le Maïakovski embaumé a laissé derrière lui le Maïakovski vivant. Il est devenu le symbole de ce qu'il avait exécré, même si en bon soldat de l'espérance il lui était arrivé d'embrasser les illusions qui conduisirent à l'enfer soviétique. Et ce symbole s'est effondré avec l'écroulement de la Russie communiste après la destruction du mur de Berlin. Maïakovski a traversé une période de purgatoire. La traduction en russe de La Vie en jeu, la biographie signée par Bengt Jangfeldt, est en train de changer cette image et de rendre Maïakovski à la Russie d'aujourd'hui ; elle vient de paraître en français. Le Maïakovski de Bengt Jangfeldt a plus d'aspérités, plus d'amertume. La vie quotidienne, avec ses élans et ses reculs, avec les sentiments bousculés des individus, revient au premier plan. Car en ce temps où l'on voulait refaire le monde, l'histoire collective ne pouvait pas être séparée de l'existence personnelle. Plus question de prôner la révolution en perpétuant les conventions bourgeoises. Puisqu'il fallait réaliser l'utopie pour tous, il fallait la réaliser pour soi-même. Puisque la révolution promettait le bonheur et l'accomplissement, chaque heure était une expérience qui bouleversait les règles et la loi. La morale privée était inséparable de la politique. La vie à trois d'Ossip, Lili et Maïakovski n'était ni une foucade ni un arrangement provisoire mais une tentative d'échapper aux vieux démons de la propriété et du conformisme.
Pas de compromis. Seulement le tourment de la liberté. Les caractères prennent le dessus sur la politique et sur les événements de l'histoire. L'épopée politique est un décor flou qui ressemble à un chaos de brume, d'où monte un chant qui résonne encore.

Joël Isselé

 

Alexis de Tocqueville, Quinze jours au désert, Suivi de Course au lac Oneida, et de Le voyage d'Amérique, par Gustave de Beaumont, Préface de Claude Corbo, Paris, Ed. Le Passager clandestin, Coll. " Les Transparents ", 2011.

C'est le 9 mai 1831 qu'Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont débarquent en Amérique. En mission pour étudier le système pénitentiaire, les deux voyageurs vont découvrir bien d'autres choses, jusqu'au 20 février 1832. Tocqueville en tirera évidemment De la démocratie en Amérique en 1835. Mais un petit récit, rarement publié, est également issu de ce périple américain : ces Quinze jours au désert.
Ces Quinze jours au désert se déroulent du 19 au 31 juillet 1831. Détroit, Erié, Cleveland. Puis le nord-ouest en direction de Pontiac où commence le " pays de frontière ", un lent cheminement jusqu'à Saginaw, un court séjour, et retour. Tocqueville et Beaumont recherchent autre chose que " la nature majestueuse chaque jour davantage harnachée et domestiquée par l'action humaine ". Déjà. Et déjà les Indiens que Tocqueville rencontre ne sont plus ceux de Chateaubriand. Déjà les Indiens sont spoliés et clochardisés. Face à la " civilisation " rien ne résiste : ni les autochtones ni les plus impénétrables forêts. Mais peut-être est-il encore temps de voir les derniers représentants de cette vie sauvage et naturelle ? Tocqueville voulait savoir, il voulait aller dans la forêt jusqu'à la limite de la civilisation et " avec les derniers pionniers voir les premiers Indiens sauvages ". Alors qu'à cette époque " voyager pour voir était une chose absolument insolite ", les deux compères vont partir sous les regards étonnés. Le voyage est difficile, d'autant plus que selon Beaumont " Alexis de Tocqueville, en voyage, ne se reposait pas. ", mais ils vont finir par découvrir la fameuse " cabane de bois " et ceux qui y vivent, pionniers dans l'attente de jours meilleurs. Ceux dans les yeux parfaitement noirs desquels brillait ce " feu sauvage " et qui " préfèrent à leurs compatriotes les Indiens, dans lesquels cependant ils ne reconnaissent pas des égaux " et qui " aiment mieux vivre au milieu d'eux que dans la société des Blancs ". Les Indiens " valent mieux que nous, à moins que nous ne les ayons abrutis par les liqueurs fortes ". Les lieux sont à la mesure des hommes qui les défrichent. Le " désert ", que Tocqueville définit ainsi : " une solitude fleurie, délicieuse, embaumée, magnifique demeure, palais vivant, bâti pour l'homme, mais où le maître n'avait pas encore pénétré ". L'intérieur d'une forêt vierge. Un endroit l'on travaille la terre, mais un endroit sans clocher, sans église, sans presbytère, un endroit vierge où " rien n'y réveille encore l'idée du passé ni de l'avenir ". Un endroit extraordinaire. " Je revins sur les bords du ruisseau où je ne pus m'empêcher d'admirer pendant quelques minutes la sublime horreur du lieu ". Le voyage et les rencontres sont inoubliables. " Il y avait dans l'ensemble de ce spectacle une grandeur sauvage qui fit alors et qui a laissé depuis une impression profonde ". Tocqueville a le sentiment d'assister " à l'une des scènes du monde primitif, et à voir le berceau encore vide d'une grande nation ".
Les premières lignes : " Une des choses qui piquait le plus notre curiosité en venant en Amérique, c'était de parcourir les extrêmes limites de la civilisation européenne ; et même, si le temps nous le permettait, de visiter quelques une de ces tribus indiennes qui ont mieux aimé fuir dans les solitudes sauvages que de se plier à ce que les Blancs appellent les délices de la vie sociale. Mais il est plus difficile qu'on ne croit de rencontrer aujourd'hui le désert. A partir de New York, et à mesure que nous avancions vers le nord-ouest, le but de notre voyage semblait fuir devant nous. Nous parcourions des lieux célèbres dans l'histoire des Indiens ; nous rencontrions des vallées qu'ils ont nommées ; nous traversions des fleuves qui portent encore le nom de leurs tribus, mais partout la hutte du sauvage avait fait place à la maison de l'homme civilisé, les bois étaient tombés, la solitude prenait une vie ".

Lionel Bedin

 

Arnaud Dubus, Thaïlande, Coll. " Les guides de l'état du monde ", Paris, La Découverte, 2011, 222 p.

Projetée une nouvelle fois en 2011 sous les feux de l'actualité pour ses soubresauts politiques, la Thaïlande est un pays singulier, complexe - souvent paradoxal - à l'économie dynamique mais en proie aux doutes quant à l'avenir non seulement de sa monarchie fatiguée mais aussi de sa jeunesse de plus en plus désemparée face aux transformations sociales. En excellent journaliste et connaisseur de longue date du royaume, Arnaud Dubus parle le thaï et vit sur place depuis plus de vingt ce qui fait de lui un observateur avisé de la société thaïlandaise. A la faveur de la crise et à force de tirer sur la corde nationaliste, celle-ci risque aujourd'hui de s'enfermer un peu plus et de s'auto-centrer au risque de perdre de vue les enjeux régionaux en cours. Ainsi, ville tentaculaire mais dénuée de fascination, la capitale Bangkok dépasse les dix millions d'habitant dont quatre forment un bataillon de migrants, notamment en provenance du nord-est plus pauvre (Isan). Partout dans le pays, même si l'opposition entre une Thaïlande des villes et une Thaïlande des champs est réelle, le bouddhisme continue d'imprégner l'ensemble de la population, et cela en dépit de ses reformulations doctrinaires et de ses errements liés aux frasques de bonzes peu méritants. La corruption gangrène la politique tout comme les affaires, et les traditions restent ancrées tout en s'effritant au contact d'une incontrôlable mondialisation. Les quinze millions de touristes rapportent au pays - à ses habitants et plus encore à ses dirigeants - autant de recettes économiques que de maux sociaux, et l'exemple de l'île jadis " paradisiaque " de Ko Samui - transformée en quelques années en station balnéaire un brin vénale - devrait, après les précédents cas de Phuket et pire encore de Pattaya, éveiller les consciences, mais le tourisme de masse reste ici comme ailleurs une affaire juteuse que quelques états d'âme ne vont pas contrecarrer. Dans l'attente de jours meilleurs, sans doute reportés pour longtemps tant le matérialisme semble l'emporter, l'auteur nous explique les raisons qui se cachent derrière la " mise en scène d'une fausse authenticité " un peu partout développée afin de ne pas décevoir les touristes internationaux , bienvenus et nécessaires pourvoyeurs de devises. Oscillant entre tolérance et indifférence, c'est selon, la population surfe en quelque sorte sur une identité en mutation, avec une tendance forte à la sinisation de la société mais aussi à la généralisation d'un mal-être de la part d'une jeunesse en panne de destin commun. C'est que l'individualisme - même dans un contexte culturel particulier - s'est imposé, tout comme une occidentalisation et/ou sinisation des mentalités, et le vernis nationaliste - comme on le voit " ressurgir " régulièrement à propos des relations houleuses avec la Malaisie et plus encore avec le Cambodge - ne peut guère compenser l'évolution ou plutôt le bouillonnement d'une monarchie en fin de parcours qui risque fort de laisser des sujets orphelins de projet politique durable. La démocratie reste en effet bancale et le conflit coloré entre les chemises (rouges et jaunes) peut à tout moment dégénérer comme ce fut (presque) le cas au printemps 2010 dans les rues " barricadées " de Bangkok. Arnaud Dubus, bien conscient du conformisme ambiant en vigueur (notamment perceptible dans le cas de l'éducation, où prime la quantité sur la qualité), pointe cependant aussi tout le dynamisme qui se profile en même temps dans la " voie " spécifique siamoise voire le modèle de croissance thaïlandais. Ainsi, note-t-il avec justesse que " la femme (est) le moteur de la société ", et, comme pour mieux tordre le cou à de durables clichés exotiques et présenter une jeunesse féminine positive, il nous offre quelques beaux exemples de parcours personnels qu'il nous semble important de citer à notre tour : " Pianporn Ditees, une jeune fille de Chiang Rai, milite pour protéger les cours d'eau naturels des empiètements industriels et dénoncer les effets destructeurs des barrages ; Pratubjit Neelapaijitr, fille d'un avocat musulman assassiné par la police, est devenue une défenseuse des droits de la minorité malaise musulmane du sud du pays ; ou encore telle jeune fille de Sisaket, retournée dans le Nord-Est après ses études à Bangkok pour développer l'éducation dans son village natal. Autant de jeunes qui contribuent à secouer le joug d'une société empesée " (p. 123). Avec d'autres, cette note d'espoir laisse augurer d'un avenir pas forcément sombre, mais le temps hélas ne semble pas jouer en faveur d'une amélioration, il suffit de considérer les récents faits concernant l'environnement, la corruption, le tourisme, les conflits politiques, religieux, communautaires… Aussi, c'est avec lucidité et avec une réelle empathie pour son pays d'adoption que l'auteur en appelle à une démocratisation plus poussée et surtout complétée par un rééquilibrage économique et social. Pour que le pays du sourire ne reste pas qu'un mythe. Un livre qui permet de se plonger au cœur du quotidien des Thaïlandais et d'appréhender la complexité d'un univers si différent du nôtre. Mieux qu'un guide de voyage, un passeport culturel pour saisir un peu mieux la saveur d'un autre monde.
A signaler également dans la même collection, le livre de Sara Roumette, Cuba, aussi paru en 2011, qui fait le point sue cette île toujours tropicale sinon marxiste et dont les habitants semblent compenser par la fête et la musique tous les manques et contraintes suscités par cette terrible période spéciale qui n'en finit pas de finir…Bref, un autre ouvrage - de la même veine journalistique que celui de Dubus sur la Thaïlande - à lire pour entrer dans la danse et la réalité cubaine autrement que par les clichés qu'ils soient exotiques ou touristiques.

Franck Michel

 

Jean-Marie Breton, ed., Patrimoine, tourisme, environnement et développement durable, Vol. 7, Paris, Karthala, 2010, 442 p.

Ce septième volume de la série " Îles et pays d'Outre-Mer ", dirigé comme les précédents par Jean-Marie Breton, et consacré cette fois-ci au thème " Patrimoine, tourisme, environnement et développement durable ", traite du patrimoine tant culturel que naturel lorsque celui-ci se voit confronté aux questions environnementales et notamment de développement touristique. A travers diverses études de cas empruntées aux quatre coins du globe, cet ouvrage fait le pari de la multidisciplinarité convoquant l'ensemble du champ des sciences humaines et sociales, sans oublier les domaines économiques, politiques ou encore juridiques. En quatre grandes parties et mobilisant une bonne vingtaine de chercheurs investis de longue date sur les interactions entre tourisme, développement et patrimoine, ce livre porte une ambition louable qui consiste, ainsi que le souligne Max Louis dans sa préface, à mettre " l'accent sur la nécessité d'une véritable participation démocratique au développement d'un tourisme plus équitable dont les retombées seraient mieux partagées par les populations locales ". Cette volonté d'emblée affichée gagne en force à la lecture des articles et des analyses spécifiques qui composent l'ouvrage. Ce livre s'inscrit également dans la continuité de la réflexion déjà amplement engagée avec les publications antérieures, mais dans son introduction à ce volume, Patrick Le Louarn précise que le présent travail focalise son propos sur l'authenticité et la préservation du patrimoine plus ou moins mis à mal par le tourisme et l'idéologie du développement qui le caractérise. Il retient quatre grandes questions qui ne cesseront de jalonner les pages du livre : " le problème de la conservation et de l'identité " au regard du processus de touristification ; les questions directement posées aux communautés locales ; " le choc des cultures " et les formes de fragilité qui en découlent ; " la valeur du patrimoine comme base du développement territorial ". Le livre s'ouvre sur une intéressante remise en cause des idées reçues sur l'écotourisme qui, loin d'être une panacée, peut ici ou là s'avérer une chance ou au contraire un frein au développement durable réellement bénéfiques pour les autochtones. Assez loin des injonctions de l'OMT ou des Etats soucieux de promouvoir leur image touristique, le cas de Maripasoula en Guyane et celui des îles Wallis et Futuna, puis le tourisme rural en Malaisie et plus encore la mise en scène touristique des traditions Kayan dans le nord-ouest de la Thaïlande illustrent des situations spécifiques mais toutes intéressantes pour mieux appréhender le phénomène écotouristique - et bien entendu ethnotouristique - en sortant des sentiers battus de la pensée dominante en matière de développement (économique) touristique. Même en France, le tourisme de mémoire, analysé par François Golliard, devrait davantage servir à lutter contre l'oubli et à retisser du lien social qu'à servir de prétexte à creuser une nouvelle niche au cœur du marché touristique. Une seconde partie propose de discuter des liens entre patrimoine culturel et développement touristique durable, et à l'aide d'exemples pris au Vietnam, en Jordanie, au Costa Rica, à Cuba ou encore en Guadeloupe, où précisément - non sans heurts et malheurs - la population locale se voit cependant vivement conviée à participer à son propre développement par le biais du tourisme. La troisième partie débute par un intéressant texte sur le tourisme spirituel au Mexique, aujourd'hui en plein essor, et sujet à de nombreux débats et questionnements. Suivent d'autres analysent sur la valorisation touristique du patrimoine, mondial ou non, au Pérou et au Maroc où les cas analysés sont particulièrement malheureux sinon scandaleux, mais aussi aux Antilles et… en Méditerranée avec le cas emblématique de la gastronomie, nouvelle et riche niche s'il en est du patrimoine immatériel, comme le démontre la récente inscription sur la fameuse liste de L'Unesco de la gastronomie française… Tantôt vecteur de dégradation flagrante (comme c'est le cas notamment au Machu Picchu au Pérou, avec en outre l'instrumentalisation du label Unesco par les élites nationales…), le tourisme peut aussi se révéler porteur d'avenir en matière de développement local voire autochtone (comme à la Dominique par exemple). Dans la quatrième partie, le territoire revient dans le jeu avec l'aménagement de l'Outre-Mer, l'évocation du Parc national de la Guadeloupe analysée d'un point de vue juridique, la gestion des ressources locales en Martinique ou encore le tourisme communautaire dans les Antilles. En opérant un dernier détour par le Vietnam et le Mexique, deux annexes complètent ce vaste panorama sur tourisme et patrimoine, avec une idée qui semble traverser tout le livre : un tourisme véritablement durable est peut-être celui qui est pensé, dirigé et opéré par les locaux, avec un souci d'hospitalité qui est intrinsèquement lié à la volonté de préserver son propre héritage ou patrimoine, car pour bien faire, il est évident que les deux (accueil et préservation) étant indissociables. Cet ouvrage collectif, riche et dense, devrait intéresser tous ceux - étudiants, chercheurs et professionnels - qui travaillent de près ou de loin sur le tourisme international. Un livre qui est aussi un outil de travail important pour les chercheurs qui pensent et repensent les formes d'un tourisme alternatif à venir, à construire, à imaginer, bref à inventer.

Franck Michel

 

Serge Michel et Paolo Woods, Marche sur mes yeux, Paris, Grasset, 2011.

Avec ce portrait de l'Iran d'aujourd'hui, le journaliste Serge Michel et le photographe Paolo Woods révèlent un pays aux multiples visages. L' " Orient compliqué "... On connaît ce vieux refrain, qui a démoralisé plusieurs générations de diplomates. Il faut y revenir quand il s'agit de l'Iran : Marche sur mes yeux évoque ce pays comme un " royaume des apparences " et emprunte des chemins de traverse tout à fait inattendus. En 1953, Nicolas Bouvier s'était lentement laissé dériver vers l'Orient et Téhéran, qui était alors une ville paisible et pleine de platanes, " comme on n'en voit qu'en songe ". En 1998, ayant décidé de s'installer en journaliste free-lance à Téhéran, Serge Michel est passé par les mêmes routes pour arriver dans une métropole surpeuplée et enfumée aux gaz d'échappement. Il raconte avec drôlerie son initiation aux chausse-trapes de la réalité iranienne, notamment dans ses démêlés avec la Guidance islamique qui a été son " ministère de tutelle ".
Le projet du livre remonte à 2005. L'idée était alors de tordre le cou aux clichés en faisant " une série de portraits d'Iraniens heureux ". Mais les circonstances se sont chargées d'infléchir le projet initial : en juin 2009, Serge Michel et Paolo Woods étaient en Iran quand la réélection truquée du président Mahmoud Ahmadinejad a fait descendre les foules du " mouvement vert " dans la rue. Cette crise où se sont aiguisées toutes les contradictions de la République islamique s'est bien sûr retrouvée dans leur livre et lui a donné un contenu plus politique. Quelques brefs chapitres exposent d'ailleurs avec beaucoup de clarté la schizophrénie de ce régime fondé sur deux logiques destinées à se combattre : l'une s'appuyant sur des élections et la légitimité démocratique, l'autre relevant de l'autorité théocratique.
Marche sur mes yeux offre ainsi le portrait d'un Iran inattendu. On y croise un adolescent fan de Nirvana. Une théologienne qui défend l'islamicité du mariage temporaire (le sigheh). Et ces deux frères, Ehsan et Sadjad, avec lesquels se conclut le livre. Le premier est un partisan du leader de l'opposition Mir Hossein Moussavi ; le second appartient à la milice des bassidjis qui réprime les manifestations ; et ils partagent la même chambre sous le toit familial : ces frères ennemis résument les déchirements dans lesquels vit l'Iran.

Joël Isselé

 

Kossi Efoui, L'ombre des choses à venir, Paris, Seuil, 2011.

"Dans quel livre apprend-on ce que je me prépare à faire ? " La question plane sur ce quatrième roman de Kossi Efoui, L'ombre des choses à venir. Lancée par le personnage qui raconte ici son histoire, elle va rester sans réponse, demeurera dans l' " ombre des choses à venir ", qui s'étend sur un futur inconnu, celui du narrateur qui, tapi dans un abri, passe son enfance en revue en attendant de pouvoir s'enfuir. Ce personnage est jeune encore. Il n'a que 21 ans et s''apprête à tout quitter pour rejoindre les " hommes-crocodiles " qui l'aideront à quitter son pays où une guerre, dont on ne peut dire le nom, avale les jeunes gens les uns après les autres. Mais où l'on peut apprendre d'avance ce que sera cette fuite, le livre ne le sait pas. En lointain écho de ce futur apparaît de proche en proche un " orateur " qui semble être celui qui, après coup, longtemps après l'exil - tout comme Kossi Efoui aujourd'hui -, commente cette histoire d'exil. Kossi Efoui connaît lui-même l''exil. Il est né au Togo, il vit en France où il s''emploie à dompter les mots.

Joël Isselé

 

Klaus Mann, Speed et Aujourd'hui et demain 1925-1949, Paris, deux ouvrages parus chez Phébus, 2011.

Ecrits entre l'émergence du nazisme, la prise de pouvoir de Hitler, son exil en 1933 et son suicide en 1949, les essais et nouvelles de Klaus Mann sont une bouleversante illustration de la responsabilité qu'il s'est assigné comme écrivain. Après Contre la barbarie 1925-1948 et Point de rencontre à l'infini, publiés ces deux dernières années, les éditions Phébus rééditent de nouveaux ouvrages de Klaus Mann : Speed, un volume de nouvelles, et Aujourd'hui et demain, 1925-1949, un recueil d'une trentaine de textes dédiés à des figures des lettres françaises de la première moitié du XXe siècle. Contraint à quitter l'Allemagne dès mars 1933 et poursuivant inlassablement en Suisse, en France, en Hollande, puis aux États-Unis, où il s'établit en 1938, sa lutte contre le nazisme et ses efforts pour asseoir sa réputation d'écrivain, Klaus Mann doit assumer une existence difficile. Aux drames liés à l'exil et à une homosexualité dont il ne fait pas mystère s'ajoutent la tentation permanente du suicide (" J'aspire à la mort comme un assoiffé à une gorgée d'eau ") et l'impossible défi littéraire que lui adresse l'œuvre de son père : " Les grands hommes, écrit-il, ne devraient pas avoir de fils. " Cette problématique se reflète jusque dans le destin de ses livres. Peu remarqués de son temps et quasiment oubliés après la guerre, on les découvre véritablement dans son pays par le biais de la France : l'adaptation pour la scène de Méphisto, réalisée en 1978 par Ariane Mnouchkine et le Théâtre du Soleil, entraîne une réédition en Allemagne, où le livre avait été interdit en 1966. Dans les essais de Klaus Mann aussi bien que dans ses romans, la biographie et l'œuvre sont étroitement liées. Il en va de même dans ses nouvelles, tel Ludwig. Ce premier choix vient maintenant d'être complété par celles composées pour la plupart en Amérique au début des années 40, quinze textes parus sous le titre de Speed. D'une plume incisive, l'écrivain interroge une fois encore son vécu et cherche à exprimer la substance dans des variations vives et d'une sensibilité raffinée.

Joël Isselé

 

Sylvie Crossman, Jean-Pierre Barou, Tibet, une histoire de la conscience, Paris, Seuil, 2010.

Il existe le monde visible, que nous connaissons bien. En gros c'est le monde occidental, celui du " progrès ", un monde dans lequel la matière est inerte et la raison dominante. C'est le début de l'introduction de Tibet. Une histoire de la conscience, un essai pas toujours facile mais extrêmement intéressant de Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou. Et d'autant plus d'actualité en cette période - été 2011 - au cours de laquelle des changements interviennent à la tête du gouvernement - en exil - du Tibet. Ce livre est donc l'occasion de parler du Tibet, des vicissitudes politiques à différentes périodes de l'histoire de ce pays, mais surtout de ce fonctionnement particulier de " l'esprit, comme matière non pas inerte, mais vivante, plastique ", d'une " modernité " autre que la nôtre, qui serait " intérieure, spirituelle ", explorée grâce à une pratique méditative, et qui pourrait être une " aire de la conscience, comme il existe une aire de la parole ou de la mémoire. " Autrement dit : peut-il y avoir une " conscience mentale " comme il y a une conscience olfactive, gustative, tactile ? Et comment pouvons-nous l'expliquer ? Et comment expliquer cet " étrange continuum des réincarnations " des dalaï-lamas, ce " passage d'une conscience travaillée, éveillée, dans un corps prédisposé à l'accueillir, singularité que nos neurosciences n'homologuent évidemment pas " ? Partons à l'aventure… " Enfin il se murmure qu'une vision est advenue au régent " Cet essai va en permanence entremêler l'histoire classique, événementielle, et celle " plus inédite, avec ses propres lois, de la conscience. " Il commence par une partie historique. Le premier chapitre revient longuement sur la " désignation " de Tenzin Gyatso, le quatorzième dalaï-lama, en 1933, et de tous ces phénomènes que nous avons du mal à expliquer : visage d'un mort tourné vers l'est, visions qui montent des eaux d'un lac, augures, " naissances extraordinaires " et autre épreuve de reconnaissance des objets. Jusqu'à l'entrée d'un enfant de quatre ans et demi, chef spirituel et temporel du Tibet - l'actuel dalaï-lama - dans Lhassa le 8 octobre 1939. Quels mots employer ? Succession ? Intronisation ? Réincarnation ? Commence alors une éducation qui va en faire autant un homme informé du monde " matériel " qu'un guide spirituel, un " guide des consciences ". Ce qui passe notamment par la connaissance approfondie de notions comme celle de la compassion et l'étude des maîtres de la philosophie bouddhique. Dans un second chapitre les auteurs nous font remonter en 792. L'ère des premiers monarques tibétains. La période de l'affrontement, lors du " concile de Lhassa ", entre la " voie indienne " et la " voie chinoise ", deux conceptions du bouddhisme. Résumé : chaque camp se considère dépositaire de la " porte " et de la méthode qui donnent accès à l'esprit. Pour les Indiens " c'est seulement graduellement, pas à pas, qu'on approche de la conscience. Pour les Chinois, la porte d'accès s'ouvre d'un coup, subitement, comme poussée par un vent fort, sans marche à gravir. " Eveil subit, immédiat, contre éveil graduel. Chapitre passionnant sur ces joutes - qui ne sont pas sans rappeler certaines séparations dans d'autres Eglises -, leurs différences, et les conséquences du choix de la voie graduelle et de l'installation de ce bouddhisme comme religion officielle du Tibet, pays pourtant alors de plein pied dans une histoire conventionnelle pleine de fracas et d'intrigues, comme partout ailleurs dans le monde. Ce chapitre aborde également la notion de " conscience tantrique " et certains phénomènes que les yogis seraient capables de réaliser comme le " powa ", ou sorte de " séparation de la conscience de son assise corporelle de manière à précipiter la réincarnation. " Ecoutons encore l'actuel dalaï-lama : " La théorie de la réincarnation n'est pas une simple affaire de foi, mais peut être classée dans les phénomènes " légèrement cachés ", susceptibles d'être vérifiés par déduction. "
Le chapitre 3 traite en détail du Kalachakra, un enseignement, une " technologie de l'éveil ", que l'on traduit par " roue du temps ", et des mandalas, ces spectaculaires - pour un œil occidental comme le mien - et flamboyantes figures de poudres réalisées par les initiés et qui pourraient bien servir à activer l'imaginaire pour accélérer l'éveil de la conscience. Cet enseignement entrera au Tibet au début du XIe siècle et donnera naissance - en simplifiant - à un renouveau du bouddhisme, à la lignée des dalaï-lamas et au continuum des réincarnations. Le Potala sera construit en 1645 et deviendra le centre politique et religieux du pays. Ce chapitre se poursuit par l'histoire. La " triste histoire des pontifes assassinés " comme on pourrait la trouver en Italie ou ailleurs ; l'histoire de la société, l'histoire des rivalités, l'histoire de l'arrivée de " l'idéologie rouge ". Le 17 mars 1959 le chef spirituel et temporel du Tibet fuit les obus de l'armée populaire de Mao qui s'écrasent sur son palais et prend le chemin de l'exil. " Quand on a tout conquis sur terre, que reste-il encore à conquérir ? L'esprit ! " Le chapitre 4 nous ramène à la période contemporaine, et aux rencontres entre la raison occidentale et les pratiques du bouddhisme tibétain. Idées forces : sortir du dualisme corps / esprit longtemps professé par les philosophies occidentales ; regarder de plus près et sans a priori comment fonctionne la méditation et ce travail qui conduit à " l'éveil " et à ses probables conséquences. Des physiciens, des neurobiologistes vont approcher la " conscience " tibétaine à la recherche d'une " fonction mentale " soupçonnée, traquée, mais pas encore détectée dans le labyrinthe de notre cerveau. Un " improbable dialogue " qui débouchera pourtant sur des interrogations de part et d'autre. Des rencontres entre une nation de " moines " à la limite de la société féodale, et des " scientifiques " occidentaux dont J.-P. Barou et S. Crossman parlent déjà dans Enquêtes sur les savoirs indigènes (Gallimard). " Evidemment, tout cela est mystérieux, écrit l'actuel dalaï-lama, non prouvé scientifiquement ". Lui qui s'est souvent prêté à des expériences scientifiques occidentales. " Mais à un niveau spirituel, il doit exister certaines forces. " Peut-être des forces comme celles qui animent la pensée " globale, arborescente " de ceux que l'on appelle nos " surdoués ", ou nos " enfants remarquables ".
Cet essai est indispensable pour une " culture tibétaine ". Bien qu'écrit " avec une narration au bord parfois du romanesque " comme les auteurs l'avouent, ce ton donne justement un bon rythme de lecture et facilite probablement l'ingurgitation d'un contenu important, extrêmement documenté, et qui ne manque pas de questionner l'occidental et sa culture. Les premières lignes : " Rien. Pas un mot, pas de chair, seulement des orbites creuses désignant la direction nord-est. Aucun lien de sang, de parenté, aucune assise visible. Un garçonnet dont nul ne connaît rien, pas même l'existence - quoiqu'il semble, lui, savoir pas mal de choses -, un petit fermier extrait de sa broussaille, de ses habits grossiers en peau de mouton, va se voir intronisé quatorzième dalaï-lama, " océan de conscience ", prendre la succession du treizième de la lignée décédé à Lhassa, capitale du Tibet, deux ans auparavant. Au moment de la passation des pouvoirs, ces deux êtres semblent se saluer, se reconnaître, sans pourtant s'être jamais vus ".
Note sur les auteurs :
- Après des études d'ingénieur, Jean-Pierre Barou se lance dans l'action militante : éditeur de revues d'avant-garde, membre actif de la gauche prolétarienne, compagnon de Sartre, il participe à la création du journal Libération. Il sera ensuite éditeur au Seuil, avant de se consacrer à l'étude et à la défense des sociétés " primitives " ou extra-occidentales, comme éditeur, auteur et organisateur d'expositions.
- Sylvie Crossman grandit parmi les Maoris. Elle est ensuite élève de l'Ecole normale supérieure. En 1974, elle part à Los Angeles où elle enseigne. En 1985 elle est à Sydney, où elle crée le poste de correspondant du Monde. Cinq ans plus tard, Sylvie Crossman et Jean-Pierre Barou, son compagnon, font découvrir aux Français l'art aborigène. Ils fondent en 1996 une maison d'édition : Indigène.

Lionel Bedin

 

Michel Beaud, Face au pire des mondes, Paris, Seuil, 2011, 295 p.

Un livre catastrophe de plus ? Une salutaire mise en garde plutôt. L'ouvrage dont le titre annonce la noirceur s'ouvre sur le cas de Nauru, cette petite île perdue dans l'immense Pacifique qui, récemment, a marché sur les pas de l'île de Pâques, pour à son tour disparaître. Non pas géographiquement mais humainement. Michel Beaud, qu'on connaît notamment pour sa magistrale Histoire du capitalisme, entame son essai par cet exemple éloquent de Nauru dans le but de prévenir pour (éventuellement) mieux guérir nos contemporains passablement endormis : " en trente ans, Nauru a vécu comme un raccourci de ce qui nous menace à l'échelle planétaire ". D'un illusoire paradis de la consommation à outrance, il ne reste désormais qu'un îlot corrompu, ruiné, anéanti. Il y a avait tout ici, il n'y a plus rien… sauf des centres de rétention pour immigrés clandestins et demandeurs d'asile dernièrement installés par l'Australie. Plus petit pays de la planète, Nauru n'a pas fait long feu face au naufrage suscité par l'argent-roi et les affres de la mondialisation. Sûr que pour détruire aussi drastiquement la Terre, il faudra plus de temps et plus d'énergie, mais le processus - nous explique l'auteur - est hélas bien engagé. Ainsi commence le livre et se terminera peut-être notre Histoire humaine. Dans la première partie de son essai, Michel Beaud passe en revue le récit historique de la lente mais irrémédiable détérioration de l'état du monde, en focalisant notamment son propos sur les questions environnementales. La partie s'achève avec le Sommet de Rio de 1992, cet " éblouissant jaillissement de promesses " qui " a fait naître chez beaucoup une espérance ". Espoir trop vite déçu, certes, mais une page s'est tournée à ce moment même si rien évidemment n'invite à la jubilation excessive. Un premier " interlude " vient convoquer la remarquable histoire de " la fulgurante ascension du capitalisme ", l'auteur ne manquant pas de commenter dans ces lignes " le match du siècle " opposant pour un temps compté communisme et capitalisme. Un match il est vrai stoppé net et par KO en 1990. Si l'on connaît la date de fin du communisme, celle du capitalisme demeure encore un mystère. De nos jours, précise Michel Beaud, le capitalisme poursuit son entreprise de prédation et sa transformation au long cours, en accentuant son emprise sur la science, les très grandes firmes et la finance internationale. Ainsi va le monde actuel… Pas forcément le meilleur des mondes. Traitant de la période allant de Rio en 1992 à nos jours, la seconde partie nous démontre comment on s'habitue aux ravages qui s'aggravent avec la montée de l'insignifiance, le tout dans l'indifférence globale mais bien organisée. " Dévastation de la Terre vivante : tous perdants ? " est le titre-constat de l'une des sous-parties. Le point d'interrogation final est à la fois important et peut-être déjà inutile. Le constat, c'est sûr, est accablant, et l'auteur s'évertue avec brio à le démontrer preuves et exemples à l'appui. Comme pour le cas de Bornéo où, après la destruction massive de la forêt primaire et l'éviction de ses légitimes habitants, " des millions d'hectares sont consacrés à une monoculture de palmiers à huile qui, dans quelques lustres, laissera des sols sans vie et rendus pour longtemps stériles ". Cela comme le reste, tout le monde (ou presque) le sait parfaitement, mais tout le monde (ou presque) s'en fout royalement. Bref, on s'habitue et on s'adapte si facilement au laisser-faire ambiant, au laisser-aller ainsi qu'au laisser-prendre également. Le deuxième " interlude " décrypte à nouveau l'état maladif du globe, en analysant le conflit des trois reproductions : Terre vivante, Humanité, Capitalisme. Un conflit devenu manifeste au moment où la fracture entre nantis et démunis n'est plus un fossé mais un abîme. Notre société vouée au capitalisme généralisé est un univers impitoyable " sans responsables ni coupables ". La troisième et dernière partie s'enfonce " vers le pire des mondes ", l'auteur ne se montrant guère plus optimiste au fil de la lecture et des pages. On le comprend lorsqu'il évoque l'engrenage infernal qui risque fort de conduire la terre à sa perte, mais pour lui comme pour nous, pessimisme ne rime pas avec démission mais avec réalisme, et des résistances existent toujours. L'auteur diagnostique ainsi " quatre ruptures nécessaires " si l'on souhaite encore échapper à " un monde pire " : 1) l'ultralibéralisme ; 2) le degré scandaleux des inégalités ; 3) l'irresponsabilité scandaleuse des puissants ; 4) la spirale délirante de la consommation. C'est en effet sur ce terrain que le combat se mènera ou pas, et non sur celui d'une gestion affairiste de la politique qu'elle soit d'ailleurs de droite évidemment mais aussi de gauche.
A juste titre, l'auteur reconnaît qu'on n'abolit pas le capitalisme par décret et que " la Terre en danger " ne se proclame pas facilement à l'ère de l'ultralibéralisme triomphant. En outre, écrit-il, " il faudrait un personnage charismatique qui allie, dans la lutte pour la terre et les humains, l'universalisme d'un Benjamin Franklin, l'obstination d'un Mandela, le courage d'un Allende, la ténacité d'un Gandhi, l'énergie d'un Churchill et la conviction d'un Jaurès. Mais nous avons eu Sarkozy, Clinton, Chirac, Bush, Blair, Berlusconi et des dizaines d'autres du même acabit ". Dans ce contexte, lutter comme Michel Beaud le préconise pour un " monde meilleur " est une histoire de tous les instants et non pas l'affaire d'un Grand Soir. Empêcher le désastre annoncé, c'est aussi refuser l'aveuglement et la compromission, les grandes et petites lâchetés, qu'elles soient immondes ou ordinaires, et si présentes un peu partout de l'école à l'usine, en passant par l'université, comme le souligne l'auteur dans son épilogue qui clôt l'ouvrage. Le bilan est lourd, le constat amer, les résistances ne doivent qu'être plus fortes. A lire absolument, pour prendre une " autre voie ".

Franck Michel

 

Pierre Gras, Le temps des ports. Déclin et renaissance des villes portuaires (1940-2010), Paris, Tallandier, 2010, 298 p.

Ce livre sur les villes portuaires vient à point combler un vide ou ai moins répondre à un manque. Il traite en effet des ports qui sont aujourd'hui aux avant-postes de la mondialisation : des " villes-globales " portuaires qui semblent bénéficier prioritairement des échanges culturels et flux économiques mondiaux. Avec les loisirs, le tourisme, les services et les médias, c'est d'abord le commerce qui est " devenu la première activité 'globale' et le conteneur son prophète ". Fruit d'un long travail de recherches, Pierre Gras investit ici la longue durée, inscrivant son sujet sur une période d'un demi-siècle : 1940-2010. L'auteur démontre tout particulièrement les liens qui unissent le temps de la renaissance des ports et celui de l'urbanisation croissante à l'échelle planétaire. Les cités portuaires, chantres d'une mondialisation dynamique sinon heureuse, sont également exposées à tous les vents et à tous les risques. Ceux des catastrophes naturelles et maritimes, du réchauffement climatique, de la crise économique nourrie aux scandales financiers, et plus généralement du mal-développement qui gangrène notre village à la fois commun et global. Même la lente mais irrémédiable fonte de la banquise est et sera un événement majeur : cette fonte n'ouvrira pas seulement de nouvelles perspectives commerciales et autres " routes " navigables, elle soulève également de nouveaux soucis : de la dégradation des milieux marins et sous-marins ou encore de l'essor actuel de la piraterie, elle aussi moderne et globalisée. Les ports constituent par ailleurs des frontières, des lieux où, par définition, à côté des marchandises qui circulent en masse, des êtres humains passent ou trépassent. Une question de budget, de pouvoir d'achat, de papiers aussi. L'eau peut donc s'apparenter à un mur naturel. Et même si l'océan élargit un horizon parfois bouché vers d'éphémères lendemains plus enchanteurs, le port devient rapidement une douane infranchissable. Lieux de transit par excellence, les villes portuaires sont trop souvent des impasses, des terres où tout soudain s'arrête : les gens comme les éléments.
Dans ce brillant essai, divisé en trois grandes parties, Pierre Gras décrypte - dans la première partie - le temps mais aussi l'espace des ports, replacés dans leurs contextes social et global. Symboles des profondes mutations en cours, les cités portuaires représentent selon lui une sorte de " laboratoire du XXIe siècle ". Du déclin à la renaissance, les villes du monde changent, les cités portuaires changent sans doute encore davantage. Rien de plus étonnant dans une " société-monde " où le terme " connexion " est sur toutes les lèvres et sur tous les écrans, où la mobilité est devenue un gage de survie pour des habitants de plus en plus souvent citadins. Les territoires maritimes et quelques " ports phares " tout spécialement (de Seattle à Gênes ?), forment peut-être l'avant-garde d'une autre mondialisation en gestation. Mais nous n'en sommes visiblement pas encore là, et Pierre Gras l'explique dans le détail et fort bien. Avec les grands événements culturels qui désormais animent la vie des ports il serait effectivement dommage de conserver comme seule image de ces " rades " celle des centaines de conteneurs entassés qui encombrent le paysage. Plus que jamais, le temps des ports est pour demain. C'est du moins ce qu'on comprend à l'analyse de l'auteur, lorsqu'il revient sur l'histoire contemporaine des ports, du monde " qui s'écroule " à Pearl Harbour en 1941 au " déclin des grands ports industriels " en Occident, en passant par la " fin du rêve colonial ". Le XXIe siècle renouerait en quelque sorte avec " l'épopée des 'Cités-Etats' européens ", ce qui fait dire à l'auteur que le temps des ports est revenu. En un instructif tour du monde, la seconde partie du livre explore les réalités portuaires dans les espaces méditerranéens puis hanséatiques et nordiques, elle décrit les " destins atlantiques " et les " horizons asiatiques ", sans oublier les ports africains - tel que celui de Durban en Afrique du Sud - qui entendent également faire parler d'eau sur la scène maritime internationale.
La troisième partie, la plus contemporaine, évoque les " conversions " et autres reconversions, qu'elles soient salutaires ou bienvenues. Les cas de Bilbao, Cherbourg, Séville, Cardiff, Marseille ou Gênes, sont traités, avec leurs limites et leurs espoirs. Pierre Gras ouvre des perspectives, des alternatives, pour penser les formes de renaissance des territoires portuaires. L'écologie et l'innovation doivent primer, ce que tendent à démontrer les initiatives scandinaves et canadiennes (avec l'exemple de Vancouver), par exemple. Un " futur durable " des villes portuaires exige, pour Pierre Gras, " une meilleure maîtrise de leur développement environnemental et social ", sans occulter " la reconquête de leur mémoire maritime ". Au final, nous avons là un livre riche et dense sur les ports du passé, du présent et de l'avenir. A lire impérativement pour comprendre où commencent et échouent en général nombre de nos voyages.

Franck Michel

 

Georges Bogey, Le promeneur des Aravis, Annecy, Ed. Livres du monde, 2011, 202 p.

L'auteur-marcheur, découvreur de la proximité et arpenteur de la quotidienneté, raconte ici ses promenades en " disant " le monde. Une lecture du monde plus poétique que journalistique, plus humaine aussi que pédante. Si nature et culture sont ses maîtres mots, ce sont avant tout les habitants de notre Terre qui intéressent notre promeneur avisé. Car Georges Bogey, fier Savoyard toujours prêt à le faire savoir, n'est pas seulement un brillant écrivain " touche-à-tout " mais également un bourlingueur patenté et notamment un passionné du Japon. Dans Le promeneur des Aravis, il explore l'ici pour mieux dévoiler l'ailleurs. Cette série de " récits vagabonds " nous rappelle que marcher est autre chose qu'une accumulation de pas, même ordonnés ou pire encore cadencés. Sauf les " cadences secrètes de la nature ". La vertu de la marche réside dans le vital mais simple fait qu'il faille " laisser aller le pas et la parole ". Même si le bavardage se marie mal avec la balade, les choses essentielles doivent être dites. Décrites. Ecrites aussi. Dont acte. Nul besoin d'aller loin, l'exotisme est à nos pieds, l'important est déjà de sortir de chez soi, c'est le premier pas vers l'autre et l'ailleurs : par exemple se promener dans le jardin où, entouré par des grenouilles et une hulotte, l'auteur rencontre l'apaisement, cette denrée trop rare dans un monde trop bruyant. Ces courts récits sentent le vécu de l'auteur autant que l'odeur des saisons et le goût de la montagne. Ici, pas d'itinéraires pédestres ni de cartes terrestres, mais une approche sensorielle du monde des Aravis, d'une région, d'un pays, d'un terroir, comme on voudra. Des écrits sur le vif qui sont aussi des récits de vie. D'une vie, de la vie. " Lecture dans les Aravis " décrit la rencontre en chemin entre une femme d'une quarantaine d'années et l'auteur : la discussion porte sur le bien-fondé de la lecture, vaste débat qui, ici, se clôt par un constat imparable : " les livres ne s'écrivent pas assis mais en marchant ". Dans un monde qui marche sur la tête et pour lequel la mobilité devient la règle, cela est évident. Bouger invite voire incite à écrire mais coucher des mots sur du papier tout en marchant est encore une autre histoire… De talent avant tout, denrée dont l'auteur ne manque pas. Dans son livre, Georges Bogey ne nous fait pas seulement douter de nos certitudes, il contribue aussi à nous faire découvrir des pans entiers de la culture de sa région, de son bon coin bien à lui : le Crêt, le Val Sulens, le plateau des Glières ou le col des Annes, le reposoir, les cloches, l'immanquable reblochon ou encore l'alambic, les papillons, les vieux métiers, et même le purin et la météo ! Avant de finir sa série de récits par " le Trou de la Mouche ", terre choisie par l'auteur pour saluer la force de l'inconnu et la beauté du monde, Georges Bogey avait défini auparavant " quelques raisons de marcher ". Il propose un " inventaire partiel et partial ", marrant surtout, pas très loin de ce que pouvaient écrire autrefois un Queneau, un Prévert, un Pérec plus encore. Sur la liste de cet inventaire, la dernière entrée est celle qui nous correspond le mieux : " marcher pour rien ". Un acte résolument subversif. Qui, aujourd'hui (a fortiori demain !), entreprendra encore quelque chose " pour rien " ? Forcément un inconscient ! Il n'y aurait donc qu'un pas vite franchi allant de l'inconscience à l'indignation. Dignes, les marcheurs sont également des indignés. Sauf peut-être ceux du dimanche… Ce livre a le parfum de la Haute-Savoie, il mêle joyeusement humour, philosophie et poésie. L'odeur précisément est un complément indispensable de la marche, et le promeneur n'oublie pas de le souligner : " Se promener dans les Aravis c'est se promener dans le reblochon ". Un livre qui donne à sentir le monde qui nous entoure, pour mieux le comprendre et surtout le respecter.
Mentionnons également de Georges Bogey, un autre bel ouvrage, fruit d'un important travail de mémoire, écrit avec Méas Pech-Métral, intitulé Cambodge et Khmers Rouges, une tragédie oubliée (Ed. de l'Astronome, 2008, 176 p.). Encore un récit, de vie celui-ci, plus grave et même particulièrement dramatique ; un livre fort qui retrace le parcours de Méas Pech-Métral sur fond de tragédie des Khmers Rouges, entre 1975 et 1979. Avec de beaux mots, il est possible aussi de raconter le mal. Pour le bien de tous.

Franck Michel



Sorj Chalandon, Retour à Kyllibegs, Paris, Grasset, 2011.

Dans son dernier ouvrage, l'écrivain et journaliste Sorj Chalandon se glisse dans la peau d'un traître et décrit les instants qui mène au fracas. Et où la vie bat, violemment. " J'avais toujours dit que je n'écrirais jamais de livre sur l'Irlande ", expliquait Sorj Chalandon, en 2008, alors qu'il venait juste de publier Mon traître, qui s'y déroule. Un roman qui appartient à ce que la littérature fait de mieux : une histoire, et une écriture épurée pour la raconter. L'ancien journaliste de Libération - il en est parti en 2007 - connaît bien l'Irlande : depuis les années 70, il a couvert le conflit pour son journal, y séjournant plusieurs mois par an. Il est arrivé dans l'île verte par la musique, celle qui, des trottoirs de Falls Road à ceux de Castle Street, des landes du Donegal aux rues de Belfast, accompagne de son insouciance grave et résolue la tragédie de tout un peuple. Cette mélodie simple, joyeuse et grave, habite l'écriture de Sorj Chalandon. Portée par des mots vifs et pleins, qui " touchent à l'os ", une poésie brute et puissante guide la plume de ce grand reporter, l'un des plus sensibles et des mieux inspirées de la presse écrite française - on retrouve sa signature dans le Canard enchaîné.
Mais reprenons : Mon traître s'attachait à la figure de Tyrone Meehan, l'un des chefs de l'armée républicaine irlandaise, héros parmi les siens mais aussi agent double, qui finira par trahir tout le monde. Un individu que le journaliste et l'homme ont bien connu. Il lui était donc nécessaire de revenir sur cette histoire. Raconter à nouveau. Sans juger mais pour laisser une trace. En écrivant Retour à Killybegs, Sorj Chalandon s'attache à l'histoire du " traître " en se glissant dans sa peau, seule manière de raccorder entre elles les circonstances mais aussi les malentendus qui ont conduit à l'inéluctable. Raconter l'enfance, la brutalité du père, la pauvreté, la fierté de la république, les jours et les nuits au cachot... Puis le piège qui se referme. Sorj Chalandon accompagne son traître jusqu'au bout de la nuit. Émotionnellement chargé mais d'une lecture aisée, Retour à Kyllibegs est de la race des romans qui font avancer. La langue puissamment poétique que travaille Chalandon depuis Le petit Bonzi a gagné en force et nourrit ce qui apparaît désormais comme une oeuvre.

Joël Isselé

 

Jean Rolin, Le Ravissement de Britney Spears, Paris, POL, 2011.

Dans cet ouvrage, Jean Rolin se balade au pays des starlettes et des magazines people. Absurde ? Pas du tout ! Cocasse et réjouissant. Un agent secret est envoyé à Los Angeles pour prévenir un éventuel enlèvement de Britney Spears. En effet, quelle cible, après les Twin Towers, incarne, mieux que la chanteuse, l'identité américaine ? Sur ce canevas burlesque (la mission est datée du 1er avril), Jean Rolin brode un récit extrêmement drôle, et beaucoup plus complexe et subtil que cette trame ne laissait augurer. Né en 1949, deux ans après son frère Olivier, Jean Rolin a milité activement au sein d'un mouvement maoïste. Il a raconté cette expérience dans L'Organisation (1996, Prix Médicis), avec l'ironie élégante qui est sa marque. Depuis, il rapporte de ses voyages des livres qui disent le monde, sa beauté, son horreur et son comique, avec mélancolie et raffinement, ainsi Un chien mort après lui (2009). Le Ravissement de Britney Spears, sous ses airs de fiction absurde, en dit beaucoup sur le martyre des paparazzis qui se consacrent à la chasse aux starlettes, et sur le culte voué par l'Amérique à ces créatures égarées. L'agent désabusé finit d'ailleurs par être ému par leur fragilité - ainsi quand Britney Spears sacrifie sa chevelure et se rase la tête, sur un coup de blues. Ce roman est aussi un superbe reportage sur un Los Angeles inconnu, ses jardins secrets, ses lignes de bus. En effet, tout comme l'auteur, l'inadéquat agent ne sait pas conduire. Découvrir Los Angeles à pied, c'est un défi que le premier a relevé et partage avec son héros. Révélation : la ville est dotée d'un réseau efficace de transports publics. Seules, ou presque, les empruntent les femmes de ménage hispaniques. Et aussi le narrateur, quand ses informateurs lui signalent l'imminente matérialisation de Britney, de Lindsay Lohan, de Katy Perry dans telle boîte ou telle boutique de mode Au fil des pages, Jean Rolin glisse des histoires incises, des anecdotes ramenées d'autres voyages, des digressions à la Tristram Shandy, des clins d'oeil (à son frère, à Marguerite Duras, à Rothko), des scènes de rue, des souvenirs d'enfance, des allusions littéraires. Formidable assemblage d'érudition et d'écriture sophistiquée, Le Ravissement de Britney Spears est bourré de ce qui rend le monde supportable : une vision qui, sans en exclure la cruauté, en restitue aussi le meilleur, fût-il précaire. A signaler également du même auteur, la réédition de son livre Campagnes (Ed. La Table Ronde, La petite vermillon, 2011), récit paru en 2000, qui nous transporte dans une ex-Yougoslavie en proie à tous les déchirements.

Joël Isselé

 

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, Paris, Gallimard, 2011.

La vie simple dans les bois. En lisant le récit que Sylvain Tesson consacre à son séjour en solitaire au bord du Baïkal, je me dis que le " recours aux forêts " ou la " vie dans les bois " ou la " simplicité " sont des concepts à la fois anciens et actuels. Anciens car plusieurs auteurs ont bien sûr déjà traité de ces thèmes ; actuel car l'actualité littéraire rebondit souvent - sans doute un " créneau porteur " - sur ces notions. Ce livre que Sylvain Tesson a écrit pour nous faire partager son expérience de la " cabane " entraîne nécessairement un retour aux livres qui traitent de la vie simple, souvent dans les bois. Il y a en effet pas mal de temps que des écrivains parlent des bienfaits de la " Nature " en opposition à l'agitation du monde " civilisé " que nous avons créé et dans lequel la liberté n'est qu'apparente. La solitude, le froid et le silence sont des valeurs déjà défendues par Henry David Thoreau, par exemple, dans Walden ou la Vie dans les bois, ou tout simplement Walden, comme est titrée la dernière traduction en date (1). Walden, " un très beau livre que tout le monde connaît, ou devrait connaître, et dans lequel il y a de très belle pages sur la solitude " déclare Sylvain Tesson dans la " petite biographie voyageuse " qui lui est consacrée (2). Tout en précisant toutefois plus loin que : " on n'a jamais ri en lisant une ligne de Thoreau. Or il me semble qu'il y a quelque chose de salutaire pour survivre dans ce bas-monde qui est de pousser de temps en temps un grand éclat de rire. " Si Tesson trouve Thoreau un peu " sinistre " il a cependant fait siens quelques préceptes de l'auteur de Concord. Par exemple : " Je voulais vivre intensément et sucer la moelle de la vie. Et ne pas, quand je viendrai à mourir, découvrir que je n'aurai pas vécu. "
A propos de Thoreau et de la vie dans les bois, on lira… La Vie dans les bois, de Charles Lane (3). On apprendra, en lisant la préface de Thierry Gillybœuf, que lorsque " Henry David Thoreau publie Walden en 1854, livre du retour à la simplicité naturelle qui allait faire sa renommée, il le sous-titre " la vie dans les bois ". Nul doute qu'il avait alors à l'esprit le manifeste éponyme que Charles Lane avait publié dix années plus tôt. " Voici les premières lignes du texte de C. Lane. Auraient-elles pu être écrites par Thoreau, ou par Tesson ? " Combien la vie serait belle, si tous nos ennemis pouvaient être tout simplement éliminés par un bras robuste armé d'une hache ? Or, parmi ces ennemis, il en est un d'allure fort inoffensive, mais qui semble pourtant avoir réussi à enchaîner les hommes, en les conduisant de leur vie libre dans les bois vers une vie de collectivité et de promiscuité. Il est bon de taxer la vie dans la nature de sauvage, barbare et brutale, et de qualifier la vie domestique, que ce soit dans un château fort ou bien dans une cité commerçante, de raffinée, distinguée et noble. Mais ce ne serait sans doute pas une perte de temps que de nous demander si cette affirmation repose ou non sur de véritables fondements. "
Se demander, c'est déjà bien, vivre l'expérience c'est encore mieux. " J'ai envie de finir en cabane " écrivait Sylvain Tesson dans l'un de ses livres. " Mais une cabane de rondins de bois, bien entendu. Je ne quitterai pas cette vie avant d'avoir vécu une expérience qui, à elle seule, comme si elle était un arbre, concentre tous les fruits de la vie vagabonde : la liberté, la solitude, la lenteur, l'émerveillement, la méfiance envers l'humanisme béat… La cabane c'est le vagabondage moins la géographie. La liberté sans le mouvement, l'épanouissement de l'âme par le retranchement du corps " (4). Dont acte. Entre février et juillet 2010 " Je me suis installé pendant six mois dans une cabane au sud de la Sibérie, sur les bords du Baïkal. Le temps pressait. Avant 40 ans, je m'étais juré de faire l'expérience du silence, de la solitude, du froid. (…) Je rêvais d'une existence resserrée autour de quelques besoins vitaux. Il est si difficile de vivre la simplicité " (5). La cabane " construite par des géologues soviétiques dans les années brejnéviennes " est " un cube de rondins, de trois mètres sur trois, chauffé par un poêle en fonte. L'isba s'élève sur un cap de la rive ouest du lac Baïkal, dans la réserve naturelle de la Lena, à quatre jours de marche du premier village et à des centaines de kilomètres d'une piste. " C'est là que Tesson va vivre son expérience du " recours aux forêts. " On ne dévoilera pas ici ce que " l'écrivain voyageur " relate de son expérience dans cette chronique. Mais quand même cette magnifique citation pour dire en quelques mots les bienfaits de la solitude et du silence : " J'aurais dû me rendre compte plus tôt que les statues ont l'air apaisées. "
Pour terminer - très provisoirement - sur ces thèmes du retour - ou du recours - à la nature, de la colère ou du désespoir de voir une grande partie de la civilisation s'enferrer dans des considérations matérielles et menée par le bout du nez, de la tentative de trouver - ou de retrouver - une relation équilibrée avec la nature, on pourra se reporter aux propositions d'une " vie simple " prônée par John Burroughs dans L'Art de voir les choses (6). Né en 1837, John Burroughs était " l'égal de John Muir, il avait des lecteurs plus nombreux que Henry David Thoreau, deux hommes dont il se rapproche par son amour de la nature, de la marche et de la vie simple " écrit Joël Cornuault dans sa présentation. Un recueil de textes qui font part de l'expérience de l'auteur, souvent pleins d'espoir, dont voici les premières lignes. " Je me dois de louer la vie simple, car c'est elle que j'ai vécue et que j'ai trouvée bonne. Dès que je m'en écarte, de funestes conséquences s'ensuivent. Il me plait d'habiter une petite maison, de me vêtir et de vivre dans la simplicité. Beaucoup de gens connaissent le luxe de se baigner nus - de plonger dans l'étang ou la vague, sans se sentir entravés par les vêtements. C'est ce que j'appelle la vie simple - le contact direct et immédiat avec les choses, la vie dépouillée de ses oripeaux -, débarrassée des demeures et des équipages somptueux, ou des tenues coûteuses. Comme on se sent libre, comme on savoure les éléments, comme on les sent proches quand ils épousent votre corps et votre âme ! Voir le feu qui nous réchauffe, ou mieux encore, couper le bois qui nourrit le feu qui nous réchauffe ; voir l'eau qui étanche votre soif jaillir de la source, et y plonger votre seau ; voir les poutres qui stabilisent vos quatre murs et la charpente qui maintient le toit qui vous abrite ; être au contact direct et personnel avec les bases de votre vie matérielle ; n'accumuler ni provisions ni protections ; être capable d'éprouver la suffisance des éléments universels ; se rafraîchir d'une promenade matinale ou d'une balade nocturne ; trouver plus satisfaisante une cueillette de baies sauvages que des fruits des tropiques offerts en cadeau ; s'émouvoir à la vue des étoiles ; exulter devant un nid d'oiseau ou une fleur sauvage printanière - ce sont quelques-unes des récompenses que procure une vie simple. " Recette de cette vie simple selon Tesson : contempler, méditer. " Une fenêtre sur le Baïkal, une table devant la fenêtre. Passer six mois à la mode russe : assis devant le thé, le regard à travers le carreau, la main sur la joue dans la position du Dr Gachet peint par Van Gogh. " Autre mot clé : agir. " Le matin, je lis, j'écris, je fume, apprends de la poésie, je dessine et joue de la flûte. Puis ce sont de longues heures consacrées à la vie domestique: il faut couper le bois, entretenir le trou à eau, déblayer la neige, installer les panneaux solaires, préparer les lignes de pêche, réparer les avanies de l'hiver, griller le poisson. " J'ai un instant eu l'idée de terminer cette chronique par un péremptoire " à nous de voir ce que nous allons faire ce samedi après-midi ! " Mais je ne suis pas certain, après une cinquantaine d'années baignées par la " société de consommation ", de passer ce samedi après-midi - au demeurant pluvieux - dans la " simplicité ". A défaut de (faire semblant de) donner l'exemple, je propose quelque chose que je sais d'expérience : s'il n'est pas évident d'aller passer quelques jours dans la " forêt ", il est facile de lire, et notamment les auteurs cités dans cette chronique, et j'affirme que l'on y trouvera bien plus de plaisir qu'à la lecture de beaucoup d'autres choses que l'on nos vante et qui ne sont pour la plupart que des produits vendus à grand renfort de publicité. Comme au supermarché. Je propose donc pour ce samedi après-midi le plaisir de la " littérature ". A bon entendeur… bonnes lectures.
Notes:
1. H. D. Thoreau, Walden, Traduction de Brice Matthieussent, Ed. Le Mot et le Reste, 2010.
2. L. Bedin, P. Grimault, S. Victor, Sur la route bleue avec Sylvain Tesson, Annecy, Ed. Livres du monde, Collection " Petites biographies voyageuses ", 2010.
3. Charles Lane, La Vie dans les bois, Traduit, annoté et présenté par Thierry Gillybœuf, Ed. Finitude, 2010.
4. Sylvain Tesson, Petit traité sur l'immensité du monde, Paris, Ed. des Equateurs, 2005.
5. " J'ai vécu six mois en ermite au bord du lac Baïkal ", par Sylvain Tesson, Le Figaro du 24/09/2011.
6. John Burroughs, L'Art de voir les choses, Pages choisies et traduites par Joël Cornuault, Ed. Fédérop, 2007.

Lionel Bedin

 

Lilyane Beauquel, Avant le silence des forêts, Paris, Gallimard, 2011.

Avec Avant le silence des forêts, Lilyane Beauquel signe un remarquable premier roman, habité par sa vision de vies inachevées et sacrifiées dans les tranchées. Je n'avais pas l'intention d'écrire, je ne pensais pas du tout que j'allais écrire sur la guerre", dit Lilyane Beauquel en évoquant Avant le silence des forêts, son premier roman. " C'est lors d'un pique-nique avec ma famille aux abords de Thiaucourt au printemps 2008 que l'idée d'écrire ce roman m'est venue. Je suis rentrée dans le cimetière allemand, je me souviens m'être retrouvée au milieu des croix, sur deux d'entre-elles était inscrit " Plus de vie, plus d'ennemi " et " Ci-gît affublé de fatigue de guerre... ". Là au plus près des tombes et de la fosse commune où fatalement français et allemands étaient ensemble, c'était troublant ! Quelque chose d'inabouti dans ces vies-là. J'ai ressenti, dans ce cimetière, cette énergie de jeune homme, j'ai entendu leurs petites voix ".
En arpentant la campagne lorraine, on trouve les stigmates des guerres passées. Il y a des trous d'obus saisissants, tapissés de mousse et, aux carrefours, des panneaux indiquant des cimetières militaires. Et des bosquets clairsemés, des monts très doux, sous le ciel immense seulement borné par les Vosges, monte un chant de mort, triste et prenant. C'est à ce chant que Lilyane Beauquel a prêté attention. Avant le silence des forêts semble tout entier surgi de cette terre de Lorraine, comme si les fantômes d'il y a presque un siècle, ceux de 14-18, lui avaient murmuré leurs histoires ; comme si, vivant là, elle avait eu besoin de donner une voix aux naufragés des tranchées. Pas n'importe quels fantômes d'ailleurs. Ils ont des noms, Otto, Nathan, Heinrich, et Simon, qui est celui qui raconte. Des noms de jeunes Allemands qui semblent attrapés au hasard des tombes. Et c'est bien ainsi que le voit Simon qui, avant d'être englouti à son tour dans le chaudron de boue de la Grande Guerre, imagine la suite des événements. " Nous serons tous là : les catholiques, les juifs, les protestants, les officiers, les sans-grades, les sans-noms ".
Sur cette trame simple et sombre, prêtant sa voix à cet "ennemi" qui n'est plus, Lilyane Beauquel tisse un texte au lyrisme époustouflant. Les noms de Rimbaud et Verlaine apparaissent dans le texte. Ils sont, dit Simon, ses deux poètes français préférés. Ils sont là, en maîtres d'écriture revendiqués, en professeurs de lyrisme. Car le texte de Lilyane Beauquel foisonne de mots, d'images, d'inventions de langage pour dire l'enfance heureuse et champêtre des quatre amis ; pour dire leurs aventures passées ; pour dire le départ à la guerre : " Soudain, il nous est impossible de continuer à grandir, l'Histoire va se faire les dents ". Et les voilà sur les chemins de France, abasourdis par la beauté, ivres de possibles. Mais bientôt la déshumanisation guette : " Otto a une maigreur d'ermite, mes mains semblent des pattes de poule ". " Mais quoi, est-ce la fin ?" murmure Simon avant de disparaître dans la blancheur de la page. Et le lecteur d'être emporté par ce grand livre peuplé d'ombres et de fantômes, beau comme la rencontre de la mélancolie et de la mort.

Joël Isselé

 

Frédéric Durand, Timor-Leste, premier Etat du 3e millénaire, Paris, Belin, 2011, 124 p.

Timor-Leste n'est pas une île comme une autre. D'abord elle s'étend sur une moitié d'île au cœur d'un immense archipel, ensuite elle a subi des épreuves terribles et notamment une invasion armée suivie d'une répression sanglante en 1975, enfin elle est devenue indépendante à l'issue d'un complexe processus international en 2002. Un destin hors du commun pour une modeste île, située entre l'Australie et l'Indonésie - collée même à cette dernière ! - et justement présentée par l'auteur comme étant " le premier Etat du 3e millénaire ".
Joliment rédigé par Frédéric Durand et paru dans la collection " Asie Plurielle " chez La Documentation française, ce livre parle d'un petit pays, le Timor-Leste, certes neuf mais au passé lourd, et toujours un peu oublié ailleurs sauf dans les instances onusiennes… Même son appellation n'est pas (encore) connue de tous. Si officiellement, depuis le 20 mai 2002, le pays se nomme " République démocratique de Timor-Leste ", d'aucuns l'appellent toujours Timor-Est ou Timor-Oriental (ou encore " Tim-Tim " pour certains Indonésiens, ex-colons/colonisateurs). Frédéric Durand, fin connaisseur du territoire timorais, sur lequel il a déjà publié de nombreux travaux de référence, brosse ici un panorama global de l'histoire, de la géographie, et bien entendu de la géopolitique, ici particulièrement -incontournable, de ce nouveau pays au passé aussi riche que douloureux. Possession portugaise, cette partie orientale de l'île de Timor a été envahie par l'armée indonésienne en 1975 - soit donc peu après la révolution des Oeillets au Portugal, sonnant le glas de la dictature de Salazar - et annexée dans la foulée à l'Indonésie alors sous la botte de la dictature pro américaine menée par le général (et le clan) Suharto. Timor-Leste est une " île-crocodile " à peine plus vaste que le Liban. Ses résistants à l'ordre indonésien se sont battus durant des décennies pour recouvrir leur liberté confisquée, sans oublier que " l'occupation par l'armée indonésienne a été l'une des plus dures du XXe siècle ".
L'auteur retrace l'histoire culturelle et politique de tout un peuple, jusqu'à commenter cet étrange mais bien réel " terrain d'essai de l'ONU ". Sous totale administration onusienne, de l'été 1999 au printemps 2002, cette nation en devenir a aussi fait les frais des politiques de développement et autres aides humanitaires. On ne le sait que trop bien dans ces contrées : on voulant faire du bien on fait parfois beaucoup de mal… Certes, le Timor-Leste, qualifié un temps - à tort ou à raison - de " pays le plus pauvre d'Asie ", avait sans doute terriblement besoin d'aide internationale mais pas du tout des scandales (comme pour les salaires des expatriés occidentaux) et autres affaires de corruption à répétition… En outre, les années de " construction nationale " n'ont pas été simples : un véritable " casse-tête linguistique ", une situation culturelle et religieuse complexe, un territoire et des budgets ingérables, un rapport au passé - et aux crimes impunis - particulièrement pénible. Ces difficultés ont largement accompagné et suscité une grave crise politique entre 2006 et 2008. Pourtant, en dépit de ces écueils et freins, voire impasses, le petit pays avance à grands pas vers une authentique voie démocratique, lentement mais sûrement. L'auteur se montre optimiste quant au destin de ce peuple désormais libre et uni. Respecté surtout.
Un peuple débarrassé de ses encombrants voisins et des démons du passé. Un passage obligé pour renouer aujourd'hui et demain des relations plus saines de voisinage. Un peuple aussi qui saura, espérons-nous de concert avec l'auteur, allier intelligemment tradition et modernité sur la plan local, ainsi que faire entendre sa petite voix sur le plan international. Les défis à relever restent énormes, et l'auteur en est bien conscient. Mais les espoirs le sont tout autant. Grâce à cet ouvrage, Frédéric Durand nous présente un pays qui vit et qui veut compter. Autrement et positivement. Un pays qui ne compte donc plus seulement ses victimes et ses morts mais bien plus sur son avenir. Radieux si possible.

Franck Michel

 

Gérard Noiriel, Dire la vérité au pouvoir. Les intellectuels en question, Marseille, Agone, 2010, 312 p.

En ces temps de critiques moroses et d'intellectuels à la botte du gouvernement, il est fort bienvenu de se plonger dans cet ouvrage de l'historien Gérard Noiriel, afin de mieux appréhender les relations entre le pouvoir et les intellectuels. L'auteur revient, avec brio et une belle érudion, sur l'évolution de la notion même d'intellectuel, finalement apparue dans le sillage de l'affaire Dreyfus à la fin du XIXe siècle. Cette époque de la IIIe République triomphante a aussi vu émerger la séparation entre le savant et le politique, sonnant en quelque sorte le glas des "hommes complets" auxquels nous avait si bien habitué ledit Siècle des Lumières. Le livre de Noiriel constitue en vérité une version remaniée et réactualisée de son essai remarqué, intitulé Les fils maudits de la République, paru en 2005. Toute la première partie du présent livre reprend d'ailleurs ce titre, et l'auteur s'explique dans son avant-propos des raison de cette réédition augmentée: le contexte a depuis changé, l'objet traité légèrement réorienté, et les mutations davantage prise en considération. En cinq parties distinctes, Gérard Noiriel, spécialiste reconnu de l'histoire du monde ouvrier et de l'immigration, traite successivement de l'avènement des intellectuels (avec les fils maudits de la république), des trois figures majeures - des intellectuels - qui vont entreprendre la traversée du siècle de toutes les pensées mais surtout de toutes les horreurs: l'intellectuel révolutionnaire, celui affilié à un parti politique, et l'intellectuel critique. Sorel et Peguy commencent le ban, poursuivi par Nizan et Sartre, entre autres bien entendu. Pour Jean-Paul Sartre, on retiendra que l'intellectuel n'est pas un expert froid mais un curieux talentueux, un toutche-à-tout aussi, ce qu'on ne manquera pas de lui reprocher par la suite. Et l'auteur des Mots, justement à la fois philosophe, écrivain et acteur politique, définira l'intellectuel comme étant "celui qui se mêle de ce qui ne le regarde pas". Voilà bien ce qui peut déranger les autorités installées, qui se satisfont amplement des intellectuels dépendant d'un parti (acteurs politiques "encartés") ou de l'Etat (les universitaires, penseurs "officiels"). Pour Sartre, comme pour de rares autres, il faut toujours prendre parti sans jamais dépendre d'un parti. Un défi, hier comme aujourd'hui, pour nombre d'intellectuels, rivés à leurs privilèges ou à leur suffissance. C'est un des multiples mérites de cet ouvrage, celui de pointer là où ça fait mal, là où la pensée critique s'est semble-t-il dissoute dans les méandres de l'indivudualisme triomphant nourri à l'économie libérale. Dans une description fine et argumentée, Gérard Noiriel analyse sous toutes ses formes - et ses déformations également - l'intellectuel "de gouvernement" (l'universitaire) puis celles de l'intellectuel "spécifique". On passe des figures marquantes du XXIe siècle, à celles plus parlantes de la fin du XXe siècle: Foucault, Furet, Lévi-Strauss, Bourdieu ou Rancière. A propos des universitaires, ces intellectuels que l'auteur appellent "de gouvernement", Gérard Noiriel écrit: "Contrairement aux révolutionnaires, ils ne croient pas qu'on puisse améliorer le sort du peuple par la violence, en bouleversant de fond en comble l'ordre social. Ils pensent au contraire que les élites doivent se rassembler pour proposer des solutions raisonnables aux problèmes d'actualité et convaincre les citoyens que leur avenir est au centre". La raison plutôt que la passion, vieux débat...
Au-delà de la pertinence de l'analyse, ce livre entend aussi redonner ses lettres de noblesse à cette figure ambigue, à ce "savant qui s'engage dans l'action publique pour dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés". Car telle est bien la définition de l'intellectuel depuis que Zola et d'autres sont entrés dans la danse, se mêlant de politique et s'intéressant soudain à d'autres soucis que leurs chers écrits ou leurs chères études. La révolution de 1789 avait certes ouvert la voie mais c'est le progrès et le scientisme, puis la révolution industrielle puis marxiste qui modifieraont la donne des savants attitrés. Des camps idéologiques peu à peu s'opposent, souvenons-nous seulement de "l'affrontement" Sartre-Aron dans les années 1950 ou des riches discussions autour de la revue des "Annales". Il n'est plus possible d'être constamment au-dessus de la mêlée, et l'engagement devient une nécessité pour beaucoup de penseurs soucieux du sort de leurs contemporains. Si une séparation intelligente entre le savant et le politique sans doute s'impose (et Durkheim en son temps l'avait déjà souligné), cela n'a rien à voir avec le fait de se replier dans sa tour d'ivoire, ou dans sa seule spécialité universitaire, ce qui s'apparente à une fuite, un repli, un déni. C'est pourtant aujourd'hui la norme. Une haute trahison pour certains, une simple lâcheté pour d'autres. Peut-être faut-il actuellement regretter, un peu du moins, les "hommes complets" d'antan, ceux qui n'esquivaient pas le débat, et qui pensaient à autre chose qu'à sauver leur poste de fonctionnaire dans un système universitaire toujours plus ronronnant ou à vendre du papier pour engraisser un quelconque éditeur à la solde du pouvoir... L'auteur le suggère en fin d'ouvrage: peut-être que si les intellectuels - à commencer par les universitaires chargés des "sciences humaines" - travaillaient davantage de concert avec des artistes et des écrivains, et donc moins avec des politiques ou des économistes, il en résulterait plus d'ouverture intellectuelle et de franchise dans les discours proposés. Gérard Noiriel pourrait sans hésitation reprendre cette définition de l'histoire de Lucien Febvre, co-fondateur avec Marc Bloch des Annales en 1929: "L'histoire, ce n'est pas juger, c'est comprendre, et faire comprendre". Tout un programme que les intellectuels "de gouvernement" (des universitaires aux ordres aux journalistes courtisés en passant par les historiens officiels et patentés) ont depuis plus d'un siècle négligé à prendre en compte. Ce livre vient à point nommé nous le rappeler.
Un ouvrage également à lire pour mieux comprendre la part humaine que les intellectuels mettent à profit dans le débat public. Pour changer le monde?

Franck Michel

 


Soth Polin, L'Anarchiste, Paris, La Table Ronde, La petite vermillon, 2011, 258 p.

Dans la belle préface rédigée pour ce livre de Soth Polin, échappé des oubliettes sombres de l'histoire, Patrick Deville (qui vient par ailleurs, à l'automne 2011, de publier un remarquable roman intitulé Kampuchéa), écrit: "Curieux roman composé de deux parties écrites à douze ans d'intervalle, l'une en khmer et l'autre en français, et entre elles, le temps d'une page blanche, la disparition du Cambodge, la parenthèse du Kampuchéa démocratique". L'Anarchiste, est pour Deville "un roman politique et historique, un roman de la folie surtout, du sexe et de la mort et de notre universelle condition". Le ton est donné et Soth Polin, intellectuel cambodgien, rescapé improbable grâce à un exil d'avant la tempête finale, a été entre-temps chauffeur de taxi à Paris et vit désormais en Californie. La vie n'est pas toujours un long fleuve tranquille et, à l'image du cours du Mékong qui se déverse dans le Tonlé Sap, elle peut basculer d'un moment à l'autre. Publié une première fois par les éditions de La table Ronde en 1980, ce roman au réalisme décapant parle donc de sexe, de mort et du Cambodge: Eros et Thanatos au pays des apsaras. Sauf que ces dernières ont été remplacés - le temps (même pas quatre années entières) d'un massacre savamment orchestré par l'Organisation (l'Angkar) - par des "frères numérotés" comme les nomment Patrick Deville. Avant le carnage de la clique de Pol Pot - c'est le Frère n°1 - le Cambodge comptait environ deux cents écrivains reconnus, quatre seulement échapperont à la tragédie issue de la machine de mort khmère rouge. L'un des survivant est Soth Polin. Ironie du sort, il est parti d'urgence de chez lui après avoir trop critiqué le régime corrompu de Lon Nol. Avec ce roman, L'Anarchiste, Soth Polin témoigne d'un air du temps, celui de l'amour tabou et celui de l'avant génocide. C'est la première partie du livre. Elle raconte l'histoire de deux garçons en quête de sexe, c'est cru et semble répondre aux frustrations d'une génération et d'une époque aujourd'hui oubliées. Mais les pages où se décrivent les ébats sentent aussi la mort, comme un mauvais présage. La jeunesse cambodgienne, celle des périodes de Sihanouk puis aussi de Lon Nol, nétait pas tellement différente de celle à New York ou à Paris. Elle s'ennuyait d'un conservatisme trop longtemps supporté, le tout avec une guerre du Vietnam que tout le monde épuisait. "Et maintenant, je trouvais la vie bien misérable, et je pris en pitié tout le genre humain" écrit un moment Soth Polin. Le narrateur, comme lui très certainement, n'a pas la forme. Le monde semble être en attente. De lendemains qui chantent, peut-être, mais de mauvais temps à passer, sûrement. Le moral, comme le temps, n'est donc pas au beau fixe. Dans cette première partie du livre, même les scènes de sexe côtoient la mort directe, comme lorsque notre héros fatigué, alors qu'il était avec une prostituée, souhaitait jouir de "la voir morte". De l'avoir morte sans doute. Le texte dit: "Maintenant, je serrais cette femme avec angoisse, et je voulais la voir morte par mes bras, ou par mes dents". Tout un programme, que, héls, d'autres se chargeront de mettre en pratiques quelques années plus tard, même si dans le Kampuchéa démocratique, le sexe - sns même parler de l'amour - sera encore plus tabou et interdit que jadis. Plongée dans la lecture, tandis que la folie s'invite dans le récit, on ressent d'une certaine manière le malaise à venir. Pour l'auteur comme pour le pays. Même si pour l'heure c'était l'ère de Sihanouk qui était décriée sinon dénoncée par l'auteur. Dans la deuxième partie, l'auteur-narrateur, taximan dans la ville des Lumières - la même où la majorité des frères numérotés feront leur apprentissage révolutionnaire... dans les livres et sur les bancs de la fac - finit par raconter sa vie cauchemardesque à une Angalise comateuse rescapée, elle, d'un accident de voiture avec lui. Accidentés de la vie les deux se parlent et lui se confie. Il passe en revue une vie en miettes dans un décor de rizières et de temples, seuls vestiges sauvegardés par les petits hommes en noir. Anti-Sihanouk mais nationaliste déçu après le meurtre de son ami ministre de l'Education, le taximan écrivain découvre l'ampleur de la corruption et décide, à temps, de s'exiler. Ce livre est un témoignage poignant et personnel sur l'histoire d'un pays en train de sombrer. Un récit à mettre entre toutes las mains afin de ne pas s'étonner des politiques du pire. Et de s'en préserver autant que possible. La littérature sert ausi à cela.

Franck Michel



Francis Métivier, Rock'n philo, Paris, Bréal, 2011, 406 p.

Professeur de philosophie en blouson noir, Francis Métivier, 48 ans, démontre dans un ouvrage sexy et érudit, Rock'n philo, qu'Elvis Presley et les Who peuvent faire comprendre Spinoza et Platon. Et vice-versa. " Le rock brasse beaucoup de questions philosophiques : le désir, l'amour, le sens de l'existence, la mort... Et il a l'art de concentrer en quelques minutes ce qui autrement nécessite 400 pages ", souligne ce docteur en philosophie, qui enseigne comme prof agrégé dans un lycée de Saumur, sur les bords de la Loire. Paru en juin 2011, son ouvrage s'arrache comme jadis les 45 tours, dont il a le format. La jaquette, très punk-rock, présente un patchwork où Nina Hagen, Johnny Rotten et Marilyn Manson côtoient Nietzsche. A l'intérieur, Métivier - fines lunettes, impeccable tee-shirt noir et cheveux coupés à ras - aborde méthodiquement les 37 points au programme du bac philo. A sa façon, jubilatoire, didactique et charpentée. La conscience ? Les Pixies (" Where is my mind ") répondent à Descartes (" Je pense donc je suis ") et Nirvana à Pascal (" Le moi est haïssable "). Le droit ? Machiavel dialogue avec Noir Désir (" L'homme pressé "). La vérité ? Sartre trouve écho chez Bashung (" La nuit, je mens "). Et, qui l'eût cru, The Scorpions (" Wind of change ") illustrent à merveille la fin de l'Histoire selon Kant. Les drogues ne sont pas oubliées, au chapitre " Théorie et expérience ", avec Foucault et Jimi Hendrix. Mais le sexe, élément consubstantiel au rock s'il en est ? " Avec Dieu, ce sont malheureusement deux sujets tabous dans le programme. On ne peut les aborder qu'incidemment ", regrette l'auteur, qui avoue ne recourir que parcimonieusement aux références rock dans ses cours. Le livre, bien qu'édité par un spécialiste des manuels scolaires, Bréal (qui avait également sorti L'antimanuel de philosophie de Michel Onfray et L'antimanuel d'écologie d'Yves Cochet), n'est de loin pas circonscrit à un public lycéen : " Il peut permettre à des gens qui écoutent du rock sans avoir fait de philo de trouver une porte d'entrée ". Né en 1962, comme les Beatles, " dans une famille ouvrière de la banlieue de Tours ", Francis Métivier découvre le rock et la guitare " vers 13-14 ans, en même temps que le grec classique ". Mais il lui faudra longtemps pour oser, le premier, théoriser un tel pont entre les deux univers. " Le lien est évident et on se demande pourquoi cela n'a pas été fait plus tôt. La réponse est que celui qui n'est que philosophe ou que musicien ne peut pas s'en sortir : il faut non seulement trouver les liens, mais aussi les démontrer et les expliquer à un grand public ", dit-il. Ainsi le célébrissime " Stairway to heaven " de Led Zeppelin n'est-il autre, selon lui, qu'une confrontation entre un sceptique (le narrateur) et une dogmatique, " la femme qui croit qu'en achetant une échelle on arrive au but ". Reste que les points de convergence entre rockers et grands philosophes sont plus nombreux qu'on ne pense. Le premier punk n'aurait-il pas été " Diogène le cynique dans son tonneau, avec un hareng en laisse, qui dit m... à tout le monde tout en s'érigeant en star " ? " Les philosophes antiques veulent vivre en harmonie avec leur pensée, parfois au prix de leur vie comme Socrate. Dans le rock, on cherche aussi un accord entre ce qu'on écrit et ce qu'on vit ", note Francis Métivier, en relevant malicieusement : " Ça a disparu en philosophie, moins dans le rock ". Auteur d'une thèse sur Kierkegaard à la Sorbonne en 1998 et d'un ouvrage sur Rabelais, Francis Métivier, qui anime depuis 12 ans des " ateliers rock " en marge de ses cours, est également militant MoDem. Même s'il admet que François Bayrou n'est pas le plus rock'n roll des personnages politiques français.

Joël Isselé

 

Putu Oka Sukanta, Le voyage du poète. Nouvelles et poèmes de l'intranquillité, Paris-Jakarta, EFEO-Forum Jakarta-Paris, 2011, 198 p.

Saluons ici d'abord l'existence même de cette petite mais riche et nouvelle collection, sous l'égide de l'EFEO, dont les titres proposent des textes autour de la culture et de l'histoire du vaste archipel indonésien. L'un des plus grands mérites de ces ouvrages est qu'ils sont peu coûteux et accessibles en Indonésie même, constituant ainsi une source de savoir supplémentaire et disponible, tant pour les francophones résident sur place que pour les Indonésiens étudiant le français. Belle réussite éditoriale donc que cette initiative que nous devons notamment au Forum Jakarta-Paris et à l'action de ses membres. Avec Le voyage du poète, c'est le poète et écrivain balinais, Putu Oka Sukanta, qui est à l'honneur. Jadis auteur maudit par le régime dictatorial de Suharto, pour lequel il a payé le prix fort, Putu Oka Sukanta offre ici au lecteur francophone un bel extrait d'une littérature indonésienne particulièrement méconnue en France. Dans les nouvelles, ici présentées, l'auteur nous fait revivre les pages sombres de "son" histoire ainsi que de celle de son pays dont l'élite intellectuelle a failli être totalement éradiquée en trois décennies de pouvoir absolu aux mains d'un clan. Une famille surtout, aux ordres des généraux, du FMI et des Etats-Unis. Car, et l'auteur le précise dans ses mots, le demi-million de morts issus des massacres organisés faisant suite au "coup d'Etat" de fin 1965, n'ont toujours pas trouvé refuge pour reposer en paix. Les survivants, et Putu en est, ont tous connu l'exil ou la prison, et leur lutte pour se "réintégrer" socialement fut une bataille interminable et pénible. L'avènement, lent mais sûr, de la démocratie en 1998, aura eu pour premier mérite de respecter à nouveau toutes ces vies confisquées, ces destins brisés par la folie de l'histoire. Dans ce recueil, fort bien écrit, Putu Oka Sukanta, n'évoque pas seulement cette tragédie hélas un peu oubliée par l'Occident et même en Indonésie - où les autorités tentent toujours de minimiser les crimes commis - mais également, dans quelques superbes nouvelles, les coutumes balinaises. Celles qui ont bercé son enfance et qui, bon gré mal gré, en dépit des soubresauts politiques, ont également survécu jusqu'à nos jours. N'est-ce pas précisément pour ces raisons - et d'autres - que les touristes continuent de penser que Bali est une île divine et paradisiaque? Un livre à lire pour comprendre un peu mieux Bali et l'Indonésie, leurs réalités occultées et leurs beautés éternelles.

Franck Michel

 

Martin Malia, L'Occident et l'énigme russe. Du cavalier de bronze au mausolée de Lénine, Paris, Seuil, 2003, 538 p.

Marie-Pierre Rey, Le dilemme russe. La Russie et l'Europe occidentale d'Ivan le Terrible à Boris Eltsine, Paris, Flammarion, 2002, 354 p.

Les deux ouvrages présentés dans ce compte rendu font date dans l'interprétation des relations internationales. Ils nous interrogent tant par l'analyse de l'interaction entre le politique et le culturel que par le positionnement méthodologique. Les problématiques poursuivies par les deux auteurs sont très proches. Leurs ouvrages respectifs se caractérisent par la mise en perspective des relations Europe/Russie sur une longue durée, pour Marie-Pierre Rey à partir du XVIe siècle, pour Martin Malia à partir du tournant du XVIIIe siècle. Dans cette optique, l'aspect fondamental qui les réunit est de saisir ces relations Europe/Russie par un biais particulier : à savoir, en parallèle des relations internationales et géopolitiques, d'examiner quelles en sont les dimensions intellectuelles, émotionnelles et culturelles. Cette transversalité de la recherche repose sur une méthodologie similaire, sans s'y limiter, de ce que l'histoire culturelle a mis en œuvre ces dernières années, à savoir les transferts culturels, en y réintégrant le territoire du politique. Les deux auteurs développent brillamment les différents aspects constitutifs de ces relations. Ils délimitent un champ d'investigations autour de notions et de concepts qui ont été fortement enrichis et développés durant les dernières années. Des notions qui regardent la nature et les caractéristiques d'une identité, les processus d'appropriation, d'imitation et d'image, ou bien encore la constitution de stéréotypes et de préjugés. Au-delà ils appréhendent les questions de l'influence et des sphères d'influence et en ce sens l'importance de la diffusion et de la circulation des idées, ou bien encore de l'héritage, de l'intégration et de l'appartenance culturels. Plus avant, les deux auteurs s'aventurent sur un territoire de recherches d'où ils font ressortir les nombreux enjeux qui ont façonnés et façonnent encore les relations Europe/Russie. Les deux tentatives menées ici s'appuient de manière très approfondie sur la dimension culturelle de ces rapports, c'est-à-dire sur une appréhension plus intellectuelle et sensible de cet espace. Si les deux ouvrages sont complémentaires, Marie-Pierre Rey démontre à travers le prisme de la Russie l'ambivalence constante des relations entre l'Empire des Tsars puis l'Union soviétique et l'Europe occidentale. Une ambivalence caractérisée par la tentation et le refus d'un dialogue sous couvert d'enjeux géopolitiques et idéologiques. Martin Malia par le prisme de l'Occident suggère quant à lui la difficulté pour l'Europe occidentale de cerner de manière limpide les processus ayant cours en Russie. Les deux auteurs montrent combien ces espaces limitrophes se croisent, dialoguent, se rejettent, s'inspirent et s'influencent. La démarche poursuivie par Martin Malia, le cadre méthodologique, la force et l'élégance de son érudition insistent particulièrement sur la dimension des gradients culturels. En effet, la situation " retardataire " de la Russie selon des critères et des normes occidentaux l'a toujours maintenue à la périphérie du creuset culturel européen. L'Occident, dont il faut distinguer jusqu'à l'aube du XXe siècle, l'espace " libéralisé " de l'Angleterre et de la France et l'espace semi-autoritaire des Empires centraux a joué comme un modèle attractif ou répulsif pour la Russie et l'Union soviétique, et a contrario, la " périphérie " russe a représenté une menace ou un allié possible. L'ouvrage démontre de manière suggestive l'ambiguïté de ces relations Occident/Russie constituées par des périodes de fortes convergences et de profonds rejets. C'est bien évidement au moment précis où les cartes sont bouleversées en Russie qu'un changement mental est visible en Occident, puisque l'Union soviétique se positionne comme un centre possible et non plus seulement comme le partenaire potentiel d'un échiquier européen. La Russie, nourrie au creuset de l'identité et de l'évolution politique et intellectuelle de l'Europe occidentale, semblait prendre un virage qui la faisait passer de sa dimension retardataire à un rôle d'avant-garde. Cette ligne de fracture dans l'évolution des relations russo-occidentales est mise en lumière avec un argumentaire des plus solides. Ces éléments Marie-Pierre Rey les met en évidence en se positionnant à contre-champs. Avec clarté et de manière incisive, elle montre combien la Russie dans ses choix et dans son identité tout au long des quatre derniers siècles s'est construite en regard de l'Occident. Soit comme élève studieux, soit comme rival plus que menaçant, la Russie dans sa quête d'un modèle sociétal et de civilisation a basculé sans cesse de la fascination pour l'Occident à un repli fondé sur une identité nationale perçue comme originale et messianique. En définitive, par cette approche transversale, les deux auteurs nous entraînent sur un territoire des plus suggestifs en montrant combien les enjeux des relations internationales sont tributaires de notions et de concepts identifiables mais parfois impalpables et difficilement mesurables ou quantifiables telles que l'identité, l'influence, la construction d'une image, l'appropriation et l'acculturation. Du point de vue de l'historiographie des relations Russie/Occident, ces deux ouvrages marquent une date importante, et au-delà, de manière générale, un renouvellement et un approfondissement de la méthodologie et de la problématisation des questionnements y afférents.

Gianni Cariani



Guillaume Piketty, Résister. Les archives intimes des combattants de l'ombre, Paris, Textuel, 2011, 192 p.

Dans le sillage d'une série d'Arte, l'ouvrage Résister. Les archives intimes des combattants de l'ombre, de Guillaume Piketty, offre une ample vision de l'action de la Résistance. Directeur de recherches au Centre d'histoire de Sciences Po Paris et enseignant à l'Université de Yale, Guillaume Piketty est un coureur de fond, familier des travaux de longue haleine. Il a, entre autres, dirigé le Dictionnaire De Gaulle, écrit sur Pierre Brossolette, Charles d'Aragon et Winston Churchill. Il est également l'auteur de Français en résistance. Carnets de guerre, correspondances, journaux personnels. Avec Résister, il présente cette fois les archives intimes des combattants de l'ombre. A travers carnets, journaux, tracts, photos, lettres de prison, le lecteur est invité à ressentir leurs émotions, leurs réflexions, leurs motivations. L'intensité qui émane de ces témoignages est aussi éclairante qu'émouvante. Pour beaucoup d'entre eux et d'entre elles, c'était une épopée, une façon de vivre, il y avait l'amour de la patrie et, surtout, beaucoup de générosité et de solidarité. " En dévoilant ainsi les mots et les attitudes, écrit Guillaume Piketty, ce Résister... permet d'approcher au plus près de l'expérience vécue par celles et ceux qui ont combattu dans les rangs de la Résistance intérieure française au long des années noires ". Ainsi s'expriment, au fil des pages, Agnès Humbert, Jacques Bingen, Germaine Tillion, Jean-Pierre Vernant, Louis Martin-Chauffier... " Toutes ensemble, ces voix disent l'excitation d'un engagement, dit Raymond Aubrac dans sa préface, la confiance partagée, l'inquiétude et quelquefois la peur, la nostalgie d'un compagnonnage, une mémoire vive ". L'élargissement en six parties - s'engager, s'organiser, lutter, souffrir... - évoque des aspects du combat au quotidien. Ouverture culturelle, par l'engagement des intellectuels et des artistes : des écrivains notamment. Il explore aussi les lendemains de l'action d'hommes et de femmes qui - tout en rachetant la défaite française de 1940 - donneront naissance à la France contemporaine. Tel qu'il est, ce livre représente une oeuvre majeure dont il faut hautement saluer la réussite.
En parallèle, Arte a récemment diffusé, une série de documentaires, au nombre de six, intitulée Les Combattants de l'ombre. Une lutte vue cette fois à l'échelle du continent européen. Ces films, réalisés par Bernard George, reviennent sur la genèse des Résistances, sur ces engagements individuels impétueux et ces balbutiements malhabiles ou téméraires. Sans jamais verser dans une réécriture, qui ferait de la Résistance un mouvement de masse de Varsovie à Moscou, en passant par Paris, Bruxelles ou Belgrade, les films explorent les poches de non-abdication, leur jonction au fil du temps. Par le biais de témoignages des derniers acteurs vivants de cette période sombre de l'Histoire, illustrée d'archives inédites et de scènes de reconstitution, le réalisateur offre un regard inédit sur le combat de ces anonymes discrets.

Joël Isselé



Franck Michel, Voyages pluriels. Echanges et mélanges, Annecy, Ed. Livres du monde, 2011, 192 p.

Dans son essai, Franck Michel analyse les différentes natures du voyage et trace des pistes prospectives à partir de quelques termes et expressions génériques telles que mobilité, itinérance, voyage, tourisme, sauvegarde de l'identité, métissage des cultures… C'est un livre qui, entre autres, fouille, inventorie et analyse le contenu des offres touristiques pour nous aider à mettre au grand jour certaines des raisons qui nous amènent à voyager. Connaître les raisons du départ c'est peut-être mettre un frein à l'élan naturel qui nous pousse à aller spontanément vers l'Autre et l'Ailleurs diront certains. Ce serait, en quelque sorte, chercher les raisons de la poésie pour écrire de la poésie. Pour poursuivre ce parallèle, voici une belle définition de la poésie dont l'auteur est malheureusement inconnu : " La poésie c'est la rencontre de mots qui ne se connaissent pas encore. " Que la poésie soit la métaphore du voyage ou le voyage la métaphore de la poésie, nous pouvons affirmer avec conviction que le voyage c'est bel et bien la rencontre d'êtres et de choses qui ne se connaissent pas encore.
Voyages pluriels
est un livre qui sans briser la spontanéité et l'élan du voyageur lui donne des atouts pour aller à la rencontre de l'inconnu et de la différence avec plus de lucidité. Une des vertus de ce livre, et non la moindre, est de mettre en évidence la différence qu'il y a entre les autoroutes touristiques où l'on roule en rangs serrés et les sentiers exploratoires où l'on marche à l'aventure. Ce livre n'est donc pas à lire pendant le voyage, ni même en préparant un voyage mais, en quelque sorte, pour préparer la préparation du voyage. Après avoir lu les ouvrages qui ont trait au voyage et les récits des voyageurs eux-mêmes nous pourrons partir en inventant, chemin faisant, nos propres raisons de partir. Tous ceux qui prendront le temps de lire Voyages pluriels se souviendront de la phrase de Lincoln : " Si je disposais de six heures pour abattre un arbre, je consacrerais les quatre premières heures à aiguiser ma hache. " Voici donc venu le temps d'aiguiser notre connaissance du voyage… Ce livre construit en arborescence foisonne de constats, d'analyses et de propositions. Mes commentaires et les réflexions qui viennent en écho s'appuient sur quelques-unes de ses branches maîtresses. Un peu d'histoire… (VP, p. 21.)
Au XVIe siècle, Montaigne disait déjà que le voyage était un " exercice profitable. " La " pérégrination profane " vient donc peu à peu compléter le " pèlerinage sacré. " Au XVIIIe siècle le voyage est une aventure éprouvante. Il y a notamment l'inconfort des moyens de transport, la difficulté de trouver son chemin, la menace des pillards. Malgré ces difficultés et ces risques, les philosophes des Lumières comprennent très vite que le voyage ouvre des champs immenses de connaissances nouvelles. Au XIXe siècle les riches aristocrates ont le même rapport au voyage que nos bobos contemporains : ils adorent voyager ! Mais ils adorent se montrer voyageant. La mode exerce déjà sa pression. On doit impérativement se montrer dans des sites plus ou moins lointains à condition qu'ils s'agissent de lieux en vue et reconnus par le gotha. Inversement, les roturiers et les pauvres n'ont pas la moindre perspective " touristique. " Quand survivre est la préoccupation première (pour ne pas dire exclusive) se déplacer hors de son territoire est impossible : pour eux voyager est une ambition hors de portée. Au XXe siècle, on assiste au développement du tourisme de masse grâce aux congés payés (1936), à l'élévation du niveau de vie, à l'amélioration des réseaux de transport et à l'organisation collective des voyages. Les coûts baissant, les opérateurs touristiques peuvent faire des offres de plus en plus attractives en variant les destinations. Parallèlement, et comme un contre-pouvoir, émerge le mythe de la route, de l'ailleurs, de la liberté (Bouvier, Kerouac, les hippies, etc.) ce qui n'empêche pas le tourisme huppé de se développer dans des lieux de prestige (les îles) et pour pratiquer des activités en vogue (le ski). Au XXIe siècle les conflits et les guerres ayant essaimé un peu partout dans le monde, voyager est (re)devenu une opération à risque. Néanmoins le désir de voyager est si fort que beaucoup ne tiennent pas compte de ce risque potentiel ou le minimisent, d'autant que l'argent est là qui permet le voyage lointain et qu'il serait assez vexant de montrer qu'on a peur et qu'on manque de moyens. C'est donc davantage le désir de paraître que le goût de l'aventure qui souvent pousse à partir. Quelle que soit la classe sociale, le désir de partir est proportionnel à la pression qu'exerce le travail. Tout le monde ressent le besoin de s'aérer, de se changer les idées, de s'évader. Mais dire que le voyage est une évasion cela ne revient-il pas à dire que le travail est une prison ? Piètre monde pour tous ceux qui ne s'évadent qu'avec la perspective de revenir, tambour battant, vers la laisse et le collier.
Le voyageurisme
" Voyageurisme " est un mot valise forgé par l'auteur. Il résulte du mariage contre nature - et pour tout dire monstrueux - de la carpe et du lapin, c'est à dire du voyage et du voyeurisme. (Voyager c'est regarder l'autre et le découvrir par amour. Être voyeuriste c'est épier l'autre et se repaître de ce qu'il a ou de ce qu'il fait sans aucun contact avec lui.) Notre société contemporaine qui accorde avec une vigueur inouïe le primat à l'image sexuelle ou morbide offre une voie royale au voyeurisme. Si personne n'entre en résistance, la terre toute entière sera rapidement réduite par le pouvoir médiatique et publicitaire à un spectacle aussi sordide que stupide qui cache son néant derrière des bruits qui étourdissent et des lumières qui éblouissent.
Les différentes " formes " de voyages (VP, p. 38.)
Le livre nous propose une typologie des voyages et de leurs avatars voyageuristes. Voici quelques exemples : tourisme de bien-être ; ethnotourisme ; écotourisme ; tourisme médical ; tourisme des séniors ; tourisme de guerre ; tourisme à " pseudo risques ", (exemples : […] admirer Bagdad ou Gaza sous les bombes […] les terroristes ne sont pas loin. […] " la piraterie maritime est toujours dangereuse dans cette zone : nous allons vous protéger […]) ; tourisme de misère , (exemples : Tchernobyl, vivre dans les rues avec les SDF, dans les camps de concentration, au goulag, " devenir un jour les victimes de Staline ", participer à de vrais faux interrogatoires menés par des nazis, faire des travaux forcés, faire l'expérience de la prison, visiter les taudis et les bidonvilles (Jakarta, Kenya, Brésil), contempler les malades du sida en phase terminale, etc. ; tourisme sexuel ; tourisme participatif ; tourisme spatial ; thanatourisme (exemples : visites de cimetières, des catacombes, des pompes funèbres). On va même jusqu'à proposer " le lieu idéal pour se suicider. " En marge de cet inventaire Franck Michel fait un constat assez terrifiant : " Voyage et voyeurisme font bon ménage et leur alliance commerciale donne le voyageurisme, forme " originale " de tourisme fondée sur les trois termes suivants : misère, violence, morbidité. Car, in fine, ce " dernier voyage " à la mode en quelque sorte se situe à la lisière des mondes du spectacle et de la mort : le tourisme réel devient vite du thanatotourisme, encore une niche marketing pour les explorateurs de séjours morbides et autres adeptes du voyageurisme. " Et encore : " À force d'être endormis ou dopés au consumérisme anabolisant (nos concitoyens) ne sont plus en capacité de se lever pour marcher à contre-courant. " (VP, p. 13.) On constate en parcourant les offres touristiques, que la plupart des voyages ont des fins éminemment lucratives même si certains opérateurs, experts dans les techniques de barbouillage, camouflent leurs finalités économiques sous une fine couche de peinture culturelle ou éducative. Pour parler culture et éducation je veux établir ici deux connexions ; l'une avec les vacances pour enfants, l'autre avec la télévision. La télévision qui pourrait (et devrait) être un formidable moyen de culture et d'éducation est phagocytée par des histrions idiots ou cyniques (ou les deux à la fois) qui mettent en scène et diffusent des images, des informations, des divertissements pour des téléspectateurs aux cerveaux de moules. La bassesse et la stupidité de la télévision n'excusent pas la bassesse et la stupidité de ceux qui la cautionnent en la regardant : la télévision a pour finalité le laid et le mal parce que les téléspectateurs se repaissent du laid et du mal ! La loi cynique du marketing, avec sa sœur jumelle la loi veule de la démagogie, impose à l'offre d'être toujours en adéquation parfaite avec la demande. Nous sommes donc là dans un cercle vicieux ou plutôt dans une spirale infernale qui nous conduit tout droit à la barbarie et à la décadence. Pour mettre un terme à ce qu'il faut bien appeler le déclin d'une civilisation, il importe que chacun use de la liberté (heureusement encore là) d'éteindre le téléviseur en temps utile ou, encore bien mieux, de ne pas avoir de téléviseur ! Cet acte de résistance contre l'avilissement et la bêtise pourrait peut-être faire émerger des propositions valorisantes pour l'esprit et le cœur, sans compter que les bouffons nuisibles de la télévision pourraient enfin envisager d'être utiles à leurs concitoyens. On parle trop peu des colonies de vacances et des classes de découverte et quand on aborde le sujet c'est avec condescendance et parfois même mépris. Pourtant les opérateurs touristiques pour adultes auraient beaucoup à apprendre des séjours pour enfants. Ils découvriraient que tout séjour pour enfants, qu'il soit organisé pendant le temps scolaire (la classe de découverte) ou hors du temps scolaire (la colonie de vacances) ne peut se justifier que s'il est étayé par un projet éducatif structuré autour d'objectifs et de moyens pédagogiques. Les organisateurs de séjours pour enfants conscients de leur mission éducative ne font pas partir les enfants vers des destinations à la mode, pour faire des activités à la mode, mais pour qu'ils puissent se développer intellectuellement grâce à des " découvertes " nouvelles et se socialiser grâce à la vie en collectivité. Colonies de vacances et classes de découverte sont donc deux types d'organisation pédagogique exemplaires, le plus souvent sans but lucratif, qui ouvrent aux enfants des perspectives très riches sur les plans de la connaissance et de la socialisation. Ces deux exemples nous montrent que la question des finalités est cruciale. Veut-on le bien veut-on le mal ? Veut-on le progrès intellectuel et moral ou veut-on la régression ? On comprend qu'il s'agit là d'une question universelle qui ne concerne pas que les opérateurs touristiques mais qui les concerne tout particulièrement puisqu'ils sont au cœur de la connaissance de l'Autre et de l'Ailleurs.
Les étrangers
Le livre met en lumière le paradoxe des étrangers. Alors que, par définition, la terre est le territoire de tous les vivants, un nombre incalculable de frontières et de murs entravent considérablement la liberté de l'itinérance et créent souvent des obstacles infranchissables. Franck Michel nous dit que le livre culte " n'est plus comme autrefois le petit livre rouge, la bible ou le coran mais le passeport ! " Et il ajoute : " Voyager sans papiers est devenu aujourd'hui plus difficile que de marcher dans la rue ou prendre le métro sans vêtements." (VP, p.10.) Tout le monde voyage mais on craint ceux dont le mode de vie est le voyage ! Bref, on a peur des " gens du voyage." L'immobilité éprouve un sentiment de répulsion face à la mobilité. Sédentarisme et nomadisme apparaissent comme deux concepts antinomiques qui créent souvent des situations conflictuelles. Tant qu'il reste chez lui l'étranger ne gêne pas mais dés qu'il " débarque " chez l'autochtone, il dérange, inquiète. La " différence " qui devrait être une source d'enrichissement est, hélas, souvent à l'origine de la discorde. On a du mal à comprendre l'étranger mais, curieusement, on n'a aucun mal à le juger (et à le condamner) de manière expéditive. Sans verser dans le psychologisme on peut émettre ici une hypothèse : le nomadisme n'est peut-être après tout que la mauvaise conscience du sédentarisme, son rêve inavoué. La frustration du sédentaire qui envie le nomade génère donc mauvaise foi, agressivité, violence. Pour éviter les dissensions, par définition improductives et dangereuses, l'étranger doit impérativement faire l'effort de s'adapter chez l'autochtone et l'autochtone doit impérativement faire l'effort d'accueillir et d'intégrer l'étranger. Dans cette relation, ni l'étranger ni l'autochtone ne doivent renoncer à leur identité mais, bien au contraire, chacun doit y gagner un supplément d'âme.
Les identités sont " éclatées et non pas figées "
" Éparpillés dans un monde rhizomique, nomades du loisir et sédentaires en tous genres se partagent en quelque sorte les nouveaux territoires imaginaires issus et construits sur les décombres d'une déterritorialisation généralisée. " (VP, p. 82.) " […] L'identité se forge, se forme, se déforme pour mieux se reformer, se construit et se reconstruit au contact de l'autre. " (VP, p. 85.) L'arbre demeure à jamais ce que veulent ses racines lesquelles se nourrissent d'une terre spécifique : il ne change ni de place ni d'identité ! L'homme lui a le pouvoir de s'extraire de son sol natal et de se déplacer pour se nourrir de la terre des autres. Ce déplacement est une grande et belle entreprise qui enrichit aussi bien l'hôte accueilli que l'hôte accueillant. (Notons au passage une singularité linguistique ; le même substantif est utilisé pour désigner celui qui reçoit et celui qui est reçu, comme si la langue voulait nous ouvrir toute grande la porte d'une relation fusionnelle.) Notre identité n'est donc pas un état stable mais un processus évolutif ; elle n'est pas ce que nous sommes mais ce que nous devenons. L'industrie du tourisme, considérant que l'identité n'est pas commercialisable (à cause de sa volatilité), cherche à la réduire à un folklore pour la figer et l'instrumentaliser. Les peuples qui vivent du tourisme sont assez souvent écartelés entre le désir de faire vivre leurs traditions qui sont autant les symboles de leur identité qu'un ciment social et celui de se soumettre aux exigences du tourisme qui leur impose de transformer des traditions séculaires en un spectacle adapté aux goûts des touristes. On demande donc aux autochtones de se dénaturer pour mieux se vendre. Franck Michel nous donne des exemples de folklorisation. Pour répondre à l'engouement pour le chamanisme, dans la steppe et les yourtes notamment, les voyagistes " développent des circuits allant dans ce sens et certains chamanes ne voient d'autres alternatives que de s'engouffrer dans ce folklore organisé, sachant qu'en jouant les bons figurants, ils combleront autant leurs familles (financièrement) que les voyageurs (exotiquement.) Au Vietnam " les peintres et les artistes en général […] investissent plus d'effort dans les stratégies marketing que dans l'expression artistique. " " Lorsqu'un pays pauvre n'a que son héritage culturel à offrir aux visiteurs, le tourisme à tout prix ne peut mener qu'au folklore vidant la culture de son essence " (VP, pp. 92 et 95). Les touristes ne voient donc qu'une représentation fausse de la réalité. Les opérateurs de ce tourisme-là font des autochtones les complices de leur mensonge. Alliés à eux pour le pire ils transforment ce qui pourrait être un espace d'enrichissement réciproque en foire aux illusions. Et le pire parfois advient : le touriste déçu non dans sa relation à la vérité mais dans la qualité de la prestation peut aisément glisser de " l'hétérophobie à la xénophobie, de l'étonnement de la première rencontre, à la haine de l'autre dans toute rencontre. " (VP, p. 99.) Le tourisme a-t-il conscience de sa perversité lorsqu'il exerce un chantage qui contraint le peuple (qu'il prétend aider) à perdre son âme pour ne pas perdre la vie ?
La voie métisse est un avenir possible
" Chaque culture se transforme au contact d'une autre. Le métissage est certainement la seule voie qui s'offre désormais à nous pour penser le vivre-ensemble sur un mode résolument pacifique. Tous métis nous ne sommes pas tous sages pour autant. Il s'agit de promouvoir la communauté humaine au détriment du communautarisme. " (VP, p. 111.) Le voyage - dont le tourisme - est un formidable moyen de faire se rencontrer les populations, qui, sans cela, resteraient étrangères les unes aux autres. Mais pour éviter de tomber dans les deux pièges que sont l'ouverture fictive par la folklorisation et le repliement dans le communautarisme il faut " encourager une pensée de la relation. " " C'est l'échange et non l'isolement qui permet à l'identité de se réaffirmer, de renaître ou de se consolider. " (VP, p. 111.) Un exemple de société métissée réussie est la société brésilienne riche de ses trois composantes portugaises, africaine et amérindienne. Comme antithèse monstrueuse à une ouverture possible sur le métissage il y a le mur d'Israël et tous les murs idéologiques, économiques, politiques entre les pays. La question est donc de savoir si l'humanité veut construire des murs ou des ponts. Pour tous les humanistes la question n'est pas de trancher entre ces deux options mais de savoir comment on détruit les murs et comment on construit les ponts. Franck Michel nous indique quelques directions… " Les société émettrices mais surtout réceptrices devraient accentuer les faits de résistance qui leur permettront de ne pas avoir à vendre leur âme lors de l'arrivée du premier car de touristes de la journée. " " Se battre bec et ongle sur les cinq champs que sont la langue, les croyances, la culture, l'organisation sociale et familiale. " " Voyager différemment en se libérant du " voyage surorganisé. " " Rester chez soi et redécouvrir - voire se réapproprier l'espace géographique et social proche. " " Voyager loin de chez soi en faisant preuve d'une réelle ouverture à l'autre. " " Voyager au cœur de l'immigration. " " Devenir un consommacteur." (VP, pp.145 et146.) Etc.
Pour conclure…
La démagogie et le mercantilisme sont les pires fléaux de notre époque. Il y a le " Temple " c'est à dire l'Humanité avec ses finalités humanistes et il y a les " marchands du Temple " avec leurs finalités économiques. On l'a dit, le tourisme marchand formate conjointement les thèmes du voyage, les lieux de destination et la clientèle pour que chacun entre dans le moule et qu'il y ait une parfaite adéquation entre l'offre et la demande. Plus le contenu de ce tourisme est insignifiant plus l'emballage qui l'enrobe miroite de tous les fantasmes du festif, du divertissant, du jouissif. Est-il encore temps d'inventer un nouveau type de voyage qui concilie les exigences parfois austères de la connaissance et un sage hédonisme si nécessaire à la vie ? Oui, à condition que le voyageur se rende chez son hôte pour le connaître " tel qu'il est. " L'attention portée aux êtres vrais et aux choses vraies permet de connaître et de comprendre l'altérité, cela ouvre bien évidemment la porte au métissage sociétal et culturel et peut-être même, à terme, à la paix et au bonheur. Laissons la parole à Franck Michel pour conclure : " Aucune culture touristifiée ou non, n'est intangible. Toute culture vit et survit grâce aux échanges avec d'autres cultures. […] Le métissage, enfin, est à mille lieux du multiculturalisme trop ancré dans une vision communautaire qui l'enferme. " (VP, p. 141)
Et enfin (p. 114), " Être c'est être ensemble ou ne pas être ".

Georges Bogey