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Ecrire est un voyage



par Georges Bogey

 


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Il est question ici de la littérature de voyage et de la littérature en tant que voyage. Un exemple du lien étroit qui unit voyage et littérature se manifeste, de façon évidente, chez Nicolas Bouvier ! On peut considérer cet écrivain suisse né en 1929 et décédé en 1998, comme l'un des grands noms de la littérature de voyage et peut-être même l'un de ses fondateurs. Il s'intéresse à tout ce qui touche à la vie et il éclaire ses voyages sous les angles divers de la philosophie, de l'anthropologie, de l'ethnologie, de la politique, de la poésie, sans être un spécialiste de ces disciplines. Nicolas Bouvier est à la fois un voyageur qui écrit et un écrivain qui voyage sans qu'on sache vraiment quelle est l'activité qui a la primauté tant écriture et voyage sont liés l'un à l'autre ; cette imbrication pourrait bien être d'ailleurs ce qui définit le mieux la littérature de voyage. La contribution de Nicolas Bouvier au monde littéraire et au monde du voyage est exemplaire parce qu'il ne se borne pas au narratif monocorde (donc monotone et ennuyeux) d'un journal de bord mais il nous fait percevoir avec acuité les êtres et les choses qu'il rencontre et côtoie et qu'en définitive il nous permet de mieux comprendre le Monde : et c'est ainsi que le récit de voyage devient littérature de voyage, un genre littéraire à part entière.
On se demandera si l'on peut écrire sans voyager et voyager sans écrire… Les voyageurs qui voyagent sans écrire n'ont que l'oralité et l'image pour nous raconter leur histoire. Quant aux écrivains qui écrivent sans voyager ils doivent avoir assez de ressources intérieures pour écrire. Les voyageurs qui sont aussi écrivains nous font donc un double cadeau, celui de leur voyage et celui de la littérature. Le voyage se construit pas à pas, l'écriture se conçoit mot à mot. Qu'ils soient des écrivains qui voyagent, des voyageurs qui écrivent ou des écrivains qui ne voyagent pas, tous ceux et toutes celles qui écrivent doivent avoir la capacité de transmuer leurs voyages, en littérature nourricière.


Qu'est-ce que le talent ?

Dans un entretien télévisé Nicolas Bouvier disait en substance que la question de son talent ne le préoccupait guère parce que du talent, les choses et les êtres en avaient à revendre ! Que la forme de son écriture soit narrative, descriptive, analytique ou poétique Nicolas Bouvier, donne toujours la parole aux êtres et aux choses. Un bref exemple. Des acheteurs potentiels reprochent aux dessins de Thierry Vernet, qui fut un temps le compagnon de voyage de Nicolas Bouvier, leur manque de sérieux. Cette remarque pourrait rester à un niveau anecdotique, mais Nicolas Bouvier prend immédiatement un peu de recul pour mettre en lumière ce qui se cache derrière la banalité. " La vérité c'est que le sérieux est la denrée préférée des démocraties populaires. Les journalistes de la presse communiste qui venaient de bonne heure le matin faire leur papier en avaient à revendre " (L'usage du monde, Payot, p. 22). On a pu dire ironiquement que tout l'art de l'écriture consiste à donner de l'intérêt à ce qui n'en a pas. Il faut dire les choses autrement : un texte écrit par un écrivain sans talent n'a aucun intérêt alors que le même texte écrit par un écrivain talentueux nous passionne.


Quelle vérité ?

Nul ne peut se prévaloir de dire la réalité telle qu'elle est " en réalité ". Chaque personne honnête avec les autres et avec elle-même dit la vérité sur la réalité telle qu'elle la perçoit et la ressent. (Pour ceux qui mentent délibérément, c'est une autre affaire bien sûr). Si la réalité est bien la même pour tous, la vérité est différente pour chacun. Ainsi, qu'il écrive des fictions ou des récits de voyage chaque écrivain énonce sa propre vérité. Alors, comment trouver une harmonie et une cohérence dans un monde éclaté où chacun perçoit et dit les choses autrement que son plus proche voisin ? Le scientifique Trinh Xuan Thuan, nous dit : " L'observation modifie la réalité et en crée une nouvelle. […] Parler d'une réalité objective pour l'électron, d'une réalité qui existe sans qu'on l'observe a peu de sens puisqu'on ne peut jamais l'appréhender. Toute tentative de capture de la réalité objective se solde par un échec cuisant. Celle-ci est irrémédiablement modifiée et se transforme en une réalité subjective qui dépend de l'observateur et de son instrument de mesure " (La mélodie secrète, Gallimard, p. 133).
Maurice Blanchot, quant à lui, écrit : " La solitude pour Anne était immense. Tout ce qu'elle voyait, tout ce qu'elle sentait était le déchirement qui la séparait de ce qu'elle voyait et sentait " (Thomas l'obscur, Gallimard, p. 79).
Enfin, Nicolas Bouvier : " Ces excursions hors de notre banlieue nous permettaient pour la première fois, de porter un jugement serein sur ce milieu dont il fallait s'éloigner pour distinguer les contours " (L'usage du monde, p. 29). " La vertu d'un voyage c'est de purger sa vie avant de la remplir " (L'usage du monde, p. 30). " Aussi loin que tu ailles tu te retrouveras toujours face à toi-même ", dit-on encore. Afin d'avoir des chances de percevoir l'altérité sans parasitage, le voyageur doit avoir le désir profond de s'effacer sans pour autant se nier ou se renier. Cela paraît simple mais cela demande une grande disponibilité et un grand détachement de soi ; c'est ce double effort de retrait de l'égo et d'ouverture aux autres qui sauve le voyageur de l'inanité du voyage et l'écrivain du nombrilisme. Ainsi, pour percevoir les choses et les êtres, il ne faut rien bousculer, rien déranger, rien toucher, parvenir à voir sans regarder, à voyager sans se montrer en tant que voyageur, à écrire sans se montrer en tant qu'écrivain, bref, ne pas être l'éléphant du tourisme ou du brasseur de mots dans le magasin de porcelaine du Monde.


Qu'est-ce que le voyage ?

En exergue à L'usage du monde son premier livre paru en 1963, Nicolas Bouvier cite Shakespeare : " Je dois partir et vivre ou rester et mourir ! " On peut rapprocher cette injonction d'une phrase de Kenneth White : " De toute façon, je voulais sortir, aller là-haut et voir " (La Route Bleue, 1983). Ces deux phrases nous donnent des indications sur le sens du voyage et de la vie : pour vivre il faut sortir et voir. L'immobilisme et le refus de percevoir sont donc des entraves à la vie.
Nicolas Bouvier nous dit : " Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait " (L'usage du monde, p. 12). On peut effectivement partir sans objectif lorsqu'on s'appelle Nicolas Bouvier et qu'on a la capacité de percevoir le Monde et le talent de le dire. Mais l'absence d'objectifs pourrait bien être la justification d'un tourisme de pacotille qui incite à partir pour partir et qui ne laisse après coup dans la bouche du touriste que le goût amer de la vacuité. Les voyageurs qui ne s'appellent pas Nicolas Bouvier, et ils sont légion, ont donc intérêt à savoir où ils partent et pourquoi ils partent. Lorsque Sénèque nous dit " qu'il n'y a pas de vent favorable pour ceux qui ignorent leur port de destination ", on pourrait apporter une nuance en disant qu'on peut préférer la liberté aux vents et laisser naviguer sa plume au hasard des courants, à condition de conserver la maîtrise de sa liberté.


La liberté du voyageur et de l'écrivain

" La vie nomade est une chose surprenante. On fait quinze cents kilomètres en deux semaines : toute l'Anatolie en coup de vent. […] Et on reste six mois à Tabriz, Azerbaïdjan " (L'usage du monde, p. 130). La liberté c'est la fortune du voyageur, son immense richesse. Ce qui ne veut pas dire que voyager c'est faire ce que l'on veut, là où on veut, quand on le veut pas plus qu'écrire serait laisser aller le crayon sur le papier où bon lui semble. La liberté commence par l'acceptation volontaire de certaines contraintes qui le plus souvent sont celles des rencontres fortuites. Le voyageur s'il ne veut pas qu'il y ait distorsion entre lui et son voyage, de même que l'écrivain s'il ne veut qu'il y ait divorce entre lui et l'écriture, doit toujours se mettre en situation d'accepter librement ce qui est imposé ; cela peut paraître paradoxal mais c'est le contraire du fatalisme aliénant. En définitive, ce qui est libre ce n'est pas le voyageur mais le voyage, ce n'est pas l'écrivain mais l'écriture. Le voyageur élément indissociable du voyage et l'écrivain élément indissociable de l'écriture ne peuvent voyager et écrire autrement que libres.


La disponibilité du voyageur et de l'écrivain

" Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations " (L'usage du monde, p. 15). Cette petite phrase est le contraire d'une incitation à l'avachissement. Chez Nicolas Bouvier comme chez tous les écrivains, qu'ils voyagent ou pas, il y a ce temps de la disponibilité active (ou de l'immobilité attentive, comme on voudra.) Cet état particulier que les bouddhistes appellent le lâcher-prise s'apparente au vol statique de l'oiseau de proie dans le ciel qui attend, sans attendre (l'attente le déconcentrerait), le moment opportun pour tomber en plein cœur de sa cible. Et on ne saurait dire ce qui est plus important de cette sorte d'ataraxie aérienne ou de la vivacité de la chute terminale. Pour faire, il importe donc de ne rien faire ! Cette halte dans le temps qui permet le saisissement du présent, métamorphose tout voyageur, à un moment ou un autre de son voyage, en voyageur immobile. Ce moment où rien ne se passe et où on dirait que le temps est suspendu prélude une autre phase, celle où le voyageur parcourt le monde et celle où les mots courent sur le papier.


L'éveil à la co-naissance

Dans les deux textes qui suivent Nicolas Bouvier utilise le langage poétique pour nous parler de ces moments rares et précieux où, sans le secours de l'intellect, le voyageur découvre - parce qu'il est libre et disponible - l'évidence de notre appartenance à la Nature et au Monde qu'elle contient.
" Adossé à une colline on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s'en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brulant, en propos rares, en cigarettes, puis l'aube se lève , s'étend, les cailles et les perdrix s'en mêlent. […] On s'étire on fait quelques pas, on pèse moins d'un kilo et le mot " bonheur " paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive " (L'usage du monde, pp. 122-123).

C'était hier
plage noire de la Caspienne
sur des racines blanchies rejetées par la mer
sur des menus éclats de bambou
nous faisions cuire un tout petit poisson
sa chair rose
prenait une couleur de fumée
Douce pluie d'automne
cœur au chaud sous la laine
au Nord
un fabuleux champignon d'orage
montait sur la Crimée et s'étendait jusqu'à la Chine
Ce midi-là
la vie était si égarante et bonne
que tu lui as dit ou plutôt murmuré
" va-t-en me perdre où tu voudras "
Les vagues ont répondu " tu n'en reviendras pas

(Trébizonde, 1953. Extrait du recueil de poésies : Le dehors et le dedans, Ed. Zoé).

C'est une sorte d'illumination (au sens propre) qui nous fait comprendre de manière intuitive et instantanée que nous sommes - bien qu'insignifiants - des êtres indissociables du Tout de l'Univers. Taisen Deshimaru nous dit que cet éveil à la vérité cosmique est ce moment où l'appartenance au monde et à la Nature englobante ne fait plus aucun doute. Cet état procure, sinon une extase, du moins un sentiment de plénitude jouissive. L'artiste Kawaï Kanjiro le dit autrement : " Quel merveilleux maintenant, c'est sûrement l'éternité ". Cette prise de conscience - au-delà de la conscience et de la pensée - n'est ni vision subliminale, ni apparition magique, ni produit de l'imagination mais une révélation faite à travers la perception de l'Objet, de l'Autre. On dit " cela ne peut être qu'ainsi ", " c'est cela et pas autre chose ". C'est un moment rare où l'on vit la parfaite adéquation entre la réalité invisible et la vérité indicible. Entre ce que l'on est, ce qui est et ce qu'il y a. L'être vient au Monde, le Monde vient à l'être et la rencontre fusionnelle est lumineuse. La poésie et, entre autres, la poésie du haïku, révèle de façon lapidaire avec soudaineté, complétude et même une rusticité rugueuse, ce moment d'éveil. Il s'agit pour celui qui vit cela d'une co-naissance fulgurante et absolue de l'être et chaque fois d'une re-naissance. Cette plénitude sereine où l'on se sait, bien que dérisoire et provisoire assemblage de particules, indissociable d'un Tout dont nous ne savons rien (ou si peu) et consubstantiel à lui, se situe au-delà du bonheur. Cet espace improbable et fragile le voyageur-écrivain le découvre à l'improviste au détour du chemin. S'il n'est pas, redisons-le, libre et disponible pour saisir cette opportunité, s'il ne parvient pas à isoler un instant d'immobilité fertile dans sa mobilité fébrile, le voyage est vide et vaine l'écriture qui tombe alors en mots de cendre sans avoir été flamme.


Il y a plus de départs que d'arrivées

" Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire, et vous replace devant ce vide qu'on porte en soi, devant cette espèce d'insuffisance centrale de l'âme qu'il faut bien apprendre à côtoyer et qui, paradoxalement, est peut-être notre moteur le plus sûr " (L'usage du monde, p. 418). Cette insuffisance dont parle Nicolas Bouvier et qui pourrait bien être le " moteur " du voyage présente un danger. Si voyager ce n'est que fuir, c'est l'échec assuré : la fuite ne génère que la fuite donc de nouvelles insuffisances. On ne part ni on n'écrit pour fuir quelque chose mais pour trouver quelque chose et quand on croit avoir trouvé, on repart en quête d'autre chose. Cette recherche est sans fin : il y a plus de départs que d'arrivées, pourrait-on dire. " Nous, bien sûr, la gaîté nous est facile : nos valises sont faites et nous partons demain " (L'usage du monde, p. 86). Mais il serait faux de dire que partir sur un nouveau chemin ou sur une nouvelle page est toujours un pur enchantement. Qu'on ne s'y trompe pas : la gaité souvent est de façade et le départ souvent un arrachement. " Aller voir ailleurs et découvrir l'Autre " se fait rarement sans effort. " Lorsque je me retrouve ainsi diminué, alors la ville m'attaque. […] Tout ce qu'elle peut avoir de nauséabond, de perfide apparaît avec une acuité de cauchemar : le flanc blessé des ânes, les yeux fiévreux et les vestons rapiécés, les mâchoires cariées et ces voix aigres et prudentes modelés par cinq siècles d'occupation et de complots " (L'usage du monde, p. 79).
Le voyageur doit surmonter les aléas de la réalité sans les occulter. Quand la paix enfin advient elle ne doit jamais fleurir sur les décombres de la lucidité. Et cela, on le comprend vaut autant pour les écrivains que pour les voyageurs. " On dirait que le pays refuse absolument d'avoir un village. C'en était un pourtant : étendu, jaune lépreux, se distinguant à peine de la terre du plateau. Des casquettes noires, des pieds nus, des chiens scorbutiques, du trachome, et sortant d'une bâtisse comme un essaim de mouches bourdonnantes des groupes de petites filles noirâtres, l'air en-dessous " (L'usage du monde, p. 115).


L'effervescence de la vie et le calme de l'écriture

Par ces voyages et dans ces livres Nicolas Bouvier nous dit deux choses essentielles qui semblent être des lapalissades : il faut vivre intensément et il faut se parler calmement ! " Si l'on ne peut plus guère progresser aujourd'hui dans l'art de se détruire, il y a encore du chemin à faire dans l'art de se comprendre. […] Courage, on est bien mieux relié qu'on ne le croit, mais on oublie de s'en souvenir " (Chronique japonaise, Payot, p. 113).
Pour se souvenir que nous sommes en vie et reliés aux autres, il faut que chacun entreprenne son propre voyage que celui-ci soit intérieur ou extérieur. Que ce soit dans le voyage exploratoire, l'écriture créative ou la lecture active ce qui est en jeu n'est pas de nature quantitative mais se fonde sur l'intensité de l'attention : parcourir vingt mille kilomètres, écrire ou lire un roman fleuve peuvent être, bien que spectaculaires, des actes absolument stériles alors qu'en quelques secondes, à deux pas de chez soi une infime découverte va nous construire et construire les autres. La vie est une effervescence toujours bouillonnante (et parfois brouillonne) et tout être humain se doit de la vivre et, pourquoi pas, de la dire.

 

 

Remarque

Georges Bogey est l'auteur, entre autres essais, nouvelles et poésies, de Le promeneur des Aravis, Annecy, Ed. Livres du monde, 2011 (voir également, dans le présent numéro, notre rubrique "Au fil des pages" avec la recension de cet ouvrage).